Mardi 8 avril 2008 2 08 /04 /Avr /2008 12:51

29 janvier 1974

 

Hier soir, Valéry Giscard d’Estaing s’est couché tard. Le ministre des Finances est revenu d’un déplacement en province avec le président. Un quart de siècle plus tard, il l’évoquera dans ses mémoires. Dans l’avion du retour, il s’est assis en face du chef de l’Etat. Ce dernier n’a pas tardé à s’assoupir et VGE l’a longuement regardé, avec en lui la singulière association qui le caractérise, lui qui navigue sans cesse entre la compassion et l’ambition. Il a vu le spectacle de la vie en train de se retirer. La formule est belle ; on conçoit sans peine la métaphore : la mort envisagée comme une marée descendante, une marée d’équinoxe, qui laisse à nu des pans entiers de l’être, des aspects jusqu’alors invisibles et dont les défenses cessent peu à peu d’exister.

On l’a un peu oublié à l’heure où ces lignes sont écrites mais Giscard était alors tout à la fois un homme politique de premier plan et une mécanique intellectuelle fascinante, quelque chose entre Napoléon au pont d’Arcole et Aristide Briand à la Société des Nations. La défaite de 1981, puis toutes les années qui ont suivi, et qui l’ont vu continuer d’espérer en vain un impossible retour, la longue cohorte de trahisons qui ont, en définitive, laissé si peu de traces sur un visage dont l’âge n’est pas parvenu à résoudre les énigmes, et tant de cicatrices dans une âme sans doute plus vulnérable qu’il ne l’aurait souhaité, tout cela n’est pas encore survenu alors qu’il contemple, dans le souffle expirant des réacteurs dont Félicien Marceau parlait si bien au début de Creezy, le premier prix Goncourt de la présidence Pompidou, les traits décomposés de son futur prédécesseur, comment le nommer autrement ? Et est-ce ainsi qu’il le voit alors, dans la médiocre intimité d’une carlingue étroite, quelque part entre le ciel et l’eau, glissant au-dessus de villages assoupis qui, dans quelques semaines, feront basculer son destin ?

La longue agonie du chef de l’Etat a peu à peu installé VGE devant la somme de ses contradictions. Le positionnement qu’il a adopté depuis ce jour funeste de 1966 où le Général l’a, sans ménagements excessifs, mis à la porte du gouvernement, un pied dans la majorité et l’autre dans cette forme d’opposition latente, sibylline et madrée que François Bayrou, trente ans plus tard, s’efforcera d’incarner à son tour, l’a entraîné sur un chemin dont le terme se profile : c’est bientôt l’heure du jugement, l’aboutissement d’une stratégie, la sanction du suffrage. Longtemps, à la tête des Républicains Indépendants, il a rempli avec de multiples satisfactions son rôle d’arbitre, confortablement installé dans le « oui, mais », inventeur d’une troisième voie, celle qui, après 1974, allait mener à la société libérale avancée dont les avatars devaient réjouir les caricaturistes.

Mais ceux qui résument Giscard à une simple force d’appoint commettent une erreur d’analyse majeure. Subtil, fascinant et impénétrable, le ministre des Finances connaît les termes de l’équation, mais il les comprend probablement mieux que ses rivaux directs :

 

1° La récession qui s’annonce va frapper durement le pays, aggraver un chômage jusqu’alors maintenu aux frontières de la marginalité, provoquer une crise de confiance, remettre en cause un modèle économique qu’il faudra renouveler.

 

2° Le pouvoir gaulliste, malmené par la gauche lors des dernières législatives, est à bout de forces. Il n’est plus en état de renouveler son logiciel ; sa conception de la société française s’est progressivement déconnectée de la réalité ; à l’ambition visionnaire de 1958 ont succédé compromissions, guerres de clans, scandales immobiliers et délabrement intellectuel. L’Etat-UDR s’est avéré incapable de surmonter les blocages, d’engager les réformes sociales nécessaires, de s’adapter à l’évolution des mœurs. Debout sur les freins, les hiérarques gaullistes se sont contentés de gérer l’héritage en regardant passer les trains de la modernité.  Résultat : après quinze ans de gaullisme, la France est mûre pour l’alternance.

 

3° La gauche est en forme : le Programme Commun émerge peu à peu des brumes de l’abstraction pour commencer d’influer sur la réalité. Au cœur d’un système de pensée archaïque, mais aux façades adroitement renouvelées, le Parti Socialiste incarne le changement et le renouveau ; il se tient habilement à l’écoute de la jeunesse, des ouvriers, des féministes, des intellectuels, des nostalgiques de 68, des enseignants, des fonctionnaires, bref, de ce qu’il est convenu d’appeler le peuple de gauche. Et cela commence à faire du monde.

 

L’intuition giscardienne est donc que, d’une part, les conditions sont réunies pour que le pays bascule à l’occasion de la prochaine présidentielle ; et que, d’autre part, un seul homme apparaît capable de faire la synthèse des désirs et des peurs, des rêves et des angoisses, de rassurer d’un côté tout en séduisant de l’autre, de refuser la révolution tout en acceptant la réforme, de transformer sans brutaliser. Ne doutant guère de lui-même (du moins en apparence, car l’avenir mettra en lumière certaines de ses fêlures), Giscard se prépare à incarner un changement si ardemment désiré par une moitié de la France et si farouchement rejeté par l’autre. Ce qui implique de tourner la page tout à la fois glorieuse et usée du gaullisme.

Evidemment, c’est un pari risqué, mais le député du Puy-de-Dôme croit fermement en ses chances. Il détient, il est vrai, quelques atouts dans son jeu : jeune quarante-huit ans , compétent, excellent communicant, son image est plutôt positive dans l’opinion. De surcroît, il n’a pas eu à subir l’usure mortifère de Matignon, et la liste est longue des Premiers ministres (en exercice ou non) qui se sont cassé les dents sur l’élection présidentielle.

Autre avantage : VGE connaît de longue date l’identité de ses adversaires ; contrairement à beaucoup d’observateurs, il ne fait guère de cas de Jacques Chaban-Delmas, dont il est persuadé la suite lui donnera raison qu’il s’effondrera en cours de route. Certes populaire et expérimenté, le prédécesseur de Pierre Messmer pèche par trop de dilettantisme. Combien de fois ses ministres ont-ils entendu Georges Pompidou soupirer : « Ah ! Si seulement Chaban travaillait ses dossiers… » .

En revanche, et Giscard l’a compris avant beaucoup d’autres, son seul concurrent crédible, et réellement capable de l’emporter, ne sera autre que François Mitterrand. Beaucoup alors le regardent comme un homme vieilli, traînant derrière lui une longue cohorte d’échecs, un revenant de la IVème République, personnage sulfureux aux convictions douteuses, combinard pathologique, socialiste de rencontre, Rastignac de la Nièvre, que n’a-t-on pas écrit sur le premier secrétaire du PS ! Il n’empêche : Valéry Giscard d’Estaing a parfaitement identifié le danger que celui-ci représente. L’intelligence tactique dont l’ancien vichyste a fait preuve au congrès d’Epinay, et qui lui a permis de s’emparer du Parti Socialiste au nez et à la barbe de ses leaders historiques, est restée dans toutes les mémoires, et particulièrement dans celle du maire de Chamalières, qui ne néglige pas non plus la popularité grandissante de Mitterrand. Pendant que d’autres en sont encore à se demander si le président de la République ira au bout de son mandat, que d’autres encore intriguent en vue du remaniement ministériel qui se prépare, dans la trompeuse douceur du secret, Giscard prépare déjà le second tour.

(A suivre)

Publié dans : Les derniers jours de Georges Pompidou
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Retour à l'accueil

Commentaires

Laisson Georges Pompidou de côté...
Pour le reste, seriez vous un chat ? Si vos récits sont autobiographiques, combien vous reste-t-il de vies ?
Et si ils ne le sont pas, chut, laissez moi y croire, rêver fait un bien fou en ces temps compliqués !
Bon, je ne cache pas que vous vous regardez sans doute dans un miroir tout en écrivant (exercice périlleux mais il me semble bien ...), mais au moins vous êtes différents.
De qui, de quoi ? Peu importe.
J'aime moi aussi les choses de la vie, et pour être honnête au moins autant le chef d'oeuvre de claude sautet que le livre de paul guimard. N'en déplaise à votre plume, le cinéma ça n'est pas mal du tout non plus...
Bref, venons en à l'essentiel, à quand vos prochaines lignes ?
Parce qu'à 1h24 du matin, j'achève la lecture de vos textes, et la frustration est là, j'y aurai bien passé une petite heure de plus avant de sombrer dans le sommeil.
Tant pis, je serai donc sage ce soir, à bientôt peut être !
Commentaire n°1 posté par lectrice hasardeuse le 08/08/2008 à 01h26

Calendrier

Février 2012
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29        
<< < > >>

Recherche

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés