- Comment décide-t-on de clore tout un chapitre
de sa propre vie ?
Au vrai, c’est plus simple que ça en a l’air. C’est une question de temps, de maturité.
Il y a des souvenirs qui vous enrichissent, dont la seule évocation suffit à éclairer votre chemin ; et il y en a d’autres, au contraire, qui sont destructeurs, empoisonnés, trop lourds à
porter. Ceux-là jettent une ombre permanente sur votre existence, limitent la portée de vos espoirs, verrouillent vos ambitions.
- Mais on ne peut les oublier…
C’est exact. Comme j’ai beaucoup d’imagination, je suis attaché aux symboles et aux
métaphores. Depuis longtemps déjà, je me figure l’être, sa mémoire, ses désirs, comme une demeure dont la taille, le style, l’architecture, dépendent étroitement du parcours et des préférences
esthétiques de l’individu. Dans mon cas personnel, j’imagine cette maison avec une certaine constance : elle est toujours très grande, patricienne, isolée dans un grand parc, au milieu des
arbres, cernée par des murailles qui la dissimulent aux regards. Elle comporte, naturellement, un grand nombre de pièces, de salons, de chambres, de caves, de greniers… Comme dans la vie réelle,
il y a les lieux qu’on nomme « de vie », ces « pièces à vivre » que l’on appelait « living rooms » il y a vingt ans encore, ce qui est une timide victoire de la
francophonie ; et puis des endroits plus reculés, plus sombres, dont les portes ne s’ouvrent que rarement, qui sont plongés dans un silence, une solitude rarement perturbés par une irruption
humaine. Ce ne sont pas, cependant, des pièces inhabitées. C’est là que, pour ma part, je range ce que Paul Guimard appelait « les cantons les plus secrets de la mémoire ». Enfin,
ranger, c’est beaucoup dire. Disons que j’y entrepose tout le fatras que l’on traîne inévitablement derrière soi. A l’approche de la quarantaine, ça commence à prendre de la place.
- Vous arrive-t-il de visiter ces
lieux ?
Oui, à une fréquence très variable, qui dépend de mes nostalgies du moment. Il m’arrive
même, comme à tout le monde, j’imagine, d’en exhumer certains visages. Ce sont des chambres faciles d’accès, leurs portes ne sont pas fermées à clé. Au hasard des couloirs, je pousse une porte.
Parfois, je sais exactement ce que je vais trouver derrière, parce que je viens fréquemment m’y réfugier ; parfois au contraire, mes souvenirs sont plus brumeux, moins précis, et alors il y
a comme un petit suspens quand je me glisse dans la pièce : quels aspects de moi-même m’y attendent-ils ? Les plus obscurs ou les plus lumineux ? Une théorie de regrets, des
espoirs informulés, remisés dans la pénombre avant même que d’avoir pu voir le jour ?
- Dans les pièces que vous visitez moins
souvent que les autres, il est facile de supposer que ce ne sont pas les souvenirs les plus heureux qui s’y trouvent…
Vous avez raison. Il faut que je sois honnête avec moi-même. Il est, c’est vrai,
toujours plus facile, plus sécurisant aussi, de toujours se remémorer ce qu’il a pu y avoir de doux et d’agréable dans une vie. Il y a donc des pièces plus poussiéreuses que d’autres. Il y en a
même qui sont résolument obscures, emplies d’erreurs de jugement, de mauvais choix, de médiocres arrangements avec l’existence, bref de tout ce dont je ne suis pas très fier. Vous me direz,
pourquoi alors ne pas vider ces pièces-là, vous débarrasser de leur contenu, une bonne fois pour toutes ? A cela, deux raisons. D’abord, les vider, ça veut dire aussi les inventorier, jusque
dans les détails, et je ne suis pas sûr d’en avoir envie. Et ensuite, je crois profondément que ce qu’elles recèlent fait partie de moi, tout autant que le reste. Franchement, je ne me vois pas
jeter tout cela à la poubelle. C’est mon histoire, mon itinéraire, mes chemins de traverse, mes impasses. Le souvenir, aussi, de ceux que j’ai fait souffrir. Tôt ou tard, inévitablement, on fait
souffrir. C’est un terrifiant constat. Il est impossible, malheureusement, d’annuler cette souffrance. En conserver le souvenir, c’est aussi, me semble-t-il, un hommage, certes tardif, ou en tout
cas une forme de reconnaissance muette, adressée à ceux à qui on a fait du mal. En quelque sorte, c’est la garantie de la conscience, une sorte de barrage contre le relativisme, en ce sens
qu’elle nous interdit d’atténuer la portée de nos actes. C’est aussi, bien sûr, le moyen de s’efforcer de ne pas renouveler nos erreurs, de nous améliorer, de moins nous tromper, de moins nous
trahir nous-mêmes. Il n’y a donc pas de complaisance, encore moins de cautionnement des fautes, dans le fait de conserver obstinément tout cela. Nos fautes, comme nos réussites, nous racontent
qui nous sommes. Bien entendu, se vautrer là-dedans pour le plaisir, sans but, uniquement pour pouvoir s’apitoyer sur son sort, n’aurait aucun sens, aucune valeur. En retirer quelque
enseignement, au contraire, a du sens. C’est pourquoi je considère que la mémoire de nos méfaits est aussi importante – ni plus, ni moins – que celle de nos moments de grâce…
- Et cependant, vous avez décidé de vider l’une
de ces pièces…
Oui. C’est une pièce singulière, j’allais dire « une pièce pas comme les
autres », mais c’est une formulation idiote puisque, par définition, aucun de ces endroits ne ressemble aux autres...
- Qu’a-t-elle de particulier ?
C’est très simple à résumer : elle contient l’entièreté d’une aventure qui a failli
me briser. C’est une histoire qui m’a emmené très loin, trop loin même, bien au-delà de ce que j’aurais voulu, de ce qu’il aurait fallu. Les conséquences en ont été terribles, pour moi et pour
beaucoup de ceux que j’aime. Elle a commencé comme une histoire d’amour et s’est achevée dans une désolation sordide, dans la souffrance, le malheur, mais aussi, pour ce qui me concerne, un
soulagement, une libération. A l’heure de détruire tout cela, c’est d’ailleurs aussi ce que je ressens ; je suis soulagé et libéré.
- Vous parlez de destruction…
Oui, c’est le terme qui me semble convenir le mieux. Tout cela mérite d’être détruit. Il
n’y a plus rien de bon à en tirer. J’ai passé les quinze dernières années à y réfléchir, à revivre régulièrement les poisons, les difficultés, les douleurs de cette époque ; huit ans de ma
vie, ce n’est pas rien ! J’ai longuement essayé de comprendre, de me comprendre surtout… Longtemps, les choses, dans cette pièce condamnée, sont restées telles qu’elles étaient. Non pas dans
l’oubli, car j’y pensais, j’y pensais même fréquemment, et parfois même je venais ici, dans cette chambre où nous sommes aujourd’hui, pour observer, sans compassion excessive, ce que j’étais
alors, ce que j’ai fait, ce que j’ai accepté, par faiblesse, par manque de caractère, par orgueil. C’est sans doute une forme de masochisme, car en réalité je ne voulais plus les revoir ni les
réentendre, ces souvenirs, ces photographies, ces meubles, ces voyages, ces heurts, ces cris et cette fureur, mais d’un autre côté je ne pouvais me résoudre à m’en débarrasser. C’était, ç’avait
été, après tout, une part importante de ma vie. Disons le mot : ma première grande histoire d’amour, une histoire difficile, compliquée, difficile à vivre, âpre, douloureuse, qui a causé
bien des blessures mais qui a eu, aussi, rarement, c’est vrai, quelques moments de bonheur. Bref, j’avais confusément l’impression que, si je me décidais à brûler tout ça, ç’aurait été comme
renoncer à une part non négligeable de ce que je suis devenu aujourd’hui, tant il est vrai que nous pouvons nous résumer, pour beaucoup, à la somme de nos expériences.
- Que s’est-il passé ?
Ah ! C’est la question essentielle : que s’est-il passé ? Qu’avez-vous
fait ? Je vais vous le dire : je l’ai aimée. J’ai aimé V., démesurément, déraisonnablement, sans prendre la moindre précaution pour moi-même, ni pour ceux qui m’aimaient et que
j’aimais. Evidemment, j’ai des circonstances atténuantes : comment savoir, alors, de quelle façon les choses allaient tourner ? J’ai pris un risque. J’ai joué ma vie. En soi, ce n’est
pas très grave, mais le drame, c’est que, dans ces cas-là, on joue aussi l’existence des autres. On ne vit pas dans une cellule isolée, autonome, indépendante du monde extérieur. Les corrélations
sont étroites, quand on a la chance, comme je l’ai eue, d’être entouré de beaucoup d’amour, de compréhension, de patience, d’intelligence. Donc, quand on se trompe (et, dans cette affaire, je me
suis indiscutablement trompé), les conséquences de ce choix ne se cantonnent pas à votre petite personne. Elles atteignent tous ceux qui sont dans votre vie à ce moment-là, famille, amis,
collègues de travail. Dans le cas de mon histoire avec V., elles ont été essentiellement destructrices.
- Vous aimait-elle ?
Oui, je crois que oui. A sa façon, orageuse, instable, changeante, parfois même
absconse, oui, je crois qu’elle m’a aimé. Ou peut-être a-t-elle aimé celui qu’elle aurait voulu que je fus ? Je n’entrerai pas dans les détails, mais j’ai toujours eu l’impression qu’elle
regardait, en quelque sorte, derrière mon épaule, comme si elle souhaitait que surgisse un autre moi-même, dépouillé de ce qu’elle me reprochait (et la liste était longue !). Quand j’y
repense aujourd’hui, près de vingt ans plus tard, je ne puis me défendre contre ce réflexe idiot qui consiste à dire « j’aurais dû dire cela… » ou « je n’aurais pas dû agir
ainsi… ». Cela n’a pas de sens. Le passé est le passé. On ne le changera pas. Bien sûr, à présent que j’ai acquis suffisamment de sérénité pour poser sur cette histoire un regard distancié,
il est aisé d’identifier les moments-clés, ceux où les choses ont basculé vers le pire, où il aurait fallu rompre. Tant de temps perdu alors !
Tant de souffrances inutiles…
- Cependant, vous avez rompu…
Oui, mais pas de façon tranchée. Ç’a été une rupture lente, mouvante, indécise, avec
beaucoup de claquements de portes qui se voulaient définitifs, de réconciliations illusoires, de phrases laides. Moyennant quoi, nous sommes restés plus ou moins ensemble pendant des années,
raccrochés aux bribes d’un espoir mourant, que seules nourrissaient encore de basses nécessités matérielles. Ce n’est pas glorieux. Nous étions comme d’anciens combattants, un peu las de nos
guerres, se connaissant à fond, trop bien sans doute, dépourvus de toute illusion, bercés par l’habitude. A la fin, nous étions presque apaisés. Ce qui n’a pas empêché la rupture, la vraie, de se
passer extrêmement mal, dans le désespoir et la brutalité. Cela s’est terminé dans un couloir d’hôpital. Sans doute la page était-elle trop lourde, trop dense, pour pouvoir être tournée
facilement.
- C’était quand ?
Il y a bientôt quinze ans. J’ai été, je crois, suffisamment puni. On ne se remet pas
aisément d’une affaire comme celle-là. Donc, je vais procéder aux funérailles de cette histoire. D’un certain point de vue, j’ai fait le parcours à l’envers : d’abord le deuil, ensuite les
obsèques ! Tout à l’heure, cette pièce sera vide. J’ai pris la résolution de ne rien conserver. Evidemment, il ne s’agit pas d’oublier, c’est impossible et, si ça l’était, ce ne serait pas
honnête. Il s’agit, plus simplement, de s’alléger. A un moment, les souvenirs de ce qui vous a fait souffrir finissent par prendre trop de place. Ils vous entravent, encombrent vos perspectives.
Cette partie de ma vie, je crois, n’a plus rien à m’apprendre. Tout ce qu’il m’en reste, c’est un rabâchage improductif. A partir du moment où l’on a cicatrisé, à quoi bon ? Je crois que le
moment où l’on franchit la frontière qui sépare le ressentiment de l’indifférence est une grande victoire sur soi-même. Il y a déjà un bon moment que j’ai franchi cette frontière. Alors, bien
sûr, comme je suis très conservateur, il m’a fallu du temps pour accepter de me défaire de ces objets, de ce passé. Je n’ai pu le faire que quand j’ai compris qu’il n’y aurait aucun déchirement,
aucune amputation psychologique et, surtout, aucun regret. Voilà, nous y sommes. Cette époque est morte en moi. Je vais pouvoir ouvrir les fenêtres, dépoussiérer l’endroit, installer ici
d’autres visages, d’autres rêves, d’autres espoirs, des choses vivantes. Il n’y a pas, je crois, de meilleure façon de refermer, de façon définitive, le vantail obscur et superflu de ce qui a
cessé d’exister.