Mercredi 26 janvier 2011 3 26 /01 /Jan /2011 00:34

Peut-on dire que Clotilde vous hante ?

Oui, c’est cela, elle me hante. C’est, je crois, le mot qui convient le mieux à ce que je ressens. Je ne parviens pas à m’en débarrasser. Enfin, parvenir, c’est vite dit ; il faudrait déjà pouvoir essayer. Or je n’essaie même pas. Je n’en ai pas envie. Je n’ai pas envie de me défaire de ce qui me fait souffrir, peut-être parce que souffrir, c’est déjà exister. Au vrai, j’ai l’impression que, si je cessais de penser à elle, je m’effondrerais. Il me semble que je ne tiens debout que par son souvenir. Le matin, je n’ouvre les yeux que pour traquer ses remugles, ici, là, livres annotés, vêtements pliés sans soin, objets sans valeur, témoins inutiles d’une passion à demi morte mais qui tremble encore.

Tout le jour durant, je murmure son prénom, Clotilde, c’est comme un réflexe, une impulsion nerveuse, une saccade mémorielle, une scarification de l’âme. Ça ne sert à rien. Je la poursuis en chuchotant ; je poursuis des traces que je refuse de voir s’effacer. La simple perspective de l’oubli suffit à me terroriser. Je pense à elle et je sais que c’est inutile ; et, étrangement, cette inutilité même m’encourage à poursuivre ce rêve absurde, à en redessiner sans trêve les contours. C’est un espoir dénué de toute signification que, pourtant, je ne veux pas laisser mourir. Il me semble que, si je m’y abandonnais, si je cédais au confort banal de l’oubli, c’est une part de moi-même que semblablement je tuerais.

La mémoire que j’ai d’elle continue de m’appartenir. C’est tout ce qu’il me reste. C’est tout ce que je puis attendre des années qui me séparent de la mort et que je vais devoir parcourir sans elle.

 

Ce que vous décrivez là, ce n’est pas même une survie…

J’en suis conscient, en ce sens que je ne le sais pas une fois pour toutes ; je ne cesse de le savoir et de l’éprouver. Son départ a creusé en moi le lit de ma propre précarité. Dans la littérature sentimentale, on parle beaucoup d’amputation lorsque, d’une manière ou d’une autre, l’être aimé s’efface ; ma douleur pourrait porter ce nom. Nous étions si étroitement enchevêtrés, et depuis si longtemps, que la séparation a provoqué comme un arrachement, une déchirure intime et secrète, comme si on ôtait une part essentielle de mon être, sans espoir de retour. Pour me détourner de cette béance, dans l’exact solstice d’un cœur estropié, je me noie dans les images que j’ai réussi à stocker, avec une avidité dangereuse. Il n’y en a pas beaucoup, j’en connais donc tous les détails. Ses yeux d’automne rêveur. La pâleur de sa nuque. L’ample géographie de son corps. Sa façon d’être si invinciblement châtaine. Ses cheveux, longs et fins, qu’elle laissait dormir entre ses seins, cette poitrine striée de porcelaine, veines dont l’affleurement dénonçait la fragilité. Ses mains un peu carrées, presque masculines. Ses hanches latines. La chaleur incertaine de ses demi-sourires. Sa rugosité, qui n’était que de surface, et que j’ai mis si longtemps à déchiffrer.

 

Vous lui devez votre solitude actuelle.

Pas exactement, car je n’ai pas souhaité rompre cette solitude. Aujourd’hui encore, je ne suis pas en mesure de concevoir l’idée même qu’un autre visage, d’autres mains, un autre ventre, d’autres jambes puissent venir prendre la place que son visage, ses mains, son ventre, ses jambes occupaient en moi, parce qu’en définitive, cette place, ils l’occupent encore. Cette place qui n’existait que pour eux, que pour elle, personne ne saurait y inscrire la gésine d’une autre histoire. En quelque sorte, c’est un crépuscule veuf de toute aurore, mais le prolonger indéfiniment me protège de la nuit qui menace et pourrait bien tout ensevelir.

Alors, au fond, je dois à Clotilde bien plus que la solitude qu’a engendrée sa fuite. Les lumières, les signaux qu’elle a déposés en moi n’ont pas interrompu leur scintillement. Il ne s’agit peut-être que d’une série de reflets inertes, un peu comme ces étoiles mortes depuis des millions d’années lorsqu’enfin leur lueur nous parvient, mais c’est déjà une consolation. Tout vaut mieux que l’obscurité, ne croyez-vous pas ?

 

 

Comment définiriez-vous vos sentiments pour elle ?

Je crois avoir longuement oscillé entre amour et fascination. J’ai refusé de choisir entre les deux, et j’ai fini par les agréger, avec plus ou moins de bonheur. De toute façon, ils se nourrissaient l’un l’autre… Je pourrais écrire « elle me manque », mais en réalité ce n’est pas Clotilde qui me manque, c’est son double, ce fantôme que j’ai inconsciemment façonné, pour qu’il puisse me piéger, m’enfermer dans mon propre regret, celui que je porte et que j’endure, jour après jour, dans cette déréliction glacée. Passion aux diffractions indistinctes, dont la persistance doit peut-être autant à l’habitude qu’aux sentiments véritables. De toutes les façons d’être avec quelqu’un, j’ai vécu la plus prometteuse, la plus aride, la plus mutique, la plus mystérieuse aussi. Elle est partie sans vraiment le dire, avec son sourire automatique, sa densité, ses non-dits, les multiples frontières qu’elle ne m’a pas laissé franchir.

Je pourrais écrire aussi « je l’aime », mais alors il me faudrait, sans doute, préciser de qui il s’agit. En elle, qui au juste ai-je aimé ? L’absolue vérité de son être, ou bien ce qu’elle m’en a laissé entrevoir ? Sa réalité, ou seulement ce que j’avais décidé d’en retenir et d’admirer ? Ces questions aussi m’obsèdent. C’est à cause d’elles qu’assez aveuglément je me suis efforcé de verrouiller les chemins qui auraient pu me conduire à la nostalgie. Dans mon cas, la nostalgie, c’est un terme élégant pour nommer la résignation.

 

Au fond, vous n’avez pas réellement envie de vous en libérer…

C’est même une certitude. Comment le pourrais-je ? En prenant la fuite, Clotilde a transformé en geôle l’essentiel de ma mémoire ; cependant, si je m’évadais, je perdrais par contrecoup tout ce qui subsiste de notre itinéraire. Je laisserais à jamais derrière moi nos quatre vingt cinq saisons ensemble, les secrets de sa blondeur, à moi révélés, sa façon de plisser les yeux juste avant d’arrêter de sourire, l’impétueuse rébellion de cette mèche qui lui retombait en virgule devant les yeux et que, parfois, elle me laissait moi-même repousser, la bouleversante proéminence de ses scaphoïdes, sa voix aux intonations adolescentes, cette voix que j’entends encore parfois, quand l’aube s’apprête à sonner le glas de mes rêves, prononcer mon nom… Tourner le dos à tout cela, ce serait comme la perdre une seconde fois. Tout mon être s’y refuse.

 

Même si cela pourrait signifier revivre ?

Pourrai-je un jour vivre quelque chose de mieux ? De plus émouvant ? Serai-je un jour davantage sous tension que je l’ai été avec elle ? Découvrirai-je des cimes plus élevées, plus exigeantes, plus passionnantes encore ? Je ne le crois pas. Ou, peut-être, suis-je devenu trop vieux pour avoir envie d’y croire. Car, insensiblement, j’ai vieilli dans les nappes de réminiscences que Clotilde a abandonnées derrière elle. Je me suis emmuré au milieu des photos d’elle en train de jaunir, des enregistrements de sa voix que ma mémoire s’est empressée de déformer, de la liste un million de fois relue de ses habitudes.

J’ai vieilli. Quelle phrase terrible, n’est-ce pas ? Et surtout, quel sombre apitoiement sur soi-même… C’est une phrase lourde de regrets comme la terre peut être lourde de pluie. Elle comporte, en creux, l’inévitable constat d’avoir eu l’occasion de faire mieux, de mieux aimer, de mieux vivre, et de l’avoir manquée. Je crois que j’ai commencé de mourir le jour où j’ai pour la première fois songé que, si je l’avais mieux aimée, peut-être Clotilde ne serait-elle pas partie. Alors, revivre… Il me semble qu’il est déjà bien tard et que la petite voix intérieure dont le murmure m’a si souvent protégé contre mes propres lâchetés ne résonne plus que par intermittence, trop faiblement pour que j’y prête attention. Non, je vais emporter Clotilde avec moi. Clotilde que j’ai convaincue de m’accompagner quelques années durant, mais dont je n’ai pas su décoder les silences, appréhender les songes, que je n’ai pas su arrimer à mes œuvres vives, laissant ce qui nous liait à la merci du premier orage venu. Ça n’a pas loupé et elle a disparu. Je me suis fané à l’attendre, puis à ne plus l’espérer. J’ai essayé de comprendre ce que pouvait signifier le fait qu’elle ne soit plus là, j’ai essayé de l’accepter, en vain.

 

Que sont devenues votre tristesse et votre colère ?

C’était une colère mort-née. Elle n’avait pas de sens. Je savais ce qui allait se passer et je n’ai rien su faire pour l’éviter. Il n’a pas été difficile d’y renoncer. Quant à ma tristesse… Vous vous souvenez de ces phrases merveilleuses et amères de Sagan : "Sur ce sentiment inconnu dont l'ennui, la douceur m'obsèdent, j'hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. C'est un sentiment si complet, si égoïste que j'en ai presque honte alors que la tristesse m'a toujours paru honorable. Je ne la connaissais pas, elle, mais l'ennui, le regret, plus rarement le remords. Aujourd'hui, quelque chose se replie sur moi comme une soie, énervante et douce, et me sépare des autres…"

C’est assez précisément ce qui est survenu en moi, après le départ de Clotilde. Le chagrin d’être quitté fabrique une sorte de ligne de démarcation, invisible aux autres, mais qui retranche du monde des parts entières de vous-même. J’ai été dévasté et n’ai rien corrigé de cette dévastation parce que cela aurait impliqué d’effacer le nom même de Clotilde, d’en dissoudre la substance. Je n’ai pu m’y résoudre ; au fil du temps j’ai choisi de vivre dans une mélancolie un peu bricolée mais qui, à tout prendre, vaut toujours mieux que l’amertume et le désespoir. La beauté de Clotilde – beauté intérieure et extérieure – recelait un tel éclat, un tel bonheur, qu’elle a continué de m’éclairer jusqu’ici. Je sais à présent qu’elle n’arrêtera pas de le faire et cela suffit à suggérer une reconnaissance infinie et sereine. C’est ce que je dois à Clotilde, plus généralement c’est ce que l’on doit aux filles lumineuses qui, pour une heure ou pendant dix ans, ont su vous aimer, d’un amour tel qu’il illumine vos pas, bien après la dernière étreinte, les dernières tendresses, les dernières phrases échangées, dans une rue anonyme, un soir d’avril, sous un ciel sec déjà annexé par la nuit qui vous recouvre avant même que vous l’ayez compris. 

 


Publié dans : Une chronique sentimentale
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