Lundi 20 avril 2009 1 20 /04 /2009 21:54

J'ai toujours pensé que Sophie en savait plus sur Sandra que moi-même. En un sens, c'est normal, mais d'un autre côté elle nous a quittés tous les deux, entre beaucoup d'autres. Rien de ce que Sophie savait ne lui a  permis de pressentir ce qui est arrivé. Elle n'a rien vu venir, elle non plus. Quand je la revois, une ou deux fois par mois, elle dit toujours j'ai rien compris. Tôt ou tard, elle finit toujours par le dire, plus que probablement pour meubler les creux de nos conversations car, bien entendu, hormis le fait d'avoir connu Sandra, de l'avoir aimée et de souffrir de son départ, nous n'avons pas grand-chose en commun.
J'avais son numéro dans la mémoire de mon téléphone. Ses numéros. Sandra me les avait donnés un jour, Sophie était la personne à appeler en cas de problème. C'était une remarque essentiellement professionnelle mais j'ai été soulagé d'entendre enfin une sonnerie retentir, à la place de la voix que j'aimais, voix métallisée par la distance, les ondes et les machines, vous êtes bien sur le répondeur de Sandra Malevaux, merci de laisser un message après le bip, j'étais avec elle quand elle a enregistré ce message mais à neuf heures je n'en pouvais plus de l'entendre, inlassable, capable de rester actif et de prononcer les mêmes mots pendant cent ans tant que quelqu'un paierait les factures, laisser un message, j'en ai déposé trois de suite, après j'ai arrêté.
Sophie a décroché très vite. C'était silencieux derrière elle, comme si elle avait essayé d'étouffer les bruits. La première chose que je lui ai demandée, je m'en souviens très bien, ç'a été si elle était seule. Ce n'était pas la vraie question, bien entendu, ce qu'il aurait fallu dire c'était est-ce que Sandra est avec toi, mais je n'ai pas su le demander comme ça.
Elle n'a pas eu l'air surpris.
"Oui, pourquoi ?"
- Je cherche Sandra, elle n'est pas rentrée, je suis inquiet, tu ne sais pas ou elle est ?
Il y a eu un silence d'environ quatre secondes et elle a dit qu'elle n'avait pas vu Sandra de la journée, qu'elle n'était pas venue travailler, que son portable était sur messagerie et qu'elle n'avait pas répondu à ses SMS. Plus tard, la police a lancé une réquisition judiciaire auprès de l'opérateur et ils ont établi qu'à l'heure des premiers appels de Sophie, vers dix heures du matin, elle se trouvait déjà à plus de trois cents kilomètres d'ici. Téléphone allumé, l'écran s'éclairant de temps à autre, au rythme de l'angoisse de ceux qu'elle fuyait. Téléphone enfoui dans une poche ou un sac, comme un lien neutralisable sur demande.
Sophie m'a demandé ce qui s'était passé, eh bien justement, il ne s'était rien passé. Elle était partie avant moi, ç'avait été un matin tellement identique, tellement normal. Nous ne nous étions pas disputés. Nous ne nous disputions pas beaucoup. Nous n'aimions pas ça. A la place, il y avait de longs silences, des  plages étendues de résonance, c'est étrange de constater à quel point on peut s'éloigner de quelqu'un, prendre du champ, gagner en indifférence, et tout cela sans bouger d'un centimètre, en continuant d'être là, de vivre, de ne trahir aucune habitude, aucune convention. Je connais ça, je sais le faire, je l'ai fait un millier de fois, j'ai souvent posé sur Sandra le regard froid, clinique, de l'usure et de la lassitude. Et elle aussi l'a fait. Il ne faut rien en concevoir, ni fierté, ni honte. Nous n'avons pas à nous en vouloir. Pendant un peu moins de neuf ans nous avons fait ce que nous pouvions, elle et moi, les efforts nécessaires et les compromissions, et sincèrement je pensais que nous avions à peu près bien négocié le virage, que nous n'avions pas à nourrir de regrets véritables et qu'en se retirant l'amour de nos débuts, l'amour qui nous avait éclairés avec violence et résolution, n'avait pas laissé de cendres ni de non-dits empoisonnés, mais tout au contraire, des souvenirs encore vifs qui nous aidaient à vivre, l'inoubliable beauté de la découverte et des commencements.
Est-ce que Sophie m'a cru ? Non, pas au début, elle me l'a avoué par la suite. Elle s'est imaginé des trucs idiots à base d'orgueil masculin, tant il est difficile d'avouer l'indicible. Un jour je lui ai demandé si elle avait pensé, même une seule minute, que je l'avais tuée. Ne dis pas de conneries. Ça, on peut dire que c'est sa phrase à Sophie. Et c'est ce qu'elle m'a répondu, sans me regarder, mais il n'y avait pas de quoi en tirer la moindre conclusion.
Non, pas tuée, et pas battue non plus. Elle ne me voyait pas en train de frapper Sandra, c'était aussi simple que ça, parce que j'étais un garçon civilisé.
Je lui ai répondu qu'il était rare que les assassins et les brutes ressemblent à ce qu'ils sont et qu'après tout elle ne savait pas qui j'étais, ou qui je pouvais être. Oui, mais Sandra lui avait beaucoup parlé de moi. Beaucoup, jusqu'à quel point ? Elle avait pu mentir, tout le monde sait le faire, surtout quand il s'agit de surévaluer sa propre existence. Les conditions de son départ elles-mêmes étaient une forme de mensonge, il m'était permis de penser que ce mensonge-là avait pu être précédé de beaucoup d'autres. La brutalité de l'événement projetait une lumière glauque sur tout ce que Sandra avait pu dire ou faire d'important depuis neuf ans, plus rien ne pouvait être certain ni garanti, il y a ce qu'on sait, puis ce qu'on croit, puis ce dont on doute, et ces étapes qui se succèdent, et contre lesquelles on ne peut pas grand-chose,  ne peuvent aboutir qu'au terme étrangement froid de la désagrégation.
Je n'en étais pas là. J'espérais le bruit de Sophie à l'autre bout de la ligne, ce qu'elle envisageait pour Sandra, pour moi, ce que nous avions pu devenir, les hypothèses qu'elle saisissait puis rejetait à grande vitesse, ne laissant de place qu'à des réponses monosyllabiques qu'elle n'écoutait qu'à peine. J'écoutais Sophie. Elle ne me soutenait pas beaucoup, mais ne m'accablait pas non plus. Elle s'interrompait de temps en temps pour dire tu sais, moi je suis quelqu'un de pragmatique, et absurdement je me disais dans ce cas pourquoi ne dis-tu pas je suis pragmatique, va au plus simple, et pourquoi éprouves-tu le besoin de le répéter, j'ai compris, tu es pragmatique, tu n'écartes aucune option, tu prends en compte tous les paramètres, tu t'exprimes comme la rubrique psychologie d'un hebdomadaire féminin et parfois tu m'emmerdes, mais je t'écoute car tu es le seul lien qui me reste avec elle.

(à suivre)

- Publié dans : Partir quand même
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Commentaires

Un style à la fois vif et détaillé. Je me suis régalée. Ne reste plus qu'à patienter pour la suite

Commentaire n°1 posté par l'autre lectrice le 23/04/2009 à 10h54

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