Dimanche 5 août 2007 7 05 /08 /2007 17:28

"Il est des rencontres fertiles qui valent bien des aurores" (lettre de René Char à Albert Camus - octobre 1947).

Quand vous la rencontrerez, si vous la rencontrez, vous verrez avant tout des yeux-foudre sous des arcades sourcilières à la Ashley Judd, des taches de son, des hanches larges, des poignets fins.

Sur une photo d'elle, son regard perdu. C'est une image que je n'ai vue que très passagèrement, il y a quelques années de cela. On la voit seule, assise dans son lit. C'est le matin, elle est réveillée depuis peu. Elle porte un vêtement, quelque chose de blanc, je ne sais pas au juste comment ça s'appelle, qui laisse les épaules nues. Elle ne regarde pas l'objectif. Elle est encore ensommeillée, comme ailleurs et, avant tout, c'est le sentiment très vif de sa fragilité que cette photo convoquera en vous. Celui qui a pris cette photo n'a pu qu'être bouleversé, il a dû se précipiter pour prendre son appareil, il lui a été impossible de ne pas emprisonner cette image pour toujours, de la laisser se perdre.

Spectacle inusité car, ordinairement, sa vulnérabilité est souterraine et vous ne la rencontrerez pas. Quand elle a mal, elle le cache derrière son sourire, ce sourire lumineux, très large, parfois un peu fatigué, mais dont l'éclat suffira à vous faire croire à l'existence du bonheur. (Jerry Lewis a dit : "Le bonheur n'existe pas. En conséquence, il ne nous reste qu'à essayer d'être heureux sans.")

A sa bouche, jamais vous ne verrez ce pli amer qui a hanté tant de romanciers, ni la torsion de la colère, ni la trace fantomatique du regret. Sur son visage ne passent que les rêves, les sourires et les stigmates d'une réflexion jamais interrompue, toujours en éveil, semblablement marquée par la tendresse et la rapidité. Son élégance, c'est de laisser toute sa lumière aux autres, à ceux qui l'entourent et qui l'aiment, et de garder pour elle les ombres qui traversent sa vie. Sa force, c'est de croire en elle, en elle avant tout, de ne compter véritablement sur personne, d'imaginer son propre chemin, c'est comme cela qu'elle s'est construite, je crois, de l'intérieur vers l'extérieur, en partant de l'architecture secrète de son être.

A part elle-même, personne ne la connaît vraiment, absolument personne. J'en ai acquis la conviction avec les années. Vous savez, il y a si longtemps que je l'aime. Quand, par une inévitable péripétie, vous en tomberez amoureux, ce sera une passion socratique : "La seule chose que je sais, c'est que je ne sais rien." Tout ce qu'elle cache en elle, plus par goût du secret que par pudeur, la rumeur vraie de ses blessures, la longue théorie de ses bonheurs, ses années de jeune fille, ses espoirs et ses douleurs, tout cela en définitive demeure une énigme, on ne peut en discerner que la lisière, et si vous voulez essayer de la comprendre, il faudra vous en contenter.

Sa beauté est un soleil trompeur, à même de dissimuler les complications extrêmes de son âme. Ce visage, inoubliable dans sa splendeur, n'est peut-être qu'un camouflage. Sa peau couleur de plage dissimule des zones toujours plus pâles, des régions de son être inaccessibles à tout autre qu'elle-même.

Son inquiétude est un jardin ; il est facile de s'y tromper. Tant de gens s'y promènent, s'y arrêtent, y gesticulent, y séjournent quelques heures ou quelques années sans en percevoir la vibration essentielle et l'intensité. Elle a tissé ses masques à l'intention de ceux qu'elle aime (pour qu'ils n'aillent pas y voir de trop près) et de l'univers extérieur (pour qu'on lui fiche la paix).

Les reproches, ceux qu'on ne peut se résoudre à lui faire, glisseront sur elle comme l'eau sur la pierre. Dans l'hypothèse où vous vous y risqueriez, quand vous apercevrez votre propre reflet dans les grands yeux d'or bruni, ses yeux de faon entraîné à défier le plus acharné des chasseurs, vous aurez l'impression, nette, irréfutable, de l'entendre vous dire : "Au fond de toi, tu ne penses pas du tout cela. Tu le dis par devoir, sans réelle conviction. Tu le dis parce que tu penses te trouver dans l'obligation de le faire. Mais si tu écoutes ta voix, ta propre voix, tu verras à quel point tu t'en veux d'avoir pris le risque de me faire mal, fût-ce avec des mots."

Très vite, donc, vous ne lui reprocherez plus rien. Que pourriez-vous lui reprocher, d'ailleurs ? De ne pas vous aimer comme vous l'aimez ? D'être absente ? De ne pas répondre au téléphone ? De vivre avec un autre que vous ? Vos sentiments vous regardent. Ne venez pas vous plaindre. Elle ne vous aura rien promis. Alors vous vous demanderez comment vous y prendre pour que cesse l'envoûtement, et vous vous apercevrez que, malheureusement ou heureusement, il ne cessera pas. Vous n'y pourrez rien. Vous découvrirez la souffrance, la vraie, celle qui atomisera vos rêves, vous laissera pantelant, à terre, prêt à tout pour un seul mot de sa bouche ou de sa main. Vous réapprendrez le goût des larmes et des cendres. Vous aurez des nuits blanches, nourries d'espoir et de terreur. Elle ne vous quittera plus. Vous vous endormirez avec elle. Vous vous réveillerez avec elle - enfin, je veux dire avec son souvenir. Vous en serez amoureux comme ça, pour rien, sans même vous en apercevoir et quand vous vous interrogerez à ce sujet il sera trop tard. Ce sera dur, douloureux, sacrificiel, mais vous n'échangerez votre place pour rien au monde. Pour paraphraser Julien Clerc, "souffrir par elle n'est pas souffrir". C'est une chance, un privilège, et même, disons-le, un grand bonheur, parce que, contrairement à beaucoup d'autres, vous l'aurez aimée, vraiment aimée, elle, pas seulement son apparence, pas seulement son image, pas seulement son visage. Ce visage ! On assassinerait pour lui mais, pour elle, on pourrait se tuer.

Elle ressemble à la Diane Lanster de Jean-Didier Wolfromm, la morgue et la froideur en moins. Elle vous donne, en permanence, rien qu'en existant près de vous, pour dix minutes ou pour la vie, quelque chose d'infiniment rare : l'impression d'exister.

Un jour, je me suis aperçu de tout cela, et j'ai commencé d'écrire. Je crois que je l'amusais. C'était vers le début de 1975. Nos années de crise. Elle est moi avons eu la chance de les traverser sans encombres. Elle avait vingt-cinq ans, et elle était vivante. Grâce à elle, j'ai été vivant, moi aussi, je n'ai pas ressenti la grisaille de l'époque, de la Grande Dépression qui commençait et qui allait se transformer en tragédie pour beaucoup d'entre nous.

On se voyait comme on s'aimait, très irrégulièrement, au rythme désuni d'une sorte d'amitié amoureuse, c'est elle qui l'appelait ainsi, moi je n'aurais pas osé, pas plus que je n'ai osé la serrer contre moi, pas avant qu'elle en prenne l'initiative, un soir d'avril sur les Champs-Elysées, en sortant du drugstore. J'ai gardé un souvenir très vif de la scène. Nous descendions l'avenue, je la raccompagnais à sa voiture. A ce moment-là il y avait encore les contre-allées qui ont disparu dans la frénésie immobilière des années quatre-vingt dix. La soirée avait été joyeuse, insouciante, nous avions beaucoup parlé comme nous savions le faire alors, avec cette légèreté exquise qui était sa caractéristique première, et dans laquelle je me laissais volontiers entraîner. Mais au moment de nous quitter, je sentis poindre en elle les premiers signes de la mélancolie, ce qui lui était très inhabituel. Elle avait ralenti le pas, les mains enfoncées dans les poches de son manteau. Quelques années plus tard, dans un cinéma de la rive gauche qui projetait Clair de femme, je retrouvai, dans la séquence où Romy Schneider et Yves Montand marchent dans Paris, la même atmosphère de tristesse informulée, d'angoisse au bord des lèvres, d'incommunicabilité.

Elle a fini par se tourner vers moi. Je me suis penché pour lui dire au revoir, fraternellement, comme d'habitude, et alors elle a posé les mains sur mes épaules, a levé son visage vers moi et j'ai senti, très brièvement, ses lèvres sur les miennes, ensuite elle s'est blottie contre moi, plusieurs secondes durant, immobile et silencieuse.

J'ai vaguement senti que des gens nous regardaient, arborant sans doute des sourires qui se voulaient complices. Je n'ai pas fait attention. Je la sentais qui palpitait, comme si elle avait été prête à disparaître dans n'importe quel refuge, comme si quelque chose avait tout bouleversé en elle, aboli les murailles de sa volonté.

Nous sommes restés ainsi un assez long moment, je ne saurais le quantifier précisément mais je n'en ai rien perdu, même aujourd'hui ; je n'ai rien oublié de ses épaules étroites entre mes mains, de l'odeur de ses cheveux, de la fragilité de l'instant. Du reste, et peut-être à tort, je suis persuadé qu'il a beaucoup plus compté pour moi que pour elle, d'ailleurs, se le rappelle-t-elle encore dans ses oeuvres vives ? Par la suite, il nous est fréquemment arrivé d'être aussi proches, physiquement parlant, et sur le plan moral j'ai compris que quelque chose avait changé entre nous ce soir-là, de façon définitive. Elle devait me confier, quelques mois plus tard, que ç'avait été le cas pour elle aussi.

Je n'ai pas beaucoup dormi dans la nuit qui a suivi cette étreinte mi-amicale, mi-amoureuse, et s'il faut vraiment lui trouver un qualificatif, je suggère que l'on choisisse humaine.

Voilà ce dont elle était capable, voilà ce qu'elle pouvait vous donner quand elle vous aimait. Elle pouvait faire basculer votre existence, comme ça, d'un coup, avec ce sourire qu'elle semblait n'avoir inventé que pour vous, sa carnation si particulière, ou un baiser sur votre joue, ou une phrase, en apparence banale, en conclusion d'une lettre : je t'aime très fort. J'écris "en apparence banale" et j'ai tort de le faire, ces mots-là n'ont rien de banal, bien sûr, en tout cas ils ne l'étaient pas sous sa plume.

Je ne me souviens pas qu'elle me l'ait jamais dit, mais elle me l'a beaucoup écrit et je conserve ces lettres comme autant de balises qui m'accompagneront jusqu'à mon dernier souffle. Je ne la quitterai pas ; elle ne sera plus jamais loin. Quand on écrit cela à quelqu'un, ce genre de trucs, je t'aime très fort, on se fabrique une forme de proximité spécifique avec ce quelqu'un, ce quelqu'un qui était moi, et cette identité entre nous ne disparaîtra pas.

Je n'ai pas besoin de m'en souvenir car, à plus de trente ans de distance, ces événements sont encore vivaces dans ma mémoire. Ils sont demeurés intacts en moi, tout comme sa silhouette, ses phrases, son parfum, le grain de sa peau, son regard, ses rires, ses silences. Le simple fait de la connaître, ou de l'avoir connue, ce qui revient au même, peut justifier une existence. Sans doute, parce que vous ne la connaissez pas, et que ces lignes ne rendent que très médiocrement hommage à ce qu'elle est, estimerez-vous que cette formulation est excessive. Je puis le comprendre. Voyez-vous, c'est un amour fondamentalement pur, unique dans son format, impossible à salir. J'ai encore sur mes lèvres le goût salé de ses larmes, et dans mon coeur les empreintes de ses pas. Elle a regardé en moi plus profondément, plus intensément que n'importe qui. Je ne lui ai rien caché. Elle sait tout de mes zones d'ombre, de mes erreurs et de mes fautes, je me suis donné à elle comme je ne l'ai plus jamais fait. Je ne sais pas si la réciproque est vraie, mais notre force c'était justement de ne pas nous juger l'un l'autre. Je n'ai pas trahi ce principe. C'est ainsi que nous nous aimions ; c'est ainsi que nous avons vécu ensemble, différemment, me semble-t-il, de tous les autres.

Depuis quelques jours, je pense davantage à elle, probablement parce que la gravité du manque et de l'absence varie selon les saisons. Et puis, bien entendu, je vieillis, ce qui m'incite, plus que de raison, à me démener pour trouver dans les ombrages du passé des palliatifs à ma solitude. Elle est l'un des amers de ma jeunesse morte.

Parfois, souvent, tout le temps, je voudrais que retentisse la sonnette de l'entrée, que je vienne ouvrir la porte et que ce ne soit ni le facteur, ni un vendeur d'encyclopédies, ni les représentants d'une secte, mais elle qui apparaisse sur le seuil. Je voudrais de nouveau son sourire, son énergie, sa volonté, sa beauté décisive, sa vitesse. Je voudrais, à mon tour, comme elle l'a fait pour moi, il y a si longtemps, m'étendre contre elle et écouter son coeur. Je voudrais sur moi ses longues mains brunes, et je voudrais aussi sa voix, ce rire un peu rentré qu'elle avait, ce rire de gorge. Je voudrais qu'elle lise ces lignes et qu'elle se reconnaisse. Je ne vous dirai pas comment elle s'appelle. Cela, je le garde pour moi, parce que c'est le mot que je prononce le plus souvent, les soirs d'angoisse et de neurasthénie : son prénom, telle une bouée de sauvetage.

Elle était énigmatique, paradoxale et sincère. Elle a été la bissectrice de ma vie. Elle savait se protéger, être économe de ses mots, elle pouvait faire passer des messages rien qu'en jouant sur le timbre de sa voix, sans en rajouter, mais quand ses phrases devenaient traînantes, que son vieux fond d'accent parisien reprenait le dessus, il ne fallait pas insister.

Je m'aperçois que j'écris principalement à l'imparfait, cependant elle est toujours en vie. Elle est juste loin, à l'écart du monde, là où elle a choisi de se retirer. Elle disait souvent : "J'adore vivre cachée !" Maintenant, je ne peux plus la regarder, je veux dire : la regarder en vrai, évidemment il y a les photos et les lettres, mais comme vous le savez tous, ce n'est pas pareil. De temps en temps, sa voix résonne sur mon répondeur. Elle appelle toujours quand elle sait que je suis absent. C'est un accord entre nous. En rentrant chez moi je trouve des messages, des messages longs, sa voix un peu déformée par l'espace et le temps : "Tu me manques... Ce serait bien qu'on se voie... Un jour, tu viendras ici. Tu viendras me voir. Je suis que cela te plaira, là où je vis. Il n'y a que des arbres, ma maison et le soleil. Et moi. Je pense fort à toi. Je t'embrasse."

Je t'embrasse... Elle m'a demandé de ne pas la rappeler. Elle ne s'y sent pas prête. "Tu comprends, ce serait difficile pour moi, ça ferait remonter trop de choses..." Oui, mon coeur, je comprends. Je comprends tout. Je suis là pour ça. Je t'aime. Je ne t'oublie pas. J'attends.

C'est peut-être ainsi que la mort me trouvera : en train de l'attendre. Ce n'est pas grave. Ma vie est faite. Elle sait pourquoi et, dans le soir qui s'avance et s'apprête à me recouvrir, plus rien d'autre ne compte.

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Par Nicolas Fourny - Publié dans : Une chronique sentimentale
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Commentaires

Jean d'Ormesson a dit : "Rien n'est plus proche de l'absolu qu'un amour en train de naître."


Vous écrivez si bien la naissance de cet amour pur et absolu, cet amour d'enfant que rien ne peut détruire, cet amour sans mensonges et sans promesses qui s'écrit au jour le jour et qui garde ainsi sa force. Il est des personnes que l'ont garde dans son coeur même lorsqu'elles choisissent de partir. On en croise peu dans une vie. Et sans doutes en effet leur rencontre justifie-t-elle notre existence.


Vous lire est un pur bonheur. Vos textes sont agréables à lire. Vos histoires sont d'un romantisme absolu. Cela donne envie d'aimer et de se laisser aimer. Vous donnez envie de se laisser surprendre par la vie et les rencontres.

Commentaire n°1 posté par l'autre lectrice le 26/12/2007 à 09h55
On choisit de partir parfois pour un ultime geste d'amour... parce que l'autre l'aura demandé... je t'aime donc je pars... si paradoxal mais quelle preuve d'amour !! Et là, on se dit que l'amour absolu existe, qu'il traverse les années, que le temps ne change rien à sa force... rien ne se termine jamais !
Commentaire n°2 posté par une lectrice le 12/01/2008 à 20h57

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