Lundi 13 novembre 2006 1 13 /11 /Nov /2006 08:47

Le téléphone sonne sans arrêt. Vous avez beaucoup de travail. On est en mai. Il fait chaud dans le bureau que vous louez à Garches. Vous n’avez pas mis de cravate. Vous êtes seul. Votre assistante est en vacances. A chaque sonnerie, vous espérez Aude. Evidemment c’est toujours quelqu’un d’autre.

Les gens ne vous intéressent plus. Depuis Saint-Sulpice, vous lui avez parlé deux fois. Au téléphone. Des conversations brèves, sans chaleur particulière, avec cette reconnaissance polie et impersonnelle. Des gens bien élevés qui prennent des nouvelles. Elle cherche un nouveau travail, c’est une autre façon de se détacher de vous. Sa mère veut l’emmener avec elle cet été. Sans doute en Grèce. Vous avez approuvé, machinalement.

En raccrochant, elle a dit je vous embrasse. Ce vouvoiement — calcul ou instinct ? Aude et son animalité. Vous auriez dû savoir que ce n’était pas prémédité. Vous redevenez un étranger. Devant l’intrus un instant toléré les portes sont en train de se refermer. Vous fumez de nouveau, ce n’est pas très intelligent mais ça vaut mieux que de se mettre à boire, ou de se lamenter sur son sort. Vous l’avez bien cherché. Maintenant les choses sont claires. C’est mieux comme ça non ? Non, ce n’est pas mieux. Vous vous surprenez en train de souffrir. Vous vous énervez tout seul dans la petite pièce surchauffée. Vous multipliez les fautes de frappe. Vous n’auriez pas cru en arriver là. Vous n’avez rien vu venir. C’est Aude que vous n’avez pas vue. Vous vous promettez, à l’avenir, de mieux la regarder. Il faudra, oui ; il faudrait ; il aurait fallu ; mais avez-vous encore un avenir ? Elle ne vous a pas rappelé. Vous ne l’avez pas vue depuis… Depuis quand ? Ça fera trois semaines vendredi. Elle vous manque affreusement mais vous avez à peine le courage de vous l’avouer. Vous pensez à Jacques. Jacques, sans qui rien de tout cela ne se serait produit ; Jacques, dont l’absence avait tout déclenché.

Comment est-ce arrivé ? Il s’en est fallu de peu. Si un mousqueton n’avait pas lâché, Jacques serait toujours vivant. Vous ne seriez pas retourné à Hardelot. Aude n’existerait pas. Ou plutôt elle existerait pour d’autres, ailleurs, ce ne serait qu’un prénom promis à l’abstraction, bientôt perdu dans les boues d’une mémoire en partance.

Cette délectation morose ne vous mène nulle part, vous en convenez, mais pour parler vulgairement ça soulage. Voilà ce qui est en train de vous arriver : le désespoir et le malheur vous rendent vulgaire. La vulgarité, le lot du commun, la banalité des perspectives, Aude allait vous en sauver, et voici qu’elle a disparu, qu’elle commence déjà de s’évanouir ; vous êtes de nouveau cerné par les ténèbres sentimentales ; vous avez peur — si peur.

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 Juin. Vous êtes rentré un dimanche. Vous reveniez de Vézelay. Elle était assise dans l’escalier. Une jupe plissée. Des cils un peu trop longs ; des yeux riches de questions.

Vous vous êtes arrêté. Vous étiez en train de chercher vos clés. Elle s’est levée, vous a pris par la main. Vous vous êtes retrouvé dehors, en train de la suivre. C’était un bon aperçu de ce qui allait se passer : vous alliez la suivre. Elle vous a expliqué qu’elle ne voulait pas entrer chez vous. Il était trop tôt. Ou peut-être trop tard. On ne pouvait pas savoir. Elle rentrait de vacances. Elle avait perdu la pâleur que vous lui aviez toujours connue.

Cette pâleur que vous aimiez.

Aude et son hâle. Vous étiez fatigué. Elle s’en est aperçue. Elle vous a repris la main ; elle riait. C’était un rêve. Elle vous emmenait à l’intérieur. Tout était vrai. Elle avait envie de rouler. Vous avez repris la Volvo. Aude conduisait. Elle a emprunté l’autoroute de l’Ouest. Elle roulait vite. Vous vous êtes arrêtés deux heures plus tard. C’était Cabourg. La plage était déserte. Il n’y avait pas de lune. On n’entendait que la mer et le cliquetis du moteur en train de refroidir.

Aude était tout près de votre visage. Tout près de votre image. Peut-être trop.

Elle a dit tu m’as manqué.

Elle vous a embrassé.

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Elle vous a embrassé mais vous pensiez à autre chose car vous étiez ailleurs, dans une forme de désarroi. Votre distraction ne lui a pas échappé. Aude et son inquiétude. Ça revenait. En très peu de temps ça revenait. Votre silence était sa souffrance. Il suffisait de peu. Elle ne voulait pas sombrer dans la grande fêlure des habitudes qui font vieillir. Elle n’avait pas peur de vieillir — à condition que ce soit avec vous.

Voyons Aude, tu as dix-huit ans, toute la vie devant toi, et toutes sortes d’autres banalités vous étaient venues à l’esprit, la vie devant soi, son père était mort, sa jeunesse fracassée, réduite à une série d’hypothèses. Tu n’en sais rien, répondait-elle en se sortant de la voiture. Vous n’en saviez rien, non. Un vendredi de novembre Jacques était rentré chez lui. Il était huit heures. Il avait posé sa serviette sur la petite chaise rouge de l’entrée. Tout était si normal, disait-elle en décrivant la scène, une scène que personne n’aurait jamais songé à raconter autrement. Un plan-séquence de plus : son père à table. Son père allant se coucher. Aude, non, Aude regardait Bouillon de culture avec sa mère. Le lendemain, Jacques est parti tôt, comme toujours quand il devait voler. Ses amis du club l’attendaient. Sa fille ne l’a plus jamais revu. Elle ne l’a pas vu mort. Vous lui avez expliqué que ça valait mieux pour elle, pour l’image qu’elle garderait de son père. Aude comprenait vos arguments mais elle ne pouvait rien contre ce regret qui la broyait de l’intérieur. Ne l’avoir pas vu. Ne pas avoir regardé. Ne pas avoir insisté. Le couvercle du cercueil, un cercueil plombé, fixé pour toujours entre elle et ce visage mort dont elle ne savait rien, personne n’avait rien voulu lui dire, aucun des témoins de l’accident, elle ne pouvait qu’imaginer les dégâts et c’était pire, bien pire, elle supposait les fractures, la distorsion des traits, le broiement des chairs, l’écrasement des os.

Vous non plus, vous n’aviez pas vu Jacques après et c’était très bien comme ça. Vous n’aviez jamais aimé les morts. Vous aviez toujours refusé de les voir.

En une douzaine d’heures Aude avait basculé dans le malheur. C’était toujours difficile d’en parler mais elle avait commencé ce qu’on appelle aujourd’hui son travail de deuil. Elle avait détesté cette expression. Le deuil, un travail ? Un travail sur soi-même ? Aude préférait le terme de descente. C’était cela : une descente en soi-même qu’il fallait tâcher de rendre aussi honorable que possible. A dix-huit ans ce n’est pas courant d’être honorable — de vouloir l’être.

Oui, ce vendredi-là tout était absolument normal et le lendemain son père était mort. Elle n’avait pas eu le temps de s’y préparer, d’ailleurs elle n’avait eu le temps de rien, et puis peut-on se préparer à cela ?

Aude détestait le silence, le vôtre en particulier. Ceux qui se taisent ont quelque chose à cacher, ou alors c’est qu’ils ne sont plus là. Depuis l’automne précédent son père se taisait et elle assimilait tous les silences à un rapprochement avec la mort.

Elle ne voulait jamais oublier que vous vous en rapprochiez sans cesse, mécaniquement, c’était une évidence sobre et irréfutable.

Elle ne voulait jamais oublier qu’un jour, proche ou non, vous seriez comme Jacques. Vous seriez aussi froid que lui, aussi muet, aussi lointain, aussi indifférent soudain. La noire beauté des choses.

Elle ne voulait jamais oublier que d’une manière ou d’une autre tout cela allait cesser, par hasard, après le verdict d’un cancérologue, un infarctus ou bien un accident de voiture.

Aude vous expliquait qu’elle n’avait pas vie devant elle, non ; lorsqu’elle fermait les yeux ce qu’elle imaginait, ce que l’avenir lui suggérait c’était la vie sans vous. Elle ne voulait pas être écrasée une autre fois. Les semaines et les mois avaient passé et pourtant certains mots, certaines tournures de phrases suffisaient encore à l’entraîner vers la pâleur. Sépultures, lésions, traumatismes crâniens, soudain, il y en avait plein les films, les romans, les magazines et les journaux. Les larmes montaient très vite. Aude et son malheur. La description cartésienne, clinique de la mort, à laquelle l’époque s’était si bien habituée, lui était intolérable.

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Vous avez pris deux chambres. Le veilleur de nuit vous avait regardés, l’œil luisant de sous-entendus, de concupiscence poisseuse. Il avait eu l’air vaguement déçu en vous remettant les deux clés.

Les chambres se faisaient exactement face. Le couloir était étroit. Dans l’escalier, Aude vous précédait. Vous ne deviez plus jamais oublier ce jean’s qui dansait en relief à quelques centimètres de vous, toute cette beauté inaccessible.

C’était au deuxième étage. Chambres 28 et 29. Elle vous a souri en refermant sa porte. Evidemment vous ne pouviez pas dormir. Vous étiez en train de découvrir ce qui allait se passer. Vous le saviez déjà ; vous aimiez le savoir. Aude, ses dix-huit ans, sa vulnérabilité, sa mémoire, son deuil.

Avec une fulgurance dont vous ne vous croyiez plus capable vous convoquiez vos souvenirs, tout ce qui pouvait éventuellement contredire cette ambition toute neuve que vous veniez d’identifier en vous, en sentant le souffle d’Aude sur votre visage, sa langue s’enrouler autour de la vôtre, en la suivant dans l’escalier de l’hôtel.

En avril 1975 vous aviez reçu un faire-part. Il y avait une photo. Un nourrisson — quel mot affreux — dans un petit lit en palissandre que Jacques avait dû récupérer dans le grenier de ses parents. Le bébé dormait, ses petits poings serrés, paisible, inconscient de ce qui l’attendait.

Cette photo, il y avait beau temps que vous l’aviez égarée. Les déménagements, le vide nécessaire dans des placards surchargés. Pendant très longtemps elle n’avait rien signifié de particulier. Cette photo, c’était une poussière. Ce n’était pas votre vie. Elle n’avait rien à vous dire. Ç’aurait pu être n’importe quel enfant. L’enfant de n’importe qui.

Justement, dans ses dernières années Jacques avait eu tendance à devenir n’importe qui. Son importance avait faibli. Il s’éloignait, et vous aussi par ricochet, comme s’éloignent les lumières d’un port. Jacques était un chapitre, une séquence, sur lui votre regard avait changé et à quelques années, peut-être quelques mois près, vous ne vous seriez pas déplacé pour le voir enseveli sous un chagrin qui aurait cessé de vous correspondre, de vous appartenir, une tristesse ne vous concernant pas. Vous vous seriez contenté d’une lettre. Vous étiez doué pour ça.

D’un certain point de vue, en mourant Jacques vous avait rattrapé. En se saccageant il vous avait jeté sa fille à la figure. La page que vous étiez en train de tourner, subrepticement, sans en avoir l’air, s’était arrêtée, indécise, comme un passeur entre deux rives. Et Aude avait tout emporté.

Cette photo, la seule que vous aviez d’elle, vous l’aviez perdue, peut-être ne l’aviez-vous plus ; ou alors elle gisait, désapprise et occultée, entre d’autres visages assombris par le temps, ces visages sur lesquels vous n’auriez plus su mettre de noms, ces visages détruits, qui n’existaient plus parce que leurs propriétaires avaient vieilli.

En un sens, le bébé sur la photo avait lui aussi cessé d’exister. Le bébé était mort.

Il était mort.

Le téléphone de la chambre se mit à sonner ; c’était lui.

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 Vous vous êtes réveillé un peu avant sept heures ; elle était là, les yeux clos ; tout paraissait si simple. Tout était si compliqué. Vous ne pouviez vous empêcher d’entrevoir ce qui allait suivre. Vous commenciez déjà de pressentir la fin de ce qui venait à peine de débuter, de ce qui existait si peu alors, déjà votre inquiétude vous rattrapait.

Vous la regardiez dormir et ce sourire intérieur que la situation vous dictait, vous ne parveniez pas à le laisser faire surface, vous ne l’autorisiez pas à surgir, à faire irruption dans votre désir empoisonné. La nuit avait été belle et vous n’y songiez pas ; pourtant vous saviez ce qui allait se passer à l’instant où vous aviez décroché le téléphone, à l’instant où elle était entrée dans la chambre, à l’instant où vous aviez choisi l’hôtel, à l’instant où vous aviez réalisé que la nuit était en train de tomber et que d’une manière ou d’une autre vous alliez la passer avec elle.

Vous saviez tout. C’était déjà arrivé. Les gestes, les mots, les phrases étaient toujours les mêmes, inachevés ou non ; ce qui changeait c’était le regard, celui que vous posiez sur Aude, sur vous-même, sur ce que votre vie allait être à partir du moment où c’était arrivé. Vous exploriez le virage. Vous n’en distinguiez pas encore la fin. D’ordinaire vous aimiez ces longues courbes au terme desquelles l’existence basculait, ces paraboles commandées par des choix, et indéniablement vous aviez choisi, vous aviez choisi Aude ; mais plus encore c’est elle qui vous avait choisi.

Vous spéculiez sur tout cela. Il allait faire beau. La lumière tombait obliquement sur ses reins. Les rideaux étaient légèrement disjoints. La lumière remontait vers l’ouest, vers le visage d’Aude, elle n’en était plus qu’à quelques centimètres. Quelle heure pouvait-il être ? Aude était votre cadran solaire.

Elle allait se réveiller et vous la contempliez, indécis et bouleversé par la paix qui émanait de ce visage sur lequel vous vous étiez penché, quelques heures auparavant pour y lire autre chose, pour y déchiffrer le désir et le bonheur.

Ce visage. Qu’allait-il lui arriver ? Les questions se dégageaient du brouillard sentimental qui était désormais votre seule véritable demeure, c’est là que vous alliez vivre, dans le désordre, ou dans l’idée que vous vous en faisiez.

Aude allait tout bouleverser. Ce visage replongé dans l’ombre, vous aviez fini par refermer le rideau récalcitrant pour gagner du temps, que serait-il pour vous ? Qu’alliez-vous en faire ? Vous craigniez sa souffrance, cette souffrance que vous aviez vu se dessiner sur ce visage aimé, l’acidité du malheur qui en déformait les traits, les choses et leur absence de compassion, la fureur du souvenir et du désespoir mêlés. Vous aviez peur de tout cela, qui vous faisait vaciller à la lumière trouble et viciée de l’expérience. Vous aviez l’âge d’en savoir trop et Aude ne méritait pas ce qui risquait de se produire.

Elle a un peu bougé et de nouveau vous l’avez regardée, implorant son sommeil de durer cinq minutes de plus. Quand elle ouvrirait les yeux votre vie allait changer, irrémédiablement changer, vous alliez être modifié, vous n’alliez plus être le même ; vous n’étiez pas sûr de le vouloir.

C’était l’heure des questions, du tremblement soudain des habitudes et vous osiez à peine vous retourner sur ce passé, cette histoire fanée qui était la vôtre et dans laquelle Aude faisait irruption, troublante, un sourire douloureux aux lèvres, la mémoire écorchée par la dureté des images, ces images dont elle ne parvenait pas à se débarrasser, ces images dont elle ne voulait pas et qu’il ne fallait surtout pas oublier.

Ces images de son père, qui seraient pour toujours les dernières. Cette fille en deuil, déchirée par le chagrin, nue à côté de vous.

Brutalité des contrastes.

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 Ça y était. Elle se réveillait. Elle s’étirait. La couverture avait glissé. Vous l’avez regardée et elle a souri. Ce sourire qu’elle avait le matin. Fugitivement vous vous êtes demandé si cela allait pouvoir se reproduire, cette lueur, ce regard sur vous, comme une caresse invisible et silencieuse.

Et les heures d’avant. Les mots qu’elle avait prononcés, ces mots auxquels vous étiez habitué mais qui, en elle, vous surprenaient, vous choquaient presque, alors même que vous la chevauchiez.

Ces mots qui n’étaient pas à elle, qui vous semblaient venir d’ailleurs, ne pas être à leur place, hors contexte, prévus pour un autre climat.

Ces mots que vous aviez tant désirés, et vous croyiez ce désir dissimulé parce que vous aviez essayé de le repousser, ces mots dont vous aviez besoin mais que, peut-être, il aurait mieux valu refuser.

Mais Aude ne se refusait pas et, quand vous l’avez pénétrée pour la première fois ce n’est ni le regret, ni la culpabilité ni le doute qui vous entraînaient. Vous aimiez ce que vous lui faisiez, ce qu’elle vous faisait, vous aimiez ce qui était en train de se passer, vous n’étiez pas sûr d’avoir raison.

Au vrai, vous n’étiez sûr de rien. Comme vous l’aviez soupçonné Aude avait démantelé l’ennuyeux jardin de vos certitudes. Cette architecture intime, calibrée par les années, les chocs, les rencontres, les ruptures, les codes sociaux, votre propre volonté, les colères et les rires, tout cela venait de voler en éclats ; et une part de vous-même regrettait cet ordre, cet ennui, ces perspectives paisibles que guettait la vieillesse.

Avec la vitalité de son âge Aude avait braqué sur votre paysage intérieur les projecteurs de sa conviction, de son désir, de sa force, elle se jetait dans votre histoire comme on quitte un navire en train de sombrer, c’était l’issue, la tentation de la survie, le souvenir de Jacques était une forme de dépression, or Aude voulait vivre et lorsqu’elle vous regardait, amant indécis, ce qu’elle voyait c’était un moyen de survivre à ce qu’elle était en train de traverser, le manque, l’absence mortifère, elle avait envie de préférer ce qu’elle venait de choisir ; et coucher avec vous c’était un choix, ne pas se laisser détruire c’était un choix, résister à la nuit qui montait, à l’obscurité des sens, c’était un choix.

Vous aimer, non, ce n’en était pas un. Allongée sur le côté, tournée vers vous, elle vous racontait. Comment vous aviez lentement changé de couleur, comment votre reflet en elle s’était progressivement éclairci, comment s’estompait la pâleur de sa vie quand elle pensait à vous. Comment elle s’était aperçue qu’elle vous aimait ; qu’elle n’y pouvait rien et ne voulait surtout n’y pouvoir rien faire. Comment elle ne se sentait pas coupable, absolument pas, et à quel point elle avait réfléchi ; puis cessé de réfléchir. Comment elle avait décidé de rien décider, de se laisser emporter, avant même de savoir quel serait le sens de la pente.

Comment elle vous aimait maintenant, là, tout de suite, dans l’immédiat, sans que des questions superflues viennent salir ce moment, cette multitude de moments qui venaient de s’écouler et dont elle avait osé rêver, un jour, en vous regardant, un dimanche matin, très tôt, vous avancer vers elle, c’était aux Tuileries, cette démarche précipitée qu’elle avait appris à reconnaître, puis à attendre, puis à espérer, puis à désirer.

Comment elle vous aimait pour ce que vous étiez, et non pas pour ce que vous auriez pu devenir. Elle n’avait peur de rien. En elle vous lisiez l’apaisement, la résolution, la loyauté. Vous craigniez de ne pas être de taille, d’affronter tout ce qu’aimer Aude pouvait signifier, intellectuellement, moralement, sexuellement, socialement — pas forcément dans cet ordre. Alors qu’un espoir brûlant et dépourvu de nuances et de limites apparaissait en elle, vous étiez en train de vous recroqueviller sur des contingences indignes, basses, sans relief. Il y avait cette porte en vous-même qu’Aude voulait franchir, elle se saisissait de vous ; vous hésitiez ; vous n’étiez pas certain de pouvoir l’aimer comme elle le méritait.

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 De retour à Paris, vous lui avez écrit une lettre. Vous n’aviez pas trouvé d’autre moyen pour lui dire votre peur, votre incertitude, pour lui raconter que vous êtes hanté par la déception. Vous ne pouviez pas lui dire que vous aviez peur de votre âge et du sien, peur de Jacques aussi. Vous ne saviez pas comment faire.

Cette lettre vous avait demandé du temps. Vous l’aviez recommencée plusieurs fois. C’était un texte maladroit et confus. Vous le lui avez donné un soir, dans un restaurant de l’avenue d’Alésia, et elle a voulu le lire devant vous. C’était très inconfortable. Elle ne dissimulait rien. A la fin, elle a reposé le papier, vous a longuement regardé. Elle avait cessé de sourire. Inconsciemment vous avez agrippé les bords de la table. Vous avez pensé je suis en train de la perdre, il aurait mieux valu brûler cette lettre, il aurait mieux valu ne pas l’avoir écrite, et elle l’a tranquillement rangée dans son sac.

Elle vous a dit de ne pas vous inquiéter. Que tout irait bien. Que votre angoisse était normale, légitime, qu’elle passerait. Tout passe toujours de toute façon, les idées, les gens, les sentiments. Il ne fallait pas trop y réfléchir. Prendre la vie comme elle était. Comme elle venait.

Aude aimait le hasard parce que grâce à lui vous étiez là, elle le détestait aussi parce qu’à cause de lui son père n’était plus là. Vues de cette altitude les choses gagnaient en netteté, en simplicité. Aude ne se rangeait pas parmi les partisans de la gravité. Elle citait souvent Marilyn Monroe : « La gravité finit toujours par vous rattraper. » Aude avait décidé que non. Elle ne se laisserait ni rattraper ni piéger ni circonvenir par la gravité, le sérieux, la componction ou par quelque chose qui leur aurait ressemblé. Tout cela, c’était bon pour le désespoir, et tant qu’on n’était pas dans le désespoir, tant qu’on évoluait encore dans les strates les plus ensoleillées de l’expérience humaine, il fallait — oui — s’efforcer d’être heureux.

Vous l’écoutiez, ébloui, en une sorte de veille nerveuse, et vous laissiez Aude vous envahir, comme un grand sourire interne qui prenait possession de vous, ne laissait rien dans l’ombre que la mélancolie, des cimetières et des bibliothèques, les décombres d’un passé qui refusait de mourir mais que vous alliez abandonner pour elle, étincelante et prismatique, si soucieuse de vous convaincre, prompte, amoureuse, décidée.

Ce que c’était, de la regarder. Le cataclysme des sens. Ce désir qui abolissait tout, qui prenait le pouvoir en vous. Soudain le monde, et avec lui toutes les ambitions qu’il pouvait contenir, se résumait à cela : être avec elle, à n’importe quel prix. Aude avait raison. Rien ne vous retenait. Il fallait continuer d’avancer, et le faire avec elle parce qu’au vrai vous n’aviez pas le choix, à présent cela avait vraiment commencé, ce n’était plus le moment d’hésiter. C’était trop tard. Aude ne participait plus du rêve, elle s’était mise à appartenir à la réalité, elle était le ravisseur de vos fourvoiements. C’était elle qui avait raison. Vos vingt-cinq ans d’écart étaient un poids qu’elle seule savait neutraliser. En vous, il y avait la menace de l’inertie, de l’aquoibonisme, c’était votre part d’ombre. L’affreuse tentation de traîner les pieds, alors que le sourire d’Aude, l’incandescence de ses étreintes vous attendaient, patience et résolution ; et elle avait bien vu que tout cela vous faisait peur.

Cela lui suffisait de vous comprendre. Le reste ne comptait pas. Elle s’était penchée vers vous, avait pris vos mains dans les siennes, organisait le reflux de votre panique. Elle vous regardait si intensément, vous ne vous rappeliez pas avoir jamais été scruté ainsi, avec cette force toute neuve, si impatiente de servir. Vous l’écoutiez et en vous se bousculaient les images prodigieuses et cruelles de ce que vous saviez de l’amour, elles défilaient pour la dernière fois sur les planches vermoulues de votre théâtre intérieur, séquences vieillies, atteintes par la péremption, en attente de réforme. Quelque chose cependant surnageait au milieu des débris, quelque chose d’ancien, deux êtres en train de se parler, une scène, un film que vous n’aviez pas revu depuis sa sortie, douze ans auparavant. C’était La femme d’à côté, l’un des derniers Truffaut, à un moment Henri Garcin raconte qu’un jour, en regardant Fanny Ardant il s’était dit c’est ma dernière chance d’être heureux.

Cette phrase de François Truffaut clignotait en vous comme un signal tandis qu’Aude se rapprochait, flamboyante et inspirée, posait son front contre le vôtre, insoucieuse des regards et des commentaires dont il était facile d’imaginer la teneur. Ensuite ç’allait être souvent comme ça, il faudrait assumer ce qui vous séparait mais ce que vous sentiez monter et grandir en vous ce n’était pas le sentiment d’une difficulté, ce n’était pas l’appréhension, non, ou un vain catalogue d’obstacles ; ce qui était en train d’entrer en vous c’était ce dont vous n’aviez conservé que des souvenirs amphigouriques et illisibles, cette si lointaine lueur à laquelle vous aviez tacitement renoncé et que, vous vous en souveniez, maintenant c’était très clair, vous appeliez bonheur.

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C’est à Saint-Germain. Elle vient de se réveiller. Dommage que vous ratiez ça. Il est sept heures. Elle sort de son lit. Elle porte une chemise de nuit de coton blanc, un peu trop grande pour elle. Elle se dépêche. Elle ne veut pas être en retard. Elle se prépare à vous voir.

C’est elle qui a eu l’idée de l’appartement. Elle appelle ça : le terrain neutre. La première fois qu’elle vous en a parlé, c’était en voiture, un dimanche de pluie, en traversant Orvilliers. Vous la rameniez chez elle. Elle avait réfléchi. Elle avait envie de vous voir, de vous voir tout le temps, souvent, mais en même temps elle pronostiquait l’obstacle, cette gêne muette et inconnaissable qu’elle ne parvenait pas à mesurer. Votre peur aussi. Elle préconisait des étapes. Un lien neuf, inédit, qui n’appartiendrait à personne, sans passé, où tout serait à faire.

Vous l’écoutez sans rien dire. Son initiative vous bouleverse. Vous fixez la route. Votre silence l’inquiète, c’est visible, alors vous dites c’est une bonne idée, je vais y réfléchir, tout en imaginant ce qui va suivre.

Au vrai, la solution existe déjà. Il y a ce deux pièces inoccupé, dans le XIIIème arrondissement. Vous n’avez jamais pris le temps de vous occuper de résilier le bail. Vous n’y allez jamais, il est à peu près vide, vous y stockez des souvenirs que vous n’avez plus envie de voir mais que vous ne pouvez vous résoudre à jeter.

Vous pensez à Aude, vous essayez de vous la représenter dans cette chambre aux murs clairs où, naguère, vous avez passé du temps. Vous pensez aux fins d’après-midi, c’est toujours ainsi que cela se passe, n’est-ce pas, ou alors le soir, le ciel rouge, le premier arrivé attend l’autre, chacun sa clé, et derrière les balcons anonymes de misérables tas de secrets s’ébattent dans un silence relatif.

Cette face noire des choses, vous essayez de la repousser. Vous avez pris l’habitude de penser à cet appartement comme à un lieu déplaisant, qu’il aurait mieux valu oublier, et une part de vous-même reproche à Aude de vous contraindre à vous le rappeler. Cet appartement, il fallait en effacer les derniers miasmes. Après Orvilliers, vous avez attendu quelques jours avant de lui en parler.

Tout de suite, elle a voulu le visiter. Il vous a fallu du temps pour retrouver le trousseau de clés. Vous vous étiez débrouillé pour le perdre. Mais Aude a tenu bon. Elle a insisté, n’a pas lâché prise, jusqu’à ce que vous l’emmeniez rue Bobillot.

Aujourd’hui il ne vous est pas difficile de la revoir dans la grande pièce déserte qui avait endossé des rôles divers et successifs, bureau, salon, débarras, et maintenant Aude était là, au centre de la pièce, bousculant le passé, désinvolte, emplie de vous-même, prenant calmement le pouvoir.

C’était un endroit où vous ne la verriez que pour ça, tout de suite elle en a eu l’intuition, tout de suite elle l’a décidé. Elle réfléchissait à voix haute, vous interrogeait du regard, vous disait tu es d’accord, et vous répondiez oui, vous n’aviez pas envie de lui dire autre chose cet après-midi là, vous pressentiez l’importance du lieu et de l’instant, ce qui allait y arriver, la fréquence de vos rencontres ici, la vitesse de ce qui s’était mis à respirer entre vous, ce que votre existence était en train de devenir. Ce vieux cœur qui se débattait, c’était le vôtre.

Il vous fallait un lit. Vous êtes ressortis. C’est elle qui l’a choisi. On allait vous le livrer la semaine d’après. Il était très large, comme elle aimait ; elle choisit aussi la couette, un gros truc épais, scandinave, d’un rouge violent. Ensuite elle vous a demandé un double des clés. Elle a dit qu’elle s’occuperait de tout. Vous deviez partir quelques jours en province. Elle a dit ne t’inquiète pas. Et maintenant, cinq ou six jours après, elle revient rue Bobillot. La veille, le lit est arrivé. Elle l’a fait installer exactement comme elle voulait. Voilà, c’est le terrain neutre : un lit dans lequel rien encore ne s’est passé, une chambre qui n’a jamais existé avant, des choses qui vont n’arriver que pour vous.

Aude a ce qu’elle voulait.

Elle regarde le résultat. Ce qu’elle voit lui plaît. Ce n’est pas chez elle. Ce n’est pas chez vous. C’est ailleurs. Il lui reste plus d’une heure. Pour la première fois elle s’enferme dans la cabine de douche, en face du lit. Elle se caresse rêveusement sous les trombes d’eau. Tout son corps vous attend. En se posant sur elle vos mains traduiront très exactement son rêve.

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 Quand vous êtes arrivé rue Bobillot il était plus tard que prévu. Vous aviez perdu du temps en cherchant un fleuriste encore ouvert. Vous avez monté les étages à pied, déchiré entre l’envie de la voir et l’appréhension de revenir.

Elle a ouvert la porte, a vu les fleurs, des lys, vous a pris la main, vous a guidé vers la chambre, excitée, soucieuse, vacillante. Le décor était blême, la lumière diffuse. Vous ne reconnaissiez pas la pièce. Soudain, vous n’étiez jamais venu ici. Un soulagement incoercible vous montait aux lèvres. Cet endroit commençait d’exister entre les mains d’Aude, ces mains carrées qui étouffaient systématiquement tout ce qui aurait pu gâcher le moment, en entraver les tonalités.

Une allure de tanière. Dans la demi-pénombre Aude et son sourire ambigu étaient chez eux. Les fleurs allaient mourir, rien n’était prévu pour elles dans cet appartement où l’on ne pouvait faire que deux choses : aimer ou attendre. La plupart du temps, cela revient au même. Vous sentiez comme les choses cessaient lentement d’être précaires, accidentelles, comme elles devenaient régulières, comme tout cela était inévitable.

C’est à cela que vous pensiez ce soir-là, en la déshabillant, en accomplissant ces gestes auxquels vous ne vouliez pas vous habituer, jamais, ils devaient conserver leur profondeur et leur singularité, ils ne devaient pas être ordinaires ou usuels. Aude n’était pas forgée pour l’habitude. Elle ne cessait de sourire pendant qu’elle levait les bras pour vous laisser lui ôter son chandail, et dans ses gestes à elle il y avait de la grâce, de l’envie, des promesses, une supplique. La façon qu’elle avait de s’allonger en vous regardant, avec cette brume provisoire au fond de l’œil, épanouie et possessive, les avant-bras reposant de part et d’autre, les mains près des hanches, les sourcils imperceptiblement chahutés par ce que vous lisiez en elle, ce désir que rien n’allait venir contrarier.

Elle a levé vers vous des yeux confiants quand vous vous êtes approché. Sa jambe droite était à demi repliée, ses genoux commençaient de se disjoindre, ses seins étaient durs, ils palpitaient sous vos doigts, vos mains étaient précises, et ensuite il y eut des cris dans le noir, la soie de ses reins, une autre nuit, un autre matin.

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 Morgat. Aude dans vos bras, dans la position qu’elle préférait : blottie contre vous, le visage dans l’échancrure de votre chemise, son souffle sur votre peau. Votre main sur sa nuque. Vous sentiez ses seins s’écraser doucement contre vous. Vos doigts escortaient le duvet qui courait le long de son dos. Elle fermait les yeux. Vous sentiez le parfum de ses cheveux, l’odeur de son corps ; vous deviniez le goût de sa bouche à ce moment précis ; elle remontait vers vous, les yeux toujours clos, elle rampait vers votre visage, elle vous embrassait, langue ardente qui vous dévorait, elle respirait plus fort et vous saviez ce que cela voulait dire.

Vous descendiez le long de son ventre. Vous guettiez son soupir. Vos doigts entraient en elle. Elle gémissait. Elle était nue sur vous. La fille de votre ami mort criait son plaisir, vous caressait à travers le pantalon de toile que vous aviez gardé.

 Plus tard, dans la nuit, vous recommenciez.

  

 

 

 

 

_______________

 

 

 

Elle vous tenait par la main. La plage du Portzic à dix heures du soir. La mer remontait. Aude avait froid. Elle avait refusé d’enfiler un pull. Elle se serrait contre vous. Vous ne disiez rien. La perfection de cet instant. Ces silences entre vous. Elle était pieds nus. Elle s’enfonçait dans le sable. Vous l’embrassiez. C’était presque fini. Il allait falloir rentrer. Elle vous suppliait de rester. Juste un jour ou deux. Vous ne pouviez pas. On vous attendait ailleurs.

Vous lui avez proposé de rester là, seule. Elle a refusé.

  

 

 

_______________

 

 C’est rue Bobillot.

Elle est assise sur vous.

Elle vous fixe avec une douloureuse intensité. Elle vous regarde comme si c’était pour la dernière fois.

Vous vous dites qu’elle a peut-être raison. La chemise que vous avez mise ce matin, vous mourrez peut-être dedans ; la voiture que vous venez d’acheter, c’est peut-être à son volant que vous irez aux funérailles de votre père.

Vous, vous ne savez pas la regarder comme ça, pas encore, et vous vous le reprochez. Les yeux d’Aude sont bruns, mouillés et volontaires. Ils ont cet éclat sombre que vous avez appris à reconnaître. Ils sont un peu trop écartés. Sa bouche est un peu trop grande. Sous certains angles, l’asymétrie de son visage est perceptible. Vous l’aimez pour tout cela, ces détails, le bonheur qu’ils promettent.

Elle bouge légèrement. Elle dit quelque chose. Vous savez de quoi il s’agit. Vous regardez ses avant-bras, ses mains posées sur vous. Il est difficile de dire ce qui l’emporte en vous à ce moment, de l’émotion ou du désir. Rien n’était prévu. La mort a bien fait les choses.

Vous regardez ses épaules de nageuse.

Vous regardez ses hanches.

Vous essayez vainement de n’avoir pas, sur tout cela, le regard d’un propriétaire.

_______________

 

 Aude marche dans Paris. Elle sort du métro place d’Italie. Elle ne se soucie pas des gens qui la regardent passer. Elle a beaucoup pleuré. Elle vient d’avoir sa mère au téléphone, longtemps et péniblement. Elle se hâte vers la rue Bobillot. Vous serez en retard. Vous êtes coincé porte d’Auteuil. Un camion s’est couché sur le périphérique. Vous êtes bloqué. Vous ne pouvez pas la prévenir.

Elle vous attend. Il est trois heures de l’après-midi. Elle s’est assise sur le lit. C’est un mercredi. Des enfants font du bruit dans l’appartement d’à côté. Elle a ramené ses genoux sous le menton. Elle regarde droit devant elle.

A quatre heures, elle s’est endormie.

A cinq heures dix, vous entrez. Vous tremblez à l’idée qu’elle soit partie sans vous attendre, à l’idée de sa déception, à l’idée de sa colère. Mais non. Elle dort toujours. Vous vous approchez. Ses paupières sont encore rougies par les larmes. Vous savez déjà qu’il lui faut des heures pour en effacer les traces.

Elle est allongée sur le côté gauche. Elle tourne le dos à la fenêtre. Elle n’a pas ouvert les volets. Elle respire régulièrement. Son beau visage apaisé.

Vous l’embrassez.

Elle sourit dans son sommeil.

Vous sentez vos propres sanglots monter de loin. Vous chavirez dans la gratitude, l’envie que vous avez d’elle, tout ce qu’elle vous donne sans le savoir. Vous lui enlevez son twin-set beige. Ses bras sont lourds entre vos mains. Vous prenez votre temps et des précautions. Vous dégrafez son soutien-gorge. Ses seins laiteux apparaissent dans la lueur que dispense avec parcimonie l’ampoule de quarante watts fixée au plafond.

Ses seins. Vous restez immobile, à les regarder. Leur douceur. Ils sont étonnamment frais. Vous les caressez lentement, presque imperceptiblement, du bout des doigts. Ils sont là, dans vos paumes, comme souvent.

Aude vous regarde maintenant. Elle fait glisser son pantalon le long de ses jambes. Vous léchez son sein droit. Elle gémit. Vous faites descendre son slip noir. Sa toison est épaisse, goûteuse, bouclée. Vous y enfouissez votre visage. Aude gémit plus fort. Vous êtes nu près d’elle. Vous êtes sur elle. Elle n’a plus besoin de vous guider. Elle crie quand vous la pénétrez, elle crie encore à chacun de vos mouvements.

Ensuite, apaisée, étendue sur le ventre, elle vous regarde. Elle vous dit son inquiétude. Elle vous dit qu’elle a eu peur de vous perdre. Elle dit qu’elle ne veut jamais que vous partiez. Vous êtes d’accord. Vous lui demandez pourquoi elle a pleuré. Elle élude la question. Vous n’insistez pas.

Elle se rendort. Vous allez chercher une couverture. Vous la mettez sur elle. Nouveau sourire. Nouveau silence. Vous l’observez un long moment, debout près du lit.

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(A suivre)

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Poésie de l'indifférence
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