C'est dans le silence que je te retrouve à présent. Dans le silence des lignes, des phrases et des mots qui se périment lentement, qui s'usent au contact du monde réel, de sa dureté, de sa vitesse. Ils ne sont déjà plus valables, ces mots-là. Les miens. Les nôtres ? Les nôtres. Il faut bien que quelqu'un décide et comme je suis tout seul, je vais choisir pour tous les deux.
Ce silence, entendons-nous bien, c'est toi qui l'as fait. Tu m'as enseveli sous lui. Tu me l'as expliqué, très gentiment, et cette gentillesse a dû te coûter. Bien entendu, cela n'a rien à voir avec nous. J'écris "nous" en parlant de toi et de moi, et ce pronom a une résonance particulière, qui vient du passé, de notre mémoire commune, de notre dialogue interrompu, de nos années mutiques.
Entre nous, comment dire, c'est spécial ; ça l'a toujours été. C'est une histoire qui ne vient pas de n'importe où. Elle a ses propres blessures, et des choses à raconter. Longtemps, je l'ai crue morte, réduite en poussière, couverte de cendres, tout juste bonne à être rangée au magasin des nostalgies faciles, de celles qu'on aime évoquer, tu vois ce que je veux dire, certains soirs, quand la solitude est involontaire, les sièges froids, les maisons vides. Bon, elle a survécu, mais il a fallu que la tragédie s'en mêle pour que je m'en aperçoive. Finalement, on n'oublie jamais rien quand on aime. Ou quand on a aimé ? C'est pareil. C'est une leçon rédigée par le hasard, avec sa brutalité soigneuse. Il ne faut pas avoir beaucoup d'intelligence pour la comprendre, ni beaucoup de mémoire pour la retenir.
Tu m'as manqué. J'aime cette expression. J'aime cette formule, sa musique un peu amère, sa douceur accusatrice : tu m'as manqué. Je ne me lasse pas de l'écrire. Je l'offre comme on peut offrir un roman qu'on a aimé. Tu m'as manqué... Au fond, c'est étrange d'écrire ça. Comme un morceau de soi qui aurait disparu, et dont on constaterait l'absence. Une absence qu'on ne pourrait combler (Paul Guimard parle, dans "Les Choses de la Vie", de prothèses amicales qui font illusion à s'y méprendre), qui n'appartiendrait qu'à un prénom, le tien, qu'il a fallu désapprendre, qui était devenu impossible à prononcer. Un prénom-regret, un prénom-tristesse, un prénom-caresse. La caresse que l'on destine à sa propre peine, quand les mots se refusent, que les intervalles entre eux s'étendent et se transforment en océans, que le téléphone ne sonne plus, que les visages deviennent des souvenirs et se figent dans la pâleur. Longtemps, j'ai appuyé sur mon chagrin, régulièrement, avec complaisance. C'était surtout par curiosité, je voulais voir ce qui allait en sortir. Résultat : rien, enfin, rien d'inattendu. Des choses banales, de la mélancolie, une culpabilité floue, et puis ces serments médiocres que l'on se fait à soi-même dans ces cas-là. Les phrases définitives que l'on prépare avec un soin pathétique et dont on sait bien qu'on ne les prononcera jamais dans la réalité, qu'elles resteront des songes laids, le reflet d'une vaine colère à jamais cachée dans les abris honteux que l'on aura creusés pour elle, pour ces demi-revanches, ces locutions improbables qui se faneront dans l'oubli. Elles meurent à l'instant même où tout recommence. Un sourire suffit à les effacer.
Il ne reste rien de cette souffrance qui m'appartint, qui fut mienne, qui n'aura vécu qu'un moment. Elle a basculé dans la zone la plus brumeuse d'une mémoire dont les structures ont déjà commencé de devenir incertaines ; cependant je m'en souviens, parce que je n'ai pas le choix. Je sais que j'ai eu mal, que je n'ai pas compris ce qui se passait, que j'aurais donné beaucoup pour le comprendre, et qu'aujourd'hui, en ce soir d'été où je t'écris, cela n'a plus aucune importance.
C'est une question simple, qui se rapporte à la profondeur du champ. Qu'est-ce qui mérite l'avant-scène, le premier plan ? De nouveau il se passe quelque chose, et rien n'est plus important que cette renaissance, que sa fragilité. Parce que, maintenant, j'ai une conscience aigüe de sa précarité. Avant, je veux dire avant l'abîme et le doute et la nuit, je ne pensais pas à ce genre de trucs. L'insouciance dominait le paysage, il y avait des rires et de la chaleur, des secrets et des mots écrits, le fait d'être bien ensemble et de le savoir. Une respiration. Demain était un rêve qui n'existait qu'à peine. On avait bien le temps ; on croyait l'avoir. Je le croyais, donc je n'y songeais pas. Je ne m'en suis pas occupé, mais lui s'est occupé de moi. De nous. Et tu as disparu.
Maintenant, tu as besoin d'air mais, cette fois, tu m'as prévenu. Ce n'est pas une éclipse, c'est une distance. Ta lumière est là, juste derrière l'horizon. Si l'on prend la peine de regarder au large, on en devine les schèmes et la complexité. De nouveau, elle éclaire nos rêves, et il ne faudrait pas grand-chose pour qu'elle les illumine. Elle veille sur moi de loin. Et moi sur elle. Je surveille son éclat, son reflet sur la petite mer qui nous sépare. Je me tiens prêt, juste au cas où elle flancherait. Je m'inquiète de ses hésitations, de ses tremblements. Mais c'est une inquiétude muette. Des mots qui ne sont pas pour toi. Ils t'encombreraient. Pour l'heure, tu as besoin de gaieté et d'espoir. La compassion, ce n'est pas une fin en soi, elle mène à tout à condition d'en sortir.
Au début, on s'est beaucoup revus. Nous avions tant à nous dire. Toutes ces années perdues, et qui n'ont rien changé. L'amitié, ce n'est rien d'autre qu'une très longue conversation, avec ses parenthèses et ses emballements. A un moment, la conversation s'est interrompue. A un moment, elle a repris. Voilà, c'est aussi simple que ça.
Paul Guimard (désolé, on n'en sort pas) a écrit : les riens ensoleillés seront des fêtes. Qu'est-ce d'autre ? La fête qu'il nous fallait. Un signal au loin, une vibration dans l'air, qui disent je suis là, je ne fais pas de bruit, je ne dis mot, je suis presque invisible, mais il suffirait d'un rien pour que je me rapproche, que je te tende la main.
J'écris dans l'un des endroits que je préfère à Paris, à la terrasse du Bourbon, il est dix heures du soir et, il y a un instant, l'Anglais qui venait de dîner à la table voisine s'est penché vers moi. "Excuse me, are you writing a book ? Yes ? A novel ? It's a fine place to write. Good luck with it." Non, je n'écris pas de roman. J'écris une lettre, je n'aurais pas su en expliquer les raisons dans la langue de cet homme, mais merci quand même. Good luck with it. C'est exactement cela : bonne chance. Ce virage que tu es contrainte de prendre, tes larmes, ton beau visage meurtri. Je ne les oublierai pas. Mais ils ne sont pas l'essentiel. Il y a ta force, ta capacité de survie. Tu n'es pas un barreur de petit temps. Tu es calibrée pour la sauvagerie des tempêtes. Au milieu de celles-ci, des épaules surgissent, sur lesquelles tu sais de nouveau pouvoir t'appuyer. C'est tout ce à quoi je puis servir à présent. C'est tout ce que je puis faire. En un sens, c'est déjà bien, c'est à la fois beaucoup et pas grand-chose. Cela dépend de quelle fenêtre on se penche, sous quel angle on considère le tableau d'ensemble.
J'ai retrouvé une amie, une amie singulière dont, sans le savoir, j'attendais le retour, dont je n'ai pas su voir à quel point elle me manquait. Rétrospectivement, cela me fait froid dans le dos. Il me reste du temps, toute une vie en fait, pour explorer et parfaire cette découverte. C'est une autre clé pour le souvenir, une solitude amendée par le bonheur du retour, une autre façon d'aimer, discrète et complice. Le soleil est prouvé par l'ombre, la joie par les sanglots, le rêve par sa survivance et, quand j'entends ta voix, l'éternité frappe au carreau. Bon vent, mon amie, mon amie retrouvée et qu'à présent, quels que soient les soubresauts, les secousses et les heurts, plus jamais je ne quitterai.
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Cette amie dont vous parlez, si elle lit ce texte, saura-t-elle si c'est pour elle ou une autre ? J'aurais aimé qu'on m'écrive un tel mot... avoir la sensation d'avoir compté même un bref instant dans la vie de quelqu'un, d'avoir représenté quelque chose... aussi infime soit-elle...
Que 2008 vous comble et vous illumine.
Amicalement
DOMINIQUE
L'amitié est à mes yeux la plus belle chose au monde et ce depuis ma plus tendre enfance. Et je crois à l'amitié éternelle, celle qui traverse les tempêtes, et même les silences. Je Crois en cet(te) ami(e) qui est toujours là, quoiqu'il arrive, dont on sait qu'il (elle) ne nous juge pas, avec qui on peut rire et pleurer et avec qui le mot compréhension prend tout son sens.
Vous écrivez à merveille ce sourire qui efface tout, ces épaules... cette amitié.
Merci de l'émotion que vous partagez avec vos lecteurs.
"Amitié" ? Je dirais plutot une amitié-amoureuse... voire l'amour tout court...