Poésie de l'indifférence

Samedi 4 novembre 2006 6 04 /11 /2006 19:03

Bien sûr, par hasard le plus souvent, il vous arrive encore de repasser par la rue Bobillot. Cet immeuble beige, daté déjà, avec des stores aux couleurs passées et des portes vitrées en bas. Juste après il fallait tourner à droite, vous pouviez vous garer dans une impasse ; vous faisiez cela mécaniquement, sans y réfléchir vraiment, comme un réflexe. Cette rue, cet endroit, cette place de stationnement n’existaient que pour Aude. Avant, vous ne veniez jamais dans le XIIIème arrondissement. Avant, Aude n’existait pas non plus. Avant, Aude était une photo empilée dans un tiroir sous d’autres photos également dépourvues de sens ; des photos que vous conserviez non pas pour les regarder mais parce que vous ne pouviez vous résoudre à vous en débarrasser. Leur destruction aurait signifié pour vous une culpabilité vague mais tenace, collante, comme un regret informulé. Votre mémoire prenait la poussière dans deux des tiroirs du bureau austère que vous aimiez ; des tiroirs que peut-être il aurait fallu rouvrir ; qu’en se serait-il échappé ? C’étaient les tiroirs du bas, toujours obstrués par quelque chose, piles de livres, classeurs, dossiers de presse ; vous n’y accédiez pas ; vous ne pensiez que rarement à ce qu’ils contenaient parce qu’il ne s’y trouvait rien d’important ou de difficile, et surtout aucun secret. Ils étaient un peu des forteresses, un peu des tombeaux et, au vrai, vous n’en aviez pas besoin. En vous sommeillait la rumeur vaine du passé, cette rapsodie qu’il faut écouter seul, comme il faut savoir écouter seul ces moments qui viennent et qui, mieux que d’autres, savent vous raconter ce que vous avez fait de votre propre vie. Et vous devez en convenir. Vous n’avez pas le choix. Soudain, tout est vrai. Il est inutile de se cacher puisque personne n’est là pour regarder. Vous êtes seul. Plus besoin de fuir. Les masques retombent d’eux-mêmes. Vous n’avez pas le temps de les regretter. Vous regardez, sans complaisance, avec une terrifiante exactitude, ce que vous avez été.

  

Remarquez, il n’est pas obligatoire d’avoir peur. N’être plus qu’une ombre, se résumer à une ombre, ce n’est pas accablant. C’est difficile, oui.

  

Au début, vous l’avez si mal aimée. Vous n’aviez pas appris. Vous ne saviez pas. Vous étiez tellement sincère. Vous la regardiez de loin. En un sens vous avez toujours été loin, même lorsqu’elle vous étreignait, les fins d’après-midi d’hiver, et qu’une joie secrète vous caressait les reins, dans le grand deux pièces de la rue Bobillot que personne n’habitait. Un lieu de passage, voilà ce dont il s’agissait ; un endroit pour passer l’après-midi, pour la fin du jour. Un endroit fermé la nuit.

Vous savez ce que ça veut dire, tout le monde le sait et maintenant que cet appartement vous est redevenu étranger, maintenant qu’il a été reloué à quelqu’un d’autre, quelqu’un qui sans doute s’en sert différemment, à quoi pensez-vous quand le hasard vous ramène rue Bobillot, quand vous passez à trente à l’heure sous ces deux fenêtres qui ont été les vôtres et auxquelles aujourd’hui quelqu’un d’autre se penche ? Aude ; son prénom, encore. Des cheveux courts, bruns, à l’androgynie tenace. Ses cheveux, vous auriez écrit une thèse dessus, si vous en aviez eu le temps. Mais ce n’est pas arrivé ; vous n’avez pas su. Vous auriez commencé d’écrire, et puis vous seriez passé à autre chose.

Aude vous attendait.

Et vous aussi.

Vous aussi, vous l’attendiez. Ça dépendait des jours. Le corridor était obscur, l’interrupteur mal placé. Vous tâtonniez dans le noir. Aucun risque de vous heurter à un meuble. Ensuite à gauche, la chambre. Un très grand lit, sans encadrement, qui occupait tout l’espace, comme pour démontrer de façon irréfutable à quoi servait l’appartement. En face du lit, une cabine de douche. Aude ne fermait jamais la porte coulissante en verre opaque, elle éclaboussait la moquette et s’en fichait. Vous la regardiez après, vous la regardiez si longuement et vous vous disiez « je l’aime » en vous efforçant de profiter de l’instant.

Cette sueur dans les draps. Aude vous souriait, elle rejetait sa mèche en arrière. Ce que vous avez pu aimer ce geste ! Elle se tournait vers vous. Elle aimait que vous la contempliez. Les gouttes d’eau glissaient rapidement sur ses seins. Son sexe ruisselait. Vous observiez tout cela. Vous vous souvenez de tout. Les fossettes anormalement profondes qu’elle avait au-dessus des fesses. Elle se rhabillait, vous embrassait, repartait. Vous écoutiez ses pas dans l’escalier. Puis vous n’entendiez plus rien.

Il vous est arrivé de rester là des après-midi entières après son départ, enseveli dans son parfum, son odeur qui s’évaporait de la chambre mais qui, en même temps, s’inscrivait pour toujours au creux le plus intime de vous-même. L’odeur de son corps, piégée pour une heure entre des draps rêches qui n’avaient pas coûté cher. Tout était bon marché dans cet appartement. Du fonctionnel, rien d’inutile. Vous pouviez y rester sans vous sentir chez vous. Il n’y avait rien de personnel — à part les relents écumeux d’Aude, bien sûr, sa transpiration qui avait imprégné l’oreiller, et vous y enfouissiez votre visage, lancé à sa poursuite, grisé d’elle-même, de tout ce qu’elle était.

Un jour, elle avait oublié quelque chose, son parapluie, ou une écharpe, elle était revenue sur ses pas, elle vous avait trouvé, immobile et pantelant, éperdu de gratitude et de souvenirs, guettant les parfums, les vibrations de l’air, essayant d’empêcher la chambre de redevenir ce qu’elle était — un lieu banal et vulgaire, un endroit où l’on ne faisait que passer et où l’on ne pouvait se trouver par hasard.

Le hasard, c’est ce qui vous a manqué le plus.

Elle n’avait rien dit. Elle vous avait souri, un peu distraitement, de cette distraction qui vous faisait si mal.

Elle savait qui vous étiez. Elle l’avait compris assez vite, à vrai dire dès votre second week-end ensemble. En août 1993 il faisait beau à Morgat et c’est là que vous l’aviez emmenée.

Aude à Morgat. Elle vous avait posé des questions, par petites touches, comme un effleurement. Elle vous examinait. Elle avait du talent pour examiner les gens. Elle marchait sur la plage comme font les filles de son âge dans ces cas-là. Elle portait un maillot noir, une pièce. Exactement ce qu’il fallait. Comme vous la regardiez !

A votre retour à l’hôtel vous l’avez suivie dans sa chambre et vous avez continué de la regarder, intrépide et silencieux, tandis qu’elle enlevait son maillot. Aude nue. Pour la première fois elle s’est vraiment approchée de vous. Elle ne regardait pas vos yeux. Elle fixait un point quelque part vers votre épaule. Vous vous souvenez ? Absurdement vous vous êtes dit qu’elle avait des sourcils parfaits.

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Dans une sorte de réflexe, ensuite vous êtes allé dormir dans votre chambre. Vous l’avez laissée seule et vous l’avez immédiatement regretté. Vous seriez bien revenu en arrière mais quelque chose vous a empêché de le faire. Le poison de la vanité. Cette nuit-là, vous avez eu froid. Les choses étaient nettes. Un été au bord de la mer, avec une jeune fille qu’en définitive vous ne connaissiez qu’à peine. Vous étiez un peu trop bien habillé pour cet hôtel. Elle vous l’avait fait remarquer tandis que vous vous débarrassiez de vos vêtements avec cette frénésie humide et pathétique des types qui couchent avec des filles qui ont la moitié de leur âge.

Encore, vous la regardiez. Elle prenait le frais. Elle parcourait le soir, les lumières, la baie, les voiliers qui rentraient. Elle était nue dans l’encoignure de la fenêtre. Personne ne pouvait la voir.

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Aude était la fille de Jacques. Jacques qui était mort. En novembre de l’année d’avant il s’était tué en faisant du deltaplane. C’était votre ami, enfin, quelqu’un que vous considériez comme un ami mais que vous ne voyiez plus beaucoup. Ça se passait en province, à Hardelot où Jacques habitait. C’était très moche. Vous étiez arrivé tôt le lendemain. C’est Aude qui vous avait appelé. Vous ne la connaissiez pas. La première phrase véritable qu’elle vous ait dite, ç’a été je suis la fille de Jacques ; mon père est mort. C’était la première fois que vous entendiez le son de sa voix, cette voix qui vous traque encore aujourd’hui.

Aude avait téléphoné parce que sa mère n’était pas en état de le faire. Elle avait pris les choses en main. Votre nom était le premier qu’elle avait trouvé dans l’agenda de son père. Sa mère avait vu Jacques tomber. Elle l’avait vu à terre, désarticulé, avec cet effroi gravé pour toujours dans le visage qui n’avait plus rien à raconter, rien sinon une peur affreuse et la certitude de mourir dans la seconde qui vient. Il avait fait une longue chute. Ils avaient eu tous les deux le temps de comprendre. Elle avait couru vers lui, inutile et désespérée.

Aude était au lycée. C’était un samedi. Le proviseur était venu la chercher. Il lui avait parlé d’un grave accident. Il avait essayé de la préparer. Plus tard, dans la presse locale, on parlerait d’une mort stupide. Ce sophisme vous écœurait. Vous disiez ne pas savoir comment on peut mourir intelligemment. Jacques avait disparu, cela suffisait.

Franchement votre présence n’était pas indispensable. Il y avait beaucoup de monde à l’enterrement, Aude et sa mère étaient très entourées. Mais enfin vous étiez là, comme en arrière-plan. A l’église, vous avez dit quelques mots à propos de Jacques. C’était une initiative personnelle. Vous étiez amis depuis longtemps. Il y avait eu vos études de droit à Lille, on était sous Pompidou, ensuite tout avait changé, vous étiez parti à Paris. Jacques était resté. Vous vous téléphoniez. Vous n’aviez pas pu venir à son mariage en 74 et au moment du baptême d’Aude, deux ans plus tard, vous étiez à l’hôpital. Une plaque de verglas dans la forêt de Fontainebleau. Votre 504 en miettes. Vous aviez eu de la chance. Vous aviez longtemps boité.

De temps en temps Jacques venait à Paris. Rituellement vous déjeuniez ensemble près de la gare du Nord. Il vous montrait des photos de sa fille. Il repartait assez vite. Vous n’aviez plus le temps de venir à Hardelot. Ou plutôt, vous ne le preniez plus.

Quand vous êtes arrivé chez Jacques, c’est Aude qui a ouvert. Elle vous a dévisagé. Vous êtes entré. Vous arboriez l’expression qui convenait. Sourire compassionnel, épaule disponible, mains tendues. Vous étiez un étranger au milieu de la dizaine de personnes qui vous entouraient soudain. Vous ne connaissiez que Jacques. C’est pour lui que vous étiez là.

Aude s’occupait de sa mère assommée par les sédatifs. Vous parliez du mort avec son beau-père. Un chagrin de circonstance. Vous piétiniez avec eux. Personne ne savait quoi faire. L’enterrement aurait lieu le mardi suivant. Il fallait tuer le temps jusque-là.

Elle vous a demandé où vous alliez dormir. Vous avez parlé d’un hôtel au Touquet. Vous aviez confusément besoin de quitter cet appartement où il était si facile d’étouffer. Vous êtes sorti prendre l’air. Personne ne vous a accompagné. Vous avez longuement regardé la mer pendant qu’Aude vous observait par la fenêtre du salon. Vous ne vous en êtes pas aperçu à ce moment-là ; c’est elle qui vous l’a dit plus tard.

Vous étiez tout à la fois bouleversé et pressé d’en finir, de reprendre la route, de rentrer à Paris. Ces gens n’étaient pas en deuil, pas encore. Pour l’instant, c’étaient les préparatifs. Aude passait des coups de fil. Son grand-père emmenait la veuve vers sa chambre. Elle était en larmes malgré les calmants, l’agitation, la sympathie. Le soir venu, vous avez pris congé. L’hôtel, enfin. Le silence. Les joies sombres de la solitude.

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Trois semaines après l’enterrement, elle vous avait appelé. Elle cherchait du travail, elle arrêtait ses études, elle venait à Paris. Elle avait besoin d’aide. C’était facile. Vous lui aviez trouvé un poste de secrétaire dans une agence immobilière de Saint-Germain-en-Laye ; vous lui aviez avancé la caution du studio que vous aviez découvert pour elle à Achères ; vous l’aviez aidée à emménager — bref, vous aviez été là. C’était ce qu’elle attendait. Elle était seule. Elle vous téléphonait deux ou trois fois par semaine. Un jour, on était en mars, vous avez découvert que vous espériez son appel.

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Ce soir-là, vous l’attendiez dans une pizzeria de Versailles. Elle était à l’heure. Elle portait un chandail à grosses cotes, un Levi’s bleu clair, des chaussures de marche. Elle était habillée comme dans les publicités de l’époque mais son sourire était pâle. C’était l’anniversaire de son père. Vous l’aviez oublié.

En sortant du restaurant, vous avez longtemps marché au hasard. Paradoxalement vous cherchiez son regard comme un noyé regarde la rive. Vous avez beaucoup parlé.

Vous l’avez raccompagnée jusque chez elle. Elle vous a serré contre elle, fort.

Ce n’était jamais arrivé.

Ce soir-là, vous avez mis du temps pour rentrer chez vous.

Ce soir-là, vous avez mis du temps pour vous endormir.

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Quelques jours après Versailles, vous avez dû partir dans le sud, une quinzaine de jours. Auparavant vous aviez l’habitude de ces déplacements solitaires, des hôtels impersonnels, des zones industrielles, de la monotonie des autoroutes. Soudain cependant, quelque chose avait changé.

Vous vous sentiez seul et cela ne vous réjouissait plus.

Vous pensiez à Aude. 

Vous flottiez entre imaginaire et supposition.

Un soir, vous l’avez appelée. Elle dormait. Vous avez été bêtement ému par cette voix rauque et ensommeillée. Vous avez rêvé de l’entendre plus souvent, et pas seulement au téléphone.

En revenant à Paris vous avez fait un détour et vous l’avez retrouvée chez elle. C’était très sobre, nu, dépouillé. Il y avait une lumière grise. Le lit était défait. Vous êtes resté debout, c’était le seul meuble ; vous n’osiez pas vous y asseoir. Elle a éteint la télévision. Vous avez bu quelque chose. Elle était contente de vous voir. Elle vous souriait fraternellement. C’est exactement ça. Elle vous regardait avec une sorte de douceur confuse. Les choses étaient en train de changer et elle l’avait compris avant vous. Cela se voyait dans ses gestes, sa façon de bouger.

Vous regardiez ses pieds nus, les draps en désordre, tous les symptômes de l’intimité.

Vous avez fini par vous asseoir sur le bord du lit. Elle refaisait du thé. Elle portait un survêtement gris, le genre de truc informe et confortable qu’on ne met que chez soi. Vous vous êtes fixé sur ses fesses à la dérobée. Leur implantation si singulière. Cette hauteur dansante. A un moment, elle s’est retournée. Elle vous a regardé quelques secondes sans sourire, interrogative et bienveillante.

 

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(à suivre)

 

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Poésie de l'indifférence
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Jeudi 9 novembre 2006 4 09 /11 /2006 18:28

Quai de Béthune. Elle descend d’un taxi. Elle se jette dans vos bras. C’est devenu une habitude dont vous n’avez pas envie de vous défendre. Les gens s’arrêtent pour vous regarder. Vous n’y songez pas. Vous marchez ensemble vers la Bastille. Elle est soucieuse, veut aller passer le week-end à Hardelot. A ce moment-là, sa mère ne s’est pas encore remise. Vous lui proposez de l’emmener. Elle accepte tout de suite, sans hésiter, et au passage vous notez que ces scènes-là ont gagné en fréquence, tu veux que je t’emmène, ce qui en réalité signifie tu veux que je t’accompagne, tu veux que je reste, tu veux que je sois là, tu ne veux pas y aller sans moi. Il n’y a pas d’inadvertance. Vous la regardez encore. Vous êtes avec elle, boulevard Henri IV, un jour de juin. Vous vous dites ce qu’elle soupçonne déjà ; vous vous dites que vous l’aimez.

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Le dimanche soir suivant. Vous revenez d’Hardelot. Aude est silencieuse. Cela ne s’est pas très bien passé. A mots couverts, le médecin de sa mère parle de la faire interner. Vous conduisez prudemment. Il y a du brouillard sur la nationale. Vous vous êtes senti plus inutile que jamais. Aude s’est occupée de tout. Vous étiez embarrassé. Vous ne saviez pas quel costume mettre. Vous ne saviez pas quel rôle jouer. Vous auriez voulu être ailleurs. Vous pénétriez de nouveau dans cette part d’univers qui vous restait désespérément étrangère. Vous n’y aviez pas votre place. Aude a été chaleureuse, juste ce qu’il faut. Chaleureuse avec discrétion. Vous dormez dans la chambre d’amis. Vous lisez tard. Un roman de James Hadley Chase que vous avez trouvé dans la bibliothèque du salon ; un livre usé, que Jacques a dû lire cent fois, à une époque il ne lisait pratiquement que cela, Chase, Carter Brown, il les achetait par deux ou trois, et parfois il vous les empruntait : à la page deux, il y a votre nom et la date ; août 1971. Vous le lui aviez prêté. Ces bouquins qu’on prête et qu’on ne revoit plus jamais. Ce détail infime vous prend par surprise et vous lacère. Ce petit livre noir est comme un ultime salut du mort. De toute façon vous ne prêtez aucune attention à ce que vous lisez. Vous ne pensez qu’à elle, avec fébrilité.

Un peu avant onze heures, elle se glisse dans votre chambre. Sa mère vient de s’endormir. Aude est épuisée. Sa peau marque facilement. Sous les yeux d’or, des cernes bleuis dénoncent sa fatigue. Elle s’assoit au bord du lit. Vous la regardez avec une tendresse muette que vous n’essayez pas de camoufler. Vous parlez longtemps. Elle vous raconte l’histoire de cette chambre. C’était la sienne jusqu’à son adolescence. Vous pensez à ce qu’elle a dû y vivre. Cette idée vous vient spontanément. Aude sort de vieux albums de photos. Vous regardez son visage. Les années qui se dessinent, comme autant de fenêtres ouvertes sur ce qui n’est plus.

A un moment, vous êtes inévitablement tombés sur des photos de Jacques. Sur la première, il pose près de sa vieille Norton. On est fin 70, si l’on en croit ce qui est écrit au dos du cliché.

Aude a regardé la photo. Elle ne l’a pas remise dans l’album. Elle s’est mise à pleurer, sans bruit, frissonnante et crispée sur son malheur, sous le sourire de son père en train de se consumer. Vous l’avez prise dans vos bras. Elle s’est laissée aller contre vous. Vos étiez bouleversé. Vous l’avez gardée ainsi, à moitié allongée, jusqu’à ce que ses sanglots s’apaisent.

Jusqu’à ce qu’elle s’endorme.

Alors vous vous êtes levé.

Vous l’avez transportée jusqu’à sa chambre.

Vous lui avez enlevé ses mocassins.

Vous l’avez étendue sur son lit.

Vous lui avez caressé les cheveux.

Peut-être davantage pour vous-même que pour elle, vous avez murmuré que vous l’aimiez.

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Elle se penche vers vous, prend votre main dans la sienne, la serre trop fort. Elle vous regarde. Vous venez d’arriver en bas de son immeuble. Elle vous demande de ne pas partir tout de suite.

Vous la suivez chez elle. Elle dit qu’elle est fatiguée. Elle est très pâle. Il fait déjà nuit. Vous lui conseillez de dormir. Vous ne restez pas longtemps. Vous savez pourquoi. Vous avez de bonnes raisons de fuir.

Aude regarde longtemps les feux arrière de la Volvo s’éloigner dans l’obscurité qui commence de l’envelopper. Elle pense à Hardelot. Elle a tout entendu. Elle pense à ce que vous lui avez dit. Quand elle songe à votre visage, maintenant, ce n’est plus vous qu’elle voit. C’est ce que vous pourriez devenir.

Elle pense aussi à votre âge, comme à un concept abstrait, évanescent. A Hardelot, vous étiez penché sur elle, comme une promesse, ou bien peut-être une menace en train de sourdre. La menace, c’est ce bouleversement intime, qui la saisit quand elle vous voit.

Elle voit la bienveillance dans vos yeux ; elle est douée pour ça mais à présent il lui semble que s’y mêle quelque chose d’indistinct et d’écrasant, quelque chose qu’elle n’est pas sûre de pouvoir contrôler.

Aude a peur de ce qu’elle ne contrôle pas. Les yeux grands ouverts sur sa solitude elle regarde vos mains, ces mains carrées qu’elle avait remarquées pour la première fois à l’église, pendant les obsèques de son père, tandis que vous vous agrippiez au pupitre en disant votre peine.

Elle regarde vos mains ou plutôt elle s’en souvient et se demande ce qui arriverait si elle s’en emparait. Les gouffres et les cimes sont des hypothèses qu’elle a l’habitude de fréquenter.

La ferez-vous trébucher ?

Ou bien la ferez-vous s’envoler ?

Elle s’aperçoit que le fait même de se poser la question entraîne d’évidence un début de réalité à laquelle elle ne pourra se dérober.

Elle éteint la lumière.

Elle s’en va rêver de son père.

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La plage de Courseulles. Aude et le printemps sont là. Le premier mois d’avril sans son père. Elle aimait ce mois-là, avant. Maintenant avril lui semble funèbre. Dans quelques jours, elle aura dix-huit ans. Sa mère va mieux et n’est pas d’accord avec elle, qui ne veut rien fêter du tout.

Je ne suis pas encore prête. Vous comprenez. Elle dit qu’elle s’en voudrait, qu’elle ne cesserait de penser à lui, que cela gâcherait tout, le souvenir tout neuf, la mort encore fraîche, en elle tout est fragile encore. Vous aimez cela. Vous avez envie de la comprendre. Il vous semble n’avoir jamais rien désiré autant que cela : la comprendre et l’aimer.

Sur la route du retour, vous apercevez deux deltaplanes qui s’apprêtent à se poser dans un champ. Aude ne les voit pas tout de suite, puis elle suit la direction de votre regard et le sien se durcit.

Elle fixe le bout de ses bottes Aigle qui ont semé du sable sur la moquette de la Volvo. Vous restez silencieux, vous ne trouvez rien de valable à dire, et cette fois c’est vous qui cherchez sa main. Vos doigts se nouent aux siens. Elle vous serre avec toute la force qu’il lui reste. Vous demeurez longtemps ainsi.

C’est à ce moment-là qu’elle a commencé de vous tutoyer.

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Pour la centième fois, vous vérifiez le paquet. Votre cœur, c’est une certitude,  n’a jamais battu aussi vite. Vous êtes assis sur un banc en face de l’église Saint-Sulpice. Vous l’attendez depuis une heure. Ce matin, vous avez poussé la porte de quatre bijouteries avant de trouver ce que vous cherchiez.

Vous vous posez des questions. Vous n’êtes pas sûr d’avoir raison de faire ça. Mais bon. Dix-huit ans. Vous ne vouliez pas avoir l’air d’oublier. Vous n’avez rien trouvé de mieux. Vous évaluez les hypothèses.

A midi, vous décidez que vous vous êtes trompé. Vous rangez le paquet dans la poche de votre caban noir.

A midi cinq, vous vous reprochez d’avoir peur. Vous ne vous comprenez plus. Vous ressortez le paquet.

Et puis, votre nom. Prononcé de loin, par la voix essoufflée que vous avez appris à aimer.

Aude vous sourit. Elle est si proche. Si proche. Elle vous sourit. Dans un instant, vous allez la décevoir au-delà de l’imaginable.

Voilà. Elle ouvre le paquet. Elle regarde la bague. Elle vous regarde. Vous lui expliquez ce qu’elle sait déjà. Ce qu’elle a déjà compris. Vous avez la gorge serrée car ce que vous lisez dans ses yeux c’est la tristesse et la déception.

Elle range la bague dans son sac.

Elle vous dit merci.

Son sourire est abîmé.

Puis, le silence.

Un silence tendu et insupportable, contre lequel ni vous ni elle ne pouvez rien.

Elle dit qu’elle ne se sent pas bien.

Elle dit qu’elle vous appellera.

Elle monte dans un taxi ; vous restez là.

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Le téléphone sonne sans arrêt. Vous avez beaucoup de travail. On est en mai. Il fait chaud dans le bureau que vous louez à Garches. Vous n’avez pas mis de cravate. Vous êtes seul. Votre assistante est en vacances. A chaque sonnerie, vous espérez Aude. Evidemment c’est toujours quelqu’un d’autre.

Les gens ne vous intéressent plus. Depuis Saint-Sulpice, vous lui avez parlé deux fois. Au téléphone. Des conversations brèves, sans chaleur particulière, avec cette reconnaissance polie et impersonnelle. Des gens bien élevés qui prennent des nouvelles. Elle cherche un nouveau travail, c’est une autre façon de se détacher de vous. Sa mère veut l’emmener avec elle cet été. Sans doute en Grèce. Vous avez approuvé, machinalement.

En raccrochant, elle a dit je vous embrasse. Ce vouvoiement — calcul ou instinct ? Aude et son animalité. Vous auriez dû savoir que ce n’était pas prémédité. Vous redevenez un étranger. Devant l’intrus un instant toléré les portes sont en train de se refermer. Vous fumez de nouveau, ce n’est pas très intelligent mais ça vaut mieux que de se mettre à boire, ou de se lamenter sur son sort. Vous l’avez bien cherché. Maintenant les choses sont claires. C’est mieux comme ça non ? Non, ce n’est pas mieux. Vous vous surprenez en train de souffrir. Vous vous énervez tout seul dans la petite pièce surchauffée. Vous multipliez les fautes de frappe. Vous n’auriez pas cru en arriver là. Vous n’avez rien vu venir. C’est Aude que vous n’avez pas vue. Vous vous promettez, à l’avenir, de mieux la regarder. Il faudra, oui ; il faudrait ; il aurait fallu ; mais avez-vous encore un avenir ? Elle ne vous a pas rappelé. Vous ne l’avez pas vue depuis… Depuis quand ? Ça fera trois semaines vendredi. Elle vous manque affreusement mais vous avez à peine le courage de vous l’avouer. Vous pensez à Jacques. Jacques, sans qui rien de tout cela ne se serait produit ; Jacques, dont l’absence avait tout déclenché.

Comment est-ce arrivé ? Il s’en est fallu de peu. Si un mousqueton n’avait pas lâché, Jacques serait toujours vivant. Vous ne seriez pas retourné à Hardelot. Aude n’existerait pas. Ou plutôt elle existerait pour d’autres, ailleurs, ce ne serait qu’un prénom promis à l’abstraction, bientôt perdu dans les boues d’une mémoire en partance.

Cette délectation morose ne vous mène nulle part, vous en convenez, mais pour parler vulgairement ça soulage. Voilà ce qui est en train de vous arriver : le désespoir et le malheur vous rendent vulgaire. La vulgarité, le lot du commun, la banalité des perspectives, Aude allait vous en sauver, et voici qu’elle a disparu, qu’elle commence déjà de s’évanouir ; vous êtes de nouveau cerné par les ténèbres sentimentales ; vous avez peur — si peur.

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Juin. Vous êtes rentré un dimanche. Vous reveniez de Vézelay. Elle était assise dans l’escalier. Une jupe plissée. Des cils un peu trop longs ; des yeux riches de questions.

Vous vous êtes arrêté. Vous étiez en train de chercher vos clés. Elle s’est levée, vous a pris par la main. Vous vous êtes retrouvé dehors, en train de la suivre. C’était un bon aperçu de ce qui allait se passer : vous alliez la suivre. Elle vous a expliqué qu’elle ne voulait pas entrer chez vous. Il était trop tôt. Ou peut-être trop tard. On ne pouvait pas savoir. Elle rentrait de vacances. Elle avait perdu la pâleur que vous lui aviez toujours connue.

Cette pâleur que vous aimiez.

Aude et son hâle. Vous étiez fatigué. Elle s’en est aperçue. Elle vous a repris la main ; elle riait. C’était un rêve. Elle vous emmenait à l’intérieur. Tout était vrai. Elle avait envie de rouler. Vous avez repris la Volvo. Aude conduisait. Elle a emprunté l’autoroute de l’Ouest. Elle roulait vite. Vous vous êtes arrêtés deux heures plus tard. C’était Cabourg. La plage était déserte. Il n’y avait pas de lune. On n’entendait que la mer et le cliquetis du moteur en train de refroidir.

Aude était tout près de votre visage. Tout près de votre image. Peut-être trop.

Elle a dit tu m’as manqué.

Elle vous a embrassé.

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Elle vous a embrassé mais vous pensiez à autre chose car vous étiez ailleurs, dans une forme de désarroi. Votre distraction ne lui a pas échappé. Aude et son inquiétude. Ça revenait. En très peu de temps ça revenait. Votre silence était sa souffrance. Il suffisait de peu. Elle ne voulait pas sombrer dans la grande fêlure des habitudes qui font vieillir. Elle n’avait pas peur de vieillir — à condition que ce soit avec vous.

Voyons Aude, tu as dix-huit ans, toute la vie devant toi, et toutes sortes d’autres banalités vous étaient venues à l’esprit, la vie devant soi, son père était mort, sa jeunesse fracassée, réduite à une série d’hypothèses. Tu n’en sais rien, répondait-elle en se sortant de la voiture. Vous n’en saviez rien, non. Un vendredi de novembre Jacques était rentré chez lui. Il était huit heures. Il avait posé sa serviette sur la petite chaise rouge de l’entrée. Tout était si normal, disait-elle en décrivant la scène, une scène que personne n’aurait jamais songé à raconter autrement. Un plan-séquence de plus : son père à table. Son père allant se coucher. Aude, non, Aude regardait Bouillon de culture avec sa mère. Le lendemain, Jacques est parti tôt, comme toujours quand il devait voler. Ses amis du club l’attendaient. Sa fille ne l’a plus jamais revu. Elle ne l’a pas vu mort. Vous lui avez expliqué que ça valait mieux pour elle, pour l’image qu’elle garderait de son père. Aude comprenait vos arguments mais elle ne pouvait rien contre ce regret qui la broyait de l’intérieur. Ne l’avoir pas vu. Ne pas avoir regardé. Ne pas avoir insisté. Le couvercle du cercueil, un cercueil plombé, fixé pour toujours entre elle et ce visage mort dont elle ne savait rien, personne n’avait rien voulu lui dire, aucun des témoins de l’accident, elle ne pouvait qu’imaginer les dégâts et c’était pire, bien pire, elle supposait les fractures, la distorsion des traits, le broiement des chairs, l’écrasement des os.

Vous non plus, vous n’aviez pas vu Jacques après et c’était très bien comme ça. Vous n’aviez jamais aimé les morts. Vous aviez toujours refusé de les voir.

En une douzaine d’heures Aude avait basculé dans le malheur. C’était toujours difficile d’en parler mais elle avait commencé ce qu’on appelle aujourd’hui son travail de deuil. Elle avait détesté cette expression. Le deuil, un travail ? Un travail sur soi-même ? Aude préférait le terme de descente. C’était cela : une descente en soi-même qu’il fallait tâcher de rendre aussi honorable que possible. A dix-huit ans ce n’est pas courant d’être honorable — de vouloir l’être.

Oui, ce vendredi-là tout était absolument normal et le lendemain son père était mort. Elle n’avait pas eu le temps de s’y préparer, d’ailleurs elle n’avait eu le temps de rien, et puis peut-on se préparer à cela ?

Aude détestait le silence, le vôtre en particulier. Ceux qui se taisent ont quelque chose à cacher, ou alors c’est qu’ils ne sont plus là. Depuis l’automne précédent son père se taisait et elle assimilait tous les silences à un rapprochement avec la mort.

Elle ne voulait jamais oublier que vous vous en rapprochiez sans cesse, mécaniquement, c’était une évidence sobre et irréfutable.

Elle ne voulait jamais oublier qu’un jour, proche ou non, vous seriez comme Jacques. Vous seriez aussi froid que lui, aussi muet, aussi lointain, aussi indifférent soudain. La noire beauté des choses.

Elle ne voulait jamais oublier que d’une manière ou d’une autre tout cela allait cesser, par hasard, après le verdict d’un cancérologue, un infarctus ou bien un accident de voiture.

Aude vous expliquait qu’elle n’avait pas vie devant elle, non ; lorsqu’elle fermait les yeux ce qu’elle imaginait, ce que l’avenir lui suggérait c’était la vie sans vous. Elle ne voulait pas être écrasée une autre fois. Les semaines et les mois avaient passé et pourtant certains mots, certaines tournures de phrases suffisaient encore à l’entraîner vers la pâleur. Sépultures, lésions, traumatismes crâniens, soudain, il y en avait plein les films, les romans, les magazines et les journaux. Les larmes montaient très vite. Aude et son malheur. La description cartésienne, clinique de la mort, à laquelle l’époque s’était si bien habituée, lui était intolérable.

_______________

 

Vous avez pris deux chambres. Le veilleur de nuit vous avait regardés, l’œil luisant de sous-entendus, de concupiscence poisseuse. Il avait eu l’air vaguement déçu en vous remettant les deux clés.

Les chambres se faisaient exactement face. Le couloir était étroit. Dans l’escalier, Aude vous précédait. Vous ne deviez plus jamais oublier ce jean’s qui dansait en relief à quelques centimètres de vous, toute cette beauté inaccessible.

C’était au deuxième étage. Chambres 28 et 29. Elle vous a souri en refermant sa porte. Evidemment vous ne pouviez pas dormir. Vous étiez en train de découvrir ce qui allait se passer. Vous le saviez déjà ; vous aimiez le savoir. Aude, ses dix-huit ans, sa vulnérabilité, sa mémoire, son deuil.

Avec une fulgurance dont vous ne vous croyiez plus capable vous convoquiez vos souvenirs, tout ce qui pouvait éventuellement contredire cette ambition toute neuve que vous veniez d’identifier en vous, en sentant le souffle d’Aude sur votre visage, sa langue s’enrouler autour de la vôtre, en la suivant dans l’escalier de l’hôtel.

En avril 1975 vous aviez reçu un faire-part. Il y avait une photo. Un nourrisson — quel mot affreux — dans un petit lit en palissandre que Jacques avait dû récupérer dans le grenier de ses parents. Le bébé dormait, ses petits poings serrés, paisible, inconscient de ce qui l’attendait.

Cette photo, il y avait beau temps que vous l’aviez égarée. Les déménagements, le vide nécessaire dans des placards surchargés. Pendant très longtemps elle n’avait rien signifié de particulier. Cette photo, c’était une poussière. Ce n’était pas votre vie. Elle n’avait rien à vous dire. Ç’aurait pu être n’importe quel enfant. L’enfant de n’importe qui.

Justement, dans ses dernières années Jacques avait eu tendance à devenir n’importe qui. Son importance avait faibli. Il s’éloignait, et vous aussi par ricochet, comme s’éloignent les lumières d’un port. Jacques était un chapitre, une séquence, sur lui votre regard avait changé et à quelques années, peut-être quelques mois près, vous ne vous seriez pas déplacé pour le voir enseveli sous un chagrin qui aurait cessé de vous correspondre, de vous appartenir, une tristesse ne vous concernant pas. Vous vous seriez contenté d’une lettre. Vous étiez doué pour ça.

D’un certain point de vue, en mourant Jacques vous avait rattrapé. En se saccageant il vous avait jeté sa fille à la figure. La page que vous étiez en train de tourner, subrepticement, sans en avoir l’air, s’était arrêtée, indécise, comme un passeur entre deux rives. Et Aude avait tout emporté.

Cette photo, la seule que vous aviez d’elle, vous l’aviez perdue, peut-être ne l’aviez-vous plus ; ou alors elle gisait, désapprise et occultée, entre d’autres visages assombris par le temps, ces visages sur lesquels vous n’auriez plus su mettre de noms, ces visages détruits, qui n’existaient plus parce que leurs propriétaires avaient vieilli.

En un sens, le bébé sur la photo avait lui aussi cessé d’exister. Le bébé était mort.

Il était mort.

Le téléphone de la chambre se mit à sonner ; c’était lui.

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(à suivre)

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Poésie de l'indifférence
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Lundi 13 novembre 2006 1 13 /11 /2006 08:47

Le téléphone sonne sans arrêt. Vous avez beaucoup de travail. On est en mai. Il fait chaud dans le bureau que vous louez à Garches. Vous n’avez pas mis de cravate. Vous êtes seul. Votre assistante est en vacances. A chaque sonnerie, vous espérez Aude. Evidemment c’est toujours quelqu’un d’autre.

Les gens ne vous intéressent plus. Depuis Saint-Sulpice, vous lui avez parlé deux fois. Au téléphone. Des conversations brèves, sans chaleur particulière, avec cette reconnaissance polie et impersonnelle. Des gens bien élevés qui prennent des nouvelles. Elle cherche un nouveau travail, c’est une autre façon de se détacher de vous. Sa mère veut l’emmener avec elle cet été. Sans doute en Grèce. Vous avez approuvé, machinalement.

En raccrochant, elle a dit je vous embrasse. Ce vouvoiement — calcul ou instinct ? Aude et son animalité. Vous auriez dû savoir que ce n’était pas prémédité. Vous redevenez un étranger. Devant l’intrus un instant toléré les portes sont en train de se refermer. Vous fumez de nouveau, ce n’est pas très intelligent mais ça vaut mieux que de se mettre à boire, ou de se lamenter sur son sort. Vous l’avez bien cherché. Maintenant les choses sont claires. C’est mieux comme ça non ? Non, ce n’est pas mieux. Vous vous surprenez en train de souffrir. Vous vous énervez tout seul dans la petite pièce surchauffée. Vous multipliez les fautes de frappe. Vous n’auriez pas cru en arriver là. Vous n’avez rien vu venir. C’est Aude que vous n’avez pas vue. Vous vous promettez, à l’avenir, de mieux la regarder. Il faudra, oui ; il faudrait ; il aurait fallu ; mais avez-vous encore un avenir ? Elle ne vous a pas rappelé. Vous ne l’avez pas vue depuis… Depuis quand ? Ça fera trois semaines vendredi. Elle vous manque affreusement mais vous avez à peine le courage de vous l’avouer. Vous pensez à Jacques. Jacques, sans qui rien de tout cela ne se serait produit ; Jacques, dont l’absence avait tout déclenché.

Comment est-ce arrivé ? Il s’en est fallu de peu. Si un mousqueton n’avait pas lâché, Jacques serait toujours vivant. Vous ne seriez pas retourné à Hardelot. Aude n’existerait pas. Ou plutôt elle existerait pour d’autres, ailleurs, ce ne serait qu’un prénom promis à l’abstraction, bientôt perdu dans les boues d’une mémoire en partance.

Cette délectation morose ne vous mène nulle part, vous en convenez, mais pour parler vulgairement ça soulage. Voilà ce qui est en train de vous arriver : le désespoir et le malheur vous rendent vulgaire. La vulgarité, le lot du commun, la banalité des perspectives, Aude allait vous en sauver, et voici qu’elle a disparu, qu’elle commence déjà de s’évanouir ; vous êtes de nouveau cerné par les ténèbres sentimentales ; vous avez peur — si peur.

_______________

 

 Juin. Vous êtes rentré un dimanche. Vous reveniez de Vézelay. Elle était assise dans l’escalier. Une jupe plissée. Des cils un peu trop longs ; des yeux riches de questions.

Vous vous êtes arrêté. Vous étiez en train de chercher vos clés. Elle s’est levée, vous a pris par la main. Vous vous êtes retrouvé dehors, en train de la suivre. C’était un bon aperçu de ce qui allait se passer : vous alliez la suivre. Elle vous a expliqué qu’elle ne voulait pas entrer chez vous. Il était trop tôt. Ou peut-être trop tard. On ne pouvait pas savoir. Elle rentrait de vacances. Elle avait perdu la pâleur que vous lui aviez toujours connue.

Cette pâleur que vous aimiez.

Aude et son hâle. Vous étiez fatigué. Elle s’en est aperçue. Elle vous a repris la main ; elle riait. C’était un rêve. Elle vous emmenait à l’intérieur. Tout était vrai. Elle avait envie de rouler. Vous avez repris la Volvo. Aude conduisait. Elle a emprunté l’autoroute de l’Ouest. Elle roulait vite. Vous vous êtes arrêtés deux heures plus tard. C’était Cabourg. La plage était déserte. Il n’y avait pas de lune. On n’entendait que la mer et le cliquetis du moteur en train de refroidir.

Aude était tout près de votre visage. Tout près de votre image. Peut-être trop.

Elle a dit tu m’as manqué.

Elle vous a embrassé.

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Elle vous a embrassé mais vous pensiez à autre chose car vous étiez ailleurs, dans une forme de désarroi. Votre distraction ne lui a pas échappé. Aude et son inquiétude. Ça revenait. En très peu de temps ça revenait. Votre silence était sa souffrance. Il suffisait de peu. Elle ne voulait pas sombrer dans la grande fêlure des habitudes qui font vieillir. Elle n’avait pas peur de vieillir — à condition que ce soit avec vous.

Voyons Aude, tu as dix-huit ans, toute la vie devant toi, et toutes sortes d’autres banalités vous étaient venues à l’esprit, la vie devant soi, son père était mort, sa jeunesse fracassée, réduite à une série d’hypothèses. Tu n’en sais rien, répondait-elle en se sortant de la voiture. Vous n’en saviez rien, non. Un vendredi de novembre Jacques était rentré chez lui. Il était huit heures. Il avait posé sa serviette sur la petite chaise rouge de l’entrée. Tout était si normal, disait-elle en décrivant la scène, une scène que personne n’aurait jamais songé à raconter autrement. Un plan-séquence de plus : son père à table. Son père allant se coucher. Aude, non, Aude regardait Bouillon de culture avec sa mère. Le lendemain, Jacques est parti tôt, comme toujours quand il devait voler. Ses amis du club l’attendaient. Sa fille ne l’a plus jamais revu. Elle ne l’a pas vu mort. Vous lui avez expliqué que ça valait mieux pour elle, pour l’image qu’elle garderait de son père. Aude comprenait vos arguments mais elle ne pouvait rien contre ce regret qui la broyait de l’intérieur. Ne l’avoir pas vu. Ne pas avoir regardé. Ne pas avoir insisté. Le couvercle du cercueil, un cercueil plombé, fixé pour toujours entre elle et ce visage mort dont elle ne savait rien, personne n’avait rien voulu lui dire, aucun des témoins de l’accident, elle ne pouvait qu’imaginer les dégâts et c’était pire, bien pire, elle supposait les fractures, la distorsion des traits, le broiement des chairs, l’écrasement des os.

Vous non plus, vous n’aviez pas vu Jacques après et c’était très bien comme ça. Vous n’aviez jamais aimé les morts. Vous aviez toujours refusé de les voir.

En une douzaine d’heures Aude avait basculé dans le malheur. C’était toujours difficile d’en parler mais elle avait commencé ce qu’on appelle aujourd’hui son travail de deuil. Elle avait détesté cette expression. Le deuil, un travail ? Un travail sur soi-même ? Aude préférait le terme de descente. C’était cela : une descente en soi-même qu’il fallait tâcher de rendre aussi honorable que possible. A dix-huit ans ce n’est pas courant d’être honorable — de vouloir l’être.

Oui, ce vendredi-là tout était absolument normal et le lendemain son père était mort. Elle n’avait pas eu le temps de s’y préparer, d’ailleurs elle n’avait eu le temps de rien, et puis peut-on se préparer à cela ?

Aude détestait le silence, le vôtre en particulier. Ceux qui se taisent ont quelque chose à cacher, ou alors c’est qu’ils ne sont plus là. Depuis l’automne précédent son père se taisait et elle assimilait tous les silences à un rapprochement avec la mort.

Elle ne voulait jamais oublier que vous vous en rapprochiez sans cesse, mécaniquement, c’était une évidence sobre et irréfutable.

Elle ne voulait jamais oublier qu’un jour, proche ou non, vous seriez comme Jacques. Vous seriez aussi froid que lui, aussi muet, aussi lointain, aussi indifférent soudain. La noire beauté des choses.

Elle ne voulait jamais oublier que d’une manière ou d’une autre tout cela allait cesser, par hasard, après le verdict d’un cancérologue, un infarctus ou bien un accident de voiture.

Aude vous expliquait qu’elle n’avait pas vie devant elle, non ; lorsqu’elle fermait les yeux ce qu’elle imaginait, ce que l’avenir lui suggérait c’était la vie sans vous. Elle ne voulait pas être écrasée une autre fois. Les semaines et les mois avaient passé et pourtant certains mots, certaines tournures de phrases suffisaient encore à l’entraîner vers la pâleur. Sépultures, lésions, traumatismes crâniens, soudain, il y en avait plein les films, les romans, les magazines et les journaux. Les larmes montaient très vite. Aude et son malheur. La description cartésienne, clinique de la mort, à laquelle l’époque s’était si bien habituée, lui était intolérable.

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Vous avez pris deux chambres. Le veilleur de nuit vous avait regardés, l’œil luisant de sous-entendus, de concupiscence poisseuse. Il avait eu l’air vaguement déçu en vous remettant les deux clés.

Les chambres se faisaient exactement face. Le couloir était étroit. Dans l’escalier, Aude vous précédait. Vous ne deviez plus jamais oublier ce jean’s qui dansait en relief à quelques centimètres de vous, toute cette beauté inaccessible.

C’était au deuxième étage. Chambres 28 et 29. Elle vous a souri en refermant sa porte. Evidemment vous ne pouviez pas dormir. Vous étiez en train de découvrir ce qui allait se passer. Vous le saviez déjà ; vous aimiez le savoir. Aude, ses dix-huit ans, sa vulnérabilité, sa mémoire, son deuil.

Avec une fulgurance dont vous ne vous croyiez plus capable vous convoquiez vos souvenirs, tout ce qui pouvait éventuellement contredire cette ambition toute neuve que vous veniez d’identifier en vous, en sentant le souffle d’Aude sur votre visage, sa langue s’enrouler autour de la vôtre, en la suivant dans l’escalier de l’hôtel.

En avril 1975 vous aviez reçu un faire-part. Il y avait une photo. Un nourrisson — quel mot affreux — dans un petit lit en palissandre que Jacques avait dû récupérer dans le grenier de ses parents. Le bébé dormait, ses petits poings serrés, paisible, inconscient de ce qui l’attendait.

Cette photo, il y avait beau temps que vous l’aviez égarée. Les déménagements, le vide nécessaire dans des placards surchargés. Pendant très longtemps elle n’avait rien signifié de particulier. Cette photo, c’était une poussière. Ce n’était pas votre vie. Elle n’avait rien à vous dire. Ç’aurait pu être n’importe quel enfant. L’enfant de n’importe qui.

Justement, dans ses dernières années Jacques avait eu tendance à devenir n’importe qui. Son importance avait faibli. Il s’éloignait, et vous aussi par ricochet, comme s’éloignent les lumières d’un port. Jacques était un chapitre, une séquence, sur lui votre regard avait changé et à quelques années, peut-être quelques mois près, vous ne vous seriez pas déplacé pour le voir enseveli sous un chagrin qui aurait cessé de vous correspondre, de vous appartenir, une tristesse ne vous concernant pas. Vous vous seriez contenté d’une lettre. Vous étiez doué pour ça.

D’un certain point de vue, en mourant Jacques vous avait rattrapé. En se saccageant il vous avait jeté sa fille à la figure. La page que vous étiez en train de tourner, subrepticement, sans en avoir l’air, s’était arrêtée, indécise, comme un passeur entre deux rives. Et Aude avait tout emporté.

Cette photo, la seule que vous aviez d’elle, vous l’aviez perdue, peut-être ne l’aviez-vous plus ; ou alors elle gisait, désapprise et occultée, entre d’autres visages assombris par le temps, ces visages sur lesquels vous n’auriez plus su mettre de noms, ces visages détruits, qui n’existaient plus parce que leurs propriétaires avaient vieilli.

En un sens, le bébé sur la photo avait lui aussi cessé d’exister. Le bébé était mort.

Il était mort.

Le téléphone de la chambre se mit à sonner ; c’était lui.

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 Vous vous êtes réveillé un peu avant sept heures ; elle était là, les yeux clos ; tout paraissait si simple. Tout était si compliqué. Vous ne pouviez vous empêcher d’entrevoir ce qui allait suivre. Vous commenciez déjà de pressentir la fin de ce qui venait à peine de débuter, de ce qui existait si peu alors, déjà votre inquiétude vous rattrapait.

Vous la regardiez dormir et ce sourire intérieur que la situation vous dictait, vous ne parveniez pas à le laisser faire surface, vous ne l’autorisiez pas à surgir, à faire irruption dans votre désir empoisonné. La nuit avait été belle et vous n’y songiez pas ; pourtant vous saviez ce qui allait se passer à l’instant où vous aviez décroché le téléphone, à l’instant où elle était entrée dans la chambre, à l’instant où vous aviez choisi l’hôtel, à l’instant où vous aviez réalisé que la nuit était en train de tomber et que d’une manière ou d’une autre vous alliez la passer avec elle.

Vous saviez tout. C’était déjà arrivé. Les gestes, les mots, les phrases étaient toujours les mêmes, inachevés ou non ; ce qui changeait c’était le regard, celui que vous posiez sur Aude, sur vous-même, sur ce que votre vie allait être à partir du moment où c’était arrivé. Vous exploriez le virage. Vous n’en distinguiez pas encore la fin. D’ordinaire vous aimiez ces longues courbes au terme desquelles l’existence basculait, ces paraboles commandées par des choix, et indéniablement vous aviez choisi, vous aviez choisi Aude ; mais plus encore c’est elle qui vous avait choisi.

Vous spéculiez sur tout cela. Il allait faire beau. La lumière tombait obliquement sur ses reins. Les rideaux étaient légèrement disjoints. La lumière remontait vers l’ouest, vers le visage d’Aude, elle n’en était plus qu’à quelques centimètres. Quelle heure pouvait-il être ? Aude était votre cadran solaire.

Elle allait se réveiller et vous la contempliez, indécis et bouleversé par la paix qui émanait de ce visage sur lequel vous vous étiez penché, quelques heures auparavant pour y lire autre chose, pour y déchiffrer le désir et le bonheur.

Ce visage. Qu’allait-il lui arriver ? Les questions se dégageaient du brouillard sentimental qui était désormais votre seule véritable demeure, c’est là que vous alliez vivre, dans le désordre, ou dans l’idée que vous vous en faisiez.

Aude allait tout bouleverser. Ce visage replongé dans l’ombre, vous aviez fini par refermer le rideau récalcitrant pour gagner du temps, que serait-il pour vous ? Qu’alliez-vous en faire ? Vous craigniez sa souffrance, cette souffrance que vous aviez vu se dessiner sur ce visage aimé, l’acidité du malheur qui en déformait les traits, les choses et leur absence de compassion, la fureur du souvenir et du désespoir mêlés. Vous aviez peur de tout cela, qui vous faisait vaciller à la lumière trouble et viciée de l’expérience. Vous aviez l’âge d’en savoir trop et Aude ne méritait pas ce qui risquait de se produire.

Elle a un peu bougé et de nouveau vous l’avez regardée, implorant son sommeil de durer cinq minutes de plus. Quand elle ouvrirait les yeux votre vie allait changer, irrémédiablement changer, vous alliez être modifié, vous n’alliez plus être le même ; vous n’étiez pas sûr de le vouloir.

C’était l’heure des questions, du tremblement soudain des habitudes et vous osiez à peine vous retourner sur ce passé, cette histoire fanée qui était la vôtre et dans laquelle Aude faisait irruption, troublante, un sourire douloureux aux lèvres, la mémoire écorchée par la dureté des images, ces images dont elle ne parvenait pas à se débarrasser, ces images dont elle ne voulait pas et qu’il ne fallait surtout pas oublier.

Ces images de son père, qui seraient pour toujours les dernières. Cette fille en deuil, déchirée par le chagrin, nue à côté de vous.

Brutalité des contrastes.

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 Ça y était. Elle se réveillait. Elle s’étirait. La couverture avait glissé. Vous l’avez regardée et elle a souri. Ce sourire qu’elle avait le matin. Fugitivement vous vous êtes demandé si cela allait pouvoir se reproduire, cette lueur, ce regard sur vous, comme une caresse invisible et silencieuse.

Et les heures d’avant. Les mots qu’elle avait prononcés, ces mots auxquels vous étiez habitué mais qui, en elle, vous surprenaient, vous choquaient presque, alors même que vous la chevauchiez.

Ces mots qui n’étaient pas à elle, qui vous semblaient venir d’ailleurs, ne pas être à leur place, hors contexte, prévus pour un autre climat.

Ces mots que vous aviez tant désirés, et vous croyiez ce désir dissimulé parce que vous aviez essayé de le repousser, ces mots dont vous aviez besoin mais que, peut-être, il aurait mieux valu refuser.

Mais Aude ne se refusait pas et, quand vous l’avez pénétrée pour la première fois ce n’est ni le regret, ni la culpabilité ni le doute qui vous entraînaient. Vous aimiez ce que vous lui faisiez, ce qu’elle vous faisait, vous aimiez ce qui était en train de se passer, vous n’étiez pas sûr d’avoir raison.

Au vrai, vous n’étiez sûr de rien. Comme vous l’aviez soupçonné Aude avait démantelé l’ennuyeux jardin de vos certitudes. Cette architecture intime, calibrée par les années, les chocs, les rencontres, les ruptures, les codes sociaux, votre propre volonté, les colères et les rires, tout cela venait de voler en éclats ; et une part de vous-même regrettait cet ordre, cet ennui, ces perspectives paisibles que guettait la vieillesse.

Avec la vitalité de son âge Aude avait braqué sur votre paysage intérieur les projecteurs de sa conviction, de son désir, de sa force, elle se jetait dans votre histoire comme on quitte un navire en train de sombrer, c’était l’issue, la tentation de la survie, le souvenir de Jacques était une forme de dépression, or Aude voulait vivre et lorsqu’elle vous regardait, amant indécis, ce qu’elle voyait c’était un moyen de survivre à ce qu’elle était en train de traverser, le manque, l’absence mortifère, elle avait envie de préférer ce qu’elle venait de choisir ; et coucher avec vous c’était un choix, ne pas se laisser détruire c’était un choix, résister à la nuit qui montait, à l’obscurité des sens, c’était un choix.

Vous aimer, non, ce n’en était pas un. Allongée sur le côté, tournée vers vous, elle vous racontait. Comment vous aviez lentement changé de couleur, comment votre reflet en elle s’était progressivement éclairci, comment s’estompait la pâleur de sa vie quand elle pensait à vous. Comment elle s’était aperçue qu’elle vous aimait ; qu’elle n’y pouvait rien et ne voulait surtout n’y pouvoir rien faire. Comment elle ne se sentait pas coupable, absolument pas, et à quel point elle avait réfléchi ; puis cessé de réfléchir. Comment elle avait décidé de rien décider, de se laisser emporter, avant même de savoir quel serait le sens de la pente.

Comment elle vous aimait maintenant, là, tout de suite, dans l’immédiat, sans que des questions superflues viennent salir ce moment, cette multitude de moments qui venaient de s’écouler et dont elle avait osé rêver, un jour, en vous regardant, un dimanche matin, très tôt, vous avancer vers elle, c’était aux Tuileries, cette démarche précipitée qu’elle avait appris à reconnaître, puis à attendre, puis à espérer, puis à désirer.

Comment elle vous aimait pour ce que vous étiez, et non pas pour ce que vous auriez pu devenir. Elle n’avait peur de rien. En elle vous lisiez l’apaisement, la résolution, la loyauté. Vous craigniez de ne pas être de taille, d’affronter tout ce qu’aimer Aude pouvait signifier, intellectuellement, moralement, sexuellement, socialement — pas forcément dans cet ordre. Alors qu’un espoir brûlant et dépourvu de nuances et de limites apparaissait en elle, vous étiez en train de vous recroqueviller sur des contingences indignes, basses, sans relief. Il y avait cette porte en vous-même qu’Aude voulait franchir, elle se saisissait de vous ; vous hésitiez ; vous n’étiez pas certain de pouvoir l’aimer comme elle le méritait.

_______________

 

 De retour à Paris, vous lui avez écrit une lettre. Vous n’aviez pas trouvé d’autre moyen pour lui dire votre peur, votre incertitude, pour lui raconter que vous êtes hanté par la déception. Vous ne pouviez pas lui dire que vous aviez peur de votre âge et du sien, peur de Jacques aussi. Vous ne saviez pas comment faire.

Cette lettre vous avait demandé du temps. Vous l’aviez recommencée plusieurs fois. C’était un texte maladroit et confus. Vous le lui avez donné un soir, dans un restaurant de l’avenue d’Alésia, et elle a voulu le lire devant vous. C’était très inconfortable. Elle ne dissimulait rien. A la fin, elle a reposé le papier, vous a longuement regardé. Elle avait cessé de sourire. Inconsciemment vous avez agrippé les bords de la table. Vous avez pensé je suis en train de la perdre, il aurait mieux valu brûler cette lettre, il aurait mieux valu ne pas l’avoir écrite, et elle l’a tranquillement rangée dans son sac.

Elle vous a dit de ne pas vous inquiéter. Que tout irait bien. Que votre angoisse était normale, légitime, qu’elle passerait. Tout passe toujours de toute façon, les idées, les gens, les sentiments. Il ne fallait pas trop y réfléchir. Prendre la vie comme elle était. Comme elle venait.

Aude aimait le hasard parce que grâce à lui vous étiez là, elle le détestait aussi parce qu’à cause de lui son père n’était plus là. Vues de cette altitude les choses gagnaient en netteté, en simplicité. Aude ne se rangeait pas parmi les partisans de la gravité. Elle citait souvent Marilyn Monroe : « La gravité finit toujours par vous rattraper. » Aude avait décidé que non. Elle ne se laisserait ni rattraper ni piéger ni circonvenir par la gravité, le sérieux, la componction ou par quelque chose qui leur aurait ressemblé. Tout cela, c’était bon pour le désespoir, et tant qu’on n’était pas dans le désespoir, tant qu’on évoluait encore dans les strates les plus ensoleillées de l’expérience humaine, il fallait — oui — s’efforcer d’être heureux.

Vous l’écoutiez, ébloui, en une sorte de veille nerveuse, et vous laissiez Aude vous envahir, comme un grand sourire interne qui prenait possession de vous, ne laissait rien dans l’ombre que la mélancolie, des cimetières et des bibliothèques, les décombres d’un passé qui refusait de mourir mais que vous alliez abandonner pour elle, étincelante et prismatique, si soucieuse de vous convaincre, prompte, amoureuse, décidée.

Ce que c’était, de la regarder. Le cataclysme des sens. Ce désir qui abolissait tout, qui prenait le pouvoir en vous. Soudain le monde, et avec lui toutes les ambitions qu’il pouvait contenir, se résumait à cela : être avec elle, à n’importe quel prix. Aude avait raison. Rien ne vous retenait. Il fallait continuer d’avancer, et le faire avec elle parce qu’au vrai vous n’aviez pas le choix, à présent cela avait vraiment commencé, ce n’était plus le moment d’hésiter. C’était trop tard. Aude ne participait plus du rêve, elle s’était mise à appartenir à la réalité, elle était le ravisseur de vos fourvoiements. C’était elle qui avait raison. Vos vingt-cinq ans d’écart étaient un poids qu’elle seule savait neutraliser. En vous, il y avait la menace de l’inertie, de l’aquoibonisme, c’était votre part d’ombre. L’affreuse tentation de traîner les pieds, alors que le sourire d’Aude, l’incandescence de ses étreintes vous attendaient, patience et résolution ; et elle avait bien vu que tout cela vous faisait peur.

Cela lui suffisait de vous comprendre. Le reste ne comptait pas. Elle s’était penchée vers vous, avait pris vos mains dans les siennes, organisait le reflux de votre panique. Elle vous regardait si intensément, vous ne vous rappeliez pas avoir jamais été scruté ainsi, avec cette force toute neuve, si impatiente de servir. Vous l’écoutiez et en vous se bousculaient les images prodigieuses et cruelles de ce que vous saviez de l’amour, elles défilaient pour la dernière fois sur les planches vermoulues de votre théâtre intérieur, séquences vieillies, atteintes par la péremption, en attente de réforme. Quelque chose cependant surnageait au milieu des débris, quelque chose d’ancien, deux êtres en train de se parler, une scène, un film que vous n’aviez pas revu depuis sa sortie, douze ans auparavant. C’était La femme d’à côté, l’un des derniers Truffaut, à un moment Henri Garcin raconte qu’un jour, en regardant Fanny Ardant il s’était dit c’est ma dernière chance d’être heureux.

Cette phrase de François Truffaut clignotait en vous comme un signal tandis qu’Aude se rapprochait, flamboyante et inspirée, posait son front contre le vôtre, insoucieuse des regards et des commentaires dont il était facile d’imaginer la teneur. Ensuite ç’allait être souvent comme ça, il faudrait assumer ce qui vous séparait mais ce que vous sentiez monter et grandir en vous ce n’était pas le sentiment d’une difficulté, ce n’était pas l’appréhension, non, ou un vain catalogue d’obstacles ; ce qui était en train d’entrer en vous c’était ce dont vous n’aviez conservé que des souvenirs amphigouriques et illisibles, cette si lointaine lueur à laquelle vous aviez tacitement renoncé et que, vous vous en souveniez, maintenant c’était très clair, vous appeliez bonheur.

_______________

 

C’est à Saint-Germain. Elle vient de se réveiller. Dommage que vous ratiez ça. Il est sept heures. Elle sort de son lit. Elle porte une chemise de nuit de coton blanc, un peu trop grande pour elle. Elle se dépêche. Elle ne veut pas être en retard. Elle se prépare à vous voir.

C’est elle qui a eu l’idée de l’appartement. Elle appelle ça : le terrain neutre. La première fois qu’elle vous en a parlé, c’était en voiture, un dimanche de pluie, en traversant Orvilliers. Vous la rameniez chez elle. Elle avait réfléchi. Elle avait envie de vous voir, de vous voir tout le temps, souvent, mais en même temps elle pronostiquait l’obstacle, cette gêne muette et inconnaissable qu’elle ne parvenait pas à mesurer. Votre peur aussi. Elle préconisait des étapes. Un lien neuf, inédit, qui n’appartiendrait à personne, sans passé, où tout serait à faire.

Vous l’écoutez sans rien dire. Son initiative vous bouleverse. Vous fixez la route. Votre silence l’inquiète, c’est visible, alors vous dites c’est une bonne idée, je vais y réfléchir, tout en imaginant ce qui va suivre.

Au vrai, la solution existe déjà. Il y a ce deux pièces inoccupé, dans le XIIIème arrondissement. Vous n’avez jamais pris le temps de vous occuper de résilier le bail. Vous n’y allez jamais, il est à peu près vide, vous y stockez des souvenirs que vous n’avez plus envie de voir mais que vous ne pouvez vous résoudre à jeter.

Vous pensez à Aude, vous essayez de vous la représenter dans cette chambre aux murs clairs où, naguère, vous avez passé du temps. Vous pensez aux fins d’après-midi, c’est toujours ainsi que cela se passe, n’est-ce pas, ou alors le soir, le ciel rouge, le premier arrivé attend l’autre, chacun sa clé, et derrière les balcons anonymes de misérables tas de secrets s’ébattent dans un silence relatif.

Cette face noire des choses, vous essayez de la repousser. Vous avez pris l’habitude de penser à cet appartement comme à un lieu déplaisant, qu’il aurait mieux valu oublier, et une part de vous-même reproche à Aude de vous contraindre à vous le rappeler. Cet appartement, il fallait en effacer les derniers miasmes. Après Orvilliers, vous avez attendu quelques jours avant de lui en parler.

Tout de suite, elle a voulu le visiter. Il vous a fallu du temps pour retrouver le trousseau de clés. Vous vous étiez débrouillé pour le perdre. Mais Aude a tenu bon. Elle a insisté, n’a pas lâché prise, jusqu’à ce que vous l’emmeniez rue Bobillot.

Aujourd’hui il ne vous est pas difficile de la revoir dans la grande pièce déserte qui avait endossé des rôles divers et successifs, bureau, salon, débarras, et maintenant Aude était là, au centre de la pièce, bousculant le passé, désinvolte, emplie de vous-même, prenant calmement le pouvoir.

C’était un endroit où vous ne la verriez que pour ça, tout de suite elle en a eu l’intuition, tout de suite elle l’a décidé. Elle réfléchissait à voix haute, vous interrogeait du regard, vous disait tu es d’accord, et vous répondiez oui, vous n’aviez pas envie de lui dire autre chose cet après-midi là, vous pressentiez l’importance du lieu et de l’instant, ce qui allait y arriver, la fréquence de vos rencontres ici, la vitesse de ce qui s’était mis à respirer entre vous, ce que votre existence était en train de devenir. Ce vieux cœur qui se débattait, c’était le vôtre.

Il vous fallait un lit. Vous êtes ressortis. C’est elle qui l’a choisi. On allait vous le livrer la semaine d’après. Il était très large, comme elle aimait ; elle choisit aussi la couette, un gros truc épais, scandinave, d’un rouge violent. Ensuite elle vous a demandé un double des clés. Elle a dit qu’elle s’occuperait de tout. Vous deviez partir quelques jours en province. Elle a dit ne t’inquiète pas. Et maintenant, cinq ou six jours après, elle revient rue Bobillot. La veille, le lit est arrivé. Elle l’a fait installer exactement comme elle voulait. Voilà, c’est le terrain neutre : un lit dans lequel rien encore ne s’est passé, une chambre qui n’a jamais existé avant, des choses qui vont n’arriver que pour vous.

Aude a ce qu’elle voulait.

Elle regarde le résultat. Ce qu’elle voit lui plaît. Ce n’est pas chez elle. Ce n’est pas chez vous. C’est ailleurs. Il lui reste plus d’une heure. Pour la première fois elle s’enferme dans la cabine de douche, en face du lit. Elle se caresse rêveusement sous les trombes d’eau. Tout son corps vous attend. En se posant sur elle vos mains traduiront très exactement son rêve.

_______________

 

 Quand vous êtes arrivé rue Bobillot il était plus tard que prévu. Vous aviez perdu du temps en cherchant un fleuriste encore ouvert. Vous avez monté les étages à pied, déchiré entre l’envie de la voir et l’appréhension de revenir.

Elle a ouvert la porte, a vu les fleurs, des lys, vous a pris la main, vous a guidé vers la chambre, excitée, soucieuse, vacillante. Le décor était blême, la lumière diffuse. Vous ne reconnaissiez pas la pièce. Soudain, vous n’étiez jamais venu ici. Un soulagement incoercible vous montait aux lèvres. Cet endroit commençait d’exister entre les mains d’Aude, ces mains carrées qui étouffaient systématiquement tout ce qui aurait pu gâcher le moment, en entraver les tonalités.

Une allure de tanière. Dans la demi-pénombre Aude et son sourire ambigu étaient chez eux. Les fleurs allaient mourir, rien n’était prévu pour elles dans cet appartement où l’on ne pouvait faire que deux choses : aimer ou attendre. La plupart du temps, cela revient au même. Vous sentiez comme les choses cessaient lentement d’être précaires, accidentelles, comme elles devenaient régulières, comme tout cela était inévitable.

C’est à cela que vous pensiez ce soir-là, en la déshabillant, en accomplissant ces gestes auxquels vous ne vouliez pas vous habituer, jamais, ils devaient conserver leur profondeur et leur singularité, ils ne devaient pas être ordinaires ou usuels. Aude n’était pas forgée pour l’habitude. Elle ne cessait de sourire pendant qu’elle levait les bras pour vous laisser lui ôter son chandail, et dans ses gestes à elle il y avait de la grâce, de l’envie, des promesses, une supplique. La façon qu’elle avait de s’allonger en vous regardant, avec cette brume provisoire au fond de l’œil, épanouie et possessive, les avant-bras reposant de part et d’autre, les mains près des hanches, les sourcils imperceptiblement chahutés par ce que vous lisiez en elle, ce désir que rien n’allait venir contrarier.

Elle a levé vers vous des yeux confiants quand vous vous êtes approché. Sa jambe droite était à demi repliée, ses genoux commençaient de se disjoindre, ses seins étaient durs, ils palpitaient sous vos doigts, vos mains étaient précises, et ensuite il y eut des cris dans le noir, la soie de ses reins, une autre nuit, un autre matin.

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 Morgat. Aude dans vos bras, dans la position qu’elle préférait : blottie contre vous, le visage dans l’échancrure de votre chemise, son souffle sur votre peau. Votre main sur sa nuque. Vous sentiez ses seins s’écraser doucement contre vous. Vos doigts escortaient le duvet qui courait le long de son dos. Elle fermait les yeux. Vous sentiez le parfum de ses cheveux, l’odeur de son corps ; vous deviniez le goût de sa bouche à ce moment précis ; elle remontait vers vous, les yeux toujours clos, elle rampait vers votre visage, elle vous embrassait, langue ardente qui vous dévorait, elle respirait plus fort et vous saviez ce que cela voulait dire.

Vous descendiez le long de son ventre. Vous guettiez son soupir. Vos doigts entraient en elle. Elle gémissait. Elle était nue sur vous. La fille de votre ami mort criait son plaisir, vous caressait à travers le pantalon de toile que vous aviez gardé.

 Plus tard, dans la nuit, vous recommenciez.

  

 

 

 

 

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Elle vous tenait par la main. La plage du Portzic à dix heures du soir. La mer remontait. Aude avait froid. Elle avait refusé d’enfiler un pull. Elle se serrait contre vous. Vous ne disiez rien. La perfection de cet instant. Ces silences entre vous. Elle était pieds nus. Elle s’enfonçait dans le sable. Vous l’embrassiez. C’était presque fini. Il allait falloir rentrer. Elle vous suppliait de rester. Juste un jour ou deux. Vous ne pouviez pas. On vous attendait ailleurs.

Vous lui avez proposé de rester là, seule. Elle a refusé.

  

 

 

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 C’est rue Bobillot.

Elle est assise sur vous.

Elle vous fixe avec une douloureuse intensité. Elle vous regarde comme si c’était pour la dernière fois.

Vous vous dites qu’elle a peut-être raison. La chemise que vous avez mise ce matin, vous mourrez peut-être dedans ; la voiture que vous venez d’acheter, c’est peut-être à son volant que vous irez aux funérailles de votre père.

Vous, vous ne savez pas la regarder comme ça, pas encore, et vous vous le reprochez. Les yeux d’Aude sont bruns, mouillés et volontaires. Ils ont cet éclat sombre que vous avez appris à reconnaître. Ils sont un peu trop écartés. Sa bouche est un peu trop grande. Sous certains angles, l’asymétrie de son visage est perceptible. Vous l’aimez pour tout cela, ces détails, le bonheur qu’ils promettent.

Elle bouge légèrement. Elle dit quelque chose. Vous savez de quoi il s’agit. Vous regardez ses avant-bras, ses mains posées sur vous. Il est difficile de dire ce qui l’emporte en vous à ce moment, de l’émotion ou du désir. Rien n’était prévu. La mort a bien fait les choses.

Vous regardez ses épaules de nageuse.

Vous regardez ses hanches.

Vous essayez vainement de n’avoir pas, sur tout cela, le regard d’un propriétaire.

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 Aude marche dans Paris. Elle sort du métro place d’Italie. Elle ne se soucie pas des gens qui la regardent passer. Elle a beaucoup pleuré. Elle vient d’avoir sa mère au téléphone, longtemps et péniblement. Elle se hâte vers la rue Bobillot. Vous serez en retard. Vous êtes coincé porte d’Auteuil. Un camion s’est couché sur le périphérique. Vous êtes bloqué. Vous ne pouvez pas la prévenir.

Elle vous attend. Il est trois heures de l’après-midi. Elle s’est assise sur le lit. C’est un mercredi. Des enfants font du bruit dans l’appartement d’à côté. Elle a ramené ses genoux sous le menton. Elle regarde droit devant elle.

A quatre heures, elle s’est endormie.

A cinq heures dix, vous entrez. Vous tremblez à l’idée qu’elle soit partie sans vous attendre, à l’idée de sa déception, à l’idée de sa colère. Mais non. Elle dort toujours. Vous vous approchez. Ses paupières sont encore rougies par les larmes. Vous savez déjà qu’il lui faut des heures pour en effacer les traces.

Elle est allongée sur le côté gauche. Elle tourne le dos à la fenêtre. Elle n’a pas ouvert les volets. Elle respire régulièrement. Son beau visage apaisé.

Vous l’embrassez.

Elle sourit dans son sommeil.

Vous sentez vos propres sanglots monter de loin. Vous chavirez dans la gratitude, l’envie que vous avez d’elle, tout ce qu’elle vous donne sans le savoir. Vous lui enlevez son twin-set beige. Ses bras sont lourds entre vos mains. Vous prenez votre temps et des précautions. Vous dégrafez son soutien-gorge. Ses seins laiteux apparaissent dans la lueur que dispense avec parcimonie l’ampoule de quarante watts fixée au plafond.

Ses seins. Vous restez immobile, à les regarder. Leur douceur. Ils sont étonnamment frais. Vous les caressez lentement, presque imperceptiblement, du bout des doigts. Ils sont là, dans vos paumes, comme souvent.

Aude vous regarde maintenant. Elle fait glisser son pantalon le long de ses jambes. Vous léchez son sein droit. Elle gémit. Vous faites descendre son slip noir. Sa toison est épaisse, goûteuse, bouclée. Vous y enfouissez votre visage. Aude gémit plus fort. Vous êtes nu près d’elle. Vous êtes sur elle. Elle n’a plus besoin de vous guider. Elle crie quand vous la pénétrez, elle crie encore à chacun de vos mouvements.

Ensuite, apaisée, étendue sur le ventre, elle vous regarde. Elle vous dit son inquiétude. Elle vous dit qu’elle a eu peur de vous perdre. Elle dit qu’elle ne veut jamais que vous partiez. Vous êtes d’accord. Vous lui demandez pourquoi elle a pleuré. Elle élude la question. Vous n’insistez pas.

Elle se rendort. Vous allez chercher une couverture. Vous la mettez sur elle. Nouveau sourire. Nouveau silence. Vous l’observez un long moment, debout près du lit.

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(A suivre)

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Poésie de l'indifférence
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Mardi 14 novembre 2006 2 14 /11 /2006 08:59

C’était le matin ; vous la regardiez. Vous la regardiez encore. Vous saviez ce qui allait se passer et cependant vous étiez si loin de la routine imbécile et comptable des autres — les autres, à jamais coincés dans leur enfer.

Le matin rue Bobillot, les bruits de la rue, son bras devant la vitre qui se tendait pour attraper quelque chose — ses collants, un journal, du café, et vous regardiez ce bras, ce duvet brun qui blondissait fugitivement dans le soleil de huit heures, cette grâce que vous veilliez avec ferveur, dans l’urgence et l’anxiété, peur et bonheur mêlés.

Elle marchait vers vous, elle vous tournait le dos, prenait place sur vos genoux. Vous l’aidiez à s’habiller. Vos mains froissaient une lingerie de jeune fille, émouvante et parfumée. Dans vos têtes se disloquaient les bruits tout proches de la nuit qui venait de mourir, la journée qui commençait, ce lieu aride qui était votre sanctuaire et que d’une minute à l’autre vous alliez abandonner.

Ces deux pièces dont vous combliez le vide, impersonnelles et froides, à quoi pouvaient-elles ressembler quand vous n’y étiez pas ? Maintenant il y a du linge aux fenêtres, du papier peint que l’on aperçoit quand on emprunte le trottoir d’en face, d’autres idées, d’autres moments, d’autres mots, d’autres heures.

Ses collants. Ils pendaient où ils pouvaient. Quand vous arriviez le premier, vous trouviez toujours des traces d’elle sur les chaises, sous le lit, derrière les oreillers. Vous arrangiez un peu le décor. Vous n’étiez pas très doué pour ce genre de chose.

Si elle tardait, vous humiez les odeurs incarcérées dans les draps chiffonnés qui étaient comme une mémoire que vous hésitiez à remplacer. La literie fraîche, propre, avec ses relents inoffensifs, bienveillants, avec sa neutralité, vous aviez toujours du mal à vous y glisser.

Aude, elle, s’en foutait. Elle se jetait au lit, insoucieuse, libre, duveteuse et tendre. Des draps propres ou usagés, voire pas de draps du tout — c’était arrivé une fois — rien ne la retenait, elle existait là, entre ces murs, dans cette chambre qui sentait la sueur et le sexe, offerte, exigeante, rieuse ; et puis sur elle, l’inféconde douceur de vos gestes.

Vous aimiez tout, jusqu’à l’odeur de sa transpiration. Tout avait du sens. Cette humidité secrète que vous possédiez en elle. Le creux beige de son cou. Cette tache de naissance d’un roux terreux, sur son omoplate gauche. Ce duvet miraculeux, qui au soleil devenait blond et qu’elle détenait plus bas, au creux de ses reins, qui était comme la promesse d’un million d’incendies ; cet or indocile, pur encore, cette flamboyance isolée, passagère, étrange presque au milieu de tout ce brun, ce feu qui scintillait avec une fausse négligence, il fallait être vous pour l’admirer, en avoir envie, désirer y poser la joue, les lèvres, y passer sa vie. Vous étiez cet homme. Vous étiez capable de comprendre, de regarder, de résoudre en vous-même le problème que vous posait ce petit buisson jaune, et la sueur qui le nimbait, et l’été de l’âme qu’il dénonçait.

Plus tard, à l’ombre d’elle, sur ce chemin mille fois emprunté déjà, dans le sombre velours de son ventre, dans la moiteur secrète qui était votre seul foyer, vous laissiez le sommeil venir ; et vous voyiez encore, dans le brouillard des paupières mi-closes, la splendeur indistincte de son profil veuf de sourires.

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Vous marchez le long de la mer. Aude a voulu y revenir encore. Elle ne se lasse pas du paysage. Elle vous parle de Belle-Ile. Elle voudrait y aller. Elle a toujours voulu y aller. C’est la fin de l’été. Il vient de pleuvoir. Elle ramasse des coquillages. A présent Aude est votre paysage. Votre univers.

C’est à cela que vous songez en la regardant courir vers les rochers ; elle se retourne de temps en temps. Cette distance entre vous. Vous voudriez qu’elle revienne. Vous voudriez qu’elle se rapproche. Vous accélérez le pas. Elle se laisse rattraper.

Elle vous dit qu’elle vous aime.

C’est la première fois. Elle n’a pas l’habitude. Cette expression rêveuse qu’elle a, avant de se donner.

C’était Aude. Sa main dans la vôtre. La brume de votre fuite. Personne n’était au courant. Il y avait la Bretagne , la rue Bobillot, le goût de son sexe, ses yeux pensifs, la vulnérabilité que vous aimiez déchiffrer en elle. Ne protestez pas. Vous aviez besoin de cette fragilité. Sa force vous faisait peur. Vous aviez besoin qu’elle ait besoin de vous. Elle vous regardait avec anxiété quand vous la déposiez, en bas de chez elle, dans Paris, quelque part, n’importe où, et vous aimiez cette anxiété. Elle avait des choses à vous dire. Le besoin qu’elle avait de vous. Votre absence. Ces heures d’attente. Elle craignait le jour où vous ne viendriez pas, où elle resterait seule à attendre un coup de fil qui n’arriverait jamais. Il lui arrivait de passer rue Bobillot n’importe quand, même quand elle savait que vous n’alliez pas venir, même quand ce n’était pas prévu, juste pour retrouver la mémoire de votre présence, la mémoire qu’elle avait de vous, des morceaux troubles de vous-même.

Cela non plus, vous ne saviez pas le faire. Cela aussi, elle vous l’a appris.

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Vers une heure, elle vous réveille en vous caressant. Vous êtes chez vous. Elle n’était jamais venue. La nuit a été courte.

Ce soir-là, vous êtes allés au cinéma. La séance de dix heures et demie. Brusquement la rue Bobillot ne vous disait plus rien. Vous aviez envie d’un décor. Vous n’avez rien dit mais à la Concorde vous avez continué sur la rive droite. Elle redoutait ce moment-là. Le moment d’entrer chez vous. D’un certain point de vue elle avait besoin du deux pièces, de sa neutralité.

D’abord vous vous êtes endormis très vite, puis elle s’est réveillée et en ouvrant les yeux elle a longuement scruté votre visage, l’usure qui commençait de s’y refléter, le pli amer de votre bouche dans le sommeil. Méticuleusement elle s’est promenée, longue et nue dans l’appartement noir. Elle a tout visité. La salle à manger, avec les photos d’Audrey Hepburn dans Breakfast at Tiffany’s au-dessus de la porte. La bibliothèque, avec ces noms qu’elle ne connaissait pas tous. Elle a pris au passage un livre de Conrad après l’avoir commencé, perchée sur le dos d’un fauteuil. La salle de bains, un peu trop grande, avec ses piles de vieux Match entassés près de l’armoire. Le dressing — elle s’est frottée à son costume préféré, veste droite, noir, en laine, avec des rayures — puis elle s’est regardée dans les miroirs qui la contenaient tout entière, les miroirs que le précédent propriétaire avait installés, qui se faisaient face et qui la multipliaient à l’infini, un infini non perceptible, lointain, vertical, et Aude se cherchait dans ces projections d’elle-même, ces milliers d’épaules, de cuisses, de pieds, de nombrils, elle traquait son propre regard, son visage perdu, le spectre des rondeurs de l’enfance rôdait là, il formait avec cette nudité surexposée, inopportune, impossible à récuser, un couple paradoxal et inquiétant.

Elle s’est assise sur l’une des chaises chromées de la cuisine.

Elle a regardé vos disques et vos cassettes VHS.

Elle a reniflé votre eau de toilette.

Puis, enfin, elle est revenue. Elle a pris votre sexe entre ses mains, jusqu’à ce que vous vous réveilliez. Puis elle s’est retournée. Vous avez regardé son derrière rond dans la demi pénombre du sommeil en train de s’enfuir.

Vous l’avez prise très doucement. Ses gémissements vous parvenaient comme assourdis, comme à regret. Plus tard elle devait vous expliquer que jouir là l’impressionnait encore, qu’elle ne s’en sentait pas encore le droit.

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Une nuit, vous réveillez parce qu’elle n’est plus là. En vain, vous l’appelez à voix basse. Vous sortez dans le couloir. Aude est dans le salon. Il est trois heures dix. Elle porte une chemise d’homme, bleue, à col italien, une chemise qu’elle aime, elle vous regarde approcher. Elle avait besoin d’apprivoiser le climat. C’est pour cela qu’elle s’est levée.

Elle se réfugie contre vous. Elle a replié ses bras contre sa poitrine. Vous vous noyez dans ses cheveux. Imperceptiblement vous vous dites qu’il serait merveilleux que rien de tout cela ne s’arrête ; ou que cela puisse recommencer.

Aude dit qu’elle a froid. Vous revenez dans la chambre, à pas comptés. Vous aimez le geste qu’elle a pour se frotter les yeux.

Avant de se rendormir, elle dit qu’elle commence d’aimer vivre là. Elle est couchée sur le ventre. Elle a gardé votre chemise. Vos odeurs mêlées. La tache brune de ses cheveux sur l’oreiller. L’esprit en feu, vous remontez la couverture jusqu’à ses omoplates dont vous devinez, sous la laine, le profil et les nuances.

Elle a posé sa main sur vous quand vous vous êtes étendu près d’elle. Son cher visage de fauve apaisé est tourné vers vous. Vous ne cessez de le regarder. Vous pensez que ce serait un crime de détourner les yeux, de regarder ailleurs pendant qu’elle vous observe sans le savoir — masque d’aveugle heureuse et momentanée.

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Elle retombe sur vous. Vous sentez sa sueur prendre délicatement possession de votre visage. Elle vient de jouir profusément. Vous l’avez regardée monter et descendre au-dessus de vous, vous fixant comme elle aimait le faire, tandis que vos mains meurtrissaient ses seins à force de les pétrir.

Ella a longuement gémi et vous avez observé les détails qui vous bouleversent le plus en elle. Sa nudité n’était pas académique, par exemple elle avait des épaules carrées, de grands pieds. Longtemps, elle n’avait pas aimé certains parages de son corps ; par exemple, elle portait un œil sévère sur l’étroite rivière brune, presque invisible pour qui ne l’eût pas aimée, qui ondulait sous son nombril, comme une prometteuse passerelle ; elle n’estimait pas davantage les contours excessifs de ses hanches, ses avant-bras fuligineux, la merveilleuse saillie de ses clavicules.

Souvent, quand elle évoluait devant vous, elle s’arrêtait, pointait du doigt l’un de ces détails fâcheux et adorables, vous interrogeait ; vous faisiez votre possible pour la rassurer ; vous disiez votre bonheur devant ces imperfections qui étaient autant de signaux de ce qui vous bouleversait ; et elle alors, ravie, soulagée, lumineuse, souriait sans plus penser à cette bouche qu’elle jugeait trop large, oubliait tout, tandis que, dans le contre-jour d’une fenêtre complice, le relief tamisé de son derrière vous naufrageait sur le littoral changeant des rêves.

Et cette peau, diaphane ici, presque transparente aux poignets, aux chevilles, plus épaisse ailleurs — cette peau qui conservait longtemps les traces obstinées des morsures, cette peau qui avait la couleur des plages occidentales à l’automne, ce corps aux multiples solstices où vous ne vouliez que vous enfouir, et qui jamais ne prendrait pour vous le hideux visage de la lassitude ; ce corps souple et farouche, c’était le sien, oui, Aude en équilibre fragile au centre de vous-même, entre l’envie et la faute.

Elle vous a imposé son rythme. Dans un souffle elle a dit qu’elle vous aimait. Comme souvent après, elle s’est allongée de tout son long sur vous ; vous a regardé, embuée et pantelante ; vous a meurtri l’épaule droite ; vous avez descendu vos mains jusqu’à ses fesses ; vous les avez écartées ; elle s’est figée sur vous ; et vous l’avez caressée, plongeant vos doigts en elle, attentif à ses mots, à ce qu’elle vous balbutiait à l’oreille, inondée et fiévreuse, aux mouvements convulsifs de son bassin, à la tonalité de sa plainte.

Elle gémissait, criait, gémissait encore, criait de nouveau. Vous aimiez cela.

Vous refusiez que cela s’arrête.

Vous refusiez même de seulement le concevoir.

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 Non, cela ne devait pas s’arrêter. Votre vie en dépendait. La façon qu’elle avait de vous posséder. C’était son expression, c’était ce qu’elle aimait : vous posséder. Souvent, en la retrouvant, vous lui disiez : bonjour bonheur. Elle vous trouvait excessif. Vous l’aimiez comme jamais. Vous aimiez jusqu’à la mélancolie qui se saisissait d’elle à intervalles irréguliers.

C’est le mot qui convient. Aude était irrégulière. La façon qu’elle avait de vous regarder. De penser à vous. De vous téléphoner. De vous écrire. D’avoir besoin de vous. De vous attendre sans un mot. De guetter, anxieuse, le cœur en nage, la silhouette géométrique de la Volvo. Aude vous aimait au-delà d’elle-même. Elle n’était pas faite pour les limites. Elle ne voulait pas entendre parler des vôtres. Elle faisait comme si elles n’existaient pas. Elle ne pensait pas aux difficultés, aux différences qui persistaient, à la rumeur, à l’avenir. Elle n’en parlait jamais et vous respectiez cela.

A mille indices, vous déchiffriez votre importance. Aude s’installait chez vous. Elle avait beaucoup hésité. Elle avait posé des questions, vous n’aviez rien éludé, non, vraiment rien et un samedi, très tôt, vous étiez venu à Saint-Germain avec la Volvo , vous aviez tout emmené. Aude vous avait regardé changer sa vie en vous répétant qu’elle vous aimait.

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Pour la première fois elle a dormi toute la nuit, sans s’interrompre pour errer dans l’appartement. Vous êtes heureux. Votre inquiétude se désagrège dans l’éclat de son sourire.

Elle vous sourit pour vous rassurer. Elle vient de se réveiller. Vous lui donnez l’orange pressée qu’elle n’a plus besoin d’attendre. Elle vous remercie d’une pression des doigts, les yeux un peu plissés par la lumière et le rire. Elle sait très bien faire ça.

Aude boulevard Pereire, en slip sur le canapé. Elle zappe paresseusement. Elle est là chez elle ; elle serre contre elle un coussin jaune qu’elle aime.

Soudain, vous enviez le coussin. Il vient du bureau. Elle l’a pris sur le fauteuil dans lequel vous vous repliez pour travailler le week-end.

Aude est chez elle, c’est ce que vous vous répétez en l’abandonnant là-haut, au troisième étage où, il y a peu encore, vous étiez seul.

Vous ne vous en apercevez pas mais elle vous regarde partir, traverser le boulevard, monter dans la Volvo , démarrer vers la porte Maillot.

Aude à sa fenêtre sourit à la pluie.

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Quelles questions vous posiez-vous quand vous vous réveilliez auprès d’elle ? Il y avait son bras gauche en L, son visage tourné vers le mur ; la suggestion des courbes et des virages de son corps, ses cheveux en désordre ; ses poings fermés sur des rêves dont vous ne saviez rien.

Il y avait Aude dans le sommeil, Aude en train de vivre là, tout près, et en cette minute précise ne le sachant pas ; il y avait la lumière qui entrait, hésitante, dans la pièce, et les rumeurs de la vie ; bientôt elle remuerait un peu, réclamerait du café. Bientôt elle se retournerait vers vous, et là son sourire brun, là ses yeux mouillés encore, là ses cils entremêlés, là son murmure, là sa voix sourde, comme absente, comme un tumulte oublié.

Elle se retournait vers vous. Le drap révélait le début de ses seins tandis qu’elle s’asseyait dans le lit. Elle voulait toujours que vous ouvriez les rideaux rapidement, sans modération, à sa vitesse, pour que subitement le jour, le jour qu’elle aimait, le jour dans la chambre, sur les murs, le lit, les fauteuils, les livres, et sur elle aussi, bien sûr, et alors ses yeux froncés, frottés par des mains vives, ouvertes, ses jambes, ses longues jambes de faon émergeant du lit, la chemise abandonnée à terre et qu’elle enfilait tout en courant vers la cuisine.

Vous la suiviez avec une nonchalance fausse, étudiée, alors même qu’en vous c’était le tourment qui se réveillait.

Elle s’agitait dans la pièce, ouvrait les placards, versait le café dans les bols ; quand elle levait les bras votre chemise de la veille se soulevait légèrement, et alors la lisière d’un frisottis noir, secret, engourdi, odorant, vous souriait avec effronterie.

Vous la regardiez. Elle se réveillait lentement, heureuse de votre regard, de vos yeux sur elle, de la mémoire de vos mains posées ici, effleurées là, de cette palpitation en vous ; elle sortait de la douche — fragrances nocturnes retournées à leur mort provisoire — fraîche, pimpante, s’habillait, vous embrassait plus ou moins longuement et puis la porte claquait, puis l’attente, puis son retour à espérer, des heures ou des jours à meubler.

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 Rue Bobillot. Vous avez toujours la clé. Elle y tient. Il vous arrive encore de vous y retrouver, par jeu. Elle vous appelle dans l’après-midi : devine où je suis ? Vous rappliquez. Vous laissez la Volvo n’importe où, où vous pouvez ; elle vous attend assise au bord du lit ; elle tourne la tête vers vous ; vous n’avez vécu que pour cet instant-là.

C’est celui que vous attendiez.

Vous plongez dans ses bras comme si votre vie en dépendait. Ça tombe bien, c’est le cas.

Elle pose un regard attendri sur cet appartement vide. Elle se souvient de tout et vous y regarde, lorsque vous y êtes, avec une tendresse spécifique. Elle ne vous y aime pas comme ailleurs. Même sa façon de baisser son slip n’est pas la même. Elle fait cela, puis elle vous regarde, une mèche dans l’œil. Elle attend. Cet appartement, c’est son pays. Ses intuitions y sont plus nombreuses qu’ailleurs. Elle flaire un trouble que vous n’essayez pas de cacher. Aude est le prénom de votre abandon. Depuis peu, elle a cessé de travailler. Elle vit dans l’attente. En un sens, cela vous inquiète.

Dans l’appartement du boulevard Pereire elle vous attend. Dans sa façon de vivre elle vous attend. Vous êtes devenu son seul point d’équilibre ; avec vous son inquiétude est en miettes ; vous n’êtes pas rassuré par cette dépendance, qui masque à peine la vôtre.

Elle s’est recroquevillée dans votre univers. Elle s’efforce d’en gagner le centre. Le souvenir de Jacques s’épanouit dans la douceur. Elle a cessé de fuir. Elle a accepté sa mémoire. Elle la prend comme elle vient. Elle la prend comme elle est.

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 C’est de nouveau novembre. Cela fera bientôt un an. Un an avec Aude ou un an sans son père ? Un an avec Aude. C’est à elle que vous pensez. Elle dort encore, c’est le matin du premier anniversaire, et vous nouez votre cravate à trois mètres d’elle, songeur, mélancolique, angoissé.

A mesure que s’approchait cette date, le détestable matin, les nuits se faisaient plus sinistres, plus âpres, plus longues. Les nuits d’Aude devenaient un voyage qui ne s’arrêtait plus ; il ne s’agissait que d’une suspension, d’un épisode qui ne prenait fin que pour mieux laisser la place à un autre. Ses tourments étaient sans fin puisque la mort de Jacques, le fait même de sa mort, de son absence, faisait entrer la tragédie dans la permanence, l’éternité. Il ne serait plus jamais là et, chaque année, certain jour d’automne viendrait rappeler ce théorème de la souffrance avec une intolérable régularité, dans l'affreuse insensibilité des agendas.

Les larmes d’Aude, ses plaintes, sa blancheur fiévreuse, son asthénie, c’était une façon de refuser que tout cela devienne habituel. C’était une façon de ne pas se résigner. C’était une façon de se révolter, de refuser. Elle n’en était encore qu’à l’estuaire de son deuil et ces nuits l’épuisaient, la rejetaient sans forces vers la morne rigueur de la saison froide, arbres désolés, paysages à l’agonie, silences sépulcraux, et c’est là que vous la retrouviez, au matin, si faible, comme absente d’elle-même, et alors il vous semblait que toute la vie que vous pourriez lui insuffler ne suffirait pas à la sauver.

Ses gestes étaient ceux d’une mécanique engourdie, lasse ; elle restait assise plusieurs minutes parfois au bord du lit, les yeux baissés, ne parlant pas, réapprenant lentement à vivre avec ça. Le vide si brutalement creusé en elle était un gouffre, un abîme empoisonné au-dessus duquel elle ne cessait de se pencher. Sa mémoire la traquait, alors elle se laissait faire, assoupie, muette, résignée au seuil d’une infinie douleur — un mal qui ne s’éteindrait pas ; elle prendrait l’habitude de souffrir pour s’interdire d’apprivoiser l’oubli. Elle préfèrerait appuyer sur la plaie pour l’empêcher de cicatriser.

Le réveil était un mythe.

Les jours s’étaient mis à flotter, illusoires, comme suspendus dans l’air, comme une trêve fictive, impossible à meubler. Vous attendiez que cela arrive, que novembre s’en aille, que la lumière revienne, que de nouveau elle s’empare de ce corps noueux, vidé de ses sanglots, que la vie si longtemps refusée en force de nouveau les portes, qu’elle regarde le soleil, le ciel, les rivières, la ville, les images, la vie  — et qu’elle en soit heureuse.

Cette nuit, elle a fait des cauchemars, nombreux et laids. Vous l’avez réveillée plusieurs fois, et à chaque fois elle vous a regardé brusquement, en sursautant, comme elle aurait regardé l’irruption d’un étranger dans la chambre, raidie, inondée de sueur. Elle appelait son père. Il n’y avait rien à faire. Elle se souvenait de tout, jusqu’aux plus horribles des détails. Un journal local avait publié un article relatant le drame. Il y avait une photo. On ne pouvait rien voir. Une bâche noire recouvrait ce qui restait de son père et les débris de la machine qui l’avait tué. Personne n’avait pris la précaution d’éloigner les exemplaires de ce journal. Elle était tombée dessus par hasard, en rangeant quelque chose, l’article faisait la une, Aude n’a plus jamais oublié cette bâche noire, menaçante, obscure, malsaine ; cette bâche et ce qu’elle suggérait.

Oui, c’était cela : la suggestion. Ce qu’il y avait sous la bâche, ce qu’elle était condamnée à imaginer jusqu’à la fin de ses propres jours. Son père sous cette bâche noire, et ensuite les types des pompes funèbres, leur efficacité, leurs sourires professionnels.

Tout cela était abstrait. Elle aurait aussi bien pu poser la main sur un cercueil vide. Quand elle pensait à ce samedi de novembre, ce n’est pas le cercueil de son père qu’elle évoquait tout de suite, ou que son subconscient évoquait pour elle ; c’était la bâche, avec les morceaux de ce qui avait été son père en-dessous.

Elle s’en voulait de n’avoir rien vu. Elle s’en voulait d’en éprouver comme une forme insidieuse de soulagement, une terreur rétrospective mêlée à son regret. Les circonstances avaient choisi pour elle et quand vous vous êtes penché sur le lit, que vous l’avez embrassée, elle a ouvert doucement les yeux, et entre ses paupières encore alourdies de sommeil vous avez vu, avec une vilaine netteté, la souffrance affluer ; vous avez vu la seconde précise où elle s’est rappelé le jour qu’on était. Vous avez vu, aussi clairement qu’il était possible, le chagrin recouvrir et dévaster l’éclat que vous aimiez tant et cela vous a fait mal.

Elle a eu une plainte, s’est serrée contre vous. Longuement vous êtes restés ainsi, sans rien dire, blottis et malheureux, brûlés par le souvenir. Vous berciez la souffrance qui frissonnait en elle. Elle vous étreignait avec violence. En elle tout était en train de refluer, sa peine était à vif, elle vibrait de douleur et d’angoisse.

Au vrai, elle ne pouvait y échapper. La douleur buvait en elle, le malheur se vautrait dans ces larmes intérieures qui ne s’épuisent jamais vraiment. Aude se tenait contre vous, se faisait toute petite en face de ce qui la broyait, lui coupait le souffle, ne lui laissait que des rémissions illusoires — le cancer de l’absence, un visage, un nom qui avaient basculé dans l’abstraction et la mythologie.

Il lui fallait apprendre à dire des choses dures, à commencer des phrases par « quand il était encore vivant », par exemple, et à accepter ce que ces mots pouvaient recouvrir, à quoi ils se rapportaient.

Elle aurait voulu oublier d’avoir mal.

Elle aurait voulu ne plus bouger, se dissoudre en vous-même, là où elle n’aurait pas souffert puisque vous n’aviez pas mal, ou alors inégalement.

Vous aviez mal par procuration. Vous souffriez parce qu’Aude souffrait. Mais en dehors de cela la disparition de Jacques ne vous avait pas fait vaciller ; vous vous teniez droit dans le chagrin. Jacques était un ami que vous aviez perdu depuis déjà longtemps, des années avant sa mort. Coups de fil et cartes de vœux. Il ne restait pas grand-chose de ce que vous aviez été l’un pour l’autre. Jacques mort avait cessé d’être un ami perdu. A présent il était le père d’Aude, enfin il l’avait été et maintenant son enfant sanglotait sur vos genoux, silhouette brisée dans le matin gris, elle appelait son père et cette supplique vous ravageait au-delà du dicible ; peut-être ne l’aviez-vous jamais aimée autant que ce matin-là, pendant que vous vous efforciez, vainement, désespérément, d’atténuer sa détresse. Et peut-être aussi ne l’avez-vous plus jamais aimée comme cela. Elle vous déconcertait. Sa façon de souffrir, de ne pas lutter, de se tasser dans la peine, d’y acquiescer, de s’y résumer même, tout cela vous dépassait ; vous ne compreniez pas. Aude savait que c’était inutile. Elle se laissait glisser. Vous étiez là. Vous la reteniez. Vous n’étiez pas le complice des gouffres dans lesquels elle se précipitait. Sa solitude n’existait pas puisqu’elle n’était plus que cela : un isolement glacé, des souvenirs au goût de cendres, un bonheur détruit qu’elle avait au bord des lèvres.

Ce qui vous faisait peur, c’est que vous ne l’aimiez jamais autant que lorsqu’elle était vulnérable et elle n’aurait pas pu l’être davantage que ce jour-là, ce jour hanté par le spectre d’une adolescence que la tragédie avait fauchée en plein vol et dont il ne restait que des décombres. Aude était une survivance.

Comme à regret, elle s’est écartée de vous. Elle a eu ce sourire triste dont vous ne supportiez pas la tonalité, ce qu’il impliquait — résignation, gratitude, fatigue. Elle s’est levée. Elle était nue mais vos yeux embués n’y ont pas prêté attention. Elle a enfilé une de vos chemises. Elle est sortie de la chambre. Elle voulait sortir. Elle voulait être seule. Vous avez fait semblant de comprendre, d’être d’accord, et vous êtes resté là, assis sur le lit, pendant qu’elle prenait une douche rapide, pendant qu’elle s’enfuyait. La porte s’est refermée sur elle, avec un bruit sinistre, définitif.

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 Plus tard ce jour-là, vous l’avez longtemps cherchée. Vous avez échoué. Vous avez regardé partout où elle aimait aller. Vous traquiez son ombre. Sa solitude, vous n’en vouliez pas. Tout votre être se convulsait dans le refus à cette idée. Aude seule, ce danger. Il ne fallait pas.

Ce qu’il fallait, c’était la retrouver, lui parler, l’aimer, le lui montrer. La ramener.

Vous avez fini par rentrer boulevard Pereire. Elle n’était pas là. Vous avez récupéré la chemise qu’elle portait la nuit précédente. Vous vous êtes enfoui dedans. Vous avez reconnu son odeur, vous qui étiez l’intime de ce que son corps pouvait avoir de plus secret. Vous vous êtes lentement replié sur vous-même, dans le fauteuil près de la fenêtre, comme prostré, réfugié dans l’attente, l’âme transpercée par le manque, respirant jusqu’à la folie les effluves que vous aviez dérobés.

C’est elle qui vous a réveillé en essayant de vous enlever la chemise des mains. Vous avez eu un sursaut. Elle n’avait pas donné de lumière. Cette silhouette brisée, tendue et sombre, penchée vers vous, qui vous demandait pardon, pardon pour le souci, pardon pour l’ennui, qui vous embrassait, vous entraînait vers la chambre, s’apprêtait à vous aimer, brûlante, rapide, avec cette odeur de pluie dans ses cheveux, ce pull qu’elle ôtait, elle ne portait rien en dessous, vous alliez vous engloutir en elle, vos gestes étaient si lents, elle était plus prompte, elle soupirait dans la semi-pénombre, il était près de six heures, vous deviniez ses gestes, précis et abandonnés, l'anxiété prenait la fuite, seule comptait l’envie que vous aviez d’elle, de ses avant-bras pubescents, de ses cuisses indolentes, de tout son être, elle se rapprochait de vous, elle était votre prison et la clé de cette prison, elle vous aimait, pardonne-moi, pardonne-moi encore, elle a crié, vous l’avez rejointe et elle vous a dit jamais, vous n’entendiez que ce mot, jamais, elle a rouvert les yeux, elle a dit jamais, ne pars jamais, tu entends, jamais.

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(à suivre)

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Poésie de l'indifférence
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Jeudi 16 novembre 2006 4 16 /11 /2006 13:08

La salle de bains du boulevard Pereire. Vous êtes à côté d’elle, devant le grand miroir dans lequel vous vous êtes si souvent regardé, seul, à l’époque où vous aimiez cela. Elle termine de s’habiller. Elle ne se maquille que très peu. Il y a un peu de poudre sur ses joues pâles. Elle a son twin-set beige, celui que vous préférez, et vous nouez votre cravate de tricot bleue ; interminablement vous regardez votre visage, puis le sien, puis le vôtre, le sien encore ; vous notez sans complaisance — enfin, vous essayez — les débuts de l’affaissement, la discrétion des tavelures, vous êtes en train de devenir le syndic de faillite de votre propre jeunesse ; vous vous répandez en une lamentation muette ; Aude vous regarde à son tour vous figer dans la vaine contemplation de l’inéluctable ; elle rit ; et ce rire vous sauve.

C’est cela, Aude vous sauve, elle n’a plus arrêté de vous sauver depuis Cabourg, elle vous sauve de vous-même et des autres, elle change sans cesse la valeur des choses, plus rien n’est pareil, votre regard, vos idées, vos intrigues, votre imaginaire.

Aude n’est pas de celles dont on sort intact. Elle n’est pas intacte elle-même. Dans vos bras, auprès de vous, elle défigure ses brèches, repousse votre lassitude. Dans cette salle de bains, vous voici comme le couple que vous êtes en train de devenir. Vous sortez en même temps de l’immeuble. Elle vous embrasse, s’en va, se retourne, revient, vous embrasse encore, repart. Vous restez immobile, jusqu’à ce qu’elle ait tourné le coin de la rue. Jusqu’à ce qu’elle ait disparu. Elle vous manque aussitôt.

Que faites-vous là, sans elle ? Elle part pour Hardelot, son train est à dix heures ; on est vendredi matin, vous devez la retrouver là-bas le soir même. Le manque. Aude ailleurs. Elle vous avait demandé si vous pouviez vous libérer mais non, vous ne pouviez pas, il y avait ce rendez-vous avec un client important, impossible de le remettre, il venait de Lyon spécialement pour vous voir ; et pourtant soudain vous courez jusqu’à la station de métro, vous descendez sur le quai, elle n’est plus là. Vous remontez chez vous. Vous ne réfléchissez pas. Surtout, ne pas réfléchir. Ne rien évaluer. Il faut agir, annuler le rendez-vous. Vous appelez Lyon, votre client, mais il est trop tard, il est déjà dans le TGV ; vous laissez un message à son bureau. Vous inventez n’importe quoi, ce qui vous passe par la tête à ce moment-là, une histoire de deuil, ça marche à tous les coups, dans ces cas-là les gens n’osent rien vous reprocher ; vous dites à la secrétaire qu’un ami est mort, que vous devez vous absenter, que vous êtes désolé. En démarrant la Volvo vous vous dites que ce n’était qu’à moitié faux. Indirectement, c’est bien parce que quelqu’un est mort que vous êtes en train de vous enfuir.

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Quand elle a aperçu le break gris métallisé en train de se garer sur la digue promenade, il n’était pas encore midi. Vous n’êtes pas descendu tout de suite. Il faisait assez beau. Vous aviez roulé trop vite, abusé de l’overdrive pour doubler les camions sur la Nationale. Vous vous étonniez vous-même. Il y avait si longtemps que vous n’aviez pas fait cela, peut-être d’ailleurs ne l’aviez-vous jamais fait ; il y avait de l’abandon en vous, vous vous étiez rué sans réflexion excessive vers ce qui était au centre de votre vie — au centre de votre souci.

Vous avez pris le temps de songer à tout cela avant d’ouvrir la portière, de vous extirper de la voiture, de la chercher des yeux. Vous aviez fait comme un demi pas en arrière et une partie de vous-même vous observait, tout à la fois attendrie et ironique, vous dépouiller du cynisme et de la désillusion tandis que vous l’aperceviez enfin, que vous avanciez vers elle, il y avait un petit escalier de pierre qui descendait vers la plage, et ensuite il y avait Aude qui courait entre les flaques et les rochers, qui riait, qui se jetait sur vous, qui vous dévorait, qui disait pourquoi tu es là, comment as-tu fait, je suis heureuse, je t’aime.

Je suis heureuse. Sur l’instant vous ne vous y étiez pas arrêté mais le soir, en l’écoutant respirer dans la chambre d’amis, vous êtes revenu à ce postulat qui résonnait en vous comme un aveu. Je suis heureuse. Il y avait des questions à se poser à ce sujet, des questions qui vous maintenaient éveillé. Etait-elle heureuse parce que vous étiez venu ? Ou bien était-elle heureuse parce que vous étiez là ? Etait-ce une impulsion ou un acquis ? Etait-ce fugitif ou pérenne ? Mystérieux mécanismes ; vous auriez donné cher pour en posséder la clé, pour savoir ce qui se dissimulait derrière ce front soyeux et aimé, tourné vers vous dans le sommeil, ce visage contre lequel vous vous blottissiez, immobile, captant sa chaleur, jaugeant ses rêves.

Vous auriez donné cher — qu’est-ce que cela voulait dire ? Qu’est-ce qui était cher au juste ? Votre vie. Votre vie pour Aude. De fait, il vous semblait n’avoir vécu que pour cela, pouvoir dormir auprès d’elle, et puis vous réveiller, ne pas faire de bruit, la regarder dormir, vous rappeler ses phrases ; les phrases qu’elle avait eu pour vous, qui ne venaient pas de n’importe où.

Vous non plus, vous ne veniez pas de n’importe où. Vous aviez fait du chemin. Arriver jusqu’à Aude, cela n’avait pas été facile tous les jours et brusquement il vous apparaissait que votre vie devait se résoudre ici, là, contre ce corps paisible, ce visage adouci d’où le chagrin s’éloignait chaque jour un peu plus, dans le creux le plus chaud de cette âme torturée et nécessaire.

La nécessité. Vous auriez préféré ne pas avoir à l’aborder. De ce que vous viviez, elle retranchait un peu d’enchantement. Vous n’aviez pas envie d’être utile, ce que vous vouliez c’était le désir, le désir nu et insurpassable, l’utilité cela avait quelque chose de laid, de trivial, comme un calcul. Je suis heureuse, et maintenant elle était là, et en elle il y avait comme une fenêtre entrouverte sur la tragédie en train de se décomposer, de s’esquiver, de gagner en douceur, un drame qui se refermait, méthodiquement étouffé par ses propres cicatrices. La réalité progressait ; la réalité c’était vous ; l’arsenal des habitudes se désemplissait et vous étiez là pour les remplacer. En vous c’était pareil, Aude subjuguait tout.

Elle avait repoussé les couvertures. Elle gisait là, confiante, moins seule que jamais. Son dos nu était comme une tache de lumière au milieu des ténèbres qui avaient envahi la chambre d’amis. Elle était venue vous rejoindre. Sa mère dormait. Il avait fallu attendre. Vous vous souveniez de la dernière nuit que vous aviez passée là, dans ce lit de chêne qui grinçait légèrement à chaque fois que vous esquissiez un mouvement. Vous y aviez dormi seul. Vous y aviez rêvé de voir la porte s’ouvrir pour laisser entrer le fantôme silencieux que vous nommiez espoir, et finalement c’était arrivé ; vers une heure Aude s’était glissée près de vous, clandestine et souriante.

Derrière ce sourire, ces précautions, songiez-vous en l’observant tandis qu’elle ôtait son pyjama, il y avait le secret, les apparences, quelqu’un qu’il fallait protéger de la réalité ; quelqu’un qui risquait de ne pas la comprendre. Vous saviez tout cela. Sa mère dormait à vingt mètres de là. Sa fragilité justifiait tous les mensonges. Vous connaissiez votre rôle public. Le corps d’Aude entre vos mains, sa brosse à dents dans la salle de bains, ses culottes sur le parquet du salon, sa main dans la vôtre, brutalement tout cela revêtait un caractère honteux, malsain, anormal ; vous n’y aviez pas pensé vraiment jusque-là ; à Paris les choses étaient plus simples, il y avait cette équanimité générale, cette absence d’opinion et vous pouviez l’aimer sans répit et sans masque, il en fallait plus pour intéresser les gens.

Mais au bord de cette plage c’était différent. Vous détestiez vous cacher. Il vous fallait consentir à un effort, et à cet effort vous deviez en ajouter un autre pour ne pas le lui reprocher. Il fallait comprendre. Vivre avec Aude, c’était tout à la fois ambitieux et complexe. Vous deviez faire attention à ce qu’elle pensait. Quelle pouvait bien être la sensibilité d’une fille de dix-huit ans ? Vous n’en aviez qu’une idée vague, obscure, dénuée de reliefs. C’était compliqué. Ç’aurait pu être si simple. Vous étiez comme une île déserte. Les conventions vous donnaient le frisson.

Vous vous êtes penché sur elle. Vous avez déposé un baiser entre ses omoplates, un baiser long et significatif, vous respiriez le parfum ample et doux de sa peau, vous étiez heureux qu’elle n’eût pas pris de douche avant de se coucher. Son odeur. Vous l’avez flairée avec une sombre voracité, comme si vous étiez en train de voler quelque chose.

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Le surlendemain, vous êtes repartis. Aude n’a pas voulu aller au cimetière. Vous n’avez pas insisté. C’était décembre. L’année se disloquait. Votre année. C’est comme ça qu’elle l’appelait, l’année qui avait modifié les perspectives, changé vos paysages, enrichi le territoire du secret. La vie que vous aviez connue faisait semblant de continuer mais en fait elle avait disparu, périmée par l’espoir neuf que vous ne vouliez pas vous dissimuler à vous-même, noyée dans le fracas des certitudes et les fêlures de l’âge qui paraissaient se refermer.

La vie ne se contentait plus de passer, à présent elle vous entraînait avec elle. Elle avait changé de visage, elle n’avait plus la même voix, elle avait gagné en densité. Aude incarnait cette densité. C’était le génocide des souvenirs, d’une part de votre mémoire sentimentale qui se dissolvait dans l’urgence, l’urgence de vivre. Jusqu’à Aude vous aviez été un type du passé. Vous disiez souvent je suis un homme du XXème siècle. Celui qui allait suivre, tel qu’on vous l’annonçait, ne vous intéressait pas. Vous n’étiez même pas sûr d’avoir envie de l’aborder. A ce sujet vous entreteniez des théories froides, un peu vulgaires, sur le suicide intellectuel de l’époque. C’était chez vous comme un sentiment caverneux et gai. Vous étiez à l’aise dans ce rôle d’apprenti misanthrope, confortablement installé dans la notion de déclin mais au fond vous étiez pessimiste comme tout le monde. Vous vous souveniez d’une scène, dans César et Rosalie, où quelqu’un demandait à Yves Montand s’il avait des ennuis ; et Montand répondait : « Normalement. »

Voilà, c’était l’époque, le film datait de 72 mais vingt ans plus tard vous pouviez indéfiniment faire la même réponse à la sincérité des uns comme à la fausse sollicitude des autres. Vous étiez un enfant du XXème siècle, incontestablement, ce n’était pas seulement une question d’état civil, tout en vous s’y rattachait, vous écriviez « je suis né au XXème siècle » et pour vous c’était comme si vous parliez d’un lieu, plus encore que d’une époque. Y siégeaient vos héros personnels, vos références. Avant Aude vous étiez un homme qui regardait en arrière, cette vie qui avançait sous les bombes et le malheur. Votre nostalgie était une forme d’exil intérieur. Elle vous avait beaucoup servi. Vous auriez pu lui trouver d’autres noms. Vous détestiez l’idée du XXIème siècle parce que c’était celui qui vous verrait mourir. L’avenir, c’était la mort. Le passé, c’était la douceur de ce qui s’était figé dans le souvenir, selon des postures que vous aviez vous-même déterminées. Mais maintenant en vous le passé se repliait, il capitulait, Aude le mettait en pièces.

Et brusquement les choses n’avaient plus été les mêmes. Vous la photographiiez des yeux. Dans son absence il y avait de l’angoisse, de l’envie. Angoisse et envie mêlées. Angoisse de son retour, envie de la revoir. Aude, ce sortilège brun. Oui, le plus souvent c’était comme ça. Quand il s’agissait d’elle le désir et la peur n’étaient contradictoires qu’en apparence. Votre désir contenait de la peur ; votre peur consolidait le désir ; chacun était le miroir de l’autre. Aude était un hasard voué à survivre.

Elle vous regardait conduire. Vous vous engagiez sur la nationale. On était dimanche soir. Elle vous fixait avec véhémence. Elle a dit tu es ma vie, c’est ma vie qui conduit.

C’est ma vie.

C’étaient ses mots, ses expressions. Elle trouvait toujours ce qui pouvait vous bouleverser. Elle vous contemplait avec délicatesse et avidité. Elle vous a demandé d’accélérer. Elle était pressée de rentrer, de fuir Hardelot, sa vie antérieure ; cependant ses questions n’étaient pas les vôtres ; être obligée de se cacher, cela l’amusait. Ainsi parfois l’enfant en elle revenait, par bribes, cette enfance qu’avec la complicité de la mort vous aviez congédiée. C’était trop tôt, naturellement, mais vous n’aviez pas eu le choix. C’est la mort qui avait commencé, ou peut-être le destin, ou alors la providence, ou plutôt l’absence de providence ? Du désarroi, de la souffrance, du douteux prestige des larmes, vous aviez fait jaillir un bonheur paradoxal. Vous aviez supervisé la résurrection d’une certaine forme d’insouciance. Vous aidiez Aude à vieillir trop vite ; c’est la règle pour les adolescentes orphelines. Mais en même temps cette accélération vous arrangeait.

Cette accélération… Justement, vous roulez un peu trop vite. Vous venez de traverser Abbeville. La nuit achève de tomber. Aude allume la radio. C’est ce CD des Rolling Stones qu’elle écoute en boucle depuis quelques jours. I come to your emotional rescue. Elle ferme les yeux, inconsciente de la justesse de l’expression.

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Elle voulait partir. Paris ne lui disait plus rien. Vous étiez inquiet. Depuis quelques semaines elle avait commencé de s’étioler, voûtée sous la charge d’une blessure invisible et qu’elle ne parvenait pas à localiser. La vie boulevard Pereire s’était organisée et c’était peut-être ce qui provoquait ce début d’atonie, ces mots étranglés, les fissures de son enthousiasme, cette béance déroutante au milieu d’elle. Ses angoisses avaient repris. L’inattendu s’enfuyait. La vie vous rattrapait — enfin, des aspects de la vie que vous auriez voulu nier mais contre lesquels on ne pouvait lutter très longtemps. Il fallait s’en aller, vivre ailleurs. Aude n’allait pas bien. La vérité de son étouffement désolait vos nuits et dépeuplait vos jours, identiquement ruinés par le doute, comme un crime secret au cœur des songes. Tout cela était violent, inopportun, dangereux. Cette peine entre vous. Cette peine sans issue, les mots qui allaient avec, vos rêves pourris par la peur. Le visage informe et grimaçant de l’obsession. Et si elle vous quittait ? Le grand déséquilibre vous guettait, c’était peut-être la fin d’une longue traque, de cette chasse qui avait commencé à votre adolescence et dans laquelle, jusqu’ici, sans discontinuer vous aviez mené le jeu. Il y avait toujours un moment où les choses se retournaient, où elles cessaient d’être ce qu’on voulait qu’elles soient, où l’imaginaire ne suffisait plus, où cédaient les digues de la fiction intérieure que, faute de mieux, vous appeliez bonheur.

A présent la lumière entrait à flots gris, elle donnait à la scène un éclairage sale et brumeux. Seules ressortaient les scories les moins denses de votre parcours. Il régnait un silence épais, seulement troublé par des phrases ordinaires. Vous lisiez le journal. C’était vers la fin du deuxième hiver. Aude, le visage flou, dans son survêtement gris, regardait la télévision. Elle était relativement loin de vous, mais non pas en raison d’une hostilité plus ou moins affectée ; cela s’était fait naturellement, aucune question n’avait été posée. Vous vous aperceviez que sa chaleur, sa proximité vous manquaient, mais elles vous manquaient différemment. Elles vous échappaient. L’usure est une forme de stupeur. Vous n’étiez à l’abri de rien. Votre bonheur devenait allusif. Il y avait une prise de risque et l’idée que vous vous en faisiez corrodait vos sens.

Aude regardait l’écran. Un voile imperceptible recouvrait ses yeux bruns, en compromettait l’éclat, avec la vigueur maussade de l’irréparable. Un désintérêt franc et massif émanait d’elle. A présent vous l’observiez. Elle l’avait senti, vous avait jeté un sourire triste et las, telle une porte brièvement entrouverte sur la nuit qui, en elle, s’apprêtait à tout submerger.

La nuit s’échappait d’elle comme une contagion. Vous ne compreniez pas ce qui se passait, ou plutôt vous ne le compreniez que trop. Ce genre de truc s’installe sans prévenir. Vous n’aviez pas su l’éviter.

Elle s’était mise à aller mal, comme ça, sans raison apparente, du moins si l’on oubliait tout ce qui lui était arrivé depuis un an et demi. En elle la tristesse avait perdu de son urgence pour laisser place à une nécessité de l’oppression, ou à quelque chose qui s’en approchait. Tout ce que sa vie pouvait avoir d’inédit provenait de la mort de son père, ça ne lui avait pas davantage échappé qu’à vous-même. Maintenant, à la place de l’amère douceur à laquelle elle pouvait s’attendre, c’était la culpabilité qui s’installait.

Il n’y avait pas de raison.

Ce n’était la faute de personne.

Elle avait si froid tout à coup. Rien ne parvenait plus à la réchauffer. Elle appelait ça son grand gel intérieur. Elle vous regardait, amoureuse et désolée, son rire n’était plus qu’une misérable contrefaçon de ce qu’il avait été, elle était terrorisée à l’idée d’avoir honte de ce qu’elle faisait, de ce qu’elle était. Honte d’elle-même. Elle disait tu comprends, la honte je ne l’ai jamais connue, je ne sais pas ce que c’est. La situation était absurde et à chaque fois qu’elle mentait à sa mère, au téléphone, lors de conversations de plus en plus courtes, elle sanglotait longuement contre vous, en disant je n’en peux plus, aide-moi, c’est dur.

C’était dur. C’était votre vie.

Vous étiez un homme tout entier fait de questions. Les solutions n’existaient pas. Par où commencer ? Normalement, il y avait une source à sa douleur. Y remonter, voilà, c’était la clé ; cependant il était clair que le temps vous allait vous manquer, qu’elle serait de moins en moins accessible, que l’agrégat volatil et mystérieux qui vous liait avait commencé de s’effriter et que vous n’aviez aucune idée de ce qu’il fallait entreprendre pour inverser le processus.

C’était le mot qui convenait. Tout était devenu inverse. La nuit, elle ne dormait que quelques heures, vous l’entendiez marcher, errer d’une pièce à l’autre, furtive et glacée, souvent elle n’était bien nulle part ; elle finissait par se recoucher, réfugiée contre vous, et alors vous sentiez ce froid, cette gerçure de l’âme qui la poignardait ; vous étiez là, aux aguets, sous le pauvre feu de son souffle. Toutes ces phrases qui se refusaient ; insensiblement le besoin qu’elle avait de vous avait changé de langage, maintenant il vous dépassait, vous n’en compreniez plus les schèmes.

Vers le milieu de l’après-midi, la fatigue finissait par se faire sentir et vous la retrouviez échouée sur le lit, livide, mutique, polluée par le chagrin, verrouillée dans le silence. Il ne lui était plus possible de dormir, les peaux mortes de son inconscient la torturaient sans relâche. Vous étiez assis près d’elle. Son sourire était vide. Le brouillard faisait irruption entre vous. Elle ne se redressait pas. Elle ne voulait pas de lumière. Vous étiez fatigué, c’est le terme qui vous venait le plus spontanément à l’esprit. Vous étiez las de souffrir et de réfléchir à cette souffrance et d’en souffrir davantage encore. Une nuit, vous l’aviez retrouvée dans le salon, debout, horriblement pensive, appuyée contre la fenêtre ; tout en elle dénonçait sa fragilité ; vous vous étiez approché et elle s’était retournée, ses grands yeux ouverts sur un muet pourquoi, elle avait posé sa main sur la vôtre et avait dit pardon. Elle avait dit cela dans un souffle, tout bas, vous auriez aussi bien pu l’avoir rêvé. Posément vous l’aviez ramenée dans la chambre, elle n’avait pas résisté, elle était restée là, allongée sur le dos, inerte, égarée dans une rêverie monochrome, aux contours empoisonnés.

Il fallait partir, fuir même, fuir plutôt, puisque ce départ allait être une fuite. Il ne s’agirait pas d’autre chose, il n’y avait pas de doute, ou plutôt il y en avait trop, c’étaient eux qu’il fallait laisser derrière vous. Les doutes, ce supplice essentiel. Vous alliez vous pencher sur eux, les neutraliser. Ensuite Aude irait mieux, fatalement mieux. Vous ne pouviez plus rester là, alors vous vous êtes mis à chercher, ailleurs, loin, une autre ville, d’autres rues, des images inconnues, un endroit où elle serait bien.

Vous donniez des coups de téléphone, vous consultiez les annonces, Aude n’était pas au courant. Son potentiel de désenchantement vous terrifiait à l’avance. L’échec n’était pas envisageable. L’échec était un luxe. Entre deux appels vous songiez fugitivement à la simplicité des choses d’avant, vous vous demandiez si elles pourraient jamais redevenir ce qu’elles avaient été ; considéré du morne rivage de votre accablement tout le passé semblait facile, ces mois et ces semaines, la moindre de ces péripéties scintillait dans le lointain, empruntait les couleurs de l’inaccessible. Votre regard empestait le regret, vos sanglots n’inondaient plus que des cendres.

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Vous êtes partis un soir de septembre. Aude avait cru à votre histoire de voyage. Elle avait souri quand vous lui aviez parlé de la Bretagne , un vrai sourire, lumineux comme avant. Cette gaieté qu’elle pouvait avoir. Vous l’emmeniez en week-end. Les déménageurs attendaient rue Laugier. Ils avaient des instructions précises. Vous saviez ce qu’il fallait faire pour qu’ils arrivent avant vous.

Aude quittait Paris, elle regardait les panneaux, porte de Saint-Cloud, pont de Sèvres, Meudon, Vélizy ; il venait de pleuvoir. Vous la regardiez, partagé entre l’espoir et la lucidité. Vous alliez de l’un à l’autre, irrégulièrement, et vous vous demandiez ce qu’ils étaient l’un pour l’autre en cette circonstance : adversaires ? ennemis ? associés ? complices ? Il était impossible de décider. Il était impossible d’y voir clair.

Lorsque s’élevait la voix assourdie, la voix chaude que vous aimiez, c’étaient vos mots, la voix d’Aude, vous étiez attentif à tout ce qu’elle exsudait, au bruit de cette voix, à ses nuances, ses vibrations, ce que tout cela éclairait. Cette voix et ses images, parfois réduite à un souffle précaire, un souffle de noyée, le plus souvent avait fait place au silence, un silence visqueux, compact, d’où l’on ne pouvait sortir indemne. Ce silence vous brûlait. Il occupait le terrain. Il symbolisait la dilution des choses.

Il était question d’une quinzaine de jours, peut-être trois semaines. Vous n’aviez pas voulu être plus précis. Le risque était avéré, la réussite aléatoire ; l’objectif semblait sur le point de se dérober ; l’avenir était défiguré. Il fallait le reconstruire, avoir des idées. Les idées, ce n’était pas ce qui manquait mais votre droit à l’erreur n’était pas évaluable. Vous étiez un bâtisseur aveuglé par une tristesse abyssale, le chagrin sans nom de celle que vous aimiez.

Vous veniez de dépasser Rennes. Aude scrutait la route. Elle ne disait rien. Votre anxiété s’installait pour de bon. Qu’allait-il se passer ? Encore deux cent cinquante kilomètres, ensuite les événements se précipiteraient ; il y aurait la maison, les arbres, la mer, vous alliez savoir. Aude vous dirait tout de suite que vous aviez eu raison ; ou tort. Il vous suffirait de la regarder pour le savoir. Vous aviez appris à décrypter ses attitudes, à traduire la fréquence et l’amplitude de ses gestes. Aude vivait ; vous vous chargiez des sous-titres. Ce qui était en jeu c’était son inaptitude à accepter la vie, son incapacité à continuer de vivre ; ce qu’à tout prix il vous fallait anéantir. C’était à cela que la maison allait servir.

La maison était une arme. Elle était sortie tout équipée de vos rêves. Sa provenance était vérifiée. L’imaginaire était là pour s’emparer des choses, pour les tordre, les changer. Assez vite vous aviez renoncé aux questions. Le diagnostic de leur inutilité était tombé sèchement, glacé, définitif. Les réponses se trouvaient quelque part en vous. Aude n’était plus en état de les détenir. Le hasard la martyrisait alors même qu’elle en niait l’existence (« il n’y a pas de hasard ; ou alors il n’y a que cela. Soit il y a un plan quelque part, et tout ce qui arrive, ce qui va arriver, et les conséquences, et la transformation de ces conséquences en causes, puis des causes en conséquences, tout cela est déjà prévu ; soit il n’y a rien, aucun plan, et nous sommes livrés à nous-mêmes, sans autre ressource que notre propre volonté. Notre volonté d’en sortir — mais sortir de quoi ? »).

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(à suivre)

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Poésie de l'indifférence
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Lundi 20 novembre 2006 1 20 /11 /2006 13:12

Le désespoir appelle le désespoir. C’est à cela que vous pensez en négociant les derniers virages, le chemin est étroit et vous frôlez presque les chèvrefeuilles qui se répandent devant les maisons que vous êtes en train de dépasser ; et puis voilà, ça y est, le break s’immobilise, le camion est déjà reparti et seules les traces fraîches qu’il a laissées dans le gravier témoignent de son passage.

Aude ne les remarque pas, elle est descendue, a couru vers le cimetière de bateaux qui précède l’océan, elle a couru entre les épaves, couru vers l’eau que le soir rendait orange, et vous avez aperçu sa silhouette, de loin en loin, entre les poupes et les étraves en train de mourir ; puis elle a disparu.

Vous avez eu la tentation de la rejoindre mais vous êtes resté là, le cœur traversé par des bruits oubliés — le clapotis de l’eau contre les coques à demi submergées, vos propres pas dans le sable, l’écho d’un hors-bord qui traversait la baie. Vous vous êtes dit nous y sommes, c’est le premier soir et vous êtes entré seul dans la maison.

Les déménageurs avaient bien travaillé. A quelques exceptions près vos instructions avaient été respectées à la lettre. Vous aviez patiemment étudié, sur plans, pendant des semaines, la disposition des meubles ; vous aviez longuement réfléchi à cet univers qui n’existait pas, ce contexte de papier, vous vous étiez évertué à tout prévoir, vous aviez mesuré le décor, calculé tous les arrière-plans d’une renaissance. Tout était si neuf et en même temps si familier. Tout était vrai. A présent la pierre grise et rassurante de la maison abritait une prodigieuse somme d’espoirs et de craintes pareillement informulés.

Vous vous souvenez qu’un soir vous aviez repoussé le carnet noir sur lequel vous preniez des notes, donniez forme à votre projet, et vous vous étiez accordé une pause. Vous aviez songé à la formule « ne rien laisser au hasard », c’était la question centrale, l’énigme du pas décisif que vous vous apprêtiez à franchir.

Il y avait comme une solitude en vous. Une sorte de vertige. Vous étiez tellement seul au milieu de ce moment-là, à écouter les minutes s’écouler, vous les entendiez fuir aussi nettement que des pas qui se seraient éloignés ; ces minutes qui vous séparaient du moment où Aude se mettrait à comprendre.

Elle se rapprochait de la maison ; Vous choisissiez vos mots. La maison qui était sombre. Vous vous êtes penché vers une lampe. Ils avaient oublié de la brancher. Derrière vous la porte s’est ouverte. Aude s’est avancée. Elle vous appelait ; elle ne pouvait pas vous voir, vous étiez accroupi, en train de brancher la lampe. Vous vous êtes redressé. Vous n’avez pas actionné l’interrupteur. Elle était près de vous.

Si près.

Elle s’est installée tout contre vous. Elle ne se rendait compte de rien. A présent, il faisait tout à fait noir. Il y avait votre main sous sa veste. Votre main immobile. Il était inutile de bouger. Vous l’entraîniez ailleurs, loin des fauteuils et des romans, dans une autre pièce, sur un lit où son corps blanc et affaibli avait déjà si souvent clignoté.

_______________

 

 

 

Vous vous êtes réveillé le premier. La chambre était saturée de reflets. Les volets étaient restés ouverts. En tournant la tête vous pouviez voir la baie. Il était huit heures. Aude dormait comme elle aimait le faire, allongée sur le ventre, la tête tournée vers vous. Vous êtes sorti. Un soleil crayeux éclairait le salon. Il n’était plus question d’attendre. Les explications arrivaient. Elles n’allaient pas être faciles. Il n’était pas question de s’y soustraire. Quelque chose s’achevait, quelque chose commençait ; le reste pouvait disparaître.

Le reste ? Mais il n’y avait plus de reste. Le reste était une fiction. Tout ce qui comptait était ici. Ici, dans l’ouest de votre vie. En progressant vers la fenêtre, derrière vous vous sentiez le passé qui s’effondrait, avec des craquements sinistres et encourageants.

Il y avait du brouillard autour des épaves. On ne voyait pas le fond de la baie. Vous auriez voulu pouvoir ne regarder que dehors, mais bien entendu c’était impossible ; il allait falloir affronter le réel, vous colleter avec lui ; soudain vous aviez tout à perdre.

Sa voix qui vous appelait.

Vous êtes revenu dans la chambre. Elle s’était assise, se frottait les yeux. Elle frissonnait. Elle balbutiait qu’elle avait froid. La dureté de ses seins en attestait. Vous lui avez donné le pull que vous portiez la veille. Vous avez remonté la couverture jusqu’à ses épaules. Vous vous êtes assis près d’elle. Vous lui avez tout expliqué.

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Aucun détail ne vous échappait. Ce n’était pas le moment. Aude était devant la maison. Elle regardait la mer. Le brouillard avait disparu. Vous étiez à vingt pas derrière elle. Elle vous avait écouté, très bien, et maintenant elle était là, les mains dans les poches, elle levait la tête, vous souriait de temps en temps.

Vous ne bougiez pas.

Elle disait je rêve, je suis en train de rêver, je vais me réveiller, nous ne sommes pas là. Vous alliez passer le reste de votre vie avec elle, c’était aussi simple que ça, une idée évanescente mais tenace qui vous foudroyait.

A cet instant précis vous ne songez pas à ce qu’il y a derrière la maison. Tout ce à quoi vous avez renoncé. Tout ce qu’il a fallu vendre, désorganiser, les projets stoppés net, accepter de ne pas aboutir. Mais vous ne pensez pas à tout cela, à ces rêves déjà anciens que vous portiez en vous depuis si longtemps et qui auraient voulu survivre, qui vous disent j’ai été jeté à terre, j’ai été fracassé. Vous ne pensez qu’à ce que vous voyez, à Aude en train de renaître, dans la clarté bleue d’octobre, près d’un cimetière de bateaux.

Aude et sa résilience. Elle était la vie ; enfin, ce que vous appeliez la vie. Elle était en train de devenir ce qu’elle avait toujours été.

Elle est allée marcher près des grands arbres, sur la grève étroite qui séparait la forêt du rivage. Vous avez eu un peu de mal à la quitter des yeux mais finalement vous êtes rentré. Vous aviez du travail.

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Parfois, on est si près des choses. Autour de vous, l’irréalité s’organisait. S’annonçaient des voyages, des départs, des retours. Les photos de cette époque montrent des sourires hésitants, Aude dans le jardin, Aude à Brest sur le quai, des postures de débutants, des regards, un hiver lumineux, des traces de pas dans le sable. Une simplicité. Elle ne s’ennuyait pas. Ce n’était pas arrivé ; rien de ce que vous redoutiez n’était arrivé. Elle avait décidé de préférer les idées que vous aviez eues pour elle. Les choix que vous aviez faits. Vos arbitrages. Elle respirait.

Souvent, vous pensiez à Jacques. Ce malheur falsifié, déguisé en solution. Grâce à lui, vous sortiez du gris. Vous travailliez tard. Aude lisait dans le salon. De votre bureau vous pouviez la voir ; il vous suffisait de lever les yeux, et en un synchronisme silencieux elle les levait en même temps, vos sourires se croisaient ; une connivence de grands brûlés.

Mais dans le bruit de vos rêves il y avait Jacques. Il vous attendait, nimbé peut-être d’une lueur dont la bienveillance atténuerait l’ironie, et que lisiez-vous en lui ? Le reproche, l’affection ? Jacques ne disait rien. Il faisait preuve d’une inopportune pénurie de jugement. C’était une chiquenaude de la mémoire, un accident, un vieil oubli, un visage détruit. Il était là. Il fixait les limites, sans avoir l’air d’y toucher ; il se postait à toutes les frontières de votre insouciance. Il y avait beaucoup de choses à empoisonner. Vos vingt ans étaient dans le coup mais maintenant, comme tant d’autres cantons de votre mémoire, ils étaient devenus nocturnes. Ils avaient atteint l’île des fascinations vaincues, des idées mortes, une île froide d’où ils ne reviendraient pas. Il n’y avait que Jacques pour y avoir résisté. Au petit jour, dans le sanglot blême du matin, il ne vous attendait pas. Il ne hantait que votre culpabilité ; parfois elle était l’essentiel de vous-même.

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Il y eut de nouveau décembre, et un jour, en arpentant une plage nue des environs, Aude décida qu’elle allait parler à sa mère. Elle ne voulait plus mentir, ni se cacher, ni inventer des prétextes pour justifier votre présence. Vous n’avez pas essayé de la dissuader. La vérité vous semblait préférable. De plus elle ne vous faisait pas peur ; ce n’était qu’une formalité. L’opinion de Jacques mort vous importait plus que celle de sa femme vivante. Le regard des inconnus sur Aude, sur vous, enfin, sur vous deux ensemble, c’était une autre formalité. Les formalités, il était toujours possible de s’en affranchir ; ça faisait partie de ce que vous aviez appris, puis essayé de comprendre, puis renoncé à lui expliquer. En face d’elle votre quarantaine ne pesait pas lourd. Cependant ç’allait être une étape difficile à franchir ; Aude avait beaucoup réfléchi. Elle considérait cela comme une signature ultime, une sorte de preuve ; tu n’as rien à me prouver — c’était votre réponse et c’était son projet — notre vie n’a pas besoin d’être ratifiée — je suis fière de t’aimer, j’ai hâte que tout le monde le sache, j’en ai fini avec la corrosion des blocages, je suis libre, nous sommes libres, je t’en prie, laisse-moi faire, accompagne-moi, emmène-moi, emmène-moi là-bas, sois près de moi. Sois avec moi.

Tout ce qui criait en vous : les questions, cette forme particulière de remords, un paysage de blessures, et le désir atrophié de l’expérience. Vous saviez — on vous l’avait dit — qu’à partir d’un certain stade l’expérience cesse d’être une conquête pour se transformer en menace ; que c’est toujours une question d’âge. La sérénité de l’acquis cède la place aux remises en cause, aux doutes, à l’invalidité des certitudes. C’est à ce moment-là que — sois avec moi — Aude était arrivée et il ne fallait pas chercher ailleurs les raisons pour lesquelles l'inquiétude avait pris le pouvoir.

En même temps cela avait son utilité, parce que cela vous maintenait en alerte, en éveil, à l’écart des récifs de la médiocrité, ils étaient à fleur d’eau, à fleur de peau, et vous aviez déjà vécu tant d’échouages. Vous aviez si souvent talonné, par lassitude, fragilité, démotivation. Vous n’aviez rien oublié.

Il y avait en vous le demi univers d’une passion inclusive, et rien de tout cela ne tolérait ni n’avait à voir avec l’hésitation, la facilité, l’habitude, l’envie de faire autrement. Le bonheur vu comme une occupation, en face de quoi il fallait choisir, et vous penchiez plutôt vers la résistance.

C’est à cela que vous pensiez en la regardant s’éloigner vers la mer, en l’écoutant vous dire ce qu’elle allait faire. Sa silhouette avait changé, elle était moins peuplée de rondeurs elles-mêmes moins accessibles. La vie s’enfuyait ; en elle, des regrets, comme une interminable pluie. Des pleurs dissymétriques ravinaient la peau de ses joues. La vie en plan américain : son visage, ses épaules, ses seins, son sourire incertain ; c’était chez elle, cette atmosphère, ce regard obscur et téméraire, cet éclat en train de pâlir.

Et maintenant, ceci. Alors qu’elle se remettait à vivre.

Elle avait insisté pour préparer elle-même les bagages. C’était un soir froid et sec. Aude avait téléphoné, elle avait annoncé son arrivée, sans parler de vous. Vous étiez resté assis à votre bureau, introspectif et taciturne, essayant d’anticiper : cet appartement que maintenant vous ne connaissiez que trop, la chambre d’amis, le vestibule et le couloir, les photos de Jacques sur les murs, et d’autres aussi ; Aude enfant, Aude adolescente, juste avant sa capture ; des spectres. Expliquer, parler. Donner des raisons et des détails. Des dates, des lieux. Vous alliez avoir l’air de vous excuser. Aude avait dit ne t’inquiète pas, c’est moi qui parlerai. Tu n’auras rien à dire. D’ailleurs qu’auriez-vous pu dire qui n’eût pas contribué à compliquer le jeu ? Les questions allaient venir, peut-être plus tard. Mais elles viendraient, inévitablement. Des questions. Vous n’étiez pas sûr d’aimer cela.

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Vous alliez mourir. Aude aussi, mais plus tard, après. L’ordre des choses. Etait-ce ainsi qu’elles devaient se passer, qu’elles pouvaient être tolérables ? Ce matin-là sur la route de Châteaulin le bitume était humide et gras et quand vous avez senti l’arrière de la Volvo commencer de se dérober, tranchant net la carotide de vos illusions, vous avez tenté un contre-braquage, machinalement, alors même que vous aviez déjà compris qu’il était trop tard. L’essieu arrière rigide ne pardonnait guère les fautes de conduite. Ce qui vous reste de cet instant-là c’est le regard que vous avez jeté vers Aude, c’était juste avant le choc, elle criait quelque chose, un regard irréfléchi, désespéré, éblouissant, une beauté qui était peut-être en train de se consumer à toute vitesse, et vos yeux et vos gestes impuissants ; vous avez heurté tangentiellement un platane. Sa tête a heurté le montant de la portière avec un bruit net et écoeurant.

Il y avait du verre partout. Les vitres du côté droit avaient explosé. L’arrière du break avait escaladé le talus, c’était la collision avec l’arbre qui avait stoppé sa course et à présent il y avait du sang sur le visage d’Aude, sur son pull, son front lacéré par les éclats ; vous regardiez cela, vous le compreniez comme au ralenti ; votre mémoire stockait les détails avec cette précieuse incohérence qui, plus tard, vous empêcherait de vous souvenir de tout ce que cette scène pouvait avoir de laid.

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Où était-elle ? En réanimation. On vous avait transportés à Brest. Vous ne vous souveniez de rien. Ça n’allait pas durer. Les choses reviendraient d’elles-mêmes, par vagues, inutile de s’inquiéter pour ça.

Aude était en réanimation. Il y avait six heures que vous étiez là. Vos blessures étaient superficielles. Une légère commotion. Ils allaient vous garder un ou deux jours, et puis vous pourriez sortir.

Elle n’avait pas repris conscience. Personne ne pouvait la voir. Vous étiez là comme un gisant, dans le camouflage de l’attente. A un moment, quelqu’un entrerait dans la chambre et vous instruirait. Il y aurait une issue.

C’était une négligence aride, bruyante et dépouillée, longtemps elle allait vous empêcher de dormir, déjà sa clameur vous transperçait, vous étiez en ruines ; vous dressiez la liste de tout ce que vous n’aviez pas fait, ou plutôt non, cette liste se dressait toute seule, autonome et inhumaine ; elle était là devant vous, vibrante de menaces, riche de joies mortes — cruauté des promesses, ivresse brute des conséquences.

Ces pneus qu’il aurait fallu changer. Ces amortisseurs un peu lâches, on les eût crus sortis d’un fond de stock nord-américain et même là, dans ce lit, ne ressentant aucune douleur véritable, juste un engourdissement succinct, vous continuiez d’aimer ce balancement chaloupé que vous éprouviez à chaque virage. Cette auto si fluctuante dans ses attitudes, c’était à elle seule une mémoire. La route était dangereuse, la voiture approximative dans son comportement, vos compétences discutables ; et la conjonction de tout cela avait poussé Aude dans le coma, cela l’avait peut-être tuée, et en définitive tout cela se résumait à un problème de légèreté. Vue d’un lit d’hôpital, avec ces voix étouffées, ces portes trop larges, cette odeur d’antiseptique, la légèreté paraît toujours coupable. Vous étiez coupable. Vous pensiez aux Choses de la vie, où Paul Guimard écrivait que le centre de gravité des hommes légers est imprévisible. Aude était devenue votre centre de gravité ; vous n’aviez pas besoin de cet accident pour le savoir. Pour ce qui est de la légèreté, c’était autre chose. Etiez-vous léger, vraiment ? Il vous semblait qu’au contraire la terre lourde de vos souvenirs, de votre mémoire, de tout ce que vous n’aviez pas accompli vous entraînaient vers la gravité, le sérieux, la conscience irrémédiable des choses. Vos idées s’étaient tenues tranquilles. C’étaient les détails qui vous avaient échappé, avant de vous piéger. Cette voiture et ce virage, cet arbre et ce talus, ces traces de pneus et de sang, tout cela était si effroyablement banal, et absurdement cette banalité vous faisait aussi peur que le reste — le reste c’était Aude. Que lui était-il arrivé ? Qu’allait-elle devenir ? Qu’alliez-vous devenir ?

Le ciel était bas sur l’aventure. Sa mère arrivait. Elle avait pris le train. Il y avait un changement à Paris. Elle allait prendre un taxi jusqu’à Montparnasse ; six heures plus tard elle serait là. Il allait falloir trouver les mots, expliquer, parler ; l’accident, la vie ; votre vie. Expliquer Aude à côté de vous. Aude, oui, comme en neuvage. Il avait suffi d’une seconde pour que tout devienne si incertain, si dur, si hypothétique.

Axelle découvrit tout cela d’un coup, en même temps, avec l’accident, le corps inerte, les blessures, l’absence de pronostic, une silhouette brisée sur un lit anonyme, loin de chez elle, ou de ce qui avait été chez elle ; un lit qui avait déjà servi, sur lequel peut-être — sans doute — quelqu’un, des gens étaient déjà morts ; la mort, comme une éternelle péripétie.

Vous n’aimiez pas les chocs, pourtant il y en aurait d’autres. Il y aurait la légitimité des sanglots. Leur sauvagerie. La tristesse pouvait-elle avoir une couleur ? Quel serait son visage ? Où étiez-vous en train d’aller ? Vous ne pouviez pas vous effondrer. Vous ne pouviez pas vous le permettre.

La vie, soudain, comme une ornière.

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Vous la regardiez. Il y avait en elle comme une contagion d’ombres, des chemins abouliques, des lumières en train de se retirer. Tout ce qui avait lentement cessé d’exister. Lentement, si lentement ; une promenade sous les arbres. S’accrocher aux mots. Surtout, surtout, ne rien oublier. Rien.

Aude dormait ; c’était un résumé supportable de la situation. Ses cheveux disparaissaient sous les bandages. Il y avait des traces de contusions sur le côté droit de son visage — le seul que vous pouviez voir. Une perfusion émergeait de son bras droit, lui aussi c’était le seul que vous pouviez voir et plus tard vous vous êtes reproché la puérilité avec la quelle vous avez admiré, une fois de plus et pour rien, le duvet brun de cet avant-bras inanimé, dont vous alliez conserver le goût jusqu’à ce que votre propre mort vienne vous en priver. A cet endroit vous aviez souvent posé vos lèvres et la mémoire que vous aviez de ce geste ne cesserait plus de vous poursuivre.

Si souvent aviez-vous vu cet avant-bras tressaillir ; si souvent l’aviez-vous senti serré autour de votre cou — peau fraîche, obscurité, gémissements ; vous aviez vu ces poils se dresser sous l’effet de la peur, ou du souvenir de la peur, ou, moins fréquemment, de la tension si particulière du bonheur ; et maintenant ils gisaient là, immobiles, et ils étaient la vie, et ils ne bougeaient plus ; vous les fixiez avec intensité, comme de leur vivant, quand il s’agissait d’un sommeil acceptable, quand vous la regardiez dormir, que l’inquiétude était en fuite. L’inaltérable inquiétude, la terreur, même ; à présent il y avait eu un accident et vous regardiez le bras gauche d’Aude parce que c’était la seule partie de son corps qui était à la fois intacte et visible. L’essentiel de ce qui était abîmé avait été caché. Vous aviez la liste des blessures. On ne savait pas encore si elle allait pouvoir remarcher. On ne savait pas encore si elle allait pouvoir survivre. Les heures qui viennent seront décisives, avait dit le chirurgien. La détresse, cette menace grise — ces gestes lents — ces pas que vous faisiez dans le hall de l’hôpital, ces pas anesthésiés, lents et sans but. Cette crainte. Ces monte-charge. Les civières et le silence, un silence qui vous prenait à la gorge, que vous aviez au bord des lèvres.

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(à suivre)

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Poésie de l'indifférence
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Lundi 27 novembre 2006 1 27 /11 /2006 07:11

La nuit était une soute. Doucement elle vous enveloppait ; elle ressemblait à un linceul prévu pour quelqu’un d’autre ; quelqu’un que vous aimiez. Au bout d’un couloir, dans cet autre pavillon de l’hôpital où on l’avait transférée, à l’écart de vous, avec la dérisoire protection de la distance, au creux d’une pièce encombrée d’appareils et de souffrance, vous ne saviez pas où exactement, vous ne pouviez que l’imaginer, il y avait Aude, possiblement détruite, survivante aléatoire, crépusculaire nudité, lividité du hasard.

Axelle était là. Elle non plus n’avait pu entrer. Elle voulait vous voir ; il le fallait ; elle ne savait rien. En elle la surprise et la tragédie marchaient d’un même pas. Elle a posé sur vous un regard neuf, douloureux, interrogatif. Vous deviez décider ; les mots vous appartenaient. Vous êtes parti de la fin. Le secret en vous se délabrait. Depuis l’accident vous remontiez les fortunes et les contingences. Cette conversation avait un parfum de terme, tout était stoppé, vous étiez en train de le découvrir alors même que s’échafaudait votre récit, que vous convoquiez vos souvenirs et vos ambiguïtés, votre fraîcheur enfuie ; soudain votre passion sentait le désinfectant.

Aude. Sa mère était silencieuse. Elle vous fixait de temps en temps. Il était évident qu’elle ne vous en voulait pas. C’était inutile, bien entendu. Vous regardiez ses mains. Il était question de bonheur, de circonstances ; vous aviez du talent en matière de périphrases.

Vous n’avez pas parlé de la rue Bobillot. Quelque chose vous retenait de le faire. Ç’avait à voir avec l’attitude de cette femme, avec la source de sa peur ; l’inventaire de tout ce qui venait de changer pour elle. Les brisures de ce qui avait été son espoir, son ambition, son avenir, sa vie même, étaient de nouveau en train de tomber. Une fois de plus l’avenir changeait de format.

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Vous la regardiez mourir. Mourir. « J’observe la nuit et la mort. » C’était ce qu’elle allait faire. Elle s’apprêtait à disparaître, on allait l’ensevelir loin de vous. C’était votre sanction, ce qui vous attendait pour l’avoir assassinée. Vos pensées chancelaient. Aude immobile, sourde, indifférente, les yeux clos ; vous pensiez à tout ce que vous aviez vu passer sur ce visage, à tout ce qui était perdu, à tout ce que vous aviez perdu. Les mots ; le temps ; Aude au milieu d’eux.

Le médecin s’était approché. Il avait des choses à vous dire. Vous vous êtes éloignés d’elle, comme deux complices involontaires. Il n’était pas hostile. C’était un accident. C’était un professionnel. La fatalité ; ces choses-là arrivent. Ce n’était la faute de personne. Les mots du praticien entraient en vous, puis en sortaient sans rien modifier. Vous saviez très exactement ce qu’il fallait penser de la situation. Vous aviez eu le temps d’y réfléchir. La délicatesse du type en blanc vous laissait figé dans un détachement poisseux et involontaire — pourquoi ne vous parlait-il pas d’elle, au lieu de vaticiner sans fin autour d’excuses dérisoires ?

A la fin, tout ce que vous aviez compris, c’est qu’il fallait attendre. Il y a des erreurs de trajectoire qui se paient cher.

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A la fin, vous aviez oublié comment elle s’appelait. Il avait fallu la mort de Jacques pour vous en souvenir. Son prénom. Axelle. Axelle et Jacques. Le jour de leur mariage vous n’aviez pu vous libérer. Vous aviez inventé un prétexte. C’était une année dure, difficile à accepter. L’immersion dans ce groupe de gens chaleureux, souriants, endimanchés vous soulevait le cœur à l’avance ; plaquer un sourire mécanique sur votre masque de post-adolescent, serrer des mains, avoir l’air heureux : non. Vous aviez rédigé un mot d’excuse médiocrement tourné, qui manquait de conviction et dont le style était proportionnel à la déception que vous pensiez provoquer. Jacques ne vous en avait pas tenu rigueur. Plus tard, à l’automne de 1978, Aude avait deux ans, vous aviez été invités à la même réception. L’image que vous aviez conservée d’Axelle, l’Axelle d’alors, était délavée, diffuse, hors de contrôle. La femme meurtrie par l’angoisse superposée au deuil se tenait devant vous. Naturellement elle ne s’était doutée de rien. La vie de sa fille, loin de la lumière qu’elle aurait désirée. La vie de sa fille avait passé. Vous étiez un épisode ; peut-être les choses allaient-elles se résoudre sur ce substrat. Derrière la sérénité de façade résidait une forme de panique. Le visage de cette femme racontait une histoire que vous n’étiez pas sûr de connaître.

Axelle attendait la suite. Cela se voyait. Une pluie amère et froide tombait sur votre âme enkystée de tristesse et de fuite. Cette envie de fuir, ce désir de refuge. Cette terreur de l’instant. Tout ce vide à étreindre en vous, ces signaux défunts, ces sourires perdus, émis pour rien, sans doute, noyés dans un irrépressible brouillard.

Derrière vous les portes de l’hôpital ; devant vous le soir qui arrivait.

Le soir et ses questions.

_______________

 

Ailleurs. Il avait cessé de pleuvoir. Elle découvrit la maison basse et obscure où sa fille avait existé. A l’intérieur tout était gris. La journée avait été dure, incertaine. Elle hésitait à s’asseoir. Vous allumiez les lampes. Ces éclairages indirects qu’Aude avait choisis, organisés. Ils convenaient bien à la situation. Elle s’attardait sous les volutes de pierre au-dessus de la porte du salon. Elle regardait les doubles rideaux que vous n’aviez jamais vraiment aimés mais qui à présent scandaient un prénom, suggéraient une ombre, vous jetaient une absence au visage.

Maintenant, elle était dans la chambre. Les draps étaient les mêmes. Le lit était défait. Cette petite pièce sombre, aux fenêtres étroites, il n’était pas difficile d’imaginer ce dont elle avait pu être le théâtre.

Elle l’imaginait. Elle reconnaissait un cardigan abandonné sur une chaise, un livre de poche sur le bureau, des bottes de motard sous l’escalier. A bien des détails elle reconnaissait son côté du lit. C’était une idée étrange pour elle, qu’Aude puisse avoir un côté dans un lit, comme un partage auquel elle n’aurait pas pensé.

Elle s’est assise en face de vous, dans un fauteuil que vous n’utilisiez jamais. Elle vous dévisageait avec une espèce de curiosité anxieuse. Elle ne savait pas qui vous étiez. Elle ne savait pas comment vous parler, ce qu’il fallait faire. De temps en temps, elle regardait le téléphone.

Vous étiez resté debout. Vous vous affairiez. L’immobilité était insoutenable. Vous mettiez la table. Il était plus de huit heures ; d’une main qui ne tremblait pas, vous accomplissiez les gestes d’un quotidien enfui.

Vous ne deviez pas vous laisser paralyser par ce silence qui commençait d’entrer en vous. Avant tout, c’était la qualité de ce silence qui vous gênait. L’obscurité des mots. Vous étiez concentré sur ce qui n’avait pas d’importance.

Elle s’est approchée de la table, elle vous a souri, d’un sourire fané, étroit, fugitif. Que contenait ce sourire ? Qu’est-ce qu’il lui coûtait ? Etait-il un encouragement, une désillusion, un fatalisme ? Il vous semblait usé.

Elle vous parlait. Il était question de 1976. Comment c’était arrivé. Jacques, la faculté de droit. Jacques qui ne voulait pas d’une fille, non, surtout pas. Et ensuite ? A la fin des années soixante-dix il y avait eu Hardelot. Aude était si petite. Une autre vie. La mer, les dériveurs de location. Cet endroit un peu mort, il fallait y vivre pour le comprendre. Elle hésitait à prononcer le mot qu’il fallait. Il lui brûlait les lèvres. Encore ce sourire distrait, qui s’excusait de ne plus pouvoir le dire.

Vous ne l’interrogiez pas. Vous n’imaginiez pas quelles questions il fallait poser. La circonstance était trop neuve. Vous n’aviez pas de repères. Cette femme, devant vous, avec les deux tiers de sa vie en lambeaux. Qu’est-ce qui lui restait ? Un enfant vivant, mais dont les traces à présent se perdaient loin d’elle, dans des chambres d’hôtel et des maisons inconnues, des appartements dont elle ne savait rien ; des lieux ruisselants d’une menace abstraite en train de sourdre de mille blessures — celles que seuls pouvaient creuser la solitude, le deuil et leur brutalité.

_______________

 

Vous vous souvenez très exactement du moment où Aude a ouvert les yeux pour la première fois, comme du moment où le médecin vous a annoncé qu’elle vivrait. Il avait un sourire affable et franc, du moins était-ce l’impression qu’il vous laissait. Il n’avait pas demandé qui vous étiez. Il vous prenait sans doute pour un obscur beau-père, ou peut-être un ami de la famille, le genre de type improbable que l’on appelle en cas de coup dur — sauf que le coup dur c’était vous. Votre présence ne suscitait pas de questions, c’était quelque chose de naturel.

Il parlait surtout à Axelle et ça aussi c’était normal. Vous étiez hors champ. Votre angoisse n’était pas la même. Elle restait invisible pour le spécialiste qui répondait aux multiples questions d’Axelle, phrases courtes, questions ouvertes, articulées d’une voix neutre, blanche, qui paraissait ne celer aucune oppression.

Les nouvelles étaient relativement bonnes. Aude pourrait remarcher. Naturellement ç’allait être dur. Elle aurait mal, encore, longtemps. Mais à terme elle vivrait normalement. A terme — c’était une curieuse locution, une formule froide et impassible, comme les murs de l’hôpital où sa vie avait été sauvée.

Ensuite vous êtes passés la voir. Enfin, plutôt vous êtes allés la regarder respirer. Elle dormait. Le beau visage tuméfié émergeait à peine dans le blanc aveuglant des draps et des bandages.

_______________

Cet amour réveillé, c’était le vôtre.

C’était un début d’après-midi, un peu moins de deux mois après l’accident. En achevant sa toilette l’infirmière avait vu les paupières battre et revivre, sèches encore, et le regard si longtemps obturé l’avait suivie, avec en filigrane tant de mots enfouis, bousculade sémantique réduite à un murmure indistinct.

L’infirmière avait l’habitude. Elle avait vu cela cent fois. Elle lui dit vous avez eu un accident, vous êtes sauvée, tout ira bien maintenant, je vais appeler le médecin. Le visage que vous aviez vu s’émacier au fil des semaines, le visage immobile, seulement éclairé par un jour artificiel, le visage que ne nourrissaient plus ni l’espoir, ni la joie, ni la vie ; le visage aux rêves éteints, le visage qui était seul, inhumé dans le silence, aveugle et qui n’entendait rien de ce que vous chuchotiez, Axelle et vous, en un relais tacite, matinées, après-midi ; ce visage qui n’avait pas vu les fractures se réduire,  les pansements perdre du terrain, ce visage qui revenait au monde, qui rentrait d’un voyage cinglant et imprévu, ce visage que vous aviez cru perdre, ce visage, le sien, le sien aimé, avec désormais cette cicatrice au coin du sourcil gauche, ce visage sincère et droit, beau jusque dans la maladie, ce visage que vous attendiez, Aude revenait à sa surface, elle s’y réinstallait, c’était — oui —  de nouveau elle en ces traits, de nouveau la couleur qui affleurait, et quand sur lui vous avez posé une main rugueuse et tremblante vous avez entendu un souffle inégal et lent, vous avez entendu des mots tranquilles — les mots de l’éternité.

Vous avez vu ses doigts qui bougeaient.

Vous avez vu un sourire convalescent illuminer le jour, la chambre ; vous avez regardé sa poitrine soulever le coton de la blouse réglementaire.

Elle a dit je suis vivante ; sa main a cherché la vôtre. Je suis vivante. Tu es beau. Reste là. Quel jour on est ?

_______________

(à suivre)

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Poésie de l'indifférence
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Lundi 4 décembre 2006 1 04 /12 /2006 09:37

Cet après-midi là Axelle se reposait chez vous, après trois jours passés près de sa fille. Le taxi vous a déposé à trente mètres de la maison. Il était quelque chose comme six heures du soir. Vous aviez attendu qu'Aude se rendorme et alors seulement vous vous étiez résolu à partir. Vous cherchiez vos mots en ouvrant la porte. Comment annoncer le meilleur après avoir provoqué le pire ? Axelle somnolait dans un fauteuil. En elle vous ne retrouviez que peu des expressions de sa fille ; il vous était facile de la regarder dormir. Elle a remué, a ouvert les yeux. Vous vous êtes assis près d’elle et vous avez dit elle vit. Elle s’est réveillée. Elle a repris conscience. Elle m’a parlé.

_______________

 

Axelle s’était installée chez vous. Elle occupait la chambre d’amis, au second étage. Une pièce mansardée, avec des poutres blondes, des meubles suédois en kit, et un petit bureau à cylindre dans lequel Aude avait rangé ses affaires — photos, lettres, cartes postales, livres scolaires.

Vous dormiez mal. Axelle avait changé les draps, un jour où vous étiez parti pour l’hôpital. Le linge d’Aude avait été nettoyé, plié, rangé dans la grande armoire en chêne qui portait encore les stigmates du déménagement. Son désordre vous manquait.

Soir après soir elle vous avait parlé de Jacques, de sa fille, de leur vie. Aude à l’école. Aude se cassant un bras en cours de gymnastique. Aude faisant du cheval, de la danse, de la voile. Aude lisant Steinbeck, Faulkner, Sagan, tout ce qu’elle trouvait dans la bibliothèque de ses parents. Leur fierté aussi, les jours de fin d’année, à la distribution des prix. Leurs soucis. Jacques qui n’avait pas voulu d’autre enfant. Elle n’avait pas insisté, n’était pas capable de dire si elle le regrettait.

Après la mort de Jacques, disait-elle souvent, et dans ces moments-là vous regardiez ailleurs, elle s’arrêtait une seconde puis reprenait : depuis qu’il n’est plus avec nous. Leurs amis, la famille avaient été très bien.

Une hésitation, puis : vous aussi, à votre manière, vous avez été très bien.

_______________

 

 Le ciel était lavé quand vous êtes allés la chercher pour la dernière fois. Il avait plu tout le matin. Elle a souri quand vous l’avez soutenue jusqu’au taxi qui attendait ; elle vous a souri à tous les deux. Vous l’avez installée à l’arrière droit. Vous l’avez déposée avec précaution sur le siège. Axelle s’était glissée à côté d’elle. Aude ne pouvait pas tourner la tête à cause de sa minerve, alors vous vous êtes penché pour l’embrasser, dans une posture insolite qui l’a fait sourire encore, plus largement cette fois, et l’éclat dans ses yeux pondérait son aphasie.

Le taxi a démarré. Vous l’avez regardé longtemps, jusqu’au bout de la rue, tandis qu’il emportait Aude, Aude qui ne pouvait plus vous regarder, vers l’aéroport, les réacteurs, le nord, la plage, son père.

C’était une idée d’Axelle. Revenir, repartir. Là-haut. Loin. Vous étiez seul. Tout de suite, Aude avait accepté. Vous compreniez. L’accident l’avait rajeunie ; une part d’elle-même désirait l’enfance. L’accident et ses conséquences, tous ces détails affreux et compliqués, tout cela appartenait à un univers où elle était entrée comme par effraction. La douleur l’effrayait ; elle lui tournait le dos. Hardelot en était si éloignée, Hardelot c’était l’insouciance, les rires figés pour toujours dans la chaleur illusoire de la réminiscence.

C’était aussi un cimetière. Son père et sa jeunesse enterrés côte à côte. C’est vers cette nécropole qu’elle accourait à présent.

Il fallait rentrer. Il était encore tôt. Vous êtes allé marcher sur le quai du Commandant-Malbert. La pluie allait bientôt revenir. La brise d’ouest poussait les nuages qui traversaient la rade. Ils venaient vers vous dans le ciel obscur. Vous vous êtes réfugié dans la voiture, ce vieux coupé Mercedes 280 que vous aviez trouvé à Lorient chez un négociant. Un modèle 74, 74 qui avait été une bonne année. Les premières gouttes s’écrasaient sur le pare-brise. Vous avez démarré, allumé les phares, repris la route vers la maison vide que vous alliez devoir affronter.

_______________

 

 Elle a téléphoné le troisième jour. Vous étiez sur la grève. Vous avez couru en entendant la sonnerie par la fenêtre du salon. Elle vous a dit tu me manques, viens, reviens, je t’aime, elle disait reviens, j’ai besoin de toi, fais vite ; cette brume en vous ; il fallait revenir ; elle vous attendait ; vous imaginiez son front bombé, sa pâleur, les auspices de ses larmes ; vous imaginiez Axelle aussi. Où était-elle ? Etait-elle sortie ? Derrière Aude, il n’y avait pas de bruit. Derrière Aude, il y avait l’appartement, les photos de Jacques, sa chambre de jeune fille, l’odeur de lavande dans toutes les pièces. Elle vous disait de revenir, de revenir là-bas, et vous fermiez les yeux, vous examiniez ce qu’allait être la vie, la vie à Hardelot, la place qui vous attendait et qui n’existait pas ; Axelle, la désolation nécessaire, la plage et le vent ; le sourire de Jacques sur les murs, ce sourire qui vous écrasait, vif et crépusculaire ; ce sourire et ses nuances qui n’existaient plus que dans la mémoire de quelques-uns, que pouviez-vous en faire ? Un visage en cendres vous poursuivait.

_______________

  

Cette exigence dans sa voix. Ce besoin qu’elle avait. Cette urgence — il fallait partir, fermer la maison, bondir vers elle et ne jamais plus revenir, enfin, plus jamais comme c’était avant.

Aude disait maman est d’accord, n’aie pas peur, reviens ; reviens.

Vous saviez ce que vous alliez faire. Ce qu’il fallait. Elle parlait de votre peur ; en était-ce vraiment une ? Au moment de l’accident, de l’hôpital, du coma, un désespoir vous avait saisi qui maintenant s’éloignait. Mais votre peur ? Votre frayeur ? D’un certain point de vue l’accident avait été une solution ; mais en même temps il ouvrait des portes dont vous redoutiez le mouvement, ce qu’en s’effaçant elles pouvaient révéler. Maman est d’accord. Qu’avait-elle compris ? Etait-ce de l’indulgence, de la compassion ? Reviens. Reviens là où tu n’es jamais allé. Reviens dans cette maison avec une identité neuve, inconnue, fragile, illicite. Reviens comme un amant dans la sauvagerie des silences. Reviens pour être observé. Reviens pour le jugement. Reviens pour perdre toutes tes raisons de t’enfuir.

Vous vous interrogiez sur vous-même : étiez-vous digne d’être aimé ? D’être aimé ainsi ? D’être attendu ? En vous se tramait comme une gêne. Ce qui allait se passer ne serait pas confortable, ni facile, ni prévisible. Cette obscurité, voilà ce qui vous angoissait. Vous aviez eu peur de la perdre ; à présent vous aviez peur de la retrouver.

_______________

Hardelot.

Vous aviez peur de l’avoir.

Vous descendiez sur la plage. Il n’y avait pas de galets. Le jour était sale. C’était le matin. Vous aviez passé la nuit sur la route. Votre nuit, vos questions.

_______________

 

 Pendant ce temps elle dormait ; puis elle avait cessé de dormir ; puis elle avait claudiqué jusqu’à la fenêtre de sa chambre ; puis elle vous avait vu. Elle avait vu sa vie —  sa propre vie —  en train d’hésiter, de vaciller, d’envisager, de décider, de choisir. Elle était restée silencieuse, attentive, férocement immobile. Derrière elle, derrière vous, le jour finissait d’apparaître. Vous portiez cette veste bleu marine qu’elle aimait et un pantalon qu’elle ne connaissait pas. Tous ces mois de silence ; ces semaines aveugles. Ce temps perdu pour toujours. Et vous qui attendiez, vous sur cette plage.

Vous qui attendiez quoi ? Comment identifier ce qui se passait là, à quelques dizaines de mètres de sa vulnérabilité hâve, de son visage passagèrement contracté par des douleurs fantomatiques — remugles du mal inoubliable, mémoire de la fêlure à la fois une et multiple et qui refusait de se dissoudre ? Vous marchiez, inconscient d’elle. Vous marchiez si rêveusement, inaccessible soudain. Les derniers mètres d’une vie. Peut-on écrire que vous la regrettiez ? Que vous tergiversiez devant ce qui commençait ?

Ensuite, vous l’avez vue. A un moment vous vous êtes retourné vers la digue, le parking, la Mercedes , la route, l’immeuble, la fenêtre derrière laquelle elle guettait. Tant d’hypothèses réunies en une souterraine tentation. Vous avez regardé la tache blanche qui était son visage, l’anémie de son sourire. Vous avez regardé la main qu’elle agitait, mais imperceptiblement, qui était presque figée contre la vitre.

Vous avez contourné la Mercedes dont le moteur claquait encore — indices du refroidissement à peine commencé, d’une mécanique prête à repartir ; vous pouviez reprendre la route, la route sédative et lisse, la route qui vous emporterait ; mais vous avez verrouillé la porte du coupé puis vous avez marché vers le hall blanc, l’interphone et le sas, le nom d’Aude et de Jacques sur la boîte aux lettres, l’escalier, l’avenir.

(fin)

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Poésie de l'indifférence
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