Il y avait si longtemps que Sandra avait disparu. Les choses n’étaient plus les mêmes. Je la photographiais des yeux. L’été se résumait en elle. Dans son absence, il y avait de l’angoisse et de l’envie. Angoisse et envie mêlées. Angoisse de son retour, envie de la revoir. Oui, le plus souvent c’était comme ça, quand il s’agissait de Sandra je ne parvenais pas à choisir. Le désir et la peur n’étaient contradictoires qu’en apparence. Le désir contenait de la peur. La peur se rassasiait du désir. Chacun était le miroir de l’autre.
Je ne cesse de revenir de cette époque, du moment où Sandra était encore là. Ma vie se cantonne à cela. Pour l’éternité je suis de retour. Pour l’éternité je me souviens. Pour l’éternité je me souviens de moi en train de me souvenir de l’avoir aimée.
C’était une affaire compliquée.
C’était une histoire simple.
C’était Sandra, c’était un été, une saison morte il y a des années de cela ; et l’illusion que j’avais choisie, avec le soin particulier du hasard, car incontestablement Sandra avait été un hasard, un hasard qui était destiné à survivre. Longtemps j’avais pensé à elle, en certains moments qui semblaient faits pour ça, des moments de solitude, et son souvenir changeait cette solitude en quelque chose de lumineux et d’indéfinissable, entre tristesse et beauté.
C’était souvent le soir. Le bonheur n’était alors plus qu’un fantôme silencieux et insaisissable. Sandra avait disparu du réel puis elle commença de disparaître de mon imaginaire, elle entreprit de déserter une mémoire qui, dans le même temps, avait trouvé d’autres personnages avec lesquels poursuivre sur son erre ; je n’ai jamais réussi à déterminer si le souvenir de Sandra avait dû fuir devant une réalité qui le chassait ou si, au contraire, d’autres prénoms, d’autres visages n’avaient surgi que pour combler le vide d’une absence dont le constat me crucifiait l’âme.
Pour tout dire, il est bien possible que j’aie redouté de vivre avec cette absence, et que j’aie choisi de la fuir au moyen de prothèses sentimentales, comme des tableaux qu’un collectionneur fraîchement cambriolé accrocherait en toute hâte au mur, afin de masquer les traces de leurs prédécesseurs irremplaçables et disparus. La solitude est faite pour être désarmée et, s’agissant de Sandra, de sa voix, de sa grâce, je n’avais pas le choix, il me fallait désamorcer coûte que coûte le piège ensorcelant de son départ, de cette main qui s’agitait en vain à la fenêtre d’une voiture avant d’être dévorée par les ténèbres de la souffrance, puis de l’angoisse, puis de l’oubli.
L’oubli n’est jamais très loin. Avais-je oublié Sandra ? Non, c’était pire : je l’avais rangée loin, très loin de la surface des choses, dans ces zones de la mémoire où l’usure mène le jeu. Obscurité de la tendresse. Je l’ai rangée là et ensuite je n’y ai plus beaucoup songé. Enfin, plus assez. Je l’ai noyée quelque part, dans un endroit dont il était facile de dire : « je n’ai pas le courage d’y aller, c’est compliqué, c’est difficile, tout y est en désordre, etc. ». En fait c’était très simple d’y aller, c’était très simple de me rappeler ; mais le désordre, quant à lui, était bien réel. Sandra gisait là, au milieu de tant d’autres visages à la trace incertaine, d’intrigues sentimentales à la charpente vermoulue ; au vrai, je n’avais guère envie d’aller l’y rechercher. Mes cicatrices n’étaient pas d’accord. A quoi cela aurait-il servi ? Maintenant Sandra est devenue une altitude. Je ne veux pas la ramener au niveau de la mer, à mon niveau qui est celui des vivants. Elle est morte il y a longtemps. La Sandra de cette époque, la Sandra d’origine, la Sandra de 1989. Elle est morte au bord de l’eau. Plusieurs fois je me suis retourné. Je m’en allais. Elle pensait déjà à autre chose. Elle regardait ailleurs. Je devenais le passé, sa mémoire commençait de m’ensevelir. Pour Sandra, je n’ai pas eu la possibilité de vieillir. Fumeuse consolation.
Après cela, il y a eu un automne. J’attendais des lettres qui se refusaient. Je ne voulais pas renoncer. Je savais que le jour où je ne courrais pas, dans la fièvre et le désespoir, ouvrir la boîte aux lettres pour ne rien y trouver, je savais que ce matin-là je l’aurais tuée, aussi nettement que si je lui avais planté un poignard dans le cœur, d’un coup sec, sûr de lui et silencieux.
L’oubli, c’est la mort. Je l’ai compris quand je me suis aperçu, vers la fin d’octobre, que j’étais en train de négliger son souvenir. Enfin, pas tout à fait puisque j’y pensais. Mais c’est distraitement que j’y songeais, de loin en loin, par habitude. Son prénom - Sandra, Sandra, Sandra - était devenu une psalmodie dépourvue de sens, une sémantique routinière. J’y pensais de temps à autre, comme ça, sans gravité excessive, sans incidence sur la réalité.
Ensuite vint le moment où il m’arriva de rencontrer dans le métro des jeunes filles qui lui ressemblaient, et alors mon cœur résonnait davantage de nostalgie que d’espoir.
Ensuite vint le moment où je ne souhaitai plus la revoir, de peur d’être déçu par ce qu’elle serait devenue.
Ensuite vint le moment où je n’y pensai plus du tout. L’oubli, c’est la mort et je sais qu’elle m’a oublié depuis des années. Il m’a fallu deux ans pour arriver, en ce qui la concernait, à quelque chose qui ressemblait peu ou prou à de l’indifférence.
Dans son cas, ça a dû être plus rapide. Je ne dis pas cela pour m’apitoyer sur mon sort, tout cela est horriblement banal, et de surcroît elle ne m’a jamais aimé ; je crois que je l’amusais. Elle était duveteuse et rapide. Elle bondissait, ne tenait pas en place ; entre ses mains les souvenirs encore à naître n’étaient que lambeaux, et même fantômes de lambeaux, débris inconsistants que septembre allait se charger de balayer vers une éternité froide et caverneuse.
L’été, et puis l’oubli.
Sandra m’a oublié. C’est comme ça. Au vrai, j’ai tout d’abord songé à mon propre oubli, à ma façon de ne plus m’en préoccuper, à la pâleur de ses mots, à l’effacement de son visage ― j’ai détruit les photos, perdu les négatifs, il ne m’en reste que quelques images diffuses et qui finiront par s’effondrer à leur tour. Il s’est passé des mois avant que je ne réalise que l’impensable s’était produit, que l’inconcevable était arrivé : elle m’avait oublié. Je suppose que c’est dans l’ordre des choses. Je suppose que cela arrive tout le temps. Mais j’ai eu du mal à appréhender cette évidence, sans même parler de l’accepter : Sandra m’a oublié.
Pour elle, en elle, j’ai cessé d’exister. Je suis mort, et même plus que cela, ou moins que cela puisque les morts, on y repense de temps à autre. On se souvient, avec plaisir, avec dégoût, pitié, mépris, compassion, les larmes aux yeux ou le poing serré mais enfin il est indéniable qu’on s’en souvient, on finit toujours par se les rappeler. Moi je me suis évanoui dans le tumulte de l’impavidité. Mon agonie fut rapide, j’ai disparu d’un coup, comme une page inutile. Me voici dissous dans un imaginaire déjà bien encombré et où je n’ai pas eu le temps d’exister. C’est mieux comme ça. Je suis mort proprement. Sandra savait tuer, comme souvent à cet âge. Elle visait juste. Elle ne perdait pas de temps. Elle faisait ça sans y penser, avec naturel, sans pathos ni affectation superflus. C’était la nécessité, c’était le hasard. Je n’ai pas disparu dans la brutalité. Le comprendre trop tard, c’était un moyen finalement assez habile, quoique involontaire, de ne pas trop souffrir.
De fait, la douleur ne m’est parvenue qu’assourdie, avec prévenance, sans en rajouter. Sandra m’avait oublié ; j’ai fait en sorte de ne m’en rendre compte que par vagues.
De petites vagues, en réalité. De celles qui s’écrasent sans faire trop de bruit, dans un clapotis négocié. Je savais ce qui allait arriver, je le savais avant même de le comprendre. C’était inévitable. Sandra a été plus courageuse que moi. Elle a fait ce qu’il fallait. Courage ou inconscience ? Jusqu’à quel point ces deux notions se recouvrent-elles ? Je crois qu’elle était insoucieuse avant tout. C’est pour cela qu’elle en est sortie intacte. Plus intacte que moi, en tout cas.
Intacte de quoi, d’ailleurs ? Pour Sandra, il ne s’était rien passé. Pour moi c’était le contraire, un contraire diamétral. Nous portions sur cette saison aux aimables fatalités des regards disjoints. Vraiment nous ne pouvions en partager l’analyse. Nous regardions ce qui nous était arrivé de deux rivages opposés. Nos âges respectifs d’alors ont joué un grand rôle dans notre façon de vivre après. Quiétude et détachement d’un côté, mélancolie et mythologie de l’autre. En nous regardant marcher côte à côte vers la plage - plus aucune photo n’est là pour renforcer le souvenir vacillant de ces errances - nous n’aurions pas vu la même chose.
Nous étions très gais. J’allais la perdre et j’anticipais. Elle ne me reverrait jamais et s’en fichait. Nous avions l’âge d’en sourire, nous avions le temps de n’y pas penser ; et pourtant, de moins en moins fugitivement, j’y songeais.
J’y songeais le matin quand elle arrivait, et aussi le soir quand elle repartait. L’après-midi, elle était ailleurs. Les après-midi étaient des parenthèses entre lesquelles je me consumais. En écrivant je me rends compte que tout cela remue beaucoup de poussière. Ce n’est pas nécessaire. Je pourrais, je devrais, il faudrait passer à autre chose. En moi ces quinze jours occupent une place d’autant plus démesurée que tout, ou presque, fut intérieur, celé, occulte. Personne n’aurait compris. Elle était aussi indispensable que le hasard. Elle a trouvé d’instinct sa place dans ma nostalgie. Avant même de la quitter, je savais où exactement je la retrouverais, dix ou vingt ans plus tard, dans quelle chaleur, dans quel creux, et avec quel bonheur inquiet. Elle était très brune et je l’attendais, je l’attendais l’après-midi, je l’attendais la nuit, j’attendais sa peau hâlée et les deux fossettes dans son dos et le duvet anormalement blond de ses jambes et ses hanches déjà larges pour son âge et ses grands yeux gris-vert et ses épaules rondes et ses cheveux odorants, longs, noirs. Je l’attendais. Je sais qu’elle est vivante.
Cependant son visage s’est replié tout doucement, sans la moindre promesse de retour. Ne jamais compter là-dessus. Elle a sombré et je ne me préoccupais pas des opérations de renflouement. C’était comme l’après-midi : à mon tour, j’étais ailleurs mais, tôt ou tard, le soir arriverait. Elle reviendrait. Elle allait revenir. Longtemps, je ne l’ai pas su. Je ne souffrais pas de ne pas le savoir. Nous avions cessé d’exister. Nous étions passés à autre chose, des étreintes licites, des fidélités plus chaudes. Nous étions morts. Il n’y avait pas de quoi être triste. Elle ne l’était pas. Moi non plus. C’était une mort écrite ; elle a beaucoup duré.
Et puis après, des années plus tard, au moment où je m’y attendais le moins, je l’ai retrouvée. Que s’est-il passé ? Presque rien, une chiquenaude de la mémoire, un accident. Topographie d’une passion. L’ordinateur a remplacé la machine mais les soirs d’été ont la même odeur, les soirs d’été passés à écrire, comme il y a dix-sept ans, sur une terrasse en surplomb. Le parfum de Sandra, ses cheveux dans la brume. Un vieil oubli. Je suis rappelé. Ce n’était pas difficile. Soudain tout était là, à portée de main. Même son visage est revenu ; pourtant, pendant des années il avait été dangereusement indécis. Longtemps, j’avais lutté en vain pour ne pas en perdre les contours, la grâce, la pubescence, puis il est revenu d’un bloc, balayant les doutes et les approximations.
Elle est revenue et n’en sait rien. Elle ne peut en avoir aucun soupçon. Elle ne sait plus qui je suis. C’est une affaire de distance, dans toutes les acceptions du terme. Elle n’est revenue que pour moi. Pour le plaisir. Pour le secret. Tant d’images ensevelies ! Elle n’en saura jamais rien. Je la retrouve de la seule façon possible, dans les contreforts de l’imaginaire. Si je la revoyais dans la vie réelle, je ne la reconnaîtrais pas. Elle aura inévitablement et beaucoup changé. J’ai vieilli sans elle. Le temps est fait pour massacrer les images. Il ne reste plus que moi pour m’en souvenir, pour me rappeler la Sandra de cette époque, la mienne, ma Sandra, la seule qui ait compté. J’aurais aimé connaître les autres, Sandra à vingt ans, Sandra se transformant, Sandra en train de changer. C’est un spectre qui me sourit. Sandra, adolescente crépusculaire. Eaux mortes. Piège des cycles. Elle est montée dans la Mercedes gris anthracite de son père. Elle s’est retournée plusieurs fois. Je l’ai suivie des yeux. La route longeait la côte. J’ai su que je ne reviendrais jamais. La Mercedes a pris le virage à droite, au-delà duquel un lotissement en construction allait la masquer. Je suis remonté lui écrire. Il n’y avait rien d’autre à faire. J’avais installé mon Adler sur la terrasse. Je tournais le dos à la piscine. La lumière était celle qu’il fallait. Il était quelque chose comme dix heures du matin. Je ne ressentais rien de descriptible. Au même instant, des milliers de gens devaient vivre le même genre de scène, d’une banalité déchirante. C’est peut-être ça qui m’a empêché de m’y attarder sur le moment.
Son absence, que j’avais si souvent guettée… Je n’avais pas besoin de la prévoir. On s’en était chargé pour moi. La force des choses. Je savais ce qui allait se produire. Sur la fin, je ne la regardais plus que pour y penser. C’était un tort. On ne profite jamais assez des gens. C’était si court. Sandra, Sandra, Sandra. Un chapitre ramassé, si dense, prégnant jusqu’à l’obsession. Tandis qu’elle s’éloignait je découvrais qu’on ne peut pas se préparer à cela. Admettre qu’elle ne reviendrait pas, comme la première d’une longue suite de déconvenues qu’il allait falloir apprendre à taire, à masquer, pour pouvoir continuer à vivre, faire face, ne pas perdre de temps. Sandra était le prénom de ma survie. Sandra qui était partie. Il allait y avoir de longues semaines à meubler. Reprendre l’équilibre. Résister à la réfutation d’un visage qui avait tant compté. L’oubli est un échec auquel on ne peut résister, une eau neuve, trop neuve, un sourire gris. J’ai pris tout cela en pleine figure. Elle n’était plus là. La plage était déserte. Je n’y déchiffrerais plus ses pas. Je suis parti très vite après elle. Deux ou trois jours. Je n’avais pas beaucoup de bagages. J’ai rangé l’Adler dans son étui de métal usé. J’ai pris l’avion de Paris. C’était le dernier. La Mercedes grise avait quitté l’autoroute depuis longtemps, Sandra était rentrée chez elle, dans ce village qu’elle m’avait si souvent décrit et que je n’ai jamais visité. La télévision donnait Marnie. J’étais seul, libre et fatigué. Je me suis assis. Je lui ai écrit. Rien ne changeait. Beaucoup d’autres soirées se sont achevées ainsi : je m’asseyais et je lui écrivais. J’avais besoin d’être inutile. Quand on vous quitte, ce n’est pas difficile. Il suffit de se laisser glisser dans l’anonymat sentimental. Ces lettres ne servaient à rien. Elle n’en recevrait aucune. Elles étaient la signature du malheur, elles étaient la pâleur de la vie.
Le premier mois, je lui ai beaucoup écrit. C’était un catalogue de regrets et sur le plan du style ça ne valait pas beaucoup mieux. Chère Sandra. Elles commençaient toutes comme ça, ce qui ne présageait rien de bon. Il fallait bien commencer par quelque chose. C’était convenu, impersonnel, dénué de cette spontanéité qui nous distinguait des autres. Cela ne menait nulle part. En octobre, et pour des années, j’ai arrêté. Je ne savais pas qu’il me faudrait dix-sept ans pour recommencer. Ce n’est pas une question de courage. C’est une question d’abandon de soi. J’écris sous un soleil de remords. Ces lettres qui ne partaient pas. Ces mots que j’ai brûlés. Tout ce qu’elle ne saurait pas. Les rêves qui n’étaient pas pour elle.
Elle respire loin de moi. Rien de ce que je sais n’aurait pu la rendre heureuse. Elle était faite pour cet objectif derrière lequel tant de naïfs se précipitent en vain : une autre vie. Pas la mienne, bien entendu. Elle ne sait rien de tout cela.
Il était facile de prévoir comment les choses allaient tourner. Cela devait mal finir, puisque ça devait finir. Seulement ça n’a pas fait de bruit. Personne n’en a rien su. Jamais rien n’a filtré. Nous en sommes restés aux altitudes du secret. Je ne sais pas si ce sont les plus basses ou les plus élevées. Je n’ai pas pris le temps de me poser la question. Les sentiments sont ce qu’ils sont. Scintillants secrets. La lâcheté est un vertige. La vérité a appris à se dérober. J’ai tout dissimulé. Cet amour sans talent, qui n’existait que pour moi. Il est mort étouffé. Il ne s’est pas rendu compte. Tout allait si vite. Il s’est évanoui avant même de s’apercevoir qu’il avait existé. Il avait tout à perdre : nous étions des frères. Je l’ai laissé tomber. Nous faisions fausse route. Il m’entraînait vers l’abîme. Il m’enseignait le désespoir. Une vie noire. Une mémoire dévastée. Sous cet angle il était facile de renoncer. C’est ce que j’ai fait ; j’ai fait preuve de méthode.
La méthode, c’est l’arme absolue. On ne peut rien contre elle. J’en ai souvent manqué, à dessein, plus ou moins. Puis je m’en suis servi pour tuer Sandra et tout ce qu’elle représentait, pour arrêter la longue glissade qu’était devenue ma vie. Je dérapais vers Sandra, cette image fixe, donc fausse, j’étais dans le danger, j’évoluais dans un rêve qui ne correspondait plus à rien, qui n’était plus qu’une pauvre survivance ; je me dissipais dans le complaisant tunnel de la modification ; je retouchais sans répit un visage, des mots, des idées, pour les rendre acceptables dans un contexte qu’ils ne connaîtraient jamais. J’étais contraint d’inventer. Son absence ne me laissait pas le choix. J’ai distrait le vide avec ce que je savais d’elle et ça n’a pas duré longtemps. Il fallait inventer ou s’arrêter. Je ne me suis pas arrêté.
J’ai vécu près d’elle.
Une autre Sandra vivait en moi, réconfortante et douloureuse. J’aimais ça. Elle n’avait rien à me dire, en dehors du fait que tout cela était une erreur, que nous devions en rester là. Les gens et leurs conseils. Elle avait raison. Du fond de sa prison de papier, elle avait vu juste. Il fallait s’arrêter. Je l’ai laissée partir. Je l’ai laissée mourir. C’était mieux comme ça. Sandra est morte ; j’ai revécu. Enfin, elle n’était pas tout à fait morte. Il lui arrivait de revenir, à l’improviste. Entrez sans frapper. Elle regardait par-dessus mon épaule. Elle ne vieillissait pas. Elle repartait très vite, furtive et insaisissable. Elle avait une façon bien à elle de disparaître, une façon très étudiée. J’ai longtemps rêvé d’elle ainsi, dans des étreintes silencieuses et fugitives dont j’étais le seul à connaître l’importance.
Elle avait pris de très longues vacances. Je ne la reverrais pas. Ses signaux étaient de plus en plus faibles. Elle cessait d’émettre. Je ne captais plus rien.
Les souvenirs se corrompent à la lumière du jour. Sandra, cette poussière. La réalité est étroite, impitoyable. Je suis en morceaux. Elle n’existe pas. Triste bilan, pluvieuses échéances. Sandra en automne, Sandra en manteau, Sandra en larmes, Sandra malade, Sandra sur des skis. Tout ce que je suis forcé d’imaginer, sans être sûr d’avoir raison de le faire, je ne la retrouverai pas, elle a disparu, je veux dire l’enfant qu’elle était encore, ensuite elle a changé très vite, forcément, c’est toujours comme ça, d’une année sur l’autre, l’enfance en train de mourir, la sienne, la mienne, je ne connaîtrai jamais rien de cela, peut-être cela vaut-il mieux, qu’aurais-je pu lui apporter, je ne suis même pas capable de définir ma façon de l’aimer, même aujourd’hui je ne peux pas, je ne voulais pas coucher avec elle, ni qu’elle soit nue devant moi, non je ne voulais rien de tout ça, je la voulais telle qu’elle était, pure, ignorante de la douleur, de la saleté du désir quand il saccage la pureté ambiguë des jeunes filles, c’était si simple, je voulais du temps avec elle, je voulais qu’elle reste comme elle était, qu’elle se fige, qu’elle demeure pour l’éternité ce qu’elle était alors, une enfant dont je suis amoureux depuis un grand nombre d’années, une enfant assassinée mais qui frissonne encore en moi, et c’est tout ce qui me reste, c’est tout ce que je possède, la mémoire, la distance, l’espoir.
Je m’en aperçois, je ne cesse de m’en apercevoir. Je n’ai pensé qu’à elle. Je n’ai pensé qu’à elle qui changeait. Je la convoquais sans cesse. Longtemps, je l’ai regardée en photo. C’était plus facile. Il y en avait deux, une où elle était de face, accroupie dans le sable, elle fixait l’objectif en plissant les yeux, j’avais le soleil derrière moi, et une autre où elle était de dos, de l’eau jusqu’aux genoux, le bout des doigts traînant dans la mer. Elle portait un maillot de bain fuchsia. Je regardais la photo et vainement j’essayais d’imaginer l’expression de son visage à ce moment-là, rêveuse ou ennuyée, j’essayais d’imaginer qui elle était. Cette photo a disparu mais aujourd’hui si je pense à ce prénom, Sandra, c’est elle que je vois, ses omoplates saillant dans le soleil de quatre heures, les arrondis de son corps, tout ce bleu autour d’elle. Cette peau qu’elle avait, impeccablement brune, fraîche et douce, cette peau je l’ai rencontrée, touchée, sentie, caressée, cette peau - oui - je l’ai aimée. Mon cœur se déchirait pour elle. Esthétiquement c’était très séduisant, il y avait des choses à écrire là-dessus, mais on ne sort pas indemne d’une histoire pareille, la preuve, dix-sept ans ont passé et elle est toujours là, intacte et brève, ayant décidé de ma vie, dominant mes pensées, mes rêves, mes idées, mes enchantements. Et l’amour. Et la peur. Depuis longtemps Sandra a cessé d’être une adolescente, dans la réalité et aussi dans ma tête où elle s’est muée en allégorie. En elle l’été, en elle ma jeunesse, en elle les livres, en elle l’amour, en elle le désir, ce désir abstrait qui me taraude. Je l’aimais, je l’ai tout de suite aimée, inutilement et sans espoir, c’était Sandra, je ne veux pas que cela s’arrête. Insensiblement j’ai mis le meilleur de moi-même dans cette histoire, et ce faisant j’en ai privé ceux qui appartenaient à la réalité et qui m’aimaient.
Remuer le passé, ce qui a cessé d’être, c’est toujours dangereux. On ne sait jamais vraiment ce qui va en sortir. Ma lecture de ces événements, si on peut les appeler ainsi, je ne puis la partager avec personne. Surtout pas avec elle, avec Sandra, statufiée dans les remugles empoisonnés d’un songe infructueux, inconsciente, et tant mieux, d’avoir été si singulièrement aimée.
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