Vendredi 15 septembre 2006 5 15 /09 /Sep /2006 14:03

 

Je me souviens fort bien du jour où j’entendis parler de Marie pour la première fois. C’était en novembre 1950. J’attendais Paul dans un bistrot en face de la gare de Tours. J’étais en avance mais l’automne, lui, avait du retard. Un soleil oblique chauffait l’endroit et me faisait cligner de l’œil chaque fois que je regardais dans l’avenue pour repérer la Bugatti.
Le spectacle cent fois recommencé des passants surpris par le sifflement du compresseur m’avertit de l’arrivée de mon ami. Il abandonna sa voiture au bord du trottoir, entra, me serra la main, avec la vivacité affectueuse qui le caractérisait. Comme d’habitude, il débordait de bonheur. Il commanda un verre de porto.
Je ne l’avais pas vu depuis deux ou trois mois. Il me parla vaguement de ses affaires. « Ça ne marche pas trop mal », me confia-t-il d’un air gourmand, confirmant ainsi son culte de la litote. Paul était de ceux que l’après-guerre avait considérablement enrichis. Entre beaucoup d’autres choses, les diamants, les fourrures et les voitures américaines qui transitaient depuis cinq ans dans un entrepôt délabré d’Anvers lui avaient permis d’accéder à une certaine aisance, alors même que beaucoup d’entre nous devaient encore se débrouiller avec des tickets de rationnement. Paul était incontestablement matois mais sans vulgarité. Il était élégant jusque dans les moindres détails. Il avait du soleil plein les poches. Il souriait à la vie. Jusqu’alors, il n’avait pas eu tort.
Mais ce matin-là, ses yeux pétillaient d’un éclat différent, un éclat que n’aurait pas su lui donner l’argent. « Mon vieux, je suis amoureux », me glissa-t-il avec une mine de conspirateur. Je ne pus retenir un sourire. Paul tombait amoureux quatre ou cinq fois par an. Quand il m’en parlait, il avait toujours cet air mystérieux et ravi que précisément il arborait en me parlant de Marie. Pour me convaincre de l’absoluité de sa nouvelle passion, il n’allait pas tarder à m’affirmer qu’elle était différente des autres. « Je t’assure, cette fois, c’est différent », jubila-t-il. (Nous y étions.) « Elle est miraculeuse. » (Bien sûr.) « Et magnifique en plus. » (Air connu.) « Des yeux comme des braises. » (Ça, c’était nouveau.) « Surtout, elle sait me résister. » Elle n’était sans doute pas la seule. Mais d’ordinaire, Paul répugnait à le reconnaître.
Malgré la quarantaine qui approchait, c’est avec l’enthousiasme d’un jeune sigisbée qu’il me relata leur rencontre. C’était arrivé à Strasbourg, trois semaines auparavant. Il y possédait un hôtel particulier en cours de rénovation dans le quartier de la Petite France, racheté à la fin de 1944, pour une poignée de dollars, à un vieil ami de sa mère en partance précipitée pour le Brésil. Quand il avait poussé la porte de la seule pièce habitable, le hasard y avait placé Marie. Elle avait été fiancée quelques mois au fils de l’ancien propriétaire des lieux et voulait en retrouver l’atmosphère. C’est du moins l’histoire qu’elle lui raconta, et à laquelle il choisit de croire. Il devait se rendre à Milan. La mélancolie distraite de son regard, ses jambes fuselées et la grâce spontanée qu’elle mettait dans tous ses gestes (Paul s’arrêtait fréquemment à ce genre de détail) l’encouragèrent à l’y emmener avec lui. Elle accepta avec un empressement compréhensible pour qui a connu l’atmosphère encore endeuillée et meurtrie de l’Alsace dans ces années-là. Ce n’était pas l’endroit idéal pour entretenir les rêves et le charme d’une jeune femme. En bon égoïste, Paul craignait qu’elle ne s’y étiolât avant qu’il n’ait pu profiter d’un peu de sa fraîcheur.
La Bugatti prit donc la route de la Suisse, puis de l’Italie. Paul adorait ces grandes randonnées, le plus souvent nocturnes, qui pouvaient le conduire à Hanovre, Edimbourg ou Trieste, selon ses obligations et le temps qu’il y faisait. Il tenta de l’impressionner en dévalant la route du Simplon de nuit à plus de quatre-vingt de moyenne, lançant le grand coupé dans des dérives savamment contrôlées, un œil sur la route éclairée par les gros Marchal, l’autre sur le visage de Marie, qu’il s’attendait à trouver palpitant d’angoisse, la bouche entrouverte et le regard aux abois : il n’obtint qu’un début de sourire narquois. De surcroît, à ce rythme il vint très vite à bout des freins de la Bugatti et dut leur accorder un répit d’une demi-heure avant de s’engager sur l’autostrade de Milan.
Il passa cette demi-heure à faire les cent pas sur la route, pendant qu’elle somnolait dans l’auto, et à explorer en une interrogation vaine et silencieuse les ténèbres qui l’entouraient. Il décelait en lui comme un début d’agacement : il avait perdu l’habitude de l’indifférence.
Paul regardait de temps à autre le visage de Marie, furtivement éclairé par le plafonnier de la Bugatti. Il contemplait le tracé délicat mais résolu d’un profil qui évoquait moins le rire que la colère, tentait de comprendre qui pouvait se cacher derrière ces paupières entrebâillées sur les confidences d’une âme qu’il brûlait de découvrir, dût-elle ravager sa propre vie.
Le lendemain, il tenta de la faire parler d’elle-même. Elle se livra volontiers. Elle avait vingt-quatre ans. Elle vivait à Paris depuis 1935. Ses parents avaient survécu à l’Occupation. Elle avait brièvement participé aux combats qui avaient précédé la Libération. Une balle lui avait valu de perdre la moitié d’un poumon, mais elle avait trouvé le moyen de tomber amoureuse dans le vacarme des escarmouches. Il s’appelait Pierre ; tout le monde le connaissait sous le nom du commandant Gildas. Ça n’avait pas duré : il était marié et avait disparu très vite de sa vie dans les désordres qui précédèrent l’arrivée de De Gaulle au pouvoir.
Alors elle avait quitté Paris pour Strasbourg et y avait vaguement travaillé pendant cinq ans, sans jamais se lier durablement à personne. Elle ne pouvait oublier Pierre, leurs étreintes écourtées par les alertes, les hurlements des agonisants, l’odeur de la cordite et les mains de l’homme qu’elle aimait rougies de son propre sang tandis qu’il l’emmenait à l’abri. Et à présent elle était là, sous le ciel de l’Italie, à parler de ce qui lui avait été le plus cher avec un parfait étranger. Paul l’écoutait attentivement. Le premier jour, il ne lui dit que peu de lui-même et elle ne lui posa aucune question. Mais elle lui souriait, et les histoires de Paul semblaient atténuer la mélancolie de ce sourire, qui lui illuminait le cœur.
Ils passèrent dix jours à Milan. Il partait le matin pour ses affaires, lui laissait un peu d’argent ; elle visitait la ville, achetait des livres ; ils se retrouvaient au crépuscule, il l’emmenait dîner, elle lui racontait sa journée. Ils ne devinrent amants que le quatrième soir.
Mais Paul était attendu à Lille pour une affaire de ferraille. Elle lui demanda de la déposer à Paris et lui laissa un numéro de téléphone. Il l’appela tous les jours. « Tout cela est extrêmement banal, n’est-ce pas ?  » me dit-il, les yeux égarés dans des souvenirs qui ne dataient que de quelques jours. Oui, Paul, c’était banal. Banal comme la vie.
« Voilà. C’est très simple. Quand je suis à Paris, j’appelle Marie. C’est toujours elle qui répond, mais j’ai fait vérifier le numéro par un ami du Deuxième Bureau : il correspond à une certaine Madame Löwenstein. J’ai fait enquêter sur elle. Cette Madame Löwenstein a 82 ans. Elle vit à Montréal depuis 1938. En attendant un retour en France de plus en plus hypothétique, elle prête son appartement à la petite-fille de vieux amis qu’elle a connus à Antibes vers 1914. Elle avait une maison au-dessus de la Garoupe. Cette petite-fille, c’est Marie. Mais on ne se voit jamais dans cet appartement. Elle vient chez moi. Et j’ai besoin d’elle comme de l’air que je respire. Il y a très longtemps que je n’ai pas connu ça. C’est incroyable. Je l’aime. J’ai vingt ans. Je respire. »
J’hésitais à périmer son enthousiasme tout neuf. Je retrouvais le Paul d’avant 1940, plein de vie, inconscient et généreux, encore dévêtu du cynisme dont il avait si vite appris les rudiments dans les innombrables trafics de la guerre. Mais dans sa propre relation de l’histoire il me semblait déceler un décalage dangereux entre Marie et lui. Je me décidai à lui poser la question. Il haussa les épaules. « Evidemment, je sais qu’elle a moins besoin de moi que le contraire. Je crois qu’elle n’a besoin de personne, d’ailleurs. De quoi vit-elle ? Je ne sais pas. Depuis Milan, elle ne m’a plus jamais demandé d’argent. Ce n’est pas une femme intéressée. Je ne sais même pas ce que je lui apporte au juste. Mais je brûle pour elle. C’est tout ce que je demande à la providence. Tu comprends, ce sont mes dernières belles années. Je grisonne déjà. J’ai des commencements de tavelures sur les mains. Elle a quinze ans de moins que moi ; je ne suis pas idiot ; mais je veux que ça dure. »
Paul monta dans la Bugatti et démarra en me saluant d’un signe de la main. Je le vis sourire de satisfaction alors qu’il faisait ronfler le huit cylindres en prenant son virage. Chez lui, à cette époque, la gravité ne durait jamais bien longtemps.
 
 
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A Versailles, le mois de juin de cette année-là fut exceptionnellement torride. La qualité de la lumière, la douceur de la brise et la limpidité de l’azur rendaient plus supportable la moiteur étouffante des après-midi. Mais je n’avais pas toujours le courage de fuir en bord de mer, alors je me contentais de fermer les volets de la bibliothèque. Une fraîcheur relative s’installait. La place Hoche était déserte. Le moindre bruit y résonnait avec ampleur.
Un jour, peu après quatre heures, le ronflement irrégulier d’un moteur mal réglé déchira le silence quasi religieux et écrasant dont c’était le royaume. C’était la Bugatti. Elle faisait peine à voir. Ses pare-chocs étaient boueux, son pare-brise étoilé et ses suspensions émettaient des grincements suspects. Un instant je crus que Paul, toujours si soigneux de son auto, avait revendu son pur-sang à un amateur désargenté. Mais non. C’était bien lui. Il apparut en polo jaune paille et pantalon de toile bleue, sa tenue de week-end habituelle, a priori aussi impeccable que d’ordinaire. Mais un examen approfondi me révéla l’existence inexplicable de quelques faux plis et de mocassins mal cirés. Par-dessus le marché, les yeux de Paul, fatigués et rougis, proclamaient sa grande lassitude au moins autant que la manière dont il se laissa choir dans l’un des imposants fauteuils club qu’affectionnait mon grand-père.
Je lui servis un verre. Sa main droite tremblait légèrement. Son hâle, qui était normalement florissant à cette époque de l’année, avait sensiblement pâli. Il avait l’air lessivé et terriblement malheureux. Je le laissai venir à l’essentiel ; j’étais légèrement inquiet, bien que me doutant de ce qui allait suivre. « Elle est partie », soupira-t-il. Ainsi, cela avait quand même duré huit mois : d’ordinaire, chez Paul, l’essoufflement sentimental venait plus vite, une telle longévité ne pouvait que laisser des traces. Mais cet homme était solide. Il en avait vu d’autres. Pourtant sa détresse était sérieuse. Mon appréhension se mêla de curiosité. Ça tombait bien : il avait besoin de parler. « Elle a retrouvé Lefaucheux. » Pierre Lefaucheux. Héros incontestable et breveté de la Résistance. Le commandant Gildas était de retour. Et ce n’était pas n’importe qui. Il était à présent directeur général de la Régie Renault. Un homme important et respecté. Dans sa situation, pouvait-il s’encombrer d’une liaison ? « Je n’en sais rien. Mais elle ne veut plus me voir. Je n’ai jamais autant souffert. Elle me manque si horriblement. » Chez un homme aussi léger, de tels propos étaient de nature à m’alerter. Au vrai, c’est tout ce que je pouvais faire : m’alerter. C’était tout à la fois dérisoire et nécessaire face à cet homme vacillant qui était mon meilleur ami.
Que s’était-il passé ? « Un jeudi, je l’ai appelée. Je revenais d’Anvers. Je ne l’avais pas vue depuis cinq jours, c’est-à-dire depuis une éternité. Elle a refusé de me voir. Ce n’était jamais arrivé. Elle n’a rien voulu m’expliquer. Ça a duré une semaine comme ça. Je l’appelais, elle n’était pas là, en tout cas elle ne répondait pas ; ou bien elle invoquait un prétexte invraisemblable. Je n’y tenais plus : j’ai appelé Lépidon. Tu te souviens de Lépidon ? Le détective. Il l’a fait suivre. C’est comme ça que j’ai su qui elle voyait, et quand, et combien de temps. J’ai tout un dossier là-dessus. Un gros dossier inutile, avec des notes, des rapports, des photos. (Il s’empara de la bouteille de bourbon et se resservit.) C’est bien lui. Une Frégate grise. Environ un soir sur trois. Ils se retrouvent au Trocadéro ou avenue de Suffren, et ensuite ils filent à Meudon. Il a une maison là-bas. Dans la forêt. En général, ils y passent la nuit. Le matin à sept heures, il la dépose devant chez elle. Quand elle ne le voit pas, elle ne sort pas. Elle ne fréquente personne d’autre. (Il se frotta les yeux.) Quand j’ai eu les preuves, je suis allé l’attendre, un matin à sept heures. »
Elle n’avait même pas eu l’air surpris. Pour la première fois — maintenant il s’apercevait que c’était la première fois —, il l’avait suivie dans son appartement. Un appartement démesuré, avec une vue idéale mais lugubre sur le cimetière de Passy. Elle n’en occupait qu’une seule pièce. Les autres étaient pleines de meubles recouverts de draps qui prenaient la poussière depuis treize ans. Elle lui avait dit qu’elle était désolée, que c’était fini, que c’était la vie, qu’il souffrirait, mais que ça passerait, parce que tout finit toujours par passer. Il était anéanti. Elle ne répondit qu’à une seule de ses questions, pour lui concéder qu’en effet, non, elle ne l’aimait pas. A la fin, elle ouvrit la porte et le mit gentiment dehors. « Je me suis retrouvé sur le trottoir, tout seul, comme un imbécile. Tout à coup j’avais très froid. Je suis rentré chez moi et il n’y avait qu’une seule chose à faire : j’ai donc pris une bonne cuite. »
Il s’était réveillé à dix heures du soir. Son domestique était rentré chez lui, mais il connaissait bien son patron et lui avait préparé un pot de café très fort. Le café supprima sa migraine, mais ne l’empêcha pas de pleurer comme un gamin, debout dans sa cuisine bien rangée, en se demandant si elle dormirait à Meudon ce soir-là.
Puis il tourna en rond jusqu’à deux heures du matin. Il fallait qu’il fasse quelque chose. Il allait devenir fou s’il restait là, dans cet univers soudain borné qui était pourtant le sien. Il descendit prendre la Bugatti. Il emmenait le dossier de Lépidon avec lui. Il trouva le petit chemin dans les bois, la maison aux volets clos, la Frégate grise rangée sous un saule. Il envisagea jusqu’aux représailles les plus puériles. Puis il se souvint qu’il devait aller à Milan le lendemain, c’est-à-dire le jour même. Cette perspective le terrifia. Milan ! Marie à Milan. Le Dôme, les jardins, les parfums ; mais sans Marie, ses yeux prodigieux, sa bouche incandescente, ses bras véhéments ! Il ne pouvait pas aller à Milan sans elle. Il ne pouvait plus y aller avec elle. Pour la première fois de sa vie, il était coincé.
« J’ai appelé Torrchi. C’est mon associé là-bas. Je lui ai raconté que j’étais malade, que je devais être opéré d’urgence, que je ne pouvais pas venir. Il n’a pas fait d’histoires. Mais je ne pourrai pas être opéré tous les mois ! Il va me falloir trouver une solution. Deux jours après, je suis reparti pour Anvers. J’y suis resté plus que nécessaire. Je voulais être loin, ça n’a servi à rien. Je souffrais encore plus d’être ailleurs. Alors voilà, je me suis dit que je viendrais te voir, que tu saurais me conseiller… » Que pouvais-je lui dire ? Marie avait raison. Le temps en viendrait à bout. Il fallait se montrer patient, éviter de la voir. « Tu en as de bonnes ! J’ai des bureaux à Paris. Je ne vais quand même pas m’exiler pour être sûr de ne pas la croiser ! » Justement l’exil, au moins provisoirement, ce pouvait être une solution. Pourquoi ne pas voyager ? Quitter l’Europe pour quelques mois. Voir d’autres paysages, que savais-je ? faire un safari, visiter la Colombie, le Texas, partir pour le Cap Nord. De plus, à cette époque j’avais une maison dans le Maine, à Portland. Je pouvais la lui prêter. « Et qui s’occupera de mes affaires ? Mes associés ? N’y pense même pas. Ces abrutis me mettraient sur la paille. » Même du fond de son chagrin Paul aimait toujours se sentir indispensable. Il finit par s’en aller, guère convaincu par mon idée, à peine plus calme qu’en arrivant.
 
 
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Décembre 1952. Mon premier roman était paru à l’automne. Ç’avait été un succès honnête, sans plus, mais qui suffit à mon bonheur. J’avais à présent acquis une petite notoriété. Parfois les gens me saluaient dans la rue. J’avais presque complètement quitté Versailles et la maison de la place Hoche au profit d’un duplex rue des Ecoles. J’étais un — relativement — jeune écrivain ; il me fallait donc habiter rive gauche et snober la banlieue qui, considérée depuis Saint-Germain-des-Prés, s’apparente déjà trop à la province. Or les provinciaux venaient d’une autre planète, où il était inconcevable d’hésiter deux heures sur le choix d’une cravate avant d’aller au théâtre ou d’investir le fruit d'un an de travail dans une automobile, un yacht ou une toile de maître. J’étais donc l’heureux propriétaire d’un coupé Jaguar XK120 au volant duquel je ralliais très souvent le Cap d’Ail, où Paul possédait une villa dont il m’avait laissé les clés et la jouissance, en échange de mon pied-à-terre de Portland. Car il était finalement parti. Environ un an auparavant, je l’avais accompagné jusqu’au Havre, où il embarqua sur l’Île-de-France pour New York.
Après notre entrevue de juin, il s’était terré, chez lui ou ailleurs, pendant trois mois, sans donner signe de vie. Puis il était réapparu place Hoche. La Bugatti n’allait guère mieux. Le moteur exhalait des râles désapprobateurs dès qu’on tentait de dépasser soixante-dix kilomètres à l’heure et, faute d’amortisseurs en bon état, le long capot noir aux filets d’or manifestait une fâcheuse tendance à louvoyer plus que de raison dans les virages. Paul, en revanche, remontait visiblement la pente. De nouveau assis dans mon salon, ragaillardi par les décisions qu’il avait prises, il avait un peu grossi. L’inactivité… « Je ne suis pas heureux, mais au moins j’agis », affirma-t-il. « J’ai des choses importantes à te dire. J’ai tout liquidé. Torrchi à Milan, les frères Jaubert à Anvers, Emmerich à Londres, Sauckel à Zürich : ils ont tous racheté mes parts. Je n’ai plus rien, fors l’argent. Je m’en vais. » Il s’en allait. Où ça ? Aux Etats-Unis. Nous tombâmes vite d’accord et je lui remis les clés de Portland. En échange il me donna celles du Cap d’Ail. Je faisais une bonne affaire. C’est mon grand-père qui avait acheté Portland en 1910 ; de lointains cousins étaient censés entretenir la maison et le jardin. Mais au vrai personne ne s’en inquiétait et par-dessus le marché je ne m’y étais pas rendu depuis des lustres. Paul, en revanche, séjournait dans sa villa au moins quatre fois par an. La vue qu’il m’offrait sur la Méditerranée valait bien les brumes de la Nouvelle-Angleterre. Un palais ensoleillé contre une cabane humide.
Au Havre, il me confia la Bugatti. « Prends-en soin. Fais-la réparer si tu en as le temps, et envoie-moi les factures. En tout cas, tâche de la faire rouler… » Un sourire bref et mécanique. Et il s’en alla.
Je ramenai donc la Bugatti à Versailles. Ce n’était plus qu’un grand vaisseau sale, fiancé avec la rouille et dont les rugissements du moteur s’apparentaient désormais à la plainte d’un Hofner désaccordé. Les plaintes de la mécanique devenaient assourdissantes. Je mis cinq heures pour parcourir deux cents kilomètres. La Bugatti fut remisée dans le garage de la place Hoche, aux côtés de la Citroën C6 de mon grand-père qui n’avait pas roulé depuis vingt ans. Elle y était toujours dix mois plus tard quand je reçus des nouvelles de Paul. Une longue lettre manuscrite. « Ta maison a pris de la valeur. J’ai cru devoir procéder à quelques aménagements, mais en fait j’y vis peu. Je suis à New York le plus souvent. J’ai quelques affaires en cours. » (Sans doute s’apprêtait-il à racheter la General Motors.) « Je me suis lancé dans l’importation de pièces détachées pour voitures anglaises. C’est un vrai marché ici. J’ai aussi des participations dans l’immobilier. Pourquoi ne viendrais-tu pas à New York ? Je suis sûr que tu as besoin de vacances. » Cette dernière phrase, c’était tout à fait lui : je n’avais jamais travaillé de ma vie. Il avait retrouvé un peu de son sens de l’humour.
Cependant c’était la lettre amicale mais brève d’un homme pressé. Sans doute l’avait-il dictée à une quelconque secrétaire, dans un bureau confortable et anonyme de la 5ème avenue. C’était aussi une lettre désincarnée, aride, laconique, qui parlait de tout sauf de ce qui l’intéressait vraiment. En définitive je n’allai pas à New York. Je travaillais à un nouveau livre.
Paul revint en France à peu près au moment de la chute de Diên-Biên-Phu. Il vieillissait plutôt bien et n’avait que peu changé. Il n’était là que pour quelques jours : des contrats à signer, de vieux amis à voir, et puis moi bien sûr. Mes deux derniers romans avaient très bien marché, ce qui m’avait permis de faire réparer (à prix d’or) la Bugatti. Paul voulut la voir, mais ne s’assit pas à son volant, peut-être par superstition. Je lui dis que j’envisageais de vendre Versailles. « Je te le déconseille. C’est une maison de famille. Tu as de la chance d’en avoir une. Si tu la vendais, tu le regretterais toute ta vie. » Cette fois, il était venu en avion. Je l’emmenai au Bourget et regardai s’envoler le Super-Constellation qui l’emmenait, une fois de plus, loin de celle dont il n’avait pas prononcé une seule fois le nom en trois ans.
Durant les quinze jours qu’il passa en France ce printemps-là, Paul ne tenta pas de voir Marie, ni de découvrir ce qu’elle était devenue. Il ne vint pas à Passy. Il ne m’en parla pas non plus. Un jour que nous nous promenions aux Invalides, je risquai une question sur sa vie sentimentale. « Rien de sérieux », dit-il en se forçant à sourire. J’en restai là. Je savais à qui il pensait. 

(à suivre)

 

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Marie ou le printemps intérieur
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