Partager l'article ! Poésie de l'indifférence, 4ème partie: C’était le matin ; vous la regardiez. Vous la regardiez encore. Vous saviez ce qui allait ...
C’était le matin ; vous la regardiez. Vous la regardiez encore. Vous saviez ce qui allait se passer et cependant vous étiez si loin de la routine imbécile et comptable des autres — les autres, à jamais coincés dans leur enfer.
Le matin rue Bobillot, les bruits de la rue, son bras devant la vitre qui se tendait pour attraper quelque chose — ses collants, un journal, du café, et vous regardiez ce bras, ce duvet brun qui blondissait fugitivement dans le soleil de huit heures, cette grâce que vous veilliez avec ferveur, dans l’urgence et l’anxiété, peur et bonheur mêlés.
Elle marchait vers vous, elle vous tournait le dos, prenait place sur vos genoux. Vous l’aidiez à s’habiller. Vos mains froissaient une lingerie de jeune fille, émouvante et parfumée. Dans vos têtes se disloquaient les bruits tout proches de la nuit qui venait de mourir, la journée qui commençait, ce lieu aride qui était votre sanctuaire et que d’une minute à l’autre vous alliez abandonner.
Ces deux pièces dont vous combliez le vide, impersonnelles et froides, à quoi pouvaient-elles ressembler quand vous n’y étiez pas ? Maintenant il y a du linge aux fenêtres, du papier peint que l’on aperçoit quand on emprunte le trottoir d’en face, d’autres idées, d’autres moments, d’autres mots, d’autres heures.
Ses collants. Ils pendaient où ils pouvaient. Quand vous arriviez le premier, vous trouviez toujours des traces d’elle sur les chaises, sous le lit, derrière les oreillers. Vous arrangiez un peu le décor. Vous n’étiez pas très doué pour ce genre de chose.
Si elle tardait, vous humiez les odeurs incarcérées dans les draps chiffonnés qui étaient comme une mémoire que vous hésitiez à remplacer. La literie fraîche, propre, avec ses relents inoffensifs, bienveillants, avec sa neutralité, vous aviez toujours du mal à vous y glisser.
Aude, elle, s’en foutait. Elle se jetait au lit, insoucieuse, libre, duveteuse et tendre. Des draps propres ou usagés, voire pas de draps du tout — c’était arrivé une fois — rien ne la retenait, elle existait là, entre ces murs, dans cette chambre qui sentait la sueur et le sexe, offerte, exigeante, rieuse ; et puis sur elle, l’inféconde douceur de vos gestes.
Vous aimiez tout, jusqu’à l’odeur de sa transpiration. Tout avait du sens. Cette humidité secrète que vous possédiez en elle. Le creux beige de son cou. Cette tache de naissance d’un roux terreux, sur son omoplate gauche. Ce duvet miraculeux, qui au soleil devenait blond et qu’elle détenait plus bas, au creux de ses reins, qui était comme la promesse d’un million d’incendies ; cet or indocile, pur encore, cette flamboyance isolée, passagère, étrange presque au milieu de tout ce brun, ce feu qui scintillait avec une fausse négligence, il fallait être vous pour l’admirer, en avoir envie, désirer y poser la joue, les lèvres, y passer sa vie. Vous étiez cet homme. Vous étiez capable de comprendre, de regarder, de résoudre en vous-même le problème que vous posait ce petit buisson jaune, et la sueur qui le nimbait, et l’été de l’âme qu’il dénonçait.
Plus tard, à l’ombre d’elle, sur ce chemin mille fois emprunté déjà, dans le sombre velours de son ventre, dans la moiteur secrète qui était votre seul foyer, vous laissiez le sommeil venir ; et vous voyiez encore, dans le brouillard des paupières mi-closes, la splendeur indistincte de son profil veuf de sourires.
_______________
Vous marchez le long de la mer. Aude a voulu y revenir encore. Elle ne se lasse pas du paysage. Elle vous parle de Belle-Ile. Elle voudrait y aller. Elle a toujours voulu y aller. C’est la fin de l’été. Il vient de pleuvoir. Elle ramasse des coquillages. A présent Aude est votre paysage. Votre univers.
C’est à cela que vous songez en la regardant courir vers les rochers ; elle se retourne de temps en temps. Cette distance entre vous. Vous voudriez qu’elle revienne. Vous voudriez qu’elle se rapproche. Vous accélérez le pas. Elle se laisse rattraper.
Elle vous dit qu’elle vous aime.
C’est la première fois. Elle n’a pas l’habitude. Cette expression rêveuse qu’elle a, avant de se donner.
C’était Aude. Sa main dans la vôtre. La brume de votre fuite. Personne n’était au courant. Il y avait
Cela non plus, vous ne saviez pas le faire. Cela aussi, elle vous l’a appris.
_______________
Vers une heure, elle vous réveille en vous caressant. Vous êtes chez vous. Elle n’était jamais venue. La nuit a été courte.
Ce soir-là, vous êtes allés au cinéma. La séance de dix heures et demie. Brusquement la rue Bobillot ne vous disait plus rien. Vous aviez envie d’un décor. Vous n’avez rien dit mais à
D’abord vous vous êtes endormis très vite, puis elle s’est réveillée et en ouvrant les yeux elle a longuement scruté votre visage, l’usure qui commençait de s’y refléter, le pli amer de votre bouche dans le sommeil. Méticuleusement elle s’est promenée, longue et nue dans l’appartement noir. Elle a tout visité. La salle à manger, avec les photos d’Audrey Hepburn dans Breakfast at Tiffany’s au-dessus de la porte. La bibliothèque, avec ces noms qu’elle ne connaissait pas tous. Elle a pris au passage un livre de Conrad après l’avoir commencé, perchée sur le dos d’un fauteuil. La salle de bains, un peu trop grande, avec ses piles de vieux Match entassés près de l’armoire. Le dressing — elle s’est frottée à son costume préféré, veste droite, noir, en laine, avec des rayures — puis elle s’est regardée dans les miroirs qui la contenaient tout entière, les miroirs que le précédent propriétaire avait installés, qui se faisaient face et qui la multipliaient à l’infini, un infini non perceptible, lointain, vertical, et Aude se cherchait dans ces projections d’elle-même, ces milliers d’épaules, de cuisses, de pieds, de nombrils, elle traquait son propre regard, son visage perdu, le spectre des rondeurs de l’enfance rôdait là, il formait avec cette nudité surexposée, inopportune, impossible à récuser, un couple paradoxal et inquiétant.
Elle s’est assise sur l’une des chaises chromées de la cuisine.
Elle a regardé vos disques et vos cassettes VHS.
Elle a reniflé votre eau de toilette.
Puis, enfin, elle est revenue. Elle a pris votre sexe entre ses mains, jusqu’à ce que vous vous réveilliez. Puis elle s’est retournée. Vous avez regardé son derrière rond dans la demi pénombre du sommeil en train de s’enfuir.
Vous l’avez prise très doucement. Ses gémissements vous parvenaient comme assourdis, comme à regret. Plus tard elle devait vous expliquer que jouir là l’impressionnait encore, qu’elle ne s’en sentait pas encore le droit.
_______________
Une nuit, vous réveillez parce qu’elle n’est plus là. En vain, vous l’appelez à voix basse. Vous sortez dans le couloir. Aude est dans le salon. Il est trois heures dix. Elle porte une chemise d’homme, bleue, à col italien, une chemise qu’elle aime, elle vous regarde approcher. Elle avait besoin d’apprivoiser le climat. C’est pour cela qu’elle s’est levée.
Elle se réfugie contre vous. Elle a replié ses bras contre sa poitrine. Vous vous noyez dans ses cheveux. Imperceptiblement vous vous dites qu’il serait merveilleux que rien de tout cela ne s’arrête ; ou que cela puisse recommencer.
Aude dit qu’elle a froid. Vous revenez dans la chambre, à pas comptés. Vous aimez le geste qu’elle a pour se frotter les yeux.
Avant de se rendormir, elle dit qu’elle commence d’aimer vivre là. Elle est couchée sur le ventre. Elle a gardé votre chemise. Vos odeurs mêlées. La tache brune de ses cheveux sur l’oreiller. L’esprit en feu, vous remontez la couverture jusqu’à ses omoplates dont vous devinez, sous la laine, le profil et les nuances.
Elle a posé sa main sur vous quand vous vous êtes étendu près d’elle. Son cher visage de fauve apaisé est tourné vers vous. Vous ne cessez de le regarder. Vous pensez que ce serait un crime de détourner les yeux, de regarder ailleurs pendant qu’elle vous observe sans le savoir — masque d’aveugle heureuse et momentanée.
_______________
Elle retombe sur vous. Vous sentez sa sueur prendre délicatement possession de votre visage. Elle vient de jouir profusément. Vous l’avez regardée monter et descendre au-dessus de vous, vous fixant comme elle aimait le faire, tandis que vos mains meurtrissaient ses seins à force de les pétrir.
Ella a longuement gémi et vous avez observé les détails qui vous bouleversent le plus en elle. Sa nudité n’était pas académique, par exemple elle avait des épaules carrées, de grands pieds. Longtemps, elle n’avait pas aimé certains parages de son corps ; par exemple, elle portait un œil sévère sur l’étroite rivière brune, presque invisible pour qui ne l’eût pas aimée, qui ondulait sous son nombril, comme une prometteuse passerelle ; elle n’estimait pas davantage les contours excessifs de ses hanches, ses avant-bras fuligineux, la merveilleuse saillie de ses clavicules.
Souvent, quand elle évoluait devant vous, elle s’arrêtait, pointait du doigt l’un de ces détails fâcheux et adorables, vous interrogeait ; vous faisiez votre possible pour la rassurer ; vous disiez votre bonheur devant ces imperfections qui étaient autant de signaux de ce qui vous bouleversait ; et elle alors, ravie, soulagée, lumineuse, souriait sans plus penser à cette bouche qu’elle jugeait trop large, oubliait tout, tandis que, dans le contre-jour d’une fenêtre complice, le relief tamisé de son derrière vous naufrageait sur le littoral changeant des rêves.
Et cette peau, diaphane ici, presque transparente aux poignets, aux chevilles, plus épaisse ailleurs — cette peau qui conservait longtemps les traces obstinées des morsures, cette peau qui avait la couleur des plages occidentales à l’automne, ce corps aux multiples solstices où vous ne vouliez que vous enfouir, et qui jamais ne prendrait pour vous le hideux visage de la lassitude ; ce corps souple et farouche, c’était le sien, oui, Aude en équilibre fragile au centre de vous-même, entre l’envie et la faute.
Elle vous a imposé son rythme. Dans un souffle elle a dit qu’elle vous aimait. Comme souvent après, elle s’est allongée de tout son long sur vous ; vous a regardé, embuée et pantelante ; vous a meurtri l’épaule droite ; vous avez descendu vos mains jusqu’à ses fesses ; vous les avez écartées ; elle s’est figée sur vous ; et vous l’avez caressée, plongeant vos doigts en elle, attentif à ses mots, à ce qu’elle vous balbutiait à l’oreille, inondée et fiévreuse, aux mouvements convulsifs de son bassin, à la tonalité de sa plainte.
Elle gémissait, criait, gémissait encore, criait de nouveau. Vous aimiez cela.
Vous refusiez que cela s’arrête.
Vous refusiez même de seulement le concevoir.
_______________
Non, cela ne devait pas s’arrêter. Votre vie en dépendait. La façon qu’elle avait de vous posséder. C’était son expression, c’était ce qu’elle aimait : vous posséder. Souvent, en la retrouvant, vous lui disiez : bonjour bonheur. Elle vous trouvait excessif. Vous l’aimiez comme jamais. Vous aimiez jusqu’à la mélancolie qui se saisissait d’elle à intervalles irréguliers.
C’est le mot qui convient. Aude était irrégulière. La façon qu’elle avait de vous regarder. De penser à vous. De vous téléphoner. De vous écrire. D’avoir besoin de vous. De vous attendre sans un mot. De guetter, anxieuse, le cœur en nage, la silhouette géométrique de
A mille indices, vous déchiffriez votre importance. Aude s’installait chez vous. Elle avait beaucoup hésité. Elle avait posé des questions, vous n’aviez rien éludé, non, vraiment rien et un samedi, très tôt, vous étiez venu à Saint-Germain avec
_______________
Pour la première fois elle a dormi toute la nuit, sans s’interrompre pour errer dans l’appartement. Vous êtes heureux. Votre inquiétude se désagrège dans l’éclat de son sourire.
Elle vous sourit pour vous rassurer. Elle vient de se réveiller. Vous lui donnez l’orange pressée qu’elle n’a plus besoin d’attendre. Elle vous remercie d’une pression des doigts, les yeux un peu plissés par la lumière et le rire. Elle sait très bien faire ça.
Aude boulevard Pereire, en slip sur le canapé. Elle zappe paresseusement. Elle est là chez elle ; elle serre contre elle un coussin jaune qu’elle aime.
Soudain, vous enviez le coussin. Il vient du bureau. Elle l’a pris sur le fauteuil dans lequel vous vous repliez pour travailler le week-end.
Aude est chez elle, c’est ce que vous vous répétez en l’abandonnant là-haut, au troisième étage où, il y a peu encore, vous étiez seul.
Vous ne vous en apercevez pas mais elle vous regarde partir, traverser le boulevard, monter dans
Aude à sa fenêtre sourit à la pluie.
_______________
Quelles questions vous posiez-vous quand vous vous réveilliez auprès d’elle ? Il y avait son bras gauche en L, son visage tourné vers le mur ; la suggestion des courbes et des virages de son corps, ses cheveux en désordre ; ses poings fermés sur des rêves dont vous ne saviez rien.
Il y avait Aude dans le sommeil, Aude en train de vivre là, tout près, et en cette minute précise ne le sachant pas ; il y avait la lumière qui entrait, hésitante, dans la pièce, et les rumeurs de la vie ; bientôt elle remuerait un peu, réclamerait du café. Bientôt elle se retournerait vers vous, et là son sourire brun, là ses yeux mouillés encore, là ses cils entremêlés, là son murmure, là sa voix sourde, comme absente, comme un tumulte oublié.
Elle se retournait vers vous. Le drap révélait le début de ses seins tandis qu’elle s’asseyait dans le lit. Elle voulait toujours que vous ouvriez les rideaux rapidement, sans modération, à sa vitesse, pour que subitement le jour, le jour qu’elle aimait, le jour dans la chambre, sur les murs, le lit, les fauteuils, les livres, et sur elle aussi, bien sûr, et alors ses yeux froncés, frottés par des mains vives, ouvertes, ses jambes, ses longues jambes de faon émergeant du lit, la chemise abandonnée à terre et qu’elle enfilait tout en courant vers la cuisine.
Vous la suiviez avec une nonchalance fausse, étudiée, alors même qu’en vous c’était le tourment qui se réveillait.
Elle s’agitait dans la pièce, ouvrait les placards, versait le café dans les bols ; quand elle levait les bras votre chemise de la veille se soulevait légèrement, et alors la lisière d’un frisottis noir, secret, engourdi, odorant, vous souriait avec effronterie.
Vous la regardiez. Elle se réveillait lentement, heureuse de votre regard, de vos yeux sur elle, de la mémoire de vos mains posées ici, effleurées là, de cette palpitation en vous ; elle sortait de la douche — fragrances nocturnes retournées à leur mort provisoire — fraîche, pimpante, s’habillait, vous embrassait plus ou moins longuement et puis la porte claquait, puis l’attente, puis son retour à espérer, des heures ou des jours à meubler.
_______________
Rue Bobillot. Vous avez toujours la clé. Elle y tient. Il vous arrive encore de vous y retrouver, par jeu. Elle vous appelle dans l’après-midi : devine où je suis ? Vous rappliquez. Vous laissez
C’est celui que vous attendiez.
Vous plongez dans ses bras comme si votre vie en dépendait. Ça tombe bien, c’est le cas.
Elle pose un regard attendri sur cet appartement vide. Elle se souvient de tout et vous y regarde, lorsque vous y êtes, avec une tendresse spécifique. Elle ne vous y aime pas comme ailleurs. Même sa façon de baisser son slip n’est pas la même. Elle fait cela, puis elle vous regarde, une mèche dans l’œil. Elle attend. Cet appartement, c’est son pays. Ses intuitions y sont plus nombreuses qu’ailleurs. Elle flaire un trouble que vous n’essayez pas de cacher. Aude est le prénom de votre abandon. Depuis peu, elle a cessé de travailler. Elle vit dans l’attente. En un sens, cela vous inquiète.
Dans l’appartement du boulevard Pereire elle vous attend. Dans sa façon de vivre elle vous attend. Vous êtes devenu son seul point d’équilibre ; avec vous son inquiétude est en miettes ; vous n’êtes pas rassuré par cette dépendance, qui masque à peine la vôtre.
Elle s’est recroquevillée dans votre univers. Elle s’efforce d’en gagner le centre. Le souvenir de Jacques s’épanouit dans la douceur. Elle a cessé de fuir. Elle a accepté sa mémoire. Elle la prend comme elle vient. Elle la prend comme elle est.
_______________
C’est de nouveau novembre. Cela fera bientôt un an. Un an avec Aude ou un an sans son père ? Un an avec Aude. C’est à elle que vous pensez. Elle dort encore, c’est le matin du premier anniversaire, et vous nouez votre cravate à trois mètres d’elle, songeur, mélancolique, angoissé.
A mesure que s’approchait cette date, le détestable matin, les nuits se faisaient plus sinistres, plus âpres, plus longues. Les nuits d’Aude devenaient un voyage qui ne s’arrêtait plus ; il ne s’agissait que d’une suspension, d’un épisode qui ne prenait fin que pour mieux laisser la place à un autre. Ses tourments étaient sans fin puisque la mort de Jacques, le fait même de sa mort, de son absence, faisait entrer la tragédie dans la permanence, l’éternité. Il ne serait plus jamais là et, chaque année, certain jour d’automne viendrait rappeler ce théorème de la souffrance avec une intolérable régularité, dans l'affreuse insensibilité des agendas.
Les larmes d’Aude, ses plaintes, sa blancheur fiévreuse, son asthénie, c’était une façon de refuser que tout cela devienne habituel. C’était une façon de ne pas se résigner. C’était une façon de se révolter, de refuser. Elle n’en était encore qu’à l’estuaire de son deuil et ces nuits l’épuisaient, la rejetaient sans forces vers la morne rigueur de la saison froide, arbres désolés, paysages à l’agonie, silences sépulcraux, et c’est là que vous la retrouviez, au matin, si faible, comme absente d’elle-même, et alors il vous semblait que toute la vie que vous pourriez lui insuffler ne suffirait pas à la sauver.
Ses gestes étaient ceux d’une mécanique engourdie, lasse ; elle restait assise plusieurs minutes parfois au bord du lit, les yeux baissés, ne parlant pas, réapprenant lentement à vivre avec ça. Le vide si brutalement creusé en elle était un gouffre, un abîme empoisonné au-dessus duquel elle ne cessait de se pencher. Sa mémoire la traquait, alors elle se laissait faire, assoupie, muette, résignée au seuil d’une infinie douleur — un mal qui ne s’éteindrait pas ; elle prendrait l’habitude de souffrir pour s’interdire d’apprivoiser l’oubli. Elle préfèrerait appuyer sur la plaie pour l’empêcher de cicatriser.
Le réveil était un mythe.
Les jours s’étaient mis à flotter, illusoires, comme suspendus dans l’air, comme une trêve fictive, impossible à meubler. Vous attendiez que cela arrive, que novembre s’en aille, que la lumière revienne, que de nouveau elle s’empare de ce corps noueux, vidé de ses sanglots, que la vie si longtemps refusée en force de nouveau les portes, qu’elle regarde le soleil, le ciel, les rivières, la ville, les images, la vie — et qu’elle en soit heureuse.
Cette nuit, elle a fait des cauchemars, nombreux et laids. Vous l’avez réveillée plusieurs fois, et à chaque fois elle vous a regardé brusquement, en sursautant, comme elle aurait regardé l’irruption d’un étranger dans la chambre, raidie, inondée de sueur. Elle appelait son père. Il n’y avait rien à faire. Elle se souvenait de tout, jusqu’aux plus horribles des détails. Un journal local avait publié un article relatant le drame. Il y avait une photo. On ne pouvait rien voir. Une bâche noire recouvrait ce qui restait de son père et les débris de la machine qui l’avait tué. Personne n’avait pris la précaution d’éloigner les exemplaires de ce journal. Elle était tombée dessus par hasard, en rangeant quelque chose, l’article faisait la une, Aude n’a plus jamais oublié cette bâche noire, menaçante, obscure, malsaine ; cette bâche et ce qu’elle suggérait.
Oui, c’était cela : la suggestion. Ce qu’il y avait sous la bâche, ce qu’elle était condamnée à imaginer jusqu’à la fin de ses propres jours. Son père sous cette bâche noire, et ensuite les types des pompes funèbres, leur efficacité, leurs sourires professionnels.
Tout cela était abstrait. Elle aurait aussi bien pu poser la main sur un cercueil vide. Quand elle pensait à ce samedi de novembre, ce n’est pas le cercueil de son père qu’elle évoquait tout de suite, ou que son subconscient évoquait pour elle ; c’était la bâche, avec les morceaux de ce qui avait été son père en-dessous.
Elle s’en voulait de n’avoir rien vu. Elle s’en voulait d’en éprouver comme une forme insidieuse de soulagement, une terreur rétrospective mêlée à son regret. Les circonstances avaient choisi pour elle et quand vous vous êtes penché sur le lit, que vous l’avez embrassée, elle a ouvert doucement les yeux, et entre ses paupières encore alourdies de sommeil vous avez vu, avec une vilaine netteté, la souffrance affluer ; vous avez vu la seconde précise où elle s’est rappelé le jour qu’on était. Vous avez vu, aussi clairement qu’il était possible, le chagrin recouvrir et dévaster l’éclat que vous aimiez tant et cela vous a fait mal.
Elle a eu une plainte, s’est serrée contre vous. Longuement vous êtes restés ainsi, sans rien dire, blottis et malheureux, brûlés par le souvenir. Vous berciez la souffrance qui frissonnait en elle. Elle vous étreignait avec violence. En elle tout était en train de refluer, sa peine était à vif, elle vibrait de douleur et d’angoisse.
Au vrai, elle ne pouvait y échapper. La douleur buvait en elle, le malheur se vautrait dans ces larmes intérieures qui ne s’épuisent jamais vraiment. Aude se tenait contre vous, se faisait toute petite en face de ce qui la broyait, lui coupait le souffle, ne lui laissait que des rémissions illusoires — le cancer de l’absence, un visage, un nom qui avaient basculé dans l’abstraction et la mythologie.
Il lui fallait apprendre à dire des choses dures, à commencer des phrases par « quand il était encore vivant », par exemple, et à accepter ce que ces mots pouvaient recouvrir, à quoi ils se rapportaient.
Elle aurait voulu oublier d’avoir mal.
Elle aurait voulu ne plus bouger, se dissoudre en vous-même, là où elle n’aurait pas souffert puisque vous n’aviez pas mal, ou alors inégalement.
Vous aviez mal par procuration. Vous souffriez parce qu’Aude souffrait. Mais en dehors de cela la disparition de Jacques ne vous avait pas fait vaciller ; vous vous teniez droit dans le chagrin. Jacques était un ami que vous aviez perdu depuis déjà longtemps, des années avant sa mort. Coups de fil et cartes de vœux. Il ne restait pas grand-chose de ce que vous aviez été l’un pour l’autre. Jacques mort avait cessé d’être un ami perdu. A présent il était le père d’Aude, enfin il l’avait été et maintenant son enfant sanglotait sur vos genoux, silhouette brisée dans le matin gris, elle appelait son père et cette supplique vous ravageait au-delà du dicible ; peut-être ne l’aviez-vous jamais aimée autant que ce matin-là, pendant que vous vous efforciez, vainement, désespérément, d’atténuer sa détresse. Et peut-être aussi ne l’avez-vous plus jamais aimée comme cela. Elle vous déconcertait. Sa façon de souffrir, de ne pas lutter, de se tasser dans la peine, d’y acquiescer, de s’y résumer même, tout cela vous dépassait ; vous ne compreniez pas. Aude savait que c’était inutile. Elle se laissait glisser. Vous étiez là. Vous la reteniez. Vous n’étiez pas le complice des gouffres dans lesquels elle se précipitait. Sa solitude n’existait pas puisqu’elle n’était plus que cela : un isolement glacé, des souvenirs au goût de cendres, un bonheur détruit qu’elle avait au bord des lèvres.
Ce qui vous faisait peur, c’est que vous ne l’aimiez jamais autant que lorsqu’elle était vulnérable et elle n’aurait pas pu l’être davantage que ce jour-là, ce jour hanté par le spectre d’une adolescence que la tragédie avait fauchée en plein vol et dont il ne restait que des décombres. Aude était une survivance.
Comme à regret, elle s’est écartée de vous. Elle a eu ce sourire triste dont vous ne supportiez pas la tonalité, ce qu’il impliquait — résignation, gratitude, fatigue. Elle s’est levée. Elle était nue mais vos yeux embués n’y ont pas prêté attention. Elle a enfilé une de vos chemises. Elle est sortie de la chambre. Elle voulait sortir. Elle voulait être seule. Vous avez fait semblant de comprendre, d’être d’accord, et vous êtes resté là, assis sur le lit, pendant qu’elle prenait une douche rapide, pendant qu’elle s’enfuyait. La porte s’est refermée sur elle, avec un bruit sinistre, définitif.
_______________
Plus tard ce jour-là, vous l’avez longtemps cherchée. Vous avez échoué. Vous avez regardé partout où elle aimait aller. Vous traquiez son ombre. Sa solitude, vous n’en vouliez pas. Tout votre être se convulsait dans le refus à cette idée. Aude seule, ce danger. Il ne fallait pas.
Ce qu’il fallait, c’était la retrouver, lui parler, l’aimer, le lui montrer. La ramener.
Vous avez fini par rentrer boulevard Pereire. Elle n’était pas là. Vous avez récupéré la chemise qu’elle portait la nuit précédente. Vous vous êtes enfoui dedans. Vous avez reconnu son odeur, vous qui étiez l’intime de ce que son corps pouvait avoir de plus secret. Vous vous êtes lentement replié sur vous-même, dans le fauteuil près de la fenêtre, comme prostré, réfugié dans l’attente, l’âme transpercée par le manque, respirant jusqu’à la folie les effluves que vous aviez dérobés.
C’est elle qui vous a réveillé en essayant de vous enlever la chemise des mains. Vous avez eu un sursaut. Elle n’avait pas donné de lumière. Cette silhouette brisée, tendue et sombre, penchée vers vous, qui vous demandait pardon, pardon pour le souci, pardon pour l’ennui, qui vous embrassait, vous entraînait vers la chambre, s’apprêtait à vous aimer, brûlante, rapide, avec cette odeur de pluie dans ses cheveux, ce pull qu’elle ôtait, elle ne portait rien en dessous, vous alliez vous engloutir en elle, vos gestes étaient si lents, elle était plus prompte, elle soupirait dans la semi-pénombre, il était près de six heures, vous deviniez ses gestes, précis et abandonnés, l'anxiété prenait la fuite, seule comptait l’envie que vous aviez d’elle, de ses avant-bras pubescents, de ses cuisses indolentes, de tout son être, elle se rapprochait de vous, elle était votre prison et la clé de cette prison, elle vous aimait, pardonne-moi, pardonne-moi encore, elle a crié, vous l’avez rejointe et elle vous a dit jamais, vous n’entendiez que ce mot, jamais, elle a rouvert les yeux, elle a dit jamais, ne pars jamais, tu entends, jamais.
_______________
(à suivre)
| Février 2012 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | ||||||
| 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | ||||
| 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | ||||
| 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | ||||
| 27 | 28 | 29 | ||||||||
|
||||||||||