Partager l'article ! Brune est morte: J’aurais dû lui interdire de mourir. Je n’ai pas été capable de l’en empêcher. _________________________ ...
J’aurais dû lui interdire de mourir. Je n’ai pas été capable de l’en empêcher.
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Qui était-elle, au fond ? Cette lumière que je lui prêtais, en avais-je surévalué l’éclat et la densité ? En moi, ses souvenirs ne sont plus que des ombres, mais ils suffisent à obscurcir tout ce qui lui était étranger.
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Cette couverture polaire, bleu pâle, je me souviens très précisément du moment où je l’ai achetée. C’était dans une petite ville du Finistère sud, il y a quatre hivers de cela. Nous étions descendus dans un hôtel qui donnait sur la plage, une vieille maison humide dans laquelle, très vite, Brune s’était plainte d’avoir froid la nuit. Le soir suivant, elle s’est pelotonnée dans la couverture, rien de luxueux, une couverture de supermarché qui sentait le neuf mais qui lui a interdit de frissonner.
A présent, la voici pliée sur une chaise, dans un coin de la chambre où je veille le cadavre de Brune. J’écris « cadavre » et c’est sciemment que je n’emploie pas un terme plus élégant. « Dépouille », par exemple. Dépouille mortelle. C’est une expression que sa solennité éloigne des décès ordinaires. Brune n’en aura pas bénéficié. C’est son corps que j’accompagne. Son corps abîmé par la maladie et que je n’ai pas cessé d’aimer.
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Il est un peu plus de neuf heures du matin ; dans moins de soixante minutes on va frapper à la porte et rompre notre solitude. C’est la dernière fois que nous sommes seuls. Les funérailles sont comme les mariages, ce sont des moments où l’on ne s’appartient plus vraiment. On est happé par les obligations, les gens qu’il faut saluer, les détours obligatoires, les phrases vides, tout ce qui nous sépare du seul être qui devrait alors importer. Les types des pompes funèbres vont faire irruption et s’emparer de Brune. Ils seront courtois et même compréhensifs. Ils sauront me donner l’impression que j’ai tout mon temps, que rien ne presse, alors qu’en réalité tout ira affreusement vite. A l’heure qu’il est, ils doivent déjà s’être mis en route. Ils se sont entassés dans leur fourgon noir et roulent vers nous, avec le cercueil vide où mon amour ira finir de se consumer. Des professionnels méticuleux vont incendier celle que j’aimais. (Non. Il ne faut pas que je change. Il ne faut pas que ça change. Celle que j’aime. Voilà, c’est ça.)
La crémation, c’était son idée. Je ne m’y suis pas opposé. Je n’avais pas d’opinion. C’est Brune qui a abordé le sujet, à Brest, dans sa chambre du service des soins palliatifs, vers la fin de juin. Je ne veux pas pourrir. Dis-moi que tu ne me laisseras pas pourrir. Elle avait déjà vu sa beauté partir en lambeaux, ses muscles fondre, ses seins s’atrophier. Elle en avait assez d’être impuissante. Alors, disparaître d’un coup, d’un seul, avec brutalité. Nous ne serons que cendres. Laisse-moi accélérer. Laisse-moi choisir. Pas de tombe à fleurir et à nettoyer à la Toussaint. Pas de formules à choisir pour orner le marbre. Pas de promenades solitaires sous les grands arbres nus. Chacun de ceux qui l’ont connue et aimée restera seul avec sa mémoire, ses regrets, son chagrin. Tu iras me disperser. Tu iras me répandre. Elle ne voulait pas se décharner. Elle m’avait souvent parlé de la mort de son père, abattu par le même cancer, et de ce qu’elle avait ressenti, des années durant, en se rendant au cimetière. Je me demandais ce qu’il pouvait en rester… Je me demandais à quoi il pouvait ressembler. Je ne veux pas que ce soit pareil pour moi. Brune a voulu m’épargner.
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J’ai refusé le salon mortuaire. J’ai refusé l’exposition du corps, le défilé des plus ou moins proches. Je n’ai jamais bien compris le sens de ces rituels. Ces gens assis sur des chaises de lycée, qui chuchotent entre eux au sujet du mort. Et le mort lui-même, trop bien habillé, plus ou moins défiguré par l’embaumement, le teint cireux, ayant déjà cessé de se ressembler, qui attend que l’on vienne apposer le couvercle, le recouvrir pour toujours, au grand soulagement de la plupart de ceux qui sont, cependant, venus regarder.
C’est pour éviter ça que nous sommes là, Brune et moi, en train d’attendre. Il y a si longtemps que nous attendons. A partir du moment où on nous a fait comprendre que c’était terminé, que nos espoirs n’avaient plus de sens, la mort de Brune a été une longue attente, fixant dans notre mémoire commune toutes les étapes de l’affaiblissement, de la lassitude, de la ruine de l’être, des signaux de la vie s’éteignant l’un après l’autre. Nous n’avons pas cessé de nous contempler. Je scrutais son visage, veuf désormais des rondeurs dont elle avait toujours eu du mal à tolérer le charme, son beau visage tavelé par le mal et dont toute ambiguïté avait fui, le visage de Brune qui n’était plus qu’une survivance et où, dans les derniers jours, alors que la parole désormais se refusait, les yeux seuls exprimaient encore la vie. Ses grands yeux bruns de faon meurtri, qui lui avaient valu son prénom. Elle m’avait souvent raconté cette histoire. C’est son père qui l’avait choisi. Il lui avait fallu du temps pour l’aimer.
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Je suis assis en face de la porte, au pied du lit réfrigéré qu’on a installé dans la pièce. Je suis immobile et je me souviens. Je ne sers plus qu’à cela : me souvenir. La dernière fois que Brune a franchi cette porte, je la portais, comme on porte un petit enfant, léger, confiant, infiniment vulnérable. Je sentais dans mon cou son souffle chaud et irrégulier. Au vrai, ce n’est pas une chambre. C’est une pièce un peu oubliée, qui nous servait vaguement de bureau, de bibliothèque, où nous stockions les livres que nous ne lisions plus mais dont nous ne pouvions nous résoudre à nous débarrasser. Les remugles de deux enfances mortes. Ce n’était pas une chambre et maintenant c’en est une puisque Brune est venue s’y endormir. C’est ici qu’elle est morte, il y a deux jours, dans son lit médicalisé, un lit de location qui ne pouvait tenir ailleurs. Ramène-moi chez nous, s’il te plaît. A l’hôpital, personne ne s’y est opposé. On m’a montré ce qu’il fallait faire pour qu’elle ne souffre pas. Gestes mécaniques et essentiels que je n’aurai pas pratiqués longtemps. Sister Morphine. Ce dernier trajet en ambulance. Je l’ai embrassée avant qu’ils ne l’installent à l’arrière. On se retrouve à la maison, comme s’il s’agissait d’une convalescence après une opération banale. J’ai suivi l’ambulance, ils connaissaient le chemin, puis j’ai donné un coup de main aux infirmiers pour installer le lit dans la pièce aux trois quarts vide. Un lit tout blanc, incongru dans ce lieu sombre, aux fenêtres étroites.
Dans ce lit anonyme, qui n’a été que brièvement le sien, sur lequel beaucoup d’autres ont souffert et vont souffrir, Brune est morte au matin du cinquième jour, à peu près à cette heure-ci, après une nuit de râles, aussi blanche que son visage. J’ai senti sa main se crisper sur la mienne, puis se glacer. J’ai vu ses yeux se voiler, devenir vitreux. J’ai senti son souffle en train de fuir. Il n’était pas difficile de comprendre ce qui avait lieu. Elle est morte sans bruit et je suis longuement resté là, près d’elle, engourdi par la fatigue et la tristesse, essayant d’accepter ce à quoi il est impossible de se préparer, même quand on a eu pour cela des semaines entières. Je ne me suis pas révolté. J’ai regardé ce qui avait été Brune et qui n’était plus, désormais, que son corps. Un corps que d’autres allaient prendre en charge. J’ai étendu sur elle la couverture bleu pâle qu’elle aimait puis, un peu comme aujourd’hui, je me suis accordé ce temps, ces minutes auprès d’elle, avant de commencer à agir. Passer les coups de fil nécessaires, mettre en branle la machine administrative, organiser les choses. Ne pas prendre le temps de souffrir. On s’isole du mieux qu’on peut. On serre les dents, on règle des détails. Un médecin est venu constater le décès, a rédigé le permis d’inhumer. Je ne le connaissais pas. Il a été plutôt économe de ses mots. Je l’ai raccompagné jusqu’à sa voiture et en revenant vers la maison je n’ai pu m’empêcher de regarder la fenêtre derrière laquelle Brune gisait. C’était tout à fait inutile, comme beaucoup de choses qui me sont indispensables.
Des employés des pompes funèbres sont venus procéder à ce qu’on appelle la toilette mortuaire, pendant que leur responsable me donnait les détails pratiques, les horaires, l’adresse du crématorium. Ils ont revêtu Brune des vêtements qu’elle avait choisis : une robe noire très simple et les Tod’s rouges qu’elle avait achetés à Paris, rue du Dragon, juste après avoir appris qu’elle était malade. Ils l’ont installée sur le lit réfrigéré, un truc en ferraille beige, très laid, et ils nous ont laissés seuls.
M’ont laissé seul avec elle.
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Le silence de la maison a gagné une densité particulière. J’ai dans ma poche de quoi rompre ce silence, un enregistrement de la voix de Brune, qu’elle m’a demandé de diffuser pendant la cérémonie. Personne ne s’y attend. En général, on passe un morceau de musique ou une chanson que le défunt appréciait. Elle s’est enregistrée à l’hôpital, sur le vieux magnétophone qu’elle a longuement utilisé quand elle était professeur d’anglais. J’étais avec elle. C’est la dernière fois que je vous parle… Je vous aime… Je me souviens de chacune de ses phrases. Je me demande, avec une certaine appréhension dont je ne suis pas très fier, comment vont réagir ses parents, ses frères, sa sœur, quand ils vont entendre Brune, sa voix intacte, si fraîche, presque angoissante de vitalité, résonner devant le cercueil clos. Peut-être me demanderont-ils des copies de l’enregistrement. Sa mère m’a téléphoné hier soir pour me dire qu’elle n’était pas d’accord avec la crémation. Je ne voulais pas me disputer avec elle. Je n’en avais pas la force. Je lui ai calmement expliqué qu’en l’espèce la volonté de Brune comptait davantage que la sienne. Puis son mari a repris la communication, m’a demandé de l’excuser, qu’il n’y aurait pas de problème. Je sais déjà que je ne les reverrai probablement pas après la cérémonie. Ils ne savent pas ce que je ferai des cendres de Brune. Ils ne savent pas où je vais me rendre pour les disperser, où j'irai, ensuite, chaque fois que j’aurai envie de la retrouver, de passer du temps avec elle. Nous nous sommes tant aimés.
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Je regarde le visage de Brune, la neutralité de son expression, ses épaules autrefois si hâlées et qui, à présent, se détachent à peine sur le drap blanc. Dans la lumière d’août, je distingue encore le duvet blondissant de ses avant-bras postés le long de son corps, comme si l’été voulait la retenir quelques heures de plus. Mais c’est trop tard. J’entends des bruits de moteur, des portières qu’on claque. A présent, mon amour, notre éternité se compte en secondes. Ô Brune qui ne m’entend pas, qui ne me répond plus. Ô Brune que j’aime, à présent le silence est notre jardin. Il y a des pas dans le couloir. On parle à mi-voix. Ils vont entrer, ils vont la prendre et il n’y a rien à y faire, c’est moi qui le leur ai demandé. Je suis le seul coupable de tout cela, de cette cérémonie absurde qui ne consolera personne. J’aurais dû me taire, n’avertir personne, rester ici avec elle. Je suis une vaine sentinelle écrasée par les larmes. Les pas s’immobilisent. Ils sont juste derrière la porte à présent. Je vais ouvrir cette porte et, d’un seul coup, basculer dans mon autre vie, celle qui m’attend, la vie sans elle. Je ne sais pas si j’en aurai la force. Ma récréation funèbre est terminée. C’est ce que signifient ces bruits de l’autre côté, à l’extérieur de la chambre. S’y sont mêlés autant de souvenirs que de rêves. Notre chaleur enfuie. Des gens qui sont morts, d’une certaine façon, et dont je fais partie, parce qu’en disparaissant Brune a emporté des pans entiers de nous-mêmes.
J’ouvre la porte. Tous les acteurs sont en place. Maintenant, notre crépuscule peut commencer.
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