Partir quand même

Mercredi 11 mars 2009 3 11 /03 /2009 21:37
Vous savez, au bout de trois, quatre jours, après l'attente, la vaine attente, après avoir appelé tous les numéros de son répertoire, et du mien, y compris ceux de gens à qui je n'avais plus reparlé depuis des années, y compris ceux de gens avec qui nous étions en froid, Sandra et moi, ou alors juste moi, ou juste elle, vous voyez, après les services d'admission des hôpitaux et des cliniques, après ses collègues de bureau, les policiers et les gendarmes, après ses amies et son frère, après ses parents, ses parents que j'ai appelés en dernier, après avoir complètement épuisé la longue liste des hypothèses, après toutes ces voix et ces rencontres, tous ces regards familiers ou lointains, comme adoucis, ou réchauffés par l'inquiétude, j'ai compris qu'il n'y avait pas eu d'accident, qu'il n'y avait pas eu d'agression, ni de kidnapping ni d'amnésie ni de meurtre, j'ai compris à quel point c'était simple, j'ai compris qu'elle était partie.

Non, ce n'était pas une intuition, je ne suis pas un garçon intuitif en général, les intuitions c'était plutôt son affaire à elle ; c'était une évidence, une certitude, la seule option que je n'avais pas envisagée, choisissant la tragédie plutot que la banalité, battant la campagne en une recherche bornée de tout ce qui pouvait m'éloigner du pire, établissant des listes de drames improbables, car, bien entendu, au début, on se refuse toujours à envisager la réponse la plus élémentaire, le très simple fait d'être abandonné, et que derrière cet abandon il y ait une volonté, que ce ne soit pas fortuit, qu'il s'agisse au contraire d'un choix conscient, réfléchi, argumenté, défendable.

J'ai pris le temps de rencontrer des types à qui la même chose était arrivée. Je les ai presque tous trouvés sur Internet, dans des forums de discussion, à mon travail aussi, mais moins souvent. Ils sont - nous sommes - plus nombreux que vous ne l'imaginez. Ça remet les choses en place ou, comme on dit, l'église au milieu du village. Récemment j'ai adopté cette expression. Je l'ai lue dans l'interview d'un économiste au sujet de l'épuisement des énergies non renouvelables. Je ne sais pas si vous l'avez remarqué, quand on est malheureux, on se met à lire tout ce qui nous tombe sous la main, comme ces magazines que l'on ne trouve que dans les salles d'attente et qu'on ne lira jamais ailleurs, des trucs auxquels on ne s'intéresse pas d'ordinaire et qui, à cause de ce que l'on traverse, acquièrent soudain un relief particulier, des journaux comme "La vie du rail" alors que je me fiche des trains, ou des romans obscurs que l'on prend par hasard dans l'espace culturel d'un hypermarché, juste pour avoir quelque chose à lire, avec des titres comme "Obsession mortelle" ou "Le voyage fatal", à peine lus déjà oubliés, alors que précisément on ne les lit que pour oublier, pour se remplir d'autre chose que de la lancinance du manque et de l'absence, l'absence illégitime puisque inexpliquée, veuve de tout motif.

Oui, nous sommes nombreux à avoir été quittés comme ça, d'un coup d'un seul, sans un mot, parfois même, comme dans mon cas, sans le moindre signe avant-coureur. Quand je l'ai découvert, cela n'a pas été un réconfort, au contraire, cela ne m'a pas fait plaisir ; et ce déplaisir, je ne l'ai pas vu tout de suite. Ce n'était pas mal, en un sens, de se croire la victime d'une souffrance d'exception. C'était même consolateur, d'un certain point de vue. Et après, toutes les histoires se ressemblent. Bien entendu il y a des variantes : il y a ceux qui, par exemple en rentrant d'un déplacement professionnel, ont trouvé leur maison ou leur appartement vide, vide de l'autre, jusqu'au moindre collant, moindre vêtement, moindre souvenir ; ceux au contraire qui, comme moi, ont retrouvé toutes ses affaires intactes, immobiles, stoïques, réunies dans l'attente, comme si elle allait revenir d'une minute à l'autre ; ceux qui ont constaté des vides précis, très localisés, permettant de dresser l'exacte cartographie de ce à quoi l'autre tenait et de ce qu'elle pouvait accepter de laisser derrière elle.

Il y a ceux qui pensent que la décision était prise depuis longtemps, et ceux qui préfèrent considérer que tout s'est précipité en quelques heures ; il y a ceux qui disent ne pas avoir été surpris, que plus ou moins ils s'y attendaient, et ceux qui avouent leur désarroi. Il y a le hasard, il y a la résolution. En définitive on ne peut qu'imaginer, et depuis que Sandra est partie, c'est ce que je fais : imaginer. L'imaginer en train de laisser cette idée sourdre puis mûrir en elle, et un jour finir par s'imposer comme une nécessité. Ou alors, elle ne se doute pas de ce qu'elle va faire, elle n'a rien préparé, et un jour ça lui tombe dessus sans prévenir. Et elle s'en va. Je ne sais pas laquelle des deux possibilités je préfère, ou laquelle je déteste le moins. Il ne s'agit pas de lui trouver des excuses, ni de l'accabler. Elle avait forcément ses raisons. Je la connais. Elle n'aurait pas fait ça sans y être poussée par quelque chose de sérieux.

Vous avez raison, je dis quelque chose, peut-être pour ne pas avoir à dire quelqu'un. Au fond, cela se ressemble... Mais non, en fait c'est très différent. Je crois qu'on ne peut partir que pour deux raisons : pour fuir ou pour rejoindre. A-t-elle fui ce qu'elle ne pouvait plus supporter ou bien a-t-elle accouru vers ce qu'elle désirait suffisamment fort pour ne laisser que des cendres derrière elle ? Tout n'est que saccage. Notre vie, notre vie ensevelie comme dans ce poème de Max Jacob que j'avais appris par coeur en septième. On ne dit plus septième, je sais. On dit CM2, mais en huit ans Sandra et moi n'avons pas eu l'occasion de nous en préoccuper.

Je ne sais pas si un enfant aurait changé quelque chose, si elle serait partie avec lui ou malgré lui. Ou si elle serait restée à cause de lui - certainement l'un des prétextes les plus exécrables. Nous n'avons pas eu d'enfant. Ce n'était pas un choix délibéré. Aucun de nous n'a dit jamais, je n'en ai pas envie, je n'en veux pas, cependant il n'existait pas non plus de projet précis ; nous en parlions de temps à autre, comme d'une possibilité mouvante, étrangère à tout calendrier. Les gens nous disaient vous avez le temps. A trente-deux ans, c'est vrai, rien ne presse.

Enfin, rien ne pressait. L'usage de l'imparfait c'est une habitude à prendre, une aide sémantique pour réussir à garder intacte la seule certitude qui vaille, celle qui me répète qu'elle ne reviendra pas. L'espoir doit demeurer enseveli. Il ne faut pas le laisser revivre, ne serait-ce qu'un bref instant. Je me suis peu à peu habitué aux particularités de cette lumière grise qui nimbe ceux qui vivent seuls, entièrement tournés vers l'intérieur d'eux-mêmes, si fanatiquement éloignés de ces remugles d'humanité que sont peu à peu devenus les autres. Les autres : cette population tout à la fois introuvable et envahissante, et dont, étrangère à tout ce que je suis, à tout ce que nous avons pu être l'un pour l'autre, elle fait partie désormais. Cette existence, ces mots choisis, ce sont les miens. Après tout, j'aurais pu en changer. J'aurais pu me trouver en mesure d'utiliser devant vous cette formule singulière : refaire sa vie. Néanmoins je n'ai rien refait du tout ; je suis seul.

Oui, il y a de quoi se plaindre. La solitude n'est rien, ce qui est insupportable, et que cependant je supporte, c'est qu'elle lui ait succédé.

Il m'a fallu du temps pour comprendre, du temps pour me résoudre, du temps encore pour découvrir ce qui s'était passé. Non pas ce qui lui était arrivé, mais ce qu'elle avait fait. J'ai trouvé ces lettres... Non, je vais trop vite, il faut d'abord vous expliquer. Je vous ai dit que c'était long à entendre, et curieusement, je commence à le ressentir, c'est plutôt doux à raconter.

Elle ne rentrait jamais après huit heures. Je ne sais plus combien de fois j'ai appelé son portable, d'ailleurs je n'ai pas compté, évidemment, qui songerait à compter dans ces moments-là ? A neuf heures, j'ai dérangé Sophie. Sophie travaille, travaillait, excusez-moi, dans la même boîte que Sandra. Dans le même bureau. C'est elle qui lui avait trouvé ce job. Elles se connaissaient depuis longtemps, enfin, depuis avant moi.

(à suivre)
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Lundi 20 avril 2009 1 20 /04 /2009 21:54

J'ai toujours pensé que Sophie en savait plus sur Sandra que moi-même. En un sens, c'est normal, mais d'un autre côté elle nous a quittés tous les deux, entre beaucoup d'autres. Rien de ce que Sophie savait ne lui a  permis de pressentir ce qui est arrivé. Elle n'a rien vu venir, elle non plus. Quand je la revois, une ou deux fois par mois, elle dit toujours j'ai rien compris. Tôt ou tard, elle finit toujours par le dire, plus que probablement pour meubler les creux de nos conversations car, bien entendu, hormis le fait d'avoir connu Sandra, de l'avoir aimée et de souffrir de son départ, nous n'avons pas grand-chose en commun.
J'avais son numéro dans la mémoire de mon téléphone. Ses numéros. Sandra me les avait donnés un jour, Sophie était la personne à appeler en cas de problème. C'était une remarque essentiellement professionnelle mais j'ai été soulagé d'entendre enfin une sonnerie retentir, à la place de la voix que j'aimais, voix métallisée par la distance, les ondes et les machines, vous êtes bien sur le répondeur de Sandra Malevaux, merci de laisser un message après le bip, j'étais avec elle quand elle a enregistré ce message mais à neuf heures je n'en pouvais plus de l'entendre, inlassable, capable de rester actif et de prononcer les mêmes mots pendant cent ans tant que quelqu'un paierait les factures, laisser un message, j'en ai déposé trois de suite, après j'ai arrêté.
Sophie a décroché très vite. C'était silencieux derrière elle, comme si elle avait essayé d'étouffer les bruits. La première chose que je lui ai demandée, je m'en souviens très bien, ç'a été si elle était seule. Ce n'était pas la vraie question, bien entendu, ce qu'il aurait fallu dire c'était est-ce que Sandra est avec toi, mais je n'ai pas su le demander comme ça.
Elle n'a pas eu l'air surpris.
"Oui, pourquoi ?"
- Je cherche Sandra, elle n'est pas rentrée, je suis inquiet, tu ne sais pas ou elle est ?
Il y a eu un silence d'environ quatre secondes et elle a dit qu'elle n'avait pas vu Sandra de la journée, qu'elle n'était pas venue travailler, que son portable était sur messagerie et qu'elle n'avait pas répondu à ses SMS. Plus tard, la police a lancé une réquisition judiciaire auprès de l'opérateur et ils ont établi qu'à l'heure des premiers appels de Sophie, vers dix heures du matin, elle se trouvait déjà à plus de trois cents kilomètres d'ici. Téléphone allumé, l'écran s'éclairant de temps à autre, au rythme de l'angoisse de ceux qu'elle fuyait. Téléphone enfoui dans une poche ou un sac, comme un lien neutralisable sur demande.
Sophie m'a demandé ce qui s'était passé, eh bien justement, il ne s'était rien passé. Elle était partie avant moi, ç'avait été un matin tellement identique, tellement normal. Nous ne nous étions pas disputés. Nous ne nous disputions pas beaucoup. Nous n'aimions pas ça. A la place, il y avait de longs silences, des  plages étendues de résonance, c'est étrange de constater à quel point on peut s'éloigner de quelqu'un, prendre du champ, gagner en indifférence, et tout cela sans bouger d'un centimètre, en continuant d'être là, de vivre, de ne trahir aucune habitude, aucune convention. Je connais ça, je sais le faire, je l'ai fait un millier de fois, j'ai souvent posé sur Sandra le regard froid, clinique, de l'usure et de la lassitude. Et elle aussi l'a fait. Il ne faut rien en concevoir, ni fierté, ni honte. Nous n'avons pas à nous en vouloir. Pendant un peu moins de neuf ans nous avons fait ce que nous pouvions, elle et moi, les efforts nécessaires et les compromissions, et sincèrement je pensais que nous avions à peu près bien négocié le virage, que nous n'avions pas à nourrir de regrets véritables et qu'en se retirant l'amour de nos débuts, l'amour qui nous avait éclairés avec violence et résolution, n'avait pas laissé de cendres ni de non-dits empoisonnés, mais tout au contraire, des souvenirs encore vifs qui nous aidaient à vivre, l'inoubliable beauté de la découverte et des commencements.
Est-ce que Sophie m'a cru ? Non, pas au début, elle me l'a avoué par la suite. Elle s'est imaginé des trucs idiots à base d'orgueil masculin, tant il est difficile d'avouer l'indicible. Un jour je lui ai demandé si elle avait pensé, même une seule minute, que je l'avais tuée. Ne dis pas de conneries. Ça, on peut dire que c'est sa phrase à Sophie. Et c'est ce qu'elle m'a répondu, sans me regarder, mais il n'y avait pas de quoi en tirer la moindre conclusion.
Non, pas tuée, et pas battue non plus. Elle ne me voyait pas en train de frapper Sandra, c'était aussi simple que ça, parce que j'étais un garçon civilisé.
Je lui ai répondu qu'il était rare que les assassins et les brutes ressemblent à ce qu'ils sont et qu'après tout elle ne savait pas qui j'étais, ou qui je pouvais être. Oui, mais Sandra lui avait beaucoup parlé de moi. Beaucoup, jusqu'à quel point ? Elle avait pu mentir, tout le monde sait le faire, surtout quand il s'agit de surévaluer sa propre existence. Les conditions de son départ elles-mêmes étaient une forme de mensonge, il m'était permis de penser que ce mensonge-là avait pu être précédé de beaucoup d'autres. La brutalité de l'événement projetait une lumière glauque sur tout ce que Sandra avait pu dire ou faire d'important depuis neuf ans, plus rien ne pouvait être certain ni garanti, il y a ce qu'on sait, puis ce qu'on croit, puis ce dont on doute, et ces étapes qui se succèdent, et contre lesquelles on ne peut pas grand-chose,  ne peuvent aboutir qu'au terme étrangement froid de la désagrégation.
Je n'en étais pas là. J'espérais le bruit de Sophie à l'autre bout de la ligne, ce qu'elle envisageait pour Sandra, pour moi, ce que nous avions pu devenir, les hypothèses qu'elle saisissait puis rejetait à grande vitesse, ne laissant de place qu'à des réponses monosyllabiques qu'elle n'écoutait qu'à peine. J'écoutais Sophie. Elle ne me soutenait pas beaucoup, mais ne m'accablait pas non plus. Elle s'interrompait de temps en temps pour dire tu sais, moi je suis quelqu'un de pragmatique, et absurdement je me disais dans ce cas pourquoi ne dis-tu pas je suis pragmatique, va au plus simple, et pourquoi éprouves-tu le besoin de le répéter, j'ai compris, tu es pragmatique, tu n'écartes aucune option, tu prends en compte tous les paramètres, tu t'exprimes comme la rubrique psychologie d'un hebdomadaire féminin et parfois tu m'emmerdes, mais je t'écoute car tu es le seul lien qui me reste avec elle.

(à suivre)

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Samedi 1 août 2009 6 01 /08 /2009 23:29

Peut-être Christine Orban a-t-elle raison, peut-être n’aime-t-on jamais que des personnes inventées, des êtres qui n’existent pas dans la réalité parce qu’ils sont avant tout le résultat de nos propres rêves, plaqués sur les visages de ceux que nous voulons éperdument aimer.


Les premiers jours sans elle, je m’en souviens très nettement, si tant est que l’on puisse ne rien trahir en se souvenant. La surprise ne compte pas, car rien n’aurait pu me préparer à son absence. On ne peut jamais se préparer à cela, car il est impossible d’envisager ce qui est inacceptable.


Ce que je me rappelle le mieux ou, à défaut, le plus facilement, c’est le silence ; un silence épais, sépulcral, que seuls venaient troubler des voix étrangères, les bruits assourdis du dehors, de la rue, des appartements contigus au nôtre. Au nôtre : même aujourd’hui, si longtemps après, je ne parviens pas à y songer autrement, à envisager cet endroit d’une autre façon, à poser sur lui un regard différent. Cet appartement n’a jamais été le mien. Il a été le nôtre, puis Sandra a disparu, et ensuite je l’ai quitté moi aussi, pour un ailleurs incertain et trouble, des chambres d’hôtel anonymes, des deux-pièces qui auraient pu servir d’appartements-témoins. Je me rends compte à présent, en rédigeant ces lignes, que ce départ, mon départ, et mon parcours depuis lors, se résument à une longue et vaine fuite.


Le soir, je poussais la porte après avoir écouté le bruit sec et familier des serrures de sécurité qui se désenclenchaient, et pendant des mois, sans vraiment me l’avouer, un peu plus douloureusement à chaque fois, une part de moi-même plus ou moins véhémente a continué d’espérer que Sandra serait là, ayant allumé les lumières, ou bien assise seule dans la pénombre de huit heures ; Sandra en train de m’attendre, de préparer ses phrases, de réfléchir, depuis des heures peut-être ; s’expliquer, parler, répondre, regretter.


Regretter, non. Ce n’était pas son genre. Quand je pensais à tout cela, debout dans le métro aérien, entre Pasteur et Trocadéro, je ne songeais pas à ses regrets. J’étais persuadé qu’elle trouverait son départ absolument légitime, nécessaire, dépourvu de toute suspicion. Je formulais ses phrases, locutions fantomatiques qui allaient mourir avant même d’avoir pu venir au monde, d’avoir pu être prononcées et entendues,  et ce n’est que longtemps après que j’ai compris à quel point ces mots que j’imaginais pour elle, que je plaçais dans son cœur, ne lui ressemblaient pas. C’étaient les mots de quelqu’un d’autre, quelqu’un qui n’était ni elle, ni moi, quelqu’un qui n’existait que dans mon imagination, tel un pauvre secret.


Néanmoins, d’une certaine manière, ces phrases, ces explications qui n’ont jamais eu lieu m’ont aidé à vivre, soir après soir, à supporter ces minutes passées dans le métro aérien, à l’approche de Passy, dans les derniers mètres du trajet, car tout valait mieux, alors, que d’accepter la perspective de pièces vides, orphelines de toute résonance familière, veuves de conversations anciennes déjà, et dans lesquelles ne m’attendait qu’un silence rugueux et accusateur. C’est le genre d’espoir qui n’apparaît dérisoire que de loin quand le temps, l’âge, l’expérience et les autres se sont chargés de le remettre en perspective. Sur le moment, on s’y raccroche comme à un refuge, c’est la réserve d’oxygène du désespoir.


C’étaient des jours sans douceur et sans but, dans lesquels chaque attitude était une survivance, chaque décision devenait un acte creux et dépourvu de signification, où le réel perdait de sa densité pour n’être plus qu’une caricature d’existence. Des jours sans elle, donc sans personne, car le vide ainsi creusé n’était pas de ceux que l’on peut combler facilement, avec n’importe qui, ces prothèses sentimentales qui ne font qu’accentuer le manque, le vrai manque, celui qui nous taraude et qui continue de nous déchirer, des jours qui s’ajoutent aux jours en une interminable théorie de minutes inutiles, abandonnées.


J’avais le cœur serré. Quand on y réfléchit, c’est une expression singulière : le cœur serré, qui suggère un étau, une tension, une souffrance venue de l’extérieur et qui s’apprête à vous broyer.


J’avais le cœur serré le matin, quand je me réveillais sans elle, sans Sandra, et que mon premier regard se portait sur ce qui avait été sa place, sa lampe de chevet, sa table, l’endroit où, presque chaque soir, je posais le roman qu’elle lisait après qu’elle se fût endormie, la chaise sur et sous laquelle elle jetait ses vêtements, l’armoire entrouverte qui me laissait apercevoir quelques-uns des chemisiers et des tailleurs qu’elle portait ordinairement. Je regardais tout cela, parfois au sortir de rêves plus ou moins amers et dans lesquels elle n’apparaissait pas forcément. Le cœur serré ; la journée commençait, avec sa litanie de gestes un million de fois accomplis, qui laissaient une large place à la tristesse, à la colère, à la frustration, à l’apitoiement sur moi-même.


Le pire, c’étaient les week-ends. Je voyais le vendredi soir approcher avec des sentiments qui oscillaient entre appréhension et terreur. J’avais peur de ces quarante-huit heures qu’il allait falloir occuper. Qu’il allait falloir tuer. Je crois que c’est dans ces moments-là, les moments d’inaction et, en définitive, de liberté, que je lui en voulais le plus. Dans ces moments-là, je n’avais pas envie de comprendre. Je n’écoutais, avec violence, que ma douleur. Mais seul le silence était là pour répondre à cette violence. Le silence de Sandra.


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J’ai décidé de déménager. Ou plutôt, les événements ont pris cette décision à ma place. Le départ de Sandra avait déclenché une suite de mécanismes implacables. Est venu le moment où je ne pouvais plus me permettre de vivre dans cet appartement, ni psychologiquement, ni matériellement. Les choses étaient nettes. Il ne me fallut pas longtemps pour retrouver une adresse. Je ne m’y installai pas tout de suite, me contentant d’y entreposer les meubles que j’avais décidé de conserver. C’est à ce moment que j’ai commencé de vivre à l’hôtel. Je crois que je ne parvenais pas à me résoudre à officialiser le fait d’avoir un nouvel appartement, c’est-à-dire un endroit où vivre, inconnu, où je n’avais jamais vécu auparavant, et où Sandra non plus n’avait jamais vécu. Un endroit neutre, sans histoire.


J’avais besoin de temps pour accepter cela, je veux dire de vivre là où le nom de Sandra ne signifiait rien, où son visage était inconnu de tous, où personne n’avait jamais pu lire son nom sur une boîte aux lettres. C’était un pas décisif, lourd, surchargé de sous-entendus et de non-dits, une décision qui tenait davantage du renoncement que d’une quelconque résolution. Et la liste était longue des conseils éclairés que l’on me prodiguait alors : tourner la page. Repartir du bon pied. Oublier. (Oublier !). Passer à autre chose. Ecrire un nouveau chapitre. Faire mon deuil. Ne plus songer au passé. Ne pas rester seul.


Rester seul.


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Déménager, ça voulait dire m’occuper des affaires de Sandra et c’est ainsi que j’ai trouvé les lettres, tout au fond du placard où elle rangeait les boîtes des souliers auxquels elle tenait le plus. C’étaient, ou ç’auraient dû être, des boîtes vides, qu’elle ne conservait que pour des raisons mystérieuses, ses chaussures elles-mêmes étant rangées ailleurs, dans une armoire de l’entrée. Cependant quatre de ces boîtes n’étaient pas vides. Ferragamo. Chanel. Church’s. Bally.
Les souliers de Sandra. J’avais tant aimé les lui ôter. Je me demandais qui s’en chargeait, à présent. Peut-être elle-même.


Dans les boîtes, il y avait des lettres.  Des centaines de lettres. Trois cent soixante-huit exactement. C’est un chiffre que je n’oublierai pas. Je les ai toutes lues, certaines plusieurs fois. Une seule destinataire : Sandra. Un seul expéditeur : Alain Dauliac, 12, rue du Suquet, Cannes.


Alain Dauliac. Tout était clair. Du moins est-ce ce que j’ai pensé sur le moment.  Ce nom, c’était la clé. Devant lui, le mystère s’évanouissait, le scénario redevenait lisible, enfin je comprenais, il y avait ce type, à mille kilomètres d’ici, dont l’existence expliquait tout, qui lui avait écrit, encore et encore, des lettres dont l’épaisseur des enveloppes dénonçait la densité, inlassable et patient, comme animé d’une certitude si sereine qu’elle confinait au mysticisme.  


Je ne savais pas encore ce que contenaient ces lettres, leur tragédie, leur sincérité, ni le fait qu’aucune d’entre elles, jamais, n’avait obtenu la moindre réponse.


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Elles étaient toutes soigneusement rangées. Sandra les avait lues, puis repliées en trois, et remises dans leurs enveloppes respectives. Sauf pour les huit premières d’entre elles, les dates des lettres coïncidaient toutes avec celles des cachets de la poste.


J’écris que Sandra les avait lues, mais au vrai, je n’en sais rien. Il est impossible d’en être sûr. Elle avait très bien pu les ouvrir, les parcourir rapidement, en diagonale, puis les remettre en place, peut-être en se promettant d’y revenir plus tard ; ou alors, les avait-elle ouvertes sans raison particulière, par habitude, une habitude mêlée d’un peu de mauvaise conscience ? Aurait-elle pu se résoudre à les laisser moisir, seules, oubliées, emprisonnées dans leurs enveloppes, sans même avoir eu une chance d’en sortir ? Toutes ces enveloppes ouvertes ; tous ces mots écrits ; toutes ces questions sans réponse.


En quittant l’appartement j’ai emmené moi-même les quatre boîtes, empilées sur la banquette arrière de ma voiture. Elles y ont séjourné longtemps par la suite, entre la banquette et le coffre, à l’abri des regards, mais à la merci d’un voleur que ce modèle de voiture aurait pu intéresser. Frissons rétrospectifs.


J’avais décidé de les lire dans l’ordre chronologique. Je voulais prendre le temps, tout le temps nécessaire pour suivre ce que j’imaginais encore être une progression, pour lire, écouter les bruits cachés derrière les mots, pour comprendre. Te comprendre, Sandra, mieux que je ne l’avais fait au cours des neuf années précédentes.


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La première lettre était datée du 23 août 1989. L’enveloppe ne comportait aucune adresse ; juste le prénom de Sandra.

 

Mercredi 23 août 1989


Sandra,


Sans doute cette lettre te surprendra-t-elle, et peut-être pas. Je ne saurais le dire, bien que je donnerais cher pour le savoir.


Il est encore tôt. A cette heure-ci, tu dors, d’un sommeil que je voudrais paisible. Il l’est probablement, mais tout à l’heure, quand je te verrai, je guetterai sur ton visage les traces d’improbables cauchemars.


J’allais écrire « je me prépare à te voir », mais je me rends compte qu’en réalité, quand on aime on ne connaît que le fait d’attendre et le fait de vivre les choses, parce qu’on se trouve toujours entre deux rencontres avec l’être aimé.


Donc, sans cesse je me prépare à te voir, ou te revoir, ou à ton prochain départ. Nos minutes ensemble sont brèves, elles sont comme des machines à souvenirs que tu actionnes d’un regard, d’un sourire, ou de moins que rien, ces signaux qu’inlassablement je guette, enregistre et conserve pour les jours froids, les jours sans toi qui s’annoncent.


Ce sont des jours qu’à la fois je redoute et espère : ils me font peur et pourtant je les attends comme une forme de délivrance. Je me suis enfermé tout seul dans une prison de mots, d’où je ne sors que pour te regarder, t’écouter, te comprendre, t’aimer en secret et me taire.


Sandra.


Cela va finir. Cela finit toujours. Le temps et la distance se mettront à l’œuvre et je te perdrai, inévitablement, puis je tuerai mon amour, ou ce qu’il en restera alors. C’est peut-être cela, vieillir : accepter qu’un jour, même les émotions les plus intenses, ce que l’on a pu vivre de plus beau finit par mourir. Le comprendre, puis l’accepter, aussi parce que c’est un moyen de ne pas devenir fou.


J’aime seul. Je t’aime seul ; et d’une façon que personne ne pourra jamais comprendre. Peut-être même pas toi. Et cependant je t’écris, je ne cesse de t’écrire parce que tu ne me quittes jamais et que les mots écrits sont une forme de promesse.


Ecrire à quelqu’un qu’on aime, c’est aussi poursuivre un rêve, accueillir en soi cette fièvre que la moitié de l’être voudrait fuir et dont l’autre moitié se nourrit.


Sandra, je sais déjà que les jours de ton absence, les jours sans toi, seront mornes, silencieux, dépourvus de couleurs. Ce seront des jours neutres et mécaniques, où les choses se feront parce qu’elles doivent se faire, mais sans joie, sans envie, avec ce grand vide froid dans mon cœur.


Alain.
 

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Cet été-là, Sandra venait d’avoir dix-sept ans. Elle avait passé le mois d’août à Hyères, avec ses parents et son frère. J’ai vu beaucoup de photos de cette époque, de ces vacances-là. Les photos de Sandra. Son une-pièce noir. La plage de la Capte. Son père louait toujours la même maison basse, noyée au milieu des pins. La première fois, c’était en 1985. Après plusieurs années d’hésitation, ils s’étaient décidés à fuir le climat incertain de Noirmoutier, lassés de la pluie, des longues après-midi vides, des parties de Scrabble quand la mer était trop froide et le temps trop gris. Ils étaient peu à peu devenus insensibles à la magie bruineuse des grèves abandonnées, des bateaux de plaisance échoués à marée basse, des promenades sans but au bout des jetées. Plus tard, j’ai emmené Sandra à Noirmoutier, puis à Hyères, autoroute, île, autoroute, presqu’île, sans que jamais elle ne me parle d’Alain Dauliac.


Peut-être apparaît-il sur les photos de cette saison-là, l’été de 1989, parmi les amis de Sandra, ceux dont elle me disait ne pas de rappeler les prénoms. Ces visages qui semblaient n’avoir été dessinés que pour apparaître en arrière-plan sur les photos de vacances. J’ai été l’un d’entre eux. Ou peut-être était-il bien plus proche d’elle, proche à la toucher ? Ce n’est pas le genre de photos que l’on trouve dans les albums de famille, que l’on ressort les dimanches après-midi, pour contempler les péripéties, les sourires et les flirts évanouis.


Pourtant, après avoir lu ses lettres, j’ai du mal à imaginer Sandra, la Sandra de cette époque, duveteuse et inaccessible, dans les bras d’Alain Dauliac. Ce ne sont pas les lettres d’un amour perdu, éloigné par les contingences et les obligations ; ce sont celles d’un cœur qui souffre, d’une âme solitaire, ensevelie dans l’attente, luttant pour ne pas sombrer dans le désespoir, avec pour seules armes ces phrases si bouleversantes et si banales à la fois, tant de fois tracées dans tant de journaux intimes et qui, mieux que n’importe quel souvenir, révèlent l’histoire et la géographie d’une passion inextinguible.


Cette première lettre d’Alain Dauliac, je peux l’imaginer en train de l’écrire. Le mois d’août et les années quatre-vingt en train de mourir. Les soirées sur la plage longue et étroite, à l’heure où les familles et les estivants se replient et laissent la place aux airs de guitare et aux feux de camp. Combien de fois a-t-il arpenté cette plage, seul, dans le crépuscule, la mémoire incendiée, le cœur empli de souvenirs tout neufs ? Il élaborait ses phrases, organisait sa pensée, se laissait envahir puis consumer par des désirs informulés, la mutinerie intime de ses rêves. Quand il rentrait, il faisait nuit. On avait dîné sans lui. Il n’avait plus qu’à s’asseoir, à écrire, lui écrire, des heures durant, reformulant sans relâche, jusqu’à ce que cela lui paraisse digne d’être lu. « Quand on aime, on n’aime plus rien. »

Non, plus rien ni personne.

(A suivre)

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Dimanche 16 août 2009 7 16 /08 /2009 23:31

Sandra ne m’avait pas beaucoup parlé de ses amours de vacances. Et de mon côté, je n’y avais pas prêté grande attention. Jusqu’alors, ce n’avait pas été la séquence la plus captivante de sa vie. Quelques prénoms : Julien, François, Alexandre. Visages impossibles à nommer. Identités dissipées, vaincues par l’oubli. Sandra, je m’en rends compte à présent, n’aimait pas beaucoup le passé. Elle ne voyait pas l’intérêt de s’en préoccuper plus que nécessaire.
C’était l’une de nos rares divergences : tous ces gens qui proclament, dans les journaux et dans les dîners en ville, qu’ils ne regardent jamais en arrière, je n’y ai jamais cru ; peut-être parce que je passe l’essentiel de mon temps à cela : regarder en arrière ? Sandra, elle, y croyait. Elle adhérait pleinement au concept.


Aucun de ces personnages flous que Sandra méconnaissait avec constance ne s’appelait Alain, j’en ai acquis la certitude – une certitude un peu trouble, forgée sur les ruines de la persuasion, et sur les lettres qu’il a écrites cet été-là. Je me demande comment il s’y prenait pour les lui faire parvenir. Les glissait-il sous la porte de la maison de location, furtivement, à la nuit tombée ? Ou bien, au contraire, les déposait-il très tôt, le matin ? Quand on aime comme il l’a aimée, le sommeil perd beaucoup de son importance.


A une telle fréquence, les lettres d’Alain Dauliac n’ont pas pu passer inaperçues. Inévitablement, d’autres que Sandra ont dû les voir, les trouver avant elle, sur le sol de l’entrée : « Tiens, Sandra, encore une lettre de ton amoureux », ou une autre phrase stupide de la même eau. Il est si facile de souiller les sentiments des autres, d’en contester la densité, d’en nier la violence, d’en ridiculiser les symboles. Il se trouvera toujours quelqu’un pour ça, et sans doute les lettres d’Alain Dauliac ont-elles subi leur lot de moqueries et d’incompréhension.


Ce que j’aurais voulu savoir, c’est ce que Sandra ressentait en les lisant alors, et les raisons pour lesquelles elle les avait conservées, tant d’années durant, avant de me les abandonner. Comment renoncer à ce qui a manifestement eu d’importance dans une vie ? Le papier de cette première lettre, une feuille Clairefontaine à grands carreaux, grand format, portait les traces de lectures successives, de manipulations fréquentes. Sandra a dû être surprise de la recevoir. Elle ne s’attendait pas à un tel message.


C’étaient les phrases d’un homme résigné déjà, hanté par la fatalité, conscient de ce qui l’attendait. Des phrases étonnamment lucides pour un garçon de son âge. Alain Dauliac avait dix-huit ans en 1989. Il était à peine plus âgé que Sandra. Je l’ai découvert en fouillant dans son passé, en reconstituant son histoire, en rassemblant des bribes d’existence. C’est très facile de faire ça. Je n’ai presque pas eu besoin de mentir.


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La rentrée scolaire était fixée au 5 septembre. Sandra allait entrer en Terminale B, à Grenoble, au lycée Notre-Dame. La maison sous les pins avait certainement été louée jusqu’à l’extrême fin du mois d’août. J’ai là des photos que Sandra a, comme les lettres, abandonnées derrière elle. Le bronzage lui va merveilleusement bien. Le duvet de ses avant-bras a blondi sous le soleil d’août. Sur la plupart des clichés, elle regarde l’objectif avec un demi-sourire, ce même demi-sourire qui m’avait décidé à lui adresser la parole pour la première fois, dans le taxi que les grèves de l’hiver 1995 nous avaient contraint à partager.


Elle aimait qu’on la photographie. Elle attirait la lumière, la prenait au piège, ne la lâchait plus. Ses longues mains brunes posées sur les hanches qu’Alain Dauliac a si longuement observées, un peu à l’écart, dans le silence et la fascination, ces mains qu’elle savait poser sur votre épaule pour capturer votre attention.


Ainsi qu’il le lui avait écrit, il a fait le plein d’images, un peu comme un condamné à mort doit regarder pour la dernière fois les choses autour de lui, si tragiquement conscient de leur brutale précarité. Oui, il s’est rempli de Sandra, à la fois en tant que personne et comme une somme de détails isolés (les boucles rebelles sur sa nuque, les différences de tonalité de sa peau à l’arrière de ses genoux, le léger retroussement de son nez, le taillis des sourcils qu’elle refusait de domestiquer). Il n’a pas essayé de résister, s’est laissé glisser dans l’ensorcèlement comme parfois, par jeu, on se laisse tomber à l’eau, les pieds joints, les bras inactifs, sans rien tenter, sans même essayer de se débattre. Il a aimé Sandra dans sa totalité, et avec l’entièreté de son âme, « sans mais, sans si et sans pourquoi ». Il savait qui elle était, il l’a su tout de suite. Il a su qui il aimait.


Je suis revenu à Hyères, au printemps qui a suivi le départ de Sandra. J’ai retrouvé la maison sous les pins, la plage que je connaissais déjà mais qui, à présent, avait un autre visage, une autre signification. J’ai refait le chemin qu’Alain Dauliac a dû si souvent parcourir, jour après jour, entre la plage, la forêt de pins, la route de la presqu’île. Une lettre dans sa poche à l’aller, l’angoisse au bord des lèvres au retour. La peur d’être remarqué. La peur que quelqu’un l’interpelle.

La peur, surtout, qu’elle le voie.


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Que s’est-il passé sur la plage de la Capte, le lendemain de cette première lettre d’Alain Dauliac à Sandra ? Elle est arrivée comme d’habitude, vers trois heures de l’après-midi, après avoir dormi très tard, dans la petite chambre de la maison sous les pins, celle qui donnait sur le jardin. Elle n’a parlé de rien, n’a rien modifié dans son comportement. Rien n’a changé dans ses rapports avec Alain, pas plus qu’avec les autres – ce petit cercle qui gravitait autour d’elle et de trois ou quatre autres filles qui apparaissent avec régularité sur les images de l’été 1989. Sandra semblait particulièrement proche de l’une d’entre elles, une blonde un peu massive, aux rousseurs affleurantes. J’ignore de qui il s’agissait, et si elles sont restées en contact par la suite. Aucun prénom ne figure au verso de ces photographies, comme cela se fait parfois.


Alain était là depuis le matin, n’ayant pas pu dormir, hanté par ce qu’il avait fait, torturé par le doute et son cortège de questions : l’avait-elle trouvée, l’avait-elle lue, qu’en avait-elle pensé, allait-elle lui en parler, serait-elle en colère, allait-elle se moquer de lui, faire lire la lettre à ses amies, ne plus lui adresser la parole ou, peut-être, le remercier, lui dire qu’elle était très touchée ? Qu’elle avait aimé ce qu’il lui avait écrit ? Ces questions, ce sont celles que je me serais posé à sa place, celles que j’imagine pour lui, à quinze ans de distance. 


Etait-il resté sur la plage, un roman à la main sur lequel il n’était plus capable de se concentrer ? Ou bien était-il entré dans l’eau, observant les allées et venues, les loueurs de jets-skis et les marchands ambulants, les gens qui arrivaient, occupant peu à peu la plage, s’efforçant de discerner Sandra dans l’anonymat des silhouettes ? A la Capte, il faut marcher longtemps dans la mer, très loin, pour ne plus avoir pied. Quand cela arrive, on ne peut plus distinguer les visages de ceux qui sont restés sur le rivage. On ne peut que deviner leur identité, à la couleur de leurs maillots de bain, ou à la forme des parasols.


Alain Dauliac savait que Sandra ne serait pas là avant plusieurs heures. L’attente était longue, difficile à vivre, et cependant je crois qu’il en avait besoin. Il n’aurait probablement pas pu supporter d’arriver après elle. Occuper le terrain le rassurait, d’une certaine manière. Il pouvait se préparer à la voir, se réaccoutumer à ce théâtre, son théâtre, préparer ses phrases et ses attitudes, se composer un visage, envisager des situations, échafauder des hypothèses. Illusion du contrôle.


Ce matin du 24 août 1989, il était là, le cœur déchiré, intrépidité et terreur mêlées, prêt à s’enfuir, prêt à aimer, ou à cesser d’exister. Il était là et il l’attendait.


Il attendait Sandra.


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Des lettres qui ont suivi, celles du 25 et du 26 août en particulier, il est aisé de déduire que rien n’avait changé à la surface des êtres. La vie et les après-midi étaient restées les mêmes sur la plage de la Capte, pour le petit groupe qui s’y retrouvait, jour après jour, et auquel Alain Dauliac n’appartenait que partiellement, à la périphérie des choses, comme en filigrane. Les modifications étaient souterraines. A présent, un lien invisible reliait Sandra et Alain, une connexion secrète, indicible, qui resterait à jamais inconnue de ceux qui les entouraient alors.


Quels ont pu être les signaux de cette connivence ? L’a-t-elle dévisagé un peu plus longtemps que d’ordinaire quand il s’est penché vers elle pour la saluer ? Regards. Sourires. Longueur des silences. Sandra était à l’aise dans les non-dits. Et son soulagement à lui, quand il a compris que les vacances allaient finir ainsi, en roue libre, sans heurts, qu’il y aurait encore des heures passées ensemble, ou non loin d’elle, une mémoire à combler, la sienne, la sienne seule, puisqu’il ne doutait pas de sa capacité d’oubli.


C’est ce que racontent les lettres d’Alain Dauliac, jusqu’à la fin du mois d’août. La ressemblance des jours. Les enveloppes qu’il utilisait alors, blanches, modèle standard de bureau, et qui sont tombées l’une après l’autre sur le carrelage de la maison aux rumeurs de départ. Sandra et ses gravités passagères, que lui seul savait déceler et retenir. Pages nombreuses, de plus en plus denses, resserrées, à mesure que la séparation approchait.


Leur séparation. La première lettre qu’Alain ait envoyée par la poste, à l’adresse des parents de Sandra, à Grenoble, est datée du 3 septembre. J’ignore comment il a obtenu leur adresse. A-t-il regardé dans l’annuaire ? Ou Sandra la lui a-t-elle donnée, l’après-midi du dernier jour, sans être vue des autres ? Les autres qui n’auraient pas compris. Les autres qui, sans le vouloir, peuvent tout empêcher.


Comme chaque année, ils ont rendu les clés de la maison sous les pins, cette maison devant laquelle Alain Dauliac était si souvent passé, avant. Avant Sandra. Avant l’été de 1989.


Où se trouvait-il, tandis que le père de Sandra vérifiait une dernière fois qu’ils n’avaient rien oublié, que le coffre de la Peugeot noire était bien verrouillé, que chacun avait attaché sa ceinture, avant de prendre la route ? Comment a-t-il supporté cela : regarder s’éloigner la voiture, essayer, le plus longtemps possible, d’isoler son profil, sa chevelure dans la lumière du matin, se demander si elle emmenait les lettres avec elle, ou si celles-ci gisaient quelque part, détruites, chiffonnées, dans les poubelles de la maison ?


Non, Sandra n’a rien détruit, rien chiffonné, mais pendant quinze ans Alain Dauliac n’en a rien su, il a dû se contenter de l’espérer, emmuré dans cette solitude si particulière qui n’appartient qu’à ceux qui, comme lui, ont été foudroyés.


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Plus personne ne veut vieillir. Jusqu’à cet été de 1997 où j’ai emmené Sandra sur les traces de sa jeunesse, de son adolescence, de tout ce qu’elle n’avait pu se résoudre à laisser derrière elle, des pans de son histoire m’étaient restés flous, étrangers, économes en détails. Je ne m’en suis rendu compte qu’ensuite. Cet été-là, tandis que les lettres d’Alain Dauliac continuaient de s’amasser dans notre boîte aux lettres, que tant de secrets palpitaient en elle, Sandra m’a pris par la main, gentiment, elle a soulevé quelques centimètres-carrés de l’épais rideau qui recouvrait sa vie, et dont je n’avais pas identifié l’ampleur.


Se rappeler ces kilomètres-là, cette distance ensemble. Ça fait une drôle d’impression de rouler vers son propre passé, disait-elle sans me regarder. Parfois, il est plus simple de se parler côte à côte, en parallèle. Combien de fois avions-nous parlé ainsi, sur combien de routes, heures, minutes, qu’importe ? Ces instants-là me manquent, qui ne reviendront pas. Oui, Sandra me manque, aujourd’hui encore, et je voudrais pouvoir le lui dire. Tu me manques. Tout ce que recouvrent ces mots : le manque, l’absence, leurs significations successives, plus ou moins obscures.


Le manque ne vient pas de n’importe où. « Et maintenant je te regarde, toi qui es absente… » Ô ce creux, ce vide en moi. L’absence me blottit dans le souvenir, qui appelle soit la fidélité, soit l’oubli. Que me reste-t-il à oublier ? La mémoire est-elle un refuge ou une prison ? Peut-être les nostalgies les plus douces, les plus prégnantes, les plus significatives concernent-elles ce qui n’est pas réellement advenu.


(A suivre)



- Publié dans : Partir quand même
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