Mardi 23 novembre 2010 2 23 /11 /Nov /2010 21:54

Etre seul. Aimer cela. Ne pas le redouter. Apprendre à l’espérer. Ne pas le regretter. Ne pas en rêver. Ne pas en avoir peur. Survoler cette peur. En juguler les schèmes. Cela s’apprend. Se travaille. Ce n’est pas inaccessible. Comme aimer le silence. La qualité de ce silence. Sa valeur. Son prix. Et parfois même sa nécessité. Les jours ne sont longs que si on les laisse paraître longs. Le silence n’est pesant que si on l’alourdit de sa propre tristesse. On peut neutraliser tout cela. A l’orée de toute mélancolie, il y a une porte de sortie. Elle n’est pas verrouillée.

La solitude semble taillée pour novembre. Il lui arrive de générer du froid. Les substantifs qui l’accompagnent ne sont guère réjouissants : abandon, départ, isolement, distance, oubli. Comme dans « 1984 », la solitude nous vide ; mais c’est pour mieux nous emplir de nous-mêmes. C’est un moment qu’il faut savoir choisir. Quelques minutes, quelques jours, quelques années pour écouter les multiples résonances de cette voix si ancienne, la nôtre, tout à la fois méconnue et familière, ce murmure dépouillé, résolu, déchirant, qui est le chant de nos mémoires et de nos songes, la somme de ce qui est arrivé et de ce dont nous avons seulement rêvé ; cette voix qui lentement s’élève dans le linceul de nos dissemblances et qu’il est strictement impossible de fuir, cette voix qui prend le pouvoir et ne le cèdera plus ; cette voix qui nous entraîne au centre de nous-mêmes, dans la géographie de nos fuites, de nos départs comme de notre immobilité ; cette vibration intime qui a tout remplacé, et dont l’ampleur, la sincérité, l’âpre velours nous encerclent avant de nous révéler qui nous sommes, qui nous sommes vraiment – et de nous dévorer.

Elle dévoile la vanité du moindre de nos secrets, qu’elle dépèce au passage d’une chiquenaude qui semble nous dire « à quoi bon ? ».

Elle provoque l’abrasion de tout ce qui pourrait nous distraire de l’essentiel.

L’essentiel, c’est-à-dire soi-même.

Quand elle correspond à une volonté consciente, la solitude est, avant tout, le plus éclatant des égocentrismes. La phrase « j’ai besoin d’être seul » revêt facilement des allures de sentence puisqu’il s’agit d’une condamnation infligée aux autres, à tous les autres sans exception, même pour un temps très court, parce qu’en ce repli ultime personne n’est en mesure de nous accompagner. La solitude, c’est surtout l’exact inverse du partage – mais qui nous permettra peut-être, ensuite, de mieux partager.

De cet enfermement tour à tour désiré ou haïssable que peut-on retenir ? Que peut-on déduire ? Peut-être l’a-t-on inconsciemment recherché, peut-être l’a-t-on désespérément fui ? Il y a, comme toujours, ce que l’on refuse et puis, sur un autre rivage, ce qui se refuse. Il y a, dans le poids des années qui suivent, des énigmes qui se dénouent, des regrets que l’on abandonne, des soulagements rétrospectifs, des doutes qui s’effacent et d’autres qui viennent. Il y a, quand ce luxe incertain s’interrompt, la singulière association d’un soulagement un peu hésitant, un peu doux, un peu lâche, et l’espoir informulé d’une réplique.

Il me semble, quand on revient de ce pays, que l’on aime mieux, comme si on y avait abandonné l’essentiel de nos entraves, les sucs d’un passé possiblement violent et amer, le recensement de rancunes à moitié mortes déjà, et le brouillard sentimental qu’il est presque impossible de parvenir à dissiper dans le bruit des mots des autres.

Les autres : cet enfer qu’en définitive, on est secrètement heureux de se réapproprier.

Publié dans : Le fil
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