Partager l'article ! Marie et Paul, une nostalgie intérieure: J’ai écrit Poésie de l’indifférence pour me libérer d’un visage, qui m’a hanté pendant ...
J’ai écrit Poésie de l’indifférence pour me libérer d’un visage, qui m’a hanté pendant quinze ans avant de devenir celui d’Aude ; Le nombril de Marine au-dessus des fougères avec l’inquiétante sensation de ne pouvoir faire mieux ; et Marie ou le printemps intérieur avec une espèce de mélancolie souriante que, je crois, on retrouve en la lisant.
Marie…, c’est une histoire qui a fait irruption en moi, un matin d’il y a huit ans. Je m’en souviens très bien ; je m’étais couché avec l’idée vague d’une histoire d’amour qui aurait mal tourné, vers 1950. C’était ma période Stéphane Denis, Sisters, Vous trouvez que je suis trop grande ?, Le cœur net, etc. J’aimais ― j’aime toujours ― cette écriture rapide, élégante, ironique, terriblement française. De plus j’avais revu Vertigo peu de temps auparavant, et Kim Novak, ses tailleurs gris, ses jupes étroites, ses hanches italiennes, avait allumé de petits incendies dans les banlieues de mon imaginaire, feux obstinés dont les jours suivants n’étaient pas venus à bout. J’y étais donc allé voir de plus près pour en revenir avec Marie sous le bras.
Il y a quelque chose de très spécial dans le fait de sentir une histoire palpiter en soi ― je veux dire une histoire complète, entière, de son début à sa fin, de la première à la dernière phrase. Je me suis réveillé vers quatre heures du matin, avec en moi cette première et cette dernière phrase, comme brûlant d’une impérieuse urgence, devant laquelle tout devait céder ; terreur de tout oublier. J’ai écrit le synopsis en quelques minutes, et je l’ai tapé un peu plus tard dans la matinée du même jour, en deux heures, sans m’arrêter une seule fois, ce qui est extrêmement rare chez moi.
C’est ce texte, jamais retouché depuis, que j’ai confié il y a quelques jours à quelqu’un dont l’opinion compte beaucoup pour moi ; dans la conversation, je ne sais plus comment ni pourquoi, nous en étions venus à évoquer cette histoire, un peu ancienne déjà, ce qui m’a donné l’occasion de la relire pour la première fois depuis plusieurs années. Se relire soi-même, c’est un exercice à la fois narcissique et délicat. Il faut le faire comme on le ferait pour quelqu’un d’autre, en s’efforçant de prendre la distance qui convient, ni trop près, ni trop loin. Surtout, se méfier de sa propre complaisance, comme d’ailleurs de sa lucidité qui n’est souvent que le symptôme d’un regard vieillissant posé sur des péripéties encore fraîches.
Donner un texte à lire à une personne en particulier, c’est une démarche singulière, en quelque sorte l’exact inverse d’une publication. On ne jette pas une histoire au hasard du monde, à des légions d’anonymes (j’écris légions car je suis un incorrigible optimiste) ; bien au contraire, on la donne, on la livre, on l’offre à un regard, une sensibilité, et même une âme, et ce faisant c’est un peu de soi-même que l’on apporte entre les lignes ; puisque, bien sûr, on met toujours une part de soi-même dans une histoire. Cela apparaît de façon plus ou moins éclatante, plus ou moins codée, selon ce que l’auteur a voulu ― ou pu ― laisser filer de ses propres peurs, désirs, illusions, rêveries, souvenirs, désenchantements, joies et peines.
Est-ce que Paul me ressemble ? En partie, oui, je suppose ― j’ai relu toute l’histoire, à plusieurs reprises, à l’aune de cette question (au préalable gentiment réglée par une future lectrice). Je le suppose parce que je l’aime beaucoup. Paul appartient à la catégorie des Egoïstes Attachants. Attachants, parce que leur égoïsme ne s’exerce pas à leur seul bénéfice, mais aussi pour tous ceux qu’ils aiment. Dans la course effrénée qu’il livre contre le destin et que, bien entendu, il va perdre, Paul peut apparaître soit comme un romantique qui avance masqué, en quête d’un absolu qui se dérobe ; soit ― plus vulgairement ― comme un amant compulsif, moins obsédé par Marie elle-même que par la résolution de l’énigme que sa fuite lui impose. Et sans doute est-il à la fois l’un et l’autre, comprenant avec brutalité que l’amour, le vrai, peut justifier une vie ― et que l’on puisse s’y consumer.
Si la valeur d’un amour se mesure à ce que l’on sacrifierait pour lui, on ne peut cependant pas dire qu’au départ Paul soit habité par l’esprit de sacrifice. C’est un jouisseur, un viveur, qui a su prendre de la vie ce qu’elle avait de meilleur à offrir, tout le contraire d’un homme prêt à tout risquer, et donc à tout abandonner, pour une femme aimée jusqu’au désespoir, jusqu’au-delà de lui-même, et dont le narrateur finira par convenir que, oui, elle en valait la peine.
Cette histoire ne vient pas de n’importe où. J’ai longtemps été fasciné par les écrivains capables de parler avec légèreté et désinvolture des plus noirs tourments qu’une âme sensible peut traverser. L’ironie fondamentale de Paul, le regard dépourvu d’apitoiement sur lui-même qu’il porte sur sa propre vie, son refus de considérer ce qui lui arrive comme une tragédie, tout cela participe de la même ambition.
Paul est ravagé quand Marie le quitte ; il est alors bien plus atteint que lorsqu’il devient infirme. D’un côté, l’inextinguible souffrance issue d’une rupture qui le révulse ; de l’autre, cette simple phrase devant la perspective d’une existence que la plupart des gens, à sa place, auraient considérée comme perdue : j’ai eu de la chance.
De la chance, puisqu’il a réussi à survivre ; de la chance, parce qu’à la sortie de l’hôpital, Marie l’attendait ; de la chance parce qu’il sait que, peut-être plus par devoir que par réelle envie, elle ne le quittera plus durant les années assourdies qu’il lui reste à accomplir (j’emprunte cette formule à Paul Guimard, qui lui-même la tenait du Baudelaire d’Antoine Blondin, et qui figure en épigraphe des Choses de la vie). Marie est devenue la bissectrice de sa vie, son point d’équilibre, sa raison d’exister, d’ouvrir les yeux chaque matin, de respirer, de voir se succéder les semaines et les années ; qu’elle apparaisse et le reste s’efface, souvenirs, angoisses, meurtrissures du corps et de l’âme, nostalgies souterraines… C’est Marie, sa paix intime, son printemps intérieur (évidemment, c’est à Paul que revient la paternité du titre).
En la relisant, je me suis rappelé le plaisir que j’ai pris en écrivant cette histoire ; c’est un texte que je n’ai jamais proposé à un quelconque éditeur, mais qu’en revanche j’ai aimé partager avec mes amis, et dont j’ai la faiblesse de considérer qu’il a plutôt bien vieilli.
25 février 2009
Badenweiler, Allemagne
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Quand on lit un roman, une nouvelle ou un poème on y apporte sa propre interprétation, l'histoire personnelle du lecteur donne un éclairage particulier au texte, et parfois on se demande ce que l'auteur a voulu y mettre. Cela débouche certains jours sur de longues conversations entre lecteurs d'ailleurs. Et je trouve très intéressant d'avoir pour une fois l'éclairage de l'auteur.
J'ai beaucoup aimé lire Marie et en découvrir la naissance est émouvant.
Et puis... je suis admirative de cette capacité à faire de deux mots simples et apparemment incompatibles un concept puissant un "égoiste attachant", je crois que c'est une expression que je retiendrai et sa définition avec!!