Partager l'article ! Le visage qui était plus grand que ma peur: « Si je le revoyais aujourd’hui, je ne crois pas que cela me rendrait heureux. J’en ai ...
« Si je le revoyais aujourd’hui, je ne crois pas que cela me rendrait heureux. J’en ai même la certitude. Peut-être est-ce que je redoute cette confrontation. Car cela ne pourrait donner lieu qu’à cela : une confrontation, peut-être même un affrontement, en tout cas quelque chose qui serait étranger à tout apaisement.
Au vrai, ce visage, j’ai craint de le voir dès que je l’ai aimé. Me trouver en sa présence me faisait parfois davantage souffrir que son absence elle-même. L’espoir m’a desséché. Je me suis repeuplé de rêves. Des jours durant j’ai contemplé ce visage avec une avidité songeuse qui a fini par déboucher sur un invraisemblable stock de photographies mentales – donc inexactes. De sorte qu’aujourd’hui encore, si longtemps après, je continue de le regarder, mais en fait c’est ma propre mémoire que je regarde. Ou alors, au mieux, une suite de reflets, parmi ceux qui ont colonisé mon âme. Elle ne demandait que ça. »
« Lumières mortes de ma terreur. Comment mieux décrire ce piège – ce piège que l’on a soi-même préparé – qu’en se revoyant tel qu’on était, coincé entre le désir et la peur ? Désir de la voir, peur qu’elle soit là. Avoir simultanément envie de l’autre et espérer, sourdement, son absence. Inexplicable cumul de deux déchirements contradictoires. J’ai eu, dès l’abord, une conscience ardente de ce paradoxe sentimental, qui ne pouvait se résumer à l’impossibilité de choisir, puisque ce choix, je n’en disposais pas. Il y avait le manque, bien sûr, l’inévitable manque, tous les symptômes de l’amputation, l’incontrôlable mélancolie.
Mais ce manque ne pouvait connaître aucun soulagement, car seule l’angoisse pouvait lui succéder. Angoisse fondamentale, non négociable, et qui me déchiquetait. J’en connaissais fort bien le langage et le vocabulaire : c’étaient les miens. Je rêvais si longuement de la voir. Et cependant, quand elle repartait, un lâche et vertigineux soulagement s’emparait de moi. Entre ces deux extrémités, je n’étais que vaine frayeur, une frayeur glacée, ennemie de tout réconfort, qui hantait mes rivages, m’interdisait tout répit.
Une frayeur que je désirais, parce qu’elle était le substrat de mon rêve. »
« J’aimais ce visage. Je l’aimais comme on peut songer à une impossible consolation. Je l’aimais comme on peut désirer la probabilité d’une douleur. Je l’aimais comme une transgression, comme le plus invisible des poisons. Je l’aimais. Ce n’est pas lui qui me faisait mal. C’était moi, ou plutôt le regard que je portais sur lui. Je ne pouvais lui reprocher ce que j’inventais seul.
Elle ignorait tout. Elle a toujours tout ignoré. Aucun contrôle n’était envisageable. »
« Ce visage, je l’aimais pour ce qu’il était, non pour ce qu’il accomplissait. Cela ne menait nulle part. J’avais hâte que cela prenne fin, et pourtant, quand cela a disparu, je veux dire cette intimité précaire, inexplicable, j’ai eu mal. J’étais au-delà de toute raison, de tout remords, de toute hypothèse. Je rêvais sans but. Je rêvais de ce visage, dont chacun des détails me carbonisait. Il était comme un crépuscule. Pour lui, j’aurais pu tout oublier. Pour lui, j’ai tout oublié. Je me suis, avec lucidité, laissé abîmer par un songe.
Quand on y réfléchit, le pouvoir dont on dispose, quand on est aimé ainsi, est terrifiant. »
« Je crois n’avoir jamais été plus seul que sous la pâleur brune de son regard. Et j’ai aimé cette solitude, peut-être parce que personne d’autre n’aurait pu la comprendre. Elle me ressemblait. Ce sont des moments où le fait d’avoir mal, le fait même de se consumer, cessent de relever du drame.
Ou alors, c’est un drame conscient. »
« Ce visage qui n’en saura jamais rien. Qui n’y entendait rien. Qui n’en a pas besoin. Ce visage silencieux, inamovible, incendiaire, attisé par une éternité de sourires.
Ce visage qui me déchire, que je pourrais passer ma vie à espérer, à attendre, à décrire.
Ce visage devenu imaginaire à force d’avoir été désiré. L’aurais-je autant aimé, s’il m’avait été plus accessible ? »
« Ce visage qu’elle n’aimait pas, qu’elle ne cessait de détester, qu’elle ne tolérait que sous certains angles bien précis, qu’elle ne cessait de redéfinir.
Ce visage dans les orées duquel je me suis perdu.
Ce visage que je ne serais pas capable de décrire, parce que sa réalité m’a toujours échappé quand il se trouvait en face de moi, et à présent il est trop tard, rien ne peut plus être rattrapé de ce qui s’est enfui avec lui. »
« Ce visage qu’il me semblait impossible de ne pas aimer.
Ce visage qui était plus qu’un portrait, plus qu’un rêve, plus qu’un souvenir, plus qu’un scintillement.
Ce visage dont je n’ai pas su résumer la grâce.
Ce visage duveteux et fier, qui n’avait pas complètement tourné le dos à sa propre enfance.
Ce visage dont le silence tout à la fois me meurtrit, m’accable, m’appauvrit et me soulage. »
« Ce visage que je ne voulais pas partager.
Ce visage que j’ai appris à regarder à l’extrême fin d’un hiver, je l’ai vu alors attirer la lumière et la capturer, comme si elle n’avait été inventée que pour lui, ce visage solitaire, presque absent à lui-même et à un monde qu’il était à peine conscient d’éblouir, parce que ce monde, c’était le mien, et que c’était un monde secret dont je faisais semblant de ne pas détenir la clé. »
« Ce visage comme une île qui ne cessait de s’éloigner, me contraignant à en recomposer infidèlement le souvenir.
Ce visage au rire incassable – les yeux plissés comme l’Atlantique au printemps, dents blanches comme une île grecque, petites et adorables rides d’expression, bouche sensuelle de Cupidonne introvertie ; le rire qui n'est que l'une des identités de l'abandon.
Ce visage qui n’est plus qu’une image morte mais que je porte bien haut au milieu de moi-même, pour continuer à croire qu’il est toujours vivant. »
« Ce visage qui n’a pas existé et qui m’a permis d’exister.
Ce visage dont la raison commandait d’effacer les signaux.
Ce visage qui ne m’a pas quitté.
Ce visage dont je ne puis me libérer qu’en l’assassinant à coups de phrases ciselées par le doute, le manque, le fracas d’une nostalgie interdite de séjour. Des regrets inexpressifs, appuyés sur du vent.
Ce visage aux blondeurs souterraines mais dont je suis parvenu à identifier les fragrances et les indices.
Ce visage si tendrement autopsié de son vivant et qui ne possédait, en fin de compte, que si peu de masques. »
« Ce visage si attentif à dissimuler l’émouvante pâleur sans laquelle, pourtant, il courait le risque de se désincarner.
Ce visage que je ne voudrais pas oublier mais que ma mémoire a déjà trahi.
Ce visage dont le feu, la colère, les soubresauts, l’impatience, le tumulte, continuent de me maintenir en vie et de m’éclairer. »
« Oh, ce visage – malgré elle, malgré moi, malgré tout. »
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