Peut-être Christine Orban a-t-elle raison, peut-être n’aime-t-on jamais que des personnes inventées, des êtres qui n’existent pas dans la réalité parce qu’ils sont avant tout le résultat de nos
propres rêves, plaqués sur les visages de ceux que nous voulons éperdument aimer.
Les premiers jours sans elle, je m’en souviens très nettement, si tant est que l’on puisse ne rien trahir en se souvenant. La surprise ne compte pas, car rien n’aurait pu me préparer à son
absence. On ne peut jamais se préparer à cela, car il est impossible d’envisager ce qui est inacceptable.
Ce que je me rappelle le mieux ou, à défaut, le plus facilement, c’est le silence ; un silence épais, sépulcral, que seuls venaient troubler des voix étrangères, les bruits assourdis du
dehors, de la rue, des appartements contigus au nôtre. Au nôtre : même aujourd’hui, si longtemps après, je ne parviens pas à y songer autrement, à envisager cet endroit d’une autre façon, à
poser sur lui un regard différent. Cet appartement n’a jamais été le mien. Il a été le nôtre, puis Sandra a disparu, et ensuite je l’ai quitté moi aussi, pour un ailleurs incertain et trouble,
des chambres d’hôtel anonymes, des deux-pièces qui auraient pu servir d’appartements-témoins. Je me rends compte à présent, en rédigeant ces lignes, que ce départ, mon départ, et mon parcours
depuis lors, se résument à une longue et vaine fuite.
Le soir, je poussais la porte après avoir écouté le bruit sec et familier des serrures de sécurité qui se désenclenchaient, et pendant des mois, sans vraiment me l’avouer, un peu plus
douloureusement à chaque fois, une part de moi-même plus ou moins véhémente a continué d’espérer que Sandra serait là, ayant allumé les lumières, ou bien assise seule dans la pénombre de huit
heures ; Sandra en train de m’attendre, de préparer ses phrases, de réfléchir, depuis des heures peut-être ; s’expliquer, parler, répondre, regretter.
Regretter, non. Ce n’était pas son genre. Quand je pensais à tout cela, debout dans le métro aérien, entre Pasteur et Trocadéro, je ne songeais pas à ses regrets. J’étais persuadé qu’elle
trouverait son départ absolument légitime, nécessaire, dépourvu de toute suspicion. Je formulais ses phrases, locutions fantomatiques qui allaient mourir avant même d’avoir pu venir au monde,
d’avoir pu être prononcées et entendues, et ce n’est que longtemps après que j’ai compris à quel point ces mots que j’imaginais pour elle, que je plaçais dans son cœur, ne lui ressemblaient
pas. C’étaient les mots de quelqu’un d’autre, quelqu’un qui n’était ni elle, ni moi, quelqu’un qui n’existait que dans mon imagination, tel un pauvre secret.
Néanmoins, d’une certaine manière, ces phrases, ces explications qui n’ont jamais eu lieu m’ont aidé à vivre, soir après soir, à supporter ces minutes passées dans le métro aérien, à l’approche
de Passy, dans les derniers mètres du trajet, car tout valait mieux, alors, que d’accepter la perspective de pièces vides, orphelines de toute résonance familière, veuves de conversations
anciennes déjà, et dans lesquelles ne m’attendait qu’un silence rugueux et accusateur. C’est le genre d’espoir qui n’apparaît dérisoire que de loin quand le temps, l’âge, l’expérience et les
autres se sont chargés de le remettre en perspective. Sur le moment, on s’y raccroche comme à un refuge, c’est la réserve d’oxygène du désespoir.
C’étaient des jours sans douceur et sans but, dans lesquels chaque attitude était une survivance, chaque décision devenait un acte creux et dépourvu de signification, où le réel perdait de sa
densité pour n’être plus qu’une caricature d’existence. Des jours sans elle, donc sans personne, car le vide ainsi creusé n’était pas de ceux que l’on peut combler facilement, avec n’importe qui,
ces prothèses sentimentales qui ne font qu’accentuer le manque, le vrai manque, celui qui nous taraude et qui continue de nous déchirer, des jours qui s’ajoutent aux jours en une interminable
théorie de minutes inutiles, abandonnées.
J’avais le cœur serré. Quand on y réfléchit, c’est une expression singulière : le cœur serré, qui suggère un étau, une tension, une souffrance venue de l’extérieur et qui s’apprête à vous
broyer.
J’avais le cœur serré le matin, quand je me réveillais sans elle, sans Sandra, et que mon premier regard se portait sur ce qui avait été sa place, sa lampe de chevet, sa table, l’endroit où,
presque chaque soir, je posais le roman qu’elle lisait après qu’elle se fût endormie, la chaise sur et sous laquelle elle jetait ses vêtements, l’armoire entrouverte qui me laissait apercevoir
quelques-uns des chemisiers et des tailleurs qu’elle portait ordinairement. Je regardais tout cela, parfois au sortir de rêves plus ou moins amers et dans lesquels elle n’apparaissait pas
forcément. Le cœur serré ; la journée commençait, avec sa litanie de gestes un million de fois accomplis, qui laissaient une large place à la tristesse, à la colère, à la frustration, à
l’apitoiement sur moi-même.
Le pire, c’étaient les week-ends. Je voyais le vendredi soir approcher avec des sentiments qui oscillaient entre appréhension et terreur. J’avais peur de ces quarante-huit heures qu’il allait
falloir occuper. Qu’il allait falloir tuer. Je crois que c’est dans ces moments-là, les moments d’inaction et, en définitive, de liberté, que je lui en voulais le plus. Dans ces moments-là, je
n’avais pas envie de comprendre. Je n’écoutais, avec violence, que ma douleur. Mais seul le silence était là pour répondre à cette violence. Le silence de Sandra.
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J’ai décidé de déménager. Ou plutôt, les événements ont pris cette décision à ma place. Le départ de Sandra avait déclenché une suite de mécanismes implacables. Est venu le moment où je ne
pouvais plus me permettre de vivre dans cet appartement, ni psychologiquement, ni matériellement. Les choses étaient nettes. Il ne me fallut pas longtemps pour retrouver une adresse. Je ne m’y
installai pas tout de suite, me contentant d’y entreposer les meubles que j’avais décidé de conserver. C’est à ce moment que j’ai commencé de vivre à l’hôtel. Je crois que je ne parvenais pas à
me résoudre à officialiser le fait d’avoir un nouvel appartement, c’est-à-dire un endroit où vivre, inconnu, où je n’avais jamais vécu auparavant, et où Sandra non plus n’avait jamais vécu. Un
endroit neutre, sans histoire.
J’avais besoin de temps pour accepter cela, je veux dire de vivre là où le nom de Sandra ne signifiait rien, où son visage était inconnu de tous, où personne n’avait jamais pu lire son nom sur
une boîte aux lettres. C’était un pas décisif, lourd, surchargé de sous-entendus et de non-dits, une décision qui tenait davantage du renoncement que d’une quelconque résolution. Et la liste
était longue des conseils éclairés que l’on me prodiguait alors : tourner la page. Repartir du bon pied. Oublier. (Oublier !). Passer à autre chose. Ecrire un nouveau chapitre. Faire
mon deuil. Ne plus songer au passé. Ne pas rester seul.
Rester seul.
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Déménager, ça voulait dire m’occuper des affaires de Sandra et c’est ainsi que j’ai trouvé les lettres, tout au fond du placard où elle rangeait les boîtes des souliers auxquels elle tenait le
plus. C’étaient, ou ç’auraient dû être, des boîtes vides, qu’elle ne conservait que pour des raisons mystérieuses, ses chaussures elles-mêmes étant rangées ailleurs, dans une armoire de l’entrée.
Cependant quatre de ces boîtes n’étaient pas vides. Ferragamo. Chanel. Church’s. Bally.
Les souliers de Sandra. J’avais tant aimé les lui ôter. Je me demandais qui s’en chargeait, à présent. Peut-être elle-même.
Dans les boîtes, il y avait des lettres. Des centaines de lettres. Trois cent soixante-huit exactement. C’est un chiffre que je n’oublierai pas. Je les ai toutes lues, certaines plusieurs
fois. Une seule destinataire : Sandra. Un seul expéditeur : Alain Dauliac, 12, rue du Suquet, Cannes.
Alain Dauliac. Tout était clair. Du moins est-ce ce que j’ai pensé sur le moment. Ce nom, c’était la clé. Devant lui, le mystère s’évanouissait, le scénario redevenait lisible, enfin je
comprenais, il y avait ce type, à mille kilomètres d’ici, dont l’existence expliquait tout, qui lui avait écrit, encore et encore, des lettres dont l’épaisseur des enveloppes dénonçait la
densité, inlassable et patient, comme animé d’une certitude si sereine qu’elle confinait au mysticisme.
Je ne savais pas encore ce que contenaient ces lettres, leur tragédie, leur sincérité, ni le fait qu’aucune d’entre elles, jamais, n’avait obtenu la moindre réponse.
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Elles étaient toutes soigneusement rangées. Sandra les avait lues, puis repliées en trois, et remises dans leurs enveloppes respectives. Sauf pour les huit premières d’entre elles, les dates des
lettres coïncidaient toutes avec celles des cachets de la poste.
J’écris que Sandra les avait lues, mais au vrai, je n’en sais rien. Il est impossible d’en être sûr. Elle avait très bien pu les ouvrir, les parcourir rapidement, en diagonale, puis les remettre
en place, peut-être en se promettant d’y revenir plus tard ; ou alors, les avait-elle ouvertes sans raison particulière, par habitude, une habitude mêlée d’un peu de mauvaise
conscience ? Aurait-elle pu se résoudre à les laisser moisir, seules, oubliées, emprisonnées dans leurs enveloppes, sans même avoir eu une chance d’en sortir ? Toutes ces enveloppes
ouvertes ; tous ces mots écrits ; toutes ces questions sans réponse.
En quittant l’appartement j’ai emmené moi-même les quatre boîtes, empilées sur la banquette arrière de ma voiture. Elles y ont séjourné longtemps par la suite, entre la banquette et le coffre, à
l’abri des regards, mais à la merci d’un voleur que ce modèle de voiture aurait pu intéresser. Frissons rétrospectifs.
J’avais décidé de les lire dans l’ordre chronologique. Je voulais prendre le temps, tout le temps nécessaire pour suivre ce que j’imaginais encore être une progression, pour lire, écouter les
bruits cachés derrière les mots, pour comprendre. Te comprendre, Sandra, mieux que je ne l’avais fait au cours des neuf années précédentes.
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La première lettre était datée du 23 août 1989. L’enveloppe ne comportait aucune adresse ; juste le prénom de Sandra.
Mercredi 23 août 1989
Sandra,
Sans doute cette lettre te surprendra-t-elle, et peut-être pas. Je ne saurais le dire, bien que je donnerais cher pour le savoir.
Il est encore tôt. A cette heure-ci, tu dors, d’un sommeil que je voudrais paisible. Il l’est probablement, mais tout à l’heure, quand je te verrai, je guetterai sur ton visage les traces
d’improbables cauchemars.
J’allais écrire « je me prépare à te voir », mais je me rends compte qu’en réalité, quand on aime on ne connaît que le fait d’attendre et le fait de vivre les choses, parce qu’on se
trouve toujours entre deux rencontres avec l’être aimé.
Donc, sans cesse je me prépare à te voir, ou te revoir, ou à ton prochain départ. Nos minutes ensemble sont brèves, elles sont comme des machines à souvenirs que tu actionnes d’un regard,
d’un sourire, ou de moins que rien, ces signaux qu’inlassablement je guette, enregistre et conserve pour les jours froids, les jours sans toi qui s’annoncent.
Ce sont des jours qu’à la fois je redoute et espère : ils me font peur et pourtant je les attends comme une forme de délivrance. Je me suis enfermé tout seul dans une prison de mots, d’où je
ne sors que pour te regarder, t’écouter, te comprendre, t’aimer en secret et me taire.
Sandra.
Cela va finir. Cela finit toujours. Le temps et la distance se mettront à l’œuvre et je te perdrai, inévitablement, puis je tuerai mon amour, ou ce qu’il en restera alors. C’est peut-être cela,
vieillir : accepter qu’un jour, même les émotions les plus intenses, ce que l’on a pu vivre de plus beau finit par mourir. Le comprendre, puis l’accepter, aussi parce que c’est un moyen de
ne pas devenir fou.
J’aime seul. Je t’aime seul ; et d’une façon que personne ne pourra jamais comprendre. Peut-être même pas toi. Et cependant je t’écris, je ne cesse de t’écrire parce que tu ne me quittes
jamais et que les mots écrits sont une forme de promesse.
Ecrire à quelqu’un qu’on aime, c’est aussi poursuivre un rêve, accueillir en soi cette fièvre que la moitié de l’être voudrait fuir et dont l’autre moitié se nourrit.
Sandra, je sais déjà que les jours de ton absence, les jours sans toi, seront mornes, silencieux, dépourvus de couleurs. Ce seront des jours neutres et mécaniques, où les choses se feront parce
qu’elles doivent se faire, mais sans joie, sans envie, avec ce grand vide froid dans mon cœur.
Alain.
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Cet été-là, Sandra venait d’avoir dix-sept ans. Elle avait passé le mois d’août à Hyères, avec ses parents et son frère. J’ai vu beaucoup de photos de cette époque, de ces vacances-là. Les photos
de Sandra. Son une-pièce noir. La plage de la Capte. Son père louait toujours la même maison basse, noyée au milieu des pins. La première fois, c’était en 1985. Après plusieurs années
d’hésitation, ils s’étaient décidés à fuir le climat incertain de Noirmoutier, lassés de la pluie, des longues après-midi vides, des parties de Scrabble quand la mer était trop froide et le temps
trop gris. Ils étaient peu à peu devenus insensibles à la magie bruineuse des grèves abandonnées, des bateaux de plaisance échoués à marée basse, des promenades sans but au bout des jetées. Plus
tard, j’ai emmené Sandra à Noirmoutier, puis à Hyères, autoroute, île, autoroute, presqu’île, sans que jamais elle ne me parle d’Alain Dauliac.
Peut-être apparaît-il sur les photos de cette saison-là, l’été de 1989, parmi les amis de Sandra, ceux dont elle me disait ne pas de rappeler les prénoms. Ces visages qui semblaient n’avoir été
dessinés que pour apparaître en arrière-plan sur les photos de vacances. J’ai été l’un d’entre eux. Ou peut-être était-il bien plus proche d’elle, proche à la toucher ? Ce n’est pas le genre
de photos que l’on trouve dans les albums de famille, que l’on ressort les dimanches après-midi, pour contempler les péripéties, les sourires et les flirts évanouis.
Pourtant, après avoir lu ses lettres, j’ai du mal à imaginer Sandra, la Sandra de cette époque, duveteuse et inaccessible, dans les bras d’Alain Dauliac. Ce ne sont pas les lettres d’un amour
perdu, éloigné par les contingences et les obligations ; ce sont celles d’un cœur qui souffre, d’une âme solitaire, ensevelie dans l’attente, luttant pour ne pas sombrer dans le désespoir,
avec pour seules armes ces phrases si bouleversantes et si banales à la fois, tant de fois tracées dans tant de journaux intimes et qui, mieux que n’importe quel souvenir, révèlent l’histoire et
la géographie d’une passion inextinguible.
Cette première lettre d’Alain Dauliac, je peux l’imaginer en train de l’écrire. Le mois d’août et les années quatre-vingt en train de mourir. Les soirées sur la plage longue et étroite, à l’heure
où les familles et les estivants se replient et laissent la place aux airs de guitare et aux feux de camp. Combien de fois a-t-il arpenté cette plage, seul, dans le crépuscule, la mémoire
incendiée, le cœur empli de souvenirs tout neufs ? Il élaborait ses phrases, organisait sa pensée, se laissait envahir puis consumer par des désirs informulés, la mutinerie intime de ses
rêves. Quand il rentrait, il faisait nuit. On avait dîné sans lui. Il n’avait plus qu’à s’asseoir, à écrire, lui écrire, des heures durant, reformulant sans relâche, jusqu’à ce que cela lui
paraisse digne d’être lu. « Quand on aime, on n’aime plus rien. »
Non, plus rien ni personne.
(A suivre)