Une chronique sentimentale

Mercredi 26 janvier 2011 3 26 /01 /Jan /2011 00:34

Peut-on dire que Clotilde vous hante ?

Oui, c’est cela, elle me hante. C’est, je crois, le mot qui convient le mieux à ce que je ressens. Je ne parviens pas à m’en débarrasser. Enfin, parvenir, c’est vite dit ; il faudrait déjà pouvoir essayer. Or je n’essaie même pas. Je n’en ai pas envie. Je n’ai pas envie de me défaire de ce qui me fait souffrir, peut-être parce que souffrir, c’est déjà exister. Au vrai, j’ai l’impression que, si je cessais de penser à elle, je m’effondrerais. Il me semble que je ne tiens debout que par son souvenir. Le matin, je n’ouvre les yeux que pour traquer ses remugles, ici, là, livres annotés, vêtements pliés sans soin, objets sans valeur, témoins inutiles d’une passion à demi morte mais qui tremble encore.

Tout le jour durant, je murmure son prénom, Clotilde, c’est comme un réflexe, une impulsion nerveuse, une saccade mémorielle, une scarification de l’âme. Ça ne sert à rien. Je la poursuis en chuchotant ; je poursuis des traces que je refuse de voir s’effacer. La simple perspective de l’oubli suffit à me terroriser. Je pense à elle et je sais que c’est inutile ; et, étrangement, cette inutilité même m’encourage à poursuivre ce rêve absurde, à en redessiner sans trêve les contours. C’est un espoir dénué de toute signification que, pourtant, je ne veux pas laisser mourir. Il me semble que, si je m’y abandonnais, si je cédais au confort banal de l’oubli, c’est une part de moi-même que semblablement je tuerais.

La mémoire que j’ai d’elle continue de m’appartenir. C’est tout ce qu’il me reste. C’est tout ce que je puis attendre des années qui me séparent de la mort et que je vais devoir parcourir sans elle.

 

Ce que vous décrivez là, ce n’est pas même une survie…

J’en suis conscient, en ce sens que je ne le sais pas une fois pour toutes ; je ne cesse de le savoir et de l’éprouver. Son départ a creusé en moi le lit de ma propre précarité. Dans la littérature sentimentale, on parle beaucoup d’amputation lorsque, d’une manière ou d’une autre, l’être aimé s’efface ; ma douleur pourrait porter ce nom. Nous étions si étroitement enchevêtrés, et depuis si longtemps, que la séparation a provoqué comme un arrachement, une déchirure intime et secrète, comme si on ôtait une part essentielle de mon être, sans espoir de retour. Pour me détourner de cette béance, dans l’exact solstice d’un cœur estropié, je me noie dans les images que j’ai réussi à stocker, avec une avidité dangereuse. Il n’y en a pas beaucoup, j’en connais donc tous les détails. Ses yeux d’automne rêveur. La pâleur de sa nuque. L’ample géographie de son corps. Sa façon d’être si invinciblement châtaine. Ses cheveux, longs et fins, qu’elle laissait dormir entre ses seins, cette poitrine striée de porcelaine, veines dont l’affleurement dénonçait la fragilité. Ses mains un peu carrées, presque masculines. Ses hanches latines. La chaleur incertaine de ses demi-sourires. Sa rugosité, qui n’était que de surface, et que j’ai mis si longtemps à déchiffrer.

 

Vous lui devez votre solitude actuelle.

Pas exactement, car je n’ai pas souhaité rompre cette solitude. Aujourd’hui encore, je ne suis pas en mesure de concevoir l’idée même qu’un autre visage, d’autres mains, un autre ventre, d’autres jambes puissent venir prendre la place que son visage, ses mains, son ventre, ses jambes occupaient en moi, parce qu’en définitive, cette place, ils l’occupent encore. Cette place qui n’existait que pour eux, que pour elle, personne ne saurait y inscrire la gésine d’une autre histoire. En quelque sorte, c’est un crépuscule veuf de toute aurore, mais le prolonger indéfiniment me protège de la nuit qui menace et pourrait bien tout ensevelir.

Alors, au fond, je dois à Clotilde bien plus que la solitude qu’a engendrée sa fuite. Les lumières, les signaux qu’elle a déposés en moi n’ont pas interrompu leur scintillement. Il ne s’agit peut-être que d’une série de reflets inertes, un peu comme ces étoiles mortes depuis des millions d’années lorsqu’enfin leur lueur nous parvient, mais c’est déjà une consolation. Tout vaut mieux que l’obscurité, ne croyez-vous pas ?

 

 

Comment définiriez-vous vos sentiments pour elle ?

Je crois avoir longuement oscillé entre amour et fascination. J’ai refusé de choisir entre les deux, et j’ai fini par les agréger, avec plus ou moins de bonheur. De toute façon, ils se nourrissaient l’un l’autre… Je pourrais écrire « elle me manque », mais en réalité ce n’est pas Clotilde qui me manque, c’est son double, ce fantôme que j’ai inconsciemment façonné, pour qu’il puisse me piéger, m’enfermer dans mon propre regret, celui que je porte et que j’endure, jour après jour, dans cette déréliction glacée. Passion aux diffractions indistinctes, dont la persistance doit peut-être autant à l’habitude qu’aux sentiments véritables. De toutes les façons d’être avec quelqu’un, j’ai vécu la plus prometteuse, la plus aride, la plus mutique, la plus mystérieuse aussi. Elle est partie sans vraiment le dire, avec son sourire automatique, sa densité, ses non-dits, les multiples frontières qu’elle ne m’a pas laissé franchir.

Je pourrais écrire aussi « je l’aime », mais alors il me faudrait, sans doute, préciser de qui il s’agit. En elle, qui au juste ai-je aimé ? L’absolue vérité de son être, ou bien ce qu’elle m’en a laissé entrevoir ? Sa réalité, ou seulement ce que j’avais décidé d’en retenir et d’admirer ? Ces questions aussi m’obsèdent. C’est à cause d’elles qu’assez aveuglément je me suis efforcé de verrouiller les chemins qui auraient pu me conduire à la nostalgie. Dans mon cas, la nostalgie, c’est un terme élégant pour nommer la résignation.

 

Au fond, vous n’avez pas réellement envie de vous en libérer…

C’est même une certitude. Comment le pourrais-je ? En prenant la fuite, Clotilde a transformé en geôle l’essentiel de ma mémoire ; cependant, si je m’évadais, je perdrais par contrecoup tout ce qui subsiste de notre itinéraire. Je laisserais à jamais derrière moi nos quatre vingt cinq saisons ensemble, les secrets de sa blondeur, à moi révélés, sa façon de plisser les yeux juste avant d’arrêter de sourire, l’impétueuse rébellion de cette mèche qui lui retombait en virgule devant les yeux et que, parfois, elle me laissait moi-même repousser, la bouleversante proéminence de ses scaphoïdes, sa voix aux intonations adolescentes, cette voix que j’entends encore parfois, quand l’aube s’apprête à sonner le glas de mes rêves, prononcer mon nom… Tourner le dos à tout cela, ce serait comme la perdre une seconde fois. Tout mon être s’y refuse.

 

Même si cela pourrait signifier revivre ?

Pourrai-je un jour vivre quelque chose de mieux ? De plus émouvant ? Serai-je un jour davantage sous tension que je l’ai été avec elle ? Découvrirai-je des cimes plus élevées, plus exigeantes, plus passionnantes encore ? Je ne le crois pas. Ou, peut-être, suis-je devenu trop vieux pour avoir envie d’y croire. Car, insensiblement, j’ai vieilli dans les nappes de réminiscences que Clotilde a abandonnées derrière elle. Je me suis emmuré au milieu des photos d’elle en train de jaunir, des enregistrements de sa voix que ma mémoire s’est empressée de déformer, de la liste un million de fois relue de ses habitudes.

J’ai vieilli. Quelle phrase terrible, n’est-ce pas ? Et surtout, quel sombre apitoiement sur soi-même… C’est une phrase lourde de regrets comme la terre peut être lourde de pluie. Elle comporte, en creux, l’inévitable constat d’avoir eu l’occasion de faire mieux, de mieux aimer, de mieux vivre, et de l’avoir manquée. Je crois que j’ai commencé de mourir le jour où j’ai pour la première fois songé que, si je l’avais mieux aimée, peut-être Clotilde ne serait-elle pas partie. Alors, revivre… Il me semble qu’il est déjà bien tard et que la petite voix intérieure dont le murmure m’a si souvent protégé contre mes propres lâchetés ne résonne plus que par intermittence, trop faiblement pour que j’y prête attention. Non, je vais emporter Clotilde avec moi. Clotilde que j’ai convaincue de m’accompagner quelques années durant, mais dont je n’ai pas su décoder les silences, appréhender les songes, que je n’ai pas su arrimer à mes œuvres vives, laissant ce qui nous liait à la merci du premier orage venu. Ça n’a pas loupé et elle a disparu. Je me suis fané à l’attendre, puis à ne plus l’espérer. J’ai essayé de comprendre ce que pouvait signifier le fait qu’elle ne soit plus là, j’ai essayé de l’accepter, en vain.

 

Que sont devenues votre tristesse et votre colère ?

C’était une colère mort-née. Elle n’avait pas de sens. Je savais ce qui allait se passer et je n’ai rien su faire pour l’éviter. Il n’a pas été difficile d’y renoncer. Quant à ma tristesse… Vous vous souvenez de ces phrases merveilleuses et amères de Sagan : "Sur ce sentiment inconnu dont l'ennui, la douceur m'obsèdent, j'hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. C'est un sentiment si complet, si égoïste que j'en ai presque honte alors que la tristesse m'a toujours paru honorable. Je ne la connaissais pas, elle, mais l'ennui, le regret, plus rarement le remords. Aujourd'hui, quelque chose se replie sur moi comme une soie, énervante et douce, et me sépare des autres…"

C’est assez précisément ce qui est survenu en moi, après le départ de Clotilde. Le chagrin d’être quitté fabrique une sorte de ligne de démarcation, invisible aux autres, mais qui retranche du monde des parts entières de vous-même. J’ai été dévasté et n’ai rien corrigé de cette dévastation parce que cela aurait impliqué d’effacer le nom même de Clotilde, d’en dissoudre la substance. Je n’ai pu m’y résoudre ; au fil du temps j’ai choisi de vivre dans une mélancolie un peu bricolée mais qui, à tout prendre, vaut toujours mieux que l’amertume et le désespoir. La beauté de Clotilde – beauté intérieure et extérieure – recelait un tel éclat, un tel bonheur, qu’elle a continué de m’éclairer jusqu’ici. Je sais à présent qu’elle n’arrêtera pas de le faire et cela suffit à suggérer une reconnaissance infinie et sereine. C’est ce que je dois à Clotilde, plus généralement c’est ce que l’on doit aux filles lumineuses qui, pour une heure ou pendant dix ans, ont su vous aimer, d’un amour tel qu’il illumine vos pas, bien après la dernière étreinte, les dernières tendresses, les dernières phrases échangées, dans une rue anonyme, un soir d’avril, sous un ciel sec déjà annexé par la nuit qui vous recouvre avant même que vous l’ayez compris. 

 


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Mardi 18 janvier 2011 2 18 /01 /Jan /2011 14:29

J’aurais dû lui interdire de mourir. Je n’ai pas été capable de l’en empêcher.

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Qui était-elle, au fond ? Cette lumière que je lui prêtais, en avais-je surévalué l’éclat et la densité ? En moi, ses souvenirs ne sont plus que des ombres, mais ils suffisent à obscurcir tout ce qui lui était étranger.

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Cette couverture polaire, bleu pâle, je me souviens très précisément du moment où je l’ai achetée. C’était dans une petite ville du Finistère sud, il y a quatre hivers de cela. Nous étions descendus dans un hôtel qui donnait sur la plage, une vieille maison humide dans laquelle, très vite, Brune s’était plainte d’avoir froid la nuit. Le soir suivant, elle s’est pelotonnée dans la couverture, rien de luxueux, une couverture de supermarché qui sentait le neuf mais qui lui a interdit de frissonner.

A présent, la voici pliée sur une chaise, dans un coin de la chambre où je veille le cadavre de Brune. J’écris « cadavre » et c’est sciemment que je n’emploie pas un terme plus élégant. « Dépouille », par exemple. Dépouille mortelle. C’est une expression que sa solennité éloigne des décès ordinaires. Brune n’en aura pas bénéficié. C’est son corps que j’accompagne. Son corps abîmé par la maladie et que je n’ai pas cessé d’aimer.

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Il est un peu plus de neuf heures du matin ; dans moins de soixante minutes on va frapper à la porte et rompre notre solitude. C’est la dernière fois que nous sommes seuls. Les funérailles sont comme les mariages, ce sont des moments où l’on ne s’appartient plus vraiment. On est happé par les obligations, les gens qu’il faut saluer, les détours obligatoires, les phrases vides, tout ce qui nous sépare du seul être qui devrait alors importer. Les types des pompes funèbres vont faire irruption et s’emparer de Brune. Ils seront courtois et même compréhensifs. Ils sauront me donner l’impression que j’ai tout mon temps, que rien ne presse, alors qu’en réalité tout ira affreusement vite. A l’heure qu’il est, ils doivent déjà s’être mis en route. Ils se sont entassés dans leur fourgon noir et roulent vers nous, avec le cercueil vide où mon amour ira finir de se consumer. Des professionnels méticuleux vont incendier celle que j’aimais. (Non. Il ne faut pas que je change. Il ne faut pas que ça change. Celle que j’aime. Voilà, c’est ça.)

La crémation, c’était son idée. Je ne m’y suis pas opposé. Je n’avais pas d’opinion. C’est Brune qui a abordé le sujet, à Brest, dans sa chambre du service des soins palliatifs, vers la fin de juin. Je ne veux pas pourrir. Dis-moi que tu ne me laisseras pas pourrir. Elle avait déjà vu sa beauté partir en lambeaux, ses muscles fondre, ses seins s’atrophier. Elle en avait assez d’être impuissante. Alors, disparaître d’un coup, d’un seul, avec brutalité. Nous ne serons que cendres. Laisse-moi accélérer. Laisse-moi choisir. Pas de tombe à fleurir et à nettoyer à la Toussaint. Pas de formules à choisir pour orner le marbre. Pas de promenades solitaires sous les grands arbres nus. Chacun de ceux qui l’ont connue et aimée restera seul avec sa mémoire, ses regrets, son chagrin. Tu iras me disperser. Tu iras me répandre. Elle ne voulait pas se décharner. Elle m’avait souvent parlé de la mort de son père, abattu par le même cancer, et de ce qu’elle avait ressenti, des années durant, en se rendant au cimetière. Je me demandais ce qu’il pouvait en rester… Je me demandais à quoi il pouvait ressembler. Je ne veux pas que ce soit pareil pour moi. Brune a voulu m’épargner.

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J’ai refusé le salon mortuaire. J’ai refusé l’exposition du corps, le défilé des plus ou moins proches. Je n’ai jamais bien compris le sens de ces rituels. Ces gens assis sur des chaises de lycée, qui chuchotent entre eux au sujet du mort. Et le mort lui-même, trop bien habillé, plus ou moins défiguré par l’embaumement, le teint cireux, ayant déjà cessé de se ressembler, qui attend que l’on vienne apposer le couvercle, le recouvrir pour toujours, au grand soulagement de la plupart de ceux qui sont, cependant, venus regarder.

C’est pour éviter ça que nous sommes là, Brune et moi, en train d’attendre. Il y a si longtemps que nous attendons. A partir du moment où on nous a fait comprendre que c’était terminé, que nos espoirs n’avaient plus de sens, la mort de Brune a été une longue attente, fixant dans notre mémoire commune toutes les étapes de l’affaiblissement, de la lassitude, de la ruine de l’être, des signaux de la vie s’éteignant l’un après l’autre. Nous n’avons pas cessé de nous contempler. Je scrutais son visage, veuf désormais des rondeurs dont elle avait toujours eu du mal à tolérer le charme, son beau visage tavelé par le mal et dont toute ambiguïté avait fui, le visage de Brune qui n’était plus qu’une survivance et où, dans les derniers jours, alors que la parole désormais se refusait, les yeux seuls exprimaient encore la vie. Ses grands yeux bruns de faon meurtri, qui lui avaient valu son prénom. Elle m’avait souvent raconté cette histoire. C’est son père qui l’avait choisi. Il lui avait fallu du temps pour l’aimer.

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Je suis assis en face de la porte, au pied du lit réfrigéré qu’on a installé dans la pièce. Je suis immobile et je me souviens. Je ne sers plus qu’à cela : me souvenir. La dernière fois que Brune a franchi cette porte, je la portais, comme on porte un petit enfant, léger, confiant, infiniment vulnérable. Je sentais dans mon cou son souffle chaud et irrégulier. Au vrai, ce n’est pas une chambre. C’est une pièce un peu oubliée, qui nous servait vaguement de bureau, de bibliothèque, où nous stockions les livres que nous ne lisions plus mais dont nous ne pouvions nous résoudre à nous débarrasser. Les remugles de deux enfances mortes. Ce n’était pas une chambre et maintenant c’en est une puisque Brune est venue s’y endormir. C’est ici qu’elle est morte, il y a deux jours, dans son lit médicalisé, un lit de location qui ne pouvait tenir ailleurs. Ramène-moi chez nous, s’il te plaît. A l’hôpital, personne ne s’y est opposé. On m’a montré ce qu’il fallait faire pour qu’elle ne souffre pas. Gestes mécaniques et essentiels que je n’aurai pas pratiqués longtemps. Sister Morphine. Ce dernier trajet en ambulance. Je l’ai embrassée avant qu’ils ne l’installent à l’arrière. On se retrouve à la maison, comme s’il s’agissait d’une convalescence après une opération banale. J’ai suivi l’ambulance, ils connaissaient le chemin, puis j’ai donné un coup de main aux infirmiers pour installer le lit dans la pièce aux trois quarts vide. Un lit tout blanc, incongru dans ce lieu sombre, aux fenêtres étroites.

Dans ce lit anonyme, qui n’a été que brièvement le sien, sur lequel beaucoup d’autres ont souffert et vont souffrir, Brune est morte au matin du cinquième jour, à peu près à cette heure-ci, après une nuit de râles, aussi blanche que son visage. J’ai senti sa main se crisper sur la mienne, puis se glacer. J’ai vu ses yeux se voiler, devenir vitreux. J’ai senti son souffle en train de fuir. Il n’était pas difficile de comprendre ce qui avait lieu. Elle est morte sans bruit et je suis longuement resté là, près d’elle, engourdi par la fatigue et la tristesse, essayant d’accepter ce à quoi il est impossible de se préparer, même quand on a eu pour cela des semaines entières. Je ne me suis pas révolté. J’ai regardé ce qui avait été Brune et qui n’était plus, désormais, que son corps. Un corps que d’autres allaient prendre en charge. J’ai étendu sur elle la couverture bleu pâle qu’elle aimait puis, un peu comme aujourd’hui, je me suis accordé ce temps, ces minutes auprès d’elle, avant de commencer à agir. Passer les coups de fil nécessaires, mettre en branle la machine administrative, organiser les choses. Ne pas prendre le temps de souffrir. On s’isole du mieux qu’on peut. On serre les dents, on règle des détails. Un médecin est venu constater le décès, a rédigé le permis d’inhumer. Je ne le connaissais pas. Il a été plutôt économe de ses mots. Je l’ai raccompagné jusqu’à sa voiture et en revenant vers la maison je n’ai pu m’empêcher de regarder la fenêtre derrière laquelle Brune gisait. C’était tout à fait inutile, comme beaucoup de choses qui me sont indispensables.

Des employés des pompes funèbres sont venus procéder à ce qu’on appelle la toilette mortuaire, pendant que leur responsable me donnait les détails pratiques, les horaires, l’adresse du crématorium. Ils ont revêtu Brune des vêtements qu’elle avait choisis : une robe noire très simple et les Tod’s rouges qu’elle avait achetés à Paris, rue du Dragon, juste après avoir appris qu’elle était malade. Ils l’ont installée sur le lit réfrigéré, un truc en ferraille beige, très laid, et ils nous ont laissés seuls.

M’ont laissé seul avec elle.

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Le silence de la maison a gagné une densité particulière. J’ai dans ma poche de quoi rompre ce silence, un enregistrement de la voix de Brune, qu’elle m’a demandé de diffuser pendant la cérémonie. Personne ne s’y attend. En général, on passe un morceau de musique ou une chanson que le défunt appréciait. Elle s’est enregistrée à l’hôpital, sur le vieux magnétophone qu’elle a longuement utilisé quand elle était professeur d’anglais. J’étais avec elle. C’est la dernière fois que je vous parle… Je vous aime… Je me souviens de chacune de ses phrases. Je me demande, avec une certaine appréhension dont je ne suis pas très fier, comment vont réagir ses parents, ses frères, sa sœur, quand ils vont entendre Brune, sa voix intacte, si fraîche, presque angoissante de vitalité, résonner devant le cercueil clos. Peut-être me demanderont-ils des copies de l’enregistrement. Sa mère m’a téléphoné hier soir pour me dire qu’elle n’était pas d’accord avec la crémation. Je ne voulais pas me disputer avec elle. Je n’en avais pas la force. Je lui ai calmement expliqué qu’en l’espèce la volonté de Brune comptait davantage que la sienne. Puis son mari a repris la communication, m’a demandé de l’excuser, qu’il n’y aurait pas de problème. Je sais déjà que je ne les reverrai probablement pas après la cérémonie. Ils ne savent pas ce que je ferai des cendres de Brune. Ils ne savent pas où je vais me rendre pour les disperser, où j'irai, ensuite, chaque fois que j’aurai envie de la retrouver, de passer du temps avec elle. Nous nous sommes tant aimés.

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Je regarde le visage de Brune, la neutralité de son expression, ses épaules autrefois si hâlées et qui, à présent, se détachent à peine sur le drap blanc. Dans la lumière d’août, je distingue encore le duvet blondissant de ses avant-bras postés le long de son corps, comme si l’été voulait la retenir quelques heures de plus. Mais c’est trop tard. J’entends des bruits de moteur, des portières qu’on claque. A présent, mon amour, notre éternité se compte en secondes. Ô Brune qui ne m’entend pas, qui ne me répond plus. Ô Brune que j’aime, à présent le silence est notre jardin. Il y a des pas dans le couloir. On parle à mi-voix. Ils vont entrer, ils vont la prendre et il n’y a rien à y faire, c’est moi qui le leur ai demandé. Je suis le seul coupable de tout cela, de cette cérémonie absurde qui ne consolera personne. J’aurais dû me taire, n’avertir personne, rester ici avec elle. Je suis une vaine sentinelle écrasée par les larmes. Les pas s’immobilisent. Ils sont juste derrière la porte à présent. Je vais ouvrir cette porte et, d’un seul coup, basculer dans mon autre vie, celle qui m’attend, la vie sans elle. Je ne sais pas si j’en aurai la force. Ma récréation funèbre est terminée. C’est ce que signifient ces bruits de l’autre côté, à l’extérieur de la chambre. S’y sont mêlés autant de souvenirs que de rêves. Notre chaleur enfuie. Des gens qui sont morts, d’une certaine façon, et dont je fais partie, parce qu’en disparaissant Brune a emporté des pans entiers de nous-mêmes.

J’ouvre la porte. Tous les acteurs sont en place. Maintenant, notre crépuscule peut commencer.

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Jeudi 6 janvier 2011 4 06 /01 /Jan /2011 23:03

« Si je le revoyais aujourd’hui, je ne crois pas que cela me rendrait heureux. J’en ai même la certitude. Peut-être est-ce que je redoute cette confrontation. Car cela ne pourrait donner lieu qu’à cela : une confrontation, peut-être même un affrontement, en tout cas quelque chose qui serait étranger à tout apaisement. 

Au vrai, ce visage, j’ai craint de le voir dès que je l’ai aimé. Me trouver en sa présence me faisait parfois davantage souffrir que son absence elle-même. L’espoir m’a desséché. Je me suis repeuplé de rêves. Des jours durant j’ai contemplé ce visage avec une avidité songeuse qui a fini par déboucher sur un invraisemblable stock de photographies mentales – donc inexactes. De sorte qu’aujourd’hui encore, si longtemps après, je continue de le regarder, mais en fait c’est ma propre mémoire que je regarde. Ou alors, au mieux, une suite de reflets, parmi ceux qui ont colonisé mon âme. Elle ne demandait que ça. »

 

« Lumières mortes de ma terreur. Comment mieux décrire ce piège – ce piège que l’on a soi-même préparé – qu’en se revoyant tel qu’on était, coincé entre le désir et la peur ? Désir de la voir, peur qu’elle soit là. Avoir simultanément envie de l’autre et espérer, sourdement, son absence. Inexplicable cumul de deux déchirements contradictoires. J’ai eu, dès l’abord, une conscience ardente de ce paradoxe sentimental, qui ne pouvait se résumer à l’impossibilité de choisir, puisque ce choix, je n’en disposais pas. Il y avait le manque, bien sûr, l’inévitable manque, tous les symptômes de l’amputation, l’incontrôlable mélancolie.

Mais ce manque ne pouvait connaître aucun soulagement, car seule l’angoisse pouvait lui succéder. Angoisse fondamentale, non négociable, et qui me déchiquetait. J’en connaissais fort bien le langage et le vocabulaire : c’étaient les miens. Je rêvais si longuement de la voir. Et cependant, quand elle repartait, un lâche et vertigineux soulagement s’emparait de moi. Entre ces deux extrémités, je n’étais que vaine frayeur, une frayeur glacée, ennemie de tout réconfort, qui hantait mes rivages, m’interdisait tout répit.

Une frayeur que je désirais, parce qu’elle était le substrat de mon rêve. »

 

« J’aimais ce visage. Je l’aimais comme on peut songer à une impossible consolation. Je l’aimais comme on peut désirer la probabilité d’une douleur. Je l’aimais comme une transgression, comme le plus invisible des poisons. Je l’aimais. Ce n’est pas lui qui me faisait mal. C’était moi, ou plutôt le regard que je portais sur lui. Je ne pouvais lui reprocher ce que j’inventais seul.

Elle ignorait tout. Elle a toujours tout ignoré. Aucun contrôle n’était envisageable. »

 

« Ce visage, je l’aimais pour ce qu’il était, non pour ce qu’il accomplissait. Cela ne menait nulle part. J’avais hâte que cela prenne fin, et pourtant, quand cela a disparu, je veux dire cette intimité précaire, inexplicable, j’ai eu mal. J’étais au-delà de toute raison, de tout remords, de toute hypothèse. Je rêvais sans but. Je rêvais de ce visage, dont chacun des détails me carbonisait. Il était comme un crépuscule. Pour lui, j’aurais pu tout oublier. Pour lui, j’ai tout oublié. Je me suis, avec lucidité, laissé abîmer par un songe.

Quand on y réfléchit, le pouvoir dont on dispose, quand on est aimé ainsi, est terrifiant. »

 

« Je crois n’avoir jamais été plus seul que sous la pâleur brune de son regard. Et j’ai aimé cette solitude, peut-être parce que personne d’autre n’aurait pu la comprendre. Elle me ressemblait. Ce sont des moments où le fait d’avoir mal, le fait même de se consumer, cessent de relever du drame.

Ou alors, c’est un drame conscient. »

 

« Ce visage qui n’en saura jamais rien. Qui n’y entendait rien. Qui n’en a pas besoin. Ce visage silencieux, inamovible, incendiaire, attisé par une éternité de sourires.

Ce visage qui me déchire, que je pourrais passer ma vie à espérer, à attendre, à décrire.

Ce visage devenu imaginaire à force d’avoir été désiré. L’aurais-je autant aimé, s’il m’avait été plus accessible ? »

 

«  Ce visage qu’elle n’aimait pas, qu’elle ne cessait de détester, qu’elle ne tolérait que sous certains angles bien précis, qu’elle ne cessait de redéfinir.

Ce visage dans les orées duquel je me suis perdu.

Ce visage que je ne serais pas capable de décrire, parce que sa réalité m’a toujours échappé quand il se trouvait en face de moi, et à présent il est trop tard, rien ne peut plus être rattrapé de ce qui s’est enfui avec lui. »

 

« Ce visage qu’il me semblait impossible de ne pas aimer.

Ce visage qui était plus qu’un portrait, plus qu’un rêve, plus qu’un souvenir, plus qu’un scintillement.

Ce visage dont je n’ai pas su résumer la grâce.

Ce visage duveteux et fier, qui n’avait pas complètement tourné le dos à sa propre enfance.

Ce visage dont le silence tout à la fois me meurtrit, m’accable, m’appauvrit et me soulage. »

 

« Ce visage que je ne voulais pas partager.

Ce visage que j’ai appris à regarder à l’extrême fin d’un hiver, je l’ai vu alors attirer la lumière et la capturer, comme si elle n’avait été inventée que pour lui, ce visage solitaire, presque absent à lui-même et à un monde qu’il était à peine conscient d’éblouir, parce que ce monde, c’était le mien, et que c’était un monde secret dont je faisais semblant de ne pas détenir la clé. »

 

« Ce visage comme une île qui ne cessait de s’éloigner, me contraignant à en recomposer infidèlement le souvenir.

Ce visage au rire incassable – les yeux plissés comme l’Atlantique au printemps, dents blanches comme une île grecque, petites et adorables rides d’expression, bouche sensuelle de Cupidonne introvertie ; le rire qui n'est que l'une des identités de l'abandon.

Ce visage qui n’est plus qu’une image morte mais que je porte bien haut au milieu de moi-même, pour continuer à croire qu’il est toujours vivant. »

 

« Ce visage qui n’a pas existé et qui m’a permis d’exister.

Ce visage dont la raison commandait d’effacer les signaux.

Ce visage qui ne m’a pas quitté.

Ce visage dont je ne puis me libérer qu’en l’assassinant à coups de phrases ciselées par le doute, le manque, le fracas d’une nostalgie interdite de séjour. Des regrets inexpressifs, appuyés sur du vent. 

Ce visage aux blondeurs souterraines mais dont je suis parvenu à identifier les fragrances et les indices.

Ce visage si tendrement autopsié de son vivant et qui ne possédait, en fin de compte, que si peu de masques. »

 

« Ce visage si attentif à dissimuler l’émouvante pâleur sans laquelle, pourtant, il courait le risque de se désincarner.

Ce visage que je ne voudrais pas oublier mais que ma mémoire a déjà trahi.

Ce visage dont le feu, la colère, les soubresauts, l’impatience, le tumulte, continuent de me maintenir en vie et de m’éclairer. »

 

« Oh, ce visage – malgré elle, malgré moi, malgré tout. »

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Dimanche 19 décembre 2010 7 19 /12 /Déc /2010 00:56

Tout d’abord, j’ai aimé admirer. Mais très vite, cela n’a plus été suffisant.

Au vrai, je n’ai pas appris à aimer, pas plus que je n’ai appris à vivre ; je ne pourrai donc désapprendre ni l’un, ni l’autre.

Combien de fois ai-je aimé pour rien, ou même pour la moitié de rien ? (Je ne crois pas aux regrets. J’ai suffisamment éprouvé leur inutilité. Quand ils surviennent, je m’efforce de les considérer comme des compagnons de route inévitables et temporaires, qu’il faut bien supporter.) Quand on a la chance d’aimer ainsi, je veux dire si facilement, par la seule grâce, ou presque, de l’instinct, alors beaucoup de choses deviennent fabuleuses, et parmi elles tout ce qui, auparavant, paraissait si élémentaire.

Aimer quoi ? Les êtres, les lieux, les paysages, les souvenirs. Les villes où on a été heureux et celles où on s’est consolé. Les visages que l’on a caressés et ceux qui se sont refusés. Les défauts du monde, parce qu’ils ne sont que notre propre reflet. Les jours gris, parce qu’ils recèlent toujours un peu de bleu. Le fait de refuser que s’abolisse cette chance déguisée en hasard et qu’on appelle la vie, l’existence, le destin.

Aimer sa propre lucidité : s’il lui arrive de nous faire mal, en définitive elle vaut toujours mieux que l’aveuglement.

Aimer notre propre mémoire, qui nous sauve en nous empêchant de nous enfuir tout à fait de nous-mêmes. Elle nous contraint à ce face-à-face tout à la fois terrible, réconfortant, nécessaire. Ainsi la mémoire des êtres que j’ai aimés continue-t-elle, à quelques exceptions près, d’ensoleiller mon chemin.

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Je n’ai jamais activement regretté d’aimer. J’ai une mémoire très nette de mes émotions successives. Leur beauté originelle n’a pas été souillée ni même atténuée par les contradictions que l’on ne peut manquer d’identifier à la relecture de sa propre existence ; ces contradictions qui, d’un certain point de vue, sont la vie elle-même ; cependant, oui, j’ai aimé et je sais encore pourquoi. C’est que je me souviens de tout. Je sais aussi pourquoi il m’est arrivé d’avoir froid. Comment ne pas se souvenir ?

Se souvenir, par exemple, d’un geste, d’une caractéristique physique, de tout ce qui peut trahir la présence d’un feu intérieur, ou ce qu’il est éventuellement facile de nommer ainsi : certains incendies sont communicatifs. Il y avait, en moi, tant d’espoirs à consumer ! Ils ne sont pas tous morts, en dépit de mon goût pour le drame, la solitude, les tourments sentimentaux, qui les a mis à rude épreuve.

J’écris « en dépit de », mais c’est peut-être « grâce à » qui serait plus approprié. L’envie d’aimer invalide toutes les garanties que l’on pourrait imaginer contre la souffrance. Peut-on davantage se ressembler que lorsqu’on cède à son propre désir ?

Et puis : s’agit-il d’une décision ou d’une (im)pulsion ?

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J’ai récemment retrouvé plusieurs photos d’un visage précédemment aimé. En les observant, au-delà de la nostalgie, de l’admiration rescapée, et des cendres froides du manque, j’ai compris, plus formellement que jamais, ce que j’avais aimé dans ces lèvres volontiers boudeuses, dans ces sourcils denses, excessivement dessinés, dans cette blondeur qui ne dépassait pas le stade de la suggestion, dans ce front large et soyeux, dans ce regard pubescent de jeune fille démasquée, ce que j’aimais, en vérité, c’était de le contempler, ce visage, de le regarder vivre, d’y voir surgir la colère, l’angoisse, la joie, l’introspection, l’espoir, le doute, toutes les traductions de l’âme à laquelle il était rattaché par des liens à la fois trop courts et trop brûlants pour lui autoriser une part, même infime, de comédie.

Ce visage qui a été à la fois mon alerte, ma survie, ma frontière et mon centre de gravité, qui m’a différemment éclairé, d’une lumière qu’alors je ne connaissais pas, puis qui a choisi de nourrir mes impossibles, j’en retrouve régulièrement le souvenir, la dissemblance, la précarité. Contre tout cela, contre cette magie déchue, cette passion assombrie, la raison ne pèse pas lourd.

J’ai vécu dans cette fascination. Ou peut-être est-ce cette fascination qui m’a, alors, permis de vivre ? Je ne saurais le dire. En l’espèce, il faut se méfier de ses propres certitudes. J’ai, semblablement, vécu dans l’attente de ce visage. J’ai souffert de son absence, de ses jours neutres, de ses silences. Et cependant je n’ai pas perdu de vue le fait que cette souffrance elle-même était un privilège. Avoir mal par amour relève d’un luxe inouï. Dans ce monde si souvent sale, insensible, brutal, tant de gens ne peuvent s’autoriser ce luxe, ils ne peuvent même y songer, parce qu’ils sont trop occupés à extraire de la laideur qui les entoure les conditions de leur survie.

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Aimer, c’est avant tout prendre le temps d’écouter le chant de son âme, ses résonances les plus secrètes et les plus inexplicables. Aimer, c’est s’éloigner des nécessités cardinales, c’est-à-dire être libre, d’une absolue liberté intérieure, celle qui autorise tous les risques, tous les emportements et tous les déchirements. Aimer, en un sens, c’est aussi irréversible que mourir. Cela ne s’efface pas, ne se répare pas, ne s’oublie pas, ne se pardonne pas, ne se reproche pas. Et puis, comme toute révolution, c’est un bloc : il faut le prendre ou le laisser, dans son entièreté, avec le bonheur et la peine, et le danger que l’on court à chaque instant, et qui est celui de voir se creuser en nous le tombeau glacé de l’abandon, de la solitude, du refus, du départ, de la séparation. Rien n’est négociable en ce jardin où les silences en disent tellement plus long que les phrases, les lettres, les discours, les explications. Ce qui nous emporte alors n’est – heureusement – pas contrôlable. Il est impossible de prévoir le moment où le cœur lâchera prise – lassitude, assèchement, défaite intime, fausses routes, faux départs ? Ce cœur qui a, si substantiellement, le droit à l’erreur.

Aimer, c’est la meilleure protection contre le désenchantement. C’est même ce qui nous en affranchit ou, à tout le moins, ce qui pourrait nous en éloigner ; nous permettre de ne pas nous dessécher à l’épreuve des choses, de rester, comment dire, lumineusement naïf. Cependant, s’agit-il encore de naïveté lorsqu’elle est à ce point démasquée ? Ou bien devient-on alors spectateur de ses propres choix ? Se contente-t-on de définir et de situer les frontières de cette naïveté ? Peut-on les contrôler ? De temps à autre, ces questions me préoccupent, sans toutefois parvenir à me hanter.

Aimer, c’est avoir de la mémoire ; c’est peut-être aussi le sentiment le plus égoïste qui soit, car lorsqu’on aime il me semble que c’est avant tout son propre cœur que l’on explore le plus complètement, que l’on connaît le mieux.

Lorsqu’on est habité par l’autre, et qu’on le poursuit en soi, c’est à la rencontre de son propre visage que l’on se précipite. Notre visage des profondeurs, c’est-à-dire le plus loyal de tous ; en aimant sans limites, je me suis beaucoup rencontré. Cette dé-mesure me convient. Je continue d’en désirer les schèmes parce qu’ils n’ont pas cessé de gouverner ma vie. L’empathie, la gentillesse, la compréhension dont je m’efforce de faire preuve ne sont que les reflets d’une longue théorie de sourires intérieurs.

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Le fait d’aimer est une barrière contre les hantises ; oublier ou s’interdire d’aimer, un crime, forcément imparfait, contre soi et le monde. 

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Lundi 20 juillet 2009 1 20 /07 /Juil /2009 11:15

Je n’écris plus assez. Un indice : mon stylo a besoin de plusieurs sollicitations pour parvenir, enfin, à exhaler quelques phrases. Au vrai, je me trouve à peu près dans le même état que lui : les mots s’ankylosent à force de n’être pas utilisés. La mémoire fond, se précipite vers les abîmes. Tout ce qui a été précieux, tout ce qu’il aurait fallu retenir, tout ce dont il fallait à tout prix éviter l’oubli, tout a disparu – tout, sauf toi.

Je ne t’écris pas assez. Le temps me manque et la sèche violence des jours, leur âpreté, leurs conflits, laissent en moi les stigmates d’amples meurtrissures. Me voici, trop souvent, sur le flanc. Me voici, presque en permanence, perclus de doutes et de questions, qui m’empoisonnent, m’interdisent la paix nécessaire. Comme Maurice Ronet dans « Mort d’un pourri », j’en suis là : en quête d’un peu de paix. Aujourd’hui l’imprévu m’a jeté, pour quatre heures au total, dans des trains, ces trains rapides, métallisés, qui déchirent les paysages. A trois cents kilomètres/heure, chaque tour de roue me rapproche de la mer. Nous ne sommes pas dans le bruit. Nous sommes plusieurs dans cette rame, plusieurs mais pas ensemble. Chacun peut s’enfoncer en lui-même, ce que précisément je suis en train de faire.

Pour la première fois depuis des semaines, les mots ne se refusent pas. Mots fantômes qui, peut-être, ne seront pas lus. Que, peut-être, tu ne liras pas. Mots simples mais encombrants, à l’indicible densité. Les secrets apparaissent quand les choses deviennent compliquées. Elles le sont ; elles le sont avant tout parce que je les complique sans cesse, parce qu’aujourd’hui encore j’ai du mal à définir la nature du regard que je pose sur toi, sur ce qui existe, que nous dessinons ensemble, et de tout cela, qui oscille entre partage et rêverie, que va-t-il rester ? Dans quelques semaines, c’est-à-dire demain, c’est-à-dire tout de suite, ce sera la divergence des chemins, et le vide, le vide froid, obligatoire et silencieux.

Comme en moi, en nous, les rites s’installent, comme résonnent en moi les tumultes de ce qui, hier encore, n’existait pas, et qui revêt à présent une importance fondamentale et insoupçonnée. C’est ainsi qu’en nous se creuse et se façonne le manque, le manque et son fourgon de souvenirs, ce qui a été bien, nous a éclairés, nous a réunis, pendant cette séquence, cet intervalle – je ne sais au juste comment nommer ces quelques mois aux allures de miracle, le mot n’a rien d’excessif, je crois.

Comment être sûr de se trouver suffisamment là ?

Comment ne pas l’être trop ?

Le manque – car tu vas, oui, me manquer, je le sais plus encore que je ne le devine, ce sera difficile à supporter, ce sera dur, est-il réellement  utile de croire que l’on peut s’y préparer ?

Phrases grises, inutiles ; phrases de jours morts.

Ce qui reste, indéfectiblement, c’est que les gens partent, qu’on part, oui, et qu’alors on disparaît, qu’on sort de l’image, qu’on entre dans l’ombre.

 

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Dimanche 12 août 2007 7 12 /08 /Août /2007 14:41

"La mythologie de l'adolescence conduit au gâtisme" (Paul Guimard - Les choses de la vie).

C'est le genre de filles dont nos anciens camarades de collège et de lycée peuvent se dire, en inventoriant leurs souvenirs, que tous leurs copains étaient un peu amoureux d'elles. Un peu amoureux, qu'est-ce que ça peut vouloir dire ? A seize ans, quand je lisais cette expression dans des romans tombés en disgrâce, je la trouvais absurde ; aujourd'hui, je comprends très bien ce qu'elle signifie.

Pour la comprendre il faut l'avoir ressenti par soi-même, avoir rencontré quelqu'un d'irrésistible. Irrésistible : ce terme a été beaucoup galvaudé. On l'utilise à tort et à travers - surtout à tort, en fait. Revenons à ses sources. "Irrésistible : à qui ou à quoi l'on ne peut résister." (C'est la définition du petit Larousse ; elle me convient parfaitement dans sa simplicité.) Voilà, nous y sommes, et les gens auxquels il est réellement impossible de résister ne sont pas légion.

D'abord, pour qu'il y ait une velléité de résistance, il faut bien une forme d'attaque. Une attaque de bord de cils, de fleur de peau, une attaque un peu chattemite, une attaque qui ne dit pas son nom. Vous ne vous méfiez pas. Vous examinez votre coeur qui s'emballe. Il ne vous a pas demandé la permission. Vous allez y voir de plus près : on ne sait jamais, ça pourrait être grave. Et le piège se referme.

Une partie de vous-même demeurera à jamais prisonnière de ce piège, prisonnière de l'inaccessible espoir, de l'inavouable rêve. Une partie de vous-même, sans doute la meilleure, est restée là, pétrifiée dans l'attente de ce qui ne pouvait se produire. Une partie de vous-même l'attendra éternellement. Elle porte beaucoup de prénoms, Sarah, Gaëlle, Anne-Cécile, Marie-Laure. Il y a si longtemps qu'elle a disparu. Mais vous, invariablement posté au seuil de votre adolescence, vous n'avez pas cessé d'y croire parce que, si vous tuiez votre songe, vous assassineriez par ricochet ce qui reste de jeunesse en vous, et aussi un peu de votre capacité d'aimer, d'apprendre, de vous émerveiller. Grâce à elles, votre coeur n'aura pas connu d'hivernage. Grâce à elles, vous êtes encore le jeune homme neuf, égocentrique et rêveur qui observait la rousseur des nuques et les tiraillements de son être.

Surtout, ne rien oublier. L'oubli c'est la mort, c'est même la seule mort véritable et aujourd'hui, alors que vingt ans ont passé sur vous, vous ont labouré l'âme, ce sont des effleurements qui vous hantent. Des sourires pâles. Des genoux dorés. Des avant-bras duveteux. Des étreintes inachevées dans des couloirs obscurs. Les incertitudes de l'âge. La géographie des fossettes. Des prénoms dépourvus de toute réalité, de tout sens, à force d'avoir été sanglotés. Le lumineux hasard des grains de beauté. La grâce et ses mystères. La vie, l'amour, l'éblouissement, le bonheur sont dans les détails.

Surtout, ne rien trahir. Avec toute la complaisance de la mélancolie, vous vous penchez fréquemment sur ces quelques années, si rapides et si courtes, combien ? quatre, cinq ans en tout ? mais dont l'ombre continue de vous accompagner. D'un certain point de vue, elle vous encombre et vous empêche de grandir ; mais d'un certain point de vue seulement, et il y en a bien d'autres. Par exemple, vous pouvez rédiger des paragraphes très convaincants sur la fidélité que l'on doit à sa jeunesse, mais en évitant soigneusement de vous étendre sur le sens du mot fidélité. Pour ne pas prendre le risque d'endommager, vous enjolivez et c'est ainsi que des pimbêches aux yeux troubles se sont peu à peu transformées en des phénomènes de douceur dont la gestuelle, les baisers et les sourires, en vingt-cinq ans, ont largement eu le temps de subir toutes les interprétations d'un imaginaire aussi généreux qu'approximatif quand il s'agit de respecter la réalité des faits. Mais les faits ne comptent pas. Vous êtes probablement le seul à consacrer autant de temps à l'évocation de ces spectres, à retoucher leurs portraits jusqu'à ce qu'ils puissent meubler vos insomnies sans les assombrir. Il s'agit d'embellir le regret ; c'est une entreprise plus émouvante que blâmable ; le tout est d'en percevoir les limites.

Les souvenirs sont des fictions. Il leur est impossible de survivre. Si vous les abandonnez à leur sort, ils mourront ; mais si vous vous préoccupez d'eux, ils ne pourront sortir indemnes des modifications que, fatalement, vous leur imposerez, tandis que votre regard sur eux se chargera d'une tendresse de plus en plus suspecte. Ces passions solitaires dont vous célébrez les mânes ne font pas exception à la règle. Elles vous ont fait souffrir, mais cette souffrance elle-même a changé de visage. Vous en avez idéalisé les contours, si bien qu'elle appartient désormais à la face lumineuse de votre aventure.

Quelle importance, au fond ? Avec vos souvenirs, vous êtes seul. Il n'y a personne pour vous accompagner quand vous leur rendez visite au parloir de votre prison intime. Avec eux, votre liberté est infinie et dangereuse. Le partage n'existe pas. Il ne s'agit pas d'un déguisement. Il n'y a pas d'issue de secours. Vous pouvez faire ce que vous voulez de vos espoirs vains. Le réalisme et l'exactitude importent peu, pour rester poli. L'amour n'est pas une science exacte, la mémoire pas davantage. Cette fièvre qui se meurt, c'est la vôtre. Il vous appartient d'en prolonger l'agonie au-delà du raisonnable, ou bien de mettre un terme à ce lent empoisonnement que l'on appelle nostalgie. Pour paraphraser le capitaine Haddock, les poisons lents vous conviennent parfaitement : vous n'êtes pas du tout pressé de mourir et on sait tous très bien comment cela va finir : dans bien des années, c'est avec elles que vous vous éteindrez, avec ces filles que vous n'avez jamais cessé d'aimer et qui ont seize ans pour l'éternité.

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Par Nicolas Fourny - Publié dans : Une chronique sentimentale
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Dimanche 5 août 2007 7 05 /08 /Août /2007 17:28

"Il est des rencontres fertiles qui valent bien des aurores" (lettre de René Char à Albert Camus - octobre 1947).

Quand vous la rencontrerez, si vous la rencontrez, vous verrez avant tout des yeux-foudre sous des arcades sourcilières à la Ashley Judd, des taches de son, des hanches larges, des poignets fins.

Sur une photo d'elle, son regard perdu. C'est une image que je n'ai vue que très passagèrement, il y a quelques années de cela. On la voit seule, assise dans son lit. C'est le matin, elle est réveillée depuis peu. Elle porte un vêtement, quelque chose de blanc, je ne sais pas au juste comment ça s'appelle, qui laisse les épaules nues. Elle ne regarde pas l'objectif. Elle est encore ensommeillée, comme ailleurs et, avant tout, c'est le sentiment très vif de sa fragilité que cette photo convoquera en vous. Celui qui a pris cette photo n'a pu qu'être bouleversé, il a dû se précipiter pour prendre son appareil, il lui a été impossible de ne pas emprisonner cette image pour toujours, de la laisser se perdre.

Spectacle inusité car, ordinairement, sa vulnérabilité est souterraine et vous ne la rencontrerez pas. Quand elle a mal, elle le cache derrière son sourire, ce sourire lumineux, très large, parfois un peu fatigué, mais dont l'éclat suffira à vous faire croire à l'existence du bonheur. (Jerry Lewis a dit : "Le bonheur n'existe pas. En conséquence, il ne nous reste qu'à essayer d'être heureux sans.")

A sa bouche, jamais vous ne verrez ce pli amer qui a hanté tant de romanciers, ni la torsion de la colère, ni la trace fantomatique du regret. Sur son visage ne passent que les rêves, les sourires et les stigmates d'une réflexion jamais interrompue, toujours en éveil, semblablement marquée par la tendresse et la rapidité. Son élégance, c'est de laisser toute sa lumière aux autres, à ceux qui l'entourent et qui l'aiment, et de garder pour elle les ombres qui traversent sa vie. Sa force, c'est de croire en elle, en elle avant tout, de ne compter véritablement sur personne, d'imaginer son propre chemin, c'est comme cela qu'elle s'est construite, je crois, de l'intérieur vers l'extérieur, en partant de l'architecture secrète de son être.

A part elle-même, personne ne la connaît vraiment, absolument personne. J'en ai acquis la conviction avec les années. Vous savez, il y a si longtemps que je l'aime. Quand, par une inévitable péripétie, vous en tomberez amoureux, ce sera une passion socratique : "La seule chose que je sais, c'est que je ne sais rien." Tout ce qu'elle cache en elle, plus par goût du secret que par pudeur, la rumeur vraie de ses blessures, la longue théorie de ses bonheurs, ses années de jeune fille, ses espoirs et ses douleurs, tout cela en définitive demeure une énigme, on ne peut en discerner que la lisière, et si vous voulez essayer de la comprendre, il faudra vous en contenter.

Sa beauté est un soleil trompeur, à même de dissimuler les complications extrêmes de son âme. Ce visage, inoubliable dans sa splendeur, n'est peut-être qu'un camouflage. Sa peau couleur de plage dissimule des zones toujours plus pâles, des régions de son être inaccessibles à tout autre qu'elle-même.

Son inquiétude est un jardin ; il est facile de s'y tromper. Tant de gens s'y promènent, s'y arrêtent, y gesticulent, y séjournent quelques heures ou quelques années sans en percevoir la vibration essentielle et l'intensité. Elle a tissé ses masques à l'intention de ceux qu'elle aime (pour qu'ils n'aillent pas y voir de trop près) et de l'univers extérieur (pour qu'on lui fiche la paix).

Les reproches, ceux qu'on ne peut se résoudre à lui faire, glisseront sur elle comme l'eau sur la pierre. Dans l'hypothèse où vous vous y risqueriez, quand vous apercevrez votre propre reflet dans les grands yeux d'or bruni, ses yeux de faon entraîné à défier le plus acharné des chasseurs, vous aurez l'impression, nette, irréfutable, de l'entendre vous dire : "Au fond de toi, tu ne penses pas du tout cela. Tu le dis par devoir, sans réelle conviction. Tu le dis parce que tu penses te trouver dans l'obligation de le faire. Mais si tu écoutes ta voix, ta propre voix, tu verras à quel point tu t'en veux d'avoir pris le risque de me faire mal, fût-ce avec des mots."

Très vite, donc, vous ne lui reprocherez plus rien. Que pourriez-vous lui reprocher, d'ailleurs ? De ne pas vous aimer comme vous l'aimez ? D'être absente ? De ne pas répondre au téléphone ? De vivre avec un autre que vous ? Vos sentiments vous regardent. Ne venez pas vous plaindre. Elle ne vous aura rien promis. Alors vous vous demanderez comment vous y prendre pour que cesse l'envoûtement, et vous vous apercevrez que, malheureusement ou heureusement, il ne cessera pas. Vous n'y pourrez rien. Vous découvrirez la souffrance, la vraie, celle qui atomisera vos rêves, vous laissera pantelant, à terre, prêt à tout pour un seul mot de sa bouche ou de sa main. Vous réapprendrez le goût des larmes et des cendres. Vous aurez des nuits blanches, nourries d'espoir et de terreur. Elle ne vous quittera plus. Vous vous endormirez avec elle. Vous vous réveillerez avec elle - enfin, je veux dire avec son souvenir. Vous en serez amoureux comme ça, pour rien, sans même vous en apercevoir et quand vous vous interrogerez à ce sujet il sera trop tard. Ce sera dur, douloureux, sacrificiel, mais vous n'échangerez votre place pour rien au monde. Pour paraphraser Julien Clerc, "souffrir par elle n'est pas souffrir". C'est une chance, un privilège, et même, disons-le, un grand bonheur, parce que, contrairement à beaucoup d'autres, vous l'aurez aimée, vraiment aimée, elle, pas seulement son apparence, pas seulement son image, pas seulement son visage. Ce visage ! On assassinerait pour lui mais, pour elle, on pourrait se tuer.

Elle ressemble à la Diane Lanster de Jean-Didier Wolfromm, la morgue et la froideur en moins. Elle vous donne, en permanence, rien qu'en existant près de vous, pour dix minutes ou pour la vie, quelque chose d'infiniment rare : l'impression d'exister.

Un jour, je me suis aperçu de tout cela, et j'ai commencé d'écrire. Je crois que je l'amusais. C'était vers le début de 1975. Nos années de crise. Elle est moi avons eu la chance de les traverser sans encombres. Elle avait vingt-cinq ans, et elle était vivante. Grâce à elle, j'ai été vivant, moi aussi, je n'ai pas ressenti la grisaille de l'époque, de la Grande Dépression qui commençait et qui allait se transformer en tragédie pour beaucoup d'entre nous.

On se voyait comme on s'aimait, très irrégulièrement, au rythme désuni d'une sorte d'amitié amoureuse, c'est elle qui l'appelait ainsi, moi je n'aurais pas osé, pas plus que je n'ai osé la serrer contre moi, pas avant qu'elle en prenne l'initiative, un soir d'avril sur les Champs-Elysées, en sortant du drugstore. J'ai gardé un souvenir très vif de la scène. Nous descendions l'avenue, je la raccompagnais à sa voiture. A ce moment-là il y avait encore les contre-allées qui ont disparu dans la frénésie immobilière des années quatre-vingt dix. La soirée avait été joyeuse, insouciante, nous avions beaucoup parlé comme nous savions le faire alors, avec cette légèreté exquise qui était sa caractéristique première, et dans laquelle je me laissais volontiers entraîner. Mais au moment de nous quitter, je sentis poindre en elle les premiers signes de la mélancolie, ce qui lui était très inhabituel. Elle avait ralenti le pas, les mains enfoncées dans les poches de son manteau. Quelques années plus tard, dans un cinéma de la rive gauche qui projetait Clair de femme, je retrouvai, dans la séquence où Romy Schneider et Yves Montand marchent dans Paris, la même atmosphère de tristesse informulée, d'angoisse au bord des lèvres, d'incommunicabilité.

Elle a fini par se tourner vers moi. Je me suis penché pour lui dire au revoir, fraternellement, comme d'habitude, et alors elle a posé les mains sur mes épaules, a levé son visage vers moi et j'ai senti, très brièvement, ses lèvres sur les miennes, ensuite elle s'est blottie contre moi, plusieurs secondes durant, immobile et silencieuse.

J'ai vaguement senti que des gens nous regardaient, arborant sans doute des sourires qui se voulaient complices. Je n'ai pas fait attention. Je la sentais qui palpitait, comme si elle avait été prête à disparaître dans n'importe quel refuge, comme si quelque chose avait tout bouleversé en elle, aboli les murailles de sa volonté.

Nous sommes restés ainsi un assez long moment, je ne saurais le quantifier précisément mais je n'en ai rien perdu, même aujourd'hui ; je n'ai rien oublié de ses épaules étroites entre mes mains, de l'odeur de ses cheveux, de la fragilité de l'instant. Du reste, et peut-être à tort, je suis persuadé qu'il a beaucoup plus compté pour moi que pour elle, d'ailleurs, se le rappelle-t-elle encore dans ses oeuvres vives ? Par la suite, il nous est fréquemment arrivé d'être aussi proches, physiquement parlant, et sur le plan moral j'ai compris que quelque chose avait changé entre nous ce soir-là, de façon définitive. Elle devait me confier, quelques mois plus tard, que ç'avait été le cas pour elle aussi.

Je n'ai pas beaucoup dormi dans la nuit qui a suivi cette étreinte mi-amicale, mi-amoureuse, et s'il faut vraiment lui trouver un qualificatif, je suggère que l'on choisisse humaine.

Voilà ce dont elle était capable, voilà ce qu'elle pouvait vous donner quand elle vous aimait. Elle pouvait faire basculer votre existence, comme ça, d'un coup, avec ce sourire qu'elle semblait n'avoir inventé que pour vous, sa carnation si particulière, ou un baiser sur votre joue, ou une phrase, en apparence banale, en conclusion d'une lettre : je t'aime très fort. J'écris "en apparence banale" et j'ai tort de le faire, ces mots-là n'ont rien de banal, bien sûr, en tout cas ils ne l'étaient pas sous sa plume.

Je ne me souviens pas qu'elle me l'ait jamais dit, mais elle me l'a beaucoup écrit et je conserve ces lettres comme autant de balises qui m'accompagneront jusqu'à mon dernier souffle. Je ne la quitterai pas ; elle ne sera plus jamais loin. Quand on écrit cela à quelqu'un, ce genre de trucs, je t'aime très fort, on se fabrique une forme de proximité spécifique avec ce quelqu'un, ce quelqu'un qui était moi, et cette identité entre nous ne disparaîtra pas.

Je n'ai pas besoin de m'en souvenir car, à plus de trente ans de distance, ces événements sont encore vivaces dans ma mémoire. Ils sont demeurés intacts en moi, tout comme sa silhouette, ses phrases, son parfum, le grain de sa peau, son regard, ses rires, ses silences. Le simple fait de la connaître, ou de l'avoir connue, ce qui revient au même, peut justifier une existence. Sans doute, parce que vous ne la connaissez pas, et que ces lignes ne rendent que très médiocrement hommage à ce qu'elle est, estimerez-vous que cette formulation est excessive. Je puis le comprendre. Voyez-vous, c'est un amour fondamentalement pur, unique dans son format, impossible à salir. J'ai encore sur mes lèvres le goût salé de ses larmes, et dans mon coeur les empreintes de ses pas. Elle a regardé en moi plus profondément, plus intensément que n'importe qui. Je ne lui ai rien caché. Elle sait tout de mes zones d'ombre, de mes erreurs et de mes fautes, je me suis donné à elle comme je ne l'ai plus jamais fait. Je ne sais pas si la réciproque est vraie, mais notre force c'était justement de ne pas nous juger l'un l'autre. Je n'ai pas trahi ce principe. C'est ainsi que nous nous aimions ; c'est ainsi que nous avons vécu ensemble, différemment, me semble-t-il, de tous les autres.

Depuis quelques jours, je pense davantage à elle, probablement parce que la gravité du manque et de l'absence varie selon les saisons. Et puis, bien entendu, je vieillis, ce qui m'incite, plus que de raison, à me démener pour trouver dans les ombrages du passé des palliatifs à ma solitude. Elle est l'un des amers de ma jeunesse morte.

Parfois, souvent, tout le temps, je voudrais que retentisse la sonnette de l'entrée, que je vienne ouvrir la porte et que ce ne soit ni le facteur, ni un vendeur d'encyclopédies, ni les représentants d'une secte, mais elle qui apparaisse sur le seuil. Je voudrais de nouveau son sourire, son énergie, sa volonté, sa beauté décisive, sa vitesse. Je voudrais, à mon tour, comme elle l'a fait pour moi, il y a si longtemps, m'étendre contre elle et écouter son coeur. Je voudrais sur moi ses longues mains brunes, et je voudrais aussi sa voix, ce rire un peu rentré qu'elle avait, ce rire de gorge. Je voudrais qu'elle lise ces lignes et qu'elle se reconnaisse. Je ne vous dirai pas comment elle s'appelle. Cela, je le garde pour moi, parce que c'est le mot que je prononce le plus souvent, les soirs d'angoisse et de neurasthénie : son prénom, telle une bouée de sauvetage.

Elle était énigmatique, paradoxale et sincère. Elle a été la bissectrice de ma vie. Elle savait se protéger, être économe de ses mots, elle pouvait faire passer des messages rien qu'en jouant sur le timbre de sa voix, sans en rajouter, mais quand ses phrases devenaient traînantes, que son vieux fond d'accent parisien reprenait le dessus, il ne fallait pas insister.

Je m'aperçois que j'écris principalement à l'imparfait, cependant elle est toujours en vie. Elle est juste loin, à l'écart du monde, là où elle a choisi de se retirer. Elle disait souvent : "J'adore vivre cachée !" Maintenant, je ne peux plus la regarder, je veux dire : la regarder en vrai, évidemment il y a les photos et les lettres, mais comme vous le savez tous, ce n'est pas pareil. De temps en temps, sa voix résonne sur mon répondeur. Elle appelle toujours quand elle sait que je suis absent. C'est un accord entre nous. En rentrant chez moi je trouve des messages, des messages longs, sa voix un peu déformée par l'espace et le temps : "Tu me manques... Ce serait bien qu'on se voie... Un jour, tu viendras ici. Tu viendras me voir. Je suis que cela te plaira, là où je vis. Il n'y a que des arbres, ma maison et le soleil. Et moi. Je pense fort à toi. Je t'embrasse."

Je t'embrasse... Elle m'a demandé de ne pas la rappeler. Elle ne s'y sent pas prête. "Tu comprends, ce serait difficile pour moi, ça ferait remonter trop de choses..." Oui, mon coeur, je comprends. Je comprends tout. Je suis là pour ça. Je t'aime. Je ne t'oublie pas. J'attends.

C'est peut-être ainsi que la mort me trouvera : en train de l'attendre. Ce n'est pas grave. Ma vie est faite. Elle sait pourquoi et, dans le soir qui s'avance et s'apprête à me recouvrir, plus rien d'autre ne compte.

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Par Nicolas Fourny - Publié dans : Une chronique sentimentale
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Samedi 28 juillet 2007 6 28 /07 /Juil /2007 10:39

C'est dans le silence que je te retrouve à présent. Dans le silence des lignes, des phrases et des mots qui se périment lentement, qui s'usent au contact du monde réel, de sa dureté, de sa vitesse. Ils ne sont déjà plus valables, ces mots-là. Les miens. Les nôtres ? Les nôtres. Il faut bien que quelqu'un décide et comme je suis tout seul, je vais choisir pour tous les deux.

Ce silence, entendons-nous bien, c'est toi qui l'as fait. Tu m'as enseveli sous lui. Tu me l'as expliqué, très gentiment, et cette gentillesse a dû te coûter. Bien entendu, cela n'a rien à voir avec nous. J'écris "nous" en parlant de toi et de moi, et ce pronom a une résonance particulière, qui vient du passé, de notre mémoire commune, de notre dialogue interrompu, de nos années mutiques.

Entre nous, comment dire, c'est spécial ; ça l'a toujours été. C'est une histoire qui ne vient pas de n'importe où. Elle a ses propres blessures, et des choses à raconter. Longtemps, je l'ai crue morte, réduite en poussière, couverte de cendres, tout juste bonne à être rangée au magasin des nostalgies faciles, de celles qu'on aime évoquer, tu vois ce que je veux dire, certains soirs, quand la solitude est involontaire, les sièges froids, les maisons vides. Bon, elle a survécu, mais il a fallu que la tragédie s'en mêle pour que je m'en aperçoive. Finalement, on n'oublie jamais rien quand on aime. Ou quand on a aimé ? C'est pareil. C'est une leçon rédigée par le hasard, avec sa brutalité soigneuse. Il ne faut pas avoir beaucoup d'intelligence pour la comprendre, ni beaucoup de mémoire pour la retenir.

Tu m'as manqué. J'aime cette expression. J'aime cette formule, sa musique un peu amère, sa douceur accusatrice : tu m'as manqué. Je ne me lasse pas de l'écrire. Je l'offre comme on peut offrir un roman qu'on a aimé. Tu m'as manqué... Au fond, c'est étrange d'écrire ça. Comme un morceau de soi qui aurait disparu, et dont on constaterait l'absence. Une absence qu'on ne pourrait combler (Paul Guimard parle, dans "Les Choses de la Vie", de prothèses amicales qui font illusion à s'y méprendre), qui n'appartiendrait qu'à un prénom, le tien, qu'il a fallu désapprendre, qui était devenu impossible à prononcer. Un prénom-regret, un prénom-tristesse, un prénom-caresse. La caresse que l'on destine à sa propre peine, quand les mots se refusent, que les intervalles entre eux s'étendent et se transforment en océans, que le téléphone ne sonne plus, que les visages deviennent des souvenirs et se figent dans la pâleur. Longtemps, j'ai appuyé sur mon chagrin, régulièrement, avec complaisance. C'était surtout par curiosité, je voulais voir ce qui allait en sortir. Résultat : rien, enfin, rien d'inattendu. Des choses banales, de la mélancolie, une culpabilité floue, et puis ces serments médiocres que l'on se fait à soi-même dans ces cas-là. Les phrases définitives que l'on prépare avec un soin pathétique et dont on sait bien qu'on ne les prononcera jamais dans la réalité, qu'elles resteront des songes laids, le reflet d'une vaine colère à jamais cachée dans les abris honteux que l'on aura creusés pour elle, pour ces demi-revanches, ces locutions improbables qui se faneront dans l'oubli. Elles meurent à l'instant même où tout recommence. Un sourire suffit à les effacer.

Il ne reste rien de cette souffrance qui m'appartint, qui fut mienne, qui n'aura vécu qu'un moment. Elle a basculé dans la zone la plus brumeuse d'une mémoire dont les structures ont déjà commencé de devenir incertaines ; cependant je m'en souviens, parce que je n'ai pas le choix. Je sais que j'ai eu mal, que je n'ai pas compris ce qui se passait, que j'aurais donné beaucoup pour le comprendre, et qu'aujourd'hui, en ce soir d'été où je t'écris, cela n'a plus aucune importance.

C'est une question simple, qui se rapporte à la profondeur du champ. Qu'est-ce qui mérite l'avant-scène, le premier plan ? De nouveau il se passe quelque chose, et rien n'est plus important que cette renaissance, que sa fragilité. Parce que, maintenant, j'ai une conscience aigüe de sa précarité. Avant, je veux dire avant l'abîme et le doute et la nuit, je ne pensais pas à ce genre de trucs. L'insouciance dominait le paysage, il y avait des rires et de la chaleur, des secrets et des mots écrits, le fait d'être bien ensemble et de le savoir. Une respiration. Demain était un rêve qui n'existait qu'à peine. On avait bien le temps ; on croyait l'avoir. Je le croyais, donc je n'y songeais pas. Je ne m'en suis pas occupé, mais lui s'est occupé de moi. De nous. Et tu as disparu.

Maintenant, tu as besoin d'air mais, cette fois, tu m'as prévenu. Ce n'est pas une éclipse, c'est une distance. Ta lumière est là, juste derrière l'horizon. Si l'on prend la peine de regarder au large, on en devine les schèmes et la complexité. De nouveau, elle éclaire nos rêves, et il ne faudrait pas grand-chose pour qu'elle les illumine. Elle veille sur moi de loin. Et moi sur elle. Je surveille son éclat, son reflet sur la petite mer qui nous sépare. Je me tiens prêt, juste au cas où elle flancherait. Je m'inquiète de ses hésitations, de ses tremblements. Mais c'est une inquiétude muette. Des mots qui ne sont pas pour toi. Ils t'encombreraient. Pour l'heure, tu as besoin de gaieté et d'espoir. La compassion, ce n'est pas une fin en soi, elle mène à tout à condition d'en sortir.

Au début, on s'est beaucoup revus. Nous avions tant à nous dire. Toutes ces années perdues, et qui n'ont rien changé. L'amitié, ce n'est rien d'autre qu'une très longue conversation, avec ses parenthèses et ses emballements. A un moment, la conversation s'est interrompue. A un moment, elle a repris. Voilà, c'est aussi simple que ça.

Paul Guimard (désolé, on n'en sort pas) a écrit : les riens ensoleillés seront des fêtes. Qu'est-ce d'autre ? La fête qu'il nous fallait. Un signal au loin, une vibration dans l'air, qui disent je suis là, je ne fais pas de bruit, je ne dis mot, je suis presque invisible, mais il suffirait d'un rien pour que je me rapproche, que je te tende la main.

J'écris dans l'un des endroits que je préfère à Paris, à la terrasse du Bourbon, il est dix heures du soir et, il y a un instant, l'Anglais qui venait de dîner à la table voisine s'est penché vers moi. "Excuse me, are you writing a book ? Yes ? A novel ? It's a fine place to write. Good luck with it." Non, je n'écris pas de roman. J'écris une lettre, je n'aurais pas su en expliquer les raisons dans la langue de cet homme, mais merci quand même. Good luck with it. C'est exactement cela : bonne chance. Ce virage que tu es contrainte de prendre, tes larmes, ton beau visage meurtri. Je ne les oublierai pas. Mais ils ne sont pas l'essentiel. Il y a ta force, ta capacité de survie. Tu n'es pas un barreur de petit temps. Tu es calibrée pour la sauvagerie des tempêtes. Au milieu de celles-ci, des épaules surgissent, sur lesquelles tu sais de nouveau pouvoir t'appuyer. C'est tout ce à quoi je puis servir à présent. C'est tout ce que je puis faire. En un sens, c'est déjà bien, c'est à la fois beaucoup et pas grand-chose. Cela dépend de quelle fenêtre on se penche, sous quel angle on considère le tableau d'ensemble.

J'ai retrouvé une amie, une amie singulière dont, sans le savoir, j'attendais le retour, dont je n'ai pas su voir à quel point elle me manquait. Rétrospectivement, cela me fait froid dans le dos. Il me reste du temps, toute une vie en fait, pour explorer et parfaire cette découverte. C'est une autre clé pour le souvenir, une solitude amendée par le bonheur du retour, une autre façon d'aimer, discrète et complice. Le soleil est prouvé par l'ombre, la joie par les sanglots, le rêve par sa survivance et, quand j'entends ta voix, l'éternité frappe au carreau. Bon vent, mon amie, mon amie retrouvée et qu'à présent, quels que soient les soubresauts, les secousses et les heurts, plus jamais je ne quitterai.

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Par Nicolas Fourny - Publié dans : Une chronique sentimentale
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Mardi 12 décembre 2006 2 12 /12 /Déc /2006 16:22

Il y avait si longtemps que Sandra avait disparu. Les choses n’étaient plus les mêmes. Je la photographiais des yeux. L’été se résumait en elle. Dans son absence, il y avait de l’angoisse et de l’envie. Angoisse et envie mêlées. Angoisse de son retour, envie de la revoir. Oui, le plus souvent c’était comme ça, quand il s’agissait de Sandra je ne parvenais pas à choisir. Le désir et la peur n’étaient contradictoires qu’en apparence. Le désir contenait de la peur. La peur se rassasiait du désir. Chacun était le miroir de l’autre.

Je ne cesse de revenir de cette époque, du moment où Sandra était encore là. Ma vie se cantonne à cela. Pour l’éternité je suis de retour. Pour l’éternité je me souviens. Pour l’éternité je me souviens de moi en train de me souvenir de l’avoir aimée.

C’était une affaire compliquée.

C’était une histoire simple.

C’était Sandra, c’était un été, une saison morte il y a des années de cela ; et l’illusion que j’avais choisie, avec le soin particulier du hasard, car incontestablement Sandra avait été un hasard, un hasard qui était destiné à survivre. Longtemps j’avais pensé à elle, en certains moments qui semblaient faits pour ça, des moments de solitude, et son souvenir changeait cette solitude en quelque chose de lumineux et d’indéfinissable, entre tristesse et beauté.

C’était souvent le soir. Le bonheur n’était alors plus qu’un fantôme silencieux et insaisissable. Sandra avait disparu du réel puis elle commença de disparaître de mon imaginaire, elle entreprit de déserter une mémoire qui, dans le même temps, avait trouvé d’autres personnages avec lesquels poursuivre sur son erre ; je n’ai jamais réussi à déterminer si le souvenir de Sandra avait dû fuir devant une réalité qui le chassait ou si, au contraire, d’autres prénoms, d’autres visages n’avaient surgi que pour combler le vide d’une absence dont le constat me crucifiait l’âme.

Pour tout dire, il est bien possible que j’aie redouté de vivre avec cette absence, et que j’aie choisi de la fuir au moyen de prothèses sentimentales, comme des tableaux qu’un collectionneur fraîchement cambriolé accrocherait en toute hâte au mur, afin de masquer les traces de leurs prédécesseurs irremplaçables et disparus. La solitude est faite pour être désarmée et, s’agissant de Sandra, de sa voix, de sa grâce, je n’avais pas le choix, il me fallait désamorcer coûte que coûte le piège ensorcelant de son départ, de cette main qui s’agitait en vain à la fenêtre d’une voiture avant d’être dévorée par les ténèbres de la souffrance, puis de l’angoisse, puis de l’oubli.

L’oubli n’est jamais très loin. Avais-je oublié Sandra ? Non, c’était pire : je l’avais rangée loin, très loin de la surface des choses, dans ces zones de la mémoire où l’usure mène le jeu. Obscurité de la tendresse. Je l’ai rangée là et ensuite je n’y ai plus beaucoup songé. Enfin, plus assez. Je l’ai noyée quelque part, dans un endroit dont il était facile de dire : « je n’ai pas le courage d’y aller, c’est compliqué, c’est difficile, tout y est en désordre, etc. ». En fait c’était très simple d’y aller, c’était très simple de me rappeler ; mais le désordre, quant à lui, était bien réel. Sandra gisait là, au milieu de tant d’autres visages à la trace incertaine, d’intrigues sentimentales à la charpente vermoulue ; au vrai, je n’avais guère envie d’aller l’y rechercher. Mes cicatrices n’étaient pas d’accord. A quoi cela aurait-il servi ? Maintenant Sandra est devenue une altitude. Je ne veux pas la ramener au niveau de la mer, à mon niveau qui est celui des vivants. Elle est morte il y a longtemps. La Sandra de cette époque, la Sandra d’origine, la Sandra de 1989. Elle est morte au bord de l’eau. Plusieurs fois je me suis retourné. Je m’en allais. Elle pensait déjà à autre chose. Elle regardait ailleurs. Je devenais le passé, sa mémoire commençait de m’ensevelir. Pour Sandra, je n’ai pas eu la possibilité de vieillir. Fumeuse consolation.

Après cela, il y a eu un automne. J’attendais des lettres qui se refusaient. Je ne voulais pas renoncer. Je savais que le jour où je ne courrais pas, dans la fièvre et le désespoir, ouvrir la boîte aux lettres pour ne rien y trouver, je savais que ce matin-là je l’aurais tuée, aussi nettement que si je lui avais planté un poignard dans le cœur, d’un coup sec, sûr de lui et silencieux.

L’oubli, c’est la mort. Je l’ai compris quand je me suis aperçu, vers la fin d’octobre, que j’étais en train de négliger son souvenir. Enfin, pas tout à fait puisque j’y pensais. Mais c’est distraitement que j’y songeais, de loin en loin, par habitude. Son prénom - Sandra, Sandra, Sandra -  était devenu une psalmodie dépourvue de sens, une sémantique routinière. J’y pensais de temps à autre, comme ça, sans gravité excessive, sans incidence sur la réalité.

Ensuite vint le moment où il m’arriva de rencontrer dans le métro des jeunes filles qui lui ressemblaient, et alors mon cœur résonnait davantage de nostalgie que d’espoir.

Ensuite vint le moment où je ne souhaitai plus la revoir, de peur d’être déçu par ce qu’elle serait devenue.

Ensuite vint le moment où je n’y pensai plus du tout. L’oubli, c’est la mort et je sais qu’elle m’a oublié depuis des années. Il m’a fallu deux ans pour arriver, en ce qui la concernait, à quelque chose qui ressemblait peu ou prou à de l’indifférence.

Dans son cas, ça a dû être plus rapide. Je ne dis pas cela pour m’apitoyer sur mon sort, tout cela est horriblement banal, et de surcroît elle ne m’a jamais aimé ; je crois que je l’amusais. Elle était duveteuse et rapide. Elle bondissait, ne tenait pas en place ; entre ses mains les souvenirs encore à naître n’étaient que lambeaux, et même fantômes de lambeaux, débris inconsistants que septembre allait se charger de balayer vers une éternité froide et caverneuse.

L’été, et puis l’oubli.

Sandra m’a oublié. C’est comme ça. Au vrai, j’ai tout d’abord songé à mon propre oubli, à ma façon de ne plus m’en préoccuper, à la pâleur de ses mots, à l’effacement de son visage ― j’ai détruit les photos, perdu les négatifs, il ne m’en reste que quelques images diffuses et qui finiront par s’effondrer à leur tour. Il s’est passé des mois avant que je ne réalise que l’impensable s’était produit, que l’inconcevable était arrivé : elle m’avait oublié. Je suppose que c’est dans l’ordre des choses. Je suppose que cela arrive tout le temps. Mais j’ai eu du mal à appréhender cette évidence, sans même parler de l’accepter : Sandra m’a oublié.

Pour elle, en elle, j’ai cessé d’exister. Je suis mort, et même plus que cela, ou moins que cela puisque les morts, on y repense de temps à autre. On se souvient, avec plaisir, avec dégoût, pitié, mépris, compassion, les larmes aux yeux ou le poing serré mais enfin il est indéniable qu’on s’en souvient, on finit toujours par se les rappeler. Moi je me suis évanoui dans le tumulte de l’impavidité. Mon agonie fut rapide, j’ai disparu d’un coup, comme une page inutile. Me voici dissous dans un imaginaire déjà bien encombré et où je n’ai pas eu le temps d’exister. C’est mieux comme ça. Je suis mort proprement. Sandra savait tuer, comme souvent à cet âge. Elle visait juste. Elle ne perdait pas de temps. Elle faisait ça sans y penser, avec naturel, sans pathos ni affectation superflus. C’était la nécessité, c’était le hasard. Je n’ai pas disparu dans la brutalité. Le comprendre trop tard, c’était un moyen finalement assez habile, quoique involontaire, de ne pas trop souffrir.

De fait, la douleur ne m’est parvenue qu’assourdie, avec prévenance, sans en rajouter. Sandra m’avait oublié ; j’ai fait en sorte de ne m’en rendre compte que par vagues.

De petites vagues, en réalité. De celles qui s’écrasent sans faire trop de bruit, dans un clapotis négocié. Je savais ce qui allait arriver, je le savais avant même de le comprendre. C’était inévitable. Sandra a été plus courageuse que moi. Elle a fait ce qu’il fallait. Courage ou inconscience ? Jusqu’à quel point ces deux notions se recouvrent-elles ? Je crois qu’elle était insoucieuse avant tout. C’est pour cela qu’elle en est sortie intacte. Plus intacte que moi, en tout cas.

Intacte de quoi, d’ailleurs ? Pour Sandra, il ne s’était rien passé. Pour moi c’était le contraire, un contraire diamétral. Nous portions sur cette saison aux aimables fatalités des regards disjoints. Vraiment nous ne pouvions en partager l’analyse. Nous regardions ce qui nous était arrivé de deux rivages opposés. Nos âges respectifs d’alors ont joué un grand rôle dans notre façon de vivre après. Quiétude et détachement d’un côté, mélancolie et mythologie de l’autre. En nous regardant marcher côte à côte vers la plage - plus aucune photo n’est là pour renforcer le souvenir vacillant de ces errances - nous n’aurions pas vu la même chose.

Nous étions très gais. J’allais la perdre et j’anticipais. Elle ne me reverrait jamais et s’en fichait. Nous avions l’âge d’en sourire, nous avions le temps de n’y pas penser ; et pourtant, de moins en moins fugitivement, j’y songeais.

J’y songeais le matin quand elle arrivait, et aussi le soir quand elle repartait. L’après-midi, elle était ailleurs. Les après-midi étaient des parenthèses entre lesquelles je me consumais. En écrivant je me rends compte que tout cela remue beaucoup de poussière. Ce n’est pas nécessaire. Je pourrais, je devrais, il faudrait passer à autre chose. En moi ces quinze jours occupent une place d’autant plus démesurée que tout, ou presque, fut intérieur, celé, occulte. Personne n’aurait compris. Elle était aussi indispensable que le hasard. Elle a trouvé d’instinct sa place dans ma nostalgie. Avant même de la quitter, je savais où exactement je la retrouverais, dix ou vingt ans plus tard, dans quelle chaleur, dans quel creux, et avec quel bonheur inquiet. Elle était très brune et je l’attendais, je l’attendais l’après-midi, je l’attendais la nuit, j’attendais sa peau hâlée et les deux fossettes dans son dos et le duvet anormalement blond de ses jambes et ses hanches déjà larges pour son âge et ses grands yeux gris-vert et ses épaules rondes et ses cheveux odorants, longs, noirs. Je l’attendais. Je sais qu’elle est vivante.

Cependant son visage s’est replié tout doucement, sans la moindre promesse de retour. Ne jamais compter là-dessus. Elle a sombré et je ne me préoccupais pas des opérations de renflouement. C’était comme l’après-midi : à mon tour, j’étais ailleurs mais, tôt ou tard, le soir arriverait. Elle reviendrait. Elle allait revenir. Longtemps, je ne l’ai pas su. Je ne souffrais pas de ne pas le savoir. Nous avions cessé d’exister. Nous étions passés à autre chose, des étreintes licites, des fidélités plus chaudes. Nous étions morts. Il n’y avait pas de quoi être triste. Elle ne l’était pas. Moi non plus. C’était une mort écrite ; elle a beaucoup duré.

Et puis après, des années plus tard, au moment où je m’y attendais le moins, je l’ai retrouvée. Que s’est-il passé ? Presque rien, une chiquenaude de la mémoire, un accident. Topographie d’une passion. L’ordinateur a remplacé la machine mais les soirs d’été ont la même odeur, les soirs d’été passés à écrire, comme il y a dix-sept ans, sur une terrasse en surplomb. Le parfum de Sandra, ses cheveux dans la brume. Un vieil oubli. Je suis rappelé. Ce n’était pas difficile. Soudain tout était là, à portée de main. Même son visage est revenu ; pourtant, pendant des années il avait été dangereusement indécis. Longtemps, j’avais lutté en vain pour ne pas en perdre les contours, la grâce, la pubescence, puis il est revenu d’un bloc, balayant les doutes et les approximations.

Elle est revenue et n’en sait rien. Elle ne peut en avoir aucun soupçon. Elle ne sait plus qui je suis. C’est une affaire de distance, dans toutes les acceptions du terme. Elle n’est revenue que pour moi. Pour le plaisir. Pour le secret. Tant d’images ensevelies ! Elle n’en saura jamais rien. Je la retrouve de la seule façon possible, dans les contreforts de l’imaginaire. Si je la revoyais dans la vie réelle, je ne la reconnaîtrais pas. Elle aura inévitablement et beaucoup changé. J’ai vieilli sans elle. Le temps est fait pour massacrer les images. Il ne reste plus que moi pour m’en souvenir, pour me rappeler la Sandra de cette époque, la mienne, ma Sandra, la seule qui ait compté. J’aurais aimé connaître les autres, Sandra à vingt ans, Sandra se transformant, Sandra en train de changer. C’est un spectre qui me sourit. Sandra, adolescente crépusculaire. Eaux mortes. Piège des cycles. Elle est montée dans la Mercedes gris anthracite de son père. Elle s’est retournée plusieurs fois. Je l’ai suivie des yeux. La route longeait la côte. J’ai su que je ne reviendrais jamais. La Mercedes a pris le virage à droite, au-delà duquel un lotissement en construction allait la masquer. Je suis remonté lui écrire. Il n’y avait rien d’autre à faire. J’avais installé mon Adler sur la terrasse. Je tournais le dos à la piscine. La lumière était celle qu’il fallait. Il était quelque chose comme dix heures du matin. Je ne ressentais rien de descriptible. Au même instant, des milliers de gens devaient vivre le même genre de scène, d’une banalité déchirante. C’est peut-être ça qui m’a empêché de m’y attarder sur le moment.

Son absence, que j’avais si souvent guettée… Je n’avais pas besoin de la prévoir. On s’en était chargé pour moi. La force des choses. Je savais ce qui allait se produire. Sur la fin, je ne la regardais plus que pour y penser. C’était un tort. On ne profite jamais assez des gens. C’était si court. Sandra, Sandra, Sandra. Un chapitre ramassé, si dense, prégnant jusqu’à l’obsession. Tandis qu’elle s’éloignait je découvrais qu’on ne peut pas se préparer à cela. Admettre qu’elle ne reviendrait pas, comme la première d’une longue suite de déconvenues qu’il allait falloir apprendre à taire, à masquer, pour pouvoir continuer à vivre, faire face, ne pas perdre de temps. Sandra était le prénom de ma survie. Sandra qui était partie. Il allait y avoir de longues semaines à meubler. Reprendre l’équilibre. Résister à la réfutation d’un visage qui avait tant compté. L’oubli est un échec auquel on ne peut résister, une eau neuve, trop neuve, un sourire gris. J’ai pris tout cela en pleine figure. Elle n’était plus là. La plage était déserte. Je n’y déchiffrerais plus ses pas. Je suis parti très vite après elle. Deux ou trois jours. Je n’avais pas beaucoup de bagages. J’ai rangé l’Adler dans son étui de métal usé. J’ai pris l’avion de Paris. C’était le dernier. La Mercedes grise avait quitté l’autoroute depuis longtemps, Sandra était rentrée chez elle, dans ce village qu’elle m’avait si souvent décrit et que je n’ai jamais visité. La télévision donnait Marnie. J’étais seul, libre et fatigué. Je me suis assis. Je lui ai écrit. Rien ne changeait. Beaucoup d’autres soirées se sont achevées ainsi : je m’asseyais et je lui écrivais. J’avais besoin d’être inutile. Quand on vous quitte, ce n’est pas difficile. Il suffit de se laisser glisser dans l’anonymat sentimental. Ces lettres ne servaient à rien. Elle n’en recevrait aucune. Elles étaient la signature du malheur, elles étaient la pâleur de la vie.

Le premier mois, je lui ai beaucoup écrit. C’était un catalogue de regrets et sur le plan du style ça ne valait pas beaucoup mieux. Chère Sandra. Elles commençaient toutes comme ça, ce qui ne présageait rien de bon. Il fallait bien commencer par quelque chose. C’était convenu, impersonnel, dénué de cette spontanéité qui nous distinguait des autres. Cela ne menait nulle part. En octobre, et pour des années, j’ai arrêté. Je ne savais pas qu’il me faudrait dix-sept ans pour recommencer. Ce n’est pas une question de courage. C’est une question d’abandon de soi. J’écris sous un soleil de remords. Ces lettres qui ne partaient pas. Ces mots que j’ai brûlés. Tout ce qu’elle ne saurait pas. Les rêves qui n’étaient pas pour elle.

Elle respire loin de moi. Rien de ce que je sais n’aurait pu la rendre heureuse. Elle était faite pour cet objectif derrière lequel tant de naïfs se précipitent en vain : une autre vie. Pas la mienne, bien entendu. Elle ne sait rien de tout cela.

Il était facile de prévoir comment les choses allaient tourner. Cela devait mal finir, puisque ça devait finir. Seulement ça n’a pas fait de bruit. Personne n’en a rien su. Jamais rien n’a filtré. Nous en sommes restés aux altitudes du secret. Je ne sais pas si ce sont les plus basses ou les plus élevées. Je n’ai pas pris le temps de me poser la question. Les sentiments sont ce qu’ils sont. Scintillants secrets. La lâcheté est un vertige. La vérité a appris à se dérober. J’ai tout dissimulé. Cet amour sans talent, qui n’existait que pour moi. Il est mort étouffé. Il ne s’est pas rendu compte. Tout allait si vite. Il s’est évanoui avant même de s’apercevoir qu’il avait existé. Il avait tout à perdre : nous étions des frères. Je l’ai laissé tomber. Nous faisions fausse route. Il m’entraînait vers l’abîme. Il m’enseignait le désespoir. Une vie noire. Une mémoire dévastée. Sous cet angle il était facile de renoncer. C’est ce que j’ai fait ; j’ai fait preuve de méthode.

La méthode, c’est l’arme absolue. On ne peut rien contre elle. J’en ai souvent manqué, à dessein, plus ou moins. Puis je m’en suis servi pour tuer Sandra et tout ce qu’elle représentait, pour arrêter la longue glissade qu’était devenue ma vie. Je dérapais vers Sandra, cette image fixe, donc fausse, j’étais dans le danger, j’évoluais dans un rêve qui ne correspondait plus à rien, qui n’était plus qu’une pauvre survivance ; je me dissipais dans le complaisant tunnel de la modification ; je retouchais sans répit un visage, des mots, des idées, pour les rendre acceptables dans un contexte qu’ils ne connaîtraient jamais. J’étais contraint d’inventer. Son absence ne me laissait pas le choix. J’ai distrait le vide avec ce que je savais d’elle et ça n’a pas duré longtemps. Il fallait inventer ou s’arrêter. Je ne me suis pas arrêté.

J’ai vécu près d’elle.

Une autre Sandra vivait en moi, réconfortante et douloureuse. J’aimais ça. Elle n’avait rien à me dire, en dehors du fait que tout cela était une erreur, que nous devions en rester là. Les gens et leurs conseils. Elle avait raison. Du fond de sa prison de papier, elle avait vu juste. Il fallait s’arrêter. Je l’ai laissée partir. Je l’ai laissée mourir. C’était mieux comme ça. Sandra est morte ; j’ai revécu. Enfin, elle n’était pas tout à fait morte. Il lui arrivait de revenir, à l’improviste. Entrez sans frapper. Elle regardait par-dessus mon épaule. Elle ne vieillissait pas. Elle repartait très vite, furtive et insaisissable. Elle avait une façon bien à elle de disparaître, une façon très étudiée. J’ai longtemps rêvé d’elle ainsi, dans des étreintes silencieuses et fugitives dont j’étais le seul à connaître l’importance.

Elle avait pris de très longues vacances. Je ne la reverrais pas. Ses signaux étaient de plus en plus faibles. Elle cessait d’émettre. Je ne captais plus rien.

Les souvenirs se corrompent à la lumière du jour. Sandra, cette poussière. La réalité est étroite, impitoyable. Je suis en morceaux. Elle n’existe pas. Triste bilan, pluvieuses échéances. Sandra en automne, Sandra en manteau, Sandra en larmes, Sandra malade, Sandra sur des skis. Tout ce que je suis forcé d’imaginer, sans être sûr d’avoir raison de le faire, je ne la retrouverai pas, elle a disparu, je veux dire l’enfant qu’elle était encore, ensuite elle a changé très vite, forcément, c’est toujours comme ça, d’une année sur l’autre, l’enfance en train de mourir, la sienne, la mienne, je ne connaîtrai jamais rien de cela, peut-être cela vaut-il mieux, qu’aurais-je pu lui apporter, je ne suis même pas capable de définir ma façon de l’aimer, même aujourd’hui je ne peux pas, je ne voulais pas coucher avec elle, ni qu’elle soit nue devant moi, non je ne voulais rien de tout ça, je la voulais telle qu’elle était, pure, ignorante de la douleur, de la saleté du désir quand il saccage la pureté ambiguë des jeunes filles, c’était si simple, je voulais du temps avec elle, je voulais qu’elle reste comme elle était, qu’elle se fige, qu’elle demeure pour l’éternité ce qu’elle était alors, une enfant dont je suis amoureux depuis un grand nombre d’années, une enfant assassinée mais qui frissonne encore en moi, et c’est tout ce qui me reste, c’est tout ce que je possède, la mémoire, la distance, l’espoir.

Je m’en aperçois, je ne cesse de m’en apercevoir. Je n’ai pensé qu’à elle. Je n’ai pensé qu’à elle qui changeait. Je la convoquais sans cesse. Longtemps, je l’ai regardée en photo. C’était plus facile. Il y en avait deux, une où elle était de face, accroupie dans le sable, elle fixait l’objectif en plissant les yeux, j’avais le soleil derrière moi, et une autre où elle était de dos, de l’eau jusqu’aux genoux, le bout des doigts traînant dans la mer. Elle portait un maillot de bain fuchsia. Je regardais la photo et vainement j’essayais d’imaginer l’expression de son visage à ce moment-là, rêveuse ou ennuyée, j’essayais d’imaginer qui elle était. Cette photo a disparu mais aujourd’hui si je pense à ce prénom, Sandra, c’est elle que je vois, ses omoplates saillant dans le soleil de quatre heures, les arrondis de son corps, tout ce bleu autour d’elle. Cette peau qu’elle avait, impeccablement brune, fraîche et douce, cette peau je l’ai rencontrée, touchée, sentie, caressée, cette peau - oui - je l’ai aimée. Mon cœur se déchirait pour elle. Esthétiquement c’était très séduisant, il y avait des choses à écrire là-dessus, mais on ne sort pas indemne d’une histoire pareille, la preuve, dix-sept ans ont passé et elle est toujours là, intacte et brève, ayant décidé de ma vie, dominant mes pensées, mes rêves, mes idées, mes enchantements. Et l’amour. Et la peur. Depuis longtemps Sandra a cessé d’être une adolescente, dans la réalité et aussi dans ma tête où elle s’est muée en allégorie. En elle l’été, en elle ma jeunesse, en elle les livres, en elle l’amour, en elle le désir, ce désir abstrait qui me taraude. Je l’aimais, je l’ai tout de suite aimée, inutilement et sans espoir, c’était Sandra, je ne veux pas que cela s’arrête. Insensiblement j’ai mis le meilleur de moi-même dans cette histoire, et ce faisant j’en ai privé ceux qui appartenaient à la réalité et qui m’aimaient.

Remuer le passé, ce qui a cessé d’être, c’est toujours dangereux. On ne sait jamais vraiment ce qui va en sortir. Ma lecture de ces événements, si on peut les appeler ainsi, je ne puis la partager avec personne. Surtout pas avec elle, avec Sandra, statufiée dans les remugles empoisonnés d’un songe infructueux, inconsciente, et tant mieux, d’avoir été si singulièrement aimée.   

 

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Par Nicolas Fourny - Publié dans : Une chronique sentimentale
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