Une chronique sentimentale

Mardi 12 décembre 2006 2 12 /12 /2006 16:22

Il y avait si longtemps que Sandra avait disparu. Les choses n’étaient plus les mêmes. Je la photographiais des yeux. L’été se résumait en elle. Dans son absence, il y avait de l’angoisse et de l’envie. Angoisse et envie mêlées. Angoisse de son retour, envie de la revoir. Oui, le plus souvent c’était comme ça, quand il s’agissait de Sandra je ne parvenais pas à choisir. Le désir et la peur n’étaient contradictoires qu’en apparence. Le désir contenait de la peur. La peur se rassasiait du désir. Chacun était le miroir de l’autre.

Je ne cesse de revenir de cette époque, du moment où Sandra était encore là. Ma vie se cantonne à cela. Pour l’éternité je suis de retour. Pour l’éternité je me souviens. Pour l’éternité je me souviens de moi en train de me souvenir de l’avoir aimée.

C’était une affaire compliquée.

C’était une histoire simple.

C’était Sandra, c’était un été, une saison morte il y a des années de cela ; et l’illusion que j’avais choisie, avec le soin particulier du hasard, car incontestablement Sandra avait été un hasard, un hasard qui était destiné à survivre. Longtemps j’avais pensé à elle, en certains moments qui semblaient faits pour ça, des moments de solitude, et son souvenir changeait cette solitude en quelque chose de lumineux et d’indéfinissable, entre tristesse et beauté.

C’était souvent le soir. Le bonheur n’était alors plus qu’un fantôme silencieux et insaisissable. Sandra avait disparu du réel puis elle commença de disparaître de mon imaginaire, elle entreprit de déserter une mémoire qui, dans le même temps, avait trouvé d’autres personnages avec lesquels poursuivre sur son erre ; je n’ai jamais réussi à déterminer si le souvenir de Sandra avait dû fuir devant une réalité qui le chassait ou si, au contraire, d’autres prénoms, d’autres visages n’avaient surgi que pour combler le vide d’une absence dont le constat me crucifiait l’âme.

Pour tout dire, il est bien possible que j’aie redouté de vivre avec cette absence, et que j’aie choisi de la fuir au moyen de prothèses sentimentales, comme des tableaux qu’un collectionneur fraîchement cambriolé accrocherait en toute hâte au mur, afin de masquer les traces de leurs prédécesseurs irremplaçables et disparus. La solitude est faite pour être désarmée et, s’agissant de Sandra, de sa voix, de sa grâce, je n’avais pas le choix, il me fallait désamorcer coûte que coûte le piège ensorcelant de son départ, de cette main qui s’agitait en vain à la fenêtre d’une voiture avant d’être dévorée par les ténèbres de la souffrance, puis de l’angoisse, puis de l’oubli.

L’oubli n’est jamais très loin. Avais-je oublié Sandra ? Non, c’était pire : je l’avais rangée loin, très loin de la surface des choses, dans ces zones de la mémoire où l’usure mène le jeu. Obscurité de la tendresse. Je l’ai rangée là et ensuite je n’y ai plus beaucoup songé. Enfin, plus assez. Je l’ai noyée quelque part, dans un endroit dont il était facile de dire : « je n’ai pas le courage d’y aller, c’est compliqué, c’est difficile, tout y est en désordre, etc. ». En fait c’était très simple d’y aller, c’était très simple de me rappeler ; mais le désordre, quant à lui, était bien réel. Sandra gisait là, au milieu de tant d’autres visages à la trace incertaine, d’intrigues sentimentales à la charpente vermoulue ; au vrai, je n’avais guère envie d’aller l’y rechercher. Mes cicatrices n’étaient pas d’accord. A quoi cela aurait-il servi ? Maintenant Sandra est devenue une altitude. Je ne veux pas la ramener au niveau de la mer, à mon niveau qui est celui des vivants. Elle est morte il y a longtemps. La Sandra de cette époque, la Sandra d’origine, la Sandra de 1989. Elle est morte au bord de l’eau. Plusieurs fois je me suis retourné. Je m’en allais. Elle pensait déjà à autre chose. Elle regardait ailleurs. Je devenais le passé, sa mémoire commençait de m’ensevelir. Pour Sandra, je n’ai pas eu la possibilité de vieillir. Fumeuse consolation.

Après cela, il y a eu un automne. J’attendais des lettres qui se refusaient. Je ne voulais pas renoncer. Je savais que le jour où je ne courrais pas, dans la fièvre et le désespoir, ouvrir la boîte aux lettres pour ne rien y trouver, je savais que ce matin-là je l’aurais tuée, aussi nettement que si je lui avais planté un poignard dans le cœur, d’un coup sec, sûr de lui et silencieux.

L’oubli, c’est la mort. Je l’ai compris quand je me suis aperçu, vers la fin d’octobre, que j’étais en train de négliger son souvenir. Enfin, pas tout à fait puisque j’y pensais. Mais c’est distraitement que j’y songeais, de loin en loin, par habitude. Son prénom - Sandra, Sandra, Sandra -  était devenu une psalmodie dépourvue de sens, une sémantique routinière. J’y pensais de temps à autre, comme ça, sans gravité excessive, sans incidence sur la réalité.

Ensuite vint le moment où il m’arriva de rencontrer dans le métro des jeunes filles qui lui ressemblaient, et alors mon cœur résonnait davantage de nostalgie que d’espoir.

Ensuite vint le moment où je ne souhaitai plus la revoir, de peur d’être déçu par ce qu’elle serait devenue.

Ensuite vint le moment où je n’y pensai plus du tout. L’oubli, c’est la mort et je sais qu’elle m’a oublié depuis des années. Il m’a fallu deux ans pour arriver, en ce qui la concernait, à quelque chose qui ressemblait peu ou prou à de l’indifférence.

Dans son cas, ça a dû être plus rapide. Je ne dis pas cela pour m’apitoyer sur mon sort, tout cela est horriblement banal, et de surcroît elle ne m’a jamais aimé ; je crois que je l’amusais. Elle était duveteuse et rapide. Elle bondissait, ne tenait pas en place ; entre ses mains les souvenirs encore à naître n’étaient que lambeaux, et même fantômes de lambeaux, débris inconsistants que septembre allait se charger de balayer vers une éternité froide et caverneuse.

L’été, et puis l’oubli.

Sandra m’a oublié. C’est comme ça. Au vrai, j’ai tout d’abord songé à mon propre oubli, à ma façon de ne plus m’en préoccuper, à la pâleur de ses mots, à l’effacement de son visage ― j’ai détruit les photos, perdu les négatifs, il ne m’en reste que quelques images diffuses et qui finiront par s’effondrer à leur tour. Il s’est passé des mois avant que je ne réalise que l’impensable s’était produit, que l’inconcevable était arrivé : elle m’avait oublié. Je suppose que c’est dans l’ordre des choses. Je suppose que cela arrive tout le temps. Mais j’ai eu du mal à appréhender cette évidence, sans même parler de l’accepter : Sandra m’a oublié.

Pour elle, en elle, j’ai cessé d’exister. Je suis mort, et même plus que cela, ou moins que cela puisque les morts, on y repense de temps à autre. On se souvient, avec plaisir, avec dégoût, pitié, mépris, compassion, les larmes aux yeux ou le poing serré mais enfin il est indéniable qu’on s’en souvient, on finit toujours par se les rappeler. Moi je me suis évanoui dans le tumulte de l’impavidité. Mon agonie fut rapide, j’ai disparu d’un coup, comme une page inutile. Me voici dissous dans un imaginaire déjà bien encombré et où je n’ai pas eu le temps d’exister. C’est mieux comme ça. Je suis mort proprement. Sandra savait tuer, comme souvent à cet âge. Elle visait juste. Elle ne perdait pas de temps. Elle faisait ça sans y penser, avec naturel, sans pathos ni affectation superflus. C’était la nécessité, c’était le hasard. Je n’ai pas disparu dans la brutalité. Le comprendre trop tard, c’était un moyen finalement assez habile, quoique involontaire, de ne pas trop souffrir.

De fait, la douleur ne m’est parvenue qu’assourdie, avec prévenance, sans en rajouter. Sandra m’avait oublié ; j’ai fait en sorte de ne m’en rendre compte que par vagues.

De petites vagues, en réalité. De celles qui s’écrasent sans faire trop de bruit, dans un clapotis négocié. Je savais ce qui allait arriver, je le savais avant même de le comprendre. C’était inévitable. Sandra a été plus courageuse que moi. Elle a fait ce qu’il fallait. Courage ou inconscience ? Jusqu’à quel point ces deux notions se recouvrent-elles ? Je crois qu’elle était insoucieuse avant tout. C’est pour cela qu’elle en est sortie intacte. Plus intacte que moi, en tout cas.

Intacte de quoi, d’ailleurs ? Pour Sandra, il ne s’était rien passé. Pour moi c’était le contraire, un contraire diamétral. Nous portions sur cette saison aux aimables fatalités des regards disjoints. Vraiment nous ne pouvions en partager l’analyse. Nous regardions ce qui nous était arrivé de deux rivages opposés. Nos âges respectifs d’alors ont joué un grand rôle dans notre façon de vivre après. Quiétude et détachement d’un côté, mélancolie et mythologie de l’autre. En nous regardant marcher côte à côte vers la plage - plus aucune photo n’est là pour renforcer le souvenir vacillant de ces errances - nous n’aurions pas vu la même chose.

Nous étions très gais. J’allais la perdre et j’anticipais. Elle ne me reverrait jamais et s’en fichait. Nous avions l’âge d’en sourire, nous avions le temps de n’y pas penser ; et pourtant, de moins en moins fugitivement, j’y songeais.

J’y songeais le matin quand elle arrivait, et aussi le soir quand elle repartait. L’après-midi, elle était ailleurs. Les après-midi étaient des parenthèses entre lesquelles je me consumais. En écrivant je me rends compte que tout cela remue beaucoup de poussière. Ce n’est pas nécessaire. Je pourrais, je devrais, il faudrait passer à autre chose. En moi ces quinze jours occupent une place d’autant plus démesurée que tout, ou presque, fut intérieur, celé, occulte. Personne n’aurait compris. Elle était aussi indispensable que le hasard. Elle a trouvé d’instinct sa place dans ma nostalgie. Avant même de la quitter, je savais où exactement je la retrouverais, dix ou vingt ans plus tard, dans quelle chaleur, dans quel creux, et avec quel bonheur inquiet. Elle était très brune et je l’attendais, je l’attendais l’après-midi, je l’attendais la nuit, j’attendais sa peau hâlée et les deux fossettes dans son dos et le duvet anormalement blond de ses jambes et ses hanches déjà larges pour son âge et ses grands yeux gris-vert et ses épaules rondes et ses cheveux odorants, longs, noirs. Je l’attendais. Je sais qu’elle est vivante.

Cependant son visage s’est replié tout doucement, sans la moindre promesse de retour. Ne jamais compter là-dessus. Elle a sombré et je ne me préoccupais pas des opérations de renflouement. C’était comme l’après-midi : à mon tour, j’étais ailleurs mais, tôt ou tard, le soir arriverait. Elle reviendrait. Elle allait revenir. Longtemps, je ne l’ai pas su. Je ne souffrais pas de ne pas le savoir. Nous avions cessé d’exister. Nous étions passés à autre chose, des étreintes licites, des fidélités plus chaudes. Nous étions morts. Il n’y avait pas de quoi être triste. Elle ne l’était pas. Moi non plus. C’était une mort écrite ; elle a beaucoup duré.

Et puis après, des années plus tard, au moment où je m’y attendais le moins, je l’ai retrouvée. Que s’est-il passé ? Presque rien, une chiquenaude de la mémoire, un accident. Topographie d’une passion. L’ordinateur a remplacé la machine mais les soirs d’été ont la même odeur, les soirs d’été passés à écrire, comme il y a dix-sept ans, sur une terrasse en surplomb. Le parfum de Sandra, ses cheveux dans la brume. Un vieil oubli. Je suis rappelé. Ce n’était pas difficile. Soudain tout était là, à portée de main. Même son visage est revenu ; pourtant, pendant des années il avait été dangereusement indécis. Longtemps, j’avais lutté en vain pour ne pas en perdre les contours, la grâce, la pubescence, puis il est revenu d’un bloc, balayant les doutes et les approximations.

Elle est revenue et n’en sait rien. Elle ne peut en avoir aucun soupçon. Elle ne sait plus qui je suis. C’est une affaire de distance, dans toutes les acceptions du terme. Elle n’est revenue que pour moi. Pour le plaisir. Pour le secret. Tant d’images ensevelies ! Elle n’en saura jamais rien. Je la retrouve de la seule façon possible, dans les contreforts de l’imaginaire. Si je la revoyais dans la vie réelle, je ne la reconnaîtrais pas. Elle aura inévitablement et beaucoup changé. J’ai vieilli sans elle. Le temps est fait pour massacrer les images. Il ne reste plus que moi pour m’en souvenir, pour me rappeler la Sandra de cette époque, la mienne, ma Sandra, la seule qui ait compté. J’aurais aimé connaître les autres, Sandra à vingt ans, Sandra se transformant, Sandra en train de changer. C’est un spectre qui me sourit. Sandra, adolescente crépusculaire. Eaux mortes. Piège des cycles. Elle est montée dans la Mercedes gris anthracite de son père. Elle s’est retournée plusieurs fois. Je l’ai suivie des yeux. La route longeait la côte. J’ai su que je ne reviendrais jamais. La Mercedes a pris le virage à droite, au-delà duquel un lotissement en construction allait la masquer. Je suis remonté lui écrire. Il n’y avait rien d’autre à faire. J’avais installé mon Adler sur la terrasse. Je tournais le dos à la piscine. La lumière était celle qu’il fallait. Il était quelque chose comme dix heures du matin. Je ne ressentais rien de descriptible. Au même instant, des milliers de gens devaient vivre le même genre de scène, d’une banalité déchirante. C’est peut-être ça qui m’a empêché de m’y attarder sur le moment.

Son absence, que j’avais si souvent guettée… Je n’avais pas besoin de la prévoir. On s’en était chargé pour moi. La force des choses. Je savais ce qui allait se produire. Sur la fin, je ne la regardais plus que pour y penser. C’était un tort. On ne profite jamais assez des gens. C’était si court. Sandra, Sandra, Sandra. Un chapitre ramassé, si dense, prégnant jusqu’à l’obsession. Tandis qu’elle s’éloignait je découvrais qu’on ne peut pas se préparer à cela. Admettre qu’elle ne reviendrait pas, comme la première d’une longue suite de déconvenues qu’il allait falloir apprendre à taire, à masquer, pour pouvoir continuer à vivre, faire face, ne pas perdre de temps. Sandra était le prénom de ma survie. Sandra qui était partie. Il allait y avoir de longues semaines à meubler. Reprendre l’équilibre. Résister à la réfutation d’un visage qui avait tant compté. L’oubli est un échec auquel on ne peut résister, une eau neuve, trop neuve, un sourire gris. J’ai pris tout cela en pleine figure. Elle n’était plus là. La plage était déserte. Je n’y déchiffrerais plus ses pas. Je suis parti très vite après elle. Deux ou trois jours. Je n’avais pas beaucoup de bagages. J’ai rangé l’Adler dans son étui de métal usé. J’ai pris l’avion de Paris. C’était le dernier. La Mercedes grise avait quitté l’autoroute depuis longtemps, Sandra était rentrée chez elle, dans ce village qu’elle m’avait si souvent décrit et que je n’ai jamais visité. La télévision donnait Marnie. J’étais seul, libre et fatigué. Je me suis assis. Je lui ai écrit. Rien ne changeait. Beaucoup d’autres soirées se sont achevées ainsi : je m’asseyais et je lui écrivais. J’avais besoin d’être inutile. Quand on vous quitte, ce n’est pas difficile. Il suffit de se laisser glisser dans l’anonymat sentimental. Ces lettres ne servaient à rien. Elle n’en recevrait aucune. Elles étaient la signature du malheur, elles étaient la pâleur de la vie.

Le premier mois, je lui ai beaucoup écrit. C’était un catalogue de regrets et sur le plan du style ça ne valait pas beaucoup mieux. Chère Sandra. Elles commençaient toutes comme ça, ce qui ne présageait rien de bon. Il fallait bien commencer par quelque chose. C’était convenu, impersonnel, dénué de cette spontanéité qui nous distinguait des autres. Cela ne menait nulle part. En octobre, et pour des années, j’ai arrêté. Je ne savais pas qu’il me faudrait dix-sept ans pour recommencer. Ce n’est pas une question de courage. C’est une question d’abandon de soi. J’écris sous un soleil de remords. Ces lettres qui ne partaient pas. Ces mots que j’ai brûlés. Tout ce qu’elle ne saurait pas. Les rêves qui n’étaient pas pour elle.

Elle respire loin de moi. Rien de ce que je sais n’aurait pu la rendre heureuse. Elle était faite pour cet objectif derrière lequel tant de naïfs se précipitent en vain : une autre vie. Pas la mienne, bien entendu. Elle ne sait rien de tout cela.

Il était facile de prévoir comment les choses allaient tourner. Cela devait mal finir, puisque ça devait finir. Seulement ça n’a pas fait de bruit. Personne n’en a rien su. Jamais rien n’a filtré. Nous en sommes restés aux altitudes du secret. Je ne sais pas si ce sont les plus basses ou les plus élevées. Je n’ai pas pris le temps de me poser la question. Les sentiments sont ce qu’ils sont. Scintillants secrets. La lâcheté est un vertige. La vérité a appris à se dérober. J’ai tout dissimulé. Cet amour sans talent, qui n’existait que pour moi. Il est mort étouffé. Il ne s’est pas rendu compte. Tout allait si vite. Il s’est évanoui avant même de s’apercevoir qu’il avait existé. Il avait tout à perdre : nous étions des frères. Je l’ai laissé tomber. Nous faisions fausse route. Il m’entraînait vers l’abîme. Il m’enseignait le désespoir. Une vie noire. Une mémoire dévastée. Sous cet angle il était facile de renoncer. C’est ce que j’ai fait ; j’ai fait preuve de méthode.

La méthode, c’est l’arme absolue. On ne peut rien contre elle. J’en ai souvent manqué, à dessein, plus ou moins. Puis je m’en suis servi pour tuer Sandra et tout ce qu’elle représentait, pour arrêter la longue glissade qu’était devenue ma vie. Je dérapais vers Sandra, cette image fixe, donc fausse, j’étais dans le danger, j’évoluais dans un rêve qui ne correspondait plus à rien, qui n’était plus qu’une pauvre survivance ; je me dissipais dans le complaisant tunnel de la modification ; je retouchais sans répit un visage, des mots, des idées, pour les rendre acceptables dans un contexte qu’ils ne connaîtraient jamais. J’étais contraint d’inventer. Son absence ne me laissait pas le choix. J’ai distrait le vide avec ce que je savais d’elle et ça n’a pas duré longtemps. Il fallait inventer ou s’arrêter. Je ne me suis pas arrêté.

J’ai vécu près d’elle.

Une autre Sandra vivait en moi, réconfortante et douloureuse. J’aimais ça. Elle n’avait rien à me dire, en dehors du fait que tout cela était une erreur, que nous devions en rester là. Les gens et leurs conseils. Elle avait raison. Du fond de sa prison de papier, elle avait vu juste. Il fallait s’arrêter. Je l’ai laissée partir. Je l’ai laissée mourir. C’était mieux comme ça. Sandra est morte ; j’ai revécu. Enfin, elle n’était pas tout à fait morte. Il lui arrivait de revenir, à l’improviste. Entrez sans frapper. Elle regardait par-dessus mon épaule. Elle ne vieillissait pas. Elle repartait très vite, furtive et insaisissable. Elle avait une façon bien à elle de disparaître, une façon très étudiée. J’ai longtemps rêvé d’elle ainsi, dans des étreintes silencieuses et fugitives dont j’étais le seul à connaître l’importance.

Elle avait pris de très longues vacances. Je ne la reverrais pas. Ses signaux étaient de plus en plus faibles. Elle cessait d’émettre. Je ne captais plus rien.

Les souvenirs se corrompent à la lumière du jour. Sandra, cette poussière. La réalité est étroite, impitoyable. Je suis en morceaux. Elle n’existe pas. Triste bilan, pluvieuses échéances. Sandra en automne, Sandra en manteau, Sandra en larmes, Sandra malade, Sandra sur des skis. Tout ce que je suis forcé d’imaginer, sans être sûr d’avoir raison de le faire, je ne la retrouverai pas, elle a disparu, je veux dire l’enfant qu’elle était encore, ensuite elle a changé très vite, forcément, c’est toujours comme ça, d’une année sur l’autre, l’enfance en train de mourir, la sienne, la mienne, je ne connaîtrai jamais rien de cela, peut-être cela vaut-il mieux, qu’aurais-je pu lui apporter, je ne suis même pas capable de définir ma façon de l’aimer, même aujourd’hui je ne peux pas, je ne voulais pas coucher avec elle, ni qu’elle soit nue devant moi, non je ne voulais rien de tout ça, je la voulais telle qu’elle était, pure, ignorante de la douleur, de la saleté du désir quand il saccage la pureté ambiguë des jeunes filles, c’était si simple, je voulais du temps avec elle, je voulais qu’elle reste comme elle était, qu’elle se fige, qu’elle demeure pour l’éternité ce qu’elle était alors, une enfant dont je suis amoureux depuis un grand nombre d’années, une enfant assassinée mais qui frissonne encore en moi, et c’est tout ce qui me reste, c’est tout ce que je possède, la mémoire, la distance, l’espoir.

Je m’en aperçois, je ne cesse de m’en apercevoir. Je n’ai pensé qu’à elle. Je n’ai pensé qu’à elle qui changeait. Je la convoquais sans cesse. Longtemps, je l’ai regardée en photo. C’était plus facile. Il y en avait deux, une où elle était de face, accroupie dans le sable, elle fixait l’objectif en plissant les yeux, j’avais le soleil derrière moi, et une autre où elle était de dos, de l’eau jusqu’aux genoux, le bout des doigts traînant dans la mer. Elle portait un maillot de bain fuchsia. Je regardais la photo et vainement j’essayais d’imaginer l’expression de son visage à ce moment-là, rêveuse ou ennuyée, j’essayais d’imaginer qui elle était. Cette photo a disparu mais aujourd’hui si je pense à ce prénom, Sandra, c’est elle que je vois, ses omoplates saillant dans le soleil de quatre heures, les arrondis de son corps, tout ce bleu autour d’elle. Cette peau qu’elle avait, impeccablement brune, fraîche et douce, cette peau je l’ai rencontrée, touchée, sentie, caressée, cette peau - oui - je l’ai aimée. Mon cœur se déchirait pour elle. Esthétiquement c’était très séduisant, il y avait des choses à écrire là-dessus, mais on ne sort pas indemne d’une histoire pareille, la preuve, dix-sept ans ont passé et elle est toujours là, intacte et brève, ayant décidé de ma vie, dominant mes pensées, mes rêves, mes idées, mes enchantements. Et l’amour. Et la peur. Depuis longtemps Sandra a cessé d’être une adolescente, dans la réalité et aussi dans ma tête où elle s’est muée en allégorie. En elle l’été, en elle ma jeunesse, en elle les livres, en elle l’amour, en elle le désir, ce désir abstrait qui me taraude. Je l’aimais, je l’ai tout de suite aimée, inutilement et sans espoir, c’était Sandra, je ne veux pas que cela s’arrête. Insensiblement j’ai mis le meilleur de moi-même dans cette histoire, et ce faisant j’en ai privé ceux qui appartenaient à la réalité et qui m’aimaient.

Remuer le passé, ce qui a cessé d’être, c’est toujours dangereux. On ne sait jamais vraiment ce qui va en sortir. Ma lecture de ces événements, si on peut les appeler ainsi, je ne puis la partager avec personne. Surtout pas avec elle, avec Sandra, statufiée dans les remugles empoisonnés d’un songe infructueux, inconsciente, et tant mieux, d’avoir été si singulièrement aimée.   

 

   ____________________

 

   

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Une chronique sentimentale
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Samedi 28 juillet 2007 6 28 /07 /2007 10:39

C'est dans le silence que je te retrouve à présent. Dans le silence des lignes, des phrases et des mots qui se périment lentement, qui s'usent au contact du monde réel, de sa dureté, de sa vitesse. Ils ne sont déjà plus valables, ces mots-là. Les miens. Les nôtres ? Les nôtres. Il faut bien que quelqu'un décide et comme je suis tout seul, je vais choisir pour tous les deux.

Ce silence, entendons-nous bien, c'est toi qui l'as fait. Tu m'as enseveli sous lui. Tu me l'as expliqué, très gentiment, et cette gentillesse a dû te coûter. Bien entendu, cela n'a rien à voir avec nous. J'écris "nous" en parlant de toi et de moi, et ce pronom a une résonance particulière, qui vient du passé, de notre mémoire commune, de notre dialogue interrompu, de nos années mutiques.

Entre nous, comment dire, c'est spécial ; ça l'a toujours été. C'est une histoire qui ne vient pas de n'importe où. Elle a ses propres blessures, et des choses à raconter. Longtemps, je l'ai crue morte, réduite en poussière, couverte de cendres, tout juste bonne à être rangée au magasin des nostalgies faciles, de celles qu'on aime évoquer, tu vois ce que je veux dire, certains soirs, quand la solitude est involontaire, les sièges froids, les maisons vides. Bon, elle a survécu, mais il a fallu que la tragédie s'en mêle pour que je m'en aperçoive. Finalement, on n'oublie jamais rien quand on aime. Ou quand on a aimé ? C'est pareil. C'est une leçon rédigée par le hasard, avec sa brutalité soigneuse. Il ne faut pas avoir beaucoup d'intelligence pour la comprendre, ni beaucoup de mémoire pour la retenir.

Tu m'as manqué. J'aime cette expression. J'aime cette formule, sa musique un peu amère, sa douceur accusatrice : tu m'as manqué. Je ne me lasse pas de l'écrire. Je l'offre comme on peut offrir un roman qu'on a aimé. Tu m'as manqué... Au fond, c'est étrange d'écrire ça. Comme un morceau de soi qui aurait disparu, et dont on constaterait l'absence. Une absence qu'on ne pourrait combler (Paul Guimard parle, dans "Les Choses de la Vie", de prothèses amicales qui font illusion à s'y méprendre), qui n'appartiendrait qu'à un prénom, le tien, qu'il a fallu désapprendre, qui était devenu impossible à prononcer. Un prénom-regret, un prénom-tristesse, un prénom-caresse. La caresse que l'on destine à sa propre peine, quand les mots se refusent, que les intervalles entre eux s'étendent et se transforment en océans, que le téléphone ne sonne plus, que les visages deviennent des souvenirs et se figent dans la pâleur. Longtemps, j'ai appuyé sur mon chagrin, régulièrement, avec complaisance. C'était surtout par curiosité, je voulais voir ce qui allait en sortir. Résultat : rien, enfin, rien d'inattendu. Des choses banales, de la mélancolie, une culpabilité floue, et puis ces serments médiocres que l'on se fait à soi-même dans ces cas-là. Les phrases définitives que l'on prépare avec un soin pathétique et dont on sait bien qu'on ne les prononcera jamais dans la réalité, qu'elles resteront des songes laids, le reflet d'une vaine colère à jamais cachée dans les abris honteux que l'on aura creusés pour elle, pour ces demi-revanches, ces locutions improbables qui se faneront dans l'oubli. Elles meurent à l'instant même où tout recommence. Un sourire suffit à les effacer.

Il ne reste rien de cette souffrance qui m'appartint, qui fut mienne, qui n'aura vécu qu'un moment. Elle a basculé dans la zone la plus brumeuse d'une mémoire dont les structures ont déjà commencé de devenir incertaines ; cependant je m'en souviens, parce que je n'ai pas le choix. Je sais que j'ai eu mal, que je n'ai pas compris ce qui se passait, que j'aurais donné beaucoup pour le comprendre, et qu'aujourd'hui, en ce soir d'été où je t'écris, cela n'a plus aucune importance.

C'est une question simple, qui se rapporte à la profondeur du champ. Qu'est-ce qui mérite l'avant-scène, le premier plan ? De nouveau il se passe quelque chose, et rien n'est plus important que cette renaissance, que sa fragilité. Parce que, maintenant, j'ai une conscience aigüe de sa précarité. Avant, je veux dire avant l'abîme et le doute et la nuit, je ne pensais pas à ce genre de trucs. L'insouciance dominait le paysage, il y avait des rires et de la chaleur, des secrets et des mots écrits, le fait d'être bien ensemble et de le savoir. Une respiration. Demain était un rêve qui n'existait qu'à peine. On avait bien le temps ; on croyait l'avoir. Je le croyais, donc je n'y songeais pas. Je ne m'en suis pas occupé, mais lui s'est occupé de moi. De nous. Et tu as disparu.

Maintenant, tu as besoin d'air mais, cette fois, tu m'as prévenu. Ce n'est pas une éclipse, c'est une distance. Ta lumière est là, juste derrière l'horizon. Si l'on prend la peine de regarder au large, on en devine les schèmes et la complexité. De nouveau, elle éclaire nos rêves, et il ne faudrait pas grand-chose pour qu'elle les illumine. Elle veille sur moi de loin. Et moi sur elle. Je surveille son éclat, son reflet sur la petite mer qui nous sépare. Je me tiens prêt, juste au cas où elle flancherait. Je m'inquiète de ses hésitations, de ses tremblements. Mais c'est une inquiétude muette. Des mots qui ne sont pas pour toi. Ils t'encombreraient. Pour l'heure, tu as besoin de gaieté et d'espoir. La compassion, ce n'est pas une fin en soi, elle mène à tout à condition d'en sortir.

Au début, on s'est beaucoup revus. Nous avions tant à nous dire. Toutes ces années perdues, et qui n'ont rien changé. L'amitié, ce n'est rien d'autre qu'une très longue conversation, avec ses parenthèses et ses emballements. A un moment, la conversation s'est interrompue. A un moment, elle a repris. Voilà, c'est aussi simple que ça.

Paul Guimard (désolé, on n'en sort pas) a écrit : les riens ensoleillés seront des fêtes. Qu'est-ce d'autre ? La fête qu'il nous fallait. Un signal au loin, une vibration dans l'air, qui disent je suis là, je ne fais pas de bruit, je ne dis mot, je suis presque invisible, mais il suffirait d'un rien pour que je me rapproche, que je te tende la main.

J'écris dans l'un des endroits que je préfère à Paris, à la terrasse du Bourbon, il est dix heures du soir et, il y a un instant, l'Anglais qui venait de dîner à la table voisine s'est penché vers moi. "Excuse me, are you writing a book ? Yes ? A novel ? It's a fine place to write. Good luck with it." Non, je n'écris pas de roman. J'écris une lettre, je n'aurais pas su en expliquer les raisons dans la langue de cet homme, mais merci quand même. Good luck with it. C'est exactement cela : bonne chance. Ce virage que tu es contrainte de prendre, tes larmes, ton beau visage meurtri. Je ne les oublierai pas. Mais ils ne sont pas l'essentiel. Il y a ta force, ta capacité de survie. Tu n'es pas un barreur de petit temps. Tu es calibrée pour la sauvagerie des tempêtes. Au milieu de celles-ci, des épaules surgissent, sur lesquelles tu sais de nouveau pouvoir t'appuyer. C'est tout ce à quoi je puis servir à présent. C'est tout ce que je puis faire. En un sens, c'est déjà bien, c'est à la fois beaucoup et pas grand-chose. Cela dépend de quelle fenêtre on se penche, sous quel angle on considère le tableau d'ensemble.

J'ai retrouvé une amie, une amie singulière dont, sans le savoir, j'attendais le retour, dont je n'ai pas su voir à quel point elle me manquait. Rétrospectivement, cela me fait froid dans le dos. Il me reste du temps, toute une vie en fait, pour explorer et parfaire cette découverte. C'est une autre clé pour le souvenir, une solitude amendée par le bonheur du retour, une autre façon d'aimer, discrète et complice. Le soleil est prouvé par l'ombre, la joie par les sanglots, le rêve par sa survivance et, quand j'entends ta voix, l'éternité frappe au carreau. Bon vent, mon amie, mon amie retrouvée et qu'à présent, quels que soient les soubresauts, les secousses et les heurts, plus jamais je ne quitterai.

_________________________

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Une chronique sentimentale
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
Dimanche 5 août 2007 7 05 /08 /2007 17:28

"Il est des rencontres fertiles qui valent bien des aurores" (lettre de René Char à Albert Camus - octobre 1947).

Quand vous la rencontrerez, si vous la rencontrez, vous verrez avant tout des yeux-foudre sous des arcades sourcilières à la Ashley Judd, des taches de son, des hanches larges, des poignets fins.

Sur une photo d'elle, son regard perdu. C'est une image que je n'ai vue que très passagèrement, il y a quelques années de cela. On la voit seule, assise dans son lit. C'est le matin, elle est réveillée depuis peu. Elle porte un vêtement, quelque chose de blanc, je ne sais pas au juste comment ça s'appelle, qui laisse les épaules nues. Elle ne regarde pas l'objectif. Elle est encore ensommeillée, comme ailleurs et, avant tout, c'est le sentiment très vif de sa fragilité que cette photo convoquera en vous. Celui qui a pris cette photo n'a pu qu'être bouleversé, il a dû se précipiter pour prendre son appareil, il lui a été impossible de ne pas emprisonner cette image pour toujours, de la laisser se perdre.

Spectacle inusité car, ordinairement, sa vulnérabilité est souterraine et vous ne la rencontrerez pas. Quand elle a mal, elle le cache derrière son sourire, ce sourire lumineux, très large, parfois un peu fatigué, mais dont l'éclat suffira à vous faire croire à l'existence du bonheur. (Jerry Lewis a dit : "Le bonheur n'existe pas. En conséquence, il ne nous reste qu'à essayer d'être heureux sans.")

A sa bouche, jamais vous ne verrez ce pli amer qui a hanté tant de romanciers, ni la torsion de la colère, ni la trace fantomatique du regret. Sur son visage ne passent que les rêves, les sourires et les stigmates d'une réflexion jamais interrompue, toujours en éveil, semblablement marquée par la tendresse et la rapidité. Son élégance, c'est de laisser toute sa lumière aux autres, à ceux qui l'entourent et qui l'aiment, et de garder pour elle les ombres qui traversent sa vie. Sa force, c'est de croire en elle, en elle avant tout, de ne compter véritablement sur personne, d'imaginer son propre chemin, c'est comme cela qu'elle s'est construite, je crois, de l'intérieur vers l'extérieur, en partant de l'architecture secrète de son être.

A part elle-même, personne ne la connaît vraiment, absolument personne. J'en ai acquis la conviction avec les années. Vous savez, il y a si longtemps que je l'aime. Quand, par une inévitable péripétie, vous en tomberez amoureux, ce sera une passion socratique : "La seule chose que je sais, c'est que je ne sais rien." Tout ce qu'elle cache en elle, plus par goût du secret que par pudeur, la rumeur vraie de ses blessures, la longue théorie de ses bonheurs, ses années de jeune fille, ses espoirs et ses douleurs, tout cela en définitive demeure une énigme, on ne peut en discerner que la lisière, et si vous voulez essayer de la comprendre, il faudra vous en contenter.

Sa beauté est un soleil trompeur, à même de dissimuler les complications extrêmes de son âme. Ce visage, inoubliable dans sa splendeur, n'est peut-être qu'un camouflage. Sa peau couleur de plage dissimule des zones toujours plus pâles, des régions de son être inaccessibles à tout autre qu'elle-même.

Son inquiétude est un jardin ; il est facile de s'y tromper. Tant de gens s'y promènent, s'y arrêtent, y gesticulent, y séjournent quelques heures ou quelques années sans en percevoir la vibration essentielle et l'intensité. Elle a tissé ses masques à l'intention de ceux qu'elle aime (pour qu'ils n'aillent pas y voir de trop près) et de l'univers extérieur (pour qu'on lui fiche la paix).

Les reproches, ceux qu'on ne peut se résoudre à lui faire, glisseront sur elle comme l'eau sur la pierre. Dans l'hypothèse où vous vous y risqueriez, quand vous apercevrez votre propre reflet dans les grands yeux d'or bruni, ses yeux de faon entraîné à défier le plus acharné des chasseurs, vous aurez l'impression, nette, irréfutable, de l'entendre vous dire : "Au fond de toi, tu ne penses pas du tout cela. Tu le dis par devoir, sans réelle conviction. Tu le dis parce que tu penses te trouver dans l'obligation de le faire. Mais si tu écoutes ta voix, ta propre voix, tu verras à quel point tu t'en veux d'avoir pris le risque de me faire mal, fût-ce avec des mots."

Très vite, donc, vous ne lui reprocherez plus rien. Que pourriez-vous lui reprocher, d'ailleurs ? De ne pas vous aimer comme vous l'aimez ? D'être absente ? De ne pas répondre au téléphone ? De vivre avec un autre que vous ? Vos sentiments vous regardent. Ne venez pas vous plaindre. Elle ne vous aura rien promis. Alors vous vous demanderez comment vous y prendre pour que cesse l'envoûtement, et vous vous apercevrez que, malheureusement ou heureusement, il ne cessera pas. Vous n'y pourrez rien. Vous découvrirez la souffrance, la vraie, celle qui atomisera vos rêves, vous laissera pantelant, à terre, prêt à tout pour un seul mot de sa bouche ou de sa main. Vous réapprendrez le goût des larmes et des cendres. Vous aurez des nuits blanches, nourries d'espoir et de terreur. Elle ne vous quittera plus. Vous vous endormirez avec elle. Vous vous réveillerez avec elle - enfin, je veux dire avec son souvenir. Vous en serez amoureux comme ça, pour rien, sans même vous en apercevoir et quand vous vous interrogerez à ce sujet il sera trop tard. Ce sera dur, douloureux, sacrificiel, mais vous n'échangerez votre place pour rien au monde. Pour paraphraser Julien Clerc, "souffrir par elle n'est pas souffrir". C'est une chance, un privilège, et même, disons-le, un grand bonheur, parce que, contrairement à beaucoup d'autres, vous l'aurez aimée, vraiment aimée, elle, pas seulement son apparence, pas seulement son image, pas seulement son visage. Ce visage ! On assassinerait pour lui mais, pour elle, on pourrait se tuer.

Elle ressemble à la Diane Lanster de Jean-Didier Wolfromm, la morgue et la froideur en moins. Elle vous donne, en permanence, rien qu'en existant près de vous, pour dix minutes ou pour la vie, quelque chose d'infiniment rare : l'impression d'exister.

Un jour, je me suis aperçu de tout cela, et j'ai commencé d'écrire. Je crois que je l'amusais. C'était vers le début de 1975. Nos années de crise. Elle est moi avons eu la chance de les traverser sans encombres. Elle avait vingt-cinq ans, et elle était vivante. Grâce à elle, j'ai été vivant, moi aussi, je n'ai pas ressenti la grisaille de l'époque, de la Grande Dépression qui commençait et qui allait se transformer en tragédie pour beaucoup d'entre nous.

On se voyait comme on s'aimait, très irrégulièrement, au rythme désuni d'une sorte d'amitié amoureuse, c'est elle qui l'appelait ainsi, moi je n'aurais pas osé, pas plus que je n'ai osé la serrer contre moi, pas avant qu'elle en prenne l'initiative, un soir d'avril sur les Champs-Elysées, en sortant du drugstore. J'ai gardé un souvenir très vif de la scène. Nous descendions l'avenue, je la raccompagnais à sa voiture. A ce moment-là il y avait encore les contre-allées qui ont disparu dans la frénésie immobilière des années quatre-vingt dix. La soirée avait été joyeuse, insouciante, nous avions beaucoup parlé comme nous savions le faire alors, avec cette légèreté exquise qui était sa caractéristique première, et dans laquelle je me laissais volontiers entraîner. Mais au moment de nous quitter, je sentis poindre en elle les premiers signes de la mélancolie, ce qui lui était très inhabituel. Elle avait ralenti le pas, les mains enfoncées dans les poches de son manteau. Quelques années plus tard, dans un cinéma de la rive gauche qui projetait Clair de femme, je retrouvai, dans la séquence où Romy Schneider et Yves Montand marchent dans Paris, la même atmosphère de tristesse informulée, d'angoisse au bord des lèvres, d'incommunicabilité.

Elle a fini par se tourner vers moi. Je me suis penché pour lui dire au revoir, fraternellement, comme d'habitude, et alors elle a posé les mains sur mes épaules, a levé son visage vers moi et j'ai senti, très brièvement, ses lèvres sur les miennes, ensuite elle s'est blottie contre moi, plusieurs secondes durant, immobile et silencieuse.

J'ai vaguement senti que des gens nous regardaient, arborant sans doute des sourires qui se voulaient complices. Je n'ai pas fait attention. Je la sentais qui palpitait, comme si elle avait été prête à disparaître dans n'importe quel refuge, comme si quelque chose avait tout bouleversé en elle, aboli les murailles de sa volonté.

Nous sommes restés ainsi un assez long moment, je ne saurais le quantifier précisément mais je n'en ai rien perdu, même aujourd'hui ; je n'ai rien oublié de ses épaules étroites entre mes mains, de l'odeur de ses cheveux, de la fragilité de l'instant. Du reste, et peut-être à tort, je suis persuadé qu'il a beaucoup plus compté pour moi que pour elle, d'ailleurs, se le rappelle-t-elle encore dans ses oeuvres vives ? Par la suite, il nous est fréquemment arrivé d'être aussi proches, physiquement parlant, et sur le plan moral j'ai compris que quelque chose avait changé entre nous ce soir-là, de façon définitive. Elle devait me confier, quelques mois plus tard, que ç'avait été le cas pour elle aussi.

Je n'ai pas beaucoup dormi dans la nuit qui a suivi cette étreinte mi-amicale, mi-amoureuse, et s'il faut vraiment lui trouver un qualificatif, je suggère que l'on choisisse humaine.

Voilà ce dont elle était capable, voilà ce qu'elle pouvait vous donner quand elle vous aimait. Elle pouvait faire basculer votre existence, comme ça, d'un coup, avec ce sourire qu'elle semblait n'avoir inventé que pour vous, sa carnation si particulière, ou un baiser sur votre joue, ou une phrase, en apparence banale, en conclusion d'une lettre : je t'aime très fort. J'écris "en apparence banale" et j'ai tort de le faire, ces mots-là n'ont rien de banal, bien sûr, en tout cas ils ne l'étaient pas sous sa plume.

Je ne me souviens pas qu'elle me l'ait jamais dit, mais elle me l'a beaucoup écrit et je conserve ces lettres comme autant de balises qui m'accompagneront jusqu'à mon dernier souffle. Je ne la quitterai pas ; elle ne sera plus jamais loin. Quand on écrit cela à quelqu'un, ce genre de trucs, je t'aime très fort, on se fabrique une forme de proximité spécifique avec ce quelqu'un, ce quelqu'un qui était moi, et cette identité entre nous ne disparaîtra pas.

Je n'ai pas besoin de m'en souvenir car, à plus de trente ans de distance, ces événements sont encore vivaces dans ma mémoire. Ils sont demeurés intacts en moi, tout comme sa silhouette, ses phrases, son parfum, le grain de sa peau, son regard, ses rires, ses silences. Le simple fait de la connaître, ou de l'avoir connue, ce qui revient au même, peut justifier une existence. Sans doute, parce que vous ne la connaissez pas, et que ces lignes ne rendent que très médiocrement hommage à ce qu'elle est, estimerez-vous que cette formulation est excessive. Je puis le comprendre. Voyez-vous, c'est un amour fondamentalement pur, unique dans son format, impossible à salir. J'ai encore sur mes lèvres le goût salé de ses larmes, et dans mon coeur les empreintes de ses pas. Elle a regardé en moi plus profondément, plus intensément que n'importe qui. Je ne lui ai rien caché. Elle sait tout de mes zones d'ombre, de mes erreurs et de mes fautes, je me suis donné à elle comme je ne l'ai plus jamais fait. Je ne sais pas si la réciproque est vraie, mais notre force c'était justement de ne pas nous juger l'un l'autre. Je n'ai pas trahi ce principe. C'est ainsi que nous nous aimions ; c'est ainsi que nous avons vécu ensemble, différemment, me semble-t-il, de tous les autres.

Depuis quelques jours, je pense davantage à elle, probablement parce que la gravité du manque et de l'absence varie selon les saisons. Et puis, bien entendu, je vieillis, ce qui m'incite, plus que de raison, à me démener pour trouver dans les ombrages du passé des palliatifs à ma solitude. Elle est l'un des amers de ma jeunesse morte.

Parfois, souvent, tout le temps, je voudrais que retentisse la sonnette de l'entrée, que je vienne ouvrir la porte et que ce ne soit ni le facteur, ni un vendeur d'encyclopédies, ni les représentants d'une secte, mais elle qui apparaisse sur le seuil. Je voudrais de nouveau son sourire, son énergie, sa volonté, sa beauté décisive, sa vitesse. Je voudrais, à mon tour, comme elle l'a fait pour moi, il y a si longtemps, m'étendre contre elle et écouter son coeur. Je voudrais sur moi ses longues mains brunes, et je voudrais aussi sa voix, ce rire un peu rentré qu'elle avait, ce rire de gorge. Je voudrais qu'elle lise ces lignes et qu'elle se reconnaisse. Je ne vous dirai pas comment elle s'appelle. Cela, je le garde pour moi, parce que c'est le mot que je prononce le plus souvent, les soirs d'angoisse et de neurasthénie : son prénom, telle une bouée de sauvetage.

Elle était énigmatique, paradoxale et sincère. Elle a été la bissectrice de ma vie. Elle savait se protéger, être économe de ses mots, elle pouvait faire passer des messages rien qu'en jouant sur le timbre de sa voix, sans en rajouter, mais quand ses phrases devenaient traînantes, que son vieux fond d'accent parisien reprenait le dessus, il ne fallait pas insister.

Je m'aperçois que j'écris principalement à l'imparfait, cependant elle est toujours en vie. Elle est juste loin, à l'écart du monde, là où elle a choisi de se retirer. Elle disait souvent : "J'adore vivre cachée !" Maintenant, je ne peux plus la regarder, je veux dire : la regarder en vrai, évidemment il y a les photos et les lettres, mais comme vous le savez tous, ce n'est pas pareil. De temps en temps, sa voix résonne sur mon répondeur. Elle appelle toujours quand elle sait que je suis absent. C'est un accord entre nous. En rentrant chez moi je trouve des messages, des messages longs, sa voix un peu déformée par l'espace et le temps : "Tu me manques... Ce serait bien qu'on se voie... Un jour, tu viendras ici. Tu viendras me voir. Je suis que cela te plaira, là où je vis. Il n'y a que des arbres, ma maison et le soleil. Et moi. Je pense fort à toi. Je t'embrasse."

Je t'embrasse... Elle m'a demandé de ne pas la rappeler. Elle ne s'y sent pas prête. "Tu comprends, ce serait difficile pour moi, ça ferait remonter trop de choses..." Oui, mon coeur, je comprends. Je comprends tout. Je suis là pour ça. Je t'aime. Je ne t'oublie pas. J'attends.

C'est peut-être ainsi que la mort me trouvera : en train de l'attendre. Ce n'est pas grave. Ma vie est faite. Elle sait pourquoi et, dans le soir qui s'avance et s'apprête à me recouvrir, plus rien d'autre ne compte.

____________________________________

 

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Une chronique sentimentale
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Dimanche 12 août 2007 7 12 /08 /2007 14:41

"La mythologie de l'adolescence conduit au gâtisme" (Paul Guimard - Les choses de la vie).

C'est le genre de filles dont nos anciens camarades de collège et de lycée peuvent se dire, en inventoriant leurs souvenirs, que tous leurs copains étaient un peu amoureux d'elles. Un peu amoureux, qu'est-ce que ça peut vouloir dire ? A seize ans, quand je lisais cette expression dans des romans tombés en disgrâce, je la trouvais absurde ; aujourd'hui, je comprends très bien ce qu'elle signifie.

Pour la comprendre il faut l'avoir ressenti par soi-même, avoir rencontré quelqu'un d'irrésistible. Irrésistible : ce terme a été beaucoup galvaudé. On l'utilise à tort et à travers - surtout à tort, en fait. Revenons à ses sources. "Irrésistible : à qui ou à quoi l'on ne peut résister." (C'est la définition du petit Larousse ; elle me convient parfaitement dans sa simplicité.) Voilà, nous y sommes, et les gens auxquels il est réellement impossible de résister ne sont pas légion.

D'abord, pour qu'il y ait une velléité de résistance, il faut bien une forme d'attaque. Une attaque de bord de cils, de fleur de peau, une attaque un peu chattemite, une attaque qui ne dit pas son nom. Vous ne vous méfiez pas. Vous examinez votre coeur qui s'emballe. Il ne vous a pas demandé la permission. Vous allez y voir de plus près : on ne sait jamais, ça pourrait être grave. Et le piège se referme.

Une partie de vous-même demeurera à jamais prisonnière de ce piège, prisonnière de l'inaccessible espoir, de l'inavouable rêve. Une partie de vous-même, sans doute la meilleure, est restée là, pétrifiée dans l'attente de ce qui ne pouvait se produire. Une partie de vous-même l'attendra éternellement. Elle porte beaucoup de prénoms, Sarah, Gaëlle, Anne-Cécile, Marie-Laure. Il y a si longtemps qu'elle a disparu. Mais vous, invariablement posté au seuil de votre adolescence, vous n'avez pas cessé d'y croire parce que, si vous tuiez votre songe, vous assassineriez par ricochet ce qui reste de jeunesse en vous, et aussi un peu de votre capacité d'aimer, d'apprendre, de vous émerveiller. Grâce à elles, votre coeur n'aura pas connu d'hivernage. Grâce à elles, vous êtes encore le jeune homme neuf, égocentrique et rêveur qui observait la rousseur des nuques et les tiraillements de son être.

Surtout, ne rien oublier. L'oubli c'est la mort, c'est même la seule mort véritable et aujourd'hui, alors que vingt ans ont passé sur vous, vous ont labouré l'âme, ce sont des effleurements qui vous hantent. Des sourires pâles. Des genoux dorés. Des avant-bras duveteux. Des étreintes inachevées dans des couloirs obscurs. Les incertitudes de l'âge. La géographie des fossettes. Des prénoms dépourvus de toute réalité, de tout sens, à force d'avoir été sanglotés. Le lumineux hasard des grains de beauté. La grâce et ses mystères. La vie, l'amour, l'éblouissement, le bonheur sont dans les détails.

Surtout, ne rien trahir. Avec toute la complaisance de la mélancolie, vous vous penchez fréquemment sur ces quelques années, si rapides et si courtes, combien ? quatre, cinq ans en tout ? mais dont l'ombre continue de vous accompagner. D'un certain point de vue, elle vous encombre et vous empêche de grandir ; mais d'un certain point de vue seulement, et il y en a bien d'autres. Par exemple, vous pouvez rédiger des paragraphes très convaincants sur la fidélité que l'on doit à sa jeunesse, mais en évitant soigneusement de vous étendre sur le sens du mot fidélité. Pour ne pas prendre le risque d'endommager, vous enjolivez et c'est ainsi que Delphine Lenoir, cette authentique pimbêche aux yeux troubles et aux hanches italiennes qui occupait le pupitre voisin du vôtre en seconde violette, s'est peu à peu transformée en un phénomène de douceur dont la gestuelle, les baisers et les sourires, depuis l'année scolaire 1986-1987, ont largement eu le temps de subir toutes les interprétations d'un imaginaire aussi généreux qu'approximatif quand il s'agit de respecter la réalité des faits. Mais les faits ne comptent pas. Vous êtes probablement le seul à consacrer autant de temps à l'évocation de ces spectres, à retoucher leurs portraits jusqu'à ce qu'ils puissent meubler vos insomnies sans les assombrir. Il s'agit d'embellir le regret ; c'est une entreprise plus émouvante que blâmable ; le tout est d'en percevoir les limites.

Les souvenirs sont des fictions. Il leur est impossible de survivre. Si vous les abandonnez à leur sort, ils mourront ; mais si vous vous préoccupez d'eux, ils ne pourront sortir indemnes des modifications que, fatalement, vous leur imposerez, tandis que votre regard sur eux se chargera d'une tendresse de plus en plus suspecte. Ces passions solitaires dont vous célébrez les mânes ne font pas exception à la règle. Elles vous ont fait souffrir, mais cette souffrance elle-même a changé de visage. Vous en avez idéalisé les contours, si bien qu'elle appartient désormais à la face lumineuse de votre aventure.

Quelle importance, au fond ? Avec vos souvenirs, vous êtes seul. Il n'y a personne pour vous accompagner quand vous leur rendez visite au parloir de votre prison intime. Avec eux, votre liberté est infinie et dangereuse. Le partage n'existe pas. Il ne s'agit pas d'un déguisement. Il n'y a pas d'issue de secours. Vous pouvez faire ce que vous voulez de vos espoirs vains. Le réalisme et l'exactitude importent peu, pour rester poli. L'amour n'est pas une science exacte, la mémoire pas davantage. Cette fièvre qui se meurt, c'est la vôtre. Il vous appartient d'en prolonger l'agonie au-delà du raisonnable, ou bien de mettre un terme à ce lent empoisonnement que l'on appelle nostalgie. Pour paraphraser le capitaine Haddock, les poisons lents vous conviennent parfaitement : vous n'êtes pas du tout pressé de mourir et on sait tous très bien comment cela va finir : dans bien des années, c'est avec elles que vous vous éteindrez, avec ces filles que vous n'avez jamais cessé d'aimer et qui ont seize ans pour l'éternité.

___________________________

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Une chronique sentimentale
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander

Calendrier

Mars 2010
L M M J V S D
1 2 3 4 5 6 7
8 9 10 11 12 13 14
15 16 17 18 19 20 21
22 23 24 25 26 27 28
29 30 31        
<< < > >>

Recherche

Créer un blog gratuit sur OverBlog - Contact - C.G.U. - Signaler un abus