Partager l'article ! Poésie de l'indifférence, 6ème partie: Le désespoir appelle le désespoir. C’est à cela que vous pensez en négocia ...
Le désespoir appelle le désespoir. C’est à cela que vous pensez en négociant les derniers virages, le chemin est étroit et vous frôlez presque les chèvrefeuilles qui se répandent devant les maisons que vous êtes en train de dépasser ; et puis voilà, ça y est, le break s’immobilise, le camion est déjà reparti et seules les traces fraîches qu’il a laissées dans le gravier témoignent de son passage.
Aude ne les remarque pas, elle est descendue, a couru vers le cimetière de bateaux qui précède l’océan, elle a couru entre les épaves, couru vers l’eau que le soir rendait orange, et vous avez aperçu sa silhouette, de loin en loin, entre les poupes et les étraves en train de mourir ; puis elle a disparu.
Vous avez eu la tentation de la rejoindre mais vous êtes resté là, le cœur traversé par des bruits oubliés — le clapotis de l’eau contre les coques à demi submergées, vos propres pas dans le sable, l’écho d’un hors-bord qui traversait la baie. Vous vous êtes dit nous y sommes, c’est le premier soir et vous êtes entré seul dans la maison.
Les déménageurs avaient bien travaillé. A quelques exceptions près vos instructions avaient été respectées à la lettre. Vous aviez patiemment étudié, sur plans, pendant des semaines, la disposition des meubles ; vous aviez longuement réfléchi à cet univers qui n’existait pas, ce contexte de papier, vous vous étiez évertué à tout prévoir, vous aviez mesuré le décor, calculé tous les arrière-plans d’une renaissance. Tout était si neuf et en même temps si familier. Tout était vrai. A présent la pierre grise et rassurante de la maison abritait une prodigieuse somme d’espoirs et de craintes pareillement informulés.
Vous vous souvenez qu’un soir vous aviez repoussé le carnet noir sur lequel vous preniez des notes, donniez forme à votre projet, et vous vous étiez accordé une pause. Vous aviez songé à la formule « ne rien laisser au hasard », c’était la question centrale, l’énigme du pas décisif que vous vous apprêtiez à franchir.
Il y avait comme une solitude en vous. Une sorte de vertige. Vous étiez tellement seul au milieu de ce moment-là, à écouter les minutes s’écouler, vous les entendiez fuir aussi nettement que des pas qui se seraient éloignés ; ces minutes qui vous séparaient du moment où Aude se mettrait à comprendre.
Elle se rapprochait de la maison ; Vous choisissiez vos mots. La maison qui était sombre. Vous vous êtes penché vers une lampe. Ils avaient oublié de la brancher. Derrière vous la porte s’est ouverte. Aude s’est avancée. Elle vous appelait ; elle ne pouvait pas vous voir, vous étiez accroupi, en train de brancher la lampe. Vous vous êtes redressé. Vous n’avez pas actionné l’interrupteur. Elle était près de vous.
Si près.
Elle s’est installée tout contre vous. Elle ne se rendait compte de rien. A présent, il faisait tout à fait noir. Il y avait votre main sous sa veste. Votre main immobile. Il était inutile de bouger. Vous l’entraîniez ailleurs, loin des fauteuils et des romans, dans une autre pièce, sur un lit où son corps blanc et affaibli avait déjà si souvent clignoté.
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Vous vous êtes réveillé le premier. La chambre était saturée de reflets. Les volets étaient restés ouverts. En tournant la tête vous pouviez voir la baie. Il était huit heures. Aude dormait comme elle aimait le faire, allongée sur le ventre, la tête tournée vers vous. Vous êtes sorti. Un soleil crayeux éclairait le salon. Il n’était plus question d’attendre. Les explications arrivaient. Elles n’allaient pas être faciles. Il n’était pas question de s’y soustraire. Quelque chose s’achevait, quelque chose commençait ; le reste pouvait disparaître.
Le reste ? Mais il n’y avait plus de reste. Le reste était une fiction. Tout ce qui comptait était ici. Ici, dans l’ouest de votre vie. En progressant vers la fenêtre, derrière vous vous sentiez le passé qui s’effondrait, avec des craquements sinistres et encourageants.
Il y avait du brouillard autour des épaves. On ne voyait pas le fond de la baie. Vous auriez voulu pouvoir ne regarder que dehors, mais bien entendu c’était impossible ; il allait falloir affronter le réel, vous colleter avec lui ; soudain vous aviez tout à perdre.
Sa voix qui vous appelait.
Vous êtes revenu dans la chambre. Elle s’était assise, se frottait les yeux. Elle frissonnait. Elle balbutiait qu’elle avait froid. La dureté de ses seins en attestait. Vous lui avez donné le pull que vous portiez la veille. Vous avez remonté la couverture jusqu’à ses épaules. Vous vous êtes assis près d’elle. Vous lui avez tout expliqué.
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Aucun détail ne vous échappait. Ce n’était pas le moment. Aude était devant la maison. Elle regardait la mer. Le brouillard avait disparu. Vous étiez à vingt pas derrière elle. Elle vous avait écouté, très bien, et maintenant elle était là, les mains dans les poches, elle levait la tête, vous souriait de temps en temps.
Vous ne bougiez pas.
Elle disait je rêve, je suis en train de rêver, je vais me réveiller, nous ne sommes pas là. Vous alliez passer le reste de votre vie avec elle, c’était aussi simple que ça, une idée évanescente mais tenace qui vous foudroyait.
A cet instant précis vous ne songez pas à ce qu’il y a derrière la maison. Tout ce à quoi vous avez renoncé. Tout ce qu’il a fallu vendre, désorganiser, les projets stoppés net, accepter de ne pas aboutir. Mais vous ne pensez pas à tout cela, à ces rêves déjà anciens que vous portiez en vous depuis si longtemps et qui auraient voulu survivre, qui vous disent j’ai été jeté à terre, j’ai été fracassé. Vous ne pensez qu’à ce que vous voyez, à Aude en train de renaître, dans la clarté bleue d’octobre, près d’un cimetière de bateaux.
Aude et sa résilience. Elle était la vie ; enfin, ce que vous appeliez la vie. Elle était en train de devenir ce qu’elle avait toujours été.
Elle est allée marcher près des grands arbres, sur la grève étroite qui séparait la forêt du rivage. Vous avez eu un peu de mal à la quitter des yeux mais finalement vous êtes rentré. Vous aviez du travail.
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Parfois, on est si près des choses. Autour de vous, l’irréalité s’organisait. S’annonçaient des voyages, des départs, des retours. Les photos de cette époque montrent des sourires hésitants, Aude dans le jardin, Aude à Brest sur le quai, des postures de débutants, des regards, un hiver lumineux, des traces de pas dans le sable. Une simplicité. Elle ne s’ennuyait pas. Ce n’était pas arrivé ; rien de ce que vous redoutiez n’était arrivé. Elle avait décidé de préférer les idées que vous aviez eues pour elle. Les choix que vous aviez faits. Vos arbitrages. Elle respirait.
Souvent, vous pensiez à Jacques. Ce malheur falsifié, déguisé en solution. Grâce à lui, vous sortiez du gris. Vous travailliez tard. Aude lisait dans le salon. De votre bureau vous pouviez la voir ; il vous suffisait de lever les yeux, et en un synchronisme silencieux elle les levait en même temps, vos sourires se croisaient ; une connivence de grands brûlés.
Mais dans le bruit de vos rêves il y avait Jacques. Il vous attendait, nimbé peut-être d’une lueur dont la bienveillance atténuerait l’ironie, et que lisiez-vous en lui ? Le reproche, l’affection ? Jacques ne disait rien. Il faisait preuve d’une inopportune pénurie de jugement. C’était une chiquenaude de la mémoire, un accident, un vieil oubli, un visage détruit. Il était là. Il fixait les limites, sans avoir l’air d’y toucher ; il se postait à toutes les frontières de votre insouciance. Il y avait beaucoup de choses à empoisonner. Vos vingt ans étaient dans le coup mais maintenant, comme tant d’autres cantons de votre mémoire, ils étaient devenus nocturnes. Ils avaient atteint l’île des fascinations vaincues, des idées mortes, une île froide d’où ils ne reviendraient pas. Il n’y avait que Jacques pour y avoir résisté. Au petit jour, dans le sanglot blême du matin, il ne vous attendait pas. Il ne hantait que votre culpabilité ; parfois elle était l’essentiel de vous-même.
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Il y eut de nouveau décembre, et un jour, en arpentant une plage nue des environs, Aude décida qu’elle allait parler à sa mère. Elle ne voulait plus mentir, ni se cacher, ni inventer des prétextes pour justifier votre présence. Vous n’avez pas essayé de la dissuader. La vérité vous semblait préférable. De plus elle ne vous faisait pas peur ; ce n’était qu’une formalité. L’opinion de Jacques mort vous importait plus que celle de sa femme vivante. Le regard des inconnus sur Aude, sur vous, enfin, sur vous deux ensemble, c’était une autre formalité. Les formalités, il était toujours possible de s’en affranchir ; ça faisait partie de ce que vous aviez appris, puis essayé de comprendre, puis renoncé à lui expliquer. En face d’elle votre quarantaine ne pesait pas lourd. Cependant ç’allait être une étape difficile à franchir ; Aude avait beaucoup réfléchi. Elle considérait cela comme une signature ultime, une sorte de preuve ; tu n’as rien à me prouver — c’était votre réponse et c’était son projet — notre vie n’a pas besoin d’être ratifiée — je suis fière de t’aimer, j’ai hâte que tout le monde le sache, j’en ai fini avec la corrosion des blocages, je suis libre, nous sommes libres, je t’en prie, laisse-moi faire, accompagne-moi, emmène-moi, emmène-moi là-bas, sois près de moi. Sois avec moi.
Tout ce qui criait en vous : les questions, cette forme particulière de remords, un paysage de blessures, et le désir atrophié de l’expérience. Vous saviez — on vous l’avait dit — qu’à partir d’un certain stade l’expérience cesse d’être une conquête pour se transformer en menace ; que c’est toujours une question d’âge. La sérénité de l’acquis cède la place aux remises en cause, aux doutes, à l’invalidité des certitudes. C’est à ce moment-là que — sois avec moi — Aude était arrivée et il ne fallait pas chercher ailleurs les raisons pour lesquelles l'inquiétude avait pris le pouvoir.
En même temps cela avait son utilité, parce que cela vous maintenait en alerte, en éveil, à l’écart des récifs de la médiocrité, ils étaient à fleur d’eau, à fleur de peau, et vous aviez déjà vécu tant d’échouages. Vous aviez si souvent talonné, par lassitude, fragilité, démotivation. Vous n’aviez rien oublié.
Il y avait en vous le demi univers d’une passion inclusive, et rien de tout cela ne tolérait ni n’avait à voir avec l’hésitation, la facilité, l’habitude, l’envie de faire autrement. Le bonheur vu comme une occupation, en face de quoi il fallait choisir, et vous penchiez plutôt vers la résistance.
C’est à cela que vous pensiez en la regardant s’éloigner vers la mer, en l’écoutant vous dire ce qu’elle allait faire. Sa silhouette avait changé, elle était moins peuplée de rondeurs elles-mêmes moins accessibles. La vie s’enfuyait ; en elle, des regrets, comme une interminable pluie. Des pleurs dissymétriques ravinaient la peau de ses joues. La vie en plan américain : son visage, ses épaules, ses seins, son sourire incertain ; c’était chez elle, cette atmosphère, ce regard obscur et téméraire, cet éclat en train de pâlir.
Et maintenant, ceci. Alors qu’elle se remettait à vivre.
Elle avait insisté pour préparer elle-même les bagages. C’était un soir froid et sec. Aude avait téléphoné, elle avait annoncé son arrivée, sans parler de vous. Vous étiez resté assis à votre bureau, introspectif et taciturne, essayant d’anticiper : cet appartement que maintenant vous ne connaissiez que trop, la chambre d’amis, le vestibule et le couloir, les photos de Jacques sur les murs, et d’autres aussi ; Aude enfant, Aude adolescente, juste avant sa capture ; des spectres. Expliquer, parler. Donner des raisons et des détails. Des dates, des lieux. Vous alliez avoir l’air de vous excuser. Aude avait dit ne t’inquiète pas, c’est moi qui parlerai. Tu n’auras rien à dire. D’ailleurs qu’auriez-vous pu dire qui n’eût pas contribué à compliquer le jeu ? Les questions allaient venir, peut-être plus tard. Mais elles viendraient, inévitablement. Des questions. Vous n’étiez pas sûr d’aimer cela.
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Vous alliez mourir. Aude aussi, mais plus tard, après. L’ordre des choses. Etait-ce ainsi qu’elles devaient se passer, qu’elles pouvaient être tolérables ? Ce matin-là sur la route de Châteaulin le bitume était humide et gras et quand vous avez senti l’arrière de
Il y avait du verre partout. Les vitres du côté droit avaient explosé. L’arrière du break avait escaladé le talus, c’était la collision avec l’arbre qui avait stoppé sa course et à présent il y avait du sang sur le visage d’Aude, sur son pull, son front lacéré par les éclats ; vous regardiez cela, vous le compreniez comme au ralenti ; votre mémoire stockait les détails avec cette précieuse incohérence qui, plus tard, vous empêcherait de vous souvenir de tout ce que cette scène pouvait avoir de laid.
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Où était-elle ? En réanimation. On vous avait transportés à Brest. Vous ne vous souveniez de rien. Ça n’allait pas durer. Les choses reviendraient d’elles-mêmes, par vagues, inutile de s’inquiéter pour ça.
Aude était en réanimation. Il y avait six heures que vous étiez là. Vos blessures étaient superficielles. Une légère commotion. Ils allaient vous garder un ou deux jours, et puis vous pourriez sortir.
Elle n’avait pas repris conscience. Personne ne pouvait la voir. Vous étiez là comme un gisant, dans le camouflage de l’attente. A un moment, quelqu’un entrerait dans la chambre et vous instruirait. Il y aurait une issue.
C’était une négligence aride, bruyante et dépouillée, longtemps elle allait vous empêcher de dormir, déjà sa clameur vous transperçait, vous étiez en ruines ; vous dressiez la liste de tout ce que vous n’aviez pas fait, ou plutôt non, cette liste se dressait toute seule, autonome et inhumaine ; elle était là devant vous, vibrante de menaces, riche de joies mortes — cruauté des promesses, ivresse brute des conséquences.
Ces pneus qu’il aurait fallu changer. Ces amortisseurs un peu lâches, on les eût crus sortis d’un fond de stock nord-américain et même là, dans ce lit, ne ressentant aucune douleur véritable, juste un engourdissement succinct, vous continuiez d’aimer ce balancement chaloupé que vous éprouviez à chaque virage. Cette auto si fluctuante dans ses attitudes, c’était à elle seule une mémoire. La route était dangereuse, la voiture approximative dans son comportement, vos compétences discutables ; et la conjonction de tout cela avait poussé Aude dans le coma, cela l’avait peut-être tuée, et en définitive tout cela se résumait à un problème de légèreté. Vue d’un lit d’hôpital, avec ces voix étouffées, ces portes trop larges, cette odeur d’antiseptique, la légèreté paraît toujours coupable. Vous étiez coupable. Vous pensiez aux Choses de la vie, où Paul Guimard écrivait que le centre de gravité des hommes légers est imprévisible. Aude était devenue votre centre de gravité ; vous n’aviez pas besoin de cet accident pour le savoir. Pour ce qui est de la légèreté, c’était autre chose. Etiez-vous léger, vraiment ? Il vous semblait qu’au contraire la terre lourde de vos souvenirs, de votre mémoire, de tout ce que vous n’aviez pas accompli vous entraînaient vers la gravité, le sérieux, la conscience irrémédiable des choses. Vos idées s’étaient tenues tranquilles. C’étaient les détails qui vous avaient échappé, avant de vous piéger. Cette voiture et ce virage, cet arbre et ce talus, ces traces de pneus et de sang, tout cela était si effroyablement banal, et absurdement cette banalité vous faisait aussi peur que le reste — le reste c’était Aude. Que lui était-il arrivé ? Qu’allait-elle devenir ? Qu’alliez-vous devenir ?
Le ciel était bas sur l’aventure. Sa mère arrivait. Elle avait pris le train. Il y avait un changement à Paris. Elle allait prendre un taxi jusqu’à Montparnasse ; six heures plus tard elle serait là. Il allait falloir trouver les mots, expliquer, parler ; l’accident, la vie ; votre vie. Expliquer Aude à côté de vous. Aude, oui, comme en neuvage. Il avait suffi d’une seconde pour que tout devienne si incertain, si dur, si hypothétique.
Axelle découvrit tout cela d’un coup, en même temps, avec l’accident, le corps inerte, les blessures, l’absence de pronostic, une silhouette brisée sur un lit anonyme, loin de chez elle, ou de ce qui avait été chez elle ; un lit qui avait déjà servi, sur lequel peut-être — sans doute — quelqu’un, des gens étaient déjà morts ; la mort, comme une éternelle péripétie.
Vous n’aimiez pas les chocs, pourtant il y en aurait d’autres. Il y aurait la légitimité des sanglots. Leur sauvagerie. La tristesse pouvait-elle avoir une couleur ? Quel serait son visage ? Où étiez-vous en train d’aller ? Vous ne pouviez pas vous effondrer. Vous ne pouviez pas vous le permettre.
La vie, soudain, comme une ornière.
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Vous la regardiez. Il y avait en elle comme une contagion d’ombres, des chemins abouliques, des lumières en train de se retirer. Tout ce qui avait lentement cessé d’exister. Lentement, si lentement ; une promenade sous les arbres. S’accrocher aux mots. Surtout, surtout, ne rien oublier. Rien.
Aude dormait ; c’était un résumé supportable de la situation. Ses cheveux disparaissaient sous les bandages. Il y avait des traces de contusions sur le côté droit de son visage — le seul que vous pouviez voir. Une perfusion émergeait de son bras droit, lui aussi c’était le seul que vous pouviez voir et plus tard vous vous êtes reproché la puérilité avec la quelle vous avez admiré, une fois de plus et pour rien, le duvet brun de cet avant-bras inanimé, dont vous alliez conserver le goût jusqu’à ce que votre propre mort vienne vous en priver. A cet endroit vous aviez souvent posé vos lèvres et la mémoire que vous aviez de ce geste ne cesserait plus de vous poursuivre.
Si souvent aviez-vous vu cet avant-bras tressaillir ; si souvent l’aviez-vous senti serré autour de votre cou — peau fraîche, obscurité, gémissements ; vous aviez vu ces poils se dresser sous l’effet de la peur, ou du souvenir de la peur, ou, moins fréquemment, de la tension si particulière du bonheur ; et maintenant ils gisaient là, immobiles, et ils étaient la vie, et ils ne bougeaient plus ; vous les fixiez avec intensité, comme de leur vivant, quand il s’agissait d’un sommeil acceptable, quand vous la regardiez dormir, que l’inquiétude était en fuite. L’inaltérable inquiétude, la terreur, même ; à présent il y avait eu un accident et vous regardiez le bras gauche d’Aude parce que c’était la seule partie de son corps qui était à la fois intacte et visible. L’essentiel de ce qui était abîmé avait été caché. Vous aviez la liste des blessures. On ne savait pas encore si elle allait pouvoir remarcher. On ne savait pas encore si elle allait pouvoir survivre. Les heures qui viennent seront décisives, avait dit le chirurgien. La détresse, cette menace grise — ces gestes lents — ces pas que vous faisiez dans le hall de l’hôpital, ces pas anesthésiés, lents et sans but. Cette crainte. Ces monte-charge. Les civières et le silence, un silence qui vous prenait à la gorge, que vous aviez au bord des lèvres.
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(à suivre)
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