Vendredi 3 novembre 2006 5 03 /11 /Nov /2006 12:33

15 janvier 1974

 

Claude Pompidou n’a jamais voulu s’installer pour de bon à l’Elysée, pas plus qu’à Matignon, des années plus tôt. Férue de modernité et peu attirée, c’est peu de le dire, par la fréquentation du milieu politique, elle n’aime pas la majesté froide des palais nationaux, bien qu’elle se soit efforcée d’actualiser le décor de la vieille maison du faubourg Saint-Honoré, à grands renforts de peintures et de sculptures contemporaines en complet décalage avec les goûts austères d’Yvonne de Gaulle. Elle ne se sent réellement heureuse que dans son appartement du quai de Béthune, tout au bout de l’île Saint-Louis. Tous les matins, c’est de cette rue étroite, au bord du fleuve, que la DS présidentielle s’élance pour emmener le dix-neuvième président de la République française jusqu’à son bureau, jusqu’à ce Salon Doré où le Général s’était installé quinze ans auparavant.  

 

En 1959, Georges Pompidou était directeur général de la banque Rothschild et la vie était infiniment plus simple. Claude et lui voyaient leurs amis, couraient les fêtes et les expositions, évoluaient dans l’univers qu’ils avaient su se construire, brillant, érudit, cosmopolite. Au début des années soixante, le couple Pompidou incarnait une réussite d’autant plus éclatante qu’ils venaient tous deux de provinces reculées, de la Mayenne pour elle, du Cantal pour lui. Ils ne devaient rien à personne, sinon à eux-mêmes. 

 

La légende raconte qu’à l’été 1944, Charles de Gaulle, installé rue Saint-Dominique dans des locaux réquisitionnés par le gouvernement provisoire, avait demandé au directeur adjoint de son cabinet, René Brouillet, de lui trouver « un agrégé sachant écrire ». La vérité, comme toujours, est un peu moins glorieuse : d’après la biographie que lui a consacré Eric Roussel, c’est Georges Pompidou qui avait sollicité Brouillet, l’un de ses camarades de promotion à l’Ecole Normale, afin que ce dernier le recommandât.  

La suite du parcours du futur président est suffisamment atypique pour qu’on s’y arrête. Les débuts sont fulgurants : nommé chef de cabinet du Général dès 1948, il devient son homme de confiance et participe de près à l’aventure du RPF. La mise en sommeil de ce dernier, en 1953, met cependant un terme provisoire à son ascension. Il se réfugie alors à la banque Rothschild, devient un ami proche du baron Guy, en même temps que son plus proche collaborateur. Il fera cependant des infidélités à ce dernier, en 1958 pour assister le Général dans la phase de transformation constitutionnelle, puis en 1961, pour participer aux négociations secrètes qui allaient mener aux accords d’Evian. L’année suivante, à la surprise générale, de Gaulle le nomme Premier ministre.

Jusqu’alors inconnu du public, dès son arrivée à Matignon Pompidou tranche nettement avec les hiérarques de la Vème République. Contrairement à la plupart des barons du régime, il ne peut faire état d’aucun fait d’armes dans la Résistance, ce qui lui sera beaucoup reproché. C’est un homme de l’ombre qui surgit brusquement dans la lumière, alors que la guerre d’Algérie vient de s’achever.  

Ses débuts sont difficiles. Pour la plupart des observateurs, son premier discours de politique générale est un fiasco. En octobre 1962, à peine sept mois après son arrivée au pouvoir, une motion de censure provoque la chute de son premier gouvernement ; il remporte cependant les élections législatives qui suivent la dissolution de l’Assemblée. Au début de 1963, avec la grève des mineurs, le plus long conflit social de l’après-guerre commence. Il s’achèvera, après quatre mois d’affrontement, par une capitulation en rase campagne du gouvernement.  

Mais Pompidou n’a pas, loin s’en faut, que des handicaps. Il est doté de ce qui, la plupart du temps, fait défaut aux hommes politiques : une colonne vertébrale et une vision. En un peu plus de six ans à Matignon (personne n’a fait mieux depuis), l’ancien banquier va profondément transformer la France. Sous son impulsion, le « cher et vieux pays » va changer de visage et définitivement tourner le dos à son passé rural pour entrer de plain-pied dans l’ère industrielle. Dans tous les domaines, les réformes, chantiers et projets se multiplient sous son égide, dont certains n’aboutiront qu’après sa mort : la mensualisation des salaires, l’intéressement et la participation, la création des comités d’entreprise, le Concorde, la fusée Ariane, le TGV, les villes nouvelles, l’indépendance énergétique assurée par les centrales nucléaires, le quartier d’affaires de la Défense ou le programme autoroutier sont autant de réalisations qui auront marqué son passage au pouvoir.

 

Pour autant, ces douze années, à peine interrompues par la courte éclipse de 1968-1969, si elles ont dessiné pour l’histoire les contours de l’œuvre de Georges Pompidou, n’auront que médiocrement contribué au bonheur de son épouse. Indépendante, vulnérable, passionnée, Claude déteste les mœurs du monde politique, sa dureté, l’âpreté et l’immoralité des combats qui s’y déroulent. Par-dessus tout, elle craint que sa vie personnelle ne souffre des activités de Georges et des tensions inhérentes à l’exercice du pouvoir ; depuis 1962, elle a vu son mari progressivement happé, comme dévoré par les exigences de ses fonctions successives. Parfois, et notamment durant les événements de mai 1968, l’hédonisme qui le caractérise n’y aura pas résisté. 

 

Deux drames, surtout, auront marqué Claude Pompidou. Il y a, bien sûr, la maladie de Kahler, cette forme de leucémie aussi rare que foudroyante qui est en train de tuer celui qui partage sa vie depuis près de quarante ans. Et puis, dans un tout autre registre, cinq années auparavant, il y a eu l’affaire Markovic. 

 

L’affaire Markovic aura été le traumatisme majeur de Claude, elle en sera profondément atteinte parce qu’elle aura servi de vecteur à une machination typique des officines qui grouillent alors dans les recoins les plus sordides de la Vème République. En octobre 1968, le cadavre d’un ressortissant yougoslave, Stefan Markovic, ancien garde du corps d’Alain Delon, est retrouvé dans une décharge publique des Yvelines. L’enquête fait très vite apparaître les liens de la victime avec la pègre. Peu de temps après le début de l’instruction, le juge chargé de l’affaire reçoit le témoignage « spontané » d’un petit malfrat, qui évoque des parties fines ayant eu lieu dans une villa de Bougival, et impliquant l’épouse d’un homme politique de tout premier plan. Parallèlement, au début de 1969, des photos commencent à circuler dans Paris, à l’appui d’une rumeur nauséabonde : la femme de l’ancien Premier ministre du général de Gaulle aurait participé à des orgies. Il apparaît très vite que les documents en question ne sont que des photomontages approximatifs, mais cela n'empêche pas le bruit de se répandre, complaisamment relayé par les adversaires de Pompidou au sein même du gouvernement, alors dirigé par Maurice Couve de Murville. 

 

Georges Pompidou a quitté Matignon en juillet 1968. Pour la plupart des observateurs, il est l’incontournable successeur du général de Gaulle, quand le moment sera venu. Pour un certain nombre de ses amis politiques, dont beaucoup sont ses rivaux naturels, il est donc aussi, fort logiquement, l’homme à abattre. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’ancien Premier ministre n’a pas que des amis au gouvernement. En particulier, René Capitant, garde des Sceaux et gaulliste de gauche, a juré sa perte. Pour lui, comme pour d’autres, l’essentiel est de barrer la route à Pompidou. 

 

Aucun élément concret, aujourd’hui encore, ne permet d’affirmer avec certitude que des hommes tels que Capitant ou Couve de Murville aient participé activement à la conspiration visant à compromettre la candidature de Georges Pompidou à l’élection présidentielle. En revanche, il est incontestable que les mêmes personnages n’ont rien fait, ou si peu, pour éteindre l’incendie. Les témoignages sont unanimes pour dire à quel point Claude en fut affectée, au point, selon certains d’entre eux, de songer au suicide. Ce ne sont pas des choses que l’on peut oublier. Le député du Cantal, lorsqu’il accèdera à l’Elysée, ne les oubliera pas, et quelques carrières se verront alors brutalement stoppées. 

 

C’est sans doute à tout cela que pense Claude Pompidou, ce matin de janvier, en observant le soleil pâle qui commence d’apparaître. Cette vue sur la Seine, Georges l’aura tant aimée. Et bientôt, il va la perdre. Elle n’a plus aucun doute à ce sujet. Longtemps, par amour pour elle, il aura tout tenté pour la protéger de la réalité qui le déchire. Mais il y a des faits qui ne peuvent être démentis. La transformation physique du président, l’invincible expansion de sa souffrance ne sont plus à même d’être dissimulés à ses intimes. 

 

Au contraire de beaucoup de couples devenus fictifs, car détériorés par la vie publique, les Pompidou ont su demeurer solides et unis, malgré les épreuves qu’ils ont dû affronter depuis douze ans ; et c’est ainsi qu’ils se présentent au seuil de l’inéluctable qui s’apprête à trancher net le fil de leur parcours commun : un homme et une femme qui s’aiment, qui ont été très heureux ensemble et qui, pour reprendre l’injonction qu’une vieille Autrichienne adressa un jour à Jacques Laurent devant l’insolent spectacle de son bonheur, vont le payer très cher.

 

(à suivre)

 

 

 

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Les derniers jours de Georges Pompidou
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