Partager l'article ! Poésie de l'indifférence, 2ème partie: Quai de Béthune. Elle descend d’un taxi. Elle se jette dans vos bras. C’est devenu une ha ...
Quai de Béthune. Elle descend d’un taxi. Elle se jette dans vos bras. C’est devenu une habitude dont vous n’avez pas envie de vous défendre. Les gens s’arrêtent pour vous regarder. Vous n’y songez pas. Vous marchez ensemble vers
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Le dimanche soir suivant. Vous revenez d’Hardelot. Aude est silencieuse. Cela ne s’est pas très bien passé. A mots couverts, le médecin de sa mère parle de la faire interner. Vous conduisez prudemment. Il y a du brouillard sur la nationale. Vous vous êtes senti plus inutile que jamais. Aude s’est occupée de tout. Vous étiez embarrassé. Vous ne saviez pas quel costume mettre. Vous ne saviez pas quel rôle jouer. Vous auriez voulu être ailleurs. Vous pénétriez de nouveau dans cette part d’univers qui vous restait désespérément étrangère. Vous n’y aviez pas votre place. Aude a été chaleureuse, juste ce qu’il faut. Chaleureuse avec discrétion. Vous dormez dans la chambre d’amis. Vous lisez tard. Un roman de James Hadley Chase que vous avez trouvé dans la bibliothèque du salon ; un livre usé, que Jacques a dû lire cent fois, à une époque il ne lisait pratiquement que cela, Chase, Carter Brown, il les achetait par deux ou trois, et parfois il vous les empruntait : à la page deux, il y a votre nom et la date ; août 1971. Vous le lui aviez prêté. Ces bouquins qu’on prête et qu’on ne revoit plus jamais. Ce détail infime vous prend par surprise et vous lacère. Ce petit livre noir est comme un ultime salut du mort. De toute façon vous ne prêtez aucune attention à ce que vous lisez. Vous ne pensez qu’à elle, avec fébrilité.
Un peu avant onze heures, elle se glisse dans votre chambre. Sa mère vient de s’endormir. Aude est épuisée. Sa peau marque facilement. Sous les yeux d’or, des cernes bleuis dénoncent sa fatigue. Elle s’assoit au bord du lit. Vous la regardez avec une tendresse muette que vous n’essayez pas de camoufler. Vous parlez longtemps. Elle vous raconte l’histoire de cette chambre. C’était la sienne jusqu’à son adolescence. Vous pensez à ce qu’elle a dû y vivre. Cette idée vous vient spontanément. Aude sort de vieux albums de photos. Vous regardez son visage. Les années qui se dessinent, comme autant de fenêtres ouvertes sur ce qui n’est plus.
A un moment, vous êtes inévitablement tombés sur des photos de Jacques. Sur la première, il pose près de sa vieille Norton. On est fin 70, si l’on en croit ce qui est écrit au dos du cliché.
Aude a regardé la photo. Elle ne l’a pas remise dans l’album. Elle s’est mise à pleurer, sans bruit, frissonnante et crispée sur son malheur, sous le sourire de son père en train de se consumer. Vous l’avez prise dans vos bras. Elle s’est laissée aller contre vous. Vos étiez bouleversé. Vous l’avez gardée ainsi, à moitié allongée, jusqu’à ce que ses sanglots s’apaisent.
Jusqu’à ce qu’elle s’endorme.
Alors vous vous êtes levé.
Vous l’avez transportée jusqu’à sa chambre.
Vous lui avez enlevé ses mocassins.
Vous l’avez étendue sur son lit.
Vous lui avez caressé les cheveux.
Peut-être davantage pour vous-même que pour elle, vous avez murmuré que vous l’aimiez.
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Elle se penche vers vous, prend votre main dans la sienne, la serre trop fort. Elle vous regarde. Vous venez d’arriver en bas de son immeuble. Elle vous demande de ne pas partir tout de suite.
Vous la suivez chez elle. Elle dit qu’elle est fatiguée. Elle est très pâle. Il fait déjà nuit. Vous lui conseillez de dormir. Vous ne restez pas longtemps. Vous savez pourquoi. Vous avez de bonnes raisons de fuir.
Aude regarde longtemps les feux arrière de
Elle pense aussi à votre âge, comme à un concept abstrait, évanescent. A Hardelot, vous étiez penché sur elle, comme une promesse, ou bien peut-être une menace en train de sourdre. La menace, c’est ce bouleversement intime, qui la saisit quand elle vous voit.
Elle voit la bienveillance dans vos yeux ; elle est douée pour ça mais à présent il lui semble que s’y mêle quelque chose d’indistinct et d’écrasant, quelque chose qu’elle n’est pas sûre de pouvoir contrôler.
Aude a peur de ce qu’elle ne contrôle pas. Les yeux grands ouverts sur sa solitude elle regarde vos mains, ces mains carrées qu’elle avait remarquées pour la première fois à l’église, pendant les obsèques de son père, tandis que vous vous agrippiez au pupitre en disant votre peine.
Elle regarde vos mains ou plutôt elle s’en souvient et se demande ce qui arriverait si elle s’en emparait. Les gouffres et les cimes sont des hypothèses qu’elle a l’habitude de fréquenter.
La ferez-vous trébucher ?
Ou bien la ferez-vous s’envoler ?
Elle s’aperçoit que le fait même de se poser la question entraîne d’évidence un début de réalité à laquelle elle ne pourra se dérober.
Elle éteint la lumière.
Elle s’en va rêver de son père.
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La plage de Courseulles. Aude et le printemps sont là. Le premier mois d’avril sans son père. Elle aimait ce mois-là, avant. Maintenant avril lui semble funèbre. Dans quelques jours, elle aura dix-huit ans. Sa mère va mieux et n’est pas d’accord avec elle, qui ne veut rien fêter du tout.
Je ne suis pas encore prête. Vous comprenez. Elle dit qu’elle s’en voudrait, qu’elle ne cesserait de penser à lui, que cela gâcherait tout, le souvenir tout neuf, la mort encore fraîche, en elle tout est fragile encore. Vous aimez cela. Vous avez envie de la comprendre. Il vous semble n’avoir jamais rien désiré autant que cela : la comprendre et l’aimer.
Sur la route du retour, vous apercevez deux deltaplanes qui s’apprêtent à se poser dans un champ. Aude ne les voit pas tout de suite, puis elle suit la direction de votre regard et le sien se durcit.
Elle fixe le bout de ses bottes Aigle qui ont semé du sable sur la moquette de
C’est à ce moment-là qu’elle a commencé de vous tutoyer.
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Pour la centième fois, vous vérifiez le paquet. Votre cœur, c’est une certitude, n’a jamais battu aussi vite. Vous êtes assis sur un banc en face de l’église Saint-Sulpice. Vous l’attendez depuis une heure. Ce matin, vous avez poussé la porte de quatre bijouteries avant de trouver ce que vous cherchiez.
Vous vous posez des questions. Vous n’êtes pas sûr d’avoir raison de faire ça. Mais bon. Dix-huit ans. Vous ne vouliez pas avoir l’air d’oublier. Vous n’avez rien trouvé de mieux. Vous évaluez les hypothèses.
A midi, vous décidez que vous vous êtes trompé. Vous rangez le paquet dans la poche de votre caban noir.
A midi cinq, vous vous reprochez d’avoir peur. Vous ne vous comprenez plus. Vous ressortez le paquet.
Et puis, votre nom. Prononcé de loin, par la voix essoufflée que vous avez appris à aimer.
Aude vous sourit. Elle est si proche. Si proche. Elle vous sourit. Dans un instant, vous allez la décevoir au-delà de l’imaginable.
Voilà. Elle ouvre le paquet. Elle regarde la bague. Elle vous regarde. Vous lui expliquez ce qu’elle sait déjà. Ce qu’elle a déjà compris. Vous avez la gorge serrée car ce que vous lisez dans ses yeux c’est la tristesse et la déception.
Elle range la bague dans son sac.
Elle vous dit merci.
Son sourire est abîmé.
Puis, le silence.
Un silence tendu et insupportable, contre lequel ni vous ni elle ne pouvez rien.
Elle dit qu’elle ne se sent pas bien.
Elle dit qu’elle vous appellera.
Elle monte dans un taxi ; vous restez là.
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Le téléphone sonne sans arrêt. Vous avez beaucoup de travail. On est en mai. Il fait chaud dans le bureau que vous louez à Garches. Vous n’avez pas mis de cravate. Vous êtes seul. Votre assistante est en vacances. A chaque sonnerie, vous espérez Aude. Evidemment c’est toujours quelqu’un d’autre.
Les gens ne vous intéressent plus. Depuis Saint-Sulpice, vous lui avez parlé deux fois. Au téléphone. Des conversations brèves, sans chaleur particulière, avec cette reconnaissance polie et impersonnelle. Des gens bien élevés qui prennent des nouvelles. Elle cherche un nouveau travail, c’est une autre façon de se détacher de vous. Sa mère veut l’emmener avec elle cet été. Sans doute en Grèce. Vous avez approuvé, machinalement.
En raccrochant, elle a dit je vous embrasse. Ce vouvoiement — calcul ou instinct ? Aude et son animalité. Vous auriez dû savoir que ce n’était pas prémédité. Vous redevenez un étranger. Devant l’intrus un instant toléré les portes sont en train de se refermer. Vous fumez de nouveau, ce n’est pas très intelligent mais ça vaut mieux que de se mettre à boire, ou de se lamenter sur son sort. Vous l’avez bien cherché. Maintenant les choses sont claires. C’est mieux comme ça non ? Non, ce n’est pas mieux. Vous vous surprenez en train de souffrir. Vous vous énervez tout seul dans la petite pièce surchauffée. Vous multipliez les fautes de frappe. Vous n’auriez pas cru en arriver là. Vous n’avez rien vu venir. C’est Aude que vous n’avez pas vue. Vous vous promettez, à l’avenir, de mieux la regarder. Il faudra, oui ; il faudrait ; il aurait fallu ; mais avez-vous encore un avenir ? Elle ne vous a pas rappelé. Vous ne l’avez pas vue depuis… Depuis quand ? Ça fera trois semaines vendredi. Elle vous manque affreusement mais vous avez à peine le courage de vous l’avouer. Vous pensez à Jacques. Jacques, sans qui rien de tout cela ne se serait produit ; Jacques, dont l’absence avait tout déclenché.
Comment est-ce arrivé ? Il s’en est fallu de peu. Si un mousqueton n’avait pas lâché, Jacques serait toujours vivant. Vous ne seriez pas retourné à Hardelot. Aude n’existerait pas. Ou plutôt elle existerait pour d’autres, ailleurs, ce ne serait qu’un prénom promis à l’abstraction, bientôt perdu dans les boues d’une mémoire en partance.
Cette délectation morose ne vous mène nulle part, vous en convenez, mais pour parler vulgairement ça soulage. Voilà ce qui est en train de vous arriver : le désespoir et le malheur vous rendent vulgaire. La vulgarité, le lot du commun, la banalité des perspectives, Aude allait vous en sauver, et voici qu’elle a disparu, qu’elle commence déjà de s’évanouir ; vous êtes de nouveau cerné par les ténèbres sentimentales ; vous avez peur — si peur.
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Juin. Vous êtes rentré un dimanche. Vous reveniez de Vézelay. Elle était assise dans l’escalier. Une jupe plissée. Des cils un peu trop longs ; des yeux riches de questions.
Vous vous êtes arrêté. Vous étiez en train de chercher vos clés. Elle s’est levée, vous a pris par la main. Vous vous êtes retrouvé dehors, en train de la suivre. C’était un bon aperçu de ce qui allait se passer : vous alliez la suivre. Elle vous a expliqué qu’elle ne voulait pas entrer chez vous. Il était trop tôt. Ou peut-être trop tard. On ne pouvait pas savoir. Elle rentrait de vacances. Elle avait perdu la pâleur que vous lui aviez toujours connue.
Cette pâleur que vous aimiez.
Aude et son hâle. Vous étiez fatigué. Elle s’en est aperçue. Elle vous a repris la main ; elle riait. C’était un rêve. Elle vous emmenait à l’intérieur. Tout était vrai. Elle avait envie de rouler. Vous avez repris
Aude était tout près de votre visage. Tout près de votre image. Peut-être trop.
Elle a dit tu m’as manqué.
Elle vous a embrassé.
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Elle vous a embrassé mais vous pensiez à autre chose car vous étiez ailleurs, dans une forme de désarroi. Votre distraction ne lui a pas échappé. Aude et son inquiétude. Ça revenait. En très peu de temps ça revenait. Votre silence était sa souffrance. Il suffisait de peu. Elle ne voulait pas sombrer dans la grande fêlure des habitudes qui font vieillir. Elle n’avait pas peur de vieillir — à condition que ce soit avec vous.
Voyons Aude, tu as dix-huit ans, toute la vie devant toi, et toutes sortes d’autres banalités vous étaient venues à l’esprit, la vie devant soi, son père était mort, sa jeunesse fracassée, réduite à une série d’hypothèses. Tu n’en sais rien, répondait-elle en se sortant de la voiture. Vous n’en saviez rien, non. Un vendredi de novembre Jacques était rentré chez lui. Il était huit heures. Il avait posé sa serviette sur la petite chaise rouge de l’entrée. Tout était si normal, disait-elle en décrivant la scène, une scène que personne n’aurait jamais songé à raconter autrement. Un plan-séquence de plus : son père à table. Son père allant se coucher. Aude, non, Aude regardait Bouillon de culture avec sa mère. Le lendemain, Jacques est parti tôt, comme toujours quand il devait voler. Ses amis du club l’attendaient. Sa fille ne l’a plus jamais revu. Elle ne l’a pas vu mort. Vous lui avez expliqué que ça valait mieux pour elle, pour l’image qu’elle garderait de son père. Aude comprenait vos arguments mais elle ne pouvait rien contre ce regret qui la broyait de l’intérieur. Ne l’avoir pas vu. Ne pas avoir regardé. Ne pas avoir insisté. Le couvercle du cercueil, un cercueil plombé, fixé pour toujours entre elle et ce visage mort dont elle ne savait rien, personne n’avait rien voulu lui dire, aucun des témoins de l’accident, elle ne pouvait qu’imaginer les dégâts et c’était pire, bien pire, elle supposait les fractures, la distorsion des traits, le broiement des chairs, l’écrasement des os.
Vous non plus, vous n’aviez pas vu Jacques après et c’était très bien comme ça. Vous n’aviez jamais aimé les morts. Vous aviez toujours refusé de les voir.
En une douzaine d’heures Aude avait basculé dans le malheur. C’était toujours difficile d’en parler mais elle avait commencé ce qu’on appelle aujourd’hui son travail de deuil. Elle avait détesté cette expression. Le deuil, un travail ? Un travail sur soi-même ? Aude préférait le terme de descente. C’était cela : une descente en soi-même qu’il fallait tâcher de rendre aussi honorable que possible. A dix-huit ans ce n’est pas courant d’être honorable — de vouloir l’être.
Oui, ce vendredi-là tout était absolument normal et le lendemain son père était mort. Elle n’avait pas eu le temps de s’y préparer, d’ailleurs elle n’avait eu le temps de rien, et puis peut-on se préparer à cela ?
Aude détestait le silence, le vôtre en particulier. Ceux qui se taisent ont quelque chose à cacher, ou alors c’est qu’ils ne sont plus là. Depuis l’automne précédent son père se taisait et elle assimilait tous les silences à un rapprochement avec la mort.
Elle ne voulait jamais oublier que vous vous en rapprochiez sans cesse, mécaniquement, c’était une évidence sobre et irréfutable.
Elle ne voulait jamais oublier qu’un jour, proche ou non, vous seriez comme Jacques. Vous seriez aussi froid que lui, aussi muet, aussi lointain, aussi indifférent soudain. La noire beauté des choses.
Elle ne voulait jamais oublier que d’une manière ou d’une autre tout cela allait cesser, par hasard, après le verdict d’un cancérologue, un infarctus ou bien un accident de voiture.
Aude vous expliquait qu’elle n’avait pas vie devant elle, non ; lorsqu’elle fermait les yeux ce qu’elle imaginait, ce que l’avenir lui suggérait c’était la vie sans vous. Elle ne voulait pas être écrasée une autre fois. Les semaines et les mois avaient passé et pourtant certains mots, certaines tournures de phrases suffisaient encore à l’entraîner vers la pâleur. Sépultures, lésions, traumatismes crâniens, soudain, il y en avait plein les films, les romans, les magazines et les journaux. Les larmes montaient très vite. Aude et son malheur. La description cartésienne, clinique de la mort, à laquelle l’époque s’était si bien habituée, lui était intolérable.
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Vous avez pris deux chambres. Le veilleur de nuit vous avait regardés, l’œil luisant de sous-entendus, de concupiscence poisseuse. Il avait eu l’air vaguement déçu en vous remettant les deux clés.
Les chambres se faisaient exactement face. Le couloir était étroit. Dans l’escalier, Aude vous précédait. Vous ne deviez plus jamais oublier ce jean’s qui dansait en relief à quelques centimètres de vous, toute cette beauté inaccessible.
C’était au deuxième étage. Chambres 28 et 29. Elle vous a souri en refermant sa porte. Evidemment vous ne pouviez pas dormir. Vous étiez en train de découvrir ce qui allait se passer. Vous le saviez déjà ; vous aimiez le savoir. Aude, ses dix-huit ans, sa vulnérabilité, sa mémoire, son deuil.
Avec une fulgurance dont vous ne vous croyiez plus capable vous convoquiez vos souvenirs, tout ce qui pouvait éventuellement contredire cette ambition toute neuve que vous veniez d’identifier en vous, en sentant le souffle d’Aude sur votre visage, sa langue s’enrouler autour de la vôtre, en la suivant dans l’escalier de l’hôtel.
En avril 1975 vous aviez reçu un faire-part. Il y avait une photo. Un nourrisson — quel mot affreux — dans un petit lit en palissandre que Jacques avait dû récupérer dans le grenier de ses parents. Le bébé dormait, ses petits poings serrés, paisible, inconscient de ce qui l’attendait.
Cette photo, il y avait beau temps que vous l’aviez égarée. Les déménagements, le vide nécessaire dans des placards surchargés. Pendant très longtemps elle n’avait rien signifié de particulier. Cette photo, c’était une poussière. Ce n’était pas votre vie. Elle n’avait rien à vous dire. Ç’aurait pu être n’importe quel enfant. L’enfant de n’importe qui.
Justement, dans ses dernières années Jacques avait eu tendance à devenir n’importe qui. Son importance avait faibli. Il s’éloignait, et vous aussi par ricochet, comme s’éloignent les lumières d’un port. Jacques était un chapitre, une séquence, sur lui votre regard avait changé et à quelques années, peut-être quelques mois près, vous ne vous seriez pas déplacé pour le voir enseveli sous un chagrin qui aurait cessé de vous correspondre, de vous appartenir, une tristesse ne vous concernant pas. Vous vous seriez contenté d’une lettre. Vous étiez doué pour ça.
D’un certain point de vue, en mourant Jacques vous avait rattrapé. En se saccageant il vous avait jeté sa fille à la figure. La page que vous étiez en train de tourner, subrepticement, sans en avoir l’air, s’était arrêtée, indécise, comme un passeur entre deux rives. Et Aude avait tout emporté.
Cette photo, la seule que vous aviez d’elle, vous l’aviez perdue, peut-être ne l’aviez-vous plus ; ou alors elle gisait, désapprise et occultée, entre d’autres visages assombris par le temps, ces visages sur lesquels vous n’auriez plus su mettre de noms, ces visages détruits, qui n’existaient plus parce que leurs propriétaires avaient vieilli.
En un sens, le bébé sur la photo avait lui aussi cessé d’exister. Le bébé était mort.
Il était mort.
Le téléphone de la chambre se mit à sonner ; c’était lui.
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(à suivre)
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