Samedi 4 novembre 2006 6 04 /11 /Nov /2006 19:03

Bien sûr, par hasard le plus souvent, il vous arrive encore de repasser par la rue Bobillot. Cet immeuble beige, daté déjà, avec des stores aux couleurs passées et des portes vitrées en bas. Juste après il fallait tourner à droite, vous pouviez vous garer dans une impasse ; vous faisiez cela mécaniquement, sans y réfléchir vraiment, comme un réflexe. Cette rue, cet endroit, cette place de stationnement n’existaient que pour Aude. Avant, vous ne veniez jamais dans le XIIIème arrondissement. Avant, Aude n’existait pas non plus. Avant, Aude était une photo empilée dans un tiroir sous d’autres photos également dépourvues de sens ; des photos que vous conserviez non pas pour les regarder mais parce que vous ne pouviez vous résoudre à vous en débarrasser. Leur destruction aurait signifié pour vous une culpabilité vague mais tenace, collante, comme un regret informulé. Votre mémoire prenait la poussière dans deux des tiroirs du bureau austère que vous aimiez ; des tiroirs que peut-être il aurait fallu rouvrir ; qu’en se serait-il échappé ? C’étaient les tiroirs du bas, toujours obstrués par quelque chose, piles de livres, classeurs, dossiers de presse ; vous n’y accédiez pas ; vous ne pensiez que rarement à ce qu’ils contenaient parce qu’il ne s’y trouvait rien d’important ou de difficile, et surtout aucun secret. Ils étaient un peu des forteresses, un peu des tombeaux et, au vrai, vous n’en aviez pas besoin. En vous sommeillait la rumeur vaine du passé, cette rapsodie qu’il faut écouter seul, comme il faut savoir écouter seul ces moments qui viennent et qui, mieux que d’autres, savent vous raconter ce que vous avez fait de votre propre vie. Et vous devez en convenir. Vous n’avez pas le choix. Soudain, tout est vrai. Il est inutile de se cacher puisque personne n’est là pour regarder. Vous êtes seul. Plus besoin de fuir. Les masques retombent d’eux-mêmes. Vous n’avez pas le temps de les regretter. Vous regardez, sans complaisance, avec une terrifiante exactitude, ce que vous avez été.

  

Remarquez, il n’est pas obligatoire d’avoir peur. N’être plus qu’une ombre, se résumer à une ombre, ce n’est pas accablant. C’est difficile, oui.

  

Au début, vous l’avez si mal aimée. Vous n’aviez pas appris. Vous ne saviez pas. Vous étiez tellement sincère. Vous la regardiez de loin. En un sens vous avez toujours été loin, même lorsqu’elle vous étreignait, les fins d’après-midi d’hiver, et qu’une joie secrète vous caressait les reins, dans le grand deux pièces de la rue Bobillot que personne n’habitait. Un lieu de passage, voilà ce dont il s’agissait ; un endroit pour passer l’après-midi, pour la fin du jour. Un endroit fermé la nuit.

Vous savez ce que ça veut dire, tout le monde le sait et maintenant que cet appartement vous est redevenu étranger, maintenant qu’il a été reloué à quelqu’un d’autre, quelqu’un qui sans doute s’en sert différemment, à quoi pensez-vous quand le hasard vous ramène rue Bobillot, quand vous passez à trente à l’heure sous ces deux fenêtres qui ont été les vôtres et auxquelles aujourd’hui quelqu’un d’autre se penche ? Aude ; son prénom, encore. Des cheveux courts, bruns, à l’androgynie tenace. Ses cheveux, vous auriez écrit une thèse dessus, si vous en aviez eu le temps. Mais ce n’est pas arrivé ; vous n’avez pas su. Vous auriez commencé d’écrire, et puis vous seriez passé à autre chose.

Aude vous attendait.

Et vous aussi.

Vous aussi, vous l’attendiez. Ça dépendait des jours. Le corridor était obscur, l’interrupteur mal placé. Vous tâtonniez dans le noir. Aucun risque de vous heurter à un meuble. Ensuite à gauche, la chambre. Un très grand lit, sans encadrement, qui occupait tout l’espace, comme pour démontrer de façon irréfutable à quoi servait l’appartement. En face du lit, une cabine de douche. Aude ne fermait jamais la porte coulissante en verre opaque, elle éclaboussait la moquette et s’en fichait. Vous la regardiez après, vous la regardiez si longuement et vous vous disiez « je l’aime » en vous efforçant de profiter de l’instant.

Cette sueur dans les draps. Aude vous souriait, elle rejetait sa mèche en arrière. Ce que vous avez pu aimer ce geste ! Elle se tournait vers vous. Elle aimait que vous la contempliez. Les gouttes d’eau glissaient rapidement sur ses seins. Son sexe ruisselait. Vous observiez tout cela. Vous vous souvenez de tout. Les fossettes anormalement profondes qu’elle avait au-dessus des fesses. Elle se rhabillait, vous embrassait, repartait. Vous écoutiez ses pas dans l’escalier. Puis vous n’entendiez plus rien.

Il vous est arrivé de rester là des après-midi entières après son départ, enseveli dans son parfum, son odeur qui s’évaporait de la chambre mais qui, en même temps, s’inscrivait pour toujours au creux le plus intime de vous-même. L’odeur de son corps, piégée pour une heure entre des draps rêches qui n’avaient pas coûté cher. Tout était bon marché dans cet appartement. Du fonctionnel, rien d’inutile. Vous pouviez y rester sans vous sentir chez vous. Il n’y avait rien de personnel — à part les relents écumeux d’Aude, bien sûr, sa transpiration qui avait imprégné l’oreiller, et vous y enfouissiez votre visage, lancé à sa poursuite, grisé d’elle-même, de tout ce qu’elle était.

Un jour, elle avait oublié quelque chose, son parapluie, ou une écharpe, elle était revenue sur ses pas, elle vous avait trouvé, immobile et pantelant, éperdu de gratitude et de souvenirs, guettant les parfums, les vibrations de l’air, essayant d’empêcher la chambre de redevenir ce qu’elle était — un lieu banal et vulgaire, un endroit où l’on ne faisait que passer et où l’on ne pouvait se trouver par hasard.

Le hasard, c’est ce qui vous a manqué le plus.

Elle n’avait rien dit. Elle vous avait souri, un peu distraitement, de cette distraction qui vous faisait si mal.

Elle savait qui vous étiez. Elle l’avait compris assez vite, à vrai dire dès votre second week-end ensemble. En août 1993 il faisait beau à Morgat et c’est là que vous l’aviez emmenée.

Aude à Morgat. Elle vous avait posé des questions, par petites touches, comme un effleurement. Elle vous examinait. Elle avait du talent pour examiner les gens. Elle marchait sur la plage comme font les filles de son âge dans ces cas-là. Elle portait un maillot noir, une pièce. Exactement ce qu’il fallait. Comme vous la regardiez !

A votre retour à l’hôtel vous l’avez suivie dans sa chambre et vous avez continué de la regarder, intrépide et silencieux, tandis qu’elle enlevait son maillot. Aude nue. Pour la première fois elle s’est vraiment approchée de vous. Elle ne regardait pas vos yeux. Elle fixait un point quelque part vers votre épaule. Vous vous souvenez ? Absurdement vous vous êtes dit qu’elle avait des sourcils parfaits.

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Dans une sorte de réflexe, ensuite vous êtes allé dormir dans votre chambre. Vous l’avez laissée seule et vous l’avez immédiatement regretté. Vous seriez bien revenu en arrière mais quelque chose vous a empêché de le faire. Le poison de la vanité. Cette nuit-là, vous avez eu froid. Les choses étaient nettes. Un été au bord de la mer, avec une jeune fille qu’en définitive vous ne connaissiez qu’à peine. Vous étiez un peu trop bien habillé pour cet hôtel. Elle vous l’avait fait remarquer tandis que vous vous débarrassiez de vos vêtements avec cette frénésie humide et pathétique des types qui couchent avec des filles qui ont la moitié de leur âge.

Encore, vous la regardiez. Elle prenait le frais. Elle parcourait le soir, les lumières, la baie, les voiliers qui rentraient. Elle était nue dans l’encoignure de la fenêtre. Personne ne pouvait la voir.

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Aude était la fille de Jacques. Jacques qui était mort. En novembre de l’année d’avant il s’était tué en faisant du deltaplane. C’était votre ami, enfin, quelqu’un que vous considériez comme un ami mais que vous ne voyiez plus beaucoup. Ça se passait en province, à Hardelot où Jacques habitait. C’était très moche. Vous étiez arrivé tôt le lendemain. C’est Aude qui vous avait appelé. Vous ne la connaissiez pas. La première phrase véritable qu’elle vous ait dite, ç’a été je suis la fille de Jacques ; mon père est mort. C’était la première fois que vous entendiez le son de sa voix, cette voix qui vous traque encore aujourd’hui.

Aude avait téléphoné parce que sa mère n’était pas en état de le faire. Elle avait pris les choses en main. Votre nom était le premier qu’elle avait trouvé dans l’agenda de son père. Sa mère avait vu Jacques tomber. Elle l’avait vu à terre, désarticulé, avec cet effroi gravé pour toujours dans le visage qui n’avait plus rien à raconter, rien sinon une peur affreuse et la certitude de mourir dans la seconde qui vient. Il avait fait une longue chute. Ils avaient eu tous les deux le temps de comprendre. Elle avait couru vers lui, inutile et désespérée.

Aude était au lycée. C’était un samedi. Le proviseur était venu la chercher. Il lui avait parlé d’un grave accident. Il avait essayé de la préparer. Plus tard, dans la presse locale, on parlerait d’une mort stupide. Ce sophisme vous écœurait. Vous disiez ne pas savoir comment on peut mourir intelligemment. Jacques avait disparu, cela suffisait.

Franchement votre présence n’était pas indispensable. Il y avait beaucoup de monde à l’enterrement, Aude et sa mère étaient très entourées. Mais enfin vous étiez là, comme en arrière-plan. A l’église, vous avez dit quelques mots à propos de Jacques. C’était une initiative personnelle. Vous étiez amis depuis longtemps. Il y avait eu vos études de droit à Lille, on était sous Pompidou, ensuite tout avait changé, vous étiez parti à Paris. Jacques était resté. Vous vous téléphoniez. Vous n’aviez pas pu venir à son mariage en 74 et au moment du baptême d’Aude, deux ans plus tard, vous étiez à l’hôpital. Une plaque de verglas dans la forêt de Fontainebleau. Votre 504 en miettes. Vous aviez eu de la chance. Vous aviez longtemps boité.

De temps en temps Jacques venait à Paris. Rituellement vous déjeuniez ensemble près de la gare du Nord. Il vous montrait des photos de sa fille. Il repartait assez vite. Vous n’aviez plus le temps de venir à Hardelot. Ou plutôt, vous ne le preniez plus.

Quand vous êtes arrivé chez Jacques, c’est Aude qui a ouvert. Elle vous a dévisagé. Vous êtes entré. Vous arboriez l’expression qui convenait. Sourire compassionnel, épaule disponible, mains tendues. Vous étiez un étranger au milieu de la dizaine de personnes qui vous entouraient soudain. Vous ne connaissiez que Jacques. C’est pour lui que vous étiez là.

Aude s’occupait de sa mère assommée par les sédatifs. Vous parliez du mort avec son beau-père. Un chagrin de circonstance. Vous piétiniez avec eux. Personne ne savait quoi faire. L’enterrement aurait lieu le mardi suivant. Il fallait tuer le temps jusque-là.

Elle vous a demandé où vous alliez dormir. Vous avez parlé d’un hôtel au Touquet. Vous aviez confusément besoin de quitter cet appartement où il était si facile d’étouffer. Vous êtes sorti prendre l’air. Personne ne vous a accompagné. Vous avez longuement regardé la mer pendant qu’Aude vous observait par la fenêtre du salon. Vous ne vous en êtes pas aperçu à ce moment-là ; c’est elle qui vous l’a dit plus tard.

Vous étiez tout à la fois bouleversé et pressé d’en finir, de reprendre la route, de rentrer à Paris. Ces gens n’étaient pas en deuil, pas encore. Pour l’instant, c’étaient les préparatifs. Aude passait des coups de fil. Son grand-père emmenait la veuve vers sa chambre. Elle était en larmes malgré les calmants, l’agitation, la sympathie. Le soir venu, vous avez pris congé. L’hôtel, enfin. Le silence. Les joies sombres de la solitude.

_______________

 

Trois semaines après l’enterrement, elle vous avait appelé. Elle cherchait du travail, elle arrêtait ses études, elle venait à Paris. Elle avait besoin d’aide. C’était facile. Vous lui aviez trouvé un poste de secrétaire dans une agence immobilière de Saint-Germain-en-Laye ; vous lui aviez avancé la caution du studio que vous aviez découvert pour elle à Achères ; vous l’aviez aidée à emménager — bref, vous aviez été là. C’était ce qu’elle attendait. Elle était seule. Elle vous téléphonait deux ou trois fois par semaine. Un jour, on était en mars, vous avez découvert que vous espériez son appel.

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Ce soir-là, vous l’attendiez dans une pizzeria de Versailles. Elle était à l’heure. Elle portait un chandail à grosses cotes, un Levi’s bleu clair, des chaussures de marche. Elle était habillée comme dans les publicités de l’époque mais son sourire était pâle. C’était l’anniversaire de son père. Vous l’aviez oublié.

En sortant du restaurant, vous avez longtemps marché au hasard. Paradoxalement vous cherchiez son regard comme un noyé regarde la rive. Vous avez beaucoup parlé.

Vous l’avez raccompagnée jusque chez elle. Elle vous a serré contre elle, fort.

Ce n’était jamais arrivé.

Ce soir-là, vous avez mis du temps pour rentrer chez vous.

Ce soir-là, vous avez mis du temps pour vous endormir.

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Quelques jours après Versailles, vous avez dû partir dans le sud, une quinzaine de jours. Auparavant vous aviez l’habitude de ces déplacements solitaires, des hôtels impersonnels, des zones industrielles, de la monotonie des autoroutes. Soudain cependant, quelque chose avait changé.

Vous vous sentiez seul et cela ne vous réjouissait plus.

Vous pensiez à Aude. 

Vous flottiez entre imaginaire et supposition.

Un soir, vous l’avez appelée. Elle dormait. Vous avez été bêtement ému par cette voix rauque et ensommeillée. Vous avez rêvé de l’entendre plus souvent, et pas seulement au téléphone.

En revenant à Paris vous avez fait un détour et vous l’avez retrouvée chez elle. C’était très sobre, nu, dépouillé. Il y avait une lumière grise. Le lit était défait. Vous êtes resté debout, c’était le seul meuble ; vous n’osiez pas vous y asseoir. Elle a éteint la télévision. Vous avez bu quelque chose. Elle était contente de vous voir. Elle vous souriait fraternellement. C’est exactement ça. Elle vous regardait avec une sorte de douceur confuse. Les choses étaient en train de changer et elle l’avait compris avant vous. Cela se voyait dans ses gestes, sa façon de bouger.

Vous regardiez ses pieds nus, les draps en désordre, tous les symptômes de l’intimité.

Vous avez fini par vous asseoir sur le bord du lit. Elle refaisait du thé. Elle portait un survêtement gris, le genre de truc informe et confortable qu’on ne met que chez soi. Vous vous êtes fixé sur ses fesses à la dérobée. Leur implantation si singulière. Cette hauteur dansante. A un moment, elle s’est retournée. Elle vous a regardé quelques secondes sans sourire, interrogative et bienveillante.

 

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(à suivre)

 

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Poésie de l'indifférence
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