Mercredi 11 mars 2009
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Vous savez, au bout de trois, quatre jours, après l'attente, la vaine attente, après avoir appelé tous les numéros de son répertoire, et du mien, y compris ceux de
gens à qui je n'avais plus reparlé depuis des années, y compris ceux de gens avec qui nous étions en froid, Sandra et moi, ou alors juste moi, ou juste elle, vous voyez, après les services
d'admission des hôpitaux et des cliniques, après ses collègues de bureau, les policiers et les gendarmes, après ses amies et son frère, après ses parents, ses parents que j'ai appelés en dernier,
après avoir complètement épuisé la longue liste des hypothèses, après toutes ces voix et ces rencontres, tous ces regards familiers ou lointains, comme adoucis, ou réchauffés par l'inquiétude, j'ai
compris qu'il n'y avait pas eu d'accident, qu'il n'y avait pas eu d'agression, ni de kidnapping ni d'amnésie ni de meurtre, j'ai compris à quel point c'était simple, j'ai compris qu'elle était
partie.
Non, ce n'était pas une intuition, je ne suis pas un garçon intuitif en général, les intuitions c'était plutôt son affaire à elle ; c'était une évidence, une certitude, la seule option que je
n'avais pas envisagée, choisissant la tragédie plutot que la banalité, battant la campagne en une recherche bornée de tout ce qui pouvait m'éloigner du pire, établissant des listes de drames
improbables, car, bien entendu, au début, on se refuse toujours à envisager la réponse la plus élémentaire, le très simple fait d'être abandonné, et que derrière cet abandon il y ait une volonté,
que ce ne soit pas fortuit, qu'il s'agisse au contraire d'un choix conscient, réfléchi, argumenté, défendable.
J'ai pris le temps de rencontrer des types à qui la même chose était arrivée. Je les ai presque tous trouvés sur Internet, dans des forums de discussion, à mon travail aussi, mais moins souvent.
Ils sont - nous sommes - plus nombreux que vous ne l'imaginez. Ça remet les choses en place ou, comme on dit, l'église au milieu du village.
Récemment j'ai adopté cette expression. Je l'ai lue dans l'interview d'un économiste au sujet de l'épuisement des énergies non renouvelables. Je ne sais pas si vous l'avez remarqué, quand on est
malheureux, on se met à lire tout ce qui nous tombe sous la main, comme ces magazines que l'on ne trouve que dans les salles d'attente et qu'on ne lira jamais ailleurs, des trucs auxquels on ne
s'intéresse pas d'ordinaire et qui, à cause de ce que l'on traverse, acquièrent soudain un relief particulier, des journaux comme "La vie du rail" alors que je me fiche des trains, ou des romans
obscurs que l'on prend par hasard dans l'espace culturel d'un hypermarché, juste pour avoir quelque chose à lire, avec des titres comme "Obsession mortelle" ou "Le voyage fatal", à peine lus déjà
oubliés, alors que précisément on ne les lit que pour oublier, pour se remplir d'autre chose que de la lancinance du manque et de l'absence, l'absence illégitime puisque inexpliquée, veuve de tout
motif.
Oui, nous sommes nombreux à avoir été quittés comme ça, d'un coup d'un seul, sans un mot, parfois même, comme dans mon cas, sans le moindre signe avant-coureur. Quand je l'ai découvert, cela n'a
pas été un réconfort, au contraire, cela ne m'a pas fait plaisir ; et ce déplaisir, je ne l'ai pas vu tout de suite. Ce n'était pas mal, en un sens, de se croire la victime d'une souffrance
d'exception. C'était même consolateur, d'un certain point de vue. Et après, toutes les histoires se ressemblent. Bien entendu il y a des variantes : il y a ceux qui, par exemple en rentrant d'un
déplacement professionnel, ont trouvé leur maison ou leur appartement vide, vide de l'autre, jusqu'au moindre collant, moindre vêtement, moindre souvenir ; ceux au contraire qui, comme moi, ont
retrouvé toutes ses affaires intactes, immobiles, stoïques, réunies dans l'attente, comme si elle allait revenir d'une minute à l'autre ; ceux qui ont constaté des vides précis, très localisés,
permettant de dresser l'exacte cartographie de ce à quoi l'autre tenait et de ce qu'elle pouvait accepter de laisser derrière elle.
Il y a ceux qui pensent que la décision était prise depuis longtemps, et ceux qui préfèrent considérer que tout s'est précipité en quelques heures ; il y a ceux qui disent ne pas avoir été surpris,
que plus ou moins ils s'y attendaient, et ceux qui avouent leur désarroi. Il y a le hasard, il y a la résolution. En définitive on ne peut qu'imaginer, et depuis que Sandra est partie, c'est ce que
je fais : imaginer. L'imaginer en train de laisser cette idée sourdre puis mûrir en elle, et un jour finir par s'imposer comme une nécessité. Ou alors, elle ne se doute pas de ce qu'elle va faire,
elle n'a rien préparé, et un jour ça lui tombe dessus sans prévenir. Et elle s'en va. Je ne sais pas laquelle des deux possibilités je préfère, ou laquelle je déteste le moins. Il ne s'agit pas de
lui trouver des excuses, ni de l'accabler. Elle avait forcément ses raisons. Je la connais. Elle n'aurait pas fait ça sans y être poussée par quelque chose de sérieux.
Vous avez raison, je dis quelque chose, peut-être pour ne pas avoir à dire quelqu'un. Au fond, cela se ressemble... Mais non, en fait c'est très différent. Je crois qu'on ne peut partir que pour
deux raisons : pour fuir ou pour rejoindre. A-t-elle fui ce qu'elle ne pouvait plus supporter ou bien a-t-elle accouru vers ce qu'elle désirait suffisamment fort pour ne laisser que des cendres
derrière elle ? Tout n'est que saccage. Notre vie, notre vie ensevelie comme dans ce poème de Max Jacob que j'avais appris par coeur en septième. On ne dit plus septième, je sais. On dit CM2, mais
en huit ans Sandra et moi n'avons pas eu l'occasion de nous en préoccuper.
Je ne sais pas si un enfant aurait changé quelque chose, si elle serait partie avec lui ou malgré lui. Ou si elle serait restée à cause de lui - certainement l'un des prétextes les plus exécrables.
Nous n'avons pas eu d'enfant. Ce n'était pas un choix délibéré. Aucun de nous n'a dit jamais, je n'en ai pas envie, je n'en veux pas, cependant il n'existait pas non plus de projet précis ; nous en
parlions de temps à autre, comme d'une possibilité mouvante, étrangère à tout calendrier. Les gens nous disaient vous avez le temps. A trente-deux ans, c'est vrai, rien ne presse.
Enfin, rien ne pressait. L'usage de l'imparfait c'est une habitude à prendre, une aide sémantique pour réussir à garder intacte la seule certitude qui vaille, celle qui me répète qu'elle ne
reviendra pas. L'espoir doit demeurer enseveli. Il ne faut pas le laisser revivre, ne serait-ce qu'un bref instant. Je me suis peu à peu habitué aux particularités de cette lumière grise qui nimbe
ceux qui vivent seuls, entièrement tournés vers l'intérieur d'eux-mêmes, si fanatiquement éloignés de ces remugles d'humanité que sont peu à peu devenus les autres. Les autres : cette population
tout à la fois introuvable et envahissante, et dont, étrangère à tout ce que je suis, à tout ce que nous avons pu être l'un pour l'autre, elle fait partie désormais. Cette existence, ces mots
choisis, ce sont les miens. Après tout, j'aurais pu en changer. J'aurais pu me trouver en mesure d'utiliser devant vous cette formule singulière : refaire sa vie. Néanmoins je n'ai rien refait du
tout ; je suis seul.
Oui, il y a de quoi se plaindre. La solitude n'est rien, ce qui est insupportable, et que cependant je supporte, c'est qu'elle lui ait succédé.
Il m'a fallu du temps pour comprendre, du temps pour me résoudre, du temps encore pour découvrir ce qui s'était passé. Non pas ce qui lui était arrivé, mais ce qu'elle avait fait. J'ai trouvé ces
lettres... Non, je vais trop vite, il faut d'abord vous expliquer. Je vous ai dit que c'était long à entendre, et curieusement, je commence à le ressentir, c'est plutôt doux à raconter.
Elle ne rentrait jamais après huit heures. Je ne sais plus combien de fois j'ai appelé son portable, d'ailleurs je n'ai pas compté, évidemment, qui songerait à compter dans ces moments-là ? A neuf
heures, j'ai dérangé Sophie. Sophie travaille, travaillait, excusez-moi, dans la même boîte que Sandra. Dans le même bureau. C'est elle qui lui avait trouvé ce job. Elles se connaissaient depuis
longtemps, enfin, depuis avant moi.
(à suivre)