Les derniers jours de Georges Pompidou

Mercredi 1 novembre 2006 3 01 /11 /2006 22:39

31 décembre 1973

Le président de la République est mort. Enfin, non, pas tout à fait. Pas complètement. Il y a encore un peu de vie en lui, suffisamment en tout cas pour lui permettre d’apparaître à la télévision, de respecter le rituel des vœux. A vingt heures précises, le voici donc qui prend la parole, dans le décor qu’utilisait avant lui le général de Gaulle, cette bibliothèque factice, en noir et blanc. C’est un spectre en costume gris qui parle sur fond de désuétude. Il s’agit de la crise, du pouvoir d’achat, du chômage et du fait que, sans aucun doute, 1974 sera une année difficile. Dans quatre mois, la France sera en pleine campagne électorale, mais personne ne le sait encore, personne ou presque. Les médecins du président sont au courant. Sa femme aussi sans doute. Et lui-même ? Sur ce point, les versions diffèrent selon les biographies et les témoignages. On a tout lu ― et le contraire de tout.

Ce soir d’hiver, dernier soir de son dernier hiver, celui qui s’exprime est un homme malade à la tête d’un pays inquiet. Un pays qui a désappris la crise, la vraie, et qui va devoir s’y colleter de nouveau. Les années grises vont commencer. Il vaut mieux pour Georges Pompidou qu’il ne les ait pas connues. Elles ne l’auraient pas mérité. Il s’y serait senti à l’étroit. Il était trop flamboyant ― oui, flamboyant ― pour cette époque étroite, faite de limites, de mélancolie et de désespoir.

Il a dû faire des efforts considérables pour pouvoir respecter ses obligations, enregistrer son message. Plus tard, au mois d’avril, François Mitterrand aura des mots très justes et très beaux pour décrire un courage « qui ne venait pas de n’importe où ».

Il faut se rappeler. Depuis 1972, le visage du président a peu à peu changé sous l’effet des doses massives de cortisone qu’il reçoit. Il aura été, selon les périodes, plus ou moins déformé. Les yeux, à l’éclat naguère si perçant, se sont ternis, repliés dans des orbites dont la lisière s’est épaissie. La peau arbore un bronzage insolite en toutes saisons. Les gestes sont parfois difficiles, la démarche hésitante, la transpiration excessive, la lassitude visible. Oui, Georges Pompidou est las de souffrir. Il s’en ouvre parfois à ses plus proches collaborateurs : « C’est dur, ce que je fais, c’est dur » confiera-t-il ainsi à Denis Baudouin, le chef de son service de presse.

Il faudrait que les téléspectateurs qui assistent aux vœux présidentiels soient aveugles pour ne pas s’apercevoir que la situation est grave, que les choses ne pourront rester encore longtemps en l’état, que les rhumes, refroidissements et grippes officiels ne correspondent plus à aucune réalité. Mais il est vrai que la presse n’évoque l’état de santé de Pompidou qu’avec d’infinies précautions. On est loin de la façon dont, vingt ans plus tard, le cancer du président Mitterrand sera abordé dans les médias. Incontestablement, la population se pose des questions mais, hormis le corps médical et le microcosme parisien, personne n’imagine que l’issue sera aussi rapide. Beaucoup de gens ne se posent même pas la question de savoir si le chef de l’Etat pourra achever son mandat, dont l’échéance est prévue en mai 1976. Pour la majorité des Français, c’est même une évidence. Pour une minorité d’entre eux, c’est exactement l’inverse.

Parmi ceux-ci on compte, bien entendu, tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, peuvent sérieusement envisager de succéder à Georges Pompidou.

Il y a tout d’abord son ancien Premier ministre, Jacques Chaban-Delmas. Congédié en juillet 1972, il attend son heure, replié sur sa mairie de Bordeaux et son siège de député. Il se tient prêt (on verra plus tard à quel point) car, même dans l’hypothèse, de plus en plus improbable, où le président serait en mesure d’aller jusqu’au terme de son septennat, il serait inimaginable qu’il se représente.

Valéry Giscard d’Estaing aussi se tient prêt. Ce surdoué de la politique occupe un poste stratégique : il est ministre des Finances. En 1959, à l’âge de trente-trois ans, il avait été le plus jeune titulaire de ce portefeuille. Sept ans plus tard, le général de Gaulle l’avait écarté du gouvernement. Au référendum de 1969, Giscard a voté non. Le Général a regagné Colombey, laissant l’Elysée à Pompidou. Et ce dernier a rappelé le leader des Républicains Indépendants ― petite formation, certes, mais à laquelle la majorité a dû sa survie aux dernières élections. La rue de Rivoli, où se trouve alors, dans une aile du Louvre, l’administration centrale du ministère, est à la fois un lieu de pouvoir fort convoité et un observatoire de choix pour préparer la bataille qui s’annonce, et dont personne ne peut deviner la date exacte. En attendant, VGE se prépare. Sa position lui permet de rencontrer très régulièrement le président ; c’est peut-être à lui que pense Pompidou quand il évoque ceux qui prennent son pouls à chaque fois qu’ils lui serrent la main.

A quatre kilomètres au sud-est de l’Elysée, tout près des quais de la Seine où il aime tant déambuler, au dernier étage d’un immeuble étroit de la rue de Bièvre, le premier secrétaire du Parti Socialiste réfléchit à son avenir. L’année qui va commencer dans quelques heures le verra fêter son cinquante-huitième anniversaire. A un an près, il a le même âge que Chaban, dont il a su demeurer l’ami malgré leurs divergences politiques. François Mitterrand sait qu’il n’a jamais été aussi proche de la victoire, la première de la gauche depuis 1958, si les événements devaient se précipiter. 1973 a été une bonne année pour le tout jeune PS, qu’il a conquis à la hussarde deux ans auparavant lors du congrès d’Epinay. Les élections législatives, si elles se sont soldées par une nouvelle défaite de la gauche, ont cependant marqué un net rééquilibrage des rapports de force en sa faveur. Au-delà même du problème que pose la santé du président à la majorité, le gaullisme s’avère usé par quinze ans de pouvoir ininterrompu, cela n’a pas échappé à la sagacité du député de la Nièvre.

Dans le grand froid de la nuit qui commence, ces trois hommes, qui se livreront dans quelques mois une bataille acharnée, impitoyable, ont regardé Georges Pompidou présenter ses vœux aux Français. Qu’en ont-ils pensé ? C’est leur secret. Bien sûr, ils auront sur ce thème échangé des réflexions avec leurs proches, leurs amis, leurs conseillers ; mais la vérité profonde de leurs sentiments, nul doute qu’ils l’auront gardée pour eux. Car la situation personnelle du président, à l’aube d’une année si fertile en incertitudes, les renvoie à leur propre vulnérabilité qui est celle des hommes de pouvoir, des grands fauves de la politique, taillés dans un ciment illusoire qui est celui des ambitions. Ils n’auront pu faire l’économie de cette comparaison ; ils n’auront pu faire autrement que d’imaginer la solitude extrême de celui qui se meurt en son palais, et de s’approprier cette solitude, parce qu’elle est consubstantielle au pouvoir qu’ils convoitent, après lequel ils courent sans trêve, depuis tant d’années, pour lequel ils ont tant sacrifié, tant souffert aussi, et tant donné.

 

  

(à suivre)

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Les derniers jours de Georges Pompidou
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Jeudi 2 novembre 2006 4 02 /11 /2006 19:42

 

 9 janvier 1974

 

Le Premier ministre est un homme de devoir. C'est même essentiellement pour ce motif qu'il est, depuis cinq cent quarante-deux jours, installé rue de Varenne, dans cet hôtel de Matignon qu'avant lui les deux premiers présidents  de la Vème République  ont occupé. Ce détail n’a pour lui qu’une importance secondaire. Pierre Messmer ne songe pas à un destin national. Il sait très exactement les contours de sa mission : recoller les morceaux d’une majorité déstabilisée par les errances de Chaban et son projet fumeux de « Nouvelle Société », les scandales immobiliers et la récession qui s’annonce.

Mais le cœur de sa charge n’est pas là. Plus que jamais, le chef du gouvernement est devenu un fusible, dont la responsabilité principale est de protéger un président affaibli, de lui épargner les trop nombreux soucis liés au pilotage d’une majorité rétive. Il n’est plus question pour Georges Pompidou de monter en première ligne. Gagné avec une médiocre participation (autant dire politiquement perdu), le référendum de 1972 sur l’entrée du Royaume-Uni dans le marché commun a servi de leçon au président, qui a trouvé en Messmer l’homme de la situation. Loyal, d’une exemplaire droiture, le maire de Sarrebourg manque cependant du charisme nécessaire pour parvenir à imposer son autorité aux caciques de l’UDR. Ces temps-ci, le parti gaulliste est presque entièrement tourné vers lui-même, tout absorbé qu’il est par les secousses et les querelles internes. Le système tout entier est à l’image du président de la République  : à bout de souffle, structurellement et fatalement atteint.

Le Premier ministre aimerait bien, lui, que le septennat s’achève, comme prévu, dans un peu plus de deux ans. Il voudrait que le chef de l’Etat ait le temps de préparer sa succession et qu’il puisse ensuite se retirer paisiblement, son devoir accompli. Il sait que Georges Pompidou est le seul qui puisse encore sauver les gaullistes, leur permettre de conserver le pouvoir. La maladie du président a bouleversé la donne. L’avenir de l’UDR dépend d’un agonisant. Messmer est bien trop lucide pour ne pas mesurer les catastrophes qui se préparent. Les prétendants sont déjà rassemblés au chevet du souverain pour en recueillir le dernier souffle. Qui, le premier, osera sortir de la chambre mortuaire pour se proclamer roi ? Ils sont tellement occupés à se disputer l’héritage qu’ils ont cessé de prêter attention à ce qui se trame sur un autre rivage où, depuis 1965, un homme attend son heure. Un homme qui était seul, que l’on avait cru à jamais détruit et qui, en moins de deux ans, a réussi l’impossible : arracher le Parti Socialiste à ses barons épuisés, trouver un accord avec les communistes, construire la machine de guerre sans laquelle il serait inutile de se lancer à la conquête du pouvoir.  

 

L’inquiétude de Pierre Messmer dépasse largement les contingences politiciennes. Il est de ceux qui sont intimement persuadés que l’arrivée de la gauche au pouvoir serait un désastre, non seulement pour l’actuelle majorité, mais aussi pour la France. Comme beaucoup de monde, il a lu le Programme Commun et, comme beaucoup de monde, il en connaît les risques et les dangers. L’économie française, déjà commotionnée par la récession qui s’annonce, ne s’en relèverait pas.  

 

Ce mercredi, le chef du gouvernement se prépare à quitter Matignon pour se rendre, de l’autre côté de la Seine, au Conseil des ministres. Comme tous les ans, c’est la période des vœux qui commence, aux corps constitués, à la presse, aux élus de la majorité, etc. En 1973, cela n’avait déjà pas été facile pour le président de rester debout, plusieurs heures durant, pour prononcer des discours et écouter les réponses de ses hôtes. Messmer redoute que, cette fois, l’épreuve se révèle trop dure pour un organisme aussi délabré. Il redoute aussi, chaque semaine davantage, le calvaire du Conseil.  

 

Il y a longtemps que le Conseil des ministres n’est plus qu’une chambre d’enregistrement. Toutes les interventions prévues sont préparées à l’avance, entre le secrétaire général de l’Elysée, Edouard Balladur, le secrétaire général du gouvernement et les chefs de cabinet des différents ministères. Chaque mercredi à dix heures du matin, une quarantaine d’hommes se réunissent autour de celui qui est encore, théoriquement, leur chef. Ils savent déjà tous ce qui va être annoncé, les décisions qui seront prises, la teneur des communications qu’ils auront à entendre. La seule véritable inconnue réside dans une question, qui est celle de la survie. Comment sera-t-il ? Dans quel état ? Tiendra-t-il le coup ? Sera-t-il encore là la prochaine fois ? Depuis quelques semaines, les huissiers ont installé des coussins supplémentaires sur le fauteuil présidentiel. Georges Pompidou semble avoir du mal à supporter d’être longtemps assis. D’ailleurs, il ne s’assied plus, il s’affaisse littéralement. Il suit les débats attentivement, et intervient quand c’est nécessaire, mais chacun a pu constater que, parfois, il souffre trop pour pouvoir diriger la séance. Le problème de sa capacité à remplir ses fonctions est désormais posé. La quatrième puissance mondiale peut-elle se permettre de n’avoir qu’un homme diminué aux commandes ? Jusqu’à quel point la maladie est-elle en mesure de troubler le jugement de celui qui, entre autres, commande aux armées et détient la clé du feu nucléaire ? Ces questions hantent chacun des ministres présents ; cependant, elles n’interviennent pas dans le débat public. Aux Etats-Unis, le Congrès aurait déjà été saisi de la question. En France, rien ne se passe. La tempête est dans tous les crânes, mais elle y est circonscrite. Il faut dire que l’exécutif dispose d’une solution de rechange permanente : le Premier ministre est là, solide et inexpugnable. Il gère l’intendance dont, depuis de Gaulle, on sait qu’elle doit suivre. Tout remonte vers lui. Les institutions de la Vème ont ceci de particulier qu’elles sont d’une remarquable souplesse : elles peuvent admettre des interprétations et des styles aux antipodes les uns des autres. 

 

En ce début de 1974, les circonstances font que l’article 20 de la Constitution est plus que respecté : il est suivi, appliqué, exploité jusqu’à la corde. « Le gouvernement détermine et conduit la politique de la nation. » Le président se contente de donner les grandes lignes de l’action. Dans les faits, il n’est plus en état de déterminer grand-chose. Le gouvernement avance sur son erre, tel un navire juste avant l’échouage. Le Premier ministre contrôle la manœuvre. L’heure n’est plus aux grands projets d’infrastructure ou aux réformes constitutionnelles. Il n’y aura pas de quinquennat, ni de réforme du Sénat, ni de proportionnelle aux élections législatives. Ce qu’il y a, c’est la crise. Crise de régime, crise économique et, à l’Elysée, crise sanitaire. Mais Georges Pompidou ne démissionnera pas.  

 

Pour qu’un mandat présidentiel soit écourté, il ne peut y avoir que trois raisons : le décès, la démission ou la haute trahison. L’impeachment n’existe pas. C’est au président de décider si sa maladie lui permet ou non d’exercer correctement son mandat. Le personnel politique dans son ensemble est condamné à attendre. Le président, lui, est condamné à mort.

(à suivre)

 

 

 

 

 

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Les derniers jours de Georges Pompidou
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Vendredi 3 novembre 2006 5 03 /11 /2006 12:33

15 janvier 1974

 

Claude Pompidou n’a jamais voulu s’installer pour de bon à l’Elysée, pas plus qu’à Matignon, des années plus tôt. Férue de modernité et peu attirée, c’est peu de le dire, par la fréquentation du milieu politique, elle n’aime pas la majesté froide des palais nationaux, bien qu’elle se soit efforcée d’actualiser le décor de la vieille maison du faubourg Saint-Honoré, à grands renforts de peintures et de sculptures contemporaines en complet décalage avec les goûts austères d’Yvonne de Gaulle. Elle ne se sent réellement heureuse que dans son appartement du quai de Béthune, tout au bout de l’île Saint-Louis. Tous les matins, c’est de cette rue étroite, au bord du fleuve, que la DS présidentielle s’élance pour emmener le dix-neuvième président de la République française jusqu’à son bureau, jusqu’à ce Salon Doré où le Général s’était installé quinze ans auparavant.  

 

En 1959, Georges Pompidou était directeur général de la banque Rothschild et la vie était infiniment plus simple. Claude et lui voyaient leurs amis, couraient les fêtes et les expositions, évoluaient dans l’univers qu’ils avaient su se construire, brillant, érudit, cosmopolite. Au début des années soixante, le couple Pompidou incarnait une réussite d’autant plus éclatante qu’ils venaient tous deux de provinces reculées, de la Mayenne pour elle, du Cantal pour lui. Ils ne devaient rien à personne, sinon à eux-mêmes. 

 

La légende raconte qu’à l’été 1944, Charles de Gaulle, installé rue Saint-Dominique dans des locaux réquisitionnés par le gouvernement provisoire, avait demandé au directeur adjoint de son cabinet, René Brouillet, de lui trouver « un agrégé sachant écrire ». La vérité, comme toujours, est un peu moins glorieuse : d’après la biographie que lui a consacré Eric Roussel, c’est Georges Pompidou qui avait sollicité Brouillet, l’un de ses camarades de promotion à l’Ecole Normale, afin que ce dernier le recommandât.  

La suite du parcours du futur président est suffisamment atypique pour qu’on s’y arrête. Les débuts sont fulgurants : nommé chef de cabinet du Général dès 1948, il devient son homme de confiance et participe de près à l’aventure du RPF. La mise en sommeil de ce dernier, en 1953, met cependant un terme provisoire à son ascension. Il se réfugie alors à la banque Rothschild, devient un ami proche du baron Guy, en même temps que son plus proche collaborateur. Il fera cependant des infidélités à ce dernier, en 1958 pour assister le Général dans la phase de transformation constitutionnelle, puis en 1961, pour participer aux négociations secrètes qui allaient mener aux accords d’Evian. L’année suivante, à la surprise générale, de Gaulle le nomme Premier ministre.

Jusqu’alors inconnu du public, dès son arrivée à Matignon Pompidou tranche nettement avec les hiérarques de la Vème République. Contrairement à la plupart des barons du régime, il ne peut faire état d’aucun fait d’armes dans la Résistance, ce qui lui sera beaucoup reproché. C’est un homme de l’ombre qui surgit brusquement dans la lumière, alors que la guerre d’Algérie vient de s’achever.  

Ses débuts sont difficiles. Pour la plupart des observateurs, son premier discours de politique générale est un fiasco. En octobre 1962, à peine sept mois après son arrivée au pouvoir, une motion de censure provoque la chute de son premier gouvernement ; il remporte cependant les élections législatives qui suivent la dissolution de l’Assemblée. Au début de 1963, avec la grève des mineurs, le plus long conflit social de l’après-guerre commence. Il s’achèvera, après quatre mois d’affrontement, par une capitulation en rase campagne du gouvernement.  

Mais Pompidou n’a pas, loin s’en faut, que des handicaps. Il est doté de ce qui, la plupart du temps, fait défaut aux hommes politiques : une colonne vertébrale et une vision. En un peu plus de six ans à Matignon (personne n’a fait mieux depuis), l’ancien banquier va profondément transformer la France. Sous son impulsion, le « cher et vieux pays » va changer de visage et définitivement tourner le dos à son passé rural pour entrer de plain-pied dans l’ère industrielle. Dans tous les domaines, les réformes, chantiers et projets se multiplient sous son égide, dont certains n’aboutiront qu’après sa mort : la mensualisation des salaires, l’intéressement et la participation, la création des comités d’entreprise, le Concorde, la fusée Ariane, le TGV, les villes nouvelles, l’indépendance énergétique assurée par les centrales nucléaires, le quartier d’affaires de la Défense ou le programme autoroutier sont autant de réalisations qui auront marqué son passage au pouvoir.

 

Pour autant, ces douze années, à peine interrompues par la courte éclipse de 1968-1969, si elles ont dessiné pour l’histoire les contours de l’œuvre de Georges Pompidou, n’auront que médiocrement contribué au bonheur de son épouse. Indépendante, vulnérable, passionnée, Claude déteste les mœurs du monde politique, sa dureté, l’âpreté et l’immoralité des combats qui s’y déroulent. Par-dessus tout, elle craint que sa vie personnelle ne souffre des activités de Georges et des tensions inhérentes à l’exercice du pouvoir ; depuis 1962, elle a vu son mari progressivement happé, comme dévoré par les exigences de ses fonctions successives. Parfois, et notamment durant les événements de mai 1968, l’hédonisme qui le caractérise n’y aura pas résisté. 

 

Deux drames, surtout, auront marqué Claude Pompidou. Il y a, bien sûr, la maladie de Kahler, cette forme de leucémie aussi rare que foudroyante qui est en train de tuer celui qui partage sa vie depuis près de quarante ans. Et puis, dans un tout autre registre, cinq années auparavant, il y a eu l’affaire Markovic. 

 

L’affaire Markovic aura été le traumatisme majeur de Claude, elle en sera profondément atteinte parce qu’elle aura servi de vecteur à une machination typique des officines qui grouillent alors dans les recoins les plus sordides de la Vème République. En octobre 1968, le cadavre d’un ressortissant yougoslave, Stefan Markovic, ancien garde du corps d’Alain Delon, est retrouvé dans une décharge publique des Yvelines. L’enquête fait très vite apparaître les liens de la victime avec la pègre. Peu de temps après le début de l’instruction, le juge chargé de l’affaire reçoit le témoignage « spontané » d’un petit malfrat, qui évoque des parties fines ayant eu lieu dans une villa de Bougival, et impliquant l’épouse d’un homme politique de tout premier plan. Parallèlement, au début de 1969, des photos commencent à circuler dans Paris, à l’appui d’une rumeur nauséabonde : la femme de l’ancien Premier ministre du général de Gaulle aurait participé à des orgies. Il apparaît très vite que les documents en question ne sont que des photomontages approximatifs, mais cela n'empêche pas le bruit de se répandre, complaisamment relayé par les adversaires de Pompidou au sein même du gouvernement, alors dirigé par Maurice Couve de Murville. 

 

Georges Pompidou a quitté Matignon en juillet 1968. Pour la plupart des observateurs, il est l’incontournable successeur du général de Gaulle, quand le moment sera venu. Pour un certain nombre de ses amis politiques, dont beaucoup sont ses rivaux naturels, il est donc aussi, fort logiquement, l’homme à abattre. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’ancien Premier ministre n’a pas que des amis au gouvernement. En particulier, René Capitant, garde des Sceaux et gaulliste de gauche, a juré sa perte. Pour lui, comme pour d’autres, l’essentiel est de barrer la route à Pompidou. 

 

Aucun élément concret, aujourd’hui encore, ne permet d’affirmer avec certitude que des hommes tels que Capitant ou Couve de Murville aient participé activement à la conspiration visant à compromettre la candidature de Georges Pompidou à l’élection présidentielle. En revanche, il est incontestable que les mêmes personnages n’ont rien fait, ou si peu, pour éteindre l’incendie. Les témoignages sont unanimes pour dire à quel point Claude en fut affectée, au point, selon certains d’entre eux, de songer au suicide. Ce ne sont pas des choses que l’on peut oublier. Le député du Cantal, lorsqu’il accèdera à l’Elysée, ne les oubliera pas, et quelques carrières se verront alors brutalement stoppées. 

 

C’est sans doute à tout cela que pense Claude Pompidou, ce matin de janvier, en observant le soleil pâle qui commence d’apparaître. Cette vue sur la Seine, Georges l’aura tant aimée. Et bientôt, il va la perdre. Elle n’a plus aucun doute à ce sujet. Longtemps, par amour pour elle, il aura tout tenté pour la protéger de la réalité qui le déchire. Mais il y a des faits qui ne peuvent être démentis. La transformation physique du président, l’invincible expansion de sa souffrance ne sont plus à même d’être dissimulés à ses intimes. 

 

Au contraire de beaucoup de couples devenus fictifs, car détériorés par la vie publique, les Pompidou ont su demeurer solides et unis, malgré les épreuves qu’ils ont dû affronter depuis douze ans ; et c’est ainsi qu’ils se présentent au seuil de l’inéluctable qui s’apprête à trancher net le fil de leur parcours commun : un homme et une femme qui s’aiment, qui ont été très heureux ensemble et qui, pour reprendre l’injonction qu’une vieille Autrichienne adressa un jour à Jacques Laurent devant l’insolent spectacle de son bonheur, vont le payer très cher.

 

(à suivre)

 

 

 

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Les derniers jours de Georges Pompidou
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Mardi 8 avril 2008 2 08 /04 /2008 12:51

29 janvier 1974

 

Hier soir, Valéry Giscard d’Estaing s’est couché tard. Le ministre des Finances est revenu d’un déplacement en province avec le président. Un quart de siècle plus tard, il l’évoquera dans ses mémoires. Dans l’avion du retour, il s’est assis en face du chef de l’Etat. Ce dernier n’a pas tardé à s’assoupir et VGE l’a longuement regardé, avec en lui la singulière association qui le caractérise, lui qui navigue sans cesse entre la compassion et l’ambition. Il a vu le spectacle de la vie en train de se retirer. La formule est belle ; on conçoit sans peine la métaphore : la mort envisagée comme une marée descendante, une marée d’équinoxe, qui laisse à nu des pans entiers de l’être, des aspects jusqu’alors invisibles et dont les défenses cessent peu à peu d’exister.

On l’a un peu oublié à l’heure où ces lignes sont écrites mais Giscard était alors tout à la fois un homme politique de premier plan et une mécanique intellectuelle fascinante, quelque chose entre Napoléon au pont d’Arcole et Aristide Briand à la Société des Nations. La défaite de 1981, puis toutes les années qui ont suivi, et qui l’ont vu continuer d’espérer en vain un impossible retour, la longue cohorte de trahisons qui ont, en définitive, laissé si peu de traces sur un visage dont l’âge n’est pas parvenu à résoudre les énigmes, et tant de cicatrices dans une âme sans doute plus vulnérable qu’il ne l’aurait souhaité, tout cela n’est pas encore survenu alors qu’il contemple, dans le souffle expirant des réacteurs dont Félicien Marceau parlait si bien au début de Creezy, le premier prix Goncourt de la présidence Pompidou, les traits décomposés de son futur prédécesseur, comment le nommer autrement ? Et est-ce ainsi qu’il le voit alors, dans la médiocre intimité d’une carlingue étroite, quelque part entre le ciel et l’eau, glissant au-dessus de villages assoupis qui, dans quelques semaines, feront basculer son destin ?

La longue agonie du chef de l’Etat a peu à peu installé VGE devant la somme de ses contradictions. Le positionnement qu’il a adopté depuis ce jour funeste de 1966 où le Général l’a, sans ménagements excessifs, mis à la porte du gouvernement, un pied dans la majorité et l’autre dans cette forme d’opposition latente, sibylline et madrée que François Bayrou, trente ans plus tard, s’efforcera d’incarner à son tour, l’a entraîné sur un chemin dont le terme se profile : c’est bientôt l’heure du jugement, l’aboutissement d’une stratégie, la sanction du suffrage. Longtemps, à la tête des Républicains Indépendants, il a rempli avec de multiples satisfactions son rôle d’arbitre, confortablement installé dans le « oui, mais », inventeur d’une troisième voie, celle qui, après 1974, allait mener à la société libérale avancée dont les avatars devaient réjouir les caricaturistes.

Mais ceux qui résument Giscard à une simple force d’appoint commettent une erreur d’analyse majeure. Subtil, fascinant et impénétrable, le ministre des Finances connaît les termes de l’équation, mais il les comprend probablement mieux que ses rivaux directs :

 

1° La récession qui s’annonce va frapper durement le pays, aggraver un chômage jusqu’alors maintenu aux frontières de la marginalité, provoquer une crise de confiance, remettre en cause un modèle économique qu’il faudra renouveler.

 

2° Le pouvoir gaulliste, malmené par la gauche lors des dernières législatives, est à bout de forces. Il n’est plus en état de renouveler son logiciel ; sa conception de la société française s’est progressivement déconnectée de la réalité ; à l’ambition visionnaire de 1958 ont succédé compromissions, guerres de clans, scandales immobiliers et délabrement intellectuel. L’Etat-UDR s’est avéré incapable de surmonter les blocages, d’engager les réformes sociales nécessaires, de s’adapter à l’évolution des mœurs. Debout sur les freins, les hiérarques gaullistes se sont contentés de gérer l’héritage en regardant passer les trains de la modernité.  Résultat : après quinze ans de gaullisme, la France est mûre pour l’alternance.

 

3° La gauche est en forme : le Programme Commun émerge peu à peu des brumes de l’abstraction pour commencer d’influer sur la réalité. Au cœur d’un système de pensée archaïque, mais aux façades adroitement renouvelées, le Parti Socialiste incarne le changement et le renouveau ; il se tient habilement à l’écoute de la jeunesse, des ouvriers, des féministes, des intellectuels, des nostalgiques de 68, des enseignants, des fonctionnaires, bref, de ce qu’il est convenu d’appeler le peuple de gauche. Et cela commence à faire du monde.

 

L’intuition giscardienne est donc que, d’une part, les conditions sont réunies pour que le pays bascule à l’occasion de la prochaine présidentielle ; et que, d’autre part, un seul homme apparaît capable de faire la synthèse des désirs et des peurs, des rêves et des angoisses, de rassurer d’un côté tout en séduisant de l’autre, de refuser la révolution tout en acceptant la réforme, de transformer sans brutaliser. Ne doutant guère de lui-même (du moins en apparence, car l’avenir mettra en lumière certaines de ses fêlures), Giscard se prépare à incarner un changement si ardemment désiré par une moitié de la France et si farouchement rejeté par l’autre. Ce qui implique de tourner la page tout à la fois glorieuse et usée du gaullisme.

Evidemment, c’est un pari risqué, mais le député du Puy-de-Dôme croit fermement en ses chances. Il détient, il est vrai, quelques atouts dans son jeu : jeune quarante-huit ans , compétent, excellent communicant, son image est plutôt positive dans l’opinion. De surcroît, il n’a pas eu à subir l’usure mortifère de Matignon, et la liste est longue des Premiers ministres (en exercice ou non) qui se sont cassé les dents sur l’élection présidentielle.

Autre avantage : VGE connaît de longue date l’identité de ses adversaires ; contrairement à beaucoup d’observateurs, il ne fait guère de cas de Jacques Chaban-Delmas, dont il est persuadé la suite lui donnera raison qu’il s’effondrera en cours de route. Certes populaire et expérimenté, le prédécesseur de Pierre Messmer pèche par trop de dilettantisme. Combien de fois ses ministres ont-ils entendu Georges Pompidou soupirer : « Ah ! Si seulement Chaban travaillait ses dossiers… » .

En revanche, et Giscard l’a compris avant beaucoup d’autres, son seul concurrent crédible, et réellement capable de l’emporter, ne sera autre que François Mitterrand. Beaucoup alors le regardent comme un homme vieilli, traînant derrière lui une longue cohorte d’échecs, un revenant de la IVème République, personnage sulfureux aux convictions douteuses, combinard pathologique, socialiste de rencontre, Rastignac de la Nièvre, que n’a-t-on pas écrit sur le premier secrétaire du PS ! Il n’empêche : Valéry Giscard d’Estaing a parfaitement identifié le danger que celui-ci représente. L’intelligence tactique dont l’ancien vichyste a fait preuve au congrès d’Epinay, et qui lui a permis de s’emparer du Parti Socialiste au nez et à la barbe de ses leaders historiques, est restée dans toutes les mémoires, et particulièrement dans celle du maire de Chamalières, qui ne néglige pas non plus la popularité grandissante de Mitterrand. Pendant que d’autres en sont encore à se demander si le président de la République ira au bout de son mandat, que d’autres encore intriguent en vue du remaniement ministériel qui se prépare, dans la trompeuse douceur du secret, Giscard prépare déjà le second tour.

(A suivre)

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