Cet après-midi là Axelle se reposait chez vous, après trois jours passés près de sa fille. Le taxi vous a déposé à trente mètres de la maison. Il était quelque chose comme six heures du soir. Vous aviez attendu qu'Aude se rendorme et alors seulement vous vous étiez résolu à partir. Vous cherchiez vos mots en ouvrant la porte. Comment annoncer le meilleur après avoir provoqué le pire ? Axelle somnolait dans un fauteuil. En elle vous ne retrouviez que peu des expressions de sa fille ; il vous était facile de la regarder dormir. Elle a remué, a ouvert les yeux. Vous vous êtes assis près d’elle et vous avez dit elle vit. Elle s’est réveillée. Elle a repris conscience. Elle m’a parlé.
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Axelle s’était installée chez vous. Elle occupait la chambre d’amis, au second étage. Une pièce mansardée, avec des poutres blondes, des meubles suédois en kit, et un petit bureau à cylindre dans lequel Aude avait rangé ses affaires — photos, lettres, cartes postales, livres scolaires.
Vous dormiez mal. Axelle avait changé les draps, un jour où vous étiez parti pour l’hôpital. Le linge d’Aude avait été nettoyé, plié, rangé dans la grande armoire en chêne qui portait encore les stigmates du déménagement. Son désordre vous manquait.
Soir après soir elle vous avait parlé de Jacques, de sa fille, de leur vie. Aude à l’école. Aude se cassant un bras en cours de gymnastique. Aude faisant du cheval, de la danse, de la voile. Aude lisant Steinbeck, Faulkner, Sagan, tout ce qu’elle trouvait dans la bibliothèque de ses parents. Leur fierté aussi, les jours de fin d’année, à la distribution des prix. Leurs soucis. Jacques qui n’avait pas voulu d’autre enfant. Elle n’avait pas insisté, n’était pas capable de dire si elle le regrettait.
Après la mort de Jacques, disait-elle souvent, et dans ces moments-là vous regardiez ailleurs, elle s’arrêtait une seconde puis reprenait : depuis qu’il n’est plus avec nous. Leurs amis, la famille avaient été très bien.
Une hésitation, puis : vous aussi, à votre manière, vous avez été très bien.
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Le ciel était lavé quand vous êtes allés la chercher pour la dernière fois. Il avait plu tout le matin. Elle a souri quand vous l’avez soutenue jusqu’au taxi qui attendait ; elle vous a souri à tous les deux. Vous l’avez installée à l’arrière droit. Vous l’avez déposée avec précaution sur le siège. Axelle s’était glissée à côté d’elle. Aude ne pouvait pas tourner la tête à cause de sa minerve, alors vous vous êtes penché pour l’embrasser, dans une posture insolite qui l’a fait sourire encore, plus largement cette fois, et l’éclat dans ses yeux pondérait son aphasie.
Le taxi a démarré. Vous l’avez regardé longtemps, jusqu’au bout de la rue, tandis qu’il emportait Aude, Aude qui ne pouvait plus vous regarder, vers l’aéroport, les réacteurs, le nord, la plage, son père.
C’était une idée d’Axelle. Revenir, repartir. Là-haut. Loin. Vous étiez seul. Tout de suite, Aude avait accepté. Vous compreniez. L’accident l’avait rajeunie ; une part d’elle-même désirait l’enfance. L’accident et ses conséquences, tous ces détails affreux et compliqués, tout cela appartenait à un univers où elle était entrée comme par effraction. La douleur l’effrayait ; elle lui tournait le dos. Hardelot en était si éloignée, Hardelot c’était l’insouciance, les rires figés pour toujours dans la chaleur illusoire de la réminiscence.
C’était aussi un cimetière. Son père et sa jeunesse enterrés côte à côte. C’est vers cette nécropole qu’elle accourait à présent.
Il fallait rentrer. Il était encore tôt. Vous êtes allé marcher sur le quai du Commandant-Malbert. La pluie allait bientôt revenir. La brise d’ouest poussait les nuages qui traversaient la rade. Ils venaient vers vous dans le ciel obscur. Vous vous êtes réfugié dans la voiture, ce vieux coupé Mercedes 280 que vous aviez trouvé à Lorient chez un négociant. Un modèle 74, 74 qui avait été une bonne année. Les premières gouttes s’écrasaient sur le pare-brise. Vous avez démarré, allumé les phares, repris la route vers la maison vide que vous alliez devoir affronter.
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Elle a téléphoné le troisième jour. Vous étiez sur la grève. Vous avez couru en entendant la sonnerie par la fenêtre du salon. Elle vous a dit tu me manques, viens, reviens, je t’aime, elle disait reviens, j’ai besoin de toi, fais vite ; cette brume en vous ; il fallait revenir ; elle vous attendait ; vous imaginiez son front bombé, sa pâleur, les auspices de ses larmes ; vous imaginiez Axelle aussi. Où était-elle ? Etait-elle sortie ? Derrière Aude, il n’y avait pas de bruit. Derrière Aude, il y avait l’appartement, les photos de Jacques, sa chambre de jeune fille, l’odeur de lavande dans toutes les pièces. Elle vous disait de revenir, de revenir là-bas, et vous fermiez les yeux, vous examiniez ce qu’allait être la vie, la vie à Hardelot, la place qui vous attendait et qui n’existait pas ; Axelle, la désolation nécessaire, la plage et le vent ; le sourire de Jacques sur les murs, ce sourire qui vous écrasait, vif et crépusculaire ; ce sourire et ses nuances qui n’existaient plus que dans la mémoire de quelques-uns, que pouviez-vous en faire ? Un visage en cendres vous poursuivait.
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Cette exigence dans sa voix. Ce besoin qu’elle avait. Cette urgence — il fallait partir, fermer la maison, bondir vers elle et ne jamais plus revenir, enfin, plus jamais comme c’était avant.
Aude disait maman est d’accord, n’aie pas peur, reviens ; reviens.
Vous saviez ce que vous alliez faire. Ce qu’il fallait. Elle parlait de votre peur ; en était-ce vraiment une ? Au moment de l’accident, de l’hôpital, du coma, un désespoir vous avait saisi qui maintenant s’éloignait. Mais votre peur ? Votre frayeur ? D’un certain point de vue l’accident avait été une solution ; mais en même temps il ouvrait des portes dont vous redoutiez le mouvement, ce qu’en s’effaçant elles pouvaient révéler. Maman est d’accord. Qu’avait-elle compris ? Etait-ce de l’indulgence, de la compassion ? Reviens. Reviens là où tu n’es jamais allé. Reviens dans cette maison avec une identité neuve, inconnue, fragile, illicite. Reviens comme un amant dans la sauvagerie des silences. Reviens pour être observé. Reviens pour le jugement. Reviens pour perdre toutes tes raisons de t’enfuir.
Vous vous interrogiez sur vous-même : étiez-vous digne d’être aimé ? D’être aimé ainsi ? D’être attendu ? En vous se tramait comme une gêne. Ce qui allait se passer ne serait pas confortable, ni facile, ni prévisible. Cette obscurité, voilà ce qui vous angoissait. Vous aviez eu peur de la perdre ; à présent vous aviez peur de la retrouver.
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Hardelot.
Vous aviez peur de l’avoir.
Vous descendiez sur la plage. Il n’y avait pas de galets. Le jour était sale. C’était le matin. Vous aviez passé la nuit sur la route. Votre nuit, vos questions.
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Pendant ce temps elle dormait ; puis elle avait cessé de dormir ; puis elle avait claudiqué jusqu’à la fenêtre de sa chambre ; puis elle vous avait vu. Elle avait vu sa vie — sa propre vie — en train d’hésiter, de vaciller, d’envisager, de décider, de choisir. Elle était restée silencieuse, attentive, férocement immobile. Derrière elle, derrière vous, le jour finissait d’apparaître. Vous portiez cette veste bleu marine qu’elle aimait et un pantalon qu’elle ne connaissait pas. Tous ces mois de silence ; ces semaines aveugles. Ce temps perdu pour toujours. Et vous qui attendiez, vous sur cette plage.
Vous qui attendiez quoi ? Comment identifier ce qui se passait là, à quelques dizaines de mètres de sa vulnérabilité hâve, de son visage passagèrement contracté par des douleurs fantomatiques — remugles du mal inoubliable, mémoire de la fêlure à la fois une et multiple et qui refusait de se dissoudre ? Vous marchiez, inconscient d’elle. Vous marchiez si rêveusement, inaccessible soudain. Les derniers mètres d’une vie. Peut-on écrire que vous la regrettiez ? Que vous tergiversiez devant ce qui commençait ?
Ensuite, vous l’avez vue. A un moment vous vous êtes retourné vers la digue, le parking,
Vous avez contourné
(fin)
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