"La mythologie de l'adolescence conduit au gâtisme" (Paul Guimard - Les choses de la vie).
C'est le genre de filles dont nos anciens camarades de collège et de lycée peuvent se dire, en inventoriant leurs souvenirs, que tous leurs copains étaient un peu amoureux d'elles. Un peu amoureux, qu'est-ce que ça peut vouloir dire ? A seize ans, quand je lisais cette expression dans des romans tombés en disgrâce, je la trouvais absurde ; aujourd'hui, je comprends très bien ce qu'elle signifie.
Pour la comprendre il faut l'avoir ressenti par soi-même, avoir rencontré quelqu'un d'irrésistible. Irrésistible : ce terme a été beaucoup galvaudé. On l'utilise à tort et à travers - surtout à tort, en fait. Revenons à ses sources. "Irrésistible : à qui ou à quoi l'on ne peut résister." (C'est la définition du petit Larousse ; elle me convient parfaitement dans sa simplicité.) Voilà, nous y sommes, et les gens auxquels il est réellement impossible de résister ne sont pas légion.
D'abord, pour qu'il y ait une velléité de résistance, il faut bien une forme d'attaque. Une attaque de bord de cils, de fleur de peau, une attaque un peu chattemite, une attaque qui ne dit pas son nom. Vous ne vous méfiez pas. Vous examinez votre coeur qui s'emballe. Il ne vous a pas demandé la permission. Vous allez y voir de plus près : on ne sait jamais, ça pourrait être grave. Et le piège se referme.
Une partie de vous-même demeurera à jamais prisonnière de ce piège, prisonnière de l'inaccessible espoir, de l'inavouable rêve. Une partie de vous-même, sans doute la meilleure, est restée là, pétrifiée dans l'attente de ce qui ne pouvait se produire. Une partie de vous-même l'attendra éternellement. Elle porte beaucoup de prénoms, Sarah, Gaëlle, Anne-Cécile, Marie-Laure. Il y a si longtemps qu'elle a disparu. Mais vous, invariablement posté au seuil de votre adolescence, vous n'avez pas cessé d'y croire parce que, si vous tuiez votre songe, vous assassineriez par ricochet ce qui reste de jeunesse en vous, et aussi un peu de votre capacité d'aimer, d'apprendre, de vous émerveiller. Grâce à elles, votre coeur n'aura pas connu d'hivernage. Grâce à elles, vous êtes encore le jeune homme neuf, égocentrique et rêveur qui observait la rousseur des nuques et les tiraillements de son être.
Surtout, ne rien oublier. L'oubli c'est la mort, c'est même la seule mort véritable et aujourd'hui, alors que vingt ans ont passé sur vous, vous ont labouré l'âme, ce sont des effleurements qui vous hantent. Des sourires pâles. Des genoux dorés. Des avant-bras duveteux. Des étreintes inachevées dans des couloirs obscurs. Les incertitudes de l'âge. La géographie des fossettes. Des prénoms dépourvus de toute réalité, de tout sens, à force d'avoir été sanglotés. Le lumineux hasard des grains de beauté. La grâce et ses mystères. La vie, l'amour, l'éblouissement, le bonheur sont dans les détails.
Surtout, ne rien trahir. Avec toute la complaisance de la mélancolie, vous vous penchez fréquemment sur ces quelques années, si rapides et si courtes, combien ? quatre, cinq ans en tout ? mais dont l'ombre continue de vous accompagner. D'un certain point de vue, elle vous encombre et vous empêche de grandir ; mais d'un certain point de vue seulement, et il y en a bien d'autres. Par exemple, vous pouvez rédiger des paragraphes très convaincants sur la fidélité que l'on doit à sa jeunesse, mais en évitant soigneusement de vous étendre sur le sens du mot fidélité. Pour ne pas prendre le risque d'endommager, vous enjolivez et c'est ainsi que Delphine Lenoir, cette authentique pimbêche aux yeux troubles et aux hanches italiennes qui occupait le pupitre voisin du vôtre en seconde violette, s'est peu à peu transformée en un phénomène de douceur dont la gestuelle, les baisers et les sourires, depuis l'année scolaire 1986-1987, ont largement eu le temps de subir toutes les interprétations d'un imaginaire aussi généreux qu'approximatif quand il s'agit de respecter la réalité des faits. Mais les faits ne comptent pas. Vous êtes probablement le seul à consacrer autant de temps à l'évocation de ces spectres, à retoucher leurs portraits jusqu'à ce qu'ils puissent meubler vos insomnies sans les assombrir. Il s'agit d'embellir le regret ; c'est une entreprise plus émouvante que blâmable ; le tout est d'en percevoir les limites.
Les souvenirs sont des fictions. Il leur est impossible de survivre. Si vous les abandonnez à leur sort, ils mourront ; mais si vous vous préoccupez d'eux, ils ne pourront sortir indemnes des modifications que, fatalement, vous leur imposerez, tandis que votre regard sur eux se chargera d'une tendresse de plus en plus suspecte. Ces passions solitaires dont vous célébrez les mânes ne font pas exception à la règle. Elles vous ont fait souffrir, mais cette souffrance elle-même a changé de visage. Vous en avez idéalisé les contours, si bien qu'elle appartient désormais à la face lumineuse de votre aventure.
Quelle importance, au fond ? Avec vos souvenirs, vous êtes seul. Il n'y a personne pour vous accompagner quand vous leur rendez visite au parloir de votre prison intime. Avec eux, votre liberté est infinie et dangereuse. Le partage n'existe pas. Il ne s'agit pas d'un déguisement. Il n'y a pas d'issue de secours. Vous pouvez faire ce que vous voulez de vos espoirs vains. Le réalisme et l'exactitude importent peu, pour rester poli. L'amour n'est pas une science exacte, la mémoire pas davantage. Cette fièvre qui se meurt, c'est la vôtre. Il vous appartient d'en prolonger l'agonie au-delà du raisonnable, ou bien de mettre un terme à ce lent empoisonnement que l'on appelle nostalgie. Pour paraphraser le capitaine Haddock, les poisons lents vous conviennent parfaitement : vous n'êtes pas du tout pressé de mourir et on sait tous très bien comment cela va finir : dans bien des années, c'est avec elles que vous vous éteindrez, avec ces filles que vous n'avez jamais cessé d'aimer et qui ont seize ans pour l'éternité.
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