Partager l'article ! Poésie de l'indifférence : un autre regard (1): Bien sûr, par hasard, il m’arrive encore de repasser par la rue Bobillot. Cet immeuble b ...
Bien sûr, par hasard, il m’arrive encore de repasser par la rue Bobillot. Cet immeuble beige, daté déjà, avec des stores aux couleurs passées et des portes vitrées en bas. Juste après il fallait tourner à droite, on pouvait se garer dans une impasse ; je faisais cela mécaniquement, sans y réfléchir vraiment, comme un réflexe. Cette rue, cet endroit, cette place de stationnement n’existaient que pour Aude. Avant, je ne venais jamais dans le XIIIème arrondissement. Avant, Aude n’existait pas non plus. Avant, Aude était une photo empilée dans un tiroir sous d’autres photos également dépourvues de sens ; des photos que je conservais non pas pour les regarder mais parce que je ne pouvais me résoudre à m’en débarrasser. Leur destruction aurait signifié pour moi une culpabilité vague mais tenace, collante, comme un regret informulé. Ma mémoire prenait la poussière dans deux des tiroirs de ce bureau austère que j’aimais ; des tiroirs que peut-être il aurait fallu rouvrir ; qu’en se serait-il échappé ? C’étaient les tiroirs du bas, toujours obstrués par quelque chose, piles de livres, classeurs, dossiers de presse ; je n’y accédais pas ; je ne pensais que rarement à ce qu’ils contenaient parce qu’il ne s’y trouvait rien d’important ou de difficile, et surtout aucun secret. Ils étaient un peu des forteresses, un peu des tombeaux et, au vrai, je n’en avais pas besoin. En moi sommeillait la rumeur vaine du passé, cette rapsodie qu’il faut écouter seul, comme il faut savoir écouter seul ces moments qui viennent et qui, mieux que d’autres, savent nous raconter ce que nous avons fait de notre propre vie. Et je dois en convenir. Je n’ai pas le choix. Soudain, tout est vrai. Il est inutile de me cacher puisque personne n’est là pour me regarder. Je suis seul. Plus besoin de fuir. Les masques retombent d’eux-mêmes. Je n’ai pas le temps de les regretter. Je regarde, sans complaisance, avec une terrifiante exactitude, celui que j’ai été.
Remarquez, il n’est pas obligatoire d’avoir peur. N’être plus qu’une ombre, se résumer à une ombre, ce n’est pas accablant. C’est difficile, oui.
Au début, je l’ai si mal aimée. Je n’avais pas appris. Je ne savais pas. J’étais, oui, tellement sincère. Je la regardais de loin. En un sens j’ai toujours été loin, même lorsqu’elle m’étreignait, les fins d’après-midi d’hiver, et qu’une joie secrète me caressait les reins, dans le grand deux-pièces de la rue Bobillot que personne n’habitait. Un lieu de passage, voilà ce dont il s’agissait ; un endroit pour passer l’après-midi, pour la fin du jour. Un endroit fermé la nuit.
Je sais ce que ça veut dire, tout le monde le sait et maintenant que cet appartement m’est redevenu étranger, maintenant qu’il a été reloué à quelqu’un d’autre, quelqu’un qui sans doute s’en sert différemment, à quoi pourrais-je bien penser quand le hasard me ramène rue Bobillot, quand je passe à trente kilomètres/heure sous ces deux fenêtres qui ont été les miennes et auxquelles aujourd’hui quelqu’un d’autre se penche ? Aude ; son prénom, encore. Des cheveux courts, bruns, à l’androgynie tenace. Ses cheveux, j’aurais écrit une thèse dessus, si j’en avais eu le temps. Mais ce n’est pas arrivé ; je n’ai pas su. J’aurais commencé d’écrire, et puis je serais passé à autre chose.
Aude m’attendait. Et moi aussi, je l’attendais.
Ça dépendait des jours. Le corridor était obscur, l’interrupteur mal placé. Je tâtonnais dans le noir. Aucun risque de me heurter à un meuble. Ensuite à gauche, la chambre. Un très grand lit, sans encadrement, qui occupait tout l’espace, comme pour démontrer de façon irréfutable à quoi servait l’appartement. En face du lit, une cabine de douche. Aude ne fermait jamais la porte, elle éclaboussait la moquette et s’en fichait. Je la regardais après, je la regardais si longuement et je me disais « je l’aime » en m’efforçant de profiter de l’instant.
Cette sueur dans les draps. Aude me souriait, elle rejetait sa mèche en arrière. Ce que j’ai pu aimer ce geste ! Elle se tournait vers moi. Elle aimait comme je la contemplais. Les gouttes d’eau glissaient rapidement sur ses seins. Son sexe ruisselait. J’observais tout cela. Je me souviens de tout. Les fossettes anormalement profondes qu’elle avait au-dessus des fesses. Elle se rhabillait, m’embrassait, repartait. J’écoutais ses pas dans l’escalier. Puis je n’entendais plus rien.
Il m’est arrivé de rester là des après-midi entières après son départ, enseveli dans son parfum, son odeur qui s’évaporait de la chambre mais qui, en même temps, s’inscrivait pour toujours en moi-même, dans la part la plus intime de mon être. L’odeur de son corps, piégée pour une heure entre des draps un peu rêches qui n’avaient pas coûté cher. Il n’y avait plus rien que les relents écumeux d’Aude, sa sueur qui avait imprégné l’oreiller, et j’y enfouissais mon visage, lancé à sa poursuite, grisé d’elle-même, de tout ce qu’elle était.
Un jour, elle avait oublié quelque chose, son parapluie, ou une écharpe, elle était revenue sur ses pas, elle m’avait trouvé, immobile et pantelant, éperdu de gratitude et de souvenirs, guettant les parfums, les vibrations de l’air, essayant d’empêcher la chambre de redevenir ce qu’elle était — un endroit où on ne faisait que passer et où on ne pouvait se trouver par hasard.
Le hasard, c’est en même temps ce qui a tout déclenché et ce qui nous a manqué le plus.
Elle n’avait rien dit. Elle m’avait souri, un peu distraitement, de cette distraction qui me faisait si mal.
Elle savait qui j’étais. Elle l’avait compris assez vite, à vrai dire dès notre premier week-end ensemble. En août 1993 il faisait beau à Morgat et c’est là que je l’avais emmenée. Aude à Morgat. Elle m’avait posé des questions, par petites touches, comme un effleurement. Elle m’examinait. Elle avait du talent pour examiner les gens. Elle marchait sur la plage comme font les filles de son âge dans ces cas-là. Elle portait un maillot noir, une pièce. Exactement ce qu’il fallait. Comme je la regardais !
A notre retour à l’hôtel je l’ai suivie dans sa chambre et j’ai continué de la regarder, intrépide et silencieux, tandis qu’elle enlevait son maillot. Aude nue. Elle s’est approchée de moi. Elle ne regardait pas mes yeux. Elle fixait un point quelque part vers mon épaule. Absurdement je me suis dit qu’elle avait des sourcils parfaits.
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Dans une sorte de réflexe, ensuite je suis allé dormir dans ma chambre. Je l’ai laissée seule, je l’ai immédiatement regretté. Je serais bien revenu en arrière mais quelque chose m’a empêché de le faire. Le poison de la vanité. Cette nuit-là, j’ai eu froid. Les choses étaient nettes. Un été au bord de la mer, avec une jeune fille que je ne connaissais qu’à peine. J’étais un peu trop bien habillé pour cet hôtel. Elle me l’avait fait remarquer tandis que je me débarrassais de mes vêtements avec cette frénésie humide et pathétique des types qui couchent avec des filles qui ont la moitié de leur âge.
Encore, je la regardais. Elle prenait le frais. Elle parcourait le soir, les lumières, la baie, les voiliers qui rentraient. Puis elle était nue dans l’encoignure de la fenêtre. Personne ne pouvait la voir.
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Aude était la fille de Jacques. Et Jacques était mort. En novembre de l’année d’avant il s’était tué en faisant du deltaplane. C’était mon ami, enfin, quelqu’un que je considérais comme un ami mais que je ne voyais plus beaucoup. Ça se passait en province, à Hardelot où Jacques habitait. C’était très moche. J’étais arrivé tôt le lendemain. C’est Aude qui m’avait appelé. Lors je ne la connaissais pas. La première phrase véritable qu’elle m’ait dite, ç’a été je suis la fille de Jacques ; mon père est mort. C’était la première fois que j’entendais le son de sa voix, cette voix qui me traque encore aujourd’hui.
Aude avait téléphoné parce que sa mère n’était pas en état de le faire. Mon nom était le premier qu’elle avait trouvé dans l’agenda de son père. Sa mère avait vu Jacques tomber. Elle l’avait vu à terre, désarticulé, avec cet effroi gravé pour toujours dans le visage qui n’avait plus rien à raconter, rien sinon une peur affreuse et la certitude de mourir dans la seconde qui vient. Il avait fait une longue chute. Ils avaient eu tous les deux le temps de comprendre. Elle avait couru vers lui, inutile et désespérée.
Aude était au lycée. C’était un samedi. Le proviseur était venu la chercher. Il lui avait parlé d’un grave accident. Il avait essayé de la préparer. Plus tard, dans la presse locale, on parlerait d’une mort stupide. Ce sophisme m’avait écœuré. Je ne sais pas comment on peut mourir intelligemment. Jacques avait disparu, cela suffisait.
Franchement ma présence n’était pas indispensable. Il y avait beaucoup de monde à l’enterrement. Aude et sa mère étaient très entourées. J’étais là, comme en arrière-plan. A l’église, j’ai dit quelques mots à propos de Jacques. Nous étions amis depuis longtemps. Nos études de droit à Lille. On était sous Pompidou. Après, j’étais parti pour Paris. (On disait monter à Paris, même quand on venait du Nord.) Jacques était resté. On se téléphonait. Pour un motif obscur je n’étais pas venu à son mariage en 74 et au moment du baptême d’Aude, deux ans plus tard, j’étais à l’hôpital. Une plaque de verglas dans la forêt de Fontainebleau. Ma 504 en miettes. J’avais eu de la chance. Ensuite, j’ai longtemps boité.
De temps en temps Jacques venait à Paris. Nous déjeunions ensemble près de la gare du Nord. Il me montrait des photos de sa fille. Il repartait assez vite. Je n’avais plus le temps de venir à Hardelot. Ou plutôt, je ne le prenais plus.
Quand je suis arrivé chez Jacques, c’est Aude qui a ouvert. Elle m’a dévisagé. Je suis entré. J’arborais l’expression qui convenait. Sourire compassionnel, épaule disponible, mains tendues. J’étais un étranger au milieu de la dizaine de personnes qui m’entouraient soudain. Je ne connaissais que Jacques. C’est pour lui que j’étais là.
Aude s’occupait de sa mère assommée par les sédatifs et je parlais du mort avec son beau-père. Un chagrin de circonstance. Je piétinais avec eux. Personne ne savait quoi faire. L’enterrement aurait lieu le mardi suivant. Il fallait tuer le temps jusque-là.
Elle m’a demandé où j’allais dormir. J’ai parlé d’un hôtel au Touquet. J’avais confusément besoin de quitter cet appartement où il était si facile d’étouffer. Je suis sorti prendre l’air. Personne ne m’a accompagné. J’ai longuement regardé la mer pendant qu’Aude m’observait par la fenêtre du salon. Je ne m’en suis pas aperçu à ce moment-là ; c’est elle qui me l’a dit plus tard.
J’étais tout à la fois bouleversé et pressé d’en finir, de reprendre la route, de rentrer à Paris. Ces gens n’étaient pas en deuil, pas encore. Pour l’instant, c’étaient les préparatifs. Aude passait des coups de fil. Son grand-père emmenait la veuve vers sa chambre. Elle était en larmes malgré les calmants, l’agitation, la sympathie. Le soir venu, j’ai pris congé. L’hôtel, enfin. Le silence. Les joies sombres de la solitude.
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Morgat. Aude dans mes bras, dans la position qu’elle préférait : blottie contre moi, le visage dans l’échancrure de ma chemise, son souffle sur ma peau. Ma main sur sa nuque. Je sentais ses seins qui s’écrasaient doucement. Nos heurts. Mes doigts escortaient le duvet qui courait le long de son dos. Elle fermait les yeux. Je sentais le parfum de ses cheveux, l’odeur de son corps ; je devinais le goût de sa bouche à ce moment précis ; elle remontait vers moi, les yeux toujours clos, elle rampait vers mon visage, elle m’embrassait, langue ardente qui me dévorait, elle respirait plus fort et je savais ce que cela voulait dire.
Je descendais le long de son ventre. Je guettais son soupir. Mes doigts entraient en elle. Elle gémissait. Elle était nue sur moi. La fille de mon ami mort criait son plaisir, me caressait à travers le pantalon de toile que j’avais gardé.
Plus tard, dans la nuit, nous recommencions.
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Trois semaines après l’enterrement, elle m’avait appelé. Elle cherchait du travail. Elle arrêtait ses études. Elle venait à Paris. Elle avait besoin d’aide. C’était facile. Je lui avais trouvé un poste de secrétaire dans une agence immobilière de Saint-Germain-en-Laye ; je lui avais avancé la caution du studio que j’avais découvert pour elle à Achères ; je l’avais aidée à emménager — bref, j’avais été là. C’était ce qu’elle attendait. Elle était seule. Elle me téléphonait deux ou trois fois par semaine. Un jour, on était en mars, j’ai découvert que j’espérais son appel.
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Elle me tenait par la main. La plage du Portzic à dix heures du soir. La mer remontait. Aude avait froid. Elle avait refusé d’enfiler un pull. Elle se serrait contre moi. Je ne disais rien. La perfection de cet instant. Ces silences entre nous. Elle était pieds nus. Elle s’enfonçait dans le sable. Je l’embrassais. C’était presque fini. Il allait falloir rentrer. Elle me suppliait de rester. Juste un jour ou deux. Je ne pouvais pas. On m’attendait ailleurs.
Je lui ai proposé de rester là, seule. Elle a refusé.
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Ce soir-là, je l’attendais dans une pizzeria de Versailles. Elle était à l’heure. Elle portait un chandail à grosses cotes, un Levi’s bleu, des chaussures de marche. Son sourire était pâle. C’était l’anniversaire de son père. Je l’avais oublié.
Nous avons longtemps marché au hasard. Paradoxalement je cherchais son regard comme un noyé regarde la rive. Nous avons beaucoup parlé.
Je l’ai raccompagnée jusqu’en bas de son immeuble. Elle m’a serré contre elle, fort.
Ce qui n’était jamais arrivé.
Ce soir-là, j’ai mis du temps pour rentrer chez moi.
Ce soir-là, j’ai mis du temps pour m'endormir.
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C’est rue Bobillot.
Elle est assise sur moi.
Elle me fixe avec une douloureuse intensité. Elle me regarde comme si c’était pour la dernière fois.
Je me dis qu’elle a peut-être raison ; la chemise que vous avez mise ce matin, vous mourrez peut-être dedans ; la voiture que vous venez d’acheter, c’est peut-être à son volant que vous irez aux funérailles de votre père.
Moi, je ne sais pas la regarder comme ça, pas encore, et je me le reproche. Les yeux d’Aude sont bruns, mouillés et volontaires. Ils ont cet éclat sombre que j’ai appris à reconnaître. Ils sont un peu trop écartés. Sa bouche est un peu trop grande. Sous certains angles, l’asymétrie de son visage est perceptible. Je l’aime pour tout cela, ces détails, le bonheur qu’ils promettent.
Elle bouge légèrement. Elle dit quelque chose. Je sais de quoi il s’agit. Je regarde ses avant-bras, ses mains posées sur moi. Il est difficile de dire ce qui l’emporte en moi à ce moment, de l’émotion ou du désir. Rien n’était prévu. La mort a bien fait les choses.
Je regarde ses épaules de nageuse.
Je regarde ses hanches.
Je m’efforce vainement de n’avoir pas, sur tout cela, le regard d’un propriétaire.
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Après Versailles, j’ai dû partir dans le sud, une quinzaine de jours. Auparavant j’avais l’habitude de ces déplacements solitaires, des hôtels impersonnels, des zones industrielles, de la monotonie des autoroutes. Soudain cependant, quelque chose avait changé.
Je me sentais seul et cela ne me réjouissait plus.
Je pensais à Aude.
Je flottais entre imaginaire et supposition.
Un soir, je l’ai appelée. Elle dormait. J’ai été bêtement ému par cette voix rauque et ensommeillée. J’ai rêvé de l’entendre plus souvent, et pas seulement au téléphone.
En revenant à Paris j’ai fait un détour et je l’ai retrouvée chez elle. C’était très sobre, nu, dépouillé. Il y avait une lumière grise. Le lit était défait. Je suis resté debout. C’était le seul meuble. Je n’osais pas m’y asseoir. Elle a éteint la télévision. Nous avons bu quelque chose. Elle était contente de me voir. Elle me souriait fraternellement, oui, c’est exactement ça. Elle me regardait avec une sorte de douceur confuse. Les choses étaient en train de changer et elle l’avait compris avant moi. Cela se voyait dans ses gestes, sa façon de bouger.
Je regardais ses pieds nus. Je regardais les draps en désordre. Tous les symptômes de l’intimité.
J’ai fini par m’asseoir sur le bord du lit pendant qu’elle refaisait du thé. Elle portait un survêtement gris, le genre de truc informe et confortable qu’on ne met que chez soi. J’ai observé ses fesses à la dérobée. Leur implantation si singulière. Cette hauteur dansante. A un moment, elle s’est retournée. Elle m’a fixé quelques secondes, sans sourire, interrogative et bienveillante.
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Un jour, je dois venir la retrouver, je réalise que je serai en retard. Je suis coincé porte d’Auteuil. Un camion s’est couché sur le périphérique. Je suis bloqué. Impossible de la prévenir.
Elle m’attend. Il est trois heures de l’après-midi. Elle s’est assise sur le lit. C’est un mercredi. Des enfants font du bruit dans l’appartement d’à côté. Elle a ramené ses genoux sous le menton. Elle regarde droit devant elle.
A quatre heures, elle s’est endormie.
A cinq heures dix, j’entre en tremblant à l’idée qu’elle soit partie sans m’attendre, à l’idée de sa déception, à l’idée de sa colère. Mais non. Elle dort toujours. Je m’approche. Ses paupières sont encore rougies par les larmes. Je sais déjà qu’il lui faut des heures pour en effacer les traces.
Elle est allongée sur le côté gauche. Elle tourne le dos à la fenêtre. Elle n’a pas ouvert les volets. Elle respire régulièrement. Son beau visage apaisé.
Je l’embrasse.
Elle sourit dans son sommeil.
Je sens mes propres sanglots monter de loin. Je chavire dans la gratitude, l’envie que j’ai d’elle, tout ce qu’elle me donne sans le savoir, sans même le vouloir. Je lui enlève son twin-set beige. Ses bras sont lourds entre mes mains. Je prends mon temps et des précautions. Je dégrafe son soutien-gorge. Ses seins laiteux apparaissent dans la lueur que dispense avec parcimonie l’ampoule de quarante watts fixée au plafond.
Ses seins. Je reste immobile, à les regarder. Leur douceur. Ils sont étonnamment frais. Je les caresse lentement, presque imperceptiblement, du bout des doigts. Ils sont là, dans mes paumes, comme souvent.
Aude me regarde maintenant. Elle fait glisser son pantalon le long de ses jambes. Je lèche son sein droit. Elle gémit. Je fais descendre son slip noir. Sa toison est épaisse, goûteuse, bouclée. J’y enfouis mon visage. Aude gémit plus fort et je suis nu près d’elle, sur elle. Elle n’a plus besoin de me guider. Elle crie quand je la pénètre, elle crie encore à chacun de mes mouvements.
Ensuite, apaisée, étendue sur le ventre, elle me regarde. Elle me dit son inquiétude. Elle me dit qu’elle a eu peur de me perdre. Elle dit qu’elle ne veut jamais que je parte. Je lui demande pourquoi elle a pleuré. Elle élude la question. Ne pas insister.
Elle se rendort. Je vais chercher une couverture. Je la mets sur elle. Nouveau sourire. Nouveau silence. Je l’observe un long moment, debout près du lit.
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C’était le matin ; je la regardais. Je la regardais encore. Encore. Encore. Je savais ce qui allait se passer et cependant nous étions si loin de la routine imbécile et comptable des autres — les autres, à jamais coincésdans leur enfer.
Ces quelques matins passés rue Bobillot, les bruits de la rue, son bras devant la vitre qui se tendait pour attraper quelque chose — ses collants, un journal, du café, et je regardais ce bras, ce duvet brun qui blondissait fugitivement dans le soleil de huit heures, cette grâce sur laquelle je veillais avec ferveur, dans l’urgence et l’anxiété, peur et bonheur mêlés.
Elle marchait vers moi, elle me tournait le dos, prenait place sur mes genoux. Je l’aidais à s’habiller. Mes mains froissaient une lingerie de jeune fille, émouvante et parfumée. Dans nos têtes se disloquaient les bruits tout proches de la nuit qui venait de mourir, la journée qui commençait, ce lieu aride qui était notre sanctuaire et que d’une minute à l’autre nous allions abandonner.
Ces deux pièces dont nous comblions le vide, à quoi pouvaient-elles ressembler quand nous n’y étions pas ? Maintenant il y a du linge aux fenêtres, du papier peint que l’on aperçoit quand on emprunte le trottoir d’en face, d’autres idées, d’autres moments, d’autres mots, d’autres heures.
Ses collants. Ils pendaient où ils pouvaient. Quand j’arrivais le premier, je trouvais toujours des traces d’elle sur les chaises, sous le lit, derrière les oreillers. J’arrangeais un peu le décor. Je n’étais pas très doué pour ce genre de chose.
Si elle tardait, je humais les odeurs incarcérées dans les draps chiffonnés qui étaient comme une mémoire que j’hésitais à remplacer. La literie fraîche, propre, avec ses relents inoffensifs, bienveillants, avec sa neutralité, j’ai toujours du mal à m’y glisser.
Aude, elle, s’en foutait. Elle se jetait au lit, insoucieuse, libre, duveteuse et tendre. Des draps propres ou usagés, voire pas de draps du tout — c’était arrivé une fois — rien ne la retenait, elle existait là, entre ces murs, dans cette chambre qui sentait la sueur et le sexe, offerte, exigeante, rieuse ; et puis sur elle, après, l’inféconde douceur de mes gestes.
D’elle, j’aimais tout, jusqu’à l’odeur de sa transpiration. Tout avait du sens. Cette humidité secrète que je possédais en elle. Le creux beige de son cou. Cette tache de naissance d’un roux terreux, sur son omoplate gauche. Ce duvet miraculeux, qui au soleil devenait blond et qu’elle détenait plus bas, au creux de ses reins, qui était comme la promesse d’un million d’incendies ; cet or indocile, pur encore, cette flamboyance isolée, passagère, étrange presque au milieu de tout ce brun, ce feu qui scintillait avec une fausse négligence, il me semble qu’il fallait être moi pour l’admirer, en avoir envie, désirer y poser la joue, les lèvres, y passer sa vie. J’ai été cet homme-là, j’étais capable de comprendre, de regarder, de résoudre en moi-même le problème que me posait ce petit buisson jaune, et la sueur qui le nimbait, et l’été de l’âme qu’il dénonçait.
Plus tard, à l’ombre d’elle, sur ce chemin mille fois emprunté déjà, dans le sombre velours de son ventre, dans la moiteur secrète qui était notre seul foyer, je laissais le sommeil venir ; et je voyais encore, dans le brouillard de mes paupières mi-closes, la splendeur indistincte de son profil veuf de sourires.
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C’est quai de Béthune. Elle descend d’un taxi. Elle se jette dans mes bras. Je pense que je l’aime. Les gens s’arrêtent pour nous regarder. J’y songe à peine. Nous marchons vers la Bastille. Elle est soucieuse. Sa mère ne s’est pas remise. Aude veut aller à Hardelot pour le week-end. Je lui propose de l’emmener. Elle accepte. Je la regarde encore. Je pense que je l’aime.
Je suis avec elle, je suis avec Aude, boulevard Henri IV, un jour de juin.
Je pense à ce qu’elle soupçonne déjà.
Je pense que je l’aime.
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Nous marchons le long de la mer. Aude a voulu y revenir encore. Elle ne se lasse pas du paysage. Elle me parle de New York, de Berlin. Elle voudrait y aller. C’est la fin de l’été. Il vient de pleuvoir. Elle ramasse des coquillages. A présent Aude est mon paysage. Mon univers.
C’est à cela que je songe en la regardant courir vers les rochers ; elle se retourne de temps en temps. Cette distance entre nous. Je voudrais qu’elle revienne. Je voudrais qu’elle se rapproche. J’accélère le pas. Elle se laisse rattraper.
Elle me dit qu’elle m’aime.
C’est la première fois. Elle n’a pas l’habitude. Cette expression rêveuse qu’elle a, avant de se donner.
C’était Aude. Sa main dans la mienne. La brume de notre fuite. Personne n’était au courant. Il y avait la Bretagne, la rue Bobillot, le goût de son sexe, ses yeux pensifs, la vulnérabilité que j’aimais déchiffrer en elle. J’avais besoin de cette fragilité. Sa force me faisait peur. J’avais besoin qu’elle ait besoin de moi. Elle me regardait avec anxiété quand je la déposais, en bas de chez elle, dans Paris, quelque part, n’importe où, et j’aimais cette anxiété. Elle avait des choses à me dire. Le besoin qu’elle avait de moi. Mon absence. Ces heures d’attente. Elle craignait le jour où je ne viendrais pas, où elle resterait seule à attendre un coup de fil qui n’arriverait jamais. Il lui arrivait de passer rue Bobillot n’importe quand, même quand elle savait que je n’allais pas venir, même quand ce n’était pas prévu, juste pour retrouver la mémoire de notre présence, la mémoire qu’elle avait de moi, de nous, des morceaux troubles de nous-mêmes.
Cela non plus, je ne savais pas le faire. Cela aussi, elle me l’a appris.
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Nous revenons d’Hardelot. Aude est silencieuse. Cela ne s’est pas très bien passé. Le médecin de sa mère parle de la faire interner. Je conduis prudemment, il y a du brouillard sur la nationale. Je me suis senti plus inutile que jamais. Aude s’est occupée de tout. J’étais embarrassé, je ne savais pas quel costume mettre. Je ne savais pas quel rôle jouer. J’aurais voulu être ailleurs. Je pénétrais de nouveau dans cette part d’univers qui me restait désespérément étrangère. Je n’y avais pas ma place. Aude chaleureuse, juste ce qu’il faut. Chaleureuse avec discrétion.
Je dors dans la chambre d’amis. J’ai trouvé une série noire dans la bibliothèque du salon ; un livre que Jacques a dû lire. Je ne prête aucune attention à ce que je lis. Je pense à elle, à elle, à elle, avec fébrilité.
Un peu avant onze heures, elle se glisse dans ma chambre. Sa mère vient de s’endormir. Aude est épuisée. Sa peau marque facilement. Sous les yeux d’or, des cernes bleuis dénoncent sa fatigue. Elle s’assoit au bord du lit. Je la regarde avec une tendresse muette que je n’essaie pas de camoufler. Nous parlons, longtemps. Entre autres choses, elle me raconte l’histoire de cette chambre. C’était la sienne jusqu’à son adolescence. Je pense à ce qu’elle a dû y vivre. Cette idée me vient spontanément. Aude sort de vieux albums de photos. Je regarde son visage. Les années qui se dessinent, comme autant de fenêtres ouvertes sur ce qui n’est plus.
A un moment, nous sommes inévitablement tombés sur une photo de Jacques. Il pose près de sa vieille Norton. On est fin 71, si l’on en croit ce qui est écrit au dos du cliché.
Aude a regardé la photo. Elle ne l’a pas remise dans l’album. Elle s’est mise à pleurer, sans bruit, frissonnante et crispée sur son malheur, sous le sourire de son père en train de se consumer. Je l’ai prise dans mes bras. Elle s’est laissé aller. J’étais bouleversé, je l’ai gardée ainsi, tout contre moi, à moitié allongée, jusqu’à ce que ses sanglots s’apaisent.
Jusqu’à ce qu’elle s’endorme.
Alors je me suis levé.
Je l’ai transportée jusqu’à sa chambre.
Je lui ai enlevé ses mocassins.
Je l’ai étendue sur son lit.
Je lui ai caressé les cheveux.
Peut-être davantage pour moi-même que pour elle, avant de sortir de la pièce, dans le noir j’ai murmuré que je l’aimais.
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Vers une heure, elle me réveille en me caressant. Nous sommes chez moi. Elle n’était jamais venue. La nuit a été courte.
Ce soir-là, nous sommes allés au cinéma. La séance de dix heures et demie. Brusquement la rue Bobillot ne me disait plus rien. J’avais envie d’un décor. Je n’ai rien dit mais à la Concorde j’ai continué sur la rive droite. Elle redoutait ce moment-là. Le moment d’entrer chez moi. D’un certain point de vue elle avait besoin du deux pièces, de sa neutralité.
D’abord nous nous sommes endormis très vite, puis elle s’est réveillée et en ouvrant les yeux elle a sans doute scruté mon visage, l’usure qui commençait de s’y refléter, le pli amer de ma bouche dans le sommeil. Méticuleusement elle s’est promenée, longue et nue dans l’appartement noir. Elle a tout visité. La salle à manger, avec les photos d’Audrey Hepburn dans Breakfast at Tiffany’s au-dessus de la porte. La bibliothèque, avec ces noms qu’elle ne connaissait pas tous. Elle a pris au passage un livre de Conrad après l’avoir commencé, perchée sur le dos d’un fauteuil. La salle de bains, un peu trop grande, avec ses piles de vieux Match entassés près de l’armoire. Le dressing — elle s’est frottée à son costume préféré, veste droite, noir, en laine, avec des rayures — puis elle s’est regardée dans les miroirs qui la contenaient tout entière, les miroirs que le précédent propriétaire avait installés, qui se faisaient face et qui la multipliaient à l’infini, un infini non perceptible, lointain, vertical, et Aude se cherchait dans ces projections d’elle-même, ces milliers d’épaules, de cuisses, de pieds, de nombrils, elle traquait son propre regard, son visage perdu, le spectre des rondeurs de l’enfance rôdait là, il formait avec cette nudité surexposée, inopportune, impossible à récuser, un couple paradoxal et inquiétant.
Elle s’est assise sur l’une des chaises chromées de la cuisine.
Elle a regardé mes disques et mes cassettes vidéo.
Elle a reniflé mon eau de toilette.
Puis, enfin, elle est revenue. Elle a pris mon sexe entre ses mains, jusqu’à ce que je me réveille. Puis elle s’est retournée. J’ai regardé son derrière rond dans la demi pénombre du sommeil en train de s’enfuir.
Je l’ai prise très doucement. Ses gémissements me parvenaient comme assourdis, comme à regret. Plus tard elle devait m’expliquer que jouir là l’impressionnait encore, qu’elle ne s’en sentait pas encore le droit.
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Elle se penche vers moi, prend ma main dans la sienne, la serre trop fort. Elle me regarde. Je viens d’arriver en bas de son immeuble. Elle me demande de ne pas partir tout de suite.
Je la suis chez elle. Elle dit qu’elle est fatiguée. Elle est très pâle. Il fait déjà nuit. Je lui conseille de dormir. Je ne reste pas longtemps et je sais pourquoi. J’ai de bonnes raisons de fuir.
Aude regarde longtemps les feux arrière de la Volvo s’éloigner dans l’obscurité qui commence de l’envelopper. Elle pense à Hardelot. Elle a tout entendu. Elle pense à ce que je lui ai dit. Quand elle songe à mon visage, maintenant, ce n’est plus moi qu’elle voit. C’est ce que je pourrais devenir.
Elle pense aussi à mon âge, comme à un concept abstrait, évanescent. A Hardelot, j’étais penché sur elle, comme une promesse, ou bien peut-être comme une menace en train de sourdre. La menace, c’est ce bouleversement intime, qui la saisit quand elle me voit.
Elle voit la bienveillance dans mes yeux ; elle est douée pour ça mais à présent il lui semble que s’y mêle quelque chose d’indistinct et d’écrasant, quelque chose qu’elle n’est pas sûre de pouvoir contrôler.
Et Aude a peur de ce qu’elle ne contrôle pas. Les yeux grands ouverts sur sa solitude elle regarde mes mains, ces mains carrées qu’elle avait remarquées pour la première fois à l’église, pendant les obsèques de son père, tandis que je m’agrippais au pupitre en disant ma peine.
Elle regarde mes mains ou plutôt elle s’en souvient et se demande ce qui arriverait si elle s’en emparait. Les gouffres et les cimes sont des hypothèses qu’elle a l’habitude de fréquenter.
Vais-je la faire trébucher ? Ou bien s’envoler ?
Elle s’aperçoit que le fait même de se poser la question entraîne d’évidence un début de réalité à laquelle elle ne pourra se dérober.
Elle éteint la lumière.
Elle s’en va rêver de son père.
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Une nuit, son absence me réveille. En vain, je l’appelle à voix basse. Je sors dans le couloir. Aude est dans le salon. Il est trois heures dix. Elle porte une chemise d’homme, bleue, à col italien, une chemise qu’elle aime, elle me regarde approcher. Elle avait besoin d’apprivoiser le climat. C’est pour cela qu’elle s’est levée.
Elle se réfugie contre moi. Elle a replié ses bras contre sa poitrine. Je me noie dans ses cheveux. Imperceptiblement je me dis qu’il serait merveilleux que rien de tout cela ne s’arrête ; ou que cela puisse recommencer.
Aude dit qu’elle a froid. Nous revenons dans la chambre, à pas comptés. J’aime le geste qu’elle a pour se frotter les yeux.
Avant de se rendormir, elle dit qu’elle commence d’aimer vivre là. Elle est couchée sur le ventre. Elle a gardé ma chemise. Nos odeurs mêlées. La tache brune de ses cheveux sur l’oreiller. L’esprit en feu, je remonte la couverture jusqu’à ses omoplates dont on devine, sous la laine, le profil et les nuances.
Elle a posé sa main sur moi quand je me suis étendu près d’elle. Son cher visage de fauve apaisé est tourné vers moi et je ne cesse de le regarder. Je me dis que ce serait un crime de détourner les yeux, de regarder ailleurs pendant qu’elle m’observe sans le savoir — masque d’aveugle heureuse et momentanée.
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La plage de Courseulles. Aude et le printemps sont là. Premier mois d’avril sans son père. Elle aimait ce mois-là, avant. Maintenant avril lui semble funèbre. Dans quelques jours, elle aura dix-huit ans. Sa mère va mieux et n’est pas d’accord avec elle, qui ne veut rien fêter du tout.
« Je ne suis pas encore prête. » Elle dit qu’elle s’en voudrait, qu’elle ne cesserait de penser à lui, que cela gâcherait tout, le souvenir tout neuf, la mort encore fraîche, en elle tout est fragile encore. J’ai tellement envie de la comprendre. Il me semble n’avoir jamais rien désiré autant que cela : la comprendre et l’aimer.
Sur la route du retour, j’aperçois deux deltaplanes qui s’apprêtent à se poser dans un champ. Aude ne les voit pas tout de suite, puis elle suit la direction de mon regard et le sien se durcit.
Elle fixe le bout de ses bottes Aigle qui ont semé du sable sur la moquette de la Volvo. Je reste silencieux, ne trouve rien de valable à dire, et cette fois c’est moi qui cherche sa main. Mes doigts se nouent aux siens. Elle me serre avec toute la force qu’il lui reste. Nous demeurons longtemps ainsi.
C’est à ce moment-là qu’elle a commencé de me tutoyer.
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Elle retombe sur moi. Je sens sa sueur qui prend délicatement possession de mon visage. Elle vient de jouir profusément. Je l’ai regardée monter et descendre au-dessus de moi, me fixant comme elle aimait le faire, tandis que mes mains meurtrissaient ses seins à force de les pétrir.
Ella a longuement gémi et j’ai observé les détails qui me bouleversent le plus en elle. Sa nudité n’était pas académique, elle avait des épaules carrées, de grands pieds. Longtemps, elle n’avait pas aimé certains parages de son corps ; par exemple, elle portait un œil sévère sur l’étroite rivière brune, presque invisible pour qui ne l’eût pas aimée, qui ondulait sous son nombril, comme une prometteuse passerelle ; elle n’estimait pas davantage les contours excessifs de ses hanches, ses avant-bras fuligineux, la merveilleuse saillie de ses clavicules.
Souvent, quand elle évoluait devant moi, elle s’arrêtait, pointait du doigt l’un de ces détails fâcheux et adorables, m’interrogeait ; je faisais mon possible pour la rassurer ; je lui énonçais mon bonheur devant ces imperfections qui étaient autant de signaux de ce qui me bouleversait ; et elle alors, ravie, soulagée, lumineuse, souriait sans plus penser à cette bouche qu’elle jugeait trop large, oubliait tout, tandis que, dans le contre-jour d’une fenêtre complice, le relief tamisé de son derrière me naufrageait sur le littoral changeant des rêves.
Et cette peau, diaphane ici, presque transparente aux poignets, aux chevilles, plus épaisse ailleurs — cette peau qui conservait longtemps les traces obstinées des morsures, cette peau qui avait la couleur des plages occidentales à l’automne, ce corps aux multiples solstices où je ne voulais que m’enfouir, et qui jamais ne prendrait pour moi le hideux visage de la lassitude ; ce corps souple et farouche, c’était le sien, oui, Aude en équilibre au centre de moi-même, entre l’envie et la faute.
Elle m’a imposé son rythme. Dans un souffle elle a dit qu’elle m’aimait. Comme souvent après, elle s’est allongée de tout son long sur moi ; m’a regardé, embuée et pantelante ; m’a meurtri l’épaule droite ; j’ai descendu mes mains jusqu’à ses fesses ; je les ai écartées ; elle s’est figée sur moi ; et je l’ai caressée, plongeant mes doigts en elle, attentif à ses mots, à ce qu’elle me balbutiait à l’oreille, inondée et fiévreuse, aux mouvements convulsifs de son bassin, à la tonalité de sa plainte.
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Non, cela ne devait pas s’arrêter. Ma vie en dépendait. La façon qu’elle avait de me posséder. C’était son expression, c’était ce qu’elle aimait : me posséder. Parfois, je lui disais : bonjour bonheur. Elle me trouvait excessif. Je l’aimais comme jamais. J'aimais jusqu’à la mélancolie qui se saisissait d’elle à intervalles irréguliers.
C’est le mot qui convient. Aude était irrégulière. La façon qu’elle avait de me regarder. De penser à moi. De me téléphoner. De m’écrire. D’avoir besoin de moi. De m’attendre sans un mot. De guetter, anxieuse, le cœur en nage, la silhouette géométrique de la Volvo. Aude m’aimait au-delà d’elle-même. Elle n’était pas faite pour les limites. Elle ne voulait pas entendre parler des miennes. Elle faisait comme si elles n’existaient pas. Elle ne pensait pas aux difficultés, aux différences qui persistaient, à la rumeur, à l’avenir. Elle n’en parlait jamais et je respectais cela.
A mille indices, je déchiffrais mon importance. Aude s’installait chez moi. Elle avait beaucoup hésité. Elle avait posé des questions. Je n’avais rien éludé. Un samedi, très tôt le matin, j’étais venu à Achères avec la Volvo et nous avions tout emmené. Aude m’avait regardé changer sa vie en me répétant, en se répétant, qu’elle m’aimait.
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Pour la première fois elle a dormi toute la nuit, sans s’interrompre pour errer dans l’appartement. Je suis comme heureux. Mon inquiétude se désagrège dans l’éclat de son sourire.
Elle me sourit pour me rassurer. Elle vient de se réveiller. Je lui donne l’orange pressée qu’elle n’a plus besoin d’attendre. Elle me remercie d’une pression des doigts, les yeux un peu plissés par la lumière et le rire. Elle sait très bien faire ça.
Aude boulevard Pereire, en slip sur le canapé. Elle zappe paresseusement. Elle est là chez elle ; elle serre contre elle un coussin jaune qu’elle aime.
Soudain, j’envie le coussin. Il vient du bureau. Elle l’a pris sur le fauteuil dans lequel je me replie pour travailler le week-end.
Aude est chez elle, c’est ce que je me répète en l’abandonnant là-haut, au troisième étage où, il y a peu encore, j’étais seul.
Elle me regarde partir, traverser le boulevard, monter dans la Volvo, démarrer vers la porte Maillot.
Aude à ma fenêtre sourit à la pluie.
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Je me réveillais auprès d’elle.
Il y avait son bras gauche en L, son visage tourné vers le mur ; la suggestion des courbes et des virages de son corps, ses cheveux en désordre ; ses poings fermés sur des rêves dont je ne savais rien.
Il y avait Aude dans le sommeil, Aude en train de vivre là, tout près, et en cette minute précise ne le sachant pas ; il y avait la lumière qui entrait, hésitante, dans la pièce, et les rumeurs de la vie ; bientôt elle remuerait un peu, réclamerait du café. Bientôt elle se retournerait vers moi, et là son sourire brun, là ses yeux mouillés encore, là ses cils entremêlés, là son murmure, là sa voix sourde, comme absente, comme un chahut oublié.
Elle se retournait vers moi. Le drap révélait le début de ses seins tandis qu’elle s’asseyait dans le lit. Elle voulait toujours que j’ouvre les rideaux rapidement, sans modération, avec la vitesse qu’elle aimait, pour que subitement le jour, le jour qu’elle aimait, le jour dans la chambre, sur les murs, le lit, les fauteuils, les livres, et sur elle aussi, bien sûr, et alors ses yeux froncés, frottés par des mains vives, ouvertes, ses jambes émergeant du lit, la chemise abandonnée à terre et qu’elle enfilait tout en courant vers la cuisine.
Je la suivais avec une nonchalance fausse, étudiée, alors même qu’en moi c’était le tourment qui se réveillait.
Elle s’agitait dans la pièce, ouvrait les placards, versait le café dans les bols ; quand elle levait les bras ma chemise de la veille se soulevait légèrement, et alors la lisière d’un frisottis noir, secret, engourdi, odorant, me souriait avec effronterie.
Je la regardais. Elle se réveillait lentement, heureuse de ce regard, de mes yeux sur elle, de la mémoire de mes mains posées ici, effleurées là, de cette palpitation en nous ; elle sortait de la douche — fragrances nocturnes retournées à leur mort provisoire — fraîche, pimpante, s’habillait, m’embrassait plus ou moins longuement et puis la porte claquait, puis l’attente, puis son retour à espérer, des heures ou des jours à meubler.
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Rue Bobillot. Nous avons toujours les clés. Elle y tient. Il nous arrive encore de nous y retrouver, par jeu. Elle m’appelle dans l’après-midi. Devine où je suis ? J’arrive, je laisse la Volvo n’importe où, où je peux ; elle m’attend assise au bord du lit ; elle tourne la tête vers moi ; je n’ai vécu que pour cet instant-là.
C’est celui que j’attendais.
Je plonge dans ses bras comme si ma vie en dépendait. Ça tombe bien, c’est le cas.
Elle pose un regard attendri sur cet appartement vide. Elle se souvient de tout et m’y observe, lorsque nous y sommes, avec une tendresse spécifique. Elle ne m’y aime pas comme ailleurs. Même sa façon de baisser son slip n’est pas la même. Elle fait cela, puis elle me regarde, une mèche dans l’œil. Elle attend. Cet appartement, c’est son pays. Ses intuitions y sont nombreuses. Elle flaire un trouble que je n’essaie pas de cacher. Aude est le prénom de mon abandon. Elle a cessé de travailler. Elle vit dans l’attente. En un sens, cela m’inquiète.
Dans l’appartement du boulevard Pereire elle m’attend. Dans sa façon de vivre elle m’attend. Je suis devenu son point d’équilibre ; avec moi son inquiétude est en miettes ; je ne suis pas rassuré par cette dépendance, qui masque à peine la mienne.
Elle s’est recroquevillée dans mon univers. Elle s’efforce d’en gagner le centre. Le souvenir de Jacques pourra-t-il s’y épanouir ? Y cessera-t-elle de fuir ? Y acceptera-t-elle ce que sa mémoire est devenue ?
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Elle m’a embrassé mais je pensais à autre chose car j’étais ailleurs, dans une forme de désarroi. Ma distraction ne lui a pas échappé. Aude et son inquiétude. Ça revenait. En très peu de temps ça revenait. Mon silence était sa souffrance. Il suffisait de peu. Elle ne voulait pas sombrer dans la grande fêlure des habitudes qui font vieillir. Non, elle n’avait pas peur de vieillir — à condition que ce soit avec moi.
Voyons Aude, tu as dix-huit ans, toute la vie devant toi, et toutes sortes d’autres banalités m’étaient venues à l’esprit, la vie devant soi, son père était mort, sa jeunesse fracassée, réduite à une série d’hypothèses. Tu n’en
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