Dimanche 19 décembre 2010 7 19 /12 /Déc /2010 00:56

Tout d’abord, j’ai aimé admirer. Mais très vite, cela n’a plus été suffisant.

Au vrai, je n’ai pas appris à aimer, pas plus que je n’ai appris à vivre ; je ne pourrai donc désapprendre ni l’un, ni l’autre.

Combien de fois ai-je aimé pour rien, ou même pour la moitié de rien ? (Je ne crois pas aux regrets. J’ai suffisamment éprouvé leur inutilité. Quand ils surviennent, je m’efforce de les considérer comme des compagnons de route inévitables et temporaires, qu’il faut bien supporter.) Quand on a la chance d’aimer ainsi, je veux dire si facilement, par la seule grâce, ou presque, de l’instinct, alors beaucoup de choses deviennent fabuleuses, et parmi elles tout ce qui, auparavant, paraissait si élémentaire.

Aimer quoi ? Les êtres, les lieux, les paysages, les souvenirs. Les villes où on a été heureux et celles où on s’est consolé. Les visages que l’on a caressés et ceux qui se sont refusés. Les défauts du monde, parce qu’ils ne sont que notre propre reflet. Les jours gris, parce qu’ils recèlent toujours un peu de bleu. Le fait de refuser que s’abolisse cette chance déguisée en hasard et qu’on appelle la vie, l’existence, le destin.

Aimer sa propre lucidité : s’il lui arrive de nous faire mal, en définitive elle vaut toujours mieux que l’aveuglement.

Aimer notre propre mémoire, qui nous sauve en nous empêchant de nous enfuir tout à fait de nous-mêmes. Elle nous contraint à ce face-à-face tout à la fois terrible, réconfortant, nécessaire. Ainsi la mémoire des êtres que j’ai aimés continue-t-elle, à quelques exceptions près, d’ensoleiller mon chemin.

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Je n’ai jamais activement regretté d’aimer. J’ai une mémoire très nette de mes émotions successives. Leur beauté originelle n’a pas été souillée ni même atténuée par les contradictions que l’on ne peut manquer d’identifier à la relecture de sa propre existence ; ces contradictions qui, d’un certain point de vue, sont la vie elle-même ; cependant, oui, j’ai aimé et je sais encore pourquoi. C’est que je me souviens de tout. Je sais aussi pourquoi il m’est arrivé d’avoir froid. Comment ne pas se souvenir ?

Se souvenir, par exemple, d’un geste, d’une caractéristique physique, de tout ce qui peut trahir la présence d’un feu intérieur, ou ce qu’il est éventuellement facile de nommer ainsi : certains incendies sont communicatifs. Il y avait, en moi, tant d’espoirs à consumer ! Ils ne sont pas tous morts, en dépit de mon goût pour le drame, la solitude, les tourments sentimentaux, qui les a mis à rude épreuve.

J’écris « en dépit de », mais c’est peut-être « grâce à » qui serait plus approprié. L’envie d’aimer invalide toutes les garanties que l’on pourrait imaginer contre la souffrance. Peut-on davantage se ressembler que lorsqu’on cède à son propre désir ?

Et puis : s’agit-il d’une décision ou d’une (im)pulsion ?

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J’ai récemment retrouvé plusieurs photos d’un visage précédemment aimé. En les observant, au-delà de la nostalgie, de l’admiration rescapée, et des cendres froides du manque, j’ai compris, plus formellement que jamais, ce que j’avais aimé dans ces lèvres volontiers boudeuses, dans ces sourcils denses, excessivement dessinés, dans cette blondeur qui ne dépassait pas le stade de la suggestion, dans ce front large et soyeux, dans ce regard pubescent de jeune fille démasquée, ce que j’aimais, en vérité, c’était de le contempler, ce visage, de le regarder vivre, d’y voir surgir la colère, l’angoisse, la joie, l’introspection, l’espoir, le doute, toutes les traductions de l’âme à laquelle il était rattaché par des liens à la fois trop courts et trop brûlants pour lui autoriser une part, même infime, de comédie.

Ce visage qui a été à la fois mon alerte, ma survie, ma frontière et mon centre de gravité, qui m’a différemment éclairé, d’une lumière qu’alors je ne connaissais pas, puis qui a choisi de nourrir mes impossibles, j’en retrouve régulièrement le souvenir, la dissemblance, la précarité. Contre tout cela, contre cette magie déchue, cette passion assombrie, la raison ne pèse pas lourd.

J’ai vécu dans cette fascination. Ou peut-être est-ce cette fascination qui m’a, alors, permis de vivre ? Je ne saurais le dire. En l’espèce, il faut se méfier de ses propres certitudes. J’ai, semblablement, vécu dans l’attente de ce visage. J’ai souffert de son absence, de ses jours neutres, de ses silences. Et cependant je n’ai pas perdu de vue le fait que cette souffrance elle-même était un privilège. Avoir mal par amour relève d’un luxe inouï. Dans ce monde si souvent sale, insensible, brutal, tant de gens ne peuvent s’autoriser ce luxe, ils ne peuvent même y songer, parce qu’ils sont trop occupés à extraire de la laideur qui les entoure les conditions de leur survie.

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Aimer, c’est avant tout prendre le temps d’écouter le chant de son âme, ses résonances les plus secrètes et les plus inexplicables. Aimer, c’est s’éloigner des nécessités cardinales, c’est-à-dire être libre, d’une absolue liberté intérieure, celle qui autorise tous les risques, tous les emportements et tous les déchirements. Aimer, en un sens, c’est aussi irréversible que mourir. Cela ne s’efface pas, ne se répare pas, ne s’oublie pas, ne se pardonne pas, ne se reproche pas. Et puis, comme toute révolution, c’est un bloc : il faut le prendre ou le laisser, dans son entièreté, avec le bonheur et la peine, et le danger que l’on court à chaque instant, et qui est celui de voir se creuser en nous le tombeau glacé de l’abandon, de la solitude, du refus, du départ, de la séparation. Rien n’est négociable en ce jardin où les silences en disent tellement plus long que les phrases, les lettres, les discours, les explications. Ce qui nous emporte alors n’est – heureusement – pas contrôlable. Il est impossible de prévoir le moment où le cœur lâchera prise – lassitude, assèchement, défaite intime, fausses routes, faux départs ? Ce cœur qui a, si substantiellement, le droit à l’erreur.

Aimer, c’est la meilleure protection contre le désenchantement. C’est même ce qui nous en affranchit ou, à tout le moins, ce qui pourrait nous en éloigner ; nous permettre de ne pas nous dessécher à l’épreuve des choses, de rester, comment dire, lumineusement naïf. Cependant, s’agit-il encore de naïveté lorsqu’elle est à ce point démasquée ? Ou bien devient-on alors spectateur de ses propres choix ? Se contente-t-on de définir et de situer les frontières de cette naïveté ? Peut-on les contrôler ? De temps à autre, ces questions me préoccupent, sans toutefois parvenir à me hanter.

Aimer, c’est avoir de la mémoire ; c’est peut-être aussi le sentiment le plus égoïste qui soit, car lorsqu’on aime il me semble que c’est avant tout son propre cœur que l’on explore le plus complètement, que l’on connaît le mieux.

Lorsqu’on est habité par l’autre, et qu’on le poursuit en soi, c’est à la rencontre de son propre visage que l’on se précipite. Notre visage des profondeurs, c’est-à-dire le plus loyal de tous ; en aimant sans limites, je me suis beaucoup rencontré. Cette dé-mesure me convient. Je continue d’en désirer les schèmes parce qu’ils n’ont pas cessé de gouverner ma vie. L’empathie, la gentillesse, la compréhension dont je m’efforce de faire preuve ne sont que les reflets d’une longue théorie de sourires intérieurs.

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Le fait d’aimer est une barrière contre les hantises ; oublier ou s’interdire d’aimer, un crime, forcément imparfait, contre soi et le monde. 

Publié dans : Une chronique sentimentale
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