Maintenant, elle voulait partir. Paris ne lui disait plus rien. J’étais inquiet. Depuis quelques semaines elle avait commencé de s’étioler, voûtée sous la charge d’une blessure invisible et qu’elle ne parvenait pas à localiser. La vie boulevard Pereire s’était organisée et c’était peut-être ce qui provoquait ce début d’atonie, ces mots étranglés, les fissures de son enthousiasme, cette béance déroutante au milieu d’elle. Ses angoisses avaient repris. L’inattendu s’enfuyait. La vie nous rattrapait — enfin, des aspects de la vie que j’aurais voulu nier mais contre lesquels on ne pouvait lutter très longtemps. Il fallait s’en aller, vivre ailleurs. Aude n’allait pas bien. La vérité de son étouffement désolait nos nuits et dépeuplait nos jours, identiquement ruinés par le doute, comme un crime secret au cœur des songes. Tout cela était violent, inopportun, dangereux. Cette peine entre nous. Cette peine sans issue, les mots qui allaient avec, nos rêves pourris par la peur. Le visage informe et grimaçant de l’obsession. Et si elle me quittait ? Le grand déséquilibre me guettait, c’était peut-être la fin d’une longue traque, de cette chasse qui avait commencé à l’adolescence et dans laquelle, jusqu’ici, sans discontinuer j’avais mené le jeu. Il y avait toujours un moment où les choses se retournaient, où elles cessaient d’être ce qu’on voulait qu’elles soient, où l’imaginaire ne suffisait plus, où cédaient les digues de la fiction intérieure que, faute de mieux, j’appelais bonheur.
A présent la lumière entrait à flots gris, elle donnait à la scène un éclairage sale et brumeux. Seules ressortaient les scories les moins denses de notre parcours. Il régnait un silence épais, seulement troublé par des phrases ordinaires. Je lisais le journal. C’était vers la fin du deuxième hiver. Aude, le visage flou, dans son survêtement gris, regardait la télévision. Elle était relativement loin de moi, mais non pas en raison d’une hostilité plus ou moins affectée ; cela s’était fait naturellement, aucune question n’avait été posée. Je m’apercevais que sa chaleur, sa proximité me manquaient, mais elles me manquaient différemment. Elles m’échappaient. L’usure est une forme de stupeur. Je n’étais à l’abri de rien. Notre bonheur devenait allusif. Il y avait une prise de risque et l’idée que je m’en faisais corrodait nos sens.
Aude regardait l’écran. Un voile imperceptible recouvrait ses yeux bruns, en compromettait l’éclat, avec la vigueur maussade de l’irréparable. Un désintérêt franc et massif émanait d’elle. A présent je l’observais. Elle l’avait senti, m’avait jeté un sourire triste et las, telle une porte brièvement entrouverte sur la nuit qui, en elle, s’apprêtait à tout submerger.
La nuit s’échappait d’elle comme une contagion. Je ne comprenais pas ce qui se passait, ou plutôt je ne le comprenais que trop. Ce genre de truc s’installe sans prévenir. Je n’avais pas su l’éviter.
Elle s’était mise à aller mal, comme ça, sans raison apparente, du moins si l’on oubliait tout ce qui lui était arrivé depuis un an et demi. En elle la tristesse avait perdu de son urgence pour laisser place à une nécessité de l’oppression, ou à quelque chose qui s’en approchait. Tout ce que sa vie pouvait avoir d’inédit provenait de la mort de son père, ça ne lui avait pas davantage échappé qu’à moi-même. Maintenant, à la place de l’amère douceur à laquelle elle pouvait s’attendre, c’était la culpabilité qui s’installait.
Il n’y avait pas de raison.
Ce n’était la faute de personne.
Elle avait si froid tout à coup. Rien ne parvenait plus à la réchauffer. Elle appelait ça son grand gel intérieur. Elle me regardait, amoureuse et désolée, son rire n’était plus qu’une misérable contrefaçon de ce qu’il avait été, elle était terrorisée à l’idée d’avoir honte de ce qu’elle faisait, de ce qu’elle était. Honte d’elle-même. Elle disait tu comprends, la honte je ne l’ai jamais connue, je ne sais pas ce que c’est. La situation était absurde et à chaque fois qu’elle mentait à sa mère, au téléphone, lors de conversations de plus en plus courtes, elle sanglotait longuement contre moi, en disant je n’en peux plus, aide-moi, c’est dur.
C’était dur. C’était notre vie.
J’étais un homme tout entier fait de questions. Les solutions n’existaient pas. Par où commencer ? Normalement, il y avait une source à sa douleur. Y remonter, voilà, c’était la clé ; cependant il était clair que le temps allait nous manquer, qu’elle serait de moins en moins accessible, que l’agrégat volatil et mystérieux qui nous liait avait commencé de s’effriter et que je n’avais aucune idée de ce qu’il fallait entreprendre pour inverser le processus.
C’était le mot qui convenait. Tout était devenu inverse. La nuit, elle ne dormait que quelques heures, je l’entendais marcher, errer d’une pièce à l’autre, furtive et glacée, souvent elle n’était bien nulle part ; elle finissait par se recoucher, réfugiée contre moi, et alors je sentais ce froid, cette gerçure de l’âme qui la poignardait ; j’étais là, aux aguets, sous le pauvre feu de son souffle. Toutes ces phrases qui se refusaient ; insensiblement le besoin qu’elle avait de moi avait changé de langage, maintenant il me dépassait, je n’en comprenais plus les schèmes.
Vers le milieu de l’après-midi, la fatigue finissait par se faire sentir et je la retrouvais échouée sur le lit, livide, mutique, polluée par le chagrin, verrouillée dans le silence. Il ne lui était plus possible de dormir, les peaux mortes de son inconscient la torturaient sans relâche. J’étais assis près d’elle. Son sourire était vide. Le brouillard faisait irruption entre nous. Elle ne se redressait pas. Elle ne voulait pas de lumière. J’étais fatigué, c’est le terme qui me venait le plus spontanément à l’esprit. J’étais las de souffrir et de réfléchir à cette souffrance et d’en souffrir davantage encore. Une nuit, je l’avais retrouvée dans le salon, debout, horriblement pensive, appuyée contre la fenêtre ; tout en elle dénonçait sa fragilité ; je m’étais approché et elle s’était retournée, ses grands yeux ouverts sur un muet pourquoi, elle avait posé sa main sur la mienne et avait dit pardon. Elle avait dit cela dans un souffle, tout bas, j’aurais aussi bien pu l’avoir rêvé. Posément je l’avais ramenée dans la chambre, elle n’avait pas résisté, elle était restée là, allongée sur le dos, inerte, égarée dans une rêverie monochrome, aux contours empoisonnés.
Il fallait partir, fuir même, fuir plutôt, puisque ce départ allait être une fuite. Il ne s’agirait pas d’autre chose, il n’y avait pas de doute, ou plutôt il y en avait trop, c’étaient eux qu’il fallait laisser derrière nous. Les doutes, ce supplice essentiel. J’allais me pencher sur eux, les neutraliser. Ensuite Aude irait mieux, fatalement mieux. Nous ne pouvions plus rester là, alors je me suis mis à chercher, ailleurs, loin, une autre ville, d’autres rues, des images inconnues, un endroit où elle serait bien.
Je donnais des coups de téléphone, je consultais les annonces, Aude n’était pas au courant. Son potentiel de désenchantement me terrifiait à l’avance. L’échec n’était pas envisageable. L’échec était un luxe. Entre deux appels je songeais fugitivement à la simplicité des choses d’avant, je me demandais si elles pourraient jamais redevenir ce qu’elles avaient été ; considéré du morne rivage de mon accablement tout le passé semblait facile, ces mois et ces semaines, la moindre de ces péripéties scintillait dans le lointain, empruntait les couleurs de l’inaccessible. Mon regard empestait le regret, mes sanglots n’inondaient plus que des cendres.
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Nous sommes partis un soir de septembre. Aude avait cru à mon histoire de voyage. Elle avait souri quand je lui avais parlé de la Bretagne, un vrai sourire, lumineux comme avant. Cette gaieté qu’elle pouvait encore avoir. Je l’emmenais en week-end. Les déménageurs attendaient rue Laugier. Ils avaient des instructions précises. Je savais ce qu’il fallait faire pour qu’ils arrivent avant nous.
Aude quittait Paris, elle regardait les panneaux, porte de Saint-Cloud, pont de Sèvres, Chaville, Meudon, Vélizy ; il venait de pleuvoir. Je la regardais, partagé entre l’espoir et la lucidité. J’allais de l’un à l’autre, irrégulièrement, et je me demandais ce qu’ils étaient l’un pour l’autre en cette circonstance : adversaires ? ennemis ? associés ? complices ? Il était impossible de décider. Il était impossible d’y voir clair.
Lorsque s’élevait la voix assourdie, la voix chaude que j’aimais, c’étaient nos mots, la voix d’Aude, j’étais attentif à tout ce qu’elle exsudait, au bruit de cette voix, à ses nuances, ses vibrations, ce que tout cela éclairait. Cette voix et ses images, parfois réduite à un souffle précaire, un souffle de noyée, le plus souvent avait fait place au silence, un silence visqueux, compact, d’où l’on ne pouvait sortir indemne. Ce silence me brûlait. Il occupait le terrain. Il symbolisait la dilution des choses.
Il était question d’une quinzaine de jours, peut-être trois semaines. Je n’avais pas voulu être plus précis. Le risque était avéré, la réussite aléatoire ; l’objectif semblait sur le point de se dérober ; l’avenir était défiguré. Il fallait le reconstruire, avoir des idées. Les idées, ce n’était pas ce qui manquait mais mon droit à l’erreur n’était pas évaluable. J’étais un bâtisseur aveuglé par une tristesse abyssale, le chagrin sans nom de celle que j’aimais.
Nous venions de dépasser Rennes. Aude scrutait la route. Elle ne disait rien. Mon anxiété s’installait pour de bon. Qu’allait-il se passer ? Encore deux cent cinquante kilomètres, ensuite les événements se précipiteraient ; il y aurait la maison, les arbres, la mer, j’allais savoir. Aude me dirait tout de suite que j’avais eu raison ; ou tort. Il me suffirait de la regarder pour le savoir. J’avais appris à décrypter ses attitudes, à traduire la fréquence et l’amplitude de ses gestes. Aude vivait ; je me chargeais des sous-titres. Ce qui était en jeu c’était son inaptitude à accepter la vie, son incapacité à continuer de vivre ; ce qu’à tout prix il me fallait anéantir. C’était à cela que la maison allait servir.
La maison était une arme. Elle était sortie tout équipée de mes rêves. Sa provenance était vérifiée. L’imaginaire était là pour s’emparer des choses, pour les tordre, les changer. Assez vite j’avais renoncé aux questions. Le diagnostic de leur inutilité était tombé sèchement, glacé, définitif. Les réponses se trouvaient quelque part en moi. Aude n’était plus en état de les détenir. Le hasard la martyrisait alors même qu’elle en niait l’existence.
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Le désespoir appelle le désespoir. C’est à cela que je pense en négociant les derniers virages, le chemin est étroit et je frôle presque les chèvrefeuilles qui se répandent devant les maisons que nous sommes en train de dépasser ; et puis voilà, ça y est, le break s’immobilise, le camion est déjà reparti et seules les traces fraîches qu’il a laissées dans le gravier témoignent de son passage.
Aude ne les remarque pas, elle est descendue, a couru vers le cimetière de bateaux qui précède l’océan, elle a couru entre les épaves, couru vers l’eau que le soir rendait orange, et j’ai aperçu sa silhouette, de loin en loin, entre les poupes et les étraves en train de mourir ; puis elle a disparu.
J’ai eu la tentation de la rejoindre mais je suis resté là, le cœur traversé par des bruits oubliés — le clapotis de l’eau contre les coques à demi submergées, mes propres pas dans le sable, l’écho d’un hors-bord qui traversait la baie. Je me suis dit nous y sommes, c’est le premier soir et je suis entré seul dans la maison.
Les déménageurs avaient bien travaillé. A quelques exceptions près mes instructions avaient été respectées à la lettre. J’avais étudié, sur plans, pendant des semaines, la disposition des meubles ; j’avais réfléchi à cet univers qui n’existait pas, ce contexte de papier, je m’étais évertué à tout prévoir, j’avais mesuré le décor, calculé tous les arrière-plans d’une renaissance. Tout était si neuf et en même temps si familier. Tout était vrai. A présent la pierre grise et rassurante de la maison abritait une prodigieuse somme d’espoirs et de craintes pareillement informulés.
Je me souviens qu’un soir j’avais repoussé le carnet noir sur lequel je prenais des notes, donnais forme à mon projet, et je m’étais accordé une pause. J’avais songé à la formule « ne rien laisser au hasard », c’était la question centrale, l’énigme du pas décisif que je m’apprêtais à franchir.
Il y avait comme une solitude en moi. Une sorte de vertige. J’étais tellement seul au milieu de ce moment-là, à écouter les minutes s’écouler, je les entendais fuir aussi nettement que des pas qui se seraient éloignés ; ces minutes qui me séparaient du moment où Aude se mettrait à comprendre.
Elle se rapprochait de la maison ; je choisissais les mots. Mots choisis pour la maison qui était sombre. Je me suis penché vers une lampe. Ils avaient oublié de la brancher. Derrière moi la porte s’est ouverte. Aude s’est avancée. Elle m’appelait ; elle ne pouvait pas me voir, j’étais accroupi, en train de brancher la lampe. Je me suis redressé. Je n’ai pas actionné l’interrupteur. Elle était près de moi.
Si près.
Elle s’est installée tout contre moi. Elle ne se rendait compte de rien. A présent, il faisait tout à fait noir. Il y avait ma main sous sa veste. Ma main immobile. Il était inutile de bouger. Je l’entraînais ailleurs, loin des fauteuils et des romans, dans une autre pièce, sur un lit où son corps blanc et affaibli avait déjà si souvent clignoté.
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Je me suis réveillé le premier. La chambre était saturée de reflets. Les volets étaient restés ouverts. En tournant la tête je pouvais voir la baie. Il était huit heures. Aude dormait comme elle aimait le faire, allongée sur le ventre, la tête tournée vers moi. Je suis sorti. Un soleil crayeux éclairait le salon. Il n’était plus question d’attendre. Les explications arrivaient. Elles n’allaient pas être faciles. Il n’était pas question de m’y soustraire. Quelque chose s’achevait, quelque chose commençait ; le reste pouvait disparaître.
Le reste ? Mais il n’y avait plus de reste. Le reste était une fiction. Tout ce qui comptait était ici. Ici, dans l’ouest de nos vies. En progressant vers la fenêtre, derrière moi je sentais le passé qui s’effondrait, avec des craquements sinistres et encourageants.
Il y avait du brouillard autour des épaves. On ne voyait pas le fond de la baie. J’aurais voulu pouvoir ne regarder que dehors, mais bien entendu c’était impossible ; il allait falloir affronter le réel, me colleter avec lui ; soudain j’avais tout à perdre.
Sa voix qui m’appelait.
Je suis revenu dans la chambre. Elle s’était assise, se frottait les yeux. Elle frissonnait. Elle balbutiait qu’elle avait froid. La dureté de ses seins en attestait. Je lui ai donné le pull que je portais la veille. J’ai remonté la couverture jusqu’à ses épaules. Je me suis assis près d’elle. Je lui ai tout expliqué.
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Aucun détail ne m’échappait. Ce n’était pas le moment. Aude était devant la maison. Elle regardait la mer. Le brouillard avait disparu. J’étais à vingt pas derrière elle. Elle m’avait écouté, très bien, et maintenant elle était là, les mains dans les poches, elle levait la tête, me souriait de temps en temps.
Je ne bougeais pas.
Elle disait je rêve, je suis en train de rêver, je vais me réveiller, nous ne sommes pas là. J’allais passer le reste de ma vie avec elle, c’était aussi simple que ça, une idée évanescente mais tenace qui me foudroyait.
A cet instant précis je ne songeais pas à ce qu’il y avait derrière la maison. Tout ce à quoi j’avais renoncé. Tout ce qu’il avait fallu vendre, désorganiser, les projets stoppés net, accepter de ne pas aboutir. Mais je ne pensais pas à tout cela, à ces rêves déjà anciens que je portais en moi depuis si longtemps et qui auraient voulu survivre, qui me disaient j’ai été jeté à terre, j’ai été fracassé. Je ne pensais qu’à ce que je voyais, à Aude en train de renaître, dans la clarté bleue d’octobre, près d’un cimetière de bateaux.
Aude et sa résilience. Elle était la vie ; enfin, ce que j’appelais la vie. Elle était en train de devenir ce qu’elle avait toujours été.
Elle est allée marcher près des grands arbres, sur la grève étroite qui séparait la forêt du rivage. J’ai eu un peu de mal à la quitter des yeux mais finalement je suis rentré. J’avais du travail.
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Parfois, on est si près des choses. Autour de nous, l’irréalité s’organisait. S’annonçaient des voyages, des départs, des retours. Les photos de cette époque montrent des sourires hésitants, Aude dans le jardin, Aude à Brest sur le quai, des postures de débutants, des regards, un hiver lumineux, des traces de pas dans le sable. Une simplicité. Elle ne s’ennuyait pas. Ce n’était pas arrivé ; rien de ce que je redoutais n’était arrivé. Elle avait décidé de préférer les idées que j’avais eues pour elle. Les choix que j’avais faits. Mes arbitrages. Elle respirait.
Souvent, je pensais à Jacques. Ce malheur falsifié, déguisé en solution. Grâce à lui, je sortais du gris. Je travaillais tard. Aude lisait dans le salon. De mon bureau je pouvais la voir ; il me suffisait de lever les yeux, et en un synchronisme silencieux elle les levait en même temps, nos sourires se croisaient ; une connivence de grands brûlés.
Mais dans le bruit de mes rêves il y avait Jacques. Il m’attendait, nimbé peut-être d’une lueur dont la bienveillance atténuerait l’ironie, et que lisais-je en lui ? Le reproche, l’affection ? Jacques ne disait rien. Il faisait preuve d’une inopportune pénurie de jugement. C’était une chiquenaude de la mémoire, un accident, un vieil oubli, un visage détruit. Il était là. Il fixait les limites, sans avoir l’air d’y toucher ; il se postait à toutes les frontières de mon insouciance. Il y avait beaucoup de choses à empoisonner. Mes vingt ans étaient dans le coup mais maintenant, comme tant d’autres cantons de ma mémoire, ils étaient devenus nocturnes. Ils avaient atteint l’île des fascinations vaincues, des idées mortes, une île froide d’où ils ne reviendraient pas. Il n’y avait que Jacques pour y avoir résisté. Au petit jour, dans le sanglot blême du matin, il ne m’attendait pas. Il ne hantait que ma culpabilité ; parfois elle était l’essentiel de moi-même.
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Il y eut de nouveau décembre, et un jour, en arpentant une plage nue des environs, Aude décida qu’elle allait parler à sa mère. Elle ne voulait plus mentir, ni se cacher, ni inventer des prétextes pour justifier ma présence. Je n’ai pas essayé de la dissuader. La vérité me semblait préférable. De plus elle ne me faisait pas peur ; ce n’était qu’une formalité. L’opinion de Jacques mort m’importait plus que celle de sa femme vivante. Le regard des inconnus sur Aude, sur nous, enfin, sur nous deux ensemble, c’était une autre formalité. Les formalités, il était toujours possible de s’en affranchir ; ça faisait partie de ce que j’avais appris, puis essayé de comprendre, puis renoncé à lui expliquer. En face d’elle ma quarantaine ne pesait pas lourd. Cependant ç’allait être une étape difficile à franchir ; Aude avait beaucoup réfléchi. Elle considérait cela comme une signature ultime, une sorte de preuve ; tu n’as rien à me prouver — c’était ma réponse et c’était son projet — notre vie n’a pas besoin d’être ratifiée — je suis fière de t’aimer, j’ai hâte que tout le monde le sache, j’en ai fini avec la corrosion des blocages, je suis libre, nous sommes libres, je t’en prie, laisse-moi faire, accompagne-moi, emmène-moi, emmène-moi là-bas, sois près de moi. Sois avec moi.
Tout ce qui criait en moi : les questions, cette forme particulière de remords, un paysage de blessures, et le désir atrophié de l’expérience. Je savais — on me l’avait expliqué — qu’à partir d’un certain stade l’expérience cesse d’être une conquête pour se transformer en menace ; que c’est toujours une question d’âge. La sérénité de l’acquis cède la place aux remises en cause, aux doutes, à l’invalidité des certitudes. C’est à ce moment-là que — sois avec moi — Aude était arrivée et il ne fallait pas chercher ailleurs les raisons pour lesquelles l'inquiétude avait pris le pouvoir.
En même temps cela avait son utilité, parce que cela me maintenait en alerte, en éveil, à l’écart des récifs de la médiocrité, ils étaient à fleur d’eau, à fleur de peau, et j’avais déjà vécu tant d’échouages. J’avais si souvent talonné, par lassitude, fragilité, démotivation. Je n’avais rien oublié.
Il y avait en moi le demi univers d’une passion inclusive, et rien de tout cela ne tolérait ni n’avait à voir avec l’hésitation, la facilité, l’habitude, l’envie de faire autrement. Le bonheur vu comme une occupation, en face de quoi il fallait choisir, et je penchais plutôt vers la résistance.
C’est à cela que je pensais en la regardant s’éloigner vers la mer, en l’écoutant me dire ce qu’elle allait faire. Sa silhouette avait changé, elle était moins peuplée de rondeurs elles-mêmes moins accessibles. La vie s’enfuyait ; en elle, des regrets, comme une interminable pluie. Des pleurs dissymétriques ravinaient la peau de ses joues. La vie en plan américain : son visage, ses épaules, ses seins, son sourire incertain ; c’était chez elle, cette atmosphère, ce regard obscur et téméraire, cet éclat en train de pâlir.
Et maintenant, ceci. Alors qu’elle se remettait à vivre.
Elle avait insisté pour préparer elle-même les bagages. C’était un soir froid et sec. Aude avait téléphoné, elle avait annoncé son arrivée, sans parler de moi. J’étais resté assis à mon bureau, introspectif et taciturne, essayant d’anticiper : cet appartement que maintenant je ne connaissais que trop, la chambre d’amis, le vestibule et le couloir, les photos de Jacques sur les murs, et d’autres aussi ; Aude enfant, Aude adolescente, juste avant sa capture ; des spectres. Expliquer, parler. Donner des raisons et des détails. Des dates, des lieux. J’allais avoir l’air de m’excuser. Aude avait dit ne t’inquiète pas, c’est moi qui parlerai. Tu n’auras rien à dire. D’ailleurs qu’aurais-je pu dire qui n’eût pas contribué à compliquer le jeu ? Les questions allaient venir, peut-être plus tard. Mais elles viendraient, inévitablement. Des questions. Je n’étais pas sûr d’aimer cela.
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J’allais mourir. Aude aussi, mais plus tard, après. L’ordre des choses. Etait-ce ainsi qu’elles devaient se passer, qu’elles pouvaient être tolérables ? Ce matin-là sur la route de Châteaulin le bitume était humide et gras et quand j’ai senti l’arrière de la Volvo commencer de se dérober, tranchant net la carotide de mes illusions, j’ai tenté un contre-braquage, machinalement, alors même que j’avais déjà compris qu’il était trop tard. L’essieu arrière rigide ne pardonnait guère les fautes de conduite. Ce qu’il me reste de cet instant-là c’est le regard que j’ai jeté vers Aude, c’était juste avant le choc, elle criait quelque chose, un regard irréfléchi, désespéré, éblouissant, une beauté qui était peut-être en train de se consumer à toute vitesse, et mes yeux et mes gestes impuissants ; nous avons heurté tangentiellement un platane. La tête d’Aude a touché le montant de la portière avec un bruit net et écœurant.
Il y avait du verre partout. Les vitres du côté droit avaient explosé. L’arrière du break avait escaladé le talus, c’était la collision avec l’arbre qui avait stoppé sa course et à présent il y avait du sang sur le visage d’Aude, sur son pull, son front lacéré par les éclats ; je regardais cela, je le comprenais comme au ralenti ; ma mémoire stockait les détails avec cette précieuse incohérence qui, plus tard, m’empêcherait de me souvenir de tout ce que cette scène pouvait avoir de laid.
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Où était-elle ? En réanimation. On nous avait transportés à Brest. Je ne me souvenais de rien. Ça n’allait pas durer. Les choses reviendraient d’elles-mêmes, par vagues, inutile de s’inquiéter pour ça.
Aude était en réanimation. Il y avait six heures que nous étions là. Mes blessures étaient superficielles. Une légère commotion. Ils allaient me garder un ou deux jours, et puis je pourrais sortir.
Elle n’avait pas repris conscience. Personne ne pouvait la voir. J’étais là comme un gisant, dans le camouflage de l’attente. A un moment, quelqu’un entrerait dans la chambre et m’instruirait. Il y aurait une issue.
C’était une négligence aride, bruyante et dépouillée, longtemps elle allait m’empêcher de dormir, déjà sa clameur me transperçait, j’étais en ruines ; je dressais la liste de tout ce que je n’avais pas fait, ou plutôt non, cette liste se dressait toute seule, autonome et inhumaine ; elle était là devant moi, vibrante de menaces, riche de joies mortes — cruauté des promesses, ivresse brute des conséquences.
Ces pneus qu’il aurait fallu changer. Ces amortisseurs un peu lâches, on les eût crus sortis d’un fond de stock nord-américain et même là, dans ce lit, ne ressentant aucune douleur véritable, juste un engourdissement succinct, je continuais d’aimer ce balancement chaloupé que j’éprouvais à chaque virage. Cette auto si fluctuante dans ses attitudes, c’était à elle seule une mémoire. La route était dangereuse, la voiture approximative dans son comportement, mes compétences discutables ; et la conjonction de tout cela avait poussé Aude dans le coma, cela l’avait peut-être tuée, et en définitive tout cela se résumait à un problème de légèreté. Vue d’un lit d’hôpital, avec ces voix étouffées, ces portes trop larges, cette odeur d’antiseptique, la légèreté paraît toujours coupable. J’étais coupable. Je pensais aux Choses de la vie, où Paul Guimard écrivait que le centre de gravité des hommes légers est imprévisible. Aude était devenue mon centre de gravité ; je n’avais pas besoin de cet accident pour le savoir. Pour ce qui est de la légèreté, c’était autre chose. Etais-je léger, vraiment ? Il me semblait qu’au contraire la terre lourde de mes souvenirs, de ma mémoire, de tout ce que je n’avais pas accompli m’entraînaient vers la gravité, le sérieux, la conscience irrémédiable des choses.
Mes idées s’étaient tenues tranquilles. C’étaient les détails qui m’avaient échappé, avant de me piéger. Cette voiture et ce virage, cet arbre et ce talus, ces traces de pneus et de sang, tout cela était si effroyablement banal, et absurdement cette banalité me faisait aussi peur que le reste — le reste c’était Aude. Que lui était-il arrivé ? Qu’allait-elle devenir ? Qu’allions-nous devenir ?
Le ciel était bas sur l’aventure. Sa mère arrivait. Elle avait pris le train. Il y avait un changement à Paris. Elle allait prendre un taxi jusqu’à Montparnasse ; six heures plus tard elle serait là. Il allait falloir trouver les mots, expliquer, parler ; l’accident, la vie ; notre vie. Expliquer Aude à côté de moi. Aude, oui, comme en neuvage. Il avait suffi d’une seconde pour que tout devienne si incertain, si dur, si hypothétique.
Axelle découvrit tout cela d’un coup, en même temps, avec l’accident, le corps inerte, les blessures, l’absence de pronostic solide, une silhouette brisée sur un lit anonyme, loin de chez elle, ou de ce qui avait été chez elle ; un lit qui avait déjà servi, sur lequel peut-être — sans doute — quelqu’un, des gens, étaient déjà morts ; la mort, comme une éternelle péripétie.
Je n’aimais pas les chocs, pourtant il y en aurait d’autres. Il y aurait la légitimité des sanglots. Leur sauvagerie. La tristesse pouvait-elle avoir une couleur ? Quel serait son visage ? Où étions-nous en train d’aller ? Je ne pouvais pas m’effondrer. Je ne pouvais pas me le permettre.
La vie, soudain, comme une ornière.
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Je la regardais. Il y avait en elle comme une contagion d’ombres, des chemins abouliques, des lumières en train de se retirer. Tout ce qui avait lentement cessé d’exister. Lentement, si lentement ; une promenade sous les arbres. S’accrocher aux mots. Surtout, surtout, ne rien oublier. Rien.
Aude dormait ; c’était un résumé supportable de la situation. Ses cheveux disparaissaient sous les bandages. Il y avait des traces de contusions sur le côté droit de son visage — le seul que je pouvais voir. Une perfusion émergeait de son bras droit, lui aussi c’était le seul que je pouvais voir et plus tard je me suis reproché la puérilité avec laquelle j’ai admiré, une fois de plus et pour rien, le duvet brun de cet avant-bras inanimé, dont j’allais conserver le goût jusqu’à ce que ma propre mort vienne m’en priver. A cet endroit j’avais souvent posé mes lèvres et la mémoire que j’avais de ce geste ne cesserait plus de me poursuivre.
Si souvent avais-je vu cet avant-bras tressaillir ; si souvent l’avais-je senti serré autour de mon cou — peau fraîche, obscurité, gémissements ; j’avais vu ces poils se dresser sous l’effet de la peur, ou du souvenir de la peur, ou, moins fréquemment, de la tension si particulière du bonheur ; et maintenant ils gisaient là, immobiles, et ils étaient la vie, et ils ne bougeaient plus ; je les fixais avec intensité, comme de leur vivant, quand il s’agissait d’un sommeil acceptable, quand je la regardais dormir, que l’inquiétude était en fuite. L’inaltérable inquiétude, la terreur, même ; à présent il y avait eu un accident et je regardais le bras gauche d’Aude parce que c’était la seule partie de son corps qui était à la fois intacte et visible. L’essentiel de ce qui était abîmé avait été caché. J’avais la liste des blessures. On ne savait pas encore si elle allait pouvoir remarcher. On ne savait pas encore si elle allait pouvoir survivre. Les heures qui viennent seront décisives, avait dit le chirurgien. La détresse, cette menace grise — ces gestes lents — ces pas que je faisais dans le hall de l’hôpital, ces pas anesthésiés, lents et sans but. Cette crainte. Ces monte-charge. Les civières et le silence, un silence qui me prenait à la gorge, que j’avais au bord des lèvres.
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La nuit était une soute. Doucement elle m’enveloppait ; elle ressemblait à un linceul prévu pour quelqu’un d’autre ; quelqu’un que j’aimais. Au bout d’un couloir, dans cet autre pavillon de l’hôpital où on l’avait transférée, à l’écart de moi, avec la dérisoire protection de la distance, au creux d’une pièce encombrée d’appareils et de souffrance, je ne savais pas où exactement, je ne pouvais que l’imaginer, il y avait Aude, possiblement détruite, survivante aléatoire, crépusculaire nudité, lividité du hasard.
Axelle était là. Elle non plus n’avait pu entrer. Elle voulait me voir ; il le fallait ; elle ne savait rien. En elle la surprise et la tragédie marchaient d’un même pas. Elle a posé sur moi un regard neuf, douloureux, interrogatif. Je devais décider ; les mots, redoutablement, m’appartenaient. Je suis parti de la fin. Le secret en moi se délabrait. Depuis l’accident je remontais les fortunes et les contingences. Cette conversation avait un parfum de terme, tout était stoppé, j’étais en train de le découvrir alors même que s’échafaudait mon récit, que je convoquais mes souvenirs et mes ambiguïtés, notre fraîcheur enfuie ; soudain la passion sentait le désinfectant.
Aude. Sa mère était silencieuse. Elle me fixait de temps en temps. Il était évident qu’elle ne m’en voulait pas. C’était inutile, bien entendu. Je regardais ses mains. Il était question de bonheur, de circonstances ; j’avais du talent en matière de périphrases.
Je n’ai pas parlé de la rue Bobillot. Quelque chose me retenait de le faire. Ç’avait à voir avec l’attitude de cette femme, avec la source de sa peur ; l’inventaire de tout ce qui venait de changer pour elle. Les brisures de ce qui avait été son espoir, son ambition, son avenir, sa vie même, étaient de nouveau en train de tomber. Une fois de plus l’avenir changeait de format.
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Je la regardais mourir. Mourir. « J’observe la nuit et la mort. » C’était ce qu’elle allait faire. Elle s’apprêtait à disparaître, on allait l’ensevelir loin de moi. C’était ma sanction, ce qui m’attendait pour l’avoir assassinée. Mes pensées chancelaient. Aude immobile, sourde, indifférente, les yeux clos ; je pensais à tout ce que j’avais vu passer sur ce visage, à tout ce qui était perdu, à tout ce que nous avions perdu. Les mots ; le temps ; Aude au milieu d’eux.
Le médecin s’était approché. Il avait des choses à nous dire. Nous nous sommes éloignés d’elle, comme deux complices involontaires. Il n’était pas hostile. C’était un accident. C’était un professionnel. La fatalité ; ces choses-là arrivent. Ce n’était la faute de personne. Les mots du praticien entraient en moi, puis en sortaient sans rien modifier. Je savais très exactement ce qu’il fallait penser de la situation. J’avais eu le temps d’y réfléchir. La délicatesse du type en blanc me laissait figé dans un détachement poisseux et involontaire — pourquoi ne me parlait-il pas d’elle, au lieu de vaticiner sans fin autour d’excuses dérisoires ?
A la fin, tout ce que j’ai compris, c’est qu’il fallait attendre. Il y a des erreurs de trajectoire qui se paient cher.
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A la fin, j’avais oublié comment elle s’appelait. Il avait fallu la mort de Jacques pour m’en souvenir. Son prénom. Axelle. Axelle et Jacques. Le jour de leur mariage je n’avais pu me libérer. J’avais inventé un prétexte. Pour moi c’était une année dure, difficile à accepter. L’immersion dans ce groupe de gens chaleureux, souriants, endimanchés me soulevait le cœur à l’avance ; plaquer un sourire mécanique sur mon masque de post-adolescent, serrer des mains, avoir l’air heureux : non. J’avais rédigé un mot d’excuse médiocrement tourné, qui manquait de conviction et dont le style était proportionnel à la déception que je pensais provoquer. Jacques ne m’en avait pas tenu rigueur. Plus tard, à l’automne de 1978, Aude avait deux ans, nous avions été invités à la même réception. L’image que j’avais conservée d’Axelle, l’Axelle d’alors, était délavée, diffuse, hors de contrôle ; et la femme meurtrie par l’angoisse superposée au deuil se tenait devant moi. Naturellement elle ne s’était doutée de rien. La vie de sa fille, loin de la lumière qu’elle aurait désirée. La vie de sa fille avait passé. J’étais un épisode ; peut-être les choses allaient-elles se résoudre sur ce substrat. Derrière la sérénité de façade résidait une forme de panique. Le visage de cette femme racontait une histoire que je n’étais pas sûr de connaître.
Axelle attendait la suite. Cela se voyait. Une pluie amère et froide tombait sur mon âme enkystée de tristesse et de fuite. Cette envie de fuir, ce désir de refuge. Cette terreur de l’instant. Tout ce vide à étreindre en moi, ces signaux défunts, ces sourires perdus, émis pour rien, sans doute, noyés dans un irrépressible brouillard.
Derrière nous, les portes de l’hôpital ; devant nous, le soir qui arrivait.
Le soir et ses questions.
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Ailleurs. Il avait cessé de pleuvoir. Elle découvrit la maison basse et obscure où sa fille avait existé. A l’intérieur tout était gris. La journée avait été dure, incertaine. Elle hésitait à s’asseoir. J’allumais les lampes. Ces éclairages indirects qu’Aude avait choisis, organisés. Ils convenaient bien à la situation. Elle s’attardait sous les volutes de pierre au-dessus de la porte du salon. Elle regardait les doubles rideaux que je n’avais jamais vraiment aimés mais qui à présent scandaient un prénom, suggéraient une ombre, nous jetaient une absence au visage.
Maintenant, elle était dans la chambre. Les draps étaient les mêmes. Le lit était défait. Cette petite pièce sombre, aux fenêtres étroites, il n’était pas difficile d’imaginer ce dont elle avait pu être le théâtre.
Elle l’imaginait. Elle reconnaissait un cardigan abandonné sur une chaise, un livre de poche sur le bureau, des bottes de motard sous l’escalier. A bien des détails elle reconnaissait son côté du lit. C’était une idée étrange pour elle, qu’Aude puisse avoir un côté dans un lit, comme un partage auquel elle n’aurait pas pensé.
Elle s’est assise en face de moi, dans un fauteuil que nous n’utilisions jamais. Elle me dévisageait avec une espèce de curiosité anxieuse. Elle ne savait pas qui j’étais. Elle ne savait pas comment me parler, ce qu’il fallait faire. De temps en temps, elle regardait le téléphone.
J’étais resté debout. Je m’affairais. L’immobilité était insoutenable. Je mettais la table. Il était plus de huit heures ; d’une main qui ne tremblait pas, j’accomplissais les gestes d’un quotidien enfui.
Je ne devais pas me laisser paralyser par ce silence qui commençait d’entrer en moi. Avant tout, c’était la qualité de ce silence qui me gênait. L’obscurité des mots. J’étais concentré sur ce qui n’avait pas d’importance.
Elle s’est approchée de la table, elle m’a souri, d’un sourire fané, étroit, fugitif. Que contenait ce sourire ? Qu’est-ce qu’il lui coûtait ? Etait-il un encouragement, une désillusion, un fatalisme ? Il me semblait usé.
Elle me parlait. Il était question de 1976. Comment c’était arrivé. Jacques, la faculté de droit. Jacques qui ne voulait pas d’une fille, non, surtout pas. Et ensuite ? A la fin des années soixante-dix il y avait eu Hardelot. Aude était si petite. Une autre vie, la mer, les dériveurs de location. Cet endroit un peu mort, il fallait y vivre pour le comprendre. Elle hésitait à prononcer le mot qu’il fallait. Il lui brûlait les lèvres. Encore ce sourire distrait, qui s’excusait de ne plus pouvoir le dire.
Je ne l’interrogeais pas. Je n’imaginais pas quelles questions il fallait poser. La circonstance était trop neuve. Je n’avais pas de repères. Cette femme, devant moi, avec les deux tiers de sa vie en lambeaux. Qu’est-ce qui lui restait ? Un enfant encore vivant, mais dont les traces à présent se perdaient loin d’elle, dans des chambres d’hôtel et des maisons inconnues, des appartements dont elle ne savait rien ; des lieux ruisselants d’une menace abstraite en train de sourdre de mille blessures — celles que seules pouvaient creuser la solitude, le deuil et leur brutalité.
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Je me souviens très exactement du moment où Aude a ouvert les yeux pour la première fois, comme du moment où le médecin nous a annoncé qu’elle vivrait. Il avait un sourire affable et franc, du moins était-ce l’impression qu’il me laissait. Il n’avait pas demandé qui j’étais. Il me prenait sans doute pour un obscur beau-père, ou peut-être un ami de la famille, le genre de type improbable que l’on appelle en cas de coup dur — sauf que le coup dur, en l'occurrence, c’était moi. Ma présence ne suscitait pas de questions, c’était quelque chose de naturel.
Il parlait surtout à Axelle et ça aussi c’était normal. J’étais hors champ. Mon angoisse n’était pas la même. Elle restait invisible pour le spécialiste qui répondait aux multiples questions d’Axelle, phrases courtes, questions ouvertes, articulées d’une voix neutre, blanche, qui paraissait ne celer aucune oppression.
Les nouvelles étaient relativement bonnes. Aude pourrait remarcher. Naturellement ç’allait être dur. Elle aurait mal, encore, longtemps. Mais à terme elle vivrait normalement. A terme — c’était une curieuse locution, une formule froide et impassible, comme les murs de l’hôpital où sa vie avait été sauvée.
Ensuite nous sommes passés la voir. Enfin, plutôt nous sommes allés la regarder respirer. Elle dormait. Le beau visage tuméfié émergeait à peine dans le blanc aveuglant des draps et des bandages.
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Cet amour réveillé, c’était le mien.
C’était un début d’après-midi, un peu moins de deux mois après l’accident. En achevant sa toilette l’infirmière avait vu les paupières battre et revivre, sèches encore, et le regard si longtemps obturé l’avait suivie, avec en filigrane tant de mots enfouis, bousculade sémantique réduite à un murmure indistinct.
L’infirmière avait l’habitude. Elle avait vu cela cent fois. Elle lui dit vous avez eu un accident, vous êtes sauvée, tout ira bien maintenant, je vais appeler le médecin. Le visage que nous avions vu s’émacier au fil des semaines, le visage immobile, seulement éclairé par un jour artificiel, le visage que ne nourrissaient plus ni l’espoir, ni la joie, ni la vie ; le visage aux rêves éteints, le visage qui était seul, inhumé dans le silence, aveugle et qui n’entendait rien de ce que nous chuchotions, Axelle et moi, en un relais tacite, matinées, après-midi ; ce visage qui n’avait pas vu les fractures se réduire, les pansements perdre du terrain, ce visage qui revenait au monde, qui rentrait d’un voyage cinglant et imprévu, ce visage que j’avais cru perdre, ce visage, le sien, le sien aimé, avec désormais cette cicatrice au coin du sourcil gauche, ce visage sincère et droit, beau jusque dans la maladie, ce visage que j’attendais, Aude revenait à sa surface, elle s’y réinstallait, c’était — oui — de nouveau elle en ces traits, de nouveau la couleur qui affleurait, et quand sur lui j’ai posé une main rugueuse et tremblante j’ai entendu un souffle inégal et lent, j’ai entendu des mots tranquilles — les mots de l’éternité.
J’ai vu ses doigts qui bougeaient.
J’ai vu un sourire convalescent illuminer le jour, la chambre ; j’ai regardé sa poitrine soulever le coton de la blouse réglementaire.
Elle a dit je suis vivante ; sa main a cherché la vôtre. Je suis vivante. Tu es beau. Reste là. Quel jour on est ?
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Cet après-midi là Axelle se reposait chez moi, après trois jours passés près de sa fille. Le taxi m’a déposé à trente mètres de la maison. Il était quelque chose comme six heures du soir. J’avais attendu qu'Aude se rendorme et alors seulement je m’étais résolu à partir. Je cherchais mes mots en ouvrant la porte. Comment annoncer le meilleur après avoir provoqué le pire ? Axelle somnolait dans un fauteuil. En elle je ne retrouvais que peu des expressions de sa fille ; il m’était facile de la regarder dormir. Elle a remué, a ouvert les yeux. Je me suis assis près d’elle et j’ai dit elle vit. Elle s’est réveillée. Elle a repris conscience. Elle m’a parlé.
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Axelle s’était installée chez moi. Elle occupait la chambre d’amis, au second étage. Une pièce mansardée, avec des poutres blondes, des meubles suédois en kit, et un petit bureau à cylindre dans lequel Aude avait rangé ses affaires — photos, lettres, cartes postales, livres scolaires.
Je dormais mal. Axelle avait changé les draps, un jour où j’étais parti pour l’hôpital. Le linge d’Aude avait été nettoyé, plié, rangé dans la grande armoire en chêne qui portait encore les stigmates du déménagement. Son désordre me manquait.
Soir après soir elle m’avait parlé de Jacques, de sa fille, de leur vie. Aude à l’école. Aude se cassant un bras en cours de gymnastique. Aude faisant du cheval, de la danse, de la voile. Aude lisant Steinbeck, Faulkner, Sagan, tout ce qu’elle trouvait dans la bibliothèque de ses parents. Leur fierté aussi, les jours de fin d’année, à la distribution des prix. Leurs soucis. Jacques qui n’avait pas voulu d’autre enfant. Elle n’avait pas insisté, n’était pas capable de dire si elle le regrettait.
Après la mort de Jacques, disait-elle souvent, et dans ces moments-là je regardais ailleurs, elle s’arrêtait une seconde puis reprenait : depuis qu’il n’est plus avec nous. Leurs amis, la famille avaient été très bien.
Une hésitation, puis : vous aussi, à votre manière, vous avez été très bien.
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Le ciel était lavé quand nous sommes allés la chercher pour la dernière fois. Il avait plu tout le matin. Elle a souri quand je l’ai soutenue jusqu’au taxi qui attendait ; elle nous a souri à tous les deux. Je l’ai installée à l’arrière droit. Je l’ai déposée avec précaution sur le siège. Axelle s’était glissée à côté d’elle. Aude ne pouvait pas tourner la tête à cause de sa minerve, alors je me suis penché pour l’embrasser, dans une posture insolite qui l’a fait sourire encore, plus largement cette fois.
Le taxi a démarré. Je l’ai regardé longtemps, jusqu’au bout de la rue, tandis qu’il emportait Aude, Aude qui ne pouvait plus me regarder, vers l’aéroport, les réacteurs, le nord, la plage, son père.
C’était une idée d’Axelle. Revenir, repartir. Là-haut. Loin. J’étais seul. Tout de suite, Aude avait accepté. Je comprenais. L’accident l’avait rajeunie ; une part d’elle-même désirait l’enfance. L’accident et ses conséquences, tous ces détails affreux et compliqués, tout cela appartenait à un univers où elle était entrée comme par effraction. La douleur l’effrayait ; elle lui tournait le dos. Hardelot en était si éloignée, Hardelot c’était l’insouciance, les rires figés pour toujours dans la chaleur illusoire de la réminiscence.
C’était aussi un cimetière. Son père et sa jeunesse enterrés côte à côte. C’est vers cette nécropole qu’elle accourait à présent.
Il fallait rentrer. Il était encore tôt. Je suis allé marcher sur le quai du Commandant-Malbert. La pluie allait bientôt revenir. La brise d’ouest poussait les nuages qui traversaient la rade. Ils venaient vers moi dans le ciel obscur. Je me suis réfugié dans la voiture, ce vieux coupé Mercedes 280 que j’avais trouvé à Lorient chez un négociant. Un modèle 74, 74 qui avait été une bonne année. Les premières gouttes s’écrasaient sur le pare-brise. J’ai démarré, allumé les phares, repris la route vers la maison vide que j’allais devoir affronter.
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Elle a téléphoné le troisième jour. J’étais sur la grève, j’ai couru en entendant la sonnerie par la fenêtre du salon. Elle m’a dit tu me manques, viens, reviens, je t’aime, elle disait reviens, j’ai besoin de toi, fais vite ; cette brume en moi ; il fallait revenir ; elle m’attendait ; j’imaginais son front bombé, sa pâleur, les auspices de ses larmes ; j’imaginais Axelle aussi. Où était-elle ? Etait-elle sortie ? Derrière Aude, il n’y avait pas de bruit. Derrière Aude, il y avait l’appartement, les photos de Jacques, sa chambre de jeune fille, l’odeur de lavande dans toutes les pièces. Elle me disait de revenir, de revenir là-bas, et je fermais les yeux, j’examinais ce qu’allait être la vie, la vie à Hardelot, la place qui m’attendait et qui n’existait pas ; Axelle, la désolation nécessaire, la plage et le vent ; le sourire de Jacques sur les murs, ce sourire qui m’écrasait, vif et crépusculaire ; ce sourire et ses nuances qui n’existaient plus que dans la mémoire de quelques-uns, que pouvais-je en faire ? Un visage en cendres me poursuivait.
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Cette exigence dans sa voix. Ce besoin qu’elle avait. Cette urgence — il fallait partir, fermer la maison, bondir vers elle et ne jamais plus revenir, enfin, plus jamais comme c’était avant.
Aude disait maman est d’accord, n’aie pas peur, reviens ; reviens.
Je savais ce que j’allais faire. Ce qu’il fallait. Elle parlait de ma peur ; en était-ce vraiment une ? Au moment de l’accident, de l’hôpital, du coma, un désespoir m’avait saisi qui maintenant s’éloignait. Mais ma peur ? Ma frayeur ? D’un certain point de vue l’accident avait été une solution ; mais en même temps il ouvrait des portes dont je redoutais le mouvement, ce qu’en s’effaçant elles pouvaient révéler. Maman est d’accord. Qu’avait-elle compris ? Etait-ce de l’indulgence, de la compassion ?
Reviens. Reviens là où tu n’es jamais allé. Reviens dans cette maison avec une identité neuve, inconnue, fragile, illicite. Reviens comme un amant dans la sauvagerie des silences. Reviens pour être observé. Reviens pour le jugement. Reviens pour perdre toutes tes raisons de t’enfuir.
Sans relâche, je m’interrogeais sur moi-même : étais-je digne d’être aimé ? D’être aimé ainsi ? D’être attendu ? En moi se tramait comme une gêne. Ce qui allait se passer ne serait pas confortable, ni facile, ni prévisible. Cette obscurité, voilà ce qui m’angoissait. J’avais eu peur de la perdre ; à présent j’avais peur de la retrouver.
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Hardelot.
J’avais peur de l’avoir.
Je descendais sur la plage. Il n’y avait pas de galets. Le jour était sale. C’était le matin. J’avais passé la nuit sur la route. Ma nuit, mes questions.
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Pendant ce temps elle dormait ; puis elle avait cessé de dormir ; puis elle avait claudiqué jusqu’à la fenêtre de sa chambre ; puis elle m’avait vu. Elle avait vu sa vie — sa propre vie — en train d’hésiter, de vaciller, d’envisager, de décider, de choisir. Elle était restée silencieuse, attentive, férocement immobile. Derrière elle, derrière moi, le jour finissait d’apparaître. Je portais cette veste bleu marine qu’elle aimait et un pantalon qu’elle ne connaissait pas. Tous ces mois de silence ; ces semaines aveugles. Ce temps perdu pour toujours. Et moi qui attendais, moi sur cette plage.
Moi qui attendais quoi ? Comment identifier ce qui se passait là, à quelques dizaines de mètres de sa vulnérabilité hâve, de son visage passagèrement contracté par des douleurs fantomatiques — remugles du mal inoubliable, mémoire de la fêlure à la fois une et multiple et qui refusait de se dissoudre ? Je marchais, inconscient d’elle. Je marchais si rêveusement, inaccessible soudain. Les derniers mètres d’une vie. Peut-on écrire que je la regrettais ? Que je tergiversais devant ce qui commençait ?
Ensuite, je l’ai vue. A un moment je me suis retourné vers la digue, le parking, la Mercedes, la route, l’immeuble, la fenêtre derrière laquelle elle guettait. Tant d’hypothèses réunies en une souterraine tentation. J’ai regardé la tache blanche qui était son visage, l’anémie de son sourire. J’ai regardé la main qu’elle agitait, mais imperceptiblement, qui était presque figée contre la vitre.
J’ai contourné la Mercedes dont le moteur claquait encore — indices du refroidissement à peine commencé, d’une mécanique prête à repartir ; je pouvais reprendre la route, la route sédative et lisse, la route qui m’emporterait ; mais j’ai verrouillé la porte du coupé puis j’ai marché vers le hall blanc, l’interphone et le sas, le nom d’Aude et de Jacques sur la boîte aux lettres, l’escalier, l’avenir.