Marie ou le printemps intérieur

Vendredi 15 septembre 2006 5 15 /09 /2006 14:03

 

Je me souviens fort bien du jour où j’entendis parler de Marie pour la première fois. C’était en novembre 1950. J’attendais Paul dans un bistrot en face de la gare de Tours. J’étais en avance mais l’automne, lui, avait du retard. Un soleil oblique chauffait l’endroit et me faisait cligner de l’œil chaque fois que je regardais dans l’avenue pour repérer la Bugatti.
Le spectacle cent fois recommencé des passants surpris par le sifflement du compresseur m’avertit de l’arrivée de mon ami. Il abandonna sa voiture au bord du trottoir, entra, me serra la main, avec la vivacité affectueuse qui le caractérisait. Comme d’habitude, il débordait de bonheur. Il commanda un verre de porto.
Je ne l’avais pas vu depuis deux ou trois mois. Il me parla vaguement de ses affaires. « Ça ne marche pas trop mal », me confia-t-il d’un air gourmand, confirmant ainsi son culte de la litote. Paul était de ceux que l’après-guerre avait considérablement enrichis. Entre beaucoup d’autres choses, les diamants, les fourrures et les voitures américaines qui transitaient depuis cinq ans dans un entrepôt délabré d’Anvers lui avaient permis d’accéder à une certaine aisance, alors même que beaucoup d’entre nous devaient encore se débrouiller avec des tickets de rationnement. Paul était incontestablement matois mais sans vulgarité. Il était élégant jusque dans les moindres détails. Il avait du soleil plein les poches. Il souriait à la vie. Jusqu’alors, il n’avait pas eu tort.
Mais ce matin-là, ses yeux pétillaient d’un éclat différent, un éclat que n’aurait pas su lui donner l’argent. « Mon vieux, je suis amoureux », me glissa-t-il avec une mine de conspirateur. Je ne pus retenir un sourire. Paul tombait amoureux quatre ou cinq fois par an. Quand il m’en parlait, il avait toujours cet air mystérieux et ravi que précisément il arborait en me parlant de Marie. Pour me convaincre de l’absoluité de sa nouvelle passion, il n’allait pas tarder à m’affirmer qu’elle était différente des autres. « Je t’assure, cette fois, c’est différent », jubila-t-il. (Nous y étions.) « Elle est miraculeuse. » (Bien sûr.) « Et magnifique en plus. » (Air connu.) « Des yeux comme des braises. » (Ça, c’était nouveau.) « Surtout, elle sait me résister. » Elle n’était sans doute pas la seule. Mais d’ordinaire, Paul répugnait à le reconnaître.
Malgré la quarantaine qui approchait, c’est avec l’enthousiasme d’un jeune sigisbée qu’il me relata leur rencontre. C’était arrivé à Strasbourg, trois semaines auparavant. Il y possédait un hôtel particulier en cours de rénovation dans le quartier de la Petite France, racheté à la fin de 1944, pour une poignée de dollars, à un vieil ami de sa mère en partance précipitée pour le Brésil. Quand il avait poussé la porte de la seule pièce habitable, le hasard y avait placé Marie. Elle avait été fiancée quelques mois au fils de l’ancien propriétaire des lieux et voulait en retrouver l’atmosphère. C’est du moins l’histoire qu’elle lui raconta, et à laquelle il choisit de croire. Il devait se rendre à Milan. La mélancolie distraite de son regard, ses jambes fuselées et la grâce spontanée qu’elle mettait dans tous ses gestes (Paul s’arrêtait fréquemment à ce genre de détail) l’encouragèrent à l’y emmener avec lui. Elle accepta avec un empressement compréhensible pour qui a connu l’atmosphère encore endeuillée et meurtrie de l’Alsace dans ces années-là. Ce n’était pas l’endroit idéal pour entretenir les rêves et le charme d’une jeune femme. En bon égoïste, Paul craignait qu’elle ne s’y étiolât avant qu’il n’ait pu profiter d’un peu de sa fraîcheur.
La Bugatti prit donc la route de la Suisse, puis de l’Italie. Paul adorait ces grandes randonnées, le plus souvent nocturnes, qui pouvaient le conduire à Hanovre, Edimbourg ou Trieste, selon ses obligations et le temps qu’il y faisait. Il tenta de l’impressionner en dévalant la route du Simplon de nuit à plus de quatre-vingt de moyenne, lançant le grand coupé dans des dérives savamment contrôlées, un œil sur la route éclairée par les gros Marchal, l’autre sur le visage de Marie, qu’il s’attendait à trouver palpitant d’angoisse, la bouche entrouverte et le regard aux abois : il n’obtint qu’un début de sourire narquois. De surcroît, à ce rythme il vint très vite à bout des freins de la Bugatti et dut leur accorder un répit d’une demi-heure avant de s’engager sur l’autostrade de Milan.
Il passa cette demi-heure à faire les cent pas sur la route, pendant qu’elle somnolait dans l’auto, et à explorer en une interrogation vaine et silencieuse les ténèbres qui l’entouraient. Il décelait en lui comme un début d’agacement : il avait perdu l’habitude de l’indifférence.
Paul regardait de temps à autre le visage de Marie, furtivement éclairé par le plafonnier de la Bugatti. Il contemplait le tracé délicat mais résolu d’un profil qui évoquait moins le rire que la colère, tentait de comprendre qui pouvait se cacher derrière ces paupières entrebâillées sur les confidences d’une âme qu’il brûlait de découvrir, dût-elle ravager sa propre vie.
Le lendemain, il tenta de la faire parler d’elle-même. Elle se livra volontiers. Elle avait vingt-quatre ans. Elle vivait à Paris depuis 1935. Ses parents avaient survécu à l’Occupation. Elle avait brièvement participé aux combats qui avaient précédé la Libération. Une balle lui avait valu de perdre la moitié d’un poumon, mais elle avait trouvé le moyen de tomber amoureuse dans le vacarme des escarmouches. Il s’appelait Pierre ; tout le monde le connaissait sous le nom du commandant Gildas. Ça n’avait pas duré : il était marié et avait disparu très vite de sa vie dans les désordres qui précédèrent l’arrivée de De Gaulle au pouvoir.
Alors elle avait quitté Paris pour Strasbourg et y avait vaguement travaillé pendant cinq ans, sans jamais se lier durablement à personne. Elle ne pouvait oublier Pierre, leurs étreintes écourtées par les alertes, les hurlements des agonisants, l’odeur de la cordite et les mains de l’homme qu’elle aimait rougies de son propre sang tandis qu’il l’emmenait à l’abri. Et à présent elle était là, sous le ciel de l’Italie, à parler de ce qui lui avait été le plus cher avec un parfait étranger. Paul l’écoutait attentivement. Le premier jour, il ne lui dit que peu de lui-même et elle ne lui posa aucune question. Mais elle lui souriait, et les histoires de Paul semblaient atténuer la mélancolie de ce sourire, qui lui illuminait le cœur.
Ils passèrent dix jours à Milan. Il partait le matin pour ses affaires, lui laissait un peu d’argent ; elle visitait la ville, achetait des livres ; ils se retrouvaient au crépuscule, il l’emmenait dîner, elle lui racontait sa journée. Ils ne devinrent amants que le quatrième soir.
Mais Paul était attendu à Lille pour une affaire de ferraille. Elle lui demanda de la déposer à Paris et lui laissa un numéro de téléphone. Il l’appela tous les jours. « Tout cela est extrêmement banal, n’est-ce pas ?  » me dit-il, les yeux égarés dans des souvenirs qui ne dataient que de quelques jours. Oui, Paul, c’était banal. Banal comme la vie.
« Voilà. C’est très simple. Quand je suis à Paris, j’appelle Marie. C’est toujours elle qui répond, mais j’ai fait vérifier le numéro par un ami du Deuxième Bureau : il correspond à une certaine Madame Löwenstein. J’ai fait enquêter sur elle. Cette Madame Löwenstein a 82 ans. Elle vit à Montréal depuis 1938. En attendant un retour en France de plus en plus hypothétique, elle prête son appartement à la petite-fille de vieux amis qu’elle a connus à Antibes vers 1914. Elle avait une maison au-dessus de la Garoupe. Cette petite-fille, c’est Marie. Mais on ne se voit jamais dans cet appartement. Elle vient chez moi. Et j’ai besoin d’elle comme de l’air que je respire. Il y a très longtemps que je n’ai pas connu ça. C’est incroyable. Je l’aime. J’ai vingt ans. Je respire. »
J’hésitais à périmer son enthousiasme tout neuf. Je retrouvais le Paul d’avant 1940, plein de vie, inconscient et généreux, encore dévêtu du cynisme dont il avait si vite appris les rudiments dans les innombrables trafics de la guerre. Mais dans sa propre relation de l’histoire il me semblait déceler un décalage dangereux entre Marie et lui. Je me décidai à lui poser la question. Il haussa les épaules. « Evidemment, je sais qu’elle a moins besoin de moi que le contraire. Je crois qu’elle n’a besoin de personne, d’ailleurs. De quoi vit-elle ? Je ne sais pas. Depuis Milan, elle ne m’a plus jamais demandé d’argent. Ce n’est pas une femme intéressée. Je ne sais même pas ce que je lui apporte au juste. Mais je brûle pour elle. C’est tout ce que je demande à la providence. Tu comprends, ce sont mes dernières belles années. Je grisonne déjà. J’ai des commencements de tavelures sur les mains. Elle a quinze ans de moins que moi ; je ne suis pas idiot ; mais je veux que ça dure. »
Paul monta dans la Bugatti et démarra en me saluant d’un signe de la main. Je le vis sourire de satisfaction alors qu’il faisait ronfler le huit cylindres en prenant son virage. Chez lui, à cette époque, la gravité ne durait jamais bien longtemps.
 
 
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A Versailles, le mois de juin de cette année-là fut exceptionnellement torride. La qualité de la lumière, la douceur de la brise et la limpidité de l’azur rendaient plus supportable la moiteur étouffante des après-midi. Mais je n’avais pas toujours le courage de fuir en bord de mer, alors je me contentais de fermer les volets de la bibliothèque. Une fraîcheur relative s’installait. La place Hoche était déserte. Le moindre bruit y résonnait avec ampleur.
Un jour, peu après quatre heures, le ronflement irrégulier d’un moteur mal réglé déchira le silence quasi religieux et écrasant dont c’était le royaume. C’était la Bugatti. Elle faisait peine à voir. Ses pare-chocs étaient boueux, son pare-brise étoilé et ses suspensions émettaient des grincements suspects. Un instant je crus que Paul, toujours si soigneux de son auto, avait revendu son pur-sang à un amateur désargenté. Mais non. C’était bien lui. Il apparut en polo jaune paille et pantalon de toile bleue, sa tenue de week-end habituelle, a priori aussi impeccable que d’ordinaire. Mais un examen approfondi me révéla l’existence inexplicable de quelques faux plis et de mocassins mal cirés. Par-dessus le marché, les yeux de Paul, fatigués et rougis, proclamaient sa grande lassitude au moins autant que la manière dont il se laissa choir dans l’un des imposants fauteuils club qu’affectionnait mon grand-père.
Je lui servis un verre. Sa main droite tremblait légèrement. Son hâle, qui était normalement florissant à cette époque de l’année, avait sensiblement pâli. Il avait l’air lessivé et terriblement malheureux. Je le laissai venir à l’essentiel ; j’étais légèrement inquiet, bien que me doutant de ce qui allait suivre. « Elle est partie », soupira-t-il. Ainsi, cela avait quand même duré huit mois : d’ordinaire, chez Paul, l’essoufflement sentimental venait plus vite, une telle longévité ne pouvait que laisser des traces. Mais cet homme était solide. Il en avait vu d’autres. Pourtant sa détresse était sérieuse. Mon appréhension se mêla de curiosité. Ça tombait bien : il avait besoin de parler. « Elle a retrouvé Lefaucheux. » Pierre Lefaucheux. Héros incontestable et breveté de la Résistance. Le commandant Gildas était de retour. Et ce n’était pas n’importe qui. Il était à présent directeur général de la Régie Renault. Un homme important et respecté. Dans sa situation, pouvait-il s’encombrer d’une liaison ? « Je n’en sais rien. Mais elle ne veut plus me voir. Je n’ai jamais autant souffert. Elle me manque si horriblement. » Chez un homme aussi léger, de tels propos étaient de nature à m’alerter. Au vrai, c’est tout ce que je pouvais faire : m’alerter. C’était tout à la fois dérisoire et nécessaire face à cet homme vacillant qui était mon meilleur ami.
Que s’était-il passé ? « Un jeudi, je l’ai appelée. Je revenais d’Anvers. Je ne l’avais pas vue depuis cinq jours, c’est-à-dire depuis une éternité. Elle a refusé de me voir. Ce n’était jamais arrivé. Elle n’a rien voulu m’expliquer. Ça a duré une semaine comme ça. Je l’appelais, elle n’était pas là, en tout cas elle ne répondait pas ; ou bien elle invoquait un prétexte invraisemblable. Je n’y tenais plus : j’ai appelé Lépidon. Tu te souviens de Lépidon ? Le détective. Il l’a fait suivre. C’est comme ça que j’ai su qui elle voyait, et quand, et combien de temps. J’ai tout un dossier là-dessus. Un gros dossier inutile, avec des notes, des rapports, des photos. (Il s’empara de la bouteille de bourbon et se resservit.) C’est bien lui. Une Frégate grise. Environ un soir sur trois. Ils se retrouvent au Trocadéro ou avenue de Suffren, et ensuite ils filent à Meudon. Il a une maison là-bas. Dans la forêt. En général, ils y passent la nuit. Le matin à sept heures, il la dépose devant chez elle. Quand elle ne le voit pas, elle ne sort pas. Elle ne fréquente personne d’autre. (Il se frotta les yeux.) Quand j’ai eu les preuves, je suis allé l’attendre, un matin à sept heures. »
Elle n’avait même pas eu l’air surpris. Pour la première fois — maintenant il s’apercevait que c’était la première fois —, il l’avait suivie dans son appartement. Un appartement démesuré, avec une vue idéale mais lugubre sur le cimetière de Passy. Elle n’en occupait qu’une seule pièce. Les autres étaient pleines de meubles recouverts de draps qui prenaient la poussière depuis treize ans. Elle lui avait dit qu’elle était désolée, que c’était fini, que c’était la vie, qu’il souffrirait, mais que ça passerait, parce que tout finit toujours par passer. Il était anéanti. Elle ne répondit qu’à une seule de ses questions, pour lui concéder qu’en effet, non, elle ne l’aimait pas. A la fin, elle ouvrit la porte et le mit gentiment dehors. « Je me suis retrouvé sur le trottoir, tout seul, comme un imbécile. Tout à coup j’avais très froid. Je suis rentré chez moi et il n’y avait qu’une seule chose à faire : j’ai donc pris une bonne cuite. »
Il s’était réveillé à dix heures du soir. Son domestique était rentré chez lui, mais il connaissait bien son patron et lui avait préparé un pot de café très fort. Le café supprima sa migraine, mais ne l’empêcha pas de pleurer comme un gamin, debout dans sa cuisine bien rangée, en se demandant si elle dormirait à Meudon ce soir-là.
Puis il tourna en rond jusqu’à deux heures du matin. Il fallait qu’il fasse quelque chose. Il allait devenir fou s’il restait là, dans cet univers soudain borné qui était pourtant le sien. Il descendit prendre la Bugatti. Il emmenait le dossier de Lépidon avec lui. Il trouva le petit chemin dans les bois, la maison aux volets clos, la Frégate grise rangée sous un saule. Il envisagea jusqu’aux représailles les plus puériles. Puis il se souvint qu’il devait aller à Milan le lendemain, c’est-à-dire le jour même. Cette perspective le terrifia. Milan ! Marie à Milan. Le Dôme, les jardins, les parfums ; mais sans Marie, ses yeux prodigieux, sa bouche incandescente, ses bras véhéments ! Il ne pouvait pas aller à Milan sans elle. Il ne pouvait plus y aller avec elle. Pour la première fois de sa vie, il était coincé.
« J’ai appelé Torrchi. C’est mon associé là-bas. Je lui ai raconté que j’étais malade, que je devais être opéré d’urgence, que je ne pouvais pas venir. Il n’a pas fait d’histoires. Mais je ne pourrai pas être opéré tous les mois ! Il va me falloir trouver une solution. Deux jours après, je suis reparti pour Anvers. J’y suis resté plus que nécessaire. Je voulais être loin, ça n’a servi à rien. Je souffrais encore plus d’être ailleurs. Alors voilà, je me suis dit que je viendrais te voir, que tu saurais me conseiller… » Que pouvais-je lui dire ? Marie avait raison. Le temps en viendrait à bout. Il fallait se montrer patient, éviter de la voir. « Tu en as de bonnes ! J’ai des bureaux à Paris. Je ne vais quand même pas m’exiler pour être sûr de ne pas la croiser ! » Justement l’exil, au moins provisoirement, ce pouvait être une solution. Pourquoi ne pas voyager ? Quitter l’Europe pour quelques mois. Voir d’autres paysages, que savais-je ? faire un safari, visiter la Colombie, le Texas, partir pour le Cap Nord. De plus, à cette époque j’avais une maison dans le Maine, à Portland. Je pouvais la lui prêter. « Et qui s’occupera de mes affaires ? Mes associés ? N’y pense même pas. Ces abrutis me mettraient sur la paille. » Même du fond de son chagrin Paul aimait toujours se sentir indispensable. Il finit par s’en aller, guère convaincu par mon idée, à peine plus calme qu’en arrivant.
 
 
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Décembre 1952. Mon premier roman était paru à l’automne. Ç’avait été un succès honnête, sans plus, mais qui suffit à mon bonheur. J’avais à présent acquis une petite notoriété. Parfois les gens me saluaient dans la rue. J’avais presque complètement quitté Versailles et la maison de la place Hoche au profit d’un duplex rue des Ecoles. J’étais un — relativement — jeune écrivain ; il me fallait donc habiter rive gauche et snober la banlieue qui, considérée depuis Saint-Germain-des-Prés, s’apparente déjà trop à la province. Or les provinciaux venaient d’une autre planète, où il était inconcevable d’hésiter deux heures sur le choix d’une cravate avant d’aller au théâtre ou d’investir le fruit d'un an de travail dans une automobile, un yacht ou une toile de maître. J’étais donc l’heureux propriétaire d’un coupé Jaguar XK120 au volant duquel je ralliais très souvent le Cap d’Ail, où Paul possédait une villa dont il m’avait laissé les clés et la jouissance, en échange de mon pied-à-terre de Portland. Car il était finalement parti. Environ un an auparavant, je l’avais accompagné jusqu’au Havre, où il embarqua sur l’Île-de-France pour New York.
Après notre entrevue de juin, il s’était terré, chez lui ou ailleurs, pendant trois mois, sans donner signe de vie. Puis il était réapparu place Hoche. La Bugatti n’allait guère mieux. Le moteur exhalait des râles désapprobateurs dès qu’on tentait de dépasser soixante-dix kilomètres à l’heure et, faute d’amortisseurs en bon état, le long capot noir aux filets d’or manifestait une fâcheuse tendance à louvoyer plus que de raison dans les virages. Paul, en revanche, remontait visiblement la pente. De nouveau assis dans mon salon, ragaillardi par les décisions qu’il avait prises, il avait un peu grossi. L’inactivité… « Je ne suis pas heureux, mais au moins j’agis », affirma-t-il. « J’ai des choses importantes à te dire. J’ai tout liquidé. Torrchi à Milan, les frères Jaubert à Anvers, Emmerich à Londres, Sauckel à Zürich : ils ont tous racheté mes parts. Je n’ai plus rien, fors l’argent. Je m’en vais. » Il s’en allait. Où ça ? Aux Etats-Unis. Nous tombâmes vite d’accord et je lui remis les clés de Portland. En échange il me donna celles du Cap d’Ail. Je faisais une bonne affaire. C’est mon grand-père qui avait acheté Portland en 1910 ; de lointains cousins étaient censés entretenir la maison et le jardin. Mais au vrai personne ne s’en inquiétait et par-dessus le marché je ne m’y étais pas rendu depuis des lustres. Paul, en revanche, séjournait dans sa villa au moins quatre fois par an. La vue qu’il m’offrait sur la Méditerranée valait bien les brumes de la Nouvelle-Angleterre. Un palais ensoleillé contre une cabane humide.
Au Havre, il me confia la Bugatti. « Prends-en soin. Fais-la réparer si tu en as le temps, et envoie-moi les factures. En tout cas, tâche de la faire rouler… » Un sourire bref et mécanique. Et il s’en alla.
Je ramenai donc la Bugatti à Versailles. Ce n’était plus qu’un grand vaisseau sale, fiancé avec la rouille et dont les rugissements du moteur s’apparentaient désormais à la plainte d’un Hofner désaccordé. Les plaintes de la mécanique devenaient assourdissantes. Je mis cinq heures pour parcourir deux cents kilomètres. La Bugatti fut remisée dans le garage de la place Hoche, aux côtés de la Citroën C6 de mon grand-père qui n’avait pas roulé depuis vingt ans. Elle y était toujours dix mois plus tard quand je reçus des nouvelles de Paul. Une longue lettre manuscrite. « Ta maison a pris de la valeur. J’ai cru devoir procéder à quelques aménagements, mais en fait j’y vis peu. Je suis à New York le plus souvent. J’ai quelques affaires en cours. » (Sans doute s’apprêtait-il à racheter la General Motors.) « Je me suis lancé dans l’importation de pièces détachées pour voitures anglaises. C’est un vrai marché ici. J’ai aussi des participations dans l’immobilier. Pourquoi ne viendrais-tu pas à New York ? Je suis sûr que tu as besoin de vacances. » Cette dernière phrase, c’était tout à fait lui : je n’avais jamais travaillé de ma vie. Il avait retrouvé un peu de son sens de l’humour.
Cependant c’était la lettre amicale mais brève d’un homme pressé. Sans doute l’avait-il dictée à une quelconque secrétaire, dans un bureau confortable et anonyme de la 5ème avenue. C’était aussi une lettre désincarnée, aride, laconique, qui parlait de tout sauf de ce qui l’intéressait vraiment. En définitive je n’allai pas à New York. Je travaillais à un nouveau livre.
Paul revint en France à peu près au moment de la chute de Diên-Biên-Phu. Il vieillissait plutôt bien et n’avait que peu changé. Il n’était là que pour quelques jours : des contrats à signer, de vieux amis à voir, et puis moi bien sûr. Mes deux derniers romans avaient très bien marché, ce qui m’avait permis de faire réparer (à prix d’or) la Bugatti. Paul voulut la voir, mais ne s’assit pas à son volant, peut-être par superstition. Je lui dis que j’envisageais de vendre Versailles. « Je te le déconseille. C’est une maison de famille. Tu as de la chance d’en avoir une. Si tu la vendais, tu le regretterais toute ta vie. » Cette fois, il était venu en avion. Je l’emmenai au Bourget et regardai s’envoler le Super-Constellation qui l’emmenait, une fois de plus, loin de celle dont il n’avait pas prononcé une seule fois le nom en trois ans.
Durant les quinze jours qu’il passa en France ce printemps-là, Paul ne tenta pas de voir Marie, ni de découvrir ce qu’elle était devenue. Il ne vint pas à Passy. Il ne m’en parla pas non plus. Un jour que nous nous promenions aux Invalides, je risquai une question sur sa vie sentimentale. « Rien de sérieux », dit-il en se forçant à sourire. J’en restai là. Je savais à qui il pensait. 

(à suivre)

 

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Marie ou le printemps intérieur
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Vendredi 15 septembre 2006 5 15 /09 /2006 14:41

Le 11 février 1955, la Renault Frégate de Pierre Lefaucheux dérapa sur une plaque de verglas dans la dérivation de Vitry-le-François. Il fut tué sur le coup. Le 13, à 7 heures du matin, Paul m’appela du Bourget. « Viens me chercher. » Encore mal réveillé, je démarrai la Jaguar et pris la route de l’aérodrome. Il pleuvait. Il était là, son manteau dégoulinant, seul, sans le moindre bagage. Il souriait comme quelqu’un qui aurait joué une bonne plaisanterie au hasard. Il s’installa à ma gauche et contempla le jour gris et pâle qui se levait. « Tu sais pourquoi je suis là ? » Je le savais. C’était folie. Je le lui dis. Il balaya mon objection d’un geste : « Ça fait quatre ans que je suis en sursis. Ça suffit. J’ai besoin d’elle. Le commandant Gildas est mort. Il n’y a plus d’obstacle. » 

 

Je me retins de lui dire ce que je pensais. A quoi bon ? Il le savait déjà. Il n’avait aucune idée de ce qu’elle avait pu faire depuis quatre ans. Elle pouvait être morte, ou mariée, voire (horreur ultime) mère de famille. Peut-être avait-elle quitté la France. Peut-être ne la retrouverait-il jamais. Et puis même s’il la retrouvait, voudrait-elle revoir celui qu’elle avait si paisiblement congédié ? En quatorze heures d’avion Paul avait eu le temps de se poser toutes ces questions. A présent il voulait des réponses. C’était la grande énigme de sa vie. Il avait assez attendu. Plus que tout, à présent il voulait la résoudre. 

 

Je déposai Paul chez Delecroix, sur les Champs-Elysées. Il loua une Mercedes 300S et nous convînmes de nous retrouver chez moi, le soir même à huit heures. 

 

Il arriva à minuit. Il pleuvait toujours. Il était épuisé ;  il n’avait pas dormi depuis deux jours. Il ôta son manteau, s’assit et but trois tasses de café avant d’articuler le moindre mot. « Alors voilà. Madame Löwenstein est morte l’année dernière. L’appartement du square Mignot a été vendu. Personne n’y habitait plus depuis fin 51. L’agence qui s’en occupait a reçu deux jeux de clés par la poste à ce moment-là, sans un mot d’explication. 

 

» J’ai la liste de toutes les personnes présentes ce matin à l’enterrement de Lefaucheux. C’est une source sûre. Marie n’y était pas. Je suis allé à Meudon. La maison a été vendue. Mais j’ai trouvé un vieux type, un jardinier qui s’occupait du domaine à l’époque. Il se souvient très bien de Marie : elle a habité là jusqu’à l’été 53. (Il se servit de nouveau du café.) Elle avait une voiture. Le jardinier avait conservé un jeu de photos. Je les lui ai achetées pour cinq mille francs. J’ai du pot : il y a une épreuve où l’on voit sa voiture. J’ai fait faire un agrandissement. On voit très nettement l’immatriculation. (Il me tendit une grande enveloppe en kraft. Incrédule, je parcourus les tirages. Une maison bourgeoise, une Frégate et une Aronde garées côte à côte. Bien entendu les volets de la maison étaient clos.) La Simca était immatriculée à Orléans. J’ai donné les informations que j’avais à Thibert, au Deuxième Bureau. A quatre heures, j’avais l’adresse. Je suis parti pour Orléans. J’ai trouvé l’appartement de Marie. Elle n’était pas là. J’ai interrogé la concierge. De prime abord elle ne voulait rien dire. Ça m’a encore coûté trois mille francs, mais j’ai eu mon renseignement. Marie est partie pour Trébizonde il y a trois jours. (Il sourit.) J’ai appris d’autres choses. Elle vit seule. Il est vraisemblable qu’elle ne travaille pas. Pas d’amis non plus, pour ce qu’en sait la concierge. Mais elle voyage beaucoup. (Il se renversa dans son fauteuil.) Je pars pour la Turquie demain matin. Je t’appellerai. » 

 

Il alla se coucher. J’étais émerveillé et soucieux. Je retrouvais le Paul ardent et décidé d’avant Marie. Mais il me semblait qu’il se consumait dans la poursuite d’un objectif qui allait peut-être se dérober de nouveau. Et alors, qu’en resterait-il ? Je m’imaginais déjà en partance pour la mer Noire, afin d’en ramener un homme brisé par le chagrin. Je ne savais pas encore que je   le voyais en bonne santé pour la dernière fois. 

 

Deux jours plus tard, le téléphone sonna. C’était lui. « Elle n’est pas là. » Mais sa voix, bien que déformée par la distance, ne laissait apparaître aucune déception. « J’ai des amis ici. » (Où n’en avait-il pas ?) « Ils se sont renseignés. Elle n’est pas restée longtemps. Je ne sais pas ce qu’elle a fait. Mais elle est repartie hier ! Seulement, maintenant, je ne lâcherai plus la piste. » Où était-elle ? « Elle a pris l’avion pour Londres. C’est parfait. Je n’y suis pas allé depuis des années. Je m’envole dans vingt minutes. » Il était fiévreux, rieur, sûr de lui. Je n’attendis pas longtemps. Il m’appela le lendemain à six heures du soir. « Je suis à Portsmouth. Elle a pris la malle-poste ce matin pour Roscoff ! Elle ne m’échappera pas. J’ai loué une voiture ici. Peux-tu télégraphier à Dumas ? Tu t’en souviens ? C’est un vieux copain. Il habite à Carantec, en face de la capitainerie. Demande-lui de la suivre et de m’y retrouver demain. Il sait à quoi elle ressemble. » 

 

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C’est à l’hôpital de Brest que je rencontrai Marie pour la première fois. Elle regardait la pluie de février dégouliner sur les vitres crasseuses d’une salle d’attente. Manifestement, elle savait qui j’étais. Elle se tenait très droit, ainsi que je l’ai toujours connue par la suite. En quelques mots, elle me raconta l’accident. Un refus de priorité sur la Nationale. Paul roulait très vite. Son Alvis avait mordu sur le bas-côté et s’était écrasée sur un talus. On ne savait pas s’il survivrait. Je regardais le profil obstiné et ravissant de Marie. D’une certaine manière la tragédie nous rapprochait. Mais comment avait-elle appris l’accident ? Savait-elle que Paul était lancé à sa poursuite ? Qu’il avait traversé la moitié du monde pour la retrouver ? Je ne la questionnai pas. Il me paraissait incongru de troubler le mystère qui émanait de cette femme endeuillée pour un autre que l’homme disloqué qui gisait, tout proche, dans une chambre humide, et autour duquel gravitaient des silhouettes silencieuses et affairées, qui égrenaient à mi-voix des pronostics possiblement définitifs. Pourtant c’était pour elle, pour ces yeux sombres, pour cette voix de velours que mon ami s’était gravement blessé. Je comprenais. Nous nous tenions à quelques centimètres l’un de l’autre. Elle ne me regardait pas. On voyait qu’elle avait pleuré un peu, mais aucun maquillage n’était là pour barbouiller ces traits irréguliers et somptueux dont la douleur ne parvenait pas à ternir l’éclat.  

Somme toute, Paul avait raison : Marie était fondamentalement différente. A l’époque l’expression n’avait pas encore vu le jour, mais dans les années 70 on eût dit qu’elle était dérangeante. Marie était fière, très consciente d’elle-même et — sans doute — extrêmement intelligente. Elle portait un tailleur gris perle admirablement coupé et des souliers de cuir noir, des boucles d’oreille en or blanc, très simples, et un grand sac en maroquin noir. Il était visible qu’elle souffrait, mais je n’aurais su dire au bénéfice de qui. 

 

Paul survécut. En mai, il sortit de l’hôpital. Il avait perdu vingt kilos et vieilli de dix ans. L’ambulance nous emmena tous les trois au Cap d’Ail. Tous les trois parce que, vous vous en doutiez, Marie était du voyage. Elle était venue jour après jour au chevet de Paul, sans rien expliquer de plus. Elle ne disait pas grand-chose, mais elle était là. Elle suivait ses humbles progrès et savait sourire quand il le fallait pour l’encourager malgré la cruauté d’une rééducation superflue. Il la dévorait des yeux. Il ne tenait debout, si l’on ose dire, que grâce à elle. Elle avait pris une chambre à Brest, ne semblait pas malheureuse. Pendant cinq mois, j’allai et vins entre Versailles et le Finistère. Paul me parlait de ses nouveaux projets, qui sonnaient comme des obligations : partir dans le sud, liquider ses affaires en Amérique, se retirer du monde, ne plus conduire. Evidemment il souffrait de tout cela, mais une sérénité nouvelle s’était emparée de lui : il en parlait comme s’il avait le choix. 

 

C’est Marie qui annonça à Paul qu’il ne marcherait plus jamais. Il le savait avant de quitter la Bretagne pour toujours. La Bretagne , c’est-à-dire l’endroit où sa vie avait basculé : il y avait retrouvé Marie mais perdu ses jambes. Elle m’affirma qu’elle ne le quitterait plus. Avec un certain ressentiment devant ce gâchis je lui demandai combien de temps il faudrait pour qu’elle se lasse de pousser son fauteuil. Elle comprit mon scepticisme. Mais comme d’habitude, elle ne m’expliqua rien. Elle se contenta de m’assurer de son dévouement en me fixant avec conviction et peut-être un peu d’ennui. Je les laissai donc dans la villa du Cap. Paul passait des heures à regarder la mer et le ciel se confondre. Il jouissait de ce qu’il appelait, en plissant les yeux, son printemps intérieur. Avant que je ne parte, il voulut me voir en particulier. Il arborait le sourire lumineux mais fourbu qui venait de très loin et qui était tout ce qui restait de son ancienne insouciance. « Tu dois te poser des questions. C’est normal. Il n’y a pas grand-chose à dire. Ne te tracasse pas pour moi. Malgré ce que tu peux penser, je suis en de bonnes mains. Elle ne s’en ira pas. Enfin, si elle s’en va, elle te préviendra suffisamment à l’avance pour te laisser le temps de me trouver une autre infirmière ! » (Il rit.) « Mais je ne pense pas qu’elle partira. En quelque sorte nous allons vieillir ensemble. Je ne suis plus capable de faire grand-chose. C’est peut-être ce qui la retient, d’ailleurs. Ça doit la rassurer. Je suis en son pouvoir. Sans elle, je ne pourrais pas supporter cette vie et elle le sait. Elle a besoin que j’aie besoin d’elle. Autrefois, elle me soupçonnait d’avoir envie d’elle et c’est tout. Maintenant, chaque matin, elle a sous les yeux la preuve de ma dépendance. Je n’ai que ça pour la retenir. J’espère que ça suffira. » 

 

Au début de 1963, Paul tomba malade. Une pneumonie, avec de multiples complications. Il demeura alité longtemps. Son corps meurtri et diminué résistait mal aux virus. Il ne s’en remit jamais tout à fait. Mais Marie le soignait. Elle-même semblait décliner doucement à l’ombre de Paul, qui se transformait progressivement en un délicieux vieillard prématuré mais grabataire.

En octobre 1969, Paul fit avec nous sa dernière promenade sur la plage. Il était très faible. Marie ne m’avait pas laissé manœuvrer son fauteuil. Elle avait ajusté la couverture sur les genoux du malade avec une espèce de tendresse pensive. A la demande de son propriétaire, j’avais ramené la Bugatti par la route (en vérité, les cent derniers kilomètres avaient été accomplis sur une dépanneuse, mais Paul ne le sut jamais). Marie et Paul contemplèrent longtemps la carrosserie luisante qui avait abrité leurs premiers tête-à-tête, une éternité auparavant. Ils demeurèrent silencieux, ne versèrent pas une larme. Elle étreignit un peu plus fort l’épaule décharnée de son compagnon ; il cilla légèrement et s’autorisa un demi-sourire. Même avec un pied dans la tombe, Paul savait encore s’amuser des farces du destin vicieux et sarcastique qui avait été le sien.

Un peu plus tard, Marie s’éclipsa pour une heure ou deux. Paul m’attendait sous la véranda. « J’aurai soixante ans l’année prochaine. Au fond, je n’ai pas à me plaindre. Même maintenant, je ne m’ennuie pas. J’ai Marie, et assez de souvenirs pour passer le temps. Et toi ? » Mes livres se vendaient toujours correctement. J’avais quitté Paris au profit d’une ancienne abbaye en Bourgogne. Ainsi la route était-elle un peu plus courte jusqu’au Cap.

Paul n’avait pas de secret à me confier. Son testament intellectuel se résumait à peu de choses et ça lui convenait parfaitement. Il ne laissait rien derrière lui. Pour ce qu’il en savait, pas d’enfant. Sa succession matérielle, quant à elle, était réglée depuis longtemps. Et Marie ? « Elle fera ce qu’elle voudra. J’aimerais qu’elle reste ici. Elle pourra y cultiver ma mémoire. » (Je  voulus protester.) « Ne dis rien. Je ne suis pas encore gâteux. Je sais ce qu’il en est. J’en ai au maximum pour deux ans, trois tout au plus. Je m’affaiblis sans cesse. Tu n’auras bientôt plus besoin de venir traîner tes guêtres sur la Côte. » Paul larguait les amarres et en parlait en affectant l’impassibilité. Je savais pourtant à quels tumultes intérieurs il avait été soumis, et à quel point il avait souffert.  

______________________

 

Paul mourut le 12 juillet 1972. Le 14, dans la lueur des feux d’artifice, Marie et moi dispersâmes ses cendres au bord de l’eau. Je regardai s’envoler la poussière dans le vent du soir, cette trace imperceptible qui avait eu le bonheur d’exister. Et Marie. Quelques jours avant de sombrer dans le coma, Paul m’avait écrit une lettre. « Je vais bientôt m’absenter. Je te confie la Bugatti. En revanche, je ne te confie pas Marie. Tu comprends pourquoi : elle saura très bien veiller sur elle-même. Elle hérite du reste. Elle mérite de ne pas avoir à travailler. Elle pourra courir le monde si ça lui chante. Toutefois je lui ai écrit qu’elle pourrait t’appeler si un jour elle en avait besoin. C’est curieux comme la vie tient à peu de choses. Pendant très longtemps, un seul regard de sa part me permettait de tenir un jour de plus. Apparemment, ça ne suffit plus… Je suis las et je déraisonne, le dénouement n’est plus très loin, mais j’aurai bien vécu, n’est-ce pas ? J’ai fait tout ce que je voulais faire, j’ai eu tout ce que je voulais avoir. Et Marie est venue, comme pour couronner le tout. Le tableau d’ensemble n’est pas mal.

» C’est drôle : les deux hommes de sa vie ont fracassé leur trajectoire la même année dans un accident de voiture : j’ai juste été plus adroit que l’autre et j’ai tenu le choc. Regarde-la. Regarde ses mains : des mains faites pour jouer du piano et caresser la vie. Quarante-trois ans. Toujours belle, un peu fragile aussi avec ce souffle court à cause de son poumon abîmé. Elle était avec lui quand c’est arrivé. Je te l’ai raconté, je crois. Quand elle poussait mon fauteuil sur la plage, elle peinait parfois. Sa respiration changeait. Alors je savais qu’elle pensait à Lefaucheux, son corps puissant broyé sous la voiture, son sang mélangé à la neige boueuse… Marie a coloré pour moi la plus belle étape de ma vie. Elle a tout supporté pendant dix-sept ans. Ça n’a pas été facile pour elle. Elle a bousillé ses dernières belles années pour un infirme qu’elle avait confusément aimé pendant quelques mois. Pourquoi a-t-elle fait ça ? Je n’en ai pas la moindre idée. Fais comme moi : respecte ses secrets. Ne lui demande rien. Elle cachera ses blessures. Elle a quelques amis sûrs et des tanières clandestines où elle pourra toujours se réfugier si besoin est.

» Ne m’oublie pas trop vite. Tu te souviens d’Abbeville ? Ce qu’on a appelé ensuite la bataille de la Somme. Une de plus. Tous les copains écrabouillés par les bombes. Nous étions parmi les quelques survivants. Et un peu avant, quand nous prenions mon Amilcar pour aller courir la gueuse porte de Champerret… J’emmènerai un peu de toi dans mes bagages. Et maintenant tu seras tout seul à porter cela en toi, nos espoirs, nos morts, nos aventures et nos rêves. Tâche de durer encore un peu. Ecris quelques bons livres. Envoie-les à Marie. Elle aime les livres : elle a passé presque autant de temps dans ma bibliothèque que dans mon lit. Je ne sais pas si je dois en rire. De toute façon, ça n’a plus d’importance. Je t’embrasse. » 

______________________

  

Marie vit toujours au Cap d’Ail. Je crois qu’elle en a bougé trois ou quatre fois en vingt-neuf ans. Je la vois de temps en temps. Elle fréquente discrètement un diamantaire américain et septuagénaire qui a une maison à Antibes et qui, paraît-il, la comprend. Heureux veinard.

Quant à moi, quelquefois je sors la Bugatti. Au fait, je ne vous en ai pas dit grand-chose. C’est un coupé 57 Ventoux. Paul l’avait achetée en 1936 à son premier propriétaire. Je pense qu’un jour ou l’autre elle retournera dans le garage du Cap d’Ail. Après tout, ce n’est qu’un emprunt. Mais je crois que je conserverai la photo que j’ai trouvée dans le vide-poches. On y voit Paul et Marie à Lausanne, il y a cinquante ans, assis sur le capot. Ils sourient au photographe. Ils se tiennent la main. Pour une seconde, l’éclat de leur jeunesse éclipsait tout, leurs propres doutes, le passé et l’avenir. Finalement ils se sont beaucoup aimés à leur manière. Paul s’était souvent demandé ce qui se serait passé s’il n’avait eu cet accident. « Serait-elle revenue ? Est-ce que ça aurait duré ? » D’une certaine façon, il était heureux d’avoir fini en morceaux, même s’il a disparu avant d’avoir pu résoudre l’énigme que lui posait son oxygène personnel, je veux dire Marie, son sourire sibyllin, ses genoux ronds et son amour du silence, Marie regardant la mer qui contient désormais les restes d’un très vieil espoir, Marie assise toute seule dans les pièces inondées de soleil, Marie et ses albums de photos, Marie et sa vieillesse tranquille, Marie et son tombereau de secrets.  

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Par Nicolas Fourny - Publié dans : Marie ou le printemps intérieur
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Mercredi 25 février 2009 3 25 /02 /2009 17:33

J’ai écrit Poésie de l’indifférence pour me libérer d’un visage, qui m’a hanté pendant quinze ans avant de devenir celui d’Aude ; Le nombril de Marine au-dessus des fougères avec l’inquiétante sensation de ne pouvoir faire mieux ; et Marie ou le printemps intérieur avec une espèce de mélancolie souriante que, je crois, on retrouve en la lisant.

 

Marie…, c’est une histoire qui a fait irruption en moi, un matin d’il y a huit ans. Je m’en souviens très bien ; je m’étais couché avec l’idée vague d’une histoire d’amour qui aurait mal tourné, vers 1950. C’était ma période Stéphane Denis, Sisters, Vous trouvez que je suis trop grande ?, Le cœur net, etc. J’aimais ― j’aime toujours ― cette écriture rapide, élégante, ironique, terriblement française. De plus j’avais revu Vertigo peu de temps auparavant, et Kim Novak, ses tailleurs gris, ses jupes étroites, ses hanches italiennes, avait allumé de petits incendies dans les banlieues de mon imaginaire, feux obstinés dont les jours suivants n’étaient pas venus à bout. J’y étais donc allé voir de plus près pour en revenir avec Marie sous le bras.

 

Il y a quelque chose de très spécial dans le fait de sentir une histoire palpiter en soi ― je veux dire une histoire complète, entière, de son début à sa fin, de la première à la dernière phrase. Je me suis réveillé vers quatre heures du matin, avec en moi cette première et cette dernière phrase, comme brûlant d’une impérieuse urgence, devant laquelle tout devait céder ; terreur de tout oublier. J’ai écrit le synopsis en quelques minutes, et je l’ai tapé un peu plus tard dans la matinée du même jour, en deux heures, sans m’arrêter une seule fois, ce qui est extrêmement rare chez moi.

 

C’est ce texte, jamais retouché depuis, que j’ai confié il y a quelques jours à quelqu’un dont l’opinion compte beaucoup pour moi ; dans la conversation, je ne sais plus comment ni pourquoi, nous en étions venus à évoquer cette histoire, un peu ancienne déjà, ce qui m’a donné l’occasion de la relire pour la première fois depuis plusieurs années. Se relire soi-même, c’est un exercice à la fois narcissique et délicat. Il faut le faire comme on le ferait pour quelqu’un d’autre, en s’efforçant de prendre la distance qui convient, ni trop près, ni trop loin. Surtout, se méfier de sa propre complaisance, comme d’ailleurs de sa lucidité qui n’est souvent que le symptôme d’un regard vieillissant posé sur des péripéties encore fraîches.

 

Donner un texte à lire à une personne en particulier, c’est une démarche singulière, en quelque sorte l’exact inverse d’une publication. On ne jette pas une histoire au hasard du monde, à des légions d’anonymes (j’écris légions car je suis un incorrigible optimiste) ; bien au contraire, on la donne, on la livre, on l’offre à un regard, une sensibilité, et même une âme, et ce faisant c’est un peu de soi-même que l’on apporte entre les lignes ; puisque, bien sûr, on met toujours une part de soi-même dans une histoire. Cela apparaît de façon plus ou moins éclatante, plus ou moins codée, selon ce que l’auteur a voulu ― ou pu ― laisser filer de ses propres peurs, désirs, illusions, rêveries, souvenirs, désenchantements, joies et peines.

 

Est-ce que Paul me ressemble ? En partie, oui, je suppose ― j’ai relu toute l’histoire, à plusieurs reprises, à l’aune de cette question (au préalable gentiment réglée par une future lectrice). Je le suppose parce que je l’aime beaucoup. Paul appartient à la catégorie des Egoïstes Attachants. Attachants, parce que leur égoïsme ne s’exerce pas à leur seul bénéfice, mais aussi pour tous ceux qu’ils aiment. Dans la course effrénée qu’il livre contre le destin et que, bien entendu, il va perdre, Paul peut apparaître soit comme un romantique qui avance masqué, en quête d’un absolu qui se dérobe ; soit ― plus vulgairement ― comme un amant compulsif, moins obsédé par Marie elle-même que par la résolution de l’énigme que sa fuite lui impose. Et sans doute est-il à la fois l’un et l’autre, comprenant avec brutalité que l’amour, le vrai, peut justifier une vie ― et que l’on puisse s’y consumer.

 

Si la valeur d’un amour se mesure à ce que l’on sacrifierait pour lui, on ne peut cependant pas dire qu’au départ Paul soit habité par l’esprit de sacrifice. C’est un jouisseur, un viveur, qui a su prendre de la vie ce qu’elle avait de meilleur à offrir, tout le contraire d’un homme prêt à tout risquer, et donc à tout abandonner, pour une femme aimée jusqu’au désespoir, jusqu’au-delà de lui-même, et dont le narrateur finira par convenir que, oui, elle en valait la peine.

 

Cette histoire ne vient pas de n’importe où. J’ai longtemps été fasciné par les écrivains capables de parler avec légèreté et désinvolture des plus noirs tourments qu’une âme sensible peut traverser. L’ironie fondamentale de Paul, le regard dépourvu d’apitoiement sur lui-même qu’il porte sur sa propre vie, son refus de considérer ce qui lui arrive comme une tragédie, tout cela participe de la même ambition.

 

Paul est ravagé quand Marie le quitte ; il est alors bien plus atteint que lorsqu’il devient infirme. D’un côté, l’inextinguible souffrance issue d’une rupture qui le révulse ; de l’autre, cette simple phrase devant la perspective d’une existence que la plupart des gens, à sa place, auraient considérée comme perdue : j’ai eu de la chance.

 

De la chance, puisqu’il a réussi à survivre ; de la chance, parce qu’à la sortie de l’hôpital, Marie l’attendait ; de la chance parce qu’il sait que, peut-être plus par devoir que par réelle envie, elle ne le quittera plus durant les années assourdies qu’il lui reste à accomplir (j’emprunte cette formule à Paul Guimard, qui lui-même la tenait du Baudelaire d’Antoine Blondin, et qui figure en épigraphe des Choses de la vie). Marie est devenue la bissectrice de sa vie, son point d’équilibre, sa raison d’exister, d’ouvrir les yeux chaque matin, de respirer, de voir se succéder les semaines et les années ; qu’elle apparaisse et le reste s’efface, souvenirs, angoisses, meurtrissures du corps et de l’âme, nostalgies souterraines… C’est Marie, sa paix intime, son printemps intérieur (évidemment, c’est à Paul que revient la paternité du titre).

 

En la relisant, je me suis rappelé le plaisir que j’ai pris en écrivant cette histoire ; c’est un texte que je n’ai jamais proposé à un quelconque éditeur, mais qu’en revanche j’ai aimé partager avec mes amis, et dont j’ai la faiblesse de considérer qu’il a plutôt bien vieilli.

 

 

25 février 2009

Badenweiler, Allemagne

 

 

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