31 décembre 1973
Le président de
Ce soir d’hiver, dernier soir de son dernier hiver, celui qui s’exprime est un homme malade à la tête d’un pays inquiet. Un pays qui a désappris la crise, la vraie, et qui va devoir s’y colleter de nouveau. Les années grises vont commencer. Il vaut mieux pour Georges Pompidou qu’il ne les ait pas connues. Elles ne l’auraient pas mérité. Il s’y serait senti à l’étroit. Il était trop flamboyant ― oui, flamboyant ― pour cette époque étroite, faite de limites, de mélancolie et de désespoir.
Il a dû faire des efforts considérables pour pouvoir respecter ses obligations, enregistrer son message. Plus tard, au mois d’avril, François Mitterrand aura des mots très justes et très beaux pour décrire un courage « qui ne venait pas de n’importe où ».
Il faut se rappeler. Depuis 1972, le visage du président a peu à peu changé sous l’effet des doses massives de cortisone qu’il reçoit. Il aura été, selon les périodes, plus ou moins déformé. Les yeux, à l’éclat naguère si perçant, se sont ternis, repliés dans des orbites dont la lisière s’est épaissie. La peau arbore un bronzage insolite en toutes saisons. Les gestes sont parfois difficiles, la démarche hésitante, la transpiration excessive, la lassitude visible. Oui, Georges Pompidou est las de souffrir. Il s’en ouvre parfois à ses plus proches collaborateurs : « C’est dur, ce que je fais, c’est dur » confiera-t-il ainsi à Denis Baudouin, le chef de son service de presse.
Il faudrait que les téléspectateurs qui assistent aux vœux présidentiels soient aveugles pour ne pas s’apercevoir que la situation est grave, que les choses ne pourront rester encore longtemps en l’état, que les rhumes, refroidissements et grippes officiels ne correspondent plus à aucune réalité. Mais il est vrai que la presse n’évoque l’état de santé de Pompidou qu’avec d’infinies précautions. On est loin de la façon dont, vingt ans plus tard, le cancer du président Mitterrand sera abordé dans les médias. Incontestablement, la population se pose des questions mais, hormis le corps médical et le microcosme parisien, personne n’imagine que l’issue sera aussi rapide. Beaucoup de gens ne se posent même pas la question de savoir si le chef de l’Etat pourra achever son mandat, dont l’échéance est prévue en mai 1976. Pour la majorité des Français, c’est même une évidence. Pour une minorité d’entre eux, c’est exactement l’inverse.
Parmi ceux-ci on compte, bien entendu, tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, peuvent sérieusement envisager de succéder à Georges Pompidou.
Il y a tout d’abord son ancien Premier ministre, Jacques Chaban-Delmas. Congédié en juillet 1972, il attend son heure, replié sur sa mairie de Bordeaux et son siège de député. Il se tient prêt (on verra plus tard à quel point) car, même dans l’hypothèse, de plus en plus improbable, où le président serait en mesure d’aller jusqu’au terme de son septennat, il serait inimaginable qu’il se représente.
Valéry Giscard d’Estaing aussi se tient prêt. Ce surdoué de la politique occupe un poste stratégique : il est ministre des Finances. En 1959, à l’âge de trente-trois ans, il avait été le plus jeune titulaire de ce portefeuille. Sept ans plus tard, le général de Gaulle l’avait écarté du gouvernement. Au référendum de 1969, Giscard a voté non. Le Général a regagné Colombey, laissant l’Elysée à Pompidou. Et ce dernier a rappelé le leader des Républicains Indépendants ― petite formation, certes, mais à laquelle la majorité a dû sa survie aux dernières élections. La rue de Rivoli, où se trouve alors, dans une aile du Louvre, l’administration centrale du ministère, est à la fois un lieu de pouvoir fort convoité et un observatoire de choix pour préparer la bataille qui s’annonce, et dont personne ne peut deviner la date exacte. En attendant, VGE se prépare. Sa position lui permet de rencontrer très régulièrement le président ; c’est peut-être à lui que pense Pompidou quand il évoque ceux qui prennent son pouls à chaque fois qu’ils lui serrent la main.
A quatre kilomètres au sud-est de l’Elysée, tout près des quais de
Dans le grand froid de la nuit qui commence, ces trois hommes, qui se livreront dans quelques mois une bataille acharnée, impitoyable, ont regardé Georges Pompidou présenter ses vœux aux Français. Qu’en ont-ils pensé ? C’est leur secret. Bien sûr, ils auront sur ce thème échangé des réflexions avec leurs proches, leurs amis, leurs conseillers ; mais la vérité profonde de leurs sentiments, nul doute qu’ils l’auront gardée pour eux. Car la situation personnelle du président, à l’aube d’une année si fertile en incertitudes, les renvoie à leur propre vulnérabilité qui est celle des hommes de pouvoir, des grands fauves de la politique, taillés dans un ciment illusoire qui est celui des ambitions. Ils n’auront pu faire l’économie de cette comparaison ; ils n’auront pu faire autrement que d’imaginer la solitude extrême de celui qui se meurt en son palais, et de s’approprier cette solitude, parce qu’elle est consubstantielle au pouvoir qu’ils convoitent, après lequel ils courent sans trêve, depuis tant d’années, pour lequel ils ont tant sacrifié, tant souffert aussi, et tant donné.
(à suivre)
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander