La mort au mois de janvier

Jeudi 12 octobre 2006 4 12 /10 /2006 13:06

La mort au mois de janvier

 

 

 

 

Je savais que c’était une lettre d’Alain. J’avais reconnu son écriture sur l’enveloppe, le timbre atypique, la minceur du pli qui annonçait la brièveté du propos. Une lettre postée la veille, boulevard Garibaldi. Je l’ai ouverte sans hâte et sans plaisir en m’installant au volant. C’était bref et sans fioritures (Alain rangeait dans la catégorie des fioritures toutes les lettres dépassant vingt lignes). Il était en Norvège. Il donnait des conférences. Il n’avait rien d’autre à faire. Il s’ennuyait un peu, comme d’habitude. Il avait demandé à Patricia d’expédier son courrier depuis Paris. Il faisait toujours comme ça. Il partait à Glasgow, il partait à Trieste ou à San Bernardino et je recevais des cartes postales de Clermont-Ferrand ou de Francfort. Sa secrétaire me les envoyait, comme elle devait en envoyer des dizaines d’autres. Elle choisissait les timbres. C’était la tradition. Il ne fallait pas poser de questions. Alain n’aimait pas les questions. Il aimait les voyages, les trains, les bateaux, la Sardaigne , les nomenclatures compliquées, Julien Gracq et les manteaux en cachemire.

 

Il n’avait pas grand-chose à dire. Il dépensait de l’argent. Il avait changé d’hôtel. Il revenait dans trois, quatre jours. Il s’arrêterait à Bruxelles chez son éditeur. Il me verrait vendredi. Tiens, il avait croisé Jérôme à l’aéroport. Jérôme devait déjà être rentré. Jérôme avait des problèmes. Est-ce que je pouvais faire quelque chose, passer le voir, lui remonter le moral ? Je n’aurais peut-être pas le temps. En fait si, j’avais tout mon temps, malheureusement, mais Alain ne pouvait pas le savoir. Personne ne le savait, d’ailleurs, c’était trop récent, c’était trop frais et ce matin je remontais pour la première fois dans le coupé depuis que c’était arrivé. J’étais sur l’autoroute de l’Ouest, j’étais seul à bord : une Mercedes à peu près vide, une vie qui ne valait guère mieux. J’allais à Orvilliers. Plus personne ne va à Orvilliers. C’est à peine un village, un lieu de passage. Certainement, vous ne vous en souvenez pas. C’est normal.

 

A Orvilliers, il y avait deux choses qui comptaient pour moi : la maison de Bénédicte et la tombe de Pompidou. Pour la maison, j’avais la clé. Je n’avais plus rien d’autre, d’ailleurs, depuis peu je faisais partie des gens qui n’avaient plus rien. Mais j’avais la clé, je partais pour Orvilliers, j’allais pénétrer dans cette maison, y prendre des livres, un ou deux cadres au mur, des lettres. Tout ce qui était à moi. Mais j’allais respirer son parfum, l’odeur des cheveux de  Bénédicte répandue dans cette maison, dans les meubles, les chambres, la cuisine, descendant des plafonds, montant du plancher, cette odeur, ce silence. Le silence de Bénédicte. L’éternité.

 

Elle n’était pas là, comme de juste. Elle ne pouvait pas y être mais je ne parvenais pas à m’interdire de l’espérer. Elle n’était pas là. Il y avait sa voiture dans la cour, son agenda sur la table, un pantalon sur son lit, je crois que c’était le pantalon de velours noir qu’elle portait en quittant l’avenue Georges-Mandel. Je n’ai pas vérifié. La porte de sa chambre était ouverte. Je  suis entré. Juste après, j’avais vu sa Rover qui partait vers la Muette. Elle était pressée, ça se voyait, je l’aurais été aussi à sa place. S’en aller, c’était l’urgence. Tout laisser là, moi y compris. Surtout moi. Elle n’aurait jamais mis les pieds dans ce quartier sans moi. L’avenue Georges-Mandel, la rive droite, le Monoprix ouvert jusqu’à dix heures, les vieilles dames. Ce n’était pas son univers, elle n’aimait rien de tout cela, les rues désertes, les librairies, les gens qu’on y croisait.

 

A Orvilliers, je me suis assis dans le salon. Je comprenais vaguement que c’était pour la dernière fois. Il faisait beau, c’était le début de 1982, Bénédicte venait de me quitter. J’attendais peut-être que la porte s’ouvre, qu’elle soit là, qu’elle me parle. Mais la porte ne s’ouvrirait plus tant que je serais assis là. Je ne pouvais pas rester longtemps, j’étais un étranger, je passais. Je n’étais pas censé m’arrêter plus que nécessaire. Je l’aimais. Je pensais à elle et aux explications qu’il allait falloir trouver. Je pensais à vendredi, je pensais à Alain, à sa morgue, à son sourire distrait. Bénédicte était en route, je ne savais pas pour où, officiellement je n’avais pas besoin de le savoir.

 

 

Jérôme n’allait pas bien. Il ouvrit au troisième coup de sonnette. Il savait pourquoi j’étais là. Il avait des choses à me dire. A propos d’Alain. Il me fit asseoir. Il ne l’avait pas vu une seule fois à Oslo. Il était là par hasard. Non, il n’avait pas assisté aux conférences, il les connaissait toutes par cœur, sauf celle sur Heidegger, c’était une nouveauté, mais de toute façon elle n’était pas au programme. Il travaillait avec Alain depuis quelque chose comme quinze ans, je crois qu’ils s’étaient connus vers 1966. Parfois ils s’engueulaient un peu, peut-être pour passer le temps. Ils ne se parlaient plus pendant un trimestre ou deux puis ça revenait, un peu comme la saison. Ça passait. Jérôme courait le monde pour Alain, il était toujours à la poursuite de quelque chose, un manuscrit, un numéro de Life, un jeu de voiles neuves, des souliers. Il savait où chercher. Il était difficile d’être Jérôme, il était érudit, pas très beau, malheureux la plupart du temps. C’était mal vu à l’époque. La fragilité n’était pas à la mode.

 

Jérôme me parlait. Il se perdait dans un mystère qui n’existait pas. Il brandissait une lettre. Il l’avait achetée chez Sotheby’s quatre semaines auparavant. C’était une lettre de Rita Hayworth. Il l’avait eue pour rien. Pour Alain. Alain était amoureux de Rita Hayworth depuis l’année de ses dix-sept ans. Le fonds Hayworth représentait une bonne part de ce à quoi il tenait. Il l’entretenait, il y pensait, il ne l’oubliait jamais. Le fonds Hayworth passait avant moi, avant Laurence, avant Jérôme, peut-être même avant ses propres livres. Deux mille dollars pour une lettre. Jérôme ne comprenait pas. Il lui avait laissé un message à son bureau, rue de Seine. Il avait appelé chez lui. Il était passé à son appartement. Il avait appelé des hôtels, des écrivains, des restaurants, des commissaires-priseurs, des banquiers. Personne n’avait vu Alain. Il n’avait pas répondu. Avais-je une idée ? Fallait-il en avoir ? Mais non, il ne fallait pas. Alain n’était plus là. C’était simple, donc c’était compliqué parce que Jérôme était compliqué, Jérôme qui avait fouillé la rue de Seine, qui me disait les meubles impeccables, les costumes à l’abri, un peu froissés, le garage vide, les bureaux d’Alain — deux secrétaires, un assistant qui prenait les appels, et naturellement personne ne savait rien. Ils ne savaient jamais grand-chose. Ils travaillaient beaucoup, ils relisaient les textes, ils réservaient des billets d’avion, des places de théâtre, ils achetaient les journaux, ils triaient le courrier. L’adresse était assez connue à l’époque, c’était un lieu singulier et redoutable qui paraissait toujours à deux doigts de basculer dans le mythe. Alain voyageait ; l’intendance suivait, l’intendance était sans surprise, c’était ce qu’il fallait. De l’argent, une logistique efficace, la pertinence du secret. Alain croyait au secret et à l’intuition. Nous avions appris qu’il était naturel de ne pas savoir. Mais Rita Hayworth, enfin, non, cela ce n’était pas normal, j’étais d’accord avec Jérôme, il se passait quelque chose. Jérôme tournait en rond, il devenait inquiet, et moi aussi par ricochet. Nous communiions dans l’inquiétude et pourquoi pas dans l’anxiété, tant qu’on y était. Il fallait faire quelque chose. Alors, Laurence. Trouver Laurence, lui parler. C’était facile à dire. Laurence était là par épisodes. Vous ne la voyiez pas pendant des mois, puis un jour vous passiez à l’improviste pour la trouver assise dans l’un de ces canapés en shantung bleu qu’Alain aimait tant, comme si elle n’en avait jamais bougé, comme si ç’avait toujours été sa place, installée là, un roman à la main, paisible, indispensable, silencieuse. Laurence et ses éclipses. Elle ne vivait pas là, elle avait un studio à Vincennes, elle était assez jeune, enfin plus que nous, vous voyez ce que je veux dire, elle aimait Alain, elle faisait partie de nos vies, c’était une sorte de courant d’air auquel on pensait avec plaisir. Un courant d’air dont nous avions subitement besoin. Laurence, c’étaient un climat, des habitudes, des bruits discrets, des lainages, quelques beaux souvenirs et maintenant c’était la seule source de renseignements qui nous restait.

 

Nous partions pour Vincennes dans la voiture de Jérôme. Il y avait de la circulation. L’Alfetta de Jérôme n’avançait pas. Des problèmes de carburation, je crois, il ne l’utilisait qu’en ville. Les moteurs italiens — à l’époque cela voulait encore dire quelque chose — et les déplacements urbains entretenaient des rapports difficiles. J’avais le plan de Vincennes sur les genoux. Un immeuble pimpant, huit étages, Laurence habitait au sixième. Elle n’avait pas le téléphone, elle était sortie, nous résolûmes de l’attendre. Jérôme fumait. Je lisais le journal. Le soir s’annonçait, Jérôme appela la rue de Seine. Non, ils ne l’avaient pas vue. Ils n’avaient vu personne. Le mystère, misérable, inconsistant, n’en finissait pas moins par s’épaissir.

 

 

Je suis allé chez Brentano’s pour rester dans les pas de Bénédicte, ils lui gardaient toujours un exemplaire d’Interiors, j’avais l’habitude d’y aller le vendredi. Le vendredi, c’était une bonne journée pour acheter des livres, les journaux de la fin de semaine, Match, le Point qui à l’époque avait déjà cessé de paraître le lundi. Tout cela est si loin, vous voyez. Je me rappelle très bien la scène : un type entre deux âges qui marchait dans la rue, des journaux à la main, et qui scrutait les autobus à la recherche d’un visage absent. C’était une saison de dévaluation et je me sentais bien dedans. J’étais comme dépecé de l’intérieur. Je songeais à la Norvège , à Bénédicte qui était occupée ailleurs, à l’année 58 où rien de tout cela ne serait arrivé. En 58, je venais de rencontrer Alain, l’argent, les énigmes, les déceptions amoureuses, la souffrance et les emmerdements étaient encore assez loin devant nous. C’était la guerre. Il me semblait alors que ça n’avait jamais cessé de l’être. Entre nous, des contradictions, une ou deux rixes, des décapotables d’occasion, des costumes de confection, puis surtout l’amour de la province ; une province de châteaux délabrés, de nationales désertes, de vitesse, de liberté. La démocratie a tué tout cela comme elle a, à peu de choses près, tué le plaisir. Nous avions emmené jusque-là le souvenir de cette séquence. Oui, c’était une séquence, les séquences sont faites pour s’ouvrir et se refermer sans prévenir. Nous évoluions à l’aise parmi les fantômes. Nous aimions vieillir, sans doute. Il y avait le prestige, la mémoire, l’affaire de l’Observatoire, nos mères mortes ensemble, le France, la Vème République , un ou deux prix Goncourt. Nous nous éloignâmes assez vite de tout cela. Nous prenions de l’importance. Nous eûmes des soucis. Ils tombèrent à pic. Les choses sérieuses arrivaient.

 

Laurence, par exemple, c’était sérieux. Alain avait traversé le milieu des années soixante-dix sans heurts et à la sortie elle se trouvait là. Elle avait ouvert les fenêtres. Ça devait durer ; ça durait. Elle n’avait rien lu de lui. Elle travaillait dans un laboratoire pharmaceutique. Elle s’ennuyait raisonnablement. C’était au mariage de Jérôme, c’était en Normandie, assez loin de la mer, ils s’étaient connus là, en plein hiver, un peu avant la législative partielle qu’Alain allait perdre. On les avait revus. On prenait des habitudes. Laurence venait rue de Seine. Elle se tenait là, debout, assise, lisant un peu, rêveuse, disponible. Elle avait quitté son travail. Elle avait de la densité et une forte capacité d’indifférence. Elle vivait pour Alain, ne s’en cachait pas, ça convenait à tout le monde, en partie parce qu’elle nous servait d’interprète. Elle commençait de lui traduire le monde dans ces années-là, elle lui expliquait les choses, les entourages, les nécessités, le malheur des autres. Elle caressait ses cicatrices dans le sens qu’il fallait. Elle avait besoin de lui, il aimait cela. Elle le protégeait. Elle filtrait les importuns. Ce qu’ils avaient à dire ne lui parvenait que sous la forme qu’elle avait choisie. Il y gagnait du temps, de la patience, il publiait davantage.

 

Laurence avait du style et des compétences. Elle savait comment s’y prendre, sans avoir l’air d’y toucher. Elle s’occupa de son redressement fiscal, elle lui trouva un avocat pour cette affaire de plagiat qui l’occupa une bonne partie de l’automne 1979. Ils passaient l’été à Fouesnant, dans une maison, toujours la même, qu’ils louaient pour la saison. Laurence se baignait, Alain écrivait, nous passions de temps en temps, avec Bénédicte, avec Jérôme, ou seuls, à l’occasion, par hasard. Il faut le reconnaître, le hasard nous a beaucoup servi. Nous arpentions la plage. Nous avions le temps, la pluie, le bruit du vent. Tout le monde était sur la Côte. Laurence , Alain, ça leur allait bien. La solitude leur convenait. Ils faisaient du bateau. Ils ne croisaient personne.

 

L’année du divorce de Jérôme, Alain le fit venir à Fouesnant. On était début juin. Ou peut-être en juillet. Jérôme était très digne. Il aurait bien voulu rester tout seul, il avait pris un billet pour l’Ecosse, quelque chose comme une randonnée dans les Brecon. L’été s’attarda longtemps. Alain repartit le premier, il venait de publier Le dernier moi, il allait y avoir des interviews, des portraits, des émissions de radio. Il laissa les clés de la maison à Jérôme et un mois d’avance pour la location. Jérôme refusa. Alain laissa Laurence aussi, ou bien elle eut envie de rester, je ne sais plus. Elle y passa l’hiver. Voilà, c’était Laurence, d’une manière ou d’une autre elle revenait toujours de quelque part.

 

Il me semblait que beaucoup de choses étaient sur le point de s’arrêter. Les repères s’effondraient avec une détestable constance. Ils faisaient place aux doutes, à la fuite, à la poussière, aux bibliothèques inutiles. Tout un monde de connivences et de chaleur venait de se retirer. J’avais cessé d’être ce qui comptait. Je ne voulais rien savoir de cette fêlure qui se dissimulait au coin de la rue et qui menaçait de m’écraser. Je n’avais plus de sens. La vérité s’essoufflait au profit d’une autre et c’est toujours comme cela, j’avais eu tort de l’oublier, ce confort avait été le mien, à présent il s’enfuyait, il me glissait entre les doigts.

 

 

Laurence appela le lundi, très tôt, d’une voix blanche et cassée. Une voix faite pour le nord des choses, une voix qui luttait contre le froid et la vitesse des événements. Laurence se préparait déjà. Elle arrivait. Je savais où la retrouver. Elle avait tout compris, je l’ai vu dès qu’elle est descendue du 62. Le malheur change, elle avait décidé de s’immerger dedans sans attendre pour voir. Dans son cas il avait visé juste. Cela se voyait jusque dans la grâce, désormais la si triste grâce qui sortait d’elle pour se mêler au monde indifférent et grossier. Le malheur se coulait en elle avec l’aisance un peu trouble des vieux habitués. L’envergure sinistre et tendre de ces moments-là. Nous étions isolés dans la rue, contournés par n’importe qui, les bras ballants. Bien sûr, nous ne pouvions pas rester là, dans l’insupportable microcosme des gens qui partaient travailler sans nous voir. En la regardant, pâle, circonspecte, furtive, j’ai cessé de penser à Bénédicte, un moment, une minute, ou un peu moins. Il y avait quelqu’un de plus, il y avait quelqu’un de moins, elle n’était pas intacte, elle savait ce qu’il en était. Elle était pressée de savoir. Elle perdait pied. L’impatience prenait le pouvoir. Elle traquait les césures de nos vies, rien que pour pouvoir appuyer dessus. Nous n’avions plus de prise sur rien. Il y avait des strates dans le doute, dans ce dépeuplement de nous-mêmes et dans les ennuis qui approchaient. Partout l’oubli, partout le cauchemar. Nous n’avions plus nulle part où nous cacher en attendant que ça passe. Ça ne devait plus jamais passer.

 

Alain était parti seul. Non, pas à Roissy, il avait choisi de partir en voiture. Laurence en était sûre. Il préférait la route, ses providences, la liberté qu’elle offrait. D’ailleurs j’avais bien vu le garage vide, comme si cela prouvait quelque chose. Jérôme aussi l’avait vu. Bien. Nous avions donc tous vu le garage vide rue de Seine, nous avions vérifié, sa voiture n’y était plus. Il ne fallait pas compter sur autre chose. Une Lancia bleu marine, rien de remarquable, de la discrétion, et pas de cuir surtout, n’est-ce pas, l’alcantara est tellement moins chaud l’été. Alain roulait beaucoup l’été, et même il roulait beaucoup toute l’année. Sa voiture au parking de Roissy c’était comme une authentique œuvre d’art au Palais de Tokyo, cela relevait de l’introuvable, du sortilège, voire de la superstition. Il n’aimait pas prendre l’avion plus que l’autobus. Il ne voulait pas prêter le flanc au collectivisme, même imperceptiblement. Vraiment il n’y avait que lui pour imaginer des trucs pareils. Le collectivisme en classe affaires. Et quoi d’autre ? De Paris à Oslo, trois mille kilomètres au bas mot. Deux jours de route.

 

Il ne fallait pas exagérer. Elle était belle et triste, je n’y pouvais rien. Nous sommes entrés dans le premier bistrot qui se présentait. Un peu trop bien habillés pour les lieux, les gens qui s’y trouvaient, l’heure qu’il était. Les conversations suspendues, les regards devenus autant de jauges indécentes, tout cela était finalement très supportable mais cette sensation vague, un peu idiote, je sais, de devenir une sorte de proie dès que l’on s’éloigne un tant soit peu des rivages familiers nous clouait dans un embarras rogue, enfantin, superflu. Le silence, notre propre silence nous écartelait dans une attitude de gisants dont nous n’avions que faire ; dans le même temps, l’indifférence du public reprenant peu à peu ses droits, le hasard accouru à notre secours, les bruits autour de nous qui recommençaient, tout cela concourut à lever l’hypothèque de cette omerta indue et il était temps d’y aller.

Laurence était soupçonneuse. Elle semblait méditer sur des complots, des secrets de vieux garnements, deux types qui auraient décidé de protéger la fuite du troisième, de le soustraire à l’indiscrétion abrupte de l’univers conscient ainsi qu’aux devoirs de la charge sentimentale. De fait, elle me regardait peu. Elle ignorait notre communauté dans l’abandon parce qu’elle se sentait davantage trahie qu’abandonnée. Elle galopait déjà sur la piste la plus crédible. Il ne lui manquait que des détails, elle avait déjà embrassé le tableau d’ensemble. Jérôme et moi étions riches de questions, de doutes, d’hypothèses, de spéculations ; Laurence avait remonté l’énigme par l’autre bout, elle venait vers nous, impassible, froide et désabusée, égrenant les réponses et les évidences avec une neutralité de greffière. Le malheur et sa faconde. Elle voulait comprendre pourquoi j’étais dans le coup. L’argent, sans doute ? La fidélité ? La durée des choses, ce qui lui manquait le plus. D’un certain point de vue, ses échafaudages tenaient bon, ils suffisaient à masquer une certaine forme de désespoir. Alain, ses amis, ses mensonges, Alain qui s’arrangeait pour croiser un tas de gens à Roissy, pour être vu une valise à la main, c’était suffisant pour trois jours ; et il avait poussé la mise en scène jusqu’à la carte d’embarquement, négligemment brandie, il avait parlé aux gens qu’il fallait parce qu’ils s’en souviendraient. Ils se rappelleraient l’avoir vu, ils le connaissaient plus ou moins, il devait y avoir un avocat, deux ou trois journalistes, des attachés de presse. Bien sûr.

 

Alain avait disparu et c’était volontaire. Laurence n’en doutait pas, il l’avait quittée, c’était important et même c’était la seule chose qui comptait puisqu’il était entendu qu’il ne nous abandonnerait jamais, nous, c’est-à-dire moi, Jérôme, son travail, ses livres, ses articles, ses collaborateurs, ses amis, son personnel. Nous faisions tous partie du personnel d’Alain. Il pouvait compter sur nous. Un coup de fil à l’un d’entre nous, un télex, une lettre impatiente, c’était comme prendre un roman sur une étagère. Nous ne résistions pas. Laurence, elle, songeait à se révolter mais à quoi bon devant ce qui fuit, qui n’était même plus là ? Trop tard, trop tard. La fuite, comme tout le monde je suppose, j’en avais souvent rêvé et, sans même encore souscrire à la thèse qu’elle défendait, thèse assez vulgaire d’ailleurs, je ressentais un commencement de jalousie, d’envie, de frustration. Alain était un personnage. Ce qu’il faisait, ce qu’il disait, ce qu’il écrivait, ce qu’il pensait, ce qu’il concevait, ce qu’il imaginait, tout cela comptait. Son absence saccageait beaucoup de choses. Pour la première fois depuis très longtemps, plus rien n’était cadré. Le brouillard nous enveloppait. Le hasard nous sautait à la gorge. La vie nous accablait d’une neutralité ancienne mais dont nous n’avions plus l’habitude. C’était dur. Cette scène était dure. Elle témoignait à elle seule de ce que nous étions devenus et nous en percevions immédiatement le sens et les conséquences. Alain avait longuement masqué l’obscur vieillissement des choses, des décors et des gens auxquels nous avions souhaité accorder de l’importance, du temps, de l’espoir. Notre jeunesse se dissipait avec lui.

 

Nous sommes restés longtemps assis là, à suggérer des trucs instables, à avoir des idées. Je crois que c’est moi qui ai parlé de Lausanne le premier. Il fallait bien commencer quelque part et c’était un bon début. Nous aimions Lausanne pour y avoir beaucoup navigué, beaucoup aimé, beaucoup marché. Il y avait des perspectives, des gens à interroger, des pistes à suivre. L’Italie n’était pas loin, l’Allemagne non plus. Et puis, de nombreux contacts. C’était le mot d’Alain : j’ai un contact. Pas une relation, pas un ami, pas un copain, non : un contact. Les contacts étaient utiles, pas encombrants. Ils ne se manifestaient qu’à bon escient. On ne les entendait pas à propos de tout et de n’importe quoi. C’étaient des gens avec qui on pouvait déjeuner, à qui on téléphonait, des gens dont la raison d’être consistait à récupérer puis à détenir des informations avant de les revendre ; des gens qu’on pouvait rencontrer en pleine lumière et qu’on n’avait pas besoin de cacher parce qu’ils le faisaient très bien eux-mêmes : ils disparaissaient des mémoires, ils ne restaient jamais longtemps quelque part, ils avaient toujours mieux à faire. Ils étaient rigoureux, bien élevés et extrêmement chers. En général, ça valait le coup. Ils formaient un réseau. Mettons, quarante à cinquante personnes. C’était suffisant. Peut-être se connaissaient-ils, peut-être pas, de toute façon il n’y avait que Jérôme pour se poser la question.

 

A Lausanne, Jérôme en était sûr, il y avait quelqu’un. Jérôme qui nous avait rejoints dans la rue de Seine, déserte et morne. Déjà il commençait de s’abîmer. Il avait perdu l’habitude du vide. Il fallait partir, il fallait agir, il fallait le retrouver, ensuite tout irait bien. Jérôme aimait le désordre des choses ordinaires, pas celui des surprises. Les jours à venir, qu’il distinguait dans l’embrasure que lui offrait notre vaine attente, les jours à venir s’annonçaient mal mais nous n’étions pas capables de dire pourquoi. C’était le contexte, la conjoncture. Les idées qui nous venaient et qui n’étaient pas belles. La tristesse qui s’installait, la viscosité du silence, les téléphones qui ne sonnaient pas. Des chaises vides. Le poison de l’inactivité, des débuts de poussière. Laurence était d’accord, il fallait cesser d’attendre. Et j’étais avec eux. Ils me regardaient. Ils attendaient que je fasse quelque chose, que je prenne une initiative, que quelqu’un décide.

 

 

C’est en faisant mes bagages que je suis tombé sur les photos. J’ai attrapé le sac que j’utilisais quand je ne partais pas pour longtemps, peut-être pour conjurer le mauvais sort, elles étaient glissées dessous. Simplement glissées sous le sac, sans protection. C’était peut-être de la négligence. Et si ce n’en était pas, on les avait cachées là, donc elles n’étaient dénuées de valeur. Bénédicte n’aurait pas cherché à dissimuler des documents sans intérêt. Bénédicte ne perdait pas de temps. Jamais. Voyons cela de plus près. Elles étaient huit, de ce format carré qui sentait son vieux 24x36. Sur les trois premiers tirages on voyait une plage, une mer d’un bleu violent, quelques nuages, un gros navire qui barrait l’horizon. Deux dériveurs. Des monocoques. Bénédicte. Bénédicte, avec ce sourire qui n’était pas pour moi. Elle se retournait vers l’objectif. Elle était de profil. De dos. De profil encore, avec le duvet de ses avant-bras qui capturait le soleil. Elle portait l’un de ces pulls ras-de-cou bleu marine qu’elle aimait. Elle avait remonté les manches. Elle avait sa coiffure de novembre, ou à peu près, peut-être octobre. Octobre avait-il été plus chaud que d’ordinaire ? Il était impossible de reconnaître la plage. D’autres revenaient à la surface à la faveur de l’avatar. D’autres plages, d’autres années.

 

C’était un moment, juste un moment. Le moment Bénédicte. Oui, il y en avait eu d’autres, et souvent ils avaient été plus beaux encore. Moins abrupts, sans doute, surtout vers la fin. Bénédicte se transformait tout doucement en souvenir ; je laissais faire. Je le vivais mal, je le prenais bien. Ça valait mieux que l’inverse. Elle m’avait impeccablement exilé aux lisières de ce qu’elle était alors que je rêvais encore de m’y perdre. J’étais toujours en retard d’une idée. Je comprenais que c’était terminé, que j’avais vieilli. Que ça ne reviendrait plus, en tout cas pas sous cette forme. Nous avions eu trois ans, non, juste un peu moins, deux ans et dix mois. Assez vite il y avait eu des fissures. Il n’y a pas d’autre mot : quoi que ce fût, ce qu’il y avait entre nous s’était fissuré, en regardant bien on pouvait voir s’épanouir les crevasses et les incisions dans sa façon de me tenir la main et dans les lettres que je lui écrivais lorsqu’elle était loin. Il me semblait saigner pour deux. Mais elle s’éloignait pas à pas, déterminée, énigmatique et souriante. J’aurais beaucoup donné pour savoir ce qu’elle pensait. Même en refermant définitivement la porte, avec cette douceur vive et spontanée qui était sa marque de fabrique, elle n’avait rien laissé filer. Droiture et maîtrise. Et le silence ! J’allais oublier. Avant tout le reste, Bénédicte était silencieuse, et même elle pouvait l’être jusqu’à la cruauté. Oui, ça allait loin. Je faisais semblant d’aimer ses mystères, leur élégance, leur délicatesse. Ses silences me brisaient. En face d’eux, je n’étais plus grand-chose. J’étais impressionné par sa vitesse, par sa façon de viser toujours juste, et souvent au cœur. Puis il y avait cette vulnérabilité qu’elle jetait au visage du monde mais qu’elle savait effacer d’un éclat de rire, comme elle savait effacer la mélancolie, l’angoisse et jusqu’à la pâleur de la vie. A leur place, et par sa seule présence, elle donnait à l’existence les couleurs du soleil, la gaieté polymorphe de ce qui ne s’attarde pas — puisque naître c’est commencer de mourir. Des heures de rêve. Avec Bénédicte, la vie n’était plus rien que l’une des multiples identités du hasard. Moyennant un peu d’habileté j’étais devenu le concierge de ses intuitions. Il ne restait plus rien de tout cela. Entre nous, il n’y avait plus que la solitude que je lui devais, la solitude et ses strates, le strict décès de la lumière, de pesantes tentatives, des désirs relaps. Se souvenir de Bénédicte, c’était carboniser le reste, juste un peu, de sorte qu’il en reste.

Le passé est fait pour être admiré, ou oublié, peut-être détesté, pas pour être modifié. On ne peut modifier que l’avenir. Si on peut. Si on veut. Mais pour l’heure, l’avenir ne me paraissait pas en avoir envie. D’être modifié, je veux dire. Question d’ambiance. Il voulait rester tel qu’il était. Ne pas bouger. Et puis surtout n’être pas dérangé par des crapules au sang chaud qui toujours en veulent à sa consistance et à sa loyauté. Tant qu’on ne le prend pas en main l’avenir aime la rectitude, les routes nettes, l’absence de surprise. Il faut se donner du mal pour le détourner du droit chemin.

 

Et ça commençait de sentir les messages laissés sans réponse, la lassitude, le déjà vu. J’avais l’impression sourde de la voir s’éloigner. Ce n’était pas une illusion d’optique. Je sentais se creuser entre nous le sentier froid des dissonances. Je n’admettais pas qu’en réalité je la regardais partir. Son besoin de moi ne cessait de faiblir. Je n’étais plus au niveau. Nos rivages cessaient d’être les mêmes. Elle n’était plus vraiment là, même lorsque nous étions ensemble. Elle ne me regardait pas et quand ses yeux se posaient sur moi je me sentais entrer en transparence, comme si elle ne pensait plus à moi que par hasard. J’étais devenu une source de secrets, de complications, d’encombrement. Voilà comment étaient les choses, voilà comment je les voyais et quand on commence de penser à ce genre de trucs, on ne peut avoir de plus vif espoir que celui de se tromper.

 

J’y songeais sans cesse. J’avais besoin de savoir. J’avais besoin d’elle. Bien entendu les circonstances étaient contre nous. Nous nous voyions moins. Nous nous parlions moins. Ce n’était plus comme avant mais de toute façon par définition rien n’est jamais comme avant. Loin d’elle, retenu par des liens invisibles à une réalité que je méprisais, je me desséchais, mon cœur se mourait. Je savais résister au froid, j’en avais vu d’autres mais ces photos inconnues prises par un inconnu sur une plage inconnue me rappelaient à quel point elle me manquait.

 

 

Jérôme ne pouvait pas venir, il avait perdu son passeport. Aux petites heures d’un matin quelconque, dans une aube pâle et glacée, j’engageai la Mercedes sur le périphérique sud. Laurence dormait sur la banquette, le visage tourné vers la custode. Son sommeil me laissait seul. C’était aussi bien. Nous partions à la recherche d’Alain, je pensais à quelqu’un d’autre, j’avais froid. Il ne pleuvait pas. Les longs voyages solitaires réchauffent toujours un peu les scories du souvenir. D’une manière ou d’une autre, et plus d’une autre ce jour-là, à côté de ce siège où Bénédicte avait si souvent voyagé, où j’avais si souvent guetté son profil et son ombre, du coin de l’œil, à la faveur d’un virage. Nous nous parlions toujours beaucoup en voiture. Plus qu’ailleurs et je ne sais pas pourquoi. Toujours elle me regardait bien en face, droit dans les yeux, traquant la faille dans les raisonnements glorieux mais précaires qui étaient ma spécialité et où, peu à peu, l’auteur commençait à perdre pied. Soudain ma propre dialectique devenait un marécage dont la lie m’aurait condamné au ridicule si elle n’avait pris l’habitude de m’indiquer, fort charitablement, d’honorables portes de sortie qui cependant claquaient avec des bruits définitifs.

 

Elle pensait qu’il n’y avait que moi pour penser qu’on peut aimer comme ça. L’aimer comme je l’aimais.  Semblance des choses. Bénédicte, que je savais jolie et que je croyais frêle, pas encore tout à fait convalescente, drapée dans les certitudes amères que confère le pessimisme ; mais aussi, ne pouvant se résoudre à tuer cette lueur qui avait, une fois pour toutes, élu résidence au fond de ses yeux spumescents, ce scintillement dérisoire et noble que l’on appelle l’espoir. En l’occurrence il aurait fallu que je puisse le défendre contre mes propres mots : cette fois l’ambition volait si haut qu’elle se confondait avec le rêve, et sa crédibilité gisait en cendres.

 

Cette gentillesse un peu obscure, un peu creuse, sans objet véritable, comme une jeunesse qui aurait donné envie de mourir, de ne plus profiter. Ce temps qui passait dans les bras de Bénédicte, comme je l’aimais. Même à distance je l’aimais. La distance, ce n’était rien. Un petit rire. Une rumeur, sans doute. Ce qui avait cessé d’être possible.

 

Je me souviens qu’une ou deux fois, je me suis demandé ce que je faisais là. C’était un peu ridicule, cet équipage pantelant, aux ruses inutiles, qui franchissait une frontière dans la brume, cette inquiétude qui nous prenait à la gorge et qui sans doute ne correspondait à rien puisque Alain allait réapparaître. Il pousserait une porte, enverrait une lettre. Il s’expliquerait. Il ne pourrait pas faire autrement. Cette disparition ne lui ressemblait pas.

 

Je ne dépassais pas le 120. J’avais le temps de réfléchir et de me poser des questions. Qu’aurait-il fait à ma place ? Est-ce qu’il serait parti ? Non, probablement pas. Il aurait attendu. Il n’aurait pas bougé tout de suite. Mais j’étais en Suisse parce que je l’aimais, et je l’aimais à cause de beaucoup de choses. Cela ne venait pas de n’importe où. Il y avait eu des voyages, des matches de football, des promenades sous la pluie, des lettres. Beaucoup de lettres, des lettres qui, je ne m’en suis aperçu que récemment, disaient toujours plus ou moins la même chose. Des lettres comme celle-ci :

 

 

13 septembre 1981.

 

 

Cette photo où on te voit avec Bénédicte, on aurait difficilement pu faire mieux. Faire plus beau. Je ne sais pas qui l'a prise. Tu as ce beau profil un peu inquiet, tourné vers elle. Tu ne souris pas. La netteté des choses. On sent cette force en vous ; ce qui vous lie. On la sent qui bondit hors de toi pour le rejoindre ; on vous sent proches ; on sent que vous aimez l'être. C'est une très belle photo. Un portrait de quelque chose qui serait le bonheur. Un instant capturé, pris au vol comme un busard à l'automne, avec une vraie magie.

 

 

On peut toujours trouver ça banal, habituel, ordinaire mais c'est une très belle photo. Elle ne vient pas de n'importe où. Je ne sais pas qui l'a prise mais c'est certainement quelqu'un qui vous aime. Quelqu'un d'attentif. C'est ton talent que d'embellir les choses. Je n'oublierai pas cette image, ce profil, ces visages, cet éclat, ce moment-là. La vivacité immobile d'une seconde. Elle, comme une lumière qui descend chaque matin. Et la mémoire au travail.

 

 

Ma mémoire, parlons-en. Elle n’était plus qu’un long tremblement. Je n’étais pas pressé d’abandonner tout cela. Je ne voulais pas que cela meure. Je me sentais comme prêt à écraser le réel, comme une larme. Une très vieille larme, pas le genre de truc que l’on retient. Je changeais. Je sentais que je changeais. C’était elle, son contact, sa vie. Sa vie qui passait, et notre histoire avec. Calme, glacé, le cœur disloqué, je regardais tout cela mourir de loin. Je regardais ma vie en train de s’éloigner.

 

Bon sang ! Je l’avais aimée, aimée, aimée. Je me souvenais d’une époque — une époque qui était celle-ci — où je ne faisais pas grand-chose d’autre que cela : l’aimer. Je l’ai aimée plus qu’il n’aurait fallu mais je ne m’étais pas posé les bonnes questions, je n’avais pas le temps et je ne voulais rien savoir des réponses. Je l’aimais. Cela ne manquait pas de caractère ni même — oui — de séduction. C’était très séduisant, comme idée. J’aimais Bénédicte et j’ai eu grâce à elle des moments extrêmement purs, des moments d’espoir vertigineux et de bonheur, de vrai bonheur. J’ai stocké tout cela comme on prend des précautions avec ce qui rare, fragile, aléatoire et qui ne va certainement pas durer. Ces choses-là ne durent jamais longtemps. C’était nous, cela ne venait que de nous et cela n’appartenait qu’à nous. Sur le moment, je n’y pensais pas. C’est toujours comme ça. Je vivais. Je la regardais. Je brûlais. J’avais peur. Je redoutais l’avenir, qui s’était mis à porter des tas d’autres noms : chagrin, départ, séparation, absence, lassitude. L’avenir me congelait. Aujourd’hui je me contente d’avoir froid.

 

 

Plus loin. J’observais les détails de notre histoire — même aujourd’hui je ne pourrais pas l’appeler autrement. Notre histoire, quoi qu’elle ait été en réalité, il y avait quelque chose derrière. Quelque chose qui était l’avenir et qui allait tout emporter. Non, cela ne passe pas. Pas encore et en fait jamais. Ce n’est pas fait pour passer. C’est fait pour rester. On passe toujours beaucoup de temps à expliquer. S’expliquer, c’est parler de soi. Ni plus ni moins. Ne tournons pas autour du pot. Inutile de se raconter des histoires. Ainsi en va-t-il de la souffrance. Oui, j’avais mal, c’est le contraire qui aurait été anormal. J’avais besoin d’elle mais j’étais heureux parce qu’être heureux ça se résumait pour moi à cela : avoir quelqu’un à perdre. C’est ce que je croyais savoir et qu’elle m’avait appris. C’était si simple. C’était si compliqué. Sans prévenir, je tombais parfois dans le gouffre de l’évidence. Je n’arrêtais pas de découvrir qu’elle n’était plus là, comme si c’était la première fois, comme si je venais de l’apprendre ou de m’en apercevoir.

 

 

C’était difficile à expliquer. Ça ne menait nulle part. C’était un secret isolé quelque part entre la mort et la vie. Quelque chose de terriblement inachevé, de terriblement inutile, de terriblement vivant. Quelque chose qui palpitait en dehors de moi-même, comme un cœur clandestin. A présent il faisait gris, éternellement gris. Le printemps s’annonçait gris de certitudes. Les certitudes me coûtaient cher. Elles me prenaient tout, enfin, à peu près tout. C’était bien difficile. Les choses s’arrangeaient mal. Il faudrait, je voudrais, j’aurais voulu, toutes ces expressions creuses, toute cette perte de temps. Les choses s’arrangeaient mal parce que je ne pouvais même pas lui en vouloir. Ce n’était la faute de personne. C’était la vie, c’était comme ça, nous avions la chance de continuer de vieillir. Je ne me plaignais pas. Après tout, c’était supportable, oui, bien sûr, sinon je ne serais pas là. Je ne serais plus là. J’ai la chance d’avoir eu mal, d’avoir aimé. Ce chagrin est une chance et j’ose le dire un succès. A sa façon, qui n’est pas celle des autres. Comme tout le monde, je ne fais jamais rien comme les autres. Je l’avais aimée comme personne et, sous un certain éclairage je l’aimais encore. Je l’aimais toujours. Toujours. J’écris « sous un certain éclairage » parce que cela me permettait de ménager une porte de sortie. On essaie toujours de se sortir de ce genre de truc par le haut et on n’y arrive jamais. Il n’y a pas de façon agréable d’aimer seul. On peut toujours se raconter des histoires, se noyer dans la complaisance ou pourquoi pas dans la littérature anglaise pour y puiser les circonstances, les alternatives, la mélancolie et les tournures de phrases qui permettent de tenir le coup, mais au final on en arrive toujours au même point, c’est un échec. Les échecs n’ont pas d’importance à l’exception de ceux qui concernent notre centre de gravité. Comme celui-ci, par exemple. Un échec. Ce que je voulais, ce qui n’est pas arrivé. J’ai essayé. J’en ai retiré beaucoup parce que Bénédicte m’a beaucoup donné et qu’elle a su défaire les choses avec beaucoup de douceur et de résolution. J’aurais peut-être dû l’en remercier.

 

Est-ce que ça en valait la peine ? Bien entendu. Quelle question ! Le moment où j’ai choisi de basculer, je m’en souviens encore, je ne suis pas près de l’oublier. Oui, j’ai décidé de basculer, de me laisser glisser. On fait semblant d’être entraîné mais on décide toujours. J’ai voulu ce qui est arrivé. Je n’ai pas de regrets. Si c’était à refaire, je l’aimerais de la même façon, fugitive, sans limites, sans précautions. Honnêtement, je ne me suis pas beaucoup retenu. Convenons-en. Cela s’est fait très vite. D’un moment à l’autre. Tout allait bien. Je subsistais dans l’ombre et le mystère. La réalité se dissipait à son contact. C’était très bien. Ce fut très bien. C’était beau, oui, en tout cas ça a suffi pour justifier ma vie. C’est comme ça que je le vois, que j’ai choisi de m’en souvenir.

 

 

C’était beau. J’ai eu deux vies, il y aura un avant et un après. Bénédicte était devenue la bissectrice de mon âme. Elle ne le voulait pas. Je sais. Avant elle, après elle. Et la mémoire. J’ai bonne mémoire. Je n’oubliais rien. J’avais mes souvenirs, ses messages, quelques photos. Ce que nous avions eu. Bénédicte comprenait. Elle a tout compris tout de suite. Inutile de se cacher, mais j’ai essayé quand même, pour la forme et par timidité. La timidité, c’est pratique. On peut se cacher derrière elle et tout expliquer. « Tu comprends, j’étais timide. » Oui.

Par Nicolas Fourny - Publié dans : La mort au mois de janvier
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