(à suivre)
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Le 11 février 1955,
Je me retins de lui dire ce que je pensais. A quoi bon ? Il le savait déjà. Il n’avait aucune idée de ce qu’elle avait pu faire depuis quatre ans. Elle pouvait être morte, ou mariée, voire (horreur ultime) mère de famille. Peut-être avait-elle quitté
Je déposai Paul chez Delecroix, sur les Champs-Elysées. Il loua une Mercedes 300S et nous convînmes de nous retrouver chez moi, le soir même à huit heures.
Il arriva à minuit. Il pleuvait toujours. Il était épuisé ; il n’avait pas dormi depuis deux jours. Il ôta son manteau, s’assit et but trois tasses de café avant d’articuler le moindre mot. « Alors voilà. Madame Löwenstein est morte l’année dernière. L’appartement du square Mignot a été vendu. Personne n’y habitait plus depuis fin 51. L’agence qui s’en occupait a reçu deux jeux de clés par la poste à ce moment-là, sans un mot d’explication.
» J’ai la liste de toutes les personnes présentes ce matin à l’enterrement de Lefaucheux. C’est une source sûre. Marie n’y était pas. Je suis allé à Meudon. La maison a été vendue. Mais j’ai trouvé un vieux type, un jardinier qui s’occupait du domaine à l’époque. Il se souvient très bien de Marie : elle a habité là jusqu’à l’été 53. (Il se servit de nouveau du café.) Elle avait une voiture. Le jardinier avait conservé un jeu de photos. Je les lui ai achetées pour cinq mille francs. J’ai du pot : il y a une épreuve où l’on voit sa voiture. J’ai fait faire un agrandissement. On voit très nettement l’immatriculation. (Il me tendit une grande enveloppe en kraft. Incrédule, je parcourus les tirages. Une maison bourgeoise, une Frégate et une Aronde garées côte à côte. Bien entendu les volets de la maison étaient clos.)
Il alla se coucher. J’étais émerveillé et soucieux. Je retrouvais le Paul ardent et décidé d’avant Marie. Mais il me semblait qu’il se consumait dans la poursuite d’un objectif qui allait peut-être se dérober de nouveau. Et alors, qu’en resterait-il ? Je m’imaginais déjà en partance pour la mer Noire, afin d’en ramener un homme brisé par le chagrin. Je ne savais pas encore que je le voyais en bonne santé pour la dernière fois.
Deux jours plus tard, le téléphone sonna. C’était lui. « Elle n’est pas là. » Mais sa voix, bien que déformée par la distance, ne laissait apparaître aucune déception. « J’ai des amis ici. » (Où n’en avait-il pas ?) « Ils se sont renseignés. Elle n’est pas restée longtemps. Je ne sais pas ce qu’elle a fait. Mais elle est repartie hier ! Seulement, maintenant, je ne lâcherai plus la piste. » Où était-elle ? « Elle a pris l’avion pour Londres. C’est parfait. Je n’y suis pas allé depuis des années. Je m’envole dans vingt minutes. » Il était fiévreux, rieur, sûr de lui. Je n’attendis pas longtemps. Il m’appela le lendemain à six heures du soir. « Je suis à Portsmouth. Elle a pris la malle-poste ce matin pour Roscoff ! Elle ne m’échappera pas. J’ai loué une voiture ici. Peux-tu télégraphier à Dumas ? Tu t’en souviens ? C’est un vieux copain. Il habite à Carantec, en face de la capitainerie. Demande-lui de la suivre et de m’y retrouver demain. Il sait à quoi elle ressemble. »
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C’est à l’hôpital de Brest que je rencontrai Marie pour la première fois. Elle regardait la pluie de février dégouliner sur les vitres crasseuses d’une salle d’attente. Manifestement, elle savait qui j’étais. Elle se tenait très droit, ainsi que je l’ai toujours connue par la suite. En quelques mots, elle me raconta l’accident. Un refus de priorité sur
Somme toute, Paul avait raison : Marie était fondamentalement différente. A l’époque l’expression n’avait pas encore vu le jour, mais dans les années 70 on eût dit qu’elle était dérangeante. Marie était fière, très consciente d’elle-même et — sans doute — extrêmement intelligente. Elle portait un tailleur gris perle admirablement coupé et des souliers de cuir noir, des boucles d’oreille en or blanc, très simples, et un grand sac en maroquin noir. Il était visible qu’elle souffrait, mais je n’aurais su dire au bénéfice de qui.
Paul survécut. En mai, il sortit de l’hôpital. Il avait perdu vingt kilos et vieilli de dix ans. L’ambulance nous emmena tous les trois au Cap d’Ail. Tous les trois parce que, vous vous en doutiez, Marie était du voyage. Elle était venue jour après jour au chevet de Paul, sans rien expliquer de plus. Elle ne disait pas grand-chose, mais elle était là. Elle suivait ses humbles progrès et savait sourire quand il le fallait pour l’encourager malgré la cruauté d’une rééducation superflue. Il la dévorait des yeux. Il ne tenait debout, si l’on ose dire, que grâce à elle. Elle avait pris une chambre à Brest, ne semblait pas malheureuse. Pendant cinq mois, j’allai et vins entre Versailles et le Finistère. Paul me parlait de ses nouveaux projets, qui sonnaient comme des obligations : partir dans le sud, liquider ses affaires en Amérique, se retirer du monde, ne plus conduire. Evidemment il souffrait de tout cela, mais une sérénité nouvelle s’était emparée de lui : il en parlait comme s’il avait le choix.
C’est Marie qui annonça à Paul qu’il ne marcherait plus jamais. Il le savait avant de quitter
Au début de 1963, Paul tomba malade. Une pneumonie, avec de multiples complications. Il demeura alité longtemps. Son corps meurtri et diminué résistait mal aux virus. Il ne s’en remit jamais tout à fait. Mais Marie le soignait. Elle-même semblait décliner doucement à l’ombre de Paul, qui se transformait progressivement en un délicieux vieillard prématuré mais grabataire.
En octobre 1969, Paul fit avec nous sa dernière promenade sur la plage. Il était très faible. Marie ne m’avait pas laissé manœuvrer son fauteuil. Elle avait ajusté la couverture sur les genoux du malade avec une espèce de tendresse pensive. A la demande de son propriétaire, j’avais ramené
Un peu plus tard, Marie s’éclipsa pour une heure ou deux. Paul m’attendait sous la véranda. « J’aurai soixante ans l’année prochaine. Au fond, je n’ai pas à me plaindre. Même maintenant, je ne m’ennuie pas. J’ai Marie, et assez de souvenirs pour passer le temps. Et toi ? » Mes livres se vendaient toujours correctement. J’avais quitté Paris au profit d’une ancienne abbaye en Bourgogne. Ainsi la route était-elle un peu plus courte jusqu’au Cap.
Paul n’avait pas de secret à me confier. Son testament intellectuel se résumait à peu de choses et ça lui convenait parfaitement. Il ne laissait rien derrière lui. Pour ce qu’il en savait, pas d’enfant. Sa succession matérielle, quant à elle, était réglée depuis longtemps. Et Marie ? « Elle fera ce qu’elle voudra. J’aimerais qu’elle reste ici. Elle pourra y cultiver ma mémoire. » (Je voulus protester.) « Ne dis rien. Je ne suis pas encore gâteux. Je sais ce qu’il en est. J’en ai au maximum pour deux ans, trois tout au plus. Je m’affaiblis sans cesse. Tu n’auras bientôt plus besoin de venir traîner tes guêtres sur
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Paul mourut le 12 juillet 1972. Le 14, dans la lueur des feux d’artifice, Marie et moi dispersâmes ses cendres au bord de l’eau. Je regardai s’envoler la poussière dans le vent du soir, cette trace imperceptible qui avait eu le bonheur d’exister. Et Marie. Quelques jours avant de sombrer dans le coma, Paul m’avait écrit une lettre. « Je vais bientôt m’absenter. Je te confie
» C’est drôle : les deux hommes de sa vie ont fracassé leur trajectoire la même année dans un accident de voiture : j’ai juste été plus adroit que l’autre et j’ai tenu le choc. Regarde-la. Regarde ses mains : des mains faites pour jouer du piano et caresser la vie. Quarante-trois ans. Toujours belle, un peu fragile aussi avec ce souffle court à cause de son poumon abîmé. Elle était avec lui quand c’est arrivé. Je te l’ai raconté, je crois. Quand elle poussait mon fauteuil sur la plage, elle peinait parfois. Sa respiration changeait. Alors je savais qu’elle pensait à Lefaucheux, son corps puissant broyé sous la voiture, son sang mélangé à la neige boueuse… Marie a coloré pour moi la plus belle étape de ma vie. Elle a tout supporté pendant dix-sept ans. Ça n’a pas été facile pour elle. Elle a bousillé ses dernières belles années pour un infirme qu’elle avait confusément aimé pendant quelques mois. Pourquoi a-t-elle fait ça ? Je n’en ai pas la moindre idée. Fais comme moi : respecte ses secrets. Ne lui demande rien. Elle cachera ses blessures. Elle a quelques amis sûrs et des tanières clandestines où elle pourra toujours se réfugier si besoin est.
» Ne m’oublie pas trop vite. Tu te souviens d’Abbeville ? Ce qu’on a appelé ensuite la bataille de
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Marie vit toujours au Cap d’Ail. Je crois qu’elle en a bougé trois ou quatre fois en vingt-neuf ans. Je la vois de temps en temps. Elle fréquente discrètement un diamantaire américain et septuagénaire qui a une maison à Antibes et qui, paraît-il, la comprend. Heureux veinard.
Quant à moi, quelquefois je sors
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J’ai écrit Poésie de l’indifférence pour me libérer d’un visage, qui m’a hanté pendant quinze ans avant de devenir celui d’Aude ; Le nombril de Marine au-dessus des fougères avec l’inquiétante sensation de ne pouvoir faire mieux ; et Marie ou le printemps intérieur avec une espèce de mélancolie souriante que, je crois, on retrouve en la lisant.
Marie…, c’est une histoire qui a fait irruption en moi, un matin d’il y a huit ans. Je m’en souviens très bien ; je m’étais couché avec l’idée vague d’une histoire d’amour qui aurait mal tourné, vers 1950. C’était ma période Stéphane Denis, Sisters, Vous trouvez que je suis trop grande ?, Le cœur net, etc. J’aimais ― j’aime toujours ― cette écriture rapide, élégante, ironique, terriblement française. De plus j’avais revu Vertigo peu de temps auparavant, et Kim Novak, ses tailleurs gris, ses jupes étroites, ses hanches italiennes, avait allumé de petits incendies dans les banlieues de mon imaginaire, feux obstinés dont les jours suivants n’étaient pas venus à bout. J’y étais donc allé voir de plus près pour en revenir avec Marie sous le bras.
Il y a quelque chose de très spécial dans le fait de sentir une histoire palpiter en soi ― je veux dire une histoire complète, entière, de son début à sa fin, de la première à la dernière phrase. Je me suis réveillé vers quatre heures du matin, avec en moi cette première et cette dernière phrase, comme brûlant d’une impérieuse urgence, devant laquelle tout devait céder ; terreur de tout oublier. J’ai écrit le synopsis en quelques minutes, et je l’ai tapé un peu plus tard dans la matinée du même jour, en deux heures, sans m’arrêter une seule fois, ce qui est extrêmement rare chez moi.
C’est ce texte, jamais retouché depuis, que j’ai confié il y a quelques jours à quelqu’un dont l’opinion compte beaucoup pour moi ; dans la conversation, je ne sais plus comment ni pourquoi, nous en étions venus à évoquer cette histoire, un peu ancienne déjà, ce qui m’a donné l’occasion de la relire pour la première fois depuis plusieurs années. Se relire soi-même, c’est un exercice à la fois narcissique et délicat. Il faut le faire comme on le ferait pour quelqu’un d’autre, en s’efforçant de prendre la distance qui convient, ni trop près, ni trop loin. Surtout, se méfier de sa propre complaisance, comme d’ailleurs de sa lucidité qui n’est souvent que le symptôme d’un regard vieillissant posé sur des péripéties encore fraîches.
Donner un texte à lire à une personne en particulier, c’est une démarche singulière, en quelque sorte l’exact inverse d’une publication. On ne jette pas une histoire au hasard du monde, à des légions d’anonymes (j’écris légions car je suis un incorrigible optimiste) ; bien au contraire, on la donne, on la livre, on l’offre à un regard, une sensibilité, et même une âme, et ce faisant c’est un peu de soi-même que l’on apporte entre les lignes ; puisque, bien sûr, on met toujours une part de soi-même dans une histoire. Cela apparaît de façon plus ou moins éclatante, plus ou moins codée, selon ce que l’auteur a voulu ― ou pu ― laisser filer de ses propres peurs, désirs, illusions, rêveries, souvenirs, désenchantements, joies et peines.
Est-ce que Paul me ressemble ? En partie, oui, je suppose ― j’ai relu toute l’histoire, à plusieurs reprises, à l’aune de cette question (au préalable gentiment réglée par une future lectrice). Je le suppose parce que je l’aime beaucoup. Paul appartient à la catégorie des Egoïstes Attachants. Attachants, parce que leur égoïsme ne s’exerce pas à leur seul bénéfice, mais aussi pour tous ceux qu’ils aiment. Dans la course effrénée qu’il livre contre le destin et que, bien entendu, il va perdre, Paul peut apparaître soit comme un romantique qui avance masqué, en quête d’un absolu qui se dérobe ; soit ― plus vulgairement ― comme un amant compulsif, moins obsédé par Marie elle-même que par la résolution de l’énigme que sa fuite lui impose. Et sans doute est-il à la fois l’un et l’autre, comprenant avec brutalité que l’amour, le vrai, peut justifier une vie ― et que l’on puisse s’y consumer.
Si la valeur d’un amour se mesure à ce que l’on sacrifierait pour lui, on ne peut cependant pas dire qu’au départ Paul soit habité par l’esprit de sacrifice. C’est un jouisseur, un viveur, qui a su prendre de la vie ce qu’elle avait de meilleur à offrir, tout le contraire d’un homme prêt à tout risquer, et donc à tout abandonner, pour une femme aimée jusqu’au désespoir, jusqu’au-delà de lui-même, et dont le narrateur finira par convenir que, oui, elle en valait la peine.
Cette histoire ne vient pas de n’importe où. J’ai longtemps été fasciné par les écrivains capables de parler avec légèreté et désinvolture des plus noirs tourments qu’une âme sensible peut traverser. L’ironie fondamentale de Paul, le regard dépourvu d’apitoiement sur lui-même qu’il porte sur sa propre vie, son refus de considérer ce qui lui arrive comme une tragédie, tout cela participe de la même ambition.
Paul est ravagé quand Marie le quitte ; il est alors bien plus atteint que lorsqu’il devient infirme. D’un côté, l’inextinguible souffrance issue d’une rupture qui le révulse ; de l’autre, cette simple phrase devant la perspective d’une existence que la plupart des gens, à sa place, auraient considérée comme perdue : j’ai eu de la chance.
De la chance, puisqu’il a réussi à survivre ; de la chance, parce qu’à la sortie de l’hôpital, Marie l’attendait ; de la chance parce qu’il sait que, peut-être plus par devoir que par réelle envie, elle ne le quittera plus durant les années assourdies qu’il lui reste à accomplir (j’emprunte cette formule à Paul Guimard, qui lui-même la tenait du Baudelaire d’Antoine Blondin, et qui figure en épigraphe des Choses de la vie). Marie est devenue la bissectrice de sa vie, son point d’équilibre, sa raison d’exister, d’ouvrir les yeux chaque matin, de respirer, de voir se succéder les semaines et les années ; qu’elle apparaisse et le reste s’efface, souvenirs, angoisses, meurtrissures du corps et de l’âme, nostalgies souterraines… C’est Marie, sa paix intime, son printemps intérieur (évidemment, c’est à Paul que revient la paternité du titre).
En la relisant, je me suis rappelé le plaisir que j’ai pris en écrivant cette histoire ; c’est un texte que je n’ai jamais proposé à un quelconque éditeur, mais qu’en revanche j’ai aimé partager avec mes amis, et dont j’ai la faiblesse de considérer qu’il a plutôt bien vieilli.
25 février 2009
Badenweiler, Allemagne
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