Samedi 26 février 2011 6 26 /02 /Fév /2011 23:15

Je vais avoir quarante ans.

Cette phrase, au fond, ne signifie pas grand-chose. Et cependant j’ai des choses à dire. J’écris ces lignes place de l’Odéon et je songe, par exemple, qu’après ma propre disparition, cet endroit demeurera tel qu’il est aujourd’hui, inchangé, à jamais ancien, et que d’autres, après moi, à la place que j’occupe en ce moment, à leur tour l’admireront, prendront conscience de la fragile beauté des instants vécus ici, sur cette place, sur cette Terre, à écrire, à rêver, à attendre, à espérer, à lire.

Quand les décennies commencent de s’additionner, des constats s’invitent, qu’il est inutile de fuir : ils sont tellement plus rapides que nous. J’ai quarante ans et encore davantage d’espoirs que de souvenirs. Quand la proportion s’inversera, je commencerai à m’inquiéter.

Au fil du temps, comme tout le monde, je crois, j’ai beaucoup inhumé de moi-même. Mais simultanément j’ai fini par me rencontrer ; en définitive, je suis devenu ce que j’étais. Ce que je n’avais jamais cessé d’être, mais que je n’avais pas été capable d’apercevoir. Il est si facile de passer à côté de soi ! Naturellement, je l’ai compris trop tard.

Très tôt, j’ai accepté de vieillir. S’accrocher aux âges que l’on a cessé d’avoir n’a guère de sens. Il ne s’agit pas d’une résignation : je ne suis pas resté prisonnier de mes songes. J’ai décidé de vieillir, avec une espèce de gaieté sourde, sous-jacente, qui s’est approprié mon regard, ma mémoire, mes hantises. Je me suis laissé envahir puis me suis regardé en train de changer. C’est paisiblement que je me contemple.

Je pense à ces gens qui réalisent un autoportrait par jour, des années durant. Je sais qu’un jour je les imiterai ; j’aurais dû commencer il y a déjà longtemps. Ce visage qui me renvoie ma propre inquiétude, ma propre ironie, mon propre appétit de vivre, j’en connais très précisément l’histoire, le parcours, les accidents. Je sais que c’est à moi que je dois les cicatrices qu’il arbore.

Et cependant il y a de la tragédie dans ce regard, car mes visages d’il y a cinq ans, dix ans, trente ans, sont morts, irrémédiablement morts, ils ne reviendront plus, il ne reste que des photographies pour attester de ce qu’ils ont été, pour certifier leur existence. Le type que l’on voit sur ces photos a cessé d’exister et en disparaissant il a emmené avec lui des êtres, des paysages, des perspectives, ou plutôt le goût que j’avais pour eux, et dont il ne reste plus que des ombres.

J'observe mon visage et mon corps, ils ont quarante ans, cela se voit, je ne m’en plains pas ; je n’ai jamais compris ceux qui se lamentent des défaites successives de leur physionomie. Ils se condamnent ainsi à une éternité de regrets. Au fond, il y a trois façons de vieillir : en le regrettant ; en l’acceptant ; en le voulant. Désirer vieillir, c’est avant tout vouloir continuer de vivre ; aimer vieillir, c’est aimer la vie.

Il m’arrive aussi, bien sûr, de traquer sur ce visage qui se déforme les indices d’une jeunesse morte. On peut toujours tourner les chiffres en ridicule, mais cela ne change rien à la réalité des étapes qui se succèdent et nous amenuisent. Ce moment où l’on découvre qu’insidieusement on a cessé, d’un point de vue administratif, d’être jeune. Ces jours-ci, j’ai l’impression qu’avoir quarante ans, c’est surtout réfléchir sans cesse à ce que l’on a fait des quinze dernières années.

J’ai quarante ans et la vie est passée sur moi, brûlante et joyeuse. L’âge que j’atteins, c’est aussi celui à partir duquel on peut raisonnablement se dire que la moitié du chemin est, peut-être, déjà dépassée. Ce n’est pas une considération anodine. Elle contient, en creux, l’apparition, encore diffuse, d’une certaine urgence de vivre, que les multiples relâchements de la mémoire ne font que renforcer. Paradoxe absolu : plus les années qui passent emplissent la mémoire, plus elle s’étiole.

J’ai quarante ans et ma nostalgie s’arrête aux frontières d’un autre constat : j’aime davantage celui que je suis que celui que j’ai été. 

Publié dans : Le fil
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