Jeudi 16 novembre 2006 4 16 /11 /Nov /2006 13:08

La salle de bains du boulevard Pereire. Vous êtes à côté d’elle, devant le grand miroir dans lequel vous vous êtes si souvent regardé, seul, à l’époque où vous aimiez cela. Elle termine de s’habiller. Elle ne se maquille que très peu. Il y a un peu de poudre sur ses joues pâles. Elle a son twin-set beige, celui que vous préférez, et vous nouez votre cravate de tricot bleue ; interminablement vous regardez votre visage, puis le sien, puis le vôtre, le sien encore ; vous notez sans complaisance — enfin, vous essayez — les débuts de l’affaissement, la discrétion des tavelures, vous êtes en train de devenir le syndic de faillite de votre propre jeunesse ; vous vous répandez en une lamentation muette ; Aude vous regarde à son tour vous figer dans la vaine contemplation de l’inéluctable ; elle rit ; et ce rire vous sauve.

C’est cela, Aude vous sauve, elle n’a plus arrêté de vous sauver depuis Cabourg, elle vous sauve de vous-même et des autres, elle change sans cesse la valeur des choses, plus rien n’est pareil, votre regard, vos idées, vos intrigues, votre imaginaire.

Aude n’est pas de celles dont on sort intact. Elle n’est pas intacte elle-même. Dans vos bras, auprès de vous, elle défigure ses brèches, repousse votre lassitude. Dans cette salle de bains, vous voici comme le couple que vous êtes en train de devenir. Vous sortez en même temps de l’immeuble. Elle vous embrasse, s’en va, se retourne, revient, vous embrasse encore, repart. Vous restez immobile, jusqu’à ce qu’elle ait tourné le coin de la rue. Jusqu’à ce qu’elle ait disparu. Elle vous manque aussitôt.

Que faites-vous là, sans elle ? Elle part pour Hardelot, son train est à dix heures ; on est vendredi matin, vous devez la retrouver là-bas le soir même. Le manque. Aude ailleurs. Elle vous avait demandé si vous pouviez vous libérer mais non, vous ne pouviez pas, il y avait ce rendez-vous avec un client important, impossible de le remettre, il venait de Lyon spécialement pour vous voir ; et pourtant soudain vous courez jusqu’à la station de métro, vous descendez sur le quai, elle n’est plus là. Vous remontez chez vous. Vous ne réfléchissez pas. Surtout, ne pas réfléchir. Ne rien évaluer. Il faut agir, annuler le rendez-vous. Vous appelez Lyon, votre client, mais il est trop tard, il est déjà dans le TGV ; vous laissez un message à son bureau. Vous inventez n’importe quoi, ce qui vous passe par la tête à ce moment-là, une histoire de deuil, ça marche à tous les coups, dans ces cas-là les gens n’osent rien vous reprocher ; vous dites à la secrétaire qu’un ami est mort, que vous devez vous absenter, que vous êtes désolé. En démarrant la Volvo vous vous dites que ce n’était qu’à moitié faux. Indirectement, c’est bien parce que quelqu’un est mort que vous êtes en train de vous enfuir.

_______________

 

Quand elle a aperçu le break gris métallisé en train de se garer sur la digue promenade, il n’était pas encore midi. Vous n’êtes pas descendu tout de suite. Il faisait assez beau. Vous aviez roulé trop vite, abusé de l’overdrive pour doubler les camions sur la Nationale. Vous vous étonniez vous-même. Il y avait si longtemps que vous n’aviez pas fait cela, peut-être d’ailleurs ne l’aviez-vous jamais fait ; il y avait de l’abandon en vous, vous vous étiez rué sans réflexion excessive vers ce qui était au centre de votre vie — au centre de votre souci.

Vous avez pris le temps de songer à tout cela avant d’ouvrir la portière, de vous extirper de la voiture, de la chercher des yeux. Vous aviez fait comme un demi pas en arrière et une partie de vous-même vous observait, tout à la fois attendrie et ironique, vous dépouiller du cynisme et de la désillusion tandis que vous l’aperceviez enfin, que vous avanciez vers elle, il y avait un petit escalier de pierre qui descendait vers la plage, et ensuite il y avait Aude qui courait entre les flaques et les rochers, qui riait, qui se jetait sur vous, qui vous dévorait, qui disait pourquoi tu es là, comment as-tu fait, je suis heureuse, je t’aime.

Je suis heureuse. Sur l’instant vous ne vous y étiez pas arrêté mais le soir, en l’écoutant respirer dans la chambre d’amis, vous êtes revenu à ce postulat qui résonnait en vous comme un aveu. Je suis heureuse. Il y avait des questions à se poser à ce sujet, des questions qui vous maintenaient éveillé. Etait-elle heureuse parce que vous étiez venu ? Ou bien était-elle heureuse parce que vous étiez là ? Etait-ce une impulsion ou un acquis ? Etait-ce fugitif ou pérenne ? Mystérieux mécanismes ; vous auriez donné cher pour en posséder la clé, pour savoir ce qui se dissimulait derrière ce front soyeux et aimé, tourné vers vous dans le sommeil, ce visage contre lequel vous vous blottissiez, immobile, captant sa chaleur, jaugeant ses rêves.

Vous auriez donné cher — qu’est-ce que cela voulait dire ? Qu’est-ce qui était cher au juste ? Votre vie. Votre vie pour Aude. De fait, il vous semblait n’avoir vécu que pour cela, pouvoir dormir auprès d’elle, et puis vous réveiller, ne pas faire de bruit, la regarder dormir, vous rappeler ses phrases ; les phrases qu’elle avait eu pour vous, qui ne venaient pas de n’importe où.

Vous non plus, vous ne veniez pas de n’importe où. Vous aviez fait du chemin. Arriver jusqu’à Aude, cela n’avait pas été facile tous les jours et brusquement il vous apparaissait que votre vie devait se résoudre ici, là, contre ce corps paisible, ce visage adouci d’où le chagrin s’éloignait chaque jour un peu plus, dans le creux le plus chaud de cette âme torturée et nécessaire.

La nécessité. Vous auriez préféré ne pas avoir à l’aborder. De ce que vous viviez, elle retranchait un peu d’enchantement. Vous n’aviez pas envie d’être utile, ce que vous vouliez c’était le désir, le désir nu et insurpassable, l’utilité cela avait quelque chose de laid, de trivial, comme un calcul. Je suis heureuse, et maintenant elle était là, et en elle il y avait comme une fenêtre entrouverte sur la tragédie en train de se décomposer, de s’esquiver, de gagner en douceur, un drame qui se refermait, méthodiquement étouffé par ses propres cicatrices. La réalité progressait ; la réalité c’était vous ; l’arsenal des habitudes se désemplissait et vous étiez là pour les remplacer. En vous c’était pareil, Aude subjuguait tout.

Elle avait repoussé les couvertures. Elle gisait là, confiante, moins seule que jamais. Son dos nu était comme une tache de lumière au milieu des ténèbres qui avaient envahi la chambre d’amis. Elle était venue vous rejoindre. Sa mère dormait. Il avait fallu attendre. Vous vous souveniez de la dernière nuit que vous aviez passée là, dans ce lit de chêne qui grinçait légèrement à chaque fois que vous esquissiez un mouvement. Vous y aviez dormi seul. Vous y aviez rêvé de voir la porte s’ouvrir pour laisser entrer le fantôme silencieux que vous nommiez espoir, et finalement c’était arrivé ; vers une heure Aude s’était glissée près de vous, clandestine et souriante.

Derrière ce sourire, ces précautions, songiez-vous en l’observant tandis qu’elle ôtait son pyjama, il y avait le secret, les apparences, quelqu’un qu’il fallait protéger de la réalité ; quelqu’un qui risquait de ne pas la comprendre. Vous saviez tout cela. Sa mère dormait à vingt mètres de là. Sa fragilité justifiait tous les mensonges. Vous connaissiez votre rôle public. Le corps d’Aude entre vos mains, sa brosse à dents dans la salle de bains, ses culottes sur le parquet du salon, sa main dans la vôtre, brutalement tout cela revêtait un caractère honteux, malsain, anormal ; vous n’y aviez pas pensé vraiment jusque-là ; à Paris les choses étaient plus simples, il y avait cette équanimité générale, cette absence d’opinion et vous pouviez l’aimer sans répit et sans masque, il en fallait plus pour intéresser les gens.

Mais au bord de cette plage c’était différent. Vous détestiez vous cacher. Il vous fallait consentir à un effort, et à cet effort vous deviez en ajouter un autre pour ne pas le lui reprocher. Il fallait comprendre. Vivre avec Aude, c’était tout à la fois ambitieux et complexe. Vous deviez faire attention à ce qu’elle pensait. Quelle pouvait bien être la sensibilité d’une fille de dix-huit ans ? Vous n’en aviez qu’une idée vague, obscure, dénuée de reliefs. C’était compliqué. Ç’aurait pu être si simple. Vous étiez comme une île déserte. Les conventions vous donnaient le frisson.

Vous vous êtes penché sur elle. Vous avez déposé un baiser entre ses omoplates, un baiser long et significatif, vous respiriez le parfum ample et doux de sa peau, vous étiez heureux qu’elle n’eût pas pris de douche avant de se coucher. Son odeur. Vous l’avez flairée avec une sombre voracité, comme si vous étiez en train de voler quelque chose.

_______________

 

Le surlendemain, vous êtes repartis. Aude n’a pas voulu aller au cimetière. Vous n’avez pas insisté. C’était décembre. L’année se disloquait. Votre année. C’est comme ça qu’elle l’appelait, l’année qui avait modifié les perspectives, changé vos paysages, enrichi le territoire du secret. La vie que vous aviez connue faisait semblant de continuer mais en fait elle avait disparu, périmée par l’espoir neuf que vous ne vouliez pas vous dissimuler à vous-même, noyée dans le fracas des certitudes et les fêlures de l’âge qui paraissaient se refermer.

La vie ne se contentait plus de passer, à présent elle vous entraînait avec elle. Elle avait changé de visage, elle n’avait plus la même voix, elle avait gagné en densité. Aude incarnait cette densité. C’était le génocide des souvenirs, d’une part de votre mémoire sentimentale qui se dissolvait dans l’urgence, l’urgence de vivre. Jusqu’à Aude vous aviez été un type du passé. Vous disiez souvent je suis un homme du XXème siècle. Celui qui allait suivre, tel qu’on vous l’annonçait, ne vous intéressait pas. Vous n’étiez même pas sûr d’avoir envie de l’aborder. A ce sujet vous entreteniez des théories froides, un peu vulgaires, sur le suicide intellectuel de l’époque. C’était chez vous comme un sentiment caverneux et gai. Vous étiez à l’aise dans ce rôle d’apprenti misanthrope, confortablement installé dans la notion de déclin mais au fond vous étiez pessimiste comme tout le monde. Vous vous souveniez d’une scène, dans César et Rosalie, où quelqu’un demandait à Yves Montand s’il avait des ennuis ; et Montand répondait : « Normalement. »

Voilà, c’était l’époque, le film datait de 72 mais vingt ans plus tard vous pouviez indéfiniment faire la même réponse à la sincérité des uns comme à la fausse sollicitude des autres. Vous étiez un enfant du XXème siècle, incontestablement, ce n’était pas seulement une question d’état civil, tout en vous s’y rattachait, vous écriviez « je suis né au XXème siècle » et pour vous c’était comme si vous parliez d’un lieu, plus encore que d’une époque. Y siégeaient vos héros personnels, vos références. Avant Aude vous étiez un homme qui regardait en arrière, cette vie qui avançait sous les bombes et le malheur. Votre nostalgie était une forme d’exil intérieur. Elle vous avait beaucoup servi. Vous auriez pu lui trouver d’autres noms. Vous détestiez l’idée du XXIème siècle parce que c’était celui qui vous verrait mourir. L’avenir, c’était la mort. Le passé, c’était la douceur de ce qui s’était figé dans le souvenir, selon des postures que vous aviez vous-même déterminées. Mais maintenant en vous le passé se repliait, il capitulait, Aude le mettait en pièces.

Et brusquement les choses n’avaient plus été les mêmes. Vous la photographiiez des yeux. Dans son absence il y avait de l’angoisse, de l’envie. Angoisse et envie mêlées. Angoisse de son retour, envie de la revoir. Aude, ce sortilège brun. Oui, le plus souvent c’était comme ça. Quand il s’agissait d’elle le désir et la peur n’étaient contradictoires qu’en apparence. Votre désir contenait de la peur ; votre peur consolidait le désir ; chacun était le miroir de l’autre. Aude était un hasard voué à survivre.

Elle vous regardait conduire. Vous vous engagiez sur la nationale. On était dimanche soir. Elle vous fixait avec véhémence. Elle a dit tu es ma vie, c’est ma vie qui conduit.

C’est ma vie.

C’étaient ses mots, ses expressions. Elle trouvait toujours ce qui pouvait vous bouleverser. Elle vous contemplait avec délicatesse et avidité. Elle vous a demandé d’accélérer. Elle était pressée de rentrer, de fuir Hardelot, sa vie antérieure ; cependant ses questions n’étaient pas les vôtres ; être obligée de se cacher, cela l’amusait. Ainsi parfois l’enfant en elle revenait, par bribes, cette enfance qu’avec la complicité de la mort vous aviez congédiée. C’était trop tôt, naturellement, mais vous n’aviez pas eu le choix. C’est la mort qui avait commencé, ou peut-être le destin, ou alors la providence, ou plutôt l’absence de providence ? Du désarroi, de la souffrance, du douteux prestige des larmes, vous aviez fait jaillir un bonheur paradoxal. Vous aviez supervisé la résurrection d’une certaine forme d’insouciance. Vous aidiez Aude à vieillir trop vite ; c’est la règle pour les adolescentes orphelines. Mais en même temps cette accélération vous arrangeait.

Cette accélération… Justement, vous roulez un peu trop vite. Vous venez de traverser Abbeville. La nuit achève de tomber. Aude allume la radio. C’est ce CD des Rolling Stones qu’elle écoute en boucle depuis quelques jours. I come to your emotional rescue. Elle ferme les yeux, inconsciente de la justesse de l’expression.

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Elle voulait partir. Paris ne lui disait plus rien. Vous étiez inquiet. Depuis quelques semaines elle avait commencé de s’étioler, voûtée sous la charge d’une blessure invisible et qu’elle ne parvenait pas à localiser. La vie boulevard Pereire s’était organisée et c’était peut-être ce qui provoquait ce début d’atonie, ces mots étranglés, les fissures de son enthousiasme, cette béance déroutante au milieu d’elle. Ses angoisses avaient repris. L’inattendu s’enfuyait. La vie vous rattrapait — enfin, des aspects de la vie que vous auriez voulu nier mais contre lesquels on ne pouvait lutter très longtemps. Il fallait s’en aller, vivre ailleurs. Aude n’allait pas bien. La vérité de son étouffement désolait vos nuits et dépeuplait vos jours, identiquement ruinés par le doute, comme un crime secret au cœur des songes. Tout cela était violent, inopportun, dangereux. Cette peine entre vous. Cette peine sans issue, les mots qui allaient avec, vos rêves pourris par la peur. Le visage informe et grimaçant de l’obsession. Et si elle vous quittait ? Le grand déséquilibre vous guettait, c’était peut-être la fin d’une longue traque, de cette chasse qui avait commencé à votre adolescence et dans laquelle, jusqu’ici, sans discontinuer vous aviez mené le jeu. Il y avait toujours un moment où les choses se retournaient, où elles cessaient d’être ce qu’on voulait qu’elles soient, où l’imaginaire ne suffisait plus, où cédaient les digues de la fiction intérieure que, faute de mieux, vous appeliez bonheur.

A présent la lumière entrait à flots gris, elle donnait à la scène un éclairage sale et brumeux. Seules ressortaient les scories les moins denses de votre parcours. Il régnait un silence épais, seulement troublé par des phrases ordinaires. Vous lisiez le journal. C’était vers la fin du deuxième hiver. Aude, le visage flou, dans son survêtement gris, regardait la télévision. Elle était relativement loin de vous, mais non pas en raison d’une hostilité plus ou moins affectée ; cela s’était fait naturellement, aucune question n’avait été posée. Vous vous aperceviez que sa chaleur, sa proximité vous manquaient, mais elles vous manquaient différemment. Elles vous échappaient. L’usure est une forme de stupeur. Vous n’étiez à l’abri de rien. Votre bonheur devenait allusif. Il y avait une prise de risque et l’idée que vous vous en faisiez corrodait vos sens.

Aude regardait l’écran. Un voile imperceptible recouvrait ses yeux bruns, en compromettait l’éclat, avec la vigueur maussade de l’irréparable. Un désintérêt franc et massif émanait d’elle. A présent vous l’observiez. Elle l’avait senti, vous avait jeté un sourire triste et las, telle une porte brièvement entrouverte sur la nuit qui, en elle, s’apprêtait à tout submerger.

La nuit s’échappait d’elle comme une contagion. Vous ne compreniez pas ce qui se passait, ou plutôt vous ne le compreniez que trop. Ce genre de truc s’installe sans prévenir. Vous n’aviez pas su l’éviter.

Elle s’était mise à aller mal, comme ça, sans raison apparente, du moins si l’on oubliait tout ce qui lui était arrivé depuis un an et demi. En elle la tristesse avait perdu de son urgence pour laisser place à une nécessité de l’oppression, ou à quelque chose qui s’en approchait. Tout ce que sa vie pouvait avoir d’inédit provenait de la mort de son père, ça ne lui avait pas davantage échappé qu’à vous-même. Maintenant, à la place de l’amère douceur à laquelle elle pouvait s’attendre, c’était la culpabilité qui s’installait.

Il n’y avait pas de raison.

Ce n’était la faute de personne.

Elle avait si froid tout à coup. Rien ne parvenait plus à la réchauffer. Elle appelait ça son grand gel intérieur. Elle vous regardait, amoureuse et désolée, son rire n’était plus qu’une misérable contrefaçon de ce qu’il avait été, elle était terrorisée à l’idée d’avoir honte de ce qu’elle faisait, de ce qu’elle était. Honte d’elle-même. Elle disait tu comprends, la honte je ne l’ai jamais connue, je ne sais pas ce que c’est. La situation était absurde et à chaque fois qu’elle mentait à sa mère, au téléphone, lors de conversations de plus en plus courtes, elle sanglotait longuement contre vous, en disant je n’en peux plus, aide-moi, c’est dur.

C’était dur. C’était votre vie.

Vous étiez un homme tout entier fait de questions. Les solutions n’existaient pas. Par où commencer ? Normalement, il y avait une source à sa douleur. Y remonter, voilà, c’était la clé ; cependant il était clair que le temps vous allait vous manquer, qu’elle serait de moins en moins accessible, que l’agrégat volatil et mystérieux qui vous liait avait commencé de s’effriter et que vous n’aviez aucune idée de ce qu’il fallait entreprendre pour inverser le processus.

C’était le mot qui convenait. Tout était devenu inverse. La nuit, elle ne dormait que quelques heures, vous l’entendiez marcher, errer d’une pièce à l’autre, furtive et glacée, souvent elle n’était bien nulle part ; elle finissait par se recoucher, réfugiée contre vous, et alors vous sentiez ce froid, cette gerçure de l’âme qui la poignardait ; vous étiez là, aux aguets, sous le pauvre feu de son souffle. Toutes ces phrases qui se refusaient ; insensiblement le besoin qu’elle avait de vous avait changé de langage, maintenant il vous dépassait, vous n’en compreniez plus les schèmes.

Vers le milieu de l’après-midi, la fatigue finissait par se faire sentir et vous la retrouviez échouée sur le lit, livide, mutique, polluée par le chagrin, verrouillée dans le silence. Il ne lui était plus possible de dormir, les peaux mortes de son inconscient la torturaient sans relâche. Vous étiez assis près d’elle. Son sourire était vide. Le brouillard faisait irruption entre vous. Elle ne se redressait pas. Elle ne voulait pas de lumière. Vous étiez fatigué, c’est le terme qui vous venait le plus spontanément à l’esprit. Vous étiez las de souffrir et de réfléchir à cette souffrance et d’en souffrir davantage encore. Une nuit, vous l’aviez retrouvée dans le salon, debout, horriblement pensive, appuyée contre la fenêtre ; tout en elle dénonçait sa fragilité ; vous vous étiez approché et elle s’était retournée, ses grands yeux ouverts sur un muet pourquoi, elle avait posé sa main sur la vôtre et avait dit pardon. Elle avait dit cela dans un souffle, tout bas, vous auriez aussi bien pu l’avoir rêvé. Posément vous l’aviez ramenée dans la chambre, elle n’avait pas résisté, elle était restée là, allongée sur le dos, inerte, égarée dans une rêverie monochrome, aux contours empoisonnés.

Il fallait partir, fuir même, fuir plutôt, puisque ce départ allait être une fuite. Il ne s’agirait pas d’autre chose, il n’y avait pas de doute, ou plutôt il y en avait trop, c’étaient eux qu’il fallait laisser derrière vous. Les doutes, ce supplice essentiel. Vous alliez vous pencher sur eux, les neutraliser. Ensuite Aude irait mieux, fatalement mieux. Vous ne pouviez plus rester là, alors vous vous êtes mis à chercher, ailleurs, loin, une autre ville, d’autres rues, des images inconnues, un endroit où elle serait bien.

Vous donniez des coups de téléphone, vous consultiez les annonces, Aude n’était pas au courant. Son potentiel de désenchantement vous terrifiait à l’avance. L’échec n’était pas envisageable. L’échec était un luxe. Entre deux appels vous songiez fugitivement à la simplicité des choses d’avant, vous vous demandiez si elles pourraient jamais redevenir ce qu’elles avaient été ; considéré du morne rivage de votre accablement tout le passé semblait facile, ces mois et ces semaines, la moindre de ces péripéties scintillait dans le lointain, empruntait les couleurs de l’inaccessible. Votre regard empestait le regret, vos sanglots n’inondaient plus que des cendres.

_______________

 

Vous êtes partis un soir de septembre. Aude avait cru à votre histoire de voyage. Elle avait souri quand vous lui aviez parlé de la Bretagne , un vrai sourire, lumineux comme avant. Cette gaieté qu’elle pouvait avoir. Vous l’emmeniez en week-end. Les déménageurs attendaient rue Laugier. Ils avaient des instructions précises. Vous saviez ce qu’il fallait faire pour qu’ils arrivent avant vous.

Aude quittait Paris, elle regardait les panneaux, porte de Saint-Cloud, pont de Sèvres, Meudon, Vélizy ; il venait de pleuvoir. Vous la regardiez, partagé entre l’espoir et la lucidité. Vous alliez de l’un à l’autre, irrégulièrement, et vous vous demandiez ce qu’ils étaient l’un pour l’autre en cette circonstance : adversaires ? ennemis ? associés ? complices ? Il était impossible de décider. Il était impossible d’y voir clair.

Lorsque s’élevait la voix assourdie, la voix chaude que vous aimiez, c’étaient vos mots, la voix d’Aude, vous étiez attentif à tout ce qu’elle exsudait, au bruit de cette voix, à ses nuances, ses vibrations, ce que tout cela éclairait. Cette voix et ses images, parfois réduite à un souffle précaire, un souffle de noyée, le plus souvent avait fait place au silence, un silence visqueux, compact, d’où l’on ne pouvait sortir indemne. Ce silence vous brûlait. Il occupait le terrain. Il symbolisait la dilution des choses.

Il était question d’une quinzaine de jours, peut-être trois semaines. Vous n’aviez pas voulu être plus précis. Le risque était avéré, la réussite aléatoire ; l’objectif semblait sur le point de se dérober ; l’avenir était défiguré. Il fallait le reconstruire, avoir des idées. Les idées, ce n’était pas ce qui manquait mais votre droit à l’erreur n’était pas évaluable. Vous étiez un bâtisseur aveuglé par une tristesse abyssale, le chagrin sans nom de celle que vous aimiez.

Vous veniez de dépasser Rennes. Aude scrutait la route. Elle ne disait rien. Votre anxiété s’installait pour de bon. Qu’allait-il se passer ? Encore deux cent cinquante kilomètres, ensuite les événements se précipiteraient ; il y aurait la maison, les arbres, la mer, vous alliez savoir. Aude vous dirait tout de suite que vous aviez eu raison ; ou tort. Il vous suffirait de la regarder pour le savoir. Vous aviez appris à décrypter ses attitudes, à traduire la fréquence et l’amplitude de ses gestes. Aude vivait ; vous vous chargiez des sous-titres. Ce qui était en jeu c’était son inaptitude à accepter la vie, son incapacité à continuer de vivre ; ce qu’à tout prix il vous fallait anéantir. C’était à cela que la maison allait servir.

La maison était une arme. Elle était sortie tout équipée de vos rêves. Sa provenance était vérifiée. L’imaginaire était là pour s’emparer des choses, pour les tordre, les changer. Assez vite vous aviez renoncé aux questions. Le diagnostic de leur inutilité était tombé sèchement, glacé, définitif. Les réponses se trouvaient quelque part en vous. Aude n’était plus en état de les détenir. Le hasard la martyrisait alors même qu’elle en niait l’existence (« il n’y a pas de hasard ; ou alors il n’y a que cela. Soit il y a un plan quelque part, et tout ce qui arrive, ce qui va arriver, et les conséquences, et la transformation de ces conséquences en causes, puis des causes en conséquences, tout cela est déjà prévu ; soit il n’y a rien, aucun plan, et nous sommes livrés à nous-mêmes, sans autre ressource que notre propre volonté. Notre volonté d’en sortir — mais sortir de quoi ? »).

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(à suivre)

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Poésie de l'indifférence
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