Mardi 19 juillet 2011 2 19 /07 /Juil /2011 20:16

 

Elle m’a embrassé mais je pensais à autre chose car j’étais ailleurs, dans une forme de désarroi. Ma distraction ne lui a pas échappé. Aude et son inquiétude. Ça revenait. En très peu de temps ça revenait. Mon silence était sa souffrance. Il suffisait de peu. Elle ne voulait pas sombrer dans la grande fêlure des habitudes qui font vieillir. Non, elle n’avait pas peur de vieillir — à condition que ce soit avec moi.

 

Voyons Aude, tu as dix-huit ans, toute la vie devant toi, et toutes sortes d’autres banalités m’étaient venues à l’esprit, la vie devant soi, son père était mort, sa jeunesse fracassée, réduite à une série d’hypothèses. Tu n’en sais rien, répondait-elle en se sortant de la voiture. Je n’en savais rien, non.

 

Un vendredi de novembre Jacques était rentré chez lui. Il était huit heures. Il avait posé sa serviette sur la petite chaise rouge de l’entrée. Tout était si normal, disait-elle en décrivant la scène, une scène que personne n’aurait jamais songé à raconter autrement. Un plan-séquence de plus : son père à table. Son père allant se coucher. Aude, non, Aude regardait Bouillon de culture avec sa mère. Le lendemain, Jacques est parti tôt, comme toujours quand il devait voler. Ses amis du club l’attendaient. Sa fille ne l’a plus jamais revu. Elle ne l’a pas vu mort. Je lui expliqué que ça valait mieux pour elle, pour l’image qu’elle garderait de son père. Aude comprenait mes arguments mais elle ne pouvait rien contre ce regret qui la broyait de l’intérieur. Ne l’avoir pas vu. Ne pas avoir regardé. Ne pas avoir insisté. Le couvercle du cercueil, un cercueil plombé, fixé pour toujours entre elle et ce visage mort dont elle ne savait rien, personne n’avait rien voulu lui dire, aucun des témoins de l’accident, elle ne pouvait qu’imaginer les dégâts et c’était pire, bien pire, elle supposait les fractures, la distorsion des traits, le broiement des chairs, l’écrasement des os.

 

Moi non plus, je n’avais pas vu Jacques après et c’était très bien comme ça. Je n’avais jamais aimé les morts. J’avais toujours refusé de les voir.

 

En une douzaine d’heures Aude avait basculé dans le malheur. C’était toujours difficile d’en parler mais elle avait commencé ce qu’on appelle aujourd’hui son travail de deuil. Elle avait détesté cette expression. Le deuil, un travail ? Un travail sur soi-même ? Aude préférait le terme de descente. C’était cela : une descente en soi-même qu’il fallait tâcher de rendre aussi honorable que possible. A dix-huit ans ce n’est pas courant d’être honorable — de vouloir l’être.

 

Oui, ce vendredi-là tout était absolument normal et le lendemain son père était mort. Elle n’avait pas eu le temps de s’y préparer, d’ailleurs elle n’avait eu le temps de rien, et puis peut-on se préparer à cela ?

 

Aude détestait le silence, le mien en particulier. Ceux qui se taisent ont quelque chose à cacher, ou alors c’est qu’ils ne sont plus là. Depuis l’automne précédent son père se taisait et elle assimilait tous les silences à un rapprochement avec la mort.

 

Elle ne voulait jamais oublier que je m’en rapprochais sans cesse, mécaniquement, c’était une évidence sobre et irréfutable.

 

Elle ne voulait jamais oublier qu’un jour, proche ou non, je serais comme Jacques. Je serais aussi froid que lui, aussi muet, aussi lointain, aussi indifférent soudain. La noire beauté des choses.

Elle ne voulait jamais oublier que d’une manière ou d’une autre tout cela allait cesser, par hasard, après le verdict d’un cancérologue, un infarctus ou bien un accident de voiture.

 

Aude m’expliquait qu’elle n’avait pas la vie devant elle, non ; lorsqu’elle fermait les yeux ce qu’elle imaginait, ce que l’avenir lui suggérait c’était la vie sans moi. Elle ne voulait pas être écrasée une autre fois. Les semaines et les mois avaient passé et pourtant certains mots, certaines tournures de phrases suffisaient encore à l’entraîner vers la pâleur. Sépultures, lésions, traumatismes crâniens, soudain, il y en avait plein les films, les romans, les magazines et les journaux. Les larmes montaient très vite. Aude et son malheur. La description cartésienne, clinique de la mort, à laquelle l’époque s’était si bien habituée, lui était intolérable.

 

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Nous avions pris deux chambres. Le veilleur de nuit nous avait regardés, l’œil luisant de sous-entendus, de concupiscence poisseuse. Il avait eu l’air vaguement déçu en nous remettant les deux clés.

 

Les chambres se faisaient exactement face. Le couloir était étroit. Dans l’escalier, Aude me précédait. Je ne devais plus jamais oublier ce jean’s qui dansait en relief, à quelques centimètres, toute cette beauté inaccessible.

 

C’était au deuxième étage. Chambres 28 et 29. Elle m’a souri en refermant sa porte. Evidemment je ne pouvais pas dormir. J’étais en train de découvrir ce qui allait se passer. Je le savais déjà ; j’aimais le savoir. Aude, ses dix-huit ans, sa vulnérabilité, sa mémoire, son deuil.

 

Avec une fulgurance dont je ne me croyais plus capable je convoquais mes souvenirs, tout ce qui pouvait éventuellement contredire cette ambition toute neuve que je venais d’identifier en moi, en sentant le souffle d’Aude sur mon visage, sa langue s’enrouler autour de la mienne, en la suivant dans l’escalier de l’hôtel.

 

En avril 1976 j’avais reçu un faire-part. Il y avait une photo. Un nourrisson — quel mot affreux — dans un petit lit en palissandre que Jacques avait dû récupérer dans le grenier de ses parents. Le bébé dormait, ses petits poings serrés, paisible, inconscient de ce qui l’attendait.

 

Cette photo, il y avait beau temps que je l’avais égarée. Les déménagements, le vide nécessaire dans des placards surchargés. Pendant très longtemps elle n’avait rien signifié de particulier. Cette photo, c’était une poussière. Ce n’était rien de ma vie. Elle n’avait rien à me dire. Ç’aurait pu être n’importe quel enfant. L’enfant de n’importe qui.

 

Justement, dans ses dernières années Jacques avait eu tendance à devenir n’importe qui. Son importance avait faibli. Il s’éloignait, et moi aussi par ricochet, comme s’éloignent les lumières d’un port. Jacques était un chapitre, une séquence, sur lui mon regard avait changé et à quelques années, peut-être quelques mois près, je ne me serais peut-être pas déplacé pour le voir enseveli sous un chagrin qui aurait cessé de me correspondre, de m’appartenir, une tristesse ne me concernant pas. Je me serais contenté d’une lettre. J’étais doué pour ça.

 

D’un certain point de vue, en mourant Jacques m’avait rattrapé. En se saccageant il m’avait jeté sa fille à la figure. La page que j’étais en train de tourner, subrepticement, sans en avoir l’air, s’était arrêtée, indécise, comme un passeur entre deux rives. Et Aude avait tout emporté.

 

Cette photo, la seule que j’avais d’elle, je l’avais perdue, peut-être ne l’avais-je plus ; ou alors elle gisait, désapprise et occultée, entre d’autres visages assombris par le temps, ces visages sur lesquels je n’aurais plus su mettre de noms, ces visages détruits, qui n’existaient plus parce que leurs propriétaires avaient vieilli.

 

En un sens, le bébé sur la photo avait lui aussi cessé d’exister. Le bébé était mort.

 

Il était mort.

 

Le téléphone de la chambre se mit à sonner ; c’était lui.

 

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C’était de nouveau novembre. Bientôt un an. Un an avec Aude ou un an sans son père ? Un an avec Aude. C’est à elle que je pensais. Elle dormait encore, c’était le matin du premier anniversaire, et je nouais ma cravate à trois mètres d’elle, songeur, mélancolique, angoissé.

 

A mesure que s’approchait cette date, le détestable matin, les nuits se faisaient plus sinistres, plus âpres, plus longues. Les nuits d’Aude devenaient un voyage qui ne s’arrêtait plus ; il ne s’agissait que d’une suspension, d’un épisode qui ne prenait fin que pour mieux laisser la place à un autre. Ses tourments étaient sans fin puisque la mort de Jacques, le fait même de sa mort, de son absence, faisait entrer la tragédie dans la permanence, l’éternité. Il ne serait plus jamais là et, chaque année, certain jour d’automne viendrait rappeler ce théorème de la souffrance avec une intolérable régularité, dans l'affreuse insensibilité des agendas.

 

Les larmes d’Aude, ses plaintes, sa blancheur fiévreuse, son asthénie, c’était une façon de refuser que tout cela devienne habituel. C’était une façon de ne pas se résigner. C’était une façon de se révolter, de refuser. Elle n’en était encore qu’à l’estuaire de son deuil et ces nuits l’épuisaient, la rejetaient sans forces vers la morne rigueur de la saison froide, arbres désolés, paysages à l’agonie, silences sépulcraux, et c’est là que je la retrouvais, au matin, si faible, comme absente d’elle-même, et alors il me semblait que toute la vie que je pourrais lui insuffler ne suffirait pas à la sauver.

 

Ses gestes étaient ceux d’une mécanique engourdie, lasse ; elle restait parfois assise plusieurs minutes au bord du lit, les yeux baissés, ne parlant pas, réapprenant lentement à vivre avec ça. Le vide si brutalement creusé en elle était un gouffre, un abîme empoisonné au-dessus duquel elle ne cessait de se pencher. Sa mémoire la traquait, alors elle se laissait faire, assoupie, muette, résignée au seuil d’une infinie douleur — un mal qui ne s’éteindrait pas ; elle prendrait l’habitude de souffrir pour s’interdire d’apprivoiser l’oubli. Elle préfèrerait appuyer sur la plaie pour l’empêcher de cicatriser.

 

Le réveil était un mythe.

 

Les jours flottaient, illusoires, comme suspendus dans l’air, comme une trêve fictive, impossible à meubler. J’attendais que cela arrive, que novembre s’en aille, que les jours reviennent, que la lumière de nouveau s’empare de ce corps noueux, vidé de ses sanglots, que la vie si longtemps refusée en force de nouveau les portes, qu’elle regarde le soleil, le ciel, les rivières, la ville, les images, la vie  — et qu’elle en soit heureuse.

 

Elle faisait des cauchemars, nombreux et laids. Je la réveillais, et à chaque fois elle me regardait brusquement, en sursautant, comme elle aurait regardé l’irruption d’un étranger dans la chambre, raidie, inondée de sueur. Elle appelait son père. Il n’y avait rien à faire. Elle se souvenait de tout, jusqu’aux plus horribles des détails. Un journal local avait publié un article relatant le drame. Il y avait une photo. On ne pouvait rien voir. Une bâche noire recouvrait ce qui restait de son père et les débris de la machine qui l’avait tué. Personne n’avait pris la précaution d’éloigner les exemplaires de ce journal. Elle était tombée dessus par hasard, en rangeant quelque chose, l’article faisait la une, Aude n’a plus jamais oublié cette bâche noire, menaçante, obscure, malsaine ; cette bâche et ce qu’elle suggérait.

 

Oui, c’était cela : la suggestion. Ce qu’il y avait sous la bâche, ce qu’elle était condamnée à imaginer jusqu’à la fin de ses propres jours. Son père sous cette bâche noire, les types des pompes funèbres, leur efficacité, leurs sourires professionnels.

 

Tout cela était abstrait. Elle aurait aussi bien pu poser la main sur un cercueil vide. Quand elle pensait à ce samedi de novembre, ce n’est pas le cercueil de son père qu’elle évoquait tout de suite, ou que son subconscient évoquait pour elle ; c’était la bâche, avec les morceaux de ce qui avait été son père en-dessous.

 

Elle s’en voulait de n’avoir rien vu. Elle s’en voulait d’en éprouver comme une forme insidieuse de soulagement, une terreur rétrospective mêlée à son regret. Les circonstances avaient choisi pour elle et quand je me suis penché sur le lit, que je l’ai embrassée, elle a ouvert doucement les yeux, et entre ses paupières encore alourdies de sommeil j’ai vu, avec une vilaine netteté, la souffrance affluer ; j’ai vu la seconde précise où elle s’est rappelé le jour qu’on était. J’ai vu, aussi clairement qu’il était possible, le chagrin recouvrir et dévaster l’éclat que j’aimais tant et cela m’a fait mal.

 

Elle a eu une plainte, s’est serrée contre moi. Longuement nous sommes restés ainsi, sans rien dire, blottis et malheureux, brûlés par le souvenir. Je berçais la souffrance qui frissonnait en elle. Elle m’étreignait avec violence. En elle tout était en train de refluer, sa peine était à vif, elle vibrait de douleur et d’angoisse.

 

Au vrai, elle ne pouvait y échapper. La douleur buvait en elle, le malheur se vautrait dans ces larmes intérieures qui ne s’épuisent jamais vraiment. Aude se tenait contre moi, se faisait toute petite en face de ce qui la broyait, lui coupait le souffle, ne lui laissait que des rémissions illusoires — le cancer de l’absence, un visage, un nom qui avaient basculé dans l’abstraction et la mythologie.

 

Il fallait apprendre à dire des choses dures, à commencer des phrases par « quand il était encore vivant », par exemple, et à accepter ce que ces mots pouvaient recouvrir, à quoi ils se rapportaient.

 

Elle aurait voulu oublier d’avoir mal.

 

Elle aurait voulu ne plus bouger, se dissoudre en moi, là où elle n’aurait pas souffert puisque je n’avais pas mal, ou alors inégalement.

 

J’avais mal par procuration. Je souffrais parce qu’Aude souffrait. Mais en dehors de cela la disparition de Jacques ne m’avait pas fait vaciller ; je me tenais droit dans le chagrin. Jacques était un ami que j’avais perdu depuis déjà longtemps, des années avant sa mort. Coups de fil et cartes de vœux. Il ne restait pas grand-chose de ce que nous avions été l’un pour l’autre. Jacques mort avait cessé d’être un ami perdu. A présent il était le père d’Aude, enfin il l’avait été et maintenant son enfant sanglotait sur mes genoux, silhouette brisée dans le matin gris, elle appelait son père et cette supplique me ravageait au-delà du dicible ; peut-être ne l’avais-je jamais aimée autant que ce matin-là, pendant que je m’efforçais, vainement, désespérément, d’atténuer sa détresse. Et peut-être aussi ne l’ai-je plus jamais aimée comme cela. Elle me déconcertait. Sa façon de souffrir, de ne pas lutter, de se tasser dans la peine, d’y acquiescer, de s’y résumer même, tout cela me dépassait ; je ne comprenais pas. Aude savait que c’était inutile. Elle se laissait glisser. J’étais là. Tant bien que mal, je la retenais. Je n’étais pas le complice des gouffres dans lesquels elle se précipitait. Sa solitude n’existait pas puisqu’elle n’était plus que cela : un isolement glacé, des souvenirs au goût de cendres, un bonheur détruit qu’elle avait au bord des lèvres.

Ce qui me faisait peur, c’est que je ne l’aimais jamais autant que lorsqu’elle était vulnérable et elle n’aurait pas pu l’être davantage que ce jour-là, ce jour hanté par le spectre d’une adolescence que la tragédie avait fauchée en plein vol et dont il ne restait que des décombres. Aude était une survivance.

 

Comme à regret, elle s’est écartée de moi. Elle a eu ce sourire triste dont je ne supportais pas la tonalité, ce qu’il impliquait — résignation, gratitude, fatigue. Elle s’est levée. Elle était nue mais mes yeux embués n’y ont pas prêté attention. Elle a enfilé une de mes chemises. Elle voulait sortir. Elle voulait être seule. J’ai fait semblant de comprendre, d’être d’accord, et je suis resté là, assis sur le lit, pendant qu’elle prenait une douche rapide, pendant qu’elle s’enfuyait.

 

La porte s’est refermée sur elle, avec un bruit sinistre, définitif.

 

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Cabourg, encore. Je me suis réveillé un peu avant sept heures ; elle était là, les yeux clos ; tout paraissait si simple. Tout était si compliqué. Je ne pouvais m’empêcher d’entrevoir ce qui allait suivre. Je commençais déjà de pressentir la fin de ce qui venait à peine de débuter, de ce qui existait si peu alors, déjà mon inquiétude me rattrapait.

 

Je la regardais dormir et ce sourire intérieur que la situation me dictait, je ne parvenais pas à le laisser faire surface, je ne l’autorisais pas à surgir, à faire irruption dans mon désir empoisonné. La nuit avait été belle et je n’y songeais pas ; pourtant je savais ce qui allait se passer à l’instant où j’avais décroché le téléphone, à l’instant où elle était entrée dans la chambre, à l’instant où j’avais choisi l’hôtel, à l’instant où j’avais réalisé que la nuit était en train de tomber et que d’une manière ou d’une autre j’allais la passer avec elle.

 

Je savais tout. C’était déjà arrivé. Les gestes, les mots, les phrases étaient toujours les mêmes, inachevés ou non ; ce qui changeait c’était le regard, celui que je posais sur Aude, sur moi-même, sur ce que ma vie allait être à partir du moment où c’était arrivé. J’explorais le virage. Je n’en distinguais pas encore la fin. D’ordinaire j’aimais ces longues courbes au terme desquelles l’existence basculait, ces paraboles commandées par des choix, et indéniablement j’avais choisi, j’avais choisi Aude ; mais plus encore c’est elle qui m’avait choisi.

 

Je spéculais sur tout cela. Il allait faire beau. La lumière tombait obliquement sur ses reins. Les rideaux étaient légèrement disjoints. La lumière remontait vers l’ouest, vers le visage d’Aude, elle n’en était plus qu’à quelques centimètres. Quelle heure pouvait-il être ? Aude était mon cadran solaire.

 

Elle allait se réveiller et je la contemplais, indécis et bouleversé par la paix qui émanait de ce visage sur lequel je m’étais penché, quelques heures auparavant pour y lire autre chose, pour y déchiffrer le désir et le bonheur.

 

Ce visage. Qu’allait-il lui arriver ? Les questions se dégageaient du brouillard  sentimental qui était désormais ma seule véritable demeure, c’est là que j’allais vivre, dans le désordre, ou dans l’idée que je m’en faisais.

 

Aude allait tout bouleverser. Ce visage replongé dans l’ombre, j’avais fini par refermer le rideau récalcitrant pour gagner du temps, que serait-il pour moi ? Qu’allais-je en faire ? Je craignais sa souffrance, cette souffrance que j’avais se dessiner sur ce visage aimé, l’acidité du malheur qui en déformait les traits, les choses et leur absence de compassion, la fureur du souvenir et du désespoir mêlés. J’avais peur de tout cela, qui me faisait vaciller à la lumière trouble et viciée de l’expérience.

 

J’avais l’âge d’en savoir trop et Aude ne méritait pas ce qui risquait de se produire.

 

Elle a un peu bougé et de nouveau je l’ai regardée, implorant son sommeil de durer cinq minutes de plus. Quand elle ouvrirait les yeux ma vie allait changer, irrémédiablement changer, j’allais être modifié, je n’allais plus être le même ; je n’étais pas sûr de le vouloir.

 

C’était l’heure des questions, du tremblement soudain des habitudes et j’osais à peine me retourner sur ce passé, cette histoire fanée qui était la mienne et dans laquelle Aude faisait irruption, troublante, un sourire douloureux aux lèvres, la mémoire écorchée par la dureté des images, ces images dont elle ne parvenait pas à se débarrasser, ces images dont elle ne voulait pas et qu’il ne fallait surtout pas oublier.

 

Ces images de son père, qui seraient pour toujours les dernières. Cette fille en deuil, déchirée par le chagrin, nue à côté de moi.

 

Brutalité des contrastes.

 

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Ce jour-là, je l’ai longtemps cherchée. J’ai échoué. J’ai regardé partout où elle aimait aller. Je traquais son ombre. Sa solitude, je n’en voulais pas. Tout mon être se convulsait dans le refus à cette idée. Aude seule, ce danger. Il ne fallait pas.

 

Ce qu’il fallait, c’était la retrouver, lui parler, l’aimer, le lui montrer.

 

J’ai fini par rentrer boulevard Pereire. Elle n’était pas là. J’ai récupéré la chemise qu’elle portait la nuit précédente. Je me suis enfoui dedans. J’ai reconnu son odeur, moi qui étais l’intime de ce que son corps pouvait avoir de plus secret. Je me suis lentement replié sur moi-même, dans le fauteuil près de la fenêtre, comme prostré, réfugié dans l’attente, l’âme transpercée par le manque, respirant jusqu’à la folie les effluves que je lui avais dérobés.

 

C’est elle qui m’a réveillé en essayant de m’enlever la chemise des mains. J’ai eu un sursaut. Elle n’avait pas donné de lumière. Cette silhouette brisée, tendue et sombre, penchée vers moi, qui me demandait pardon, pardon pour le souci, pardon pour l’ennui, qui m’embrassait, m’entraînait vers la chambre, s’apprêtait à m’aimer, brûlante, rapide, avec cette odeur de pluie dans ses cheveux, ce pull qu’elle ôtait, elle ne portait rien en dessous, j’allais m’engloutir en elle, mes gestes étaient si lents, elle était plus prompte, elle soupirait dans la semi-pénombre, il était près de six heures, je devinais ses gestes, précis et abandonnés, l'anxiété prenait la fuite, seule comptait l’envie que j’avais d’elle, de ses avant-bras pubescents, de ses cuisses indolentes, de tout son être, elle se rapprochait de moi, elle était ma prison et la clé de cette prison, elle m’aimait, pardonne-moi, pardonne-moi encore, elle a crié, je l’ai rejointe et elle m’a dit jamais, je n’entendais plus que ce mot, jamais, elle a rouvert les yeux, elle a dit jamais, ne pars jamais, tu entends, jamais.

 

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Ça y était. Elle se réveillait. Elle s’étirait. La couverture avait glissé. Je l’ai regardée et elle a souri. Ce sourire qu’elle avait le matin. Fugitivement je me suis demandé si cela allait pouvoir se reproduire, cette lueur, ce regard sur moi, comme une caresse invisible et silencieuse.

 

Et les heures d’avant. Les mots qu’elle avait prononcés, ces mots auxquels j’étais habitué mais qui, d'elle, me surprenaient, me choquaient presque. Ces mots qui n’étaient pas à elle, qui me semblaient venir d’ailleurs, ne pas être à leur place, hors contexte, prévus pour un autre climat.

Ces mots que j’avais tant désirés, et je croyais ce désir dissimulé parce que j’avais essayé de le repousser, ces mots dont j’avais besoin mais que, peut-être, il aurait mieux valu refuser.

 

Mais Aude ne se refusait pas et, quand je l’ai pénétrée pour la première fois ce n’est ni le regret, ni la culpabilité ni le doute qui m’entraînaient. J’aimais ce que je lui faisais, ce qu’elle me faisait, j’aimais ce qui était en train de se passer, je n’étais pas sûr d’avoir raison.

 

Au vrai, je n’étais sûr de rien. Comme je l’avais soupçonné Aude avait démantelé l’ennuyeux jardin de mes certitudes. Cette architecture intime, calibrée par les années, les chocs, les rencontres, les ruptures, les codes sociaux, ma propre volonté, les colères et les rires, tout cela venait de voler en éclats ; et une part de moi-même regrettait cet ordre, cet ennui, ces perspectives paisibles que guettait la vieillesse.

 

Avec la vitalité de son âge Aude avait braqué sur mon paysage intérieur les projecteurs de sa conviction, de son désir, de sa force, elle se jetait dans mon histoire comme on quitte un navire en train de sombrer, c’était l’issue, la tentation de la survie, le souvenir de Jacques était une forme de dépression, or Aude voulait vivre et lorsqu’elle me regardait, amant indécis, ce qu’elle voyait c’était un moyen de survivre à ce qu’elle était en train de traverser, le manque, l’absence mortifère, elle avait envie de préférer ce qu’elle venait de choisir ; et coucher avec moi c’était un choix, ne pas se laisser détruire c’était un choix, résister à la nuit qui montait, à l’obscurité des sens, c’était un choix.

 

M’aimer, moi, non, ce n’en était pas un. Allongée sur le côté, tournée vers moi, elle me racontait. Comment j’avais lentement changé de couleur, comment mon reflet en elle s’était progressivement éclairci, comment s’estompait la pâleur de sa vie quand elle pensait à moi. Comment elle s’était aperçue qu’elle m’aimait ; qu’elle n’y pouvait rien et ne voulait surtout n’y pouvoir rien faire. Comment elle ne se sentait pas coupable, absolument pas, et à quel point elle avait réfléchi ; puis cessé de réfléchir. Comment elle avait décidé de rien décider, de se laisser emporter, avant même de savoir quel serait le sens de la pente.

 

Comment elle m’aimait maintenant, là, tout de suite, dans l’immédiat, sans que des questions superflues viennent salir ce moment, cette multitude de moments qui venaient de s’écouler et dont elle avait osé rêver, un jour, en me regardant, un dimanche matin, très tôt, m’avancer vers elle, c’était aux Tuileries, cette démarche précipitée qu’elle avait appris à reconnaître, puis à attendre, puis à espérer, puis à désirer.

 

Comment elle m’aimait pour ce que j’étais, et non pas pour ce que j’aurais pu devenir. Elle n’avait peur de rien. En elle je lisais l’apaisement, la résolution, la loyauté. Je craignais de ne pas être de taille, d’affronter tout ce qu’aimer Aude pouvait signifier, intellectuellement, moralement, sexuellement, socialement — pas forcément dans cet ordre. Alors qu’un espoir brûlant et dépourvu de nuances et de limites apparaissait en elle, j’étais en train de me recroqueviller sur des contingences indignes, basses, sans relief. Il y avait en moi cette porte qu’Aude voulait franchir, elle se saisissait de moi ; et j’hésitais ; je n’étais pas même certain de pouvoir l’aimer comme elle le méritait.

 

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La salle de bains du boulevard Pereire. Je suis à côté d’elle, devant le grand miroir dans lequel je me suis si souvent regardé, seul, à l’époque où j’aimais ça. Elle termine de s’habiller. Elle ne se maquille que très peu. Il y a un peu de poudre sur ses joues pâles. Elle a son twin-set beige, celui que je préfère, et je noue ma cravate de tricot bleue ; interminablement je regarde mon visage, puis le sien, puis le mien, le sien encore ; je note sans complaisance — enfin, j’essaie — les débuts de l’affaissement, la discrétion des tavelures, je suis en train de devenir le syndic de faillite de ma propre jeunesse ; je me répands en une lamentation muette ; Aude me regarde à son tour me figer dans la vaine contemplation de l’inéluctable ; elle rit ; et ce rire me sauve.

 

C’est cela, Aude me sauve, elle n’a plus arrêté de me sauver depuis Cabourg, elle me sauve de moi-même et des autres, elle change sans cesse la valeur des choses, plus rien n’est pareil, mon regard, mes idées, mes intrigues, mon imaginaire.

 

Aude n’est pas de celles dont on sort intact. Elle n’est pas intacte elle-même. Dans mes bras, auprès de moi, elle défigure ses brèches, repousse ma lassitude. Dans cette salle de bains, nous voici comme le couple que nous sommes en train de devenir. Nous sortons en même temps de l’immeuble. Elle m’embrasse, s’en va, se retourne, revient, m’embrasse encore, repart. Je reste immobile, jusqu’à ce qu’elle ait tourné le coin de la rue. Jusqu’à ce qu’elle ait disparu. Elle me manque aussitôt.

 

Qu’est-ce que je fais là, sans elle ? Elle part pour Hardelot, son train est à dix heures ; on est vendredi matin, je dois la retrouver là-bas le soir même. Le manque. Aude ailleurs. Elle m’avait demandé si je pouvais me libérer mais non, je ne pouvais pas, il y avait ce rendez-vous avec un client important, impossible de le remettre, il venait de Lyon, spécialement pour me voir ; et pourtant soudain je cours jusqu’à la station de métro, je descends sur le quai, elle n’est plus là. Je remonte chez moi. Je ne réfléchis pas. Surtout, ne pas réfléchir. Ne rien évaluer. Il faut agir, annuler le rendez-vous. J’appelle Lyon, mon client, mais il est trop tard, il est déjà dans le TGV ; je laisse un message à son bureau. J’invente n’importe quoi, ce qui me passe par la tête à ce moment-là, une histoire de deuil, ça marche à tous les coups, dans ces cas-là les gens n’osent rien vous reprocher ; je dis à la secrétaire qu’un ami est mort, que je dois m’absenter, que je suis désolé. En démarrant la Volvo je me dis que ce n’était qu’un demi-mensonge. Indirectement, c’est bien parce que quelqu’un est mort que je suis en train de m’enfuir.

 

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De retour à Paris, je lui ai écrit une lettre. Je n’avais pas trouvé d’autre moyen pour lui dire ma peur, mon incertitude, pour lui raconter que je suis hanté par la déception. Je ne pouvais pas lui dire que j’avais peur de mon âge et du sien, peur de Jacques aussi. Je ne savais pas comment faire.

 

Cette lettre m’avait demandé du temps. Je l’avais recommencée plusieurs fois. C’était un texte maladroit et confus. Je le lui ai donné un soir, dans un restaurant de l’avenue d’Alésia, et elle a voulu le lire devant moi. C’était très inconfortable. Elle ne dissimulait rien. A la fin, elle a reposé le papier, m’a longuement regardé. Elle avait cessé de sourire. Inconsciemment je me suis cramponné aux bords de la table. J’ai pensé je suis en train de la perdre, il aurait mieux valu brûler cette lettre, il aurait mieux valu ne pas l’avoir écrite, et elle l’a tranquillement rangée dans son sac.

 

Elle m’a dit de ne pas m’inquiéter. Que tout irait bien. Que mon angoisse était normale, légitime, qu’elle passerait. Tout passe toujours de toute façon, les idées, les gens, les sentiments. Il ne fallait pas trop y réfléchir. Prendre la vie comme elle était. Comme elle venait.

 

Aude aimait le hasard parce que grâce à lui j’étais là, elle le détestait aussi parce qu’à cause de lui son père n’était plus là. Vues de cette altitude les choses gagnaient en netteté, en simplicité. Aude ne se rangeait pas parmi les partisans de la gravité. Elle citait souvent Marilyn Monroe : « La gravité finit toujours par vous rattraper. » Aude avait décidé que non. Elle ne se laisserait ni rattraper ni piéger ni circonvenir par la gravité, le sérieux, la componction ou par quelque chose qui leur aurait ressemblé. Tout cela, c’était bon pour le désespoir, et tant qu’on n’était pas dans le désespoir, tant qu’on évoluait encore dans les strates les plus ensoleillées de l’expérience humaine, il fallait — oui — s’efforcer d’être heureux.

Je l’écoutais, ébloui, en une sorte de veille nerveuse, et je laissais Aude m’envahir, comme un grand sourire interne qui prenait possession de moi, ne laissait rien dans l’ombre que la mélancolie, des cimetières et des bibliothèques, les décombres d’un passé qui refusait de mourir mais que pourtant j’allais abandonner pour elle, étincelante et prismatique, si soucieuse de me convaincre, prompte, amoureuse, décidée.

 

Ce que c’était, de la regarder. Le cataclysme des sens. Ce désir qui abolissait tout, qui prenait le pouvoir en moi. Soudain le monde, et avec lui toutes les ambitions qu’il pouvait contenir, se résumait à cela : être avec elle, à n’importe quel prix. Aude avait raison. Rien ne me retenait. Il fallait continuer d’avancer, et le faire avec elle parce qu’au vrai je n’avais pas le choix, à présent cela avait vraiment commencé, ce n’était plus le moment d’hésiter. C’était trop tard. Aude ne participait plus du rêve, elle s’était mise à appartenir à la réalité, elle était le ravisseur de mes fourvoiements. C’était elle qui avait raison. Nos vingt-cinq ans d’écart étaient un poids qu’elle seule savait neutraliser. En moi, il y avait la menace de l’inertie, de l’aquoibonisme, c’était ma part d’ombre. L’affreuse tentation de traîner les pieds, alors que le sourire d’Aude, l’incandescence de ses étreintes m’attendaient, patience et résolution ; et elle avait bien vu que tout cela me faisait peur.

 

Cela lui suffisait de me comprendre. Le reste ne comptait pas. Elle s’était penchée vers moi, avait pris mes mains dans les siennes, organisait le reflux de ma panique. Elle me regardait si intensément, je ne me rappelais pas avoir jamais été scruté ainsi, avec cette force toute neuve, si impatiente de servir. Je l’écoutais et en moi se bousculaient les images prodigieuses et cruelles de ce que je savais de l’amour, elles défilaient pour la dernière fois sur les planches vermoulues de mon théâtre intérieur, séquences vieillies, atteintes par la péremption, en attente de réforme. Quelque chose cependant surnageait au milieu des débris, quelque chose d’ancien, deux êtres en train de se parler, une scène, un film que je n’avais pas revu depuis sa sortie, douze ans auparavant. C’était La femme d’à côté, l’un des derniers Truffaut, à un moment Henri Garcin raconte qu’un jour, en regardant Fanny Ardant il s’était dit c’est ma dernière chance d’être heureux.

 

Cette phrase de François Truffaut clignotait en moi comme un signal tandis qu’Aude se rapprochait, flamboyante et inspirée, posait son front contre le mien, insoucieuse des regards et des commentaires dont il était facile d’imaginer la teneur. Ensuite ç’allait être souvent comme ça, il faudrait assumer ce qui nous séparait mais ce que je sentais monter et grandir en moi ce n’était pas le sentiment d’une difficulté, ce n’était pas l’appréhension, non, ou un vain catalogue d’obstacles ; ce qui était en train d’entrer en moi c’était ce dont je n’avais conservé que des souvenirs amphigouriques et illisibles, cette si lointaine lueur à laquelle j’avais tacitement renoncé et que, je m’en souvenais, maintenant c’était très clair, on appelait bonheur.

 

_______________

 

 

Quand elle a aperçu le break gris métallisé en train de se garer sur la digue promenade, il n’était pas encore midi. Je ne suis pas descendu tout de suite. Il faisait assez beau. J’avais roulé trop vite, abusé de l’overdrive pour doubler les camions sur la Nationale. Je m’étonnais moi-même. Il y avait si longtemps que je n’avais pas fait cela, peut-être d’ailleurs ne l’avais-je jamais fait ; il y avait de l’abandon en moi, je m’étais rué sans réflexion excessive vers ce qui était au centre de ma vie — au centre de mon souci.

 

J’ai pris le temps de songer à tout cela avant d’ouvrir la portière, de m’extirper de la voiture, de la chercher des yeux. J’avais fait comme un demi pas en arrière et une partie de moi-même m’observait, tout à la fois attendrie et ironique, me dépouiller du cynisme et de la désillusion tandis que je l’apercevais enfin, que j’avançais vers elle, il y avait un petit escalier de pierre qui descendait vers la plage, et ensuite il y avait Aude qui courait entre les flaques et les rochers, qui riait, qui se jetait sur moi, qui me dévorait, qui disait pourquoi tu es là, comment as-tu fait, je suis heureuse, je t’aime.

Je suis heureuse. Sur l’instant je ne m’y étais pas arrêté mais le soir, en l’écoutant respirer dans la chambre d’amis, je suis revenu à ce postulat qui résonnait comme un aveu. Je suis heureuse. Il y avait des questions à se poser à ce sujet, des questions qui me maintenaient éveillé. Etait-elle heureuse parce que j’étais venu ? Ou bien était-elle heureuse parce que j’étais là ? Etait-ce une impulsion ou un acquis ? Etait-ce fugitif ou pérenne ? Mystérieux mécanismes ; j’aurais donné cher pour en posséder la clé, pour savoir ce qui se dissimulait derrière ce front soyeux et aimé, tourné vers moi dans le sommeil, ce visage contre lequel je me blottissais, immobile, captant sa chaleur, jaugeant ses rêves.

 

J’aurais donné cher — qu’est-ce que cela voulait dire ? Qu’est-ce qui était cher au juste ? Ma vie. Ma vie pour Aude. De fait, il me semblait n’avoir vécu que pour cela, pouvoir dormir auprès d’elle, et puis me réveiller, ne pas faire de bruit, la regarder dormir, me rappeler ses phrases ; les phrases qu’elle avait eues pour moi, qui ne venaient pas de n’importe où.

 

Moi non plus, je ne venais pas de n’importe où. J’avais fait du chemin. Arriver jusqu’à Aude, cela n’avait pas été facile tous les jours et brusquement il m’apparaissait que ma vie devait se résoudre ici, là, contre ce corps paisible, ce visage adouci d’où le chagrin s’éloignait chaque jour un peu plus, dans le creux le plus chaud de cette âme torturée et nécessaire.

 

La nécessité. J’aurais préféré ne pas avoir à l’aborder. De ce que je vivais, elle retranchait un peu d’enchantement. Je n’avais pas envie d’être utile, ce que je voulais c’était le désir, le désir nu et insurpassable, l’utilité cela avait quelque chose de laid, de trivial, comme un calcul. Je suis heureuse, et maintenant elle était là, et en elle il y avait comme une fenêtre entrouverte sur la tragédie en train de se décomposer, de s’esquiver, de gagner en douceur, un drame qui se refermait, méthodiquement étouffé par ses propres cicatrices. La réalité progressait ; la réalité c’était moi ; l’arsenal des habitudes se désemplissait et j’étais là pour les remplacer. En moi c’était pareil, Aude subjuguait tout.

 

Elle avait repoussé les couvertures. Elle gisait là, confiante, moins seule que jamais. Son dos nu était comme une tache de lumière au milieu des ténèbres qui avaient envahi la chambre d’amis. Elle était venue me rejoindre. Sa mère dormait. Il avait fallu attendre. Je me souvenais de la dernière nuit que j’avais passée là, dans ce lit de chêne qui grinçait légèrement à chaque fois que j’esquissais un mouvement. J’y avais dormi seul. J’y avais rêvé de voir la porte s’ouvrir pour laisser entrer le fantôme silencieux que je nommais espoir, et finalement c’était arrivé ; vers une heure Aude s’était glissée près de moi, clandestine et souriante.

 

Je l’observais tandis qu’elle ôtait son pyjama. Derrière ce sourire, ces précautions, il y avait le secret, les apparences, quelqu’un qu’il fallait protéger de la réalité ; quelqu’un qui risquait de ne pas la comprendre. Je savais tout cela. Sa mère dormait à vingt mètres de là. Sa fragilité justifiait tous les mensonges. Je connaissais mon rôle public. Le corps d’Aude entre mes mains, sa brosse à dents dans la salle de bains, ses culottes sur le parquet du salon, sa main dans la mienne, brutalement tout cela revêtait un caractère honteux, malsain, anormal ; je n’y avais pas pensé vraiment jusque-là ; à Paris les choses étaient plus simples, il y avait cette équanimité générale, cette absence d’opinion et je pouvais l’aimer sans répit et sans masque, il en fallait plus pour intéresser les gens.

 

Mais au bord de cette plage c’était différent. Je détestais me cacher. Il me fallait consentir à un effort, et à cet effort je devais en ajouter un autre pour ne pas le lui reprocher. Il me fallait comprendre. Vivre avec Aude, c’était tout à la fois ambitieux et complexe. Je devais faire attention à ce qu’elle pensait. Quelle pouvait bien être la sensibilité d’une fille de dix-huit ans ? Je n’en avais qu’une idée vague, obscure, dénuée de reliefs. Ah ! C’était compliqué. Ç’aurait pu être si simple. J’étais comme une île déserte. Les conventions me donnaient le frisson.

 

Je me suis penché sur elle. J’ai déposé un baiser entre ses omoplates, un baiser long et significatif, je respirais le parfum ample et doux de sa peau, j’étais heureux qu’elle n’eût pas pris de douche avant de se coucher. Son odeur. Je l’ai flairée avec une sombre voracité, comme si j’étais en train de voler quelque chose.

 

_______________

 

 

C’est elle qui a eu l’idée de l’appartement. Elle appelle ça : le terrain neutre. La première fois qu’elle m’en a parlé, c’était en voiture, un dimanche de pluie, en traversant Orvilliers. Je la ramenais chez elle. Elle avait réfléchi. Elle avait envie de me voir, de me voir tout le temps, souvent, mais en même temps elle pronostiquait l’obstacle, cette gêne muette et inconnaissable qu’elle ne parvenait pas à mesurer. Ma peur aussi. Elle préconisait des étapes. Un lien neuf, inédit, qui n’appartiendrait à personne, sans passé, où tout serait à faire.

 

Je l’écoutais sans rien dire. Son initiative me bouleversait. Je fixais la route. Mon silence l’inquiétait, c’était visible, alors j’ai dit c’est une bonne idée, je vais y réfléchir, tout en imaginant ce qui allait suivre.

 

Au vrai, la solution existait déjà. Il y avait ce deux-pièces inoccupé, dans le XIIIème arrondissement. Je n’avais jamais pris le temps de m’occuper de résilier le bail. Je n’y allais jamais, il était à peu près vide, j’y stockais des souvenirs que je n’avais plus envie de voir mais que je ne pouvais me résoudre à jeter.

 

Je pensais à Aude, j’essayais de me la représenter dans cette chambre aux murs clairs où, naguère, j’avais passé du temps. Je pensais aux fins d’après-midi, c’est toujours ainsi que cela se passe, n’est-ce pas, ou alors le soir, le ciel rouge, le premier arrivé attend l’autre, chacun sa clé, et derrière les balcons anonymes de misérables tas de secrets s’ébattent dans un silence relatif.

 

Cette face noire des choses, j’essayais de la repousser. J’avais pris l’habitude de penser à cet appartement comme à un lieu déplaisant, qu’il aurait mieux valu oublier, et une part de moi-même reprochait à Aude de me contraindre à me le rappeler. Cet appartement, il fallait en effacer les derniers miasmes. Après Orvilliers, j’ai attendu quelques jours avant de lui en parler.

 

Tout de suite, elle avait voulu le visiter. Il m’avait fallu du temps pour retrouver le trousseau de clés. Je m’étais débrouillé pour le perdre. Mais Aude avait tenu bon. Elle avait insisté, n’avait pas lâché prise, jusqu’à ce que je l’emmène rue Bobillot.

 

Il ne m’est pas difficile de la revoir dans la grande pièce déserte qui avait endossé des rôles divers et successifs, bureau, salon, débarras, et maintenant Aude était là, au centre de la pièce, bousculant le passé, désinvolte, emplie de nous deux, prenant calmement le pouvoir.

 

C’était un endroit où je ne la verrais que pour ça, tout de suite elle en a eu l’intuition, tout de suite elle l’a décidé. Elle réfléchissait à voix haute, m’interrogeait du regard, me disait tu es d’accord, et je répondais oui, je n’avais pas envie de lui dire autre chose cet après-midi là, je pressentais l’importance du lieu et de l’instant, ce qui allait y arriver, la fréquence de nos rencontres ici, la vitesse de ce qui s’était mis à respirer entre nous, ce que mon existence était en train de devenir. Ce vieux cœur qui se débattait, c’était le mien.

 

Il nous fallait un lit. Nous sommes ressortis. C’est elle qui l’a choisi. On allait nous le livrer la semaine d’après. Il était très large, comme elle aimait ; elle choisit aussi la couette, un gros truc épais, scandinave, d’un rouge violent. Ensuite elle m’a demandé un double des clés. Elle a dit qu’elle s’occuperait de tout. Je devais partir quelques jours en province. Elle a dit ne t’inquiète pas. Et quand le lit est arrivé, elle l’a fait installer exactement comme elle voulait. Terrain neutre : un lit dans lequel rien encore ne s’était passé, une chambre qui n’avait jamais existé avant, des choses qui n’allaient arriver que pour nous.

Ce n’était pas chez elle. Ce n’était pas chez moi. C’était ailleurs.

 

Pour la première fois Aude s’est enfermée dans la cabine de douche, en face du lit. Elle s’est caressée rêveusement sous les trombes d’eau. Tout son corps m’attendait et, quelques heures après, en se posant sur elle, mes mains ont traduit très exactement son rêve.

 

_______________

 

 

Le surlendemain, nous sommes repartis. Aude n’a pas voulu aller au cimetière. Je n’ai pas insisté. C’était décembre. L’année se disloquait. Notre année. C’est comme ça qu’elle l’appelait, l’année qui avait modifié les perspectives, changé nos paysages, enrichi le territoire du secret. La vie que j’avais connue faisait semblant de continuer mais en fait elle avait disparu, périmée par l’espoir neuf que je ne voulais pas me dissimuler à moi-même, noyée dans le fracas des certitudes et les fêlures de l’âge qui paraissaient se refermer.

 

La vie ne se contentait plus de passer, à présent elle m’entraînait avec elle. Elle avait changé de visage, elle n’avait plus la même voix, elle avait gagné en densité. Aude incarnait cette densité. C’était le génocide des souvenirs, d’une part de ma mémoire sentimentale qui se dissolvait dans l’urgence ; l’urgence de vivre. Jusqu’à Aude j’avais été un type du passé. Je disais souvent je suis un homme du XXème siècle. Celui qui allait suivre, tel qu’on me l’annonçait, ne m’intéressait pas beaucoup. Je n’étais même pas sûr d’avoir envie de l’aborder. A ce sujet j’entretenais des théories froides, un peu vulgaires, sur le suicide intellectuel de l’époque. C’était chez moi comme un sentiment caverneux et gai. Je me trouvais à l’aise dans ce rôle d’apprenti misanthrope, confortablement installé dans la notion de déclin mais au fond j’étais pessimiste comme tout le monde. Je me souvenais d’une scène, dans César et Rosalie, où quelqu’un demandait à Yves Montand s’il avait des ennuis ; et Montand répondait : « Normalement. »

 

Voilà, c’était l’époque, le film datait de 72 mais vingt ans plus tard je pouvais indéfiniment faire la même réponse à la sincérité des uns comme à la fausse sollicitude des autres. J’étais un enfant du XXème siècle, incontestablement, ce n’était pas seulement une question d’état civil, tout en moi s’y rattachait, j’écrivais « je suis né au XXème siècle » et pour moi c’était comme si je parlais d’un lieu, plus encore que d’une époque. Y siégeaient mes héros personnels, mes références. Avant Aude j’avais été un homme qui regardait en arrière, cette vie qui avançait sous les bombes et le malheur. Ma nostalgie était une forme d’exil intérieur. Elle m’avait beaucoup servi. J’aurais pu lui trouver d’autres noms. Je détestais l’idée du XXIème siècle parce que c’était celui qui me verrait mourir. L’avenir, c’était la mort. Le passé, c’était la douceur de ce qui s’était figé dans le souvenir, selon des postures que j’avais moi-même déterminées. Mais maintenant en moi le passé se repliait, il capitulait, Aude le mettait en pièces.

 

Et brusquement les choses n’avaient plus été les mêmes. Je la photographiais des yeux. Dans son absence il y avait de l’angoisse, de l’envie. Angoisse et envie mêlées. Angoisse de son retour, envie de la revoir. Aude, ce sortilège brun. Oui, le plus souvent c’était comme ça. Quand il s’agissait d’elle le désir et la peur n’étaient contradictoires qu’en apparence. Mon désir contenait de la peur ; ma peur consolidait le désir ; chacun était le miroir de l’autre. Aude était un hasard voué à survivre.

 

Elle me regardait conduire. Je m’engageais sur la nationale. On était dimanche soir. Elle me fixait avec véhémence. Elle a dit tu es ma vie, c’est ma vie qui conduit.

 

C’est ma vie.

 

C’étaient ses mots, ses expressions. Elle trouvait toujours ce qui pouvait me bouleverser. Elle me contemplait avec délicatesse et avidité. Elle m’a demandé d’accélérer. Elle était pressée de rentrer, de fuir Hardelot, sa vie antérieure ; cependant ses questions n’étaient pas les miennes ; être obligée de se cacher, cela l’amusait. Ainsi parfois l’enfant en elle revenait, par bribes, cette enfance qu’avec la complicité de la mort j’avais congédiée. C’était trop tôt, naturellement, mais je n’avais pas eu le choix. C’est la mort qui avait commencé, ou peut-être le destin, ou alors la providence, ou plutôt l’absence de providence ? Du désarroi, de la souffrance, du douteux prestige des larmes, j’avais fait jaillir un bonheur paradoxal. J’avais supervisé la résurrection d’une certaine forme d’insouciance. J’aidais Aude à vieillir trop vite ; c’est la règle pour les adolescentes orphelines. Mais en même temps cette accélération m’arrangeait.

 

Cette accélération… Justement, je roulais un peu trop vite. On venait de traverser Abbeville. La nuit achevait de tomber. Aude a allumé la radio. C’était ce CD des Rolling Stones qu’elle écoutait en boucle depuis quelques jours. I come to your emotional rescue. Elle a fermé  les yeux, inconsciente de la justesse de l’expression.

 

_______________

 

 

Quand je suis arrivé rue Bobillot il était plus tard que prévu. J’avais perdu du temps en cherchant un fleuriste encore ouvert. J’ai monté les étages à pied, déchiré entre l’envie de la voir et l’appréhension de revenir.

 

Elle a ouvert la porte, a vu les fleurs, des lys, m’a pris la main, m’a guidé vers la chambre, excitée, soucieuse, vacillante. Le décor était blême, la lumière diffuse. Je ne reconnaissais pas la pièce. Soudain, je n’étais jamais venu ici. Un soulagement incoercible me montait aux lèvres. Cet endroit commençait d’exister entre les mains d’Aude, ces mains carrées qui étouffaient systématiquement tout ce qui aurait pu gâcher le moment, en entraver les tonalités.

 

Une allure de tanière. Dans la demi-pénombre Aude et son sourire ambigu étaient chez eux. Les fleurs allaient mourir, rien n’était prévu pour elles dans cet appartement où l’on ne pouvait faire que deux choses : aimer ou attendre. La plupart du temps, cela revient au même. Je sentais comme les choses cessaient lentement d’être précaires, accidentelles, comme elles devenaient régulières,  comme tout cela était inévitable.

 

C’est à cela que je pensais ce soir-là, en la déshabillant, en accomplissant ces gestes auxquels je ne voulais pas m’habituer, jamais, ils devaient conserver leur profondeur et leur singularité, ils ne devaient pas être ordinaires ou usuels. Aude n’était pas forgée pour l’habitude. Elle ne cessait de sourire pendant qu’elle levait les bras pour me laisser lui ôter son chandail, et dans ses gestes à elle il y avait de la grâce, de l’envie, des promesses, une supplique. La façon qu’elle avait de s’allonger en me regardant, avec cette brume provisoire au fond de l’œil, épanouie et possessive, les avant-bras reposant de part et d’autre, les mains près des hanches, les sourcils imperceptiblement chahutés par ce que je lisais en elle, ce désir que rien n’allait venir contrarier.

 

Elle a levé vers moi des yeux confiants quand je me suis approché. Sa jambe droite était à demi repliée, ses genoux commençaient de se disjoindre, ses seins étaient durs, ils palpitaient sous mes doigts, mes mains, mes mains précises, et ensuite il y eut des cris dans le noir, la soie de ses reins, une autre nuit, un autre matin.

 

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Publié dans : Poésie de l'indifférence
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