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Samedi 26 février 2011 6 26 /02 /Fév /2011 23:15

Je vais avoir quarante ans.

Cette phrase, au fond, ne signifie pas grand-chose. Et cependant j’ai des choses à dire. J’écris ces lignes place de l’Odéon et je songe, par exemple, qu’après ma propre disparition, cet endroit demeurera tel qu’il est aujourd’hui, inchangé, à jamais ancien, et que d’autres, après moi, à la place que j’occupe en ce moment, à leur tour l’admireront, prendront conscience de la fragile beauté des instants vécus ici, sur cette place, sur cette Terre, à écrire, à rêver, à attendre, à espérer, à lire.

Quand les décennies commencent de s’additionner, des constats s’invitent, qu’il est inutile de fuir : ils sont tellement plus rapides que nous. J’ai quarante ans et encore davantage d’espoirs que de souvenirs. Quand la proportion s’inversera, je commencerai à m’inquiéter.

Au fil du temps, comme tout le monde, je crois, j’ai beaucoup inhumé de moi-même. Mais simultanément j’ai fini par me rencontrer ; en définitive, je suis devenu ce que j’étais. Ce que je n’avais jamais cessé d’être, mais que je n’avais pas été capable d’apercevoir. Il est si facile de passer à côté de soi ! Naturellement, je l’ai compris trop tard.

Très tôt, j’ai accepté de vieillir. S’accrocher aux âges que l’on a cessé d’avoir n’a guère de sens. Il ne s’agit pas d’une résignation : je ne suis pas resté prisonnier de mes songes. J’ai décidé de vieillir, avec une espèce de gaieté sourde, sous-jacente, qui s’est approprié mon regard, ma mémoire, mes hantises. Je me suis laissé envahir puis me suis regardé en train de changer. C’est paisiblement que je me contemple.

Je pense à ces gens qui réalisent un autoportrait par jour, des années durant. Je sais qu’un jour je les imiterai ; j’aurais dû commencer il y a déjà longtemps. Ce visage qui me renvoie ma propre inquiétude, ma propre ironie, mon propre appétit de vivre, j’en connais très précisément l’histoire, le parcours, les accidents. Je sais que c’est à moi que je dois les cicatrices qu’il arbore.

Et cependant il y a de la tragédie dans ce regard, car mes visages d’il y a cinq ans, dix ans, trente ans, sont morts, irrémédiablement morts, ils ne reviendront plus, il ne reste que des photographies pour attester de ce qu’ils ont été, pour certifier leur existence. Le type que l’on voit sur ces photos a cessé d’exister et en disparaissant il a emmené avec lui des êtres, des paysages, des perspectives, ou plutôt le goût que j’avais pour eux, et dont il ne reste plus que des ombres.

J'observe mon visage et mon corps, ils ont quarante ans, cela se voit, je ne m’en plains pas ; je n’ai jamais compris ceux qui se lamentent des défaites successives de leur physionomie. Ils se condamnent ainsi à une éternité de regrets. Au fond, il y a trois façons de vieillir : en le regrettant ; en l’acceptant ; en le voulant. Désirer vieillir, c’est avant tout vouloir continuer de vivre ; aimer vieillir, c’est aimer la vie.

Il m’arrive aussi, bien sûr, de traquer sur ce visage qui se déforme les indices d’une jeunesse morte. On peut toujours tourner les chiffres en ridicule, mais cela ne change rien à la réalité des étapes qui se succèdent et nous amenuisent. Ce moment où l’on découvre qu’insidieusement on a cessé, d’un point de vue administratif, d’être jeune. Ces jours-ci, j’ai l’impression qu’avoir quarante ans, c’est surtout réfléchir sans cesse à ce que l’on a fait des quinze dernières années.

J’ai quarante ans et la vie est passée sur moi, brûlante et joyeuse. L’âge que j’atteins, c’est aussi celui à partir duquel on peut raisonnablement se dire que la moitié du chemin est, peut-être, déjà dépassée. Ce n’est pas une considération anodine. Elle contient, en creux, l’apparition, encore diffuse, d’une certaine urgence de vivre, que les multiples relâchements de la mémoire ne font que renforcer. Paradoxe absolu : plus les années qui passent emplissent la mémoire, plus elle s’étiole.

J’ai quarante ans et ma nostalgie s’arrête aux frontières d’un autre constat : j’aime davantage celui que je suis que celui que j’ai été. 

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Mardi 23 novembre 2010 2 23 /11 /Nov /2010 21:54

Etre seul. Aimer cela. Ne pas le redouter. Apprendre à l’espérer. Ne pas le regretter. Ne pas en rêver. Ne pas en avoir peur. Survoler cette peur. En juguler les schèmes. Cela s’apprend. Se travaille. Ce n’est pas inaccessible. Comme aimer le silence. La qualité de ce silence. Sa valeur. Son prix. Et parfois même sa nécessité. Les jours ne sont longs que si on les laisse paraître longs. Le silence n’est pesant que si on l’alourdit de sa propre tristesse. On peut neutraliser tout cela. A l’orée de toute mélancolie, il y a une porte de sortie. Elle n’est pas verrouillée.

La solitude semble taillée pour novembre. Il lui arrive de générer du froid. Les substantifs qui l’accompagnent ne sont guère réjouissants : abandon, départ, isolement, distance, oubli. Comme dans « 1984 », la solitude nous vide ; mais c’est pour mieux nous emplir de nous-mêmes. C’est un moment qu’il faut savoir choisir. Quelques minutes, quelques jours, quelques années pour écouter les multiples résonances de cette voix si ancienne, la nôtre, tout à la fois méconnue et familière, ce murmure dépouillé, résolu, déchirant, qui est le chant de nos mémoires et de nos songes, la somme de ce qui est arrivé et de ce dont nous avons seulement rêvé ; cette voix qui lentement s’élève dans le linceul de nos dissemblances et qu’il est strictement impossible de fuir, cette voix qui prend le pouvoir et ne le cèdera plus ; cette voix qui nous entraîne au centre de nous-mêmes, dans la géographie de nos fuites, de nos départs comme de notre immobilité ; cette vibration intime qui a tout remplacé, et dont l’ampleur, la sincérité, l’âpre velours nous encerclent avant de nous révéler qui nous sommes, qui nous sommes vraiment – et de nous dévorer.

Elle dévoile la vanité du moindre de nos secrets, qu’elle dépèce au passage d’une chiquenaude qui semble nous dire « à quoi bon ? ».

Elle provoque l’abrasion de tout ce qui pourrait nous distraire de l’essentiel.

L’essentiel, c’est-à-dire soi-même.

Quand elle correspond à une volonté consciente, la solitude est, avant tout, le plus éclatant des égocentrismes. La phrase « j’ai besoin d’être seul » revêt facilement des allures de sentence puisqu’il s’agit d’une condamnation infligée aux autres, à tous les autres sans exception, même pour un temps très court, parce qu’en ce repli ultime personne n’est en mesure de nous accompagner. La solitude, c’est surtout l’exact inverse du partage – mais qui nous permettra peut-être, ensuite, de mieux partager.

De cet enfermement tour à tour désiré ou haïssable que peut-on retenir ? Que peut-on déduire ? Peut-être l’a-t-on inconsciemment recherché, peut-être l’a-t-on désespérément fui ? Il y a, comme toujours, ce que l’on refuse et puis, sur un autre rivage, ce qui se refuse. Il y a, dans le poids des années qui suivent, des énigmes qui se dénouent, des regrets que l’on abandonne, des soulagements rétrospectifs, des doutes qui s’effacent et d’autres qui viennent. Il y a, quand ce luxe incertain s’interrompt, la singulière association d’un soulagement un peu hésitant, un peu doux, un peu lâche, et l’espoir informulé d’une réplique.

Il me semble, quand on revient de ce pays, que l’on aime mieux, comme si on y avait abandonné l’essentiel de nos entraves, les sucs d’un passé possiblement violent et amer, le recensement de rancunes à moitié mortes déjà, et le brouillard sentimental qu’il est presque impossible de parvenir à dissiper dans le bruit des mots des autres.

Les autres : cet enfer qu’en définitive, on est secrètement heureux de se réapproprier.

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Jeudi 18 novembre 2010 4 18 /11 /Nov /2010 15:52

Maintenant, je pose sur ma propre vie, sur mon passé, sur ce que j’ai fait, sur ce que j’aurais pu faire, sur ce à quoi j’ai renoncé, un regard comme soudoyé par l’âge. Je suppose que cela relève de l’inévitable, qu’il est impossible de faire autrement. Je voudrais ne pas être paralysé par la vitesse des choses qui, déjà, me fascine au-delà du raisonnable. Continuer d’entreprendre, d’imaginer, de vénérer le hasard, de ne pas négliger le luxe introuvable de la fuite. Poursuivre et, ce faisant, se poursuivre soi-même.

Ces derniers temps, ma propre précarité, si je ne l’ai pas perdue de vue, m’importe moins. Je me suis confortablement installé dans ce paradoxe : apprendre à vieillir en négligeant ma propre finitude. Découvrir, comme l’écrivait Bernard Giraudeau, que la mort nous tient la main depuis le premier jour, et s’apercevoir qu’au vrai il ne s’agit pas d’une découverte mais d’une évidence ensevelie par les oripeaux successifs d’une vie excessivement tournée vers les fourgons d’une mémoire chancelante, vers l’étroite totalité de mes rumeurs intimes ; et que, comme il s’agit d’une évidence, ce qu’elle nous enjoint c’est de ne pas nous évertuer à en déceler les indices – il n’y en a plus aucun à découvrir – mais, moins facilement sans doute, de vivre.

C’est-à-dire, s’efforcer de quitter les refuges qui, selon les jours, se nomment remords, nostalgie, rêves immobiles, visages idéalisés, péremption des hypothèses, reliquaires du doute.

C’est-à-dire, débarrasser sa propre réalité de tout ce qui a pu l’embellir, avant de l’affronter, jusque dans ses incandescences.

C’est-à-dire, trouver en soi le courage le plus brûlant et le plus redoutable, qui consiste à ne pas déguiser en tragédie ce qui relève du logique dépouillement de l’existence, et d’utiliser le précieux temps ainsi gagné au troublant devoir d’être heureux.

Le temps qui reste : ne pas ralentir ; accélérer. Ne pas se perdre ; se trouver. Moins se souvenir ; mais ne rien oublier. 

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Lundi 25 octobre 2010 1 25 /10 /Oct /2010 10:16

Ordinairement, j’aime les ventes aux enchères. C’est un théâtre où l’on disperse avec une allégresse formatée des vies, des passions, des rêves, des drames oubliés. J’en suis volontiers et couramment le spectateur muet, désengagé, assistant à cela très exactement comme à un spectacle, car c’en est un.

Un jour cependant, un jour seulement, j’ai cessé d’en être le témoin et j’ai vécu cette séquence de l’autre côté du miroir qui, jusque-là, m’avait protégé de la souffrance matérielle, terre-à-terre, peu glorieuse, mais cependant bien réelle, que l’on éprouve lorsque, sans l’avoir voulu, l’on se sépare de ce que, faute de mieux, on appelle des biens. Qu’on se défait de ce que l’on a irrésistiblement et inutilement aimé.

Ces gens qui n’ont pas choisi de vendre, qui ont vu s’abattre sur eux les mots qui résonnent avec dureté, comme la signature de leur déchéance, ces mots terribles – saisie, créances, vente judiciaire – qui peuvent fracasser des existences entières, ces gens-là, oui, pendant quelques heures, je me suis mis à leur place, j’ai fait miens leur histoire, leur désarroi, leur défaite. J’ai vu, exposés dans un hangar sordide, livrés à la convoitise obscène de tous, des meubles, des objets, pour la plupart sans réelle valeur autre que sentimentale, que l’on avait arrachés à un décor, à l’intimité d’un récit familial, hors desquels ils ne voulaient plus rien dire, se trouvaient dépouillés de toute signification.

Je les ai vus, ces objets, ces meubles tant aimés, humbles signaux de destins entremêlés, isolés soudain, pour que l’on puisse à loisir les flairer, les soupeser, estimer, avec une vénalité sourde, quel prix ils pourraient atteindre.

Et puis, dans le feu, la sauvagerie moite des enchères, je les ai tous vus partir, en lot le plus souvent, des lots incohérents, décidés sur le tas par un commissaire-priseur pressé d’en finir, las sans doute de voir se succéder la misère de reliques autrefois lourdes de souvenirs et brutalement réduites à la vulgarité de l’argent, du peu d’argent qu’elles pouvaient rapporter.

Oui, je les ai vus s’éloigner pour toujours, ces remugles d’enfance, ces minuscules et palpitantes preuves d’amour que la vie, les erreurs, les risques, les aléas, l’imprévoyance et pour finir la loi se sont chargés de déchiqueter. Il m’en reste, si patiemment apprise, si fréquemment répétée, l’âpre leçon des ombres, les grandes pièces vides, les maisons réduites au silence, les déchirures de l’âme, les plaies ouvertes, la béance soudaine des mémoires, la culpabilité, la fuite des regards, la déconsidération, et puis, surtout, la peine, cette peine toute simple, grossière, abrasive, qui vous broie de l’intérieur.

On songe alors au regard des autres, à leur jugement, alors que c’est avant tout son propre regard, son propre jugement qu’il faudrait redouter.

On songe alors à tout ce qu’on a fait, comme à tout ce qu’on n’a pas su faire.

On songe alors, avec une ardeur machinale, à ce qui aurait pu être.

On se repasse sans fin le film, pour tenter, en vain bien sûr, d’identifier le moment où tout a basculé, la dernière chance que nous avions d’éviter le désastre et dont nous n’avons pas su nous emparer.

Notre identité, alors, et pour longtemps, se résume à un long et insupportable regret. Je sais à présent comme il peut être long et difficile de s’en dessaisir. 

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Samedi 16 octobre 2010 6 16 /10 /Oct /2010 20:45

Ce jour-là, j’avais décidé d’aller revoir, une fois de plus, le beau documentaire que Pierre Thorreton a consacré à Yves Saint Laurent et Pierre Bergé. J’avais prévu de me rendre à l’Arlequin, rue de Rennes, à la séance de 14 heures. Malheureusement, le boulevard Saint-Germain était bloqué par des manifestants, à la hauteur de la rue des Saints-Pères. Il a fallu bifurquer, se perdre dans le dédale familier des rues adjacentes et, de fil en aiguille, sans l’avoir réellement projeté, je me suis retrouvé là, rue de Babylone.

Pour des raisons évidentes il est beaucoup question de la rue de Babylone dans le film de Thorreton et, d’une certaine façon, j’ai vu dans ce contretemps l’occasion d’un de ces pèlerinages que j’affectionne et qui, pour la plupart des gens, sont dépourvus de sens. C’est un peu comme visiter un cimetière où aucun être cher n’est enterré. J’en connais quelques-uns : Orvilliers, Montparnasse, et celui de Saint-Brieuc où reposent les restes de Roger Nimier, et celui de Colombey, bien sûr ; j’aime leur silence, leur intimité froide, la sérénité que j’y puise ; et je sais qu’un jour j’irai à Marrakech, au jardin Majorelle, pour me recueillir sur la mémoire d’Yves Saint Laurent.

J’avance dans la rue de Babylone, devant la façade du Conran Shop, où l’on peut rêver devant des meubles inaccessibles. Sur la gauche, un peu plus loin, le jardin Catherine Labouré, qui a pris ce nom depuis peu, et le Pied de Fouet, restaurant singulièrement nommé mais où l’on sert l’un des meilleurs foies gras de Paris.

Le numéro 55 est presque au bout de la rue, juste à côté des bâtiments du Conseil Régional. C’est une grande porte en bois usé, attaqué par de multiples saisons, une porte comme affaissée sur elle-même.

J’ai longuement regardé cette porte.

C’est derrière elle qu’Yves Saint Laurent est mort, le 1er juin 2008, un peu après onze heures du soir, sans avoir rien su du mal qui l’emportait. Cela faisait trente-six ans qu’il habitait ici, au cœur de cette rive gauche si étroitement associée à son nom, alors même qu’il a toujours travaillé rive droite – avenue Montaigne, rue Spontini, avenue Marceau.

Dans le film de Thorreton, Pierre Bergé fait remarquer que, dans le logo de la maison Saint Laurent, le S enserré entre le Y et le L évoque irrésistiblement le symbole du dollar. Ce n’est pas le plus élégant propos du film et quand on contemple cette façade, la maison du 55, rue de Babylone, et malgré l’incontestable prestige du lieu, la première chose qui vient à l’esprit ce n’est pas l’argent ; quand on connaît son histoire, l’histoire prodigieuse de ce lieu, successivement empli puis dépouillé de chefs-d’œuvre, de tableaux, de sculptures, de meubles signés, on est avant tout saisi de nostalgie, une nostalgie rétrospective et sans doute inguérissable, à l’idée de ces murs nus, des empreintes que les cadres disparus, dispersés, dans le feu des enchères, par ceux que Bergé appelle « les croque-morts de l’art » ont laissées derrière eux.

On doit se contenter d’arpenter cette rue, en songeant à la Peugeot 604 noire d’Yves Saint Laurent, dans le début des années quatre vingt, venant le chercher ici pour lui faire traverser la Seine et l’emporter vers les ateliers où il a créé tant de choses. On doit se contenter d’imaginer ce qui peut se trouver au-delà de la lourde porte abîmée, derrière les fenêtres impénétrables du rez-de-chaussée, le duplex mythique à présent seulement encombré de fantômes, l’inspiration et le génie torturés, la tragédie d’un homme ne pouvant plus supporter, à la fin, que la plus extrême solitude, alors même que cette solitude ne parvenait qu’à entretenir son désespoir.

Tout cela, le film de Pierre Thorreton le démontre et le rappelle ; il y est question de fêtes et de dépression, de triomphes et de drogue, de détermination et de fragilité. A son propre sujet, Yves Saint Laurent était d’une émouvante lucidité. Il savait très exactement ce que la mode, les femmes, son pays lui devaient. Il savait, tout aussi bien, la liste et le visage des démons intérieurs qui le rongeaient.

C’est ainsi qu’il a avancé entre les sinuosités et les précipices de son existence, jusqu’à ce que son métier, ce métier tant aimé, perde toute signification à ses propres yeux, et qu’il se retire, quarante-quatre ans après avoir, sous la bannière de Christian Dior, présenté sa première collection.

Il nous a tant donné ; il nous a tant laissé. Partout dans le monde, des vêtements continuent de témoigner de la justesse de son inspiration, de ses audaces. Il a ouvert beaucoup de fenêtres. Aujourd’hui, à Marrakech, les touristes viennent photographier son mausolée, mais c’est ailleurs que l’important a lieu, c’est dans les rues, les photos, les films, les villes, les rêves.

Cet homme a vécu là, derrière la grande porte endommagée, il y a aimé, ri, lu, rêvé, souffert, espéré, pleuré, il s’y est presque détruit, et pour finir il y est mort. Il n’est pas difficile d’imaginer la scène, l’ultime séquence d’une vie impétueuse et brutalement réduite au silence, son cercueil sortant de chez lui, franchissant ce porche banal, presque anonyme, les gens applaudissant devant l’église Saint-Roch, et puis, tout au bout du chemin, le jardin Majorelle, le chant ininterrompu des oiseaux, les couleurs, le soleil, la paix, la paix, enfin.

A quelques pas du 55, sur le trottoir d’en face, une librairie minuscule, encombrée. Je l’ai tout de suite aimée. J’y ai acheté « Lettres à Yves », de Pierre Bergé – quel meilleur endroit pour le faire ?

Voici comment ce livre commence :

« Comme le matin de Paris était jeune et beau la fois où nous nous sommes rencontrés ! Tu menais ton premier combat. Ce jour-là, tu as rencontré la gloire et, depuis, elle et toi ne vous êtes plus quittés. Comment aurais-je pu imaginer que cinquante années plus tard nous serions là, face à face, et que je m’adresserais à toi pour un dernier adieu ? C’est la dernière fois que je te parle, la dernière fois que je le peux. »

Je suis lentement revenu sur mes pas, vers le boulevard Raspail, dans la rue presque silencieuse, avec dans la mémoire et le cœur l’étrange satisfaction qui toujours m’envahit et me convient dans ces moments-là, quand je laisse une nécropole admirée derrière moi, et qui correspond peut-être au bonheur d’avoir effleuré l’un des plus éblouissants sortilèges du siècle mort.

Ce siècle – oui – qui fut aussi le mien. 

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Dimanche 10 octobre 2010 7 10 /10 /Oct /2010 13:48

- Comment décide-t-on de clore tout un chapitre de sa propre vie ?

Au vrai, c’est plus simple que ça en a l’air. C’est une question de temps, de maturité. Il y a des souvenirs qui vous enrichissent, dont la seule évocation suffit à éclairer votre chemin ; et il y en a d’autres, au contraire, qui sont destructeurs, empoisonnés, trop lourds à porter. Ceux-là jettent une ombre permanente sur votre existence, limitent la portée de vos espoirs, verrouillent vos ambitions.

- Mais on ne peut les oublier…

C’est exact. Comme j’ai beaucoup d’imagination, je suis attaché aux symboles et aux métaphores. Depuis longtemps déjà, je me figure l’être, sa mémoire, ses désirs, comme une demeure dont la taille, le style, l’architecture, dépendent étroitement du parcours et des préférences esthétiques de l’individu. Dans mon cas personnel, j’imagine cette maison avec une certaine constance : elle est toujours très grande, patricienne, isolée dans un grand parc, au milieu des arbres, cernée par des murailles qui la dissimulent aux regards. Elle comporte, naturellement, un grand nombre de pièces, de salons, de chambres, de caves, de greniers… Comme dans la vie réelle, il y a les lieux qu’on nomme « de vie », ces « pièces à vivre » que l’on appelait « living rooms » il y a vingt ans encore, ce qui est une timide victoire de la francophonie ; et puis des endroits plus reculés, plus sombres, dont les portes ne s’ouvrent que rarement, qui sont plongés dans un silence, une solitude rarement perturbés par une irruption humaine. Ce ne sont pas, cependant, des pièces inhabitées. C’est là que, pour ma part, je range ce que Paul Guimard appelait « les cantons les plus secrets de la mémoire ». Enfin, ranger, c’est beaucoup dire. Disons que j’y entrepose tout le fatras que l’on traîne inévitablement derrière soi. A l’approche de la quarantaine, ça commence à prendre de la place.

- Vous arrive-t-il de visiter ces lieux ?

Oui, à une fréquence très variable, qui dépend de mes nostalgies du moment. Il m’arrive même, comme à tout le monde, j’imagine, d’en exhumer certains visages. Ce sont des chambres faciles d’accès, leurs portes ne sont pas fermées à clé. Au hasard des couloirs, je pousse une porte. Parfois, je sais exactement ce que je vais trouver derrière, parce que je viens fréquemment m’y réfugier ; parfois au contraire, mes souvenirs sont plus brumeux, moins précis, et alors il y a comme un petit suspens quand je me glisse dans la pièce : quels aspects de moi-même m’y attendent-ils ? Les plus obscurs ou les plus lumineux ? Une théorie de regrets, des espoirs informulés, remisés dans la pénombre avant même que d’avoir pu voir le jour ?

- Dans les pièces que vous visitez moins souvent que les autres, il est facile de supposer que ce ne sont pas les souvenirs les plus heureux qui s’y trouvent…

Vous avez raison. Il faut que je sois honnête avec moi-même. Il est, c’est vrai, toujours plus facile, plus sécurisant aussi, de toujours se remémorer ce qu’il a pu y avoir de doux et d’agréable dans une vie. Il y a donc des pièces plus poussiéreuses que d’autres. Il y en a même qui sont résolument obscures, emplies d’erreurs de jugement, de mauvais choix, de médiocres arrangements avec l’existence, bref de tout ce dont je ne suis pas très fier. Vous me direz, pourquoi alors ne pas vider ces pièces-là, vous débarrasser de leur contenu, une bonne fois pour toutes ? A cela, deux raisons. D’abord, les vider, ça veut dire aussi les inventorier, jusque dans les détails, et je ne suis pas sûr d’en avoir envie. Et ensuite, je crois profondément que ce qu’elles recèlent fait partie de moi, tout autant que le reste. Franchement, je ne me vois pas jeter tout cela à la poubelle. C’est mon histoire, mon itinéraire, mes chemins de traverse, mes impasses. Le souvenir, aussi, de ceux que j’ai fait souffrir. Tôt ou tard, inévitablement, on fait souffrir. C’est un terrifiant constat. Il est impossible, malheureusement, d’annuler cette souffrance. En conserver le souvenir, c’est aussi, me semble-t-il, un hommage, certes tardif, ou en tout cas une forme de reconnaissance muette, adressée à ceux à qui on a fait du mal. En quelque sorte, c’est la garantie de la conscience, une sorte de barrage contre le relativisme, en ce sens qu’elle nous interdit d’atténuer la portée de nos actes. C’est aussi, bien sûr, le moyen de s’efforcer de ne pas renouveler nos erreurs, de nous améliorer, de moins nous tromper, de moins nous trahir nous-mêmes. Il n’y a donc pas de complaisance, encore moins de cautionnement des fautes, dans le fait de conserver obstinément tout cela. Nos fautes, comme nos réussites, nous racontent qui nous sommes. Bien entendu, se vautrer là-dedans pour le plaisir, sans but, uniquement pour pouvoir s’apitoyer sur son sort, n’aurait aucun sens, aucune valeur. En retirer quelque enseignement, au contraire, a du sens. C’est pourquoi je considère que la mémoire de nos méfaits est aussi importante – ni plus, ni moins – que celle de nos moments de grâce…

- Et cependant, vous avez décidé de vider l’une de ces pièces…

Oui. C’est une pièce singulière, j’allais dire « une pièce pas comme les autres », mais c’est une formulation idiote puisque, par définition, aucun de ces endroits ne ressemble aux autres...

- Qu’a-t-elle de particulier ?

C’est très simple à résumer : elle contient l’entièreté d’une aventure qui a failli me briser. C’est une histoire qui m’a emmené très loin, trop loin même, bien au-delà de ce que j’aurais voulu, de ce qu’il aurait fallu. Les conséquences en ont été terribles, pour moi et pour beaucoup de ceux que j’aime. Elle a commencé comme une histoire d’amour et s’est achevée dans une désolation sordide, dans la souffrance, le malheur, mais aussi, pour ce qui me concerne, un soulagement, une libération. A l’heure de détruire tout cela, c’est d’ailleurs aussi ce que je ressens ; je suis soulagé et libéré.

- Vous parlez de destruction…

Oui, c’est le terme qui me semble convenir le mieux. Tout cela mérite d’être détruit. Il n’y a plus rien de bon à en tirer. J’ai passé les quinze dernières années à y réfléchir, à revivre régulièrement les poisons, les difficultés, les douleurs de cette époque ; huit ans de ma vie, ce n’est pas rien ! J’ai longuement essayé de comprendre, de me comprendre surtout… Longtemps, les choses, dans cette pièce condamnée, sont restées telles qu’elles étaient. Non pas dans l’oubli, car j’y pensais, j’y pensais même fréquemment, et parfois même je venais ici, dans cette chambre où nous sommes aujourd’hui, pour observer, sans compassion excessive, ce que j’étais alors, ce que j’ai fait, ce que j’ai accepté, par faiblesse, par manque de caractère, par orgueil. C’est sans doute une forme de masochisme, car en réalité je ne voulais plus les revoir ni les réentendre, ces souvenirs, ces photographies, ces meubles, ces voyages, ces heurts, ces cris et cette fureur, mais d’un autre côté je ne pouvais me résoudre à m’en débarrasser. C’était, ç’avait été, après tout, une part importante de ma vie. Disons le mot : ma première grande histoire d’amour, une histoire difficile, compliquée, difficile à vivre, âpre, douloureuse, qui a causé bien des blessures mais qui a eu, aussi, rarement, c’est vrai, quelques moments de bonheur. Bref, j’avais confusément l’impression que, si je me décidais à brûler tout ça, ç’aurait été comme renoncer à une part non négligeable de ce que je suis devenu aujourd’hui, tant il est vrai que nous pouvons nous résumer, pour beaucoup, à la somme de nos expériences.

- Que s’est-il passé ?

Ah ! C’est la question essentielle : que s’est-il passé ? Qu’avez-vous fait ? Je vais vous le dire : je l’ai aimée. J’ai aimé V., démesurément, déraisonnablement, sans prendre la moindre précaution pour moi-même, ni pour ceux qui m’aimaient et que j’aimais. Evidemment, j’ai des circonstances atténuantes : comment savoir, alors, de quelle façon les choses allaient tourner ? J’ai pris un risque. J’ai joué ma vie. En soi, ce n’est pas très grave, mais le drame, c’est que, dans ces cas-là, on joue aussi l’existence des autres. On ne vit pas dans une cellule isolée, autonome, indépendante du monde extérieur. Les corrélations sont étroites, quand on a la chance, comme je l’ai eue, d’être entouré de beaucoup d’amour, de compréhension, de patience, d’intelligence. Donc, quand on se trompe (et, dans cette affaire, je me suis indiscutablement trompé), les conséquences de ce choix ne se cantonnent pas à votre petite personne. Elles atteignent tous ceux qui sont dans votre vie à ce moment-là, famille, amis, collègues de travail. Dans le cas de mon histoire avec V., elles ont été essentiellement destructrices.

- Vous aimait-elle ?

Oui, je crois que oui. A sa façon, orageuse, instable, changeante, parfois même absconse, oui, je crois qu’elle m’a aimé. Ou peut-être a-t-elle aimé celui qu’elle aurait voulu que je fus ? Je n’entrerai pas dans les détails, mais j’ai toujours eu l’impression qu’elle regardait, en quelque sorte, derrière mon épaule, comme si elle souhaitait que surgisse un autre moi-même, dépouillé de ce qu’elle me reprochait (et la liste était longue !). Quand j’y repense aujourd’hui, près de vingt ans plus tard, je ne puis me défendre contre ce réflexe idiot qui consiste à dire « j’aurais dû dire cela… » ou « je n’aurais pas dû agir ainsi… ». Cela n’a pas de sens. Le passé est le passé. On ne le changera pas. Bien sûr, à présent que j’ai acquis suffisamment de sérénité pour poser sur cette histoire un regard distancié, il est aisé d’identifier les moments-clés, ceux où les choses ont basculé  vers le pire, où il aurait fallu rompre. Tant de temps perdu alors ! Tant de souffrances inutiles…

- Cependant, vous avez rompu…

Oui, mais pas de façon tranchée. Ç’a été une rupture lente, mouvante, indécise, avec beaucoup de claquements de portes qui se voulaient définitifs, de réconciliations illusoires, de phrases laides. Moyennant quoi, nous sommes restés plus ou moins ensemble pendant des années, raccrochés aux bribes d’un espoir mourant, que seules nourrissaient encore de basses nécessités matérielles. Ce n’est pas glorieux. Nous étions comme d’anciens combattants, un peu las de nos guerres, se connaissant à fond, trop bien sans doute, dépourvus de toute illusion, bercés par l’habitude. A la fin, nous étions presque apaisés. Ce qui n’a pas empêché la rupture, la vraie, de se passer extrêmement mal, dans le désespoir et la brutalité. Cela s’est terminé dans un couloir d’hôpital. Sans doute la page était-elle trop lourde, trop dense, pour pouvoir être tournée facilement.

- C’était quand ?

Il y a bientôt quinze ans. J’ai été, je crois, suffisamment puni. On ne se remet pas aisément d’une affaire comme celle-là. Donc, je vais procéder aux funérailles de cette histoire. D’un certain point de vue, j’ai fait le parcours à l’envers : d’abord le deuil, ensuite les obsèques ! Tout à l’heure, cette pièce sera vide. J’ai pris la résolution de ne rien conserver. Evidemment, il ne s’agit pas d’oublier, c’est impossible et, si ça l’était, ce ne serait pas honnête. Il s’agit, plus simplement, de s’alléger. A un moment, les souvenirs de ce qui vous a fait souffrir finissent par prendre trop de place. Ils vous entravent, encombrent vos perspectives. Cette partie de ma vie, je crois, n’a plus rien à m’apprendre. Tout ce qu’il m’en reste, c’est un rabâchage improductif. A partir du moment où l’on a cicatrisé, à quoi bon ? Je crois que le moment où l’on franchit la frontière qui sépare le ressentiment de l’indifférence est une grande victoire sur soi-même. Il y a déjà un bon moment que j’ai franchi cette frontière. Alors, bien sûr, comme je suis très conservateur, il m’a fallu du temps pour accepter de me défaire de ces objets, de ce passé. Je n’ai pu le faire que quand j’ai compris qu’il n’y aurait aucun déchirement, aucune amputation psychologique et, surtout, aucun regret. Voilà, nous y sommes. Cette époque est morte en moi. Je vais pouvoir ouvrir les fenêtres, dépoussiérer l’endroit, installer ici d’autres visages, d’autres rêves, d’autres espoirs, des choses vivantes. Il n’y a pas, je crois, de meilleure façon de refermer, de façon définitive, le vantail obscur et superflu de ce qui a cessé d’exister.

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Mercredi 6 octobre 2010 3 06 /10 /Oct /2010 12:15

Les nuits de pluie, comme celle-ci, bercent amplement la mélancolie. Qu’est-ce que la mort, au fond, si ce n’est l’oubli ? Et cependant, la mémoire, ce n’est pas la vie. Enfin, pas tout à fait la vie…

Tout ressentir avec une telle intensité, est-ce confortable ? Probablement pas. Mais la vie peut-elle être belle et confortable à la fois ? Ou, dit autrement : peut-elle être belle sans se montrer exigeante avec elle-même ?

Que faire, que croire, lorsque l’on cesse de se comprendre soi-même ?

J’ai, assez brutalement,  cessé de croire à ma propre invincibilité. Quand on arrête de croire, pour une raison ou pour une autre, qu’on s’en sortira toujours, quoi qu’il arrive, l’existence revêt d’autres couleurs ; celles qui seront le révélateur exclusif de nos faiblesses, de nos erreurs de jugement, de nos tentatives avortées de faire mieux, de devenir quelqu’un d’autre, de changer d’altitude.

Longtemps, ma vie a été facile. Dans toutes les provinces de l’effort, j’étais un étranger.

Quand le premier doute surgit, il est déjà trop tard : lui et ses semblables ne vous quitteront plus. Ils m’ont déchiré à petit feu, insidieusement, sans que je puisse me mesurer véritablement à eux, sans que je puisse les combattre. Au contraire, je les ai contemplés avec une complaisance suspecte, parce que je les considérais comme l’indice essentiel d’une maturité qui se refusait. Je n’avais pas compris qu’à force de remettre en cause tout ce que j’étais, ils finiraient par me contraindre à me réinventer.

Eh bien, nous y sommes ; nous sommes dans le tourment, le danger, l’intuition de culpabilités anciennes. Il est impossible, et tant mieux, d’en sortir intact. Et peut-être même est-il impossible d’en sortir tout court.

L’automne arrive toujours trop tôt. A quelques jours de sa mort, et le sachant, Georges Pompidou confia : « Dans la vie, j’ai visé trop bas. » Ces paroles, prononcées par un homme si proche de ses fins dernières, ne cessent de me hanter. Idéalement il faudrait pouvoir se rassurer en décelant, par avance, ce qu’on laissera derrière soi, ou plutôt les traces vers lesquelles se retourner, à l’instant de mourir, en se disant qu’avant de s’effacer à leur tour elles pourront dire ce que nous avons été, ce que nous avons fait, de quelle façon nous avons vécu, aimé, douté, espéré, créé, détruit.

La nostalgie n’est qu’un mode d’emploi pour le crépuscule. Je l’ai longuement entretenue ; à présent il est temps de la mettre en sommeil, de lui laisser quelques années de répit, s’empoussiérer dans le grenier sentimental où elle attendra son heure. Car elle finit toujours par l’emporter. Les rétroviseurs me fascinent comme seule peut fasciner la langueur des pièges. Il est si difficile d’en détourner le regard, de ne plus y guetter les ombres, les visages évanouis, les désirs inapaisés, les lettres qu’il aurait fallu brûler, les routes inaccessibles, les mots que l’on regrette d’avoir prononcés et ceux que l’on regrette de n’avoir pas prononcés, de ne plus s’y rassurer en y scrutant, contre toute évidence, les miroirs brisés de notre jeunesse. Il est – oui – si difficile de continuer d’avancer sans la réconfortante illusion de ce secours-là.

C’est pourtant, à n’en pas douter, « à mon âge et à l’heure qu’il est », mon plus utile espoir.

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Lundi 4 octobre 2010 1 04 /10 /Oct /2010 19:07

Octobre. Et voici que s’enrichit sans trêve le catalogue de mes regrets. Il faudrait tout faire pour leur échapper. C’est peu dire qu’il n’est pas facile d’y parvenir.

Octobre, et je reste là. Je dresse la liste des deuils à faire, des prénoms dont il faut apprendre à se détourner. Tous ces silences, lourds, épais, significatifs. Ces visages qui vieillissent ailleurs, que je perdrai, qui ont déjà disparu. C’est quand je pense à eux que je me sens vraiment seul. Solitude enkystée de doutes, de regrets, de désirs obscurcis.

Solitude inutile aussi, tant il est vrai qu’il me suffit de lever les yeux pour sourire de nouveau à l’existence – non pas un sourire réanimé, un sourire sous perfusion, mais, au contraire, un sourire neuf, débarrassé des peurs et des craintes auxquelles seule conduit la sécession des rêves.

Solitude vaine et qui, cependant, me guette à chaque coin de rue, et dont il est si difficile de me délivrer lorsqu’elle m’atteint, lorsqu’elle altère jusqu’aux couleurs du jour, lorsqu’elle se charge de me rappeler que chaque matin, chaque naissance, ne sont en définitive que des promesses de nuit et de mort.

Octobre. Que faire de ce mois quand on a, comme moi, la haine des révolutions – crimes de sang, violence légitimée, libérations illusoires, qui ne consistent qu’à passer d’un arbitraire à l’autre… Et puis, aussi, que faire de soi ? La quarantaine rôde. J’écris de plus en plus souvent des phrases qui commencent par « il y a vingt-cinq ans… ». Il y a vingt-cinq ans, j’écrivais déjà. J’aimais déjà. Et peut-être n’ai-je qu’insuffisamment changé depuis lors.

Que faire de soi… J’écris sous un ciel bas. La pluie a clairsemé les terrasses. Des feuilles mortes squattent mes essuie-glace. Sous peu les arbres seront nus. Nus comme cette mémoire qui ressemble aux cinémas d’art et d’essai de la rive gauche, projetant inlassablement des œuvres oubliées et confidentielles devant des salles aux trois quarts désertes.

Se souvenir, à quoi ça sert ? Parfois, avoir trop bonne mémoire, c’est fatigant, plus en tout cas que d’avoir bonne conscience. Quand ils se frottent trop souvent aux rudesses du réel, les plus beaux songes eux-mêmes finissent par s’user. Ils empruntent alors les nuances de cet autre deuil que l’on nomme désenchantement. Voilà : j’ai trouvé. Octobre a été dessiné pour le deuil. Après, on n’en parlera plus. On se promènera distraitement au milieu des schèmes de la saison. On regardera l’hiver se profiler dans le confort et la sécurité des lainages, dans la pâleur usuelle des jours, dans les lumières orangées des soirs qui, sur nos vies, tombent de plus en plus tôt et nous tiennent lieu d’horizon sentimental. 

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Mardi 6 juillet 2010 2 06 /07 /Juil /2010 09:43

Et puis, peu à peu, la vie se met à redescendre. La solitude apparaît, et avec elle tant de promesses absurdes, qui sont celles de la survie. La mémoire renonce à sa solidité. Nous devenons ce que nous sommes : des mortels. L’âge devient notre seule identité. Avant d’être nommés, on est d’une époque morte, d’un temps enfui. Les nécessités du reflux. Nous étions si tendrement nous-mêmes. Nous n’avons rien vu venir. La vitesse des choses qui, lentement, nous dévêt de tous nos possibles. Le passé est une accumulation, quelque chose d’inutile et d’indispensable à la fois. Le passé et ses lumières qui, souvent, aveuglent plutôt que d’éclairer. De tout cela, nous ne contrôlons rien. Allons, nous aurons fait de notre mieux. C’était forcément insuffisant ; cela nous convenait. Nous avons dessiné nos vies en étant avant tout satisfaits de ce que nous en percevions, or la satisfaction est le piège sommital. Je l’ai longuement pratiquée. C’est un masque confortable, qui peut même devenir élégant avec un peu de pratique. Il s’agit  de se contenter d’être soi, de ne rien désirer de plus. Quand on y réfléchit, c’est déjà bien. Tant de gens passent leur temps à ne pas s’accepter, à se complaire dans leur propre détestation. Que de vies perdues ! J’ai aimé qui j’étais avant même de le savoir, de comprendre de quoi il retournait ; il n’est pas interdit de le voir comme une sorte de fatalité inaugurale, qui a déterminé tout ce qui a suivi. Il a été bon de vivre ainsi, en s’aimant à ce point. J’ai – hélas, tant mieux – déjà l’âge des premiers bilans ; exercice nécessaire et dangereux : m’aimerai-je encore autant à l’issue de cette introspection ? Au vrai, je n’ai cessé de me regarder. J’étais indulgent, plus encore pour moi-même que pour les autres. Est-ce contradictoire avec l’ambition ? De toute façon, pour les regrets, il est trop tard. Il fallait y penser avant. Avant quoi, d’ailleurs ? Avant de péricliter ? Avant les renoncements, les rêves pâles, les rires prisonniers des bandes magnétiques ? Les enregistrements vieillissent mal. Quelles que soient les précautions prises pour leur stockage, ils finissent par perdre en intensité. C’est désespérant et inévitable. S’ils doivent nous survivre, ce ne sera pas pour longtemps. Les voix aimées se désunissent, tordues, défigurées par le temps. Les phrases changent, perdent de leur sens. Elles se précipitent vers l’oubli – notre plus grand point commun. La mémoire en prend à son aise, telle le fer de lance d’une idée morte. Toutes les composantes du passé se trouvent associées en une souterraine complicité : nous faire perdre le fil, accepter ce qui nous arrive. Et, très progressivement, comme un soir d’été qui tombe, avec la sobriété de l’irréfutable, sans douleur, ou presque, admettre de mourir.

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Samedi 5 juin 2010 6 05 /06 /Juin /2010 23:54

Revenir sur ses pas.

La ligne de Sceaux, qui ne s’appelle plus ainsi depuis longtemps.

Une vieille rame de RER, modèle MI79, fanée par l’usage, et dans laquelle j’ai possiblement voyagé, il y a mille ans ou davantage. Sur les sièges rouges et bleus, les petits dessins sont presque effacés. Je les ai vus intacts, ces motifs dépourvus de signification mais qui étaient là pour tenter de rompre l’invincible monotonie de ces trains que l’on prend, jour après jour, comme un réflexe, pour répéter, d’une vacance à l’autre, des voyages strictement identiques. Il est dix heures du matin et je suis de nouveau assis là, comme avant, comme hier. Il y a une minute le taxi m’a déposé place Denfert-Rochereau. C’était un bon début. Tant de choses ont, pour moi, commencé ici.

Je vais faire pour rien, pour le plaisir, un plaisir incertain, ce qu’autrefois je n’ai accompli que par nécessité. C’est un geste étrange dont la perspective m’a poursuivi, auquel j’ai longuement rêvé.

En quelques secondes, les bruits d’autrefois – quel terme écrasant –, les bruits oubliés redeviennent familiers : le grincement des soufflets qui séparent les voitures, les variations d’intensité du bourdonnement des moteurs, les soupirs mécaniques qui signalent le verrouillage des portières. Et ces remugles ! « Quand les odeurs ne sont pas seulement des parfums, elles atteignent les cantons les plus secrets de la mémoire », écrivait Paul Guimard. Tout me revient, brusquement les années ne sont plus qui m’ont séparé de ces milliers de minutes écoulées ici, dans ces trains, dans la solitude, les rires, l’amitié, la mélancolie, l’espoir. J’y ai si longuement catalogué mes secrets. J’y ai si fréquemment aimé.

Tant de mes premiers voyages ont commencé et se sont achevés là, dans ce décor si daté déjà. De part et d’autre des voies, le paysage n’a guère changé en vingt ans. Quelques constructions récentes sont les seuls témoins du temps enfui. A l’inverse, je n’ai pas retrouvé certaines demeures qu’un détail suffisait à identifier, puis à enrichir de mystères improbables. Par exemple, cette fenêtre circulaire, à Bourg-la-Reine, dont je me suis souvent demandé quels bonheurs elle pouvait dissimuler, ou les drames qu’elle avait abrités.

Il me semble que je nage à contre-courant, armé de réminiscences ferroviaires, évidemment un peu faciles. Ni rêves, ni photographies. Pour cet exercice, ma mémoire suffit.

Je connais encore par cœur l’enchaînement des gares – jadis litanie impatiente, aujourd’hui partie intégrante de cette mythologie de l’adolescence à laquelle il serait si difficile de renoncer. Antony, Fontaine-Michalon, Lozère, Orsay. Nous étions si pressés d’arriver, d’exister, à cette époque où, nous le sentions confusément, tout était encore possible ; ici, j’ai eu quinze ans. Ici, j’ai été heureux, anxieux, hésitant, déchiré.

Après Massy-Palaiseau, la tonalité diffère, le décor se provincialise. Les routes avoisinantes sont plus étroites, on ne survole plus d’échangeurs, les gares ne desservent plus qu’une seule ligne, la nôtre, la mienne. On s’approprie vite et facilement ce genre de choses : ma ligne, mon train. Les quais sont des parenthèses de béton à jamais ancrées dans le vert. Les bâtiments eux-mêmes sont des demeures plus que centenaires. Le tracé n’a presque pas changé depuis le début de l’exploitation, en 1846. A bord, les gens descendent par grappes, le désert s’installe au fur et à mesure que l’on avance vers l’ouest, Chevreuse, Rambouillet, les arbres. Les ombres de Jean Racine, de la Mère Angélique, de Robert Boulin et de Jean-François Duval se bousculent à la fenêtre. Leurs visages n’ont pas disparu. Je sais pouvoir les retrouver à peu près n’importe quand mais il s’agit, ce matin, de marcher sur leurs traces. Sur les miennes, aussi.

Ces villes que l’on a tant de fois traversées et dont on ne sait rien à part, peut-être, si l’on a de la mémoire, les noms qui cernent leurs gares – Pierre Semard, boulevard Georges Seneuze, place Auguste Mounié. A Saint-Rémy non plus, les choses n’ont pas beaucoup changé, ni les ombres sur la place, ni le bistrot en face de la gare, ni la douceur non feinte de vivre. Je ne suis pas resté longtemps. Le train allait repartir. C’était le même. J’ai retrouvé la place que j’ai toujours préférée, celle près de la grande fenêtre, à gauche. C’est une rame fatiguée. Il lui faudrait un bon coup de peinture, des vitrages neufs, de nouveaux sièges. La dépouiller de ce que nous avons été, les pieds posés sur les banquettes, les cigarettes illicites, les chahuts, les courses-poursuites d’un wagon à l’autre. Il y a dans ce train qui repart vers Paris des gens qui n’étaient pas nés alors, vers 1985, à cette époque qu’il n’est pas vain de se rappeler.

En quarante minutes, j’ai longé le lycée de mes vieux songes, les jardins d’amis perdus de vue, l’hôpital où quelqu’un que j’aime a failli mourir. Et puis ensuite, à Denfert, le dédale des correspondances, le métro aérien, Bir-Hakeim, la tour Eiffel, la gare de Passy.

C’est, je crois, un voyage à n’entreprendre qu’une seule fois. Je ne les ai pas oubliés, ces kilomètres routiniers, immuables, à peine supportés parfois, et qui ont revêtu, pour moi seul, le déguisement intime d’une nostalgie provoquée. Décidément, j’aurai épuisé ce printemps en pèlerinages et en attendrissements ! Des visages, des villes, des forêts, des routes m’attendaient, me voient revenir et m’interrogent : qu’es-tu devenu ? C’est aussi, sans doute, pour répondre à cette question que l’on se lance sur les sentiers anciens, mais non périmés par l’âge ou l’expérience. Ils n’ont pas cessé d’avoir des choses à dire. A présent je les contemple, heureux de cela, de ce parcours, de leur immobilité. Tout s’est passé si vite, cet aller, ce retour, l’existence sur laquelle il est impossible de revenir. Années enfuies, et un peu de ma jeunesse est restée là, environnée de fantômes qui m’ont laissé vieillir, changer, apprendre seul ; ils savaient ce qui allait se passer. Peut-être nos souvenirs savent-ils mieux que nous-mêmes qui nous sommes, mieux que nous n’y parviendrons jamais. Peut-être nous est-il indispensable de leur courir après, en certaines séquences de nos vies où le passé prend des allures de refuge, parce que l’incertitude a pris le dessus.

Peut-être, oui, avons-nous alors besoin de ce qui ne changera plus jamais.

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Mardi 25 mai 2010 2 25 /05 /Mai /2010 21:47

La vie s’écoule et me redessine

Je n’ai pas cessé d’attendre

J’ai longuement regardé en moi, ce qui a à peine eu lieu

J’ai réfléchi les drames, l’incandescence du souvenir

J’ai, peu à peu, tenté d’être

Il faudrait pouvoir oublier de mourir, oublier l’usure des vivants, l’inutile et lancinante brûlure de ce qui n’est plus

Il faudrait apprendre à vivre dans ce que Saint-Exupéry appelait : la résurrection de la seconde

J’aime déraisonnablement ces moments où la vie fait semblant d’être simple

J’aime ce luxe mensonger qui consiste à croire que tout pourra se résoudre

J’aime tout de mes vieux rêves, jusqu’à leurs poisons

J’aime mes propres écrits, jusqu’aux doutes qui les cisaillent

J’aime ma versatilité, ma nonchalance, leurs dangers

J’aime la couleur des jours libres, ceux que j’ai eu la folie et le bon sens de m’offrir

J’aime demeurer là, comme absent au monde, insoucieux de tout, faire de l’angoisse une distance, survivre dans l’ouest des rêves

J’ai aimé, cet hiver, la houle grise de la Manche, le littoral aux maisons aveugles, les larges avenues bordées de pins qui, pour moi seul, menaient à la mer

J’ai aimé la lenteur brune des portraits et des songes

J’ai aimé savoir qu’avec bonheur, plus tard, je pourrais revenir à tout cela

J’ai aimé voir lentement changer la lumière de dix-sept heures, la voir caresser l’issue des jours qui m’ont emmené vers une autre saison de ma vie

J’ai aimé ce que mon cœur a pris le temps de photographier

J’ai aimé ce qui changeait en moi

J’ai aimé revivre

J’ai aimé être ce spectateur ébloui devant la simplicité des choses, ce que j’étais sur le point de désapprendre et que j’ai retrouvé

J’ai aimé le silence, j’ai aimé le bruit

J’ai aimé ce rivage où j’ai merveilleusement su perdre du temps

J’ai aimé redevenir attentif, réécouter ma vie en train de fuir, de nouveau entendre et voir, regarder, apprendre

J’ai fui les palabres, la parenthèse obscure qui m’avait jeté à terre et, à force de ne songer qu’à l’aurore, même les crépuscules ont appris la beauté

Je n’ai rien oublié

J’ai neutralisé, l’un après l’autre, tous les protocoles du désarroi

J’ai réappris à continuer, à poursuivre, à ne pas renoncer

J’ai réappris à croire en cet inconnu qui porte mon nom et qui m’interpelle sans trêve : que faire ?

J’ai réappris à aimer le jour qui s’annonce, les rougeurs de l’aube, le vertigineux inconnu du lendemain

J’ai réappris à désirer l’inconnu, à ne pas prévoir, à respecter l’insaisissable, à aimer attendre

J’ai retrouvé les heures creuses, les musées vides, la disponibilité, la multiplicité des visages, la douceur abstraite du hasard

J’ai, seul, revécu des pluies, des autoroutes de jeunesse, des salles d’art et d’essai, des forêts similaires, le quai de Béthune, des romans d’occasion

J’ai retrouvé les matinées imprécises, les horaires de trains, les soirs au bord de l’eau

J’ai aimé cette solitude déguisée en liberté

J’ai, oui, enfin, repris le temps.

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Mardi 11 mai 2010 2 11 /05 /Mai /2010 21:35

J’aime attendre. L’attente est un luxe puisqu’elle suppose une disponibilité de plus en plus rare. Cependant il ne faut pas attendre n’importe quoi ; l’introuvable idéal, naturellement, est de n’avoir à attendre que ce qu’on aime.

Commencer d’aimer, c’est commencer d’attendre. Les deux sont indéfectiblement liés. Chaque instant passé  à aimer comporte en creux l’attente de l’instant d’après. J’écris « attente » là où je devrais préférer « espoir ». Synonyme ? Faux-ami, plutôt.

Une attente heureuse, c’est celle qui permet de se préparer à donner le meilleur de soi-même. Préparer les phrases que, tout à l’heure, dans un mois, dans un an, on sera si heureux de libérer en les prononçant. Elles s’envoleront, timides et résolues, vers leur destinataire, qu’il serait si bon d’éblouir, d’enchanter, ou à défaut de convaincre.

Ces mots ciselés avec soin, dans la fièvre méconnue de l’attente, celle qui, si on sait en déchiffrer les symptômes, nous murmure sans trêve qu’en définitive, l’impatience est une forme de bonheur.

On attend. Et lorsque le visage convoité apparaît enfin, les tourments de l’attente se dissipent. Leur souvenir même cesse d’exister. Cesser d’attendre est un bonheur polymorphe : y entrent le soulagement, la récompense, un désir que l’on vient de combler.

Parfois aussi, cesser d’attendre est une lassitude, un désespoir, un renoncement, quand on cesse d’espérer la vie. Je me suis détourné de cela. C’en est fini, dès lors, de la colère, des vaines humeurs, des blessures sémantiques, des rumeurs d’abandon.

Pas tout à fait, cependant, de l’angoisse ; mais j’y travaille.

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Jeudi 6 mai 2010 4 06 /05 /Mai /2010 18:56

Je nage en une solitude exquise, loin des soucis ordinaires. Des heures se passent à observer, regarder, comprendre, me rappeler. Des heures se passent à écouter le temps, le temps qui tout à la fois me brise et me construit. Des heures se passent dans les images d’une autre vie, d’un ailleurs miraculeusement parvenu jusqu’ici, jusqu’à moi, jusqu’à cette terrasse ensoleillée et venteuse où l’après-midi se traîne en un long et voluptueux sourire.

Printemps inoubliable dans sa somme d’incertitudes, son extrême liberté, sa beauté sauvage, son incandescence. Heures de lumières et de survie. Je me souviens d’une ancienne rubrique de Match qui s’intitulait « Les gens ». Les gens, je les regarde plus attentivement aujourd’hui. Je vis au milieu d’eux… Il y a des gares, des aéroports, des îles, des paysages neufs. Je profite de cette parenthèse dont j’ignore la véritable durée mais dont j’éprouve, à chaque minute, la densité, l’importance, la fascination qu’elle continuera d’exercer sur moi, bien plus tard, bien après sa propre fin, quand ces semaines rayonnantes, douces, abritées de tout, ne seront plus qu’un souvenir qui brillera d’un or lointain, chaleureux, indépassable.

C’est une grande affaire que de vivre, c’est un grand défi que d’être vivant, c’est un grand doute que de parvenir à déterminer si ce que nous vivons, regardons, écrivons, relève de l’aurore ou du crépuscule, de la voie royale ou de la fausse piste, de l’illusion ou de la solidité.

Faire ce que je fais en ce moment – écrire, contempler ce que Christian Bobin appelle la lumière du monde, flâner, agir, imaginer l’issue de cela, de ce rêve qui se poursuit, décider des jours, des débuts et des fins, des songes abandonnés et qui revivent, l’introuvable tranquillité qui a brusquement décidé d’exister…

Se souvenir. Ne rien oublier. Apprendre à se servir du passé, des bras morts de la mémoire, de ce que je n’ai pas su éviter. Apprendre la gravité. Apprendre à ne plus renoncer.

Devenir, même hypothétiquement, ce qu’on est.

 

__________________________

 

Selon les heures, le théâtre change. Des phrases diffèrent, interrompent la rêverie, nous autorisent à vieillir. L’indifférence est un soulagement. L’inquiétude n’a pas cessé d’exister mais elle a changé de tonalité, s’est emmurée dans un irremplaçable silence.

Elle ne fait plus mal.

D’autres images surviennent, longues promenades au bord du fleuve, itinéraires d’autrefois, façades immuables, survivance des libraires. Je marche dans les pas d’un fantôme que je réapprends à connaître.

 

__________________________

 

On ne revit jamais rien ; on ne peut qu’inlassablement parcourir les mêmes rues, mêmes maisons, paysages d’adolescence, existences clairsemées par le deuil, églises désertées, des romans d’occasion sous le bras ; ces cafés où nous avons lentement appris à aimer, à attendre, à souffrir et à rompre, le noir et blanc de nos vies, de ma vie, des visages enfuis dont, peu à peu, les prénoms s’effacent…

L’automne, décidément, est la seule saison de la mémoire.

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Mardi 4 mai 2010 2 04 /05 /Mai /2010 20:35

J’écris sur une image, cette image qui est un portrait, sans pouvoir la montrer, cette image invisible, cette photo qui est ici. Ici, dans la rumeur d’un cœur silencieux.

Le noir et blanc lui va bien, il fait mieux que cela, elle serait inconcevable sans lui. Le noir et blanc dévoile autant qu’il dissimule. Il nous conduit à imaginer toutes les nuances, le véritable visage des lieux et des êtres. Il déverrouille toutes les geôles du rêve. Il flatte les ombres, exalte les niveaux de gris.

Comme souvent, le visage sur la photo n’occupe que partiellement l’espace mais on ne voit que lui. Il faut, pour s’en détacher, une volonté de fer. Il y a ce regard résolu, rêveur et précis, palpitant de secrets et de mille tempêtes intérieures, surmonté d’une virgule noire et rebelle. Il y a ce nez volontaire, dessiné pour les bagarres de l’esprit ; il y a cette bouche, exigeante, sensuelle, terriblement expressive ; il y a, surtout, la semi-nudité de ce visage, protégé par sa propre singularité, par les multiples mystères qui en émanent, et même qui ne cessent d’en sourdre.

Il y a des ébauches, coude, épaules, genou, et aussi l’amorce d’une pièce dont nous ne pouvons que supposer l’issue. Celle-ci nous appartient, tout comme nous appartient la rêverie que suscitent les ombres et lumières mêlées qui n’ont existé que le temps de prendre cette photo mais qui ne mourront pas tant qu’il y aura quelqu’un pour les regarder, pour les aimer, pour s’en souvenir.

Il y a sur ce visage des expressions fugitives, à jamais prisonnières de l’image : le doute, l’espoir, l’urgence de vivre, la nécessité des songes, la mémoire des cicatrices, le plus lumineux des pessimismes.

Est-il vulnérable, ce visage immobile et vivant ?

A-t-il souffert ?

A-t-il conscience de sa propre beauté, de ce miracle qui le traverse et ne durera jamais assez longtemps ?

Je contemple la densité aphasique de cette photographie. Derrière le visage que nous admirons, des rideaux tirés, une lumière diffuse, sans doute est-ce le soir, l’heure intime de la douceur et de la conversation. Le soir ou la nuit ? Etait-elle seule ? Il pourrait s’agir d’un autoportrait, mais rien n’est sûr. C’est une photo qui ne peut que hanter, rendre heureux, faire aimer la vie.

L’ombre passe juste au ras de ses yeux ; la lumière, sans doute artificielle, éclaire le reste d’elle, elle, si intensément brune, dans cette solitude informulée.

Je la regarde. Surtout, n’en rien perdre, n’en rien négliger. Cette photo n’est pas blanche, elle n’est pas noire, elle n’est pas grise, elle transporte avec elle tous les coloris de l’âme, comme un demi-sourire intérieur, libre, flamboyant, énigmatique... Demi-sourire dont il est impossible de ne pas désirer la suite.

Elle nous sourit en secret.

Elle tourne le dos au malheur.

Elle pourrait porter beaucoup de titres, illustrer bien des états : mélancolie, attente, passions souterraines.

Il y a de l’horizon dans ce regard. De la tenue. De la force. Des turbulences ineffaçables, dont nous ne saurons rien.

C’est un visage anonyme, inconnu et pourtant si familier dans ce qu’il révèle d’émotions anciennes, de chemins déjà empruntés, d’amour, de violence et de danger.

Je regarde ce visage. Ce visage qui est une pluie, un incendie, la mémoire et le reflet de notre propre fragilité.

Ce visage qui ne nous regarde pas mais semble attiré par ce qui est derrière nous. Ce visage qui semble rêver d’ailleurs, d’autres villes où se perdre, de trains, d’avions, de départs.

Ce visage que la peur a fui, mais qui demeure lié à la tristesse par une forme d’étroite connivence – en filigrane, à fleur d’âme…

Ce visage que je regarde encore, encore, qui est comme une brûlure inaccessible et cachée. Il faudra, désormais, vivre dans cette déchirure inaccoutumée, entre le bonheur de le voir ainsi, à ce point magnifié, et la douleur de ne le voir qu’ainsi, borné à l’étroit territoire d’une photographie.

 

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Publié dans : Le fil
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