Jeudi 14 septembre 2006 4 14 /09 /Sep /2006 14:00

« Ecrire, c’est inventer avec des souvenirs. » Jean d’Ormesson

 Ecrire c’est un bonheur, un loisir, un métier, une contradiction. En écrivant, on extrait de soi des choses intimes et dangereuses, et le danger vient justement de la pérennité que leur confère l’écriture. Si les mots écrits sont une signature plus ou moins fidèle de la pensée, ils braquent sur les sous-sols de l’âme d’impitoyables projecteurs, ils nous laissent nus, trahis par nous-mêmes, rarement compris. L’écriture, et plus encore la publication, c’est la réflexion jetée aux chiens, c’est l’entrée dans un système où la rareté des bienveillances n’a d’égale que la cruauté des jugements. Publier, sur Internet ou sur  le papier, c’est avant tout accepter de s’exposer. Le recours à la fiction n’y change rien : dans chaque situation, dans chaque personnage, dans chaque scène, dans chaque séquence, l’imaginaire de l’auteur se découvre avec complaisance ; le plus souvent, ce qu’il y a en lui n’est pas difficile à déchiffrer.

 Ecrire c’est aussi un partage, et de mon travail je déposerai ici ce que j’estimerai digne d’être lu, les fictions qui sont comme une rumeur de l’expérience humaine et qui me divulgueront mieux qu’aucune biographie, parce que je l’aurai décidé. Peut-être n’écrit-on jamais qu’à soi-même, peut-être l’écriture n’est-elle qu’un reflet ? Ou un moyen d’abandonner les masques successifs que l’existence nous a tendus et que nous avons acceptés ? Stephen King parle quelque part du fond de l’âme comme de l’endroit « où les choses sont vraies ». C’est un lieu que je visite sans cesse ; je n’ai cessé de vivre en regardant en arrière. Avec la complaisance évoquée naguère par Paul Guimard je me penche sur mon passé, sur les visages qui ont été les miens, qui insensiblement ont changé, de cet ensemble de modifications que l’on résume sous le fait de vieillir. « Je me souviens de moi en train de me souvenir. » 

 Dans le fracas des minutes, l’écriture est aussi une libération. « J’écris pour moi, pour mes amis et pour adoucir le cours du temps », écrivait Borges. Et moi, pourquoi est-ce que j’écris ? Et pour qui ? Pour cet été qui va bientôt mourir, pour les énigmes de la saison, pour des pièces rouges et des rideaux ocre derrière lesquels s’élaborent tant de refuges imaginaires aussitôt brisés sur les récifs d’une délectation morose que rien ne peut vraiment entraver ? Quand on commence d’écrire, on ne s’arrête jamais. On ne peut pas poser son stylo et dire « voilà, c’est terminé », parce que ce n’est jamais terminé. On ne peut en finir ; on écrit toujours plus ou moins le même livre, la même histoire, le même essai ; la réflexion n’est interrompue que par la mort, ou par la lassitude, ou par la faillite cérébrale, ce qui revient au même. Il faut bien le reconnaître, on aime et on écrit toujours de la même façon, et un jour le style finit d’apparaître, il commence de se dégager des brumes de l’adolescence. Le style ? un style : le mien, perdu au milieu des autres, tout à la fois insignifiant et décisif. Il peut ravir ou mettre mal à l’aise ; il peut assoupir ou déranger ; il donne la couleur, la densité et sans lui les phrases ne sont rien.  

 

Comment se rappeler ? J’observe la vie en train de fuir, ma mémoire et ses vengeances, le fait que tout a été soigneusement noté, que rien ne manque, renoncements, plaisir, échecs, espoirs. Dans tout cela il faut choisir, car le temps manque. Il y a bien entendu une pente naturelle, la plus facile, qui consiste à revenir sans cesse vers la lumière, à négliger sa part d’ombre ; j’y ai souvent cédé ; faut-il le regretter ? La tristesse est-elle une caution pour l’altitude ? Je ne le crois pas. Je crois à la beauté du monde et à l’urgence d’être heureux, je crois aussi à l’angoisse, au malheur et à la souffrance, je crois à la fête et je crois aux larmes, je crois au désir et je crois à la mort. Que trouve-t-on d’autre dans les romans ? Des histoires. Une bonne histoire, c’est toujours ce qui peut arriver de mieux, et peu importe au fond qu’elle soit triste ou non, qu’il s’agisse d’une tragédie ou qu’elle nous fasse rire aux éclats. Les histoires, c’est la vie elle-même, la mienne, la vôtre, des personnages échappés du réel mais qui en arborent les stigmates. Nous essayons toujours de leur donner le meilleur de nous-mêmes, sans forcément y parvenir. Bah ! Nous continuons quand même. Il faut continuer. Il faut essayer. Il faut écrire, parce qu’écrire est une nécessité, plus encore qu’un hasard. Au fond, nous n’avons pas le choix, et quand nous le découvrons il est déjà trop tard. Les mots viennent et repartent, et fébrilement nous prenons des notes, même les plus décousues finiront bien par servir un jour, nous ne laissons rien échapper. C’est ce que nous pouvons faire de mieux, nous efforcer de ne rien perdre. Si ces textes ont un sens, c’est probablement celui-là.  

 

 

 

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Pourquoi écrire ?
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