Partager l'article ! Poésie de l'indifférence, 7ème partie: La nuit était une soute. Doucement elle vous enveloppait ; elle ressemblait à un linceul ...
La nuit était une soute. Doucement elle vous enveloppait ; elle ressemblait à un linceul prévu pour quelqu’un d’autre ; quelqu’un que vous aimiez. Au bout d’un couloir, dans cet autre pavillon de l’hôpital où on l’avait transférée, à l’écart de vous, avec la dérisoire protection de la distance, au creux d’une pièce encombrée d’appareils et de souffrance, vous ne saviez pas où exactement, vous ne pouviez que l’imaginer, il y avait Aude, possiblement détruite, survivante aléatoire, crépusculaire nudité, lividité du hasard.
Axelle était là. Elle non plus n’avait pu entrer. Elle voulait vous voir ; il le fallait ; elle ne savait rien. En elle la surprise et la tragédie marchaient d’un même pas. Elle a posé sur vous un regard neuf, douloureux, interrogatif. Vous deviez décider ; les mots vous appartenaient. Vous êtes parti de la fin. Le secret en vous se délabrait. Depuis l’accident vous remontiez les fortunes et les contingences. Cette conversation avait un parfum de terme, tout était stoppé, vous étiez en train de le découvrir alors même que s’échafaudait votre récit, que vous convoquiez vos souvenirs et vos ambiguïtés, votre fraîcheur enfuie ; soudain votre passion sentait le désinfectant.
Aude. Sa mère était silencieuse. Elle vous fixait de temps en temps. Il était évident qu’elle ne vous en voulait pas. C’était inutile, bien entendu. Vous regardiez ses mains. Il était question de bonheur, de circonstances ; vous aviez du talent en matière de périphrases.
Vous n’avez pas parlé de la rue Bobillot. Quelque chose vous retenait de le faire. Ç’avait à voir avec l’attitude de cette femme, avec la source de sa peur ; l’inventaire de tout ce qui venait de changer pour elle. Les brisures de ce qui avait été son espoir, son ambition, son avenir, sa vie même, étaient de nouveau en train de tomber. Une fois de plus l’avenir changeait de format.
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Vous la regardiez mourir. Mourir. « J’observe la nuit et la mort. » C’était ce qu’elle allait faire. Elle s’apprêtait à disparaître, on allait l’ensevelir loin de vous. C’était votre sanction, ce qui vous attendait pour l’avoir assassinée. Vos pensées chancelaient. Aude immobile, sourde, indifférente, les yeux clos ; vous pensiez à tout ce que vous aviez vu passer sur ce visage, à tout ce qui était perdu, à tout ce que vous aviez perdu. Les mots ; le temps ; Aude au milieu d’eux.
Le médecin s’était approché. Il avait des choses à vous dire. Vous vous êtes éloignés d’elle, comme deux complices involontaires. Il n’était pas hostile. C’était un accident. C’était un professionnel. La fatalité ; ces choses-là arrivent. Ce n’était la faute de personne. Les mots du praticien entraient en vous, puis en sortaient sans rien modifier. Vous saviez très exactement ce qu’il fallait penser de la situation. Vous aviez eu le temps d’y réfléchir. La délicatesse du type en blanc vous laissait figé dans un détachement poisseux et involontaire — pourquoi ne vous parlait-il pas d’elle, au lieu de vaticiner sans fin autour d’excuses dérisoires ?
A la fin, tout ce que vous aviez compris, c’est qu’il fallait attendre. Il y a des erreurs de trajectoire qui se paient cher.
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A la fin, vous aviez oublié comment elle s’appelait. Il avait fallu la mort de Jacques pour vous en souvenir. Son prénom. Axelle. Axelle et Jacques. Le jour de leur mariage vous n’aviez pu vous libérer. Vous aviez inventé un prétexte. C’était une année dure, difficile à accepter. L’immersion dans ce groupe de gens chaleureux, souriants, endimanchés vous soulevait le cœur à l’avance ; plaquer un sourire mécanique sur votre masque de post-adolescent, serrer des mains, avoir l’air heureux : non. Vous aviez rédigé un mot d’excuse médiocrement tourné, qui manquait de conviction et dont le style était proportionnel à la déception que vous pensiez provoquer. Jacques ne vous en avait pas tenu rigueur. Plus tard, à l’automne de 1978, Aude avait deux ans, vous aviez été invités à la même réception. L’image que vous aviez conservée d’Axelle, l’Axelle d’alors, était délavée, diffuse, hors de contrôle. La femme meurtrie par l’angoisse superposée au deuil se tenait devant vous. Naturellement elle ne s’était doutée de rien. La vie de sa fille, loin de la lumière qu’elle aurait désirée. La vie de sa fille avait passé. Vous étiez un épisode ; peut-être les choses allaient-elles se résoudre sur ce substrat. Derrière la sérénité de façade résidait une forme de panique. Le visage de cette femme racontait une histoire que vous n’étiez pas sûr de connaître.
Axelle attendait la suite. Cela se voyait. Une pluie amère et froide tombait sur votre âme enkystée de tristesse et de fuite. Cette envie de fuir, ce désir de refuge. Cette terreur de l’instant. Tout ce vide à étreindre en vous, ces signaux défunts, ces sourires perdus, émis pour rien, sans doute, noyés dans un irrépressible brouillard.
Derrière vous les portes de l’hôpital ; devant vous le soir qui arrivait.
Le soir et ses questions.
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Ailleurs. Il avait cessé de pleuvoir. Elle découvrit la maison basse et obscure où sa fille avait existé. A l’intérieur tout était gris. La journée avait été dure, incertaine. Elle hésitait à s’asseoir. Vous allumiez les lampes. Ces éclairages indirects qu’Aude avait choisis, organisés. Ils convenaient bien à la situation. Elle s’attardait sous les volutes de pierre au-dessus de la porte du salon. Elle regardait les doubles rideaux que vous n’aviez jamais vraiment aimés mais qui à présent scandaient un prénom, suggéraient une ombre, vous jetaient une absence au visage.
Maintenant, elle était dans la chambre. Les draps étaient les mêmes. Le lit était défait. Cette petite pièce sombre, aux fenêtres étroites, il n’était pas difficile d’imaginer ce dont elle avait pu être le théâtre.
Elle l’imaginait. Elle reconnaissait un cardigan abandonné sur une chaise, un livre de poche sur le bureau, des bottes de motard sous l’escalier. A bien des détails elle reconnaissait son côté du lit. C’était une idée étrange pour elle, qu’Aude puisse avoir un côté dans un lit, comme un partage auquel elle n’aurait pas pensé.
Elle s’est assise en face de vous, dans un fauteuil que vous n’utilisiez jamais. Elle vous dévisageait avec une espèce de curiosité anxieuse. Elle ne savait pas qui vous étiez. Elle ne savait pas comment vous parler, ce qu’il fallait faire. De temps en temps, elle regardait le téléphone.
Vous étiez resté debout. Vous vous affairiez. L’immobilité était insoutenable. Vous mettiez la table. Il était plus de huit heures ; d’une main qui ne tremblait pas, vous accomplissiez les gestes d’un quotidien enfui.
Vous ne deviez pas vous laisser paralyser par ce silence qui commençait d’entrer en vous. Avant tout, c’était la qualité de ce silence qui vous gênait. L’obscurité des mots. Vous étiez concentré sur ce qui n’avait pas d’importance.
Elle s’est approchée de la table, elle vous a souri, d’un sourire fané, étroit, fugitif. Que contenait ce sourire ? Qu’est-ce qu’il lui coûtait ? Etait-il un encouragement, une désillusion, un fatalisme ? Il vous semblait usé.
Elle vous parlait. Il était question de 1976. Comment c’était arrivé. Jacques, la faculté de droit. Jacques qui ne voulait pas d’une fille, non, surtout pas. Et ensuite ? A la fin des années soixante-dix il y avait eu Hardelot. Aude était si petite. Une autre vie. La mer, les dériveurs de location. Cet endroit un peu mort, il fallait y vivre pour le comprendre. Elle hésitait à prononcer le mot qu’il fallait. Il lui brûlait les lèvres. Encore ce sourire distrait, qui s’excusait de ne plus pouvoir le dire.
Vous ne l’interrogiez pas. Vous n’imaginiez pas quelles questions il fallait poser. La circonstance était trop neuve. Vous n’aviez pas de repères. Cette femme, devant vous, avec les deux tiers de sa vie en lambeaux. Qu’est-ce qui lui restait ? Un enfant vivant, mais dont les traces à présent se perdaient loin d’elle, dans des chambres d’hôtel et des maisons inconnues, des appartements dont elle ne savait rien ; des lieux ruisselants d’une menace abstraite en train de sourdre de mille blessures — celles que seuls pouvaient creuser la solitude, le deuil et leur brutalité.
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Vous vous souvenez très exactement du moment où Aude a ouvert les yeux pour la première fois, comme du moment où le médecin vous a annoncé qu’elle vivrait. Il avait un sourire affable et franc, du moins était-ce l’impression qu’il vous laissait. Il n’avait pas demandé qui vous étiez. Il vous prenait sans doute pour un obscur beau-père, ou peut-être un ami de la famille, le genre de type improbable que l’on appelle en cas de coup dur — sauf que le coup dur c’était vous. Votre présence ne suscitait pas de questions, c’était quelque chose de naturel.
Il parlait surtout à Axelle et ça aussi c’était normal. Vous étiez hors champ. Votre angoisse n’était pas la même. Elle restait invisible pour le spécialiste qui répondait aux multiples questions d’Axelle, phrases courtes, questions ouvertes, articulées d’une voix neutre, blanche, qui paraissait ne celer aucune oppression.
Les nouvelles étaient relativement bonnes. Aude pourrait remarcher. Naturellement ç’allait être dur. Elle aurait mal, encore, longtemps. Mais à terme elle vivrait normalement. A terme — c’était une curieuse locution, une formule froide et impassible, comme les murs de l’hôpital où sa vie avait été sauvée.
Ensuite vous êtes passés la voir. Enfin, plutôt vous êtes allés la regarder respirer. Elle dormait. Le beau visage tuméfié émergeait à peine dans le blanc aveuglant des draps et des bandages.
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Cet amour réveillé, c’était le vôtre.
C’était un début d’après-midi, un peu moins de deux mois après l’accident. En achevant sa toilette l’infirmière avait vu les paupières battre et revivre, sèches encore, et le regard si longtemps obturé l’avait suivie, avec en filigrane tant de mots enfouis, bousculade sémantique réduite à un murmure indistinct.
L’infirmière avait l’habitude. Elle avait vu cela cent fois. Elle lui dit vous avez eu un accident, vous êtes sauvée, tout ira bien maintenant, je vais appeler le médecin. Le visage que vous aviez vu s’émacier au fil des semaines, le visage immobile, seulement éclairé par un jour artificiel, le visage que ne nourrissaient plus ni l’espoir, ni la joie, ni la vie ; le visage aux rêves éteints, le visage qui était seul, inhumé dans le silence, aveugle et qui n’entendait rien de ce que vous chuchotiez, Axelle et vous, en un relais tacite, matinées, après-midi ; ce visage qui n’avait pas vu les fractures se réduire, les pansements perdre du terrain, ce visage qui revenait au monde, qui rentrait d’un voyage cinglant et imprévu, ce visage que vous aviez cru perdre, ce visage, le sien, le sien aimé, avec désormais cette cicatrice au coin du sourcil gauche, ce visage sincère et droit, beau jusque dans la maladie, ce visage que vous attendiez, Aude revenait à sa surface, elle s’y réinstallait, c’était — oui — de nouveau elle en ces traits, de nouveau la couleur qui affleurait, et quand sur lui vous avez posé une main rugueuse et tremblante vous avez entendu un souffle inégal et lent, vous avez entendu des mots tranquilles — les mots de l’éternité.
Vous avez vu ses doigts qui bougeaient.
Vous avez vu un sourire convalescent illuminer le jour, la chambre ; vous avez regardé sa poitrine soulever le coton de la blouse réglementaire.
Elle a dit je suis vivante ; sa main a cherché la vôtre. Je suis vivante. Tu es beau. Reste là. Quel jour on est ?
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(à suivre)
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