Jeudi 2 novembre 2006 4 02 /11 /Nov /2006 19:42

 

 9 janvier 1974

 

Le Premier ministre est un homme de devoir. C'est même essentiellement pour ce motif qu'il est, depuis cinq cent quarante-deux jours, installé rue de Varenne, dans cet hôtel de Matignon qu'avant lui les deux premiers présidents  de la Vème République  ont occupé. Ce détail n’a pour lui qu’une importance secondaire. Pierre Messmer ne songe pas à un destin national. Il sait très exactement les contours de sa mission : recoller les morceaux d’une majorité déstabilisée par les errances de Chaban et son projet fumeux de « Nouvelle Société », les scandales immobiliers et la récession qui s’annonce.

Mais le cœur de sa charge n’est pas là. Plus que jamais, le chef du gouvernement est devenu un fusible, dont la responsabilité principale est de protéger un président affaibli, de lui épargner les trop nombreux soucis liés au pilotage d’une majorité rétive. Il n’est plus question pour Georges Pompidou de monter en première ligne. Gagné avec une médiocre participation (autant dire politiquement perdu), le référendum de 1972 sur l’entrée du Royaume-Uni dans le marché commun a servi de leçon au président, qui a trouvé en Messmer l’homme de la situation. Loyal, d’une exemplaire droiture, le maire de Sarrebourg manque cependant du charisme nécessaire pour parvenir à imposer son autorité aux caciques de l’UDR. Ces temps-ci, le parti gaulliste est presque entièrement tourné vers lui-même, tout absorbé qu’il est par les secousses et les querelles internes. Le système tout entier est à l’image du président de la République  : à bout de souffle, structurellement et fatalement atteint.

Le Premier ministre aimerait bien, lui, que le septennat s’achève, comme prévu, dans un peu plus de deux ans. Il voudrait que le chef de l’Etat ait le temps de préparer sa succession et qu’il puisse ensuite se retirer paisiblement, son devoir accompli. Il sait que Georges Pompidou est le seul qui puisse encore sauver les gaullistes, leur permettre de conserver le pouvoir. La maladie du président a bouleversé la donne. L’avenir de l’UDR dépend d’un agonisant. Messmer est bien trop lucide pour ne pas mesurer les catastrophes qui se préparent. Les prétendants sont déjà rassemblés au chevet du souverain pour en recueillir le dernier souffle. Qui, le premier, osera sortir de la chambre mortuaire pour se proclamer roi ? Ils sont tellement occupés à se disputer l’héritage qu’ils ont cessé de prêter attention à ce qui se trame sur un autre rivage où, depuis 1965, un homme attend son heure. Un homme qui était seul, que l’on avait cru à jamais détruit et qui, en moins de deux ans, a réussi l’impossible : arracher le Parti Socialiste à ses barons épuisés, trouver un accord avec les communistes, construire la machine de guerre sans laquelle il serait inutile de se lancer à la conquête du pouvoir.  

 

L’inquiétude de Pierre Messmer dépasse largement les contingences politiciennes. Il est de ceux qui sont intimement persuadés que l’arrivée de la gauche au pouvoir serait un désastre, non seulement pour l’actuelle majorité, mais aussi pour la France. Comme beaucoup de monde, il a lu le Programme Commun et, comme beaucoup de monde, il en connaît les risques et les dangers. L’économie française, déjà commotionnée par la récession qui s’annonce, ne s’en relèverait pas.  

 

Ce mercredi, le chef du gouvernement se prépare à quitter Matignon pour se rendre, de l’autre côté de la Seine, au Conseil des ministres. Comme tous les ans, c’est la période des vœux qui commence, aux corps constitués, à la presse, aux élus de la majorité, etc. En 1973, cela n’avait déjà pas été facile pour le président de rester debout, plusieurs heures durant, pour prononcer des discours et écouter les réponses de ses hôtes. Messmer redoute que, cette fois, l’épreuve se révèle trop dure pour un organisme aussi délabré. Il redoute aussi, chaque semaine davantage, le calvaire du Conseil.  

 

Il y a longtemps que le Conseil des ministres n’est plus qu’une chambre d’enregistrement. Toutes les interventions prévues sont préparées à l’avance, entre le secrétaire général de l’Elysée, Edouard Balladur, le secrétaire général du gouvernement et les chefs de cabinet des différents ministères. Chaque mercredi à dix heures du matin, une quarantaine d’hommes se réunissent autour de celui qui est encore, théoriquement, leur chef. Ils savent déjà tous ce qui va être annoncé, les décisions qui seront prises, la teneur des communications qu’ils auront à entendre. La seule véritable inconnue réside dans une question, qui est celle de la survie. Comment sera-t-il ? Dans quel état ? Tiendra-t-il le coup ? Sera-t-il encore là la prochaine fois ? Depuis quelques semaines, les huissiers ont installé des coussins supplémentaires sur le fauteuil présidentiel. Georges Pompidou semble avoir du mal à supporter d’être longtemps assis. D’ailleurs, il ne s’assied plus, il s’affaisse littéralement. Il suit les débats attentivement, et intervient quand c’est nécessaire, mais chacun a pu constater que, parfois, il souffre trop pour pouvoir diriger la séance. Le problème de sa capacité à remplir ses fonctions est désormais posé. La quatrième puissance mondiale peut-elle se permettre de n’avoir qu’un homme diminué aux commandes ? Jusqu’à quel point la maladie est-elle en mesure de troubler le jugement de celui qui, entre autres, commande aux armées et détient la clé du feu nucléaire ? Ces questions hantent chacun des ministres présents ; cependant, elles n’interviennent pas dans le débat public. Aux Etats-Unis, le Congrès aurait déjà été saisi de la question. En France, rien ne se passe. La tempête est dans tous les crânes, mais elle y est circonscrite. Il faut dire que l’exécutif dispose d’une solution de rechange permanente : le Premier ministre est là, solide et inexpugnable. Il gère l’intendance dont, depuis de Gaulle, on sait qu’elle doit suivre. Tout remonte vers lui. Les institutions de la Vème ont ceci de particulier qu’elles sont d’une remarquable souplesse : elles peuvent admettre des interprétations et des styles aux antipodes les uns des autres. 

 

En ce début de 1974, les circonstances font que l’article 20 de la Constitution est plus que respecté : il est suivi, appliqué, exploité jusqu’à la corde. « Le gouvernement détermine et conduit la politique de la nation. » Le président se contente de donner les grandes lignes de l’action. Dans les faits, il n’est plus en état de déterminer grand-chose. Le gouvernement avance sur son erre, tel un navire juste avant l’échouage. Le Premier ministre contrôle la manœuvre. L’heure n’est plus aux grands projets d’infrastructure ou aux réformes constitutionnelles. Il n’y aura pas de quinquennat, ni de réforme du Sénat, ni de proportionnelle aux élections législatives. Ce qu’il y a, c’est la crise. Crise de régime, crise économique et, à l’Elysée, crise sanitaire. Mais Georges Pompidou ne démissionnera pas.  

 

Pour qu’un mandat présidentiel soit écourté, il ne peut y avoir que trois raisons : le décès, la démission ou la haute trahison. L’impeachment n’existe pas. C’est au président de décider si sa maladie lui permet ou non d’exercer correctement son mandat. Le personnel politique dans son ensemble est condamné à attendre. Le président, lui, est condamné à mort.

(à suivre)

 

 

 

 

 

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Les derniers jours de Georges Pompidou
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