Mardi 14 novembre 2006 2 14 /11 /Nov /2006 08:59

C’était le matin ; vous la regardiez. Vous la regardiez encore. Vous saviez ce qui allait se passer et cependant vous étiez si loin de la routine imbécile et comptable des autres — les autres, à jamais coincés dans leur enfer.

Le matin rue Bobillot, les bruits de la rue, son bras devant la vitre qui se tendait pour attraper quelque chose — ses collants, un journal, du café, et vous regardiez ce bras, ce duvet brun qui blondissait fugitivement dans le soleil de huit heures, cette grâce que vous veilliez avec ferveur, dans l’urgence et l’anxiété, peur et bonheur mêlés.

Elle marchait vers vous, elle vous tournait le dos, prenait place sur vos genoux. Vous l’aidiez à s’habiller. Vos mains froissaient une lingerie de jeune fille, émouvante et parfumée. Dans vos têtes se disloquaient les bruits tout proches de la nuit qui venait de mourir, la journée qui commençait, ce lieu aride qui était votre sanctuaire et que d’une minute à l’autre vous alliez abandonner.

Ces deux pièces dont vous combliez le vide, impersonnelles et froides, à quoi pouvaient-elles ressembler quand vous n’y étiez pas ? Maintenant il y a du linge aux fenêtres, du papier peint que l’on aperçoit quand on emprunte le trottoir d’en face, d’autres idées, d’autres moments, d’autres mots, d’autres heures.

Ses collants. Ils pendaient où ils pouvaient. Quand vous arriviez le premier, vous trouviez toujours des traces d’elle sur les chaises, sous le lit, derrière les oreillers. Vous arrangiez un peu le décor. Vous n’étiez pas très doué pour ce genre de chose.

Si elle tardait, vous humiez les odeurs incarcérées dans les draps chiffonnés qui étaient comme une mémoire que vous hésitiez à remplacer. La literie fraîche, propre, avec ses relents inoffensifs, bienveillants, avec sa neutralité, vous aviez toujours du mal à vous y glisser.

Aude, elle, s’en foutait. Elle se jetait au lit, insoucieuse, libre, duveteuse et tendre. Des draps propres ou usagés, voire pas de draps du tout — c’était arrivé une fois — rien ne la retenait, elle existait là, entre ces murs, dans cette chambre qui sentait la sueur et le sexe, offerte, exigeante, rieuse ; et puis sur elle, l’inféconde douceur de vos gestes.

Vous aimiez tout, jusqu’à l’odeur de sa transpiration. Tout avait du sens. Cette humidité secrète que vous possédiez en elle. Le creux beige de son cou. Cette tache de naissance d’un roux terreux, sur son omoplate gauche. Ce duvet miraculeux, qui au soleil devenait blond et qu’elle détenait plus bas, au creux de ses reins, qui était comme la promesse d’un million d’incendies ; cet or indocile, pur encore, cette flamboyance isolée, passagère, étrange presque au milieu de tout ce brun, ce feu qui scintillait avec une fausse négligence, il fallait être vous pour l’admirer, en avoir envie, désirer y poser la joue, les lèvres, y passer sa vie. Vous étiez cet homme. Vous étiez capable de comprendre, de regarder, de résoudre en vous-même le problème que vous posait ce petit buisson jaune, et la sueur qui le nimbait, et l’été de l’âme qu’il dénonçait.

Plus tard, à l’ombre d’elle, sur ce chemin mille fois emprunté déjà, dans le sombre velours de son ventre, dans la moiteur secrète qui était votre seul foyer, vous laissiez le sommeil venir ; et vous voyiez encore, dans le brouillard des paupières mi-closes, la splendeur indistincte de son profil veuf de sourires.

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Vous marchez le long de la mer. Aude a voulu y revenir encore. Elle ne se lasse pas du paysage. Elle vous parle de Belle-Ile. Elle voudrait y aller. Elle a toujours voulu y aller. C’est la fin de l’été. Il vient de pleuvoir. Elle ramasse des coquillages. A présent Aude est votre paysage. Votre univers.

C’est à cela que vous songez en la regardant courir vers les rochers ; elle se retourne de temps en temps. Cette distance entre vous. Vous voudriez qu’elle revienne. Vous voudriez qu’elle se rapproche. Vous accélérez le pas. Elle se laisse rattraper.

Elle vous dit qu’elle vous aime.

C’est la première fois. Elle n’a pas l’habitude. Cette expression rêveuse qu’elle a, avant de se donner.

C’était Aude. Sa main dans la vôtre. La brume de votre fuite. Personne n’était au courant. Il y avait la Bretagne , la rue Bobillot, le goût de son sexe, ses yeux pensifs, la vulnérabilité que vous aimiez déchiffrer en elle. Ne protestez pas. Vous aviez besoin de cette fragilité. Sa force vous faisait peur. Vous aviez besoin qu’elle ait besoin de vous. Elle vous regardait avec anxiété quand vous la déposiez, en bas de chez elle, dans Paris, quelque part, n’importe où, et vous aimiez cette anxiété. Elle avait des choses à vous dire. Le besoin qu’elle avait de vous. Votre absence. Ces heures d’attente. Elle craignait le jour où vous ne viendriez pas, où elle resterait seule à attendre un coup de fil qui n’arriverait jamais. Il lui arrivait de passer rue Bobillot n’importe quand, même quand elle savait que vous n’alliez pas venir, même quand ce n’était pas prévu, juste pour retrouver la mémoire de votre présence, la mémoire qu’elle avait de vous, des morceaux troubles de vous-même.

Cela non plus, vous ne saviez pas le faire. Cela aussi, elle vous l’a appris.

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Vers une heure, elle vous réveille en vous caressant. Vous êtes chez vous. Elle n’était jamais venue. La nuit a été courte.

Ce soir-là, vous êtes allés au cinéma. La séance de dix heures et demie. Brusquement la rue Bobillot ne vous disait plus rien. Vous aviez envie d’un décor. Vous n’avez rien dit mais à la Concorde vous avez continué sur la rive droite. Elle redoutait ce moment-là. Le moment d’entrer chez vous. D’un certain point de vue elle avait besoin du deux pièces, de sa neutralité.

D’abord vous vous êtes endormis très vite, puis elle s’est réveillée et en ouvrant les yeux elle a longuement scruté votre visage, l’usure qui commençait de s’y refléter, le pli amer de votre bouche dans le sommeil. Méticuleusement elle s’est promenée, longue et nue dans l’appartement noir. Elle a tout visité. La salle à manger, avec les photos d’Audrey Hepburn dans Breakfast at Tiffany’s au-dessus de la porte. La bibliothèque, avec ces noms qu’elle ne connaissait pas tous. Elle a pris au passage un livre de Conrad après l’avoir commencé, perchée sur le dos d’un fauteuil. La salle de bains, un peu trop grande, avec ses piles de vieux Match entassés près de l’armoire. Le dressing — elle s’est frottée à son costume préféré, veste droite, noir, en laine, avec des rayures — puis elle s’est regardée dans les miroirs qui la contenaient tout entière, les miroirs que le précédent propriétaire avait installés, qui se faisaient face et qui la multipliaient à l’infini, un infini non perceptible, lointain, vertical, et Aude se cherchait dans ces projections d’elle-même, ces milliers d’épaules, de cuisses, de pieds, de nombrils, elle traquait son propre regard, son visage perdu, le spectre des rondeurs de l’enfance rôdait là, il formait avec cette nudité surexposée, inopportune, impossible à récuser, un couple paradoxal et inquiétant.

Elle s’est assise sur l’une des chaises chromées de la cuisine.

Elle a regardé vos disques et vos cassettes VHS.

Elle a reniflé votre eau de toilette.

Puis, enfin, elle est revenue. Elle a pris votre sexe entre ses mains, jusqu’à ce que vous vous réveilliez. Puis elle s’est retournée. Vous avez regardé son derrière rond dans la demi pénombre du sommeil en train de s’enfuir.

Vous l’avez prise très doucement. Ses gémissements vous parvenaient comme assourdis, comme à regret. Plus tard elle devait vous expliquer que jouir là l’impressionnait encore, qu’elle ne s’en sentait pas encore le droit.

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Une nuit, vous réveillez parce qu’elle n’est plus là. En vain, vous l’appelez à voix basse. Vous sortez dans le couloir. Aude est dans le salon. Il est trois heures dix. Elle porte une chemise d’homme, bleue, à col italien, une chemise qu’elle aime, elle vous regarde approcher. Elle avait besoin d’apprivoiser le climat. C’est pour cela qu’elle s’est levée.

Elle se réfugie contre vous. Elle a replié ses bras contre sa poitrine. Vous vous noyez dans ses cheveux. Imperceptiblement vous vous dites qu’il serait merveilleux que rien de tout cela ne s’arrête ; ou que cela puisse recommencer.

Aude dit qu’elle a froid. Vous revenez dans la chambre, à pas comptés. Vous aimez le geste qu’elle a pour se frotter les yeux.

Avant de se rendormir, elle dit qu’elle commence d’aimer vivre là. Elle est couchée sur le ventre. Elle a gardé votre chemise. Vos odeurs mêlées. La tache brune de ses cheveux sur l’oreiller. L’esprit en feu, vous remontez la couverture jusqu’à ses omoplates dont vous devinez, sous la laine, le profil et les nuances.

Elle a posé sa main sur vous quand vous vous êtes étendu près d’elle. Son cher visage de fauve apaisé est tourné vers vous. Vous ne cessez de le regarder. Vous pensez que ce serait un crime de détourner les yeux, de regarder ailleurs pendant qu’elle vous observe sans le savoir — masque d’aveugle heureuse et momentanée.

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Elle retombe sur vous. Vous sentez sa sueur prendre délicatement possession de votre visage. Elle vient de jouir profusément. Vous l’avez regardée monter et descendre au-dessus de vous, vous fixant comme elle aimait le faire, tandis que vos mains meurtrissaient ses seins à force de les pétrir.

Ella a longuement gémi et vous avez observé les détails qui vous bouleversent le plus en elle. Sa nudité n’était pas académique, par exemple elle avait des épaules carrées, de grands pieds. Longtemps, elle n’avait pas aimé certains parages de son corps ; par exemple, elle portait un œil sévère sur l’étroite rivière brune, presque invisible pour qui ne l’eût pas aimée, qui ondulait sous son nombril, comme une prometteuse passerelle ; elle n’estimait pas davantage les contours excessifs de ses hanches, ses avant-bras fuligineux, la merveilleuse saillie de ses clavicules.

Souvent, quand elle évoluait devant vous, elle s’arrêtait, pointait du doigt l’un de ces détails fâcheux et adorables, vous interrogeait ; vous faisiez votre possible pour la rassurer ; vous disiez votre bonheur devant ces imperfections qui étaient autant de signaux de ce qui vous bouleversait ; et elle alors, ravie, soulagée, lumineuse, souriait sans plus penser à cette bouche qu’elle jugeait trop large, oubliait tout, tandis que, dans le contre-jour d’une fenêtre complice, le relief tamisé de son derrière vous naufrageait sur le littoral changeant des rêves.

Et cette peau, diaphane ici, presque transparente aux poignets, aux chevilles, plus épaisse ailleurs — cette peau qui conservait longtemps les traces obstinées des morsures, cette peau qui avait la couleur des plages occidentales à l’automne, ce corps aux multiples solstices où vous ne vouliez que vous enfouir, et qui jamais ne prendrait pour vous le hideux visage de la lassitude ; ce corps souple et farouche, c’était le sien, oui, Aude en équilibre fragile au centre de vous-même, entre l’envie et la faute.

Elle vous a imposé son rythme. Dans un souffle elle a dit qu’elle vous aimait. Comme souvent après, elle s’est allongée de tout son long sur vous ; vous a regardé, embuée et pantelante ; vous a meurtri l’épaule droite ; vous avez descendu vos mains jusqu’à ses fesses ; vous les avez écartées ; elle s’est figée sur vous ; et vous l’avez caressée, plongeant vos doigts en elle, attentif à ses mots, à ce qu’elle vous balbutiait à l’oreille, inondée et fiévreuse, aux mouvements convulsifs de son bassin, à la tonalité de sa plainte.

Elle gémissait, criait, gémissait encore, criait de nouveau. Vous aimiez cela.

Vous refusiez que cela s’arrête.

Vous refusiez même de seulement le concevoir.

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 Non, cela ne devait pas s’arrêter. Votre vie en dépendait. La façon qu’elle avait de vous posséder. C’était son expression, c’était ce qu’elle aimait : vous posséder. Souvent, en la retrouvant, vous lui disiez : bonjour bonheur. Elle vous trouvait excessif. Vous l’aimiez comme jamais. Vous aimiez jusqu’à la mélancolie qui se saisissait d’elle à intervalles irréguliers.

C’est le mot qui convient. Aude était irrégulière. La façon qu’elle avait de vous regarder. De penser à vous. De vous téléphoner. De vous écrire. D’avoir besoin de vous. De vous attendre sans un mot. De guetter, anxieuse, le cœur en nage, la silhouette géométrique de la Volvo. Aude vous aimait au-delà d’elle-même. Elle n’était pas faite pour les limites. Elle ne voulait pas entendre parler des vôtres. Elle faisait comme si elles n’existaient pas. Elle ne pensait pas aux difficultés, aux différences qui persistaient, à la rumeur, à l’avenir. Elle n’en parlait jamais et vous respectiez cela.

A mille indices, vous déchiffriez votre importance. Aude s’installait chez vous. Elle avait beaucoup hésité. Elle avait posé des questions, vous n’aviez rien éludé, non, vraiment rien et un samedi, très tôt, vous étiez venu à Saint-Germain avec la Volvo , vous aviez tout emmené. Aude vous avait regardé changer sa vie en vous répétant qu’elle vous aimait.

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Pour la première fois elle a dormi toute la nuit, sans s’interrompre pour errer dans l’appartement. Vous êtes heureux. Votre inquiétude se désagrège dans l’éclat de son sourire.

Elle vous sourit pour vous rassurer. Elle vient de se réveiller. Vous lui donnez l’orange pressée qu’elle n’a plus besoin d’attendre. Elle vous remercie d’une pression des doigts, les yeux un peu plissés par la lumière et le rire. Elle sait très bien faire ça.

Aude boulevard Pereire, en slip sur le canapé. Elle zappe paresseusement. Elle est là chez elle ; elle serre contre elle un coussin jaune qu’elle aime.

Soudain, vous enviez le coussin. Il vient du bureau. Elle l’a pris sur le fauteuil dans lequel vous vous repliez pour travailler le week-end.

Aude est chez elle, c’est ce que vous vous répétez en l’abandonnant là-haut, au troisième étage où, il y a peu encore, vous étiez seul.

Vous ne vous en apercevez pas mais elle vous regarde partir, traverser le boulevard, monter dans la Volvo , démarrer vers la porte Maillot.

Aude à sa fenêtre sourit à la pluie.

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Quelles questions vous posiez-vous quand vous vous réveilliez auprès d’elle ? Il y avait son bras gauche en L, son visage tourné vers le mur ; la suggestion des courbes et des virages de son corps, ses cheveux en désordre ; ses poings fermés sur des rêves dont vous ne saviez rien.

Il y avait Aude dans le sommeil, Aude en train de vivre là, tout près, et en cette minute précise ne le sachant pas ; il y avait la lumière qui entrait, hésitante, dans la pièce, et les rumeurs de la vie ; bientôt elle remuerait un peu, réclamerait du café. Bientôt elle se retournerait vers vous, et là son sourire brun, là ses yeux mouillés encore, là ses cils entremêlés, là son murmure, là sa voix sourde, comme absente, comme un tumulte oublié.

Elle se retournait vers vous. Le drap révélait le début de ses seins tandis qu’elle s’asseyait dans le lit. Elle voulait toujours que vous ouvriez les rideaux rapidement, sans modération, à sa vitesse, pour que subitement le jour, le jour qu’elle aimait, le jour dans la chambre, sur les murs, le lit, les fauteuils, les livres, et sur elle aussi, bien sûr, et alors ses yeux froncés, frottés par des mains vives, ouvertes, ses jambes, ses longues jambes de faon émergeant du lit, la chemise abandonnée à terre et qu’elle enfilait tout en courant vers la cuisine.

Vous la suiviez avec une nonchalance fausse, étudiée, alors même qu’en vous c’était le tourment qui se réveillait.

Elle s’agitait dans la pièce, ouvrait les placards, versait le café dans les bols ; quand elle levait les bras votre chemise de la veille se soulevait légèrement, et alors la lisière d’un frisottis noir, secret, engourdi, odorant, vous souriait avec effronterie.

Vous la regardiez. Elle se réveillait lentement, heureuse de votre regard, de vos yeux sur elle, de la mémoire de vos mains posées ici, effleurées là, de cette palpitation en vous ; elle sortait de la douche — fragrances nocturnes retournées à leur mort provisoire — fraîche, pimpante, s’habillait, vous embrassait plus ou moins longuement et puis la porte claquait, puis l’attente, puis son retour à espérer, des heures ou des jours à meubler.

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 Rue Bobillot. Vous avez toujours la clé. Elle y tient. Il vous arrive encore de vous y retrouver, par jeu. Elle vous appelle dans l’après-midi : devine où je suis ? Vous rappliquez. Vous laissez la Volvo n’importe où, où vous pouvez ; elle vous attend assise au bord du lit ; elle tourne la tête vers vous ; vous n’avez vécu que pour cet instant-là.

C’est celui que vous attendiez.

Vous plongez dans ses bras comme si votre vie en dépendait. Ça tombe bien, c’est le cas.

Elle pose un regard attendri sur cet appartement vide. Elle se souvient de tout et vous y regarde, lorsque vous y êtes, avec une tendresse spécifique. Elle ne vous y aime pas comme ailleurs. Même sa façon de baisser son slip n’est pas la même. Elle fait cela, puis elle vous regarde, une mèche dans l’œil. Elle attend. Cet appartement, c’est son pays. Ses intuitions y sont plus nombreuses qu’ailleurs. Elle flaire un trouble que vous n’essayez pas de cacher. Aude est le prénom de votre abandon. Depuis peu, elle a cessé de travailler. Elle vit dans l’attente. En un sens, cela vous inquiète.

Dans l’appartement du boulevard Pereire elle vous attend. Dans sa façon de vivre elle vous attend. Vous êtes devenu son seul point d’équilibre ; avec vous son inquiétude est en miettes ; vous n’êtes pas rassuré par cette dépendance, qui masque à peine la vôtre.

Elle s’est recroquevillée dans votre univers. Elle s’efforce d’en gagner le centre. Le souvenir de Jacques s’épanouit dans la douceur. Elle a cessé de fuir. Elle a accepté sa mémoire. Elle la prend comme elle vient. Elle la prend comme elle est.

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 C’est de nouveau novembre. Cela fera bientôt un an. Un an avec Aude ou un an sans son père ? Un an avec Aude. C’est à elle que vous pensez. Elle dort encore, c’est le matin du premier anniversaire, et vous nouez votre cravate à trois mètres d’elle, songeur, mélancolique, angoissé.

A mesure que s’approchait cette date, le détestable matin, les nuits se faisaient plus sinistres, plus âpres, plus longues. Les nuits d’Aude devenaient un voyage qui ne s’arrêtait plus ; il ne s’agissait que d’une suspension, d’un épisode qui ne prenait fin que pour mieux laisser la place à un autre. Ses tourments étaient sans fin puisque la mort de Jacques, le fait même de sa mort, de son absence, faisait entrer la tragédie dans la permanence, l’éternité. Il ne serait plus jamais là et, chaque année, certain jour d’automne viendrait rappeler ce théorème de la souffrance avec une intolérable régularité, dans l'affreuse insensibilité des agendas.

Les larmes d’Aude, ses plaintes, sa blancheur fiévreuse, son asthénie, c’était une façon de refuser que tout cela devienne habituel. C’était une façon de ne pas se résigner. C’était une façon de se révolter, de refuser. Elle n’en était encore qu’à l’estuaire de son deuil et ces nuits l’épuisaient, la rejetaient sans forces vers la morne rigueur de la saison froide, arbres désolés, paysages à l’agonie, silences sépulcraux, et c’est là que vous la retrouviez, au matin, si faible, comme absente d’elle-même, et alors il vous semblait que toute la vie que vous pourriez lui insuffler ne suffirait pas à la sauver.

Ses gestes étaient ceux d’une mécanique engourdie, lasse ; elle restait assise plusieurs minutes parfois au bord du lit, les yeux baissés, ne parlant pas, réapprenant lentement à vivre avec ça. Le vide si brutalement creusé en elle était un gouffre, un abîme empoisonné au-dessus duquel elle ne cessait de se pencher. Sa mémoire la traquait, alors elle se laissait faire, assoupie, muette, résignée au seuil d’une infinie douleur — un mal qui ne s’éteindrait pas ; elle prendrait l’habitude de souffrir pour s’interdire d’apprivoiser l’oubli. Elle préfèrerait appuyer sur la plaie pour l’empêcher de cicatriser.

Le réveil était un mythe.

Les jours s’étaient mis à flotter, illusoires, comme suspendus dans l’air, comme une trêve fictive, impossible à meubler. Vous attendiez que cela arrive, que novembre s’en aille, que la lumière revienne, que de nouveau elle s’empare de ce corps noueux, vidé de ses sanglots, que la vie si longtemps refusée en force de nouveau les portes, qu’elle regarde le soleil, le ciel, les rivières, la ville, les images, la vie  — et qu’elle en soit heureuse.

Cette nuit, elle a fait des cauchemars, nombreux et laids. Vous l’avez réveillée plusieurs fois, et à chaque fois elle vous a regardé brusquement, en sursautant, comme elle aurait regardé l’irruption d’un étranger dans la chambre, raidie, inondée de sueur. Elle appelait son père. Il n’y avait rien à faire. Elle se souvenait de tout, jusqu’aux plus horribles des détails. Un journal local avait publié un article relatant le drame. Il y avait une photo. On ne pouvait rien voir. Une bâche noire recouvrait ce qui restait de son père et les débris de la machine qui l’avait tué. Personne n’avait pris la précaution d’éloigner les exemplaires de ce journal. Elle était tombée dessus par hasard, en rangeant quelque chose, l’article faisait la une, Aude n’a plus jamais oublié cette bâche noire, menaçante, obscure, malsaine ; cette bâche et ce qu’elle suggérait.

Oui, c’était cela : la suggestion. Ce qu’il y avait sous la bâche, ce qu’elle était condamnée à imaginer jusqu’à la fin de ses propres jours. Son père sous cette bâche noire, et ensuite les types des pompes funèbres, leur efficacité, leurs sourires professionnels.

Tout cela était abstrait. Elle aurait aussi bien pu poser la main sur un cercueil vide. Quand elle pensait à ce samedi de novembre, ce n’est pas le cercueil de son père qu’elle évoquait tout de suite, ou que son subconscient évoquait pour elle ; c’était la bâche, avec les morceaux de ce qui avait été son père en-dessous.

Elle s’en voulait de n’avoir rien vu. Elle s’en voulait d’en éprouver comme une forme insidieuse de soulagement, une terreur rétrospective mêlée à son regret. Les circonstances avaient choisi pour elle et quand vous vous êtes penché sur le lit, que vous l’avez embrassée, elle a ouvert doucement les yeux, et entre ses paupières encore alourdies de sommeil vous avez vu, avec une vilaine netteté, la souffrance affluer ; vous avez vu la seconde précise où elle s’est rappelé le jour qu’on était. Vous avez vu, aussi clairement qu’il était possible, le chagrin recouvrir et dévaster l’éclat que vous aimiez tant et cela vous a fait mal.

Elle a eu une plainte, s’est serrée contre vous. Longuement vous êtes restés ainsi, sans rien dire, blottis et malheureux, brûlés par le souvenir. Vous berciez la souffrance qui frissonnait en elle. Elle vous étreignait avec violence. En elle tout était en train de refluer, sa peine était à vif, elle vibrait de douleur et d’angoisse.

Au vrai, elle ne pouvait y échapper. La douleur buvait en elle, le malheur se vautrait dans ces larmes intérieures qui ne s’épuisent jamais vraiment. Aude se tenait contre vous, se faisait toute petite en face de ce qui la broyait, lui coupait le souffle, ne lui laissait que des rémissions illusoires — le cancer de l’absence, un visage, un nom qui avaient basculé dans l’abstraction et la mythologie.

Il lui fallait apprendre à dire des choses dures, à commencer des phrases par « quand il était encore vivant », par exemple, et à accepter ce que ces mots pouvaient recouvrir, à quoi ils se rapportaient.

Elle aurait voulu oublier d’avoir mal.

Elle aurait voulu ne plus bouger, se dissoudre en vous-même, là où elle n’aurait pas souffert puisque vous n’aviez pas mal, ou alors inégalement.

Vous aviez mal par procuration. Vous souffriez parce qu’Aude souffrait. Mais en dehors de cela la disparition de Jacques ne vous avait pas fait vaciller ; vous vous teniez droit dans le chagrin. Jacques était un ami que vous aviez perdu depuis déjà longtemps, des années avant sa mort. Coups de fil et cartes de vœux. Il ne restait pas grand-chose de ce que vous aviez été l’un pour l’autre. Jacques mort avait cessé d’être un ami perdu. A présent il était le père d’Aude, enfin il l’avait été et maintenant son enfant sanglotait sur vos genoux, silhouette brisée dans le matin gris, elle appelait son père et cette supplique vous ravageait au-delà du dicible ; peut-être ne l’aviez-vous jamais aimée autant que ce matin-là, pendant que vous vous efforciez, vainement, désespérément, d’atténuer sa détresse. Et peut-être aussi ne l’avez-vous plus jamais aimée comme cela. Elle vous déconcertait. Sa façon de souffrir, de ne pas lutter, de se tasser dans la peine, d’y acquiescer, de s’y résumer même, tout cela vous dépassait ; vous ne compreniez pas. Aude savait que c’était inutile. Elle se laissait glisser. Vous étiez là. Vous la reteniez. Vous n’étiez pas le complice des gouffres dans lesquels elle se précipitait. Sa solitude n’existait pas puisqu’elle n’était plus que cela : un isolement glacé, des souvenirs au goût de cendres, un bonheur détruit qu’elle avait au bord des lèvres.

Ce qui vous faisait peur, c’est que vous ne l’aimiez jamais autant que lorsqu’elle était vulnérable et elle n’aurait pas pu l’être davantage que ce jour-là, ce jour hanté par le spectre d’une adolescence que la tragédie avait fauchée en plein vol et dont il ne restait que des décombres. Aude était une survivance.

Comme à regret, elle s’est écartée de vous. Elle a eu ce sourire triste dont vous ne supportiez pas la tonalité, ce qu’il impliquait — résignation, gratitude, fatigue. Elle s’est levée. Elle était nue mais vos yeux embués n’y ont pas prêté attention. Elle a enfilé une de vos chemises. Elle est sortie de la chambre. Elle voulait sortir. Elle voulait être seule. Vous avez fait semblant de comprendre, d’être d’accord, et vous êtes resté là, assis sur le lit, pendant qu’elle prenait une douche rapide, pendant qu’elle s’enfuyait. La porte s’est refermée sur elle, avec un bruit sinistre, définitif.

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 Plus tard ce jour-là, vous l’avez longtemps cherchée. Vous avez échoué. Vous avez regardé partout où elle aimait aller. Vous traquiez son ombre. Sa solitude, vous n’en vouliez pas. Tout votre être se convulsait dans le refus à cette idée. Aude seule, ce danger. Il ne fallait pas.

Ce qu’il fallait, c’était la retrouver, lui parler, l’aimer, le lui montrer. La ramener.

Vous avez fini par rentrer boulevard Pereire. Elle n’était pas là. Vous avez récupéré la chemise qu’elle portait la nuit précédente. Vous vous êtes enfoui dedans. Vous avez reconnu son odeur, vous qui étiez l’intime de ce que son corps pouvait avoir de plus secret. Vous vous êtes lentement replié sur vous-même, dans le fauteuil près de la fenêtre, comme prostré, réfugié dans l’attente, l’âme transpercée par le manque, respirant jusqu’à la folie les effluves que vous aviez dérobés.

C’est elle qui vous a réveillé en essayant de vous enlever la chemise des mains. Vous avez eu un sursaut. Elle n’avait pas donné de lumière. Cette silhouette brisée, tendue et sombre, penchée vers vous, qui vous demandait pardon, pardon pour le souci, pardon pour l’ennui, qui vous embrassait, vous entraînait vers la chambre, s’apprêtait à vous aimer, brûlante, rapide, avec cette odeur de pluie dans ses cheveux, ce pull qu’elle ôtait, elle ne portait rien en dessous, vous alliez vous engloutir en elle, vos gestes étaient si lents, elle était plus prompte, elle soupirait dans la semi-pénombre, il était près de six heures, vous deviniez ses gestes, précis et abandonnés, l'anxiété prenait la fuite, seule comptait l’envie que vous aviez d’elle, de ses avant-bras pubescents, de ses cuisses indolentes, de tout son être, elle se rapprochait de vous, elle était votre prison et la clé de cette prison, elle vous aimait, pardonne-moi, pardonne-moi encore, elle a crié, vous l’avez rejointe et elle vous a dit jamais, vous n’entendiez que ce mot, jamais, elle a rouvert les yeux, elle a dit jamais, ne pars jamais, tu entends, jamais.

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(à suivre)

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Poésie de l'indifférence
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Lundi 13 novembre 2006 1 13 /11 /Nov /2006 08:47

Le téléphone sonne sans arrêt. Vous avez beaucoup de travail. On est en mai. Il fait chaud dans le bureau que vous louez à Garches. Vous n’avez pas mis de cravate. Vous êtes seul. Votre assistante est en vacances. A chaque sonnerie, vous espérez Aude. Evidemment c’est toujours quelqu’un d’autre.

Les gens ne vous intéressent plus. Depuis Saint-Sulpice, vous lui avez parlé deux fois. Au téléphone. Des conversations brèves, sans chaleur particulière, avec cette reconnaissance polie et impersonnelle. Des gens bien élevés qui prennent des nouvelles. Elle cherche un nouveau travail, c’est une autre façon de se détacher de vous. Sa mère veut l’emmener avec elle cet été. Sans doute en Grèce. Vous avez approuvé, machinalement.

En raccrochant, elle a dit je vous embrasse. Ce vouvoiement — calcul ou instinct ? Aude et son animalité. Vous auriez dû savoir que ce n’était pas prémédité. Vous redevenez un étranger. Devant l’intrus un instant toléré les portes sont en train de se refermer. Vous fumez de nouveau, ce n’est pas très intelligent mais ça vaut mieux que de se mettre à boire, ou de se lamenter sur son sort. Vous l’avez bien cherché. Maintenant les choses sont claires. C’est mieux comme ça non ? Non, ce n’est pas mieux. Vous vous surprenez en train de souffrir. Vous vous énervez tout seul dans la petite pièce surchauffée. Vous multipliez les fautes de frappe. Vous n’auriez pas cru en arriver là. Vous n’avez rien vu venir. C’est Aude que vous n’avez pas vue. Vous vous promettez, à l’avenir, de mieux la regarder. Il faudra, oui ; il faudrait ; il aurait fallu ; mais avez-vous encore un avenir ? Elle ne vous a pas rappelé. Vous ne l’avez pas vue depuis… Depuis quand ? Ça fera trois semaines vendredi. Elle vous manque affreusement mais vous avez à peine le courage de vous l’avouer. Vous pensez à Jacques. Jacques, sans qui rien de tout cela ne se serait produit ; Jacques, dont l’absence avait tout déclenché.

Comment est-ce arrivé ? Il s’en est fallu de peu. Si un mousqueton n’avait pas lâché, Jacques serait toujours vivant. Vous ne seriez pas retourné à Hardelot. Aude n’existerait pas. Ou plutôt elle existerait pour d’autres, ailleurs, ce ne serait qu’un prénom promis à l’abstraction, bientôt perdu dans les boues d’une mémoire en partance.

Cette délectation morose ne vous mène nulle part, vous en convenez, mais pour parler vulgairement ça soulage. Voilà ce qui est en train de vous arriver : le désespoir et le malheur vous rendent vulgaire. La vulgarité, le lot du commun, la banalité des perspectives, Aude allait vous en sauver, et voici qu’elle a disparu, qu’elle commence déjà de s’évanouir ; vous êtes de nouveau cerné par les ténèbres sentimentales ; vous avez peur — si peur.

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 Juin. Vous êtes rentré un dimanche. Vous reveniez de Vézelay. Elle était assise dans l’escalier. Une jupe plissée. Des cils un peu trop longs ; des yeux riches de questions.

Vous vous êtes arrêté. Vous étiez en train de chercher vos clés. Elle s’est levée, vous a pris par la main. Vous vous êtes retrouvé dehors, en train de la suivre. C’était un bon aperçu de ce qui allait se passer : vous alliez la suivre. Elle vous a expliqué qu’elle ne voulait pas entrer chez vous. Il était trop tôt. Ou peut-être trop tard. On ne pouvait pas savoir. Elle rentrait de vacances. Elle avait perdu la pâleur que vous lui aviez toujours connue.

Cette pâleur que vous aimiez.

Aude et son hâle. Vous étiez fatigué. Elle s’en est aperçue. Elle vous a repris la main ; elle riait. C’était un rêve. Elle vous emmenait à l’intérieur. Tout était vrai. Elle avait envie de rouler. Vous avez repris la Volvo. Aude conduisait. Elle a emprunté l’autoroute de l’Ouest. Elle roulait vite. Vous vous êtes arrêtés deux heures plus tard. C’était Cabourg. La plage était déserte. Il n’y avait pas de lune. On n’entendait que la mer et le cliquetis du moteur en train de refroidir.

Aude était tout près de votre visage. Tout près de votre image. Peut-être trop.

Elle a dit tu m’as manqué.

Elle vous a embrassé.

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Elle vous a embrassé mais vous pensiez à autre chose car vous étiez ailleurs, dans une forme de désarroi. Votre distraction ne lui a pas échappé. Aude et son inquiétude. Ça revenait. En très peu de temps ça revenait. Votre silence était sa souffrance. Il suffisait de peu. Elle ne voulait pas sombrer dans la grande fêlure des habitudes qui font vieillir. Elle n’avait pas peur de vieillir — à condition que ce soit avec vous.

Voyons Aude, tu as dix-huit ans, toute la vie devant toi, et toutes sortes d’autres banalités vous étaient venues à l’esprit, la vie devant soi, son père était mort, sa jeunesse fracassée, réduite à une série d’hypothèses. Tu n’en sais rien, répondait-elle en se sortant de la voiture. Vous n’en saviez rien, non. Un vendredi de novembre Jacques était rentré chez lui. Il était huit heures. Il avait posé sa serviette sur la petite chaise rouge de l’entrée. Tout était si normal, disait-elle en décrivant la scène, une scène que personne n’aurait jamais songé à raconter autrement. Un plan-séquence de plus : son père à table. Son père allant se coucher. Aude, non, Aude regardait Bouillon de culture avec sa mère. Le lendemain, Jacques est parti tôt, comme toujours quand il devait voler. Ses amis du club l’attendaient. Sa fille ne l’a plus jamais revu. Elle ne l’a pas vu mort. Vous lui avez expliqué que ça valait mieux pour elle, pour l’image qu’elle garderait de son père. Aude comprenait vos arguments mais elle ne pouvait rien contre ce regret qui la broyait de l’intérieur. Ne l’avoir pas vu. Ne pas avoir regardé. Ne pas avoir insisté. Le couvercle du cercueil, un cercueil plombé, fixé pour toujours entre elle et ce visage mort dont elle ne savait rien, personne n’avait rien voulu lui dire, aucun des témoins de l’accident, elle ne pouvait qu’imaginer les dégâts et c’était pire, bien pire, elle supposait les fractures, la distorsion des traits, le broiement des chairs, l’écrasement des os.

Vous non plus, vous n’aviez pas vu Jacques après et c’était très bien comme ça. Vous n’aviez jamais aimé les morts. Vous aviez toujours refusé de les voir.

En une douzaine d’heures Aude avait basculé dans le malheur. C’était toujours difficile d’en parler mais elle avait commencé ce qu’on appelle aujourd’hui son travail de deuil. Elle avait détesté cette expression. Le deuil, un travail ? Un travail sur soi-même ? Aude préférait le terme de descente. C’était cela : une descente en soi-même qu’il fallait tâcher de rendre aussi honorable que possible. A dix-huit ans ce n’est pas courant d’être honorable — de vouloir l’être.

Oui, ce vendredi-là tout était absolument normal et le lendemain son père était mort. Elle n’avait pas eu le temps de s’y préparer, d’ailleurs elle n’avait eu le temps de rien, et puis peut-on se préparer à cela ?

Aude détestait le silence, le vôtre en particulier. Ceux qui se taisent ont quelque chose à cacher, ou alors c’est qu’ils ne sont plus là. Depuis l’automne précédent son père se taisait et elle assimilait tous les silences à un rapprochement avec la mort.

Elle ne voulait jamais oublier que vous vous en rapprochiez sans cesse, mécaniquement, c’était une évidence sobre et irréfutable.

Elle ne voulait jamais oublier qu’un jour, proche ou non, vous seriez comme Jacques. Vous seriez aussi froid que lui, aussi muet, aussi lointain, aussi indifférent soudain. La noire beauté des choses.

Elle ne voulait jamais oublier que d’une manière ou d’une autre tout cela allait cesser, par hasard, après le verdict d’un cancérologue, un infarctus ou bien un accident de voiture.

Aude vous expliquait qu’elle n’avait pas vie devant elle, non ; lorsqu’elle fermait les yeux ce qu’elle imaginait, ce que l’avenir lui suggérait c’était la vie sans vous. Elle ne voulait pas être écrasée une autre fois. Les semaines et les mois avaient passé et pourtant certains mots, certaines tournures de phrases suffisaient encore à l’entraîner vers la pâleur. Sépultures, lésions, traumatismes crâniens, soudain, il y en avait plein les films, les romans, les magazines et les journaux. Les larmes montaient très vite. Aude et son malheur. La description cartésienne, clinique de la mort, à laquelle l’époque s’était si bien habituée, lui était intolérable.

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Vous avez pris deux chambres. Le veilleur de nuit vous avait regardés, l’œil luisant de sous-entendus, de concupiscence poisseuse. Il avait eu l’air vaguement déçu en vous remettant les deux clés.

Les chambres se faisaient exactement face. Le couloir était étroit. Dans l’escalier, Aude vous précédait. Vous ne deviez plus jamais oublier ce jean’s qui dansait en relief à quelques centimètres de vous, toute cette beauté inaccessible.

C’était au deuxième étage. Chambres 28 et 29. Elle vous a souri en refermant sa porte. Evidemment vous ne pouviez pas dormir. Vous étiez en train de découvrir ce qui allait se passer. Vous le saviez déjà ; vous aimiez le savoir. Aude, ses dix-huit ans, sa vulnérabilité, sa mémoire, son deuil.

Avec une fulgurance dont vous ne vous croyiez plus capable vous convoquiez vos souvenirs, tout ce qui pouvait éventuellement contredire cette ambition toute neuve que vous veniez d’identifier en vous, en sentant le souffle d’Aude sur votre visage, sa langue s’enrouler autour de la vôtre, en la suivant dans l’escalier de l’hôtel.

En avril 1975 vous aviez reçu un faire-part. Il y avait une photo. Un nourrisson — quel mot affreux — dans un petit lit en palissandre que Jacques avait dû récupérer dans le grenier de ses parents. Le bébé dormait, ses petits poings serrés, paisible, inconscient de ce qui l’attendait.

Cette photo, il y avait beau temps que vous l’aviez égarée. Les déménagements, le vide nécessaire dans des placards surchargés. Pendant très longtemps elle n’avait rien signifié de particulier. Cette photo, c’était une poussière. Ce n’était pas votre vie. Elle n’avait rien à vous dire. Ç’aurait pu être n’importe quel enfant. L’enfant de n’importe qui.

Justement, dans ses dernières années Jacques avait eu tendance à devenir n’importe qui. Son importance avait faibli. Il s’éloignait, et vous aussi par ricochet, comme s’éloignent les lumières d’un port. Jacques était un chapitre, une séquence, sur lui votre regard avait changé et à quelques années, peut-être quelques mois près, vous ne vous seriez pas déplacé pour le voir enseveli sous un chagrin qui aurait cessé de vous correspondre, de vous appartenir, une tristesse ne vous concernant pas. Vous vous seriez contenté d’une lettre. Vous étiez doué pour ça.

D’un certain point de vue, en mourant Jacques vous avait rattrapé. En se saccageant il vous avait jeté sa fille à la figure. La page que vous étiez en train de tourner, subrepticement, sans en avoir l’air, s’était arrêtée, indécise, comme un passeur entre deux rives. Et Aude avait tout emporté.

Cette photo, la seule que vous aviez d’elle, vous l’aviez perdue, peut-être ne l’aviez-vous plus ; ou alors elle gisait, désapprise et occultée, entre d’autres visages assombris par le temps, ces visages sur lesquels vous n’auriez plus su mettre de noms, ces visages détruits, qui n’existaient plus parce que leurs propriétaires avaient vieilli.

En un sens, le bébé sur la photo avait lui aussi cessé d’exister. Le bébé était mort.

Il était mort.

Le téléphone de la chambre se mit à sonner ; c’était lui.

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 Vous vous êtes réveillé un peu avant sept heures ; elle était là, les yeux clos ; tout paraissait si simple. Tout était si compliqué. Vous ne pouviez vous empêcher d’entrevoir ce qui allait suivre. Vous commenciez déjà de pressentir la fin de ce qui venait à peine de débuter, de ce qui existait si peu alors, déjà votre inquiétude vous rattrapait.

Vous la regardiez dormir et ce sourire intérieur que la situation vous dictait, vous ne parveniez pas à le laisser faire surface, vous ne l’autorisiez pas à surgir, à faire irruption dans votre désir empoisonné. La nuit avait été belle et vous n’y songiez pas ; pourtant vous saviez ce qui allait se passer à l’instant où vous aviez décroché le téléphone, à l’instant où elle était entrée dans la chambre, à l’instant où vous aviez choisi l’hôtel, à l’instant où vous aviez réalisé que la nuit était en train de tomber et que d’une manière ou d’une autre vous alliez la passer avec elle.

Vous saviez tout. C’était déjà arrivé. Les gestes, les mots, les phrases étaient toujours les mêmes, inachevés ou non ; ce qui changeait c’était le regard, celui que vous posiez sur Aude, sur vous-même, sur ce que votre vie allait être à partir du moment où c’était arrivé. Vous exploriez le virage. Vous n’en distinguiez pas encore la fin. D’ordinaire vous aimiez ces longues courbes au terme desquelles l’existence basculait, ces paraboles commandées par des choix, et indéniablement vous aviez choisi, vous aviez choisi Aude ; mais plus encore c’est elle qui vous avait choisi.

Vous spéculiez sur tout cela. Il allait faire beau. La lumière tombait obliquement sur ses reins. Les rideaux étaient légèrement disjoints. La lumière remontait vers l’ouest, vers le visage d’Aude, elle n’en était plus qu’à quelques centimètres. Quelle heure pouvait-il être ? Aude était votre cadran solaire.

Elle allait se réveiller et vous la contempliez, indécis et bouleversé par la paix qui émanait de ce visage sur lequel vous vous étiez penché, quelques heures auparavant pour y lire autre chose, pour y déchiffrer le désir et le bonheur.

Ce visage. Qu’allait-il lui arriver ? Les questions se dégageaient du brouillard sentimental qui était désormais votre seule véritable demeure, c’est là que vous alliez vivre, dans le désordre, ou dans l’idée que vous vous en faisiez.

Aude allait tout bouleverser. Ce visage replongé dans l’ombre, vous aviez fini par refermer le rideau récalcitrant pour gagner du temps, que serait-il pour vous ? Qu’alliez-vous en faire ? Vous craigniez sa souffrance, cette souffrance que vous aviez vu se dessiner sur ce visage aimé, l’acidité du malheur qui en déformait les traits, les choses et leur absence de compassion, la fureur du souvenir et du désespoir mêlés. Vous aviez peur de tout cela, qui vous faisait vaciller à la lumière trouble et viciée de l’expérience. Vous aviez l’âge d’en savoir trop et Aude ne méritait pas ce qui risquait de se produire.

Elle a un peu bougé et de nouveau vous l’avez regardée, implorant son sommeil de durer cinq minutes de plus. Quand elle ouvrirait les yeux votre vie allait changer, irrémédiablement changer, vous alliez être modifié, vous n’alliez plus être le même ; vous n’étiez pas sûr de le vouloir.

C’était l’heure des questions, du tremblement soudain des habitudes et vous osiez à peine vous retourner sur ce passé, cette histoire fanée qui était la vôtre et dans laquelle Aude faisait irruption, troublante, un sourire douloureux aux lèvres, la mémoire écorchée par la dureté des images, ces images dont elle ne parvenait pas à se débarrasser, ces images dont elle ne voulait pas et qu’il ne fallait surtout pas oublier.

Ces images de son père, qui seraient pour toujours les dernières. Cette fille en deuil, déchirée par le chagrin, nue à côté de vous.

Brutalité des contrastes.

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 Ça y était. Elle se réveillait. Elle s’étirait. La couverture avait glissé. Vous l’avez regardée et elle a souri. Ce sourire qu’elle avait le matin. Fugitivement vous vous êtes demandé si cela allait pouvoir se reproduire, cette lueur, ce regard sur vous, comme une caresse invisible et silencieuse.

Et les heures d’avant. Les mots qu’elle avait prononcés, ces mots auxquels vous étiez habitué mais qui, en elle, vous surprenaient, vous choquaient presque, alors même que vous la chevauchiez.

Ces mots qui n’étaient pas à elle, qui vous semblaient venir d’ailleurs, ne pas être à leur place, hors contexte, prévus pour un autre climat.

Ces mots que vous aviez tant désirés, et vous croyiez ce désir dissimulé parce que vous aviez essayé de le repousser, ces mots dont vous aviez besoin mais que, peut-être, il aurait mieux valu refuser.

Mais Aude ne se refusait pas et, quand vous l’avez pénétrée pour la première fois ce n’est ni le regret, ni la culpabilité ni le doute qui vous entraînaient. Vous aimiez ce que vous lui faisiez, ce qu’elle vous faisait, vous aimiez ce qui était en train de se passer, vous n’étiez pas sûr d’avoir raison.

Au vrai, vous n’étiez sûr de rien. Comme vous l’aviez soupçonné Aude avait démantelé l’ennuyeux jardin de vos certitudes. Cette architecture intime, calibrée par les années, les chocs, les rencontres, les ruptures, les codes sociaux, votre propre volonté, les colères et les rires, tout cela venait de voler en éclats ; et une part de vous-même regrettait cet ordre, cet ennui, ces perspectives paisibles que guettait la vieillesse.

Avec la vitalité de son âge Aude avait braqué sur votre paysage intérieur les projecteurs de sa conviction, de son désir, de sa force, elle se jetait dans votre histoire comme on quitte un navire en train de sombrer, c’était l’issue, la tentation de la survie, le souvenir de Jacques était une forme de dépression, or Aude voulait vivre et lorsqu’elle vous regardait, amant indécis, ce qu’elle voyait c’était un moyen de survivre à ce qu’elle était en train de traverser, le manque, l’absence mortifère, elle avait envie de préférer ce qu’elle venait de choisir ; et coucher avec vous c’était un choix, ne pas se laisser détruire c’était un choix, résister à la nuit qui montait, à l’obscurité des sens, c’était un choix.

Vous aimer, non, ce n’en était pas un. Allongée sur le côté, tournée vers vous, elle vous racontait. Comment vous aviez lentement changé de couleur, comment votre reflet en elle s’était progressivement éclairci, comment s’estompait la pâleur de sa vie quand elle pensait à vous. Comment elle s’était aperçue qu’elle vous aimait ; qu’elle n’y pouvait rien et ne voulait surtout n’y pouvoir rien faire. Comment elle ne se sentait pas coupable, absolument pas, et à quel point elle avait réfléchi ; puis cessé de réfléchir. Comment elle avait décidé de rien décider, de se laisser emporter, avant même de savoir quel serait le sens de la pente.

Comment elle vous aimait maintenant, là, tout de suite, dans l’immédiat, sans que des questions superflues viennent salir ce moment, cette multitude de moments qui venaient de s’écouler et dont elle avait osé rêver, un jour, en vous regardant, un dimanche matin, très tôt, vous avancer vers elle, c’était aux Tuileries, cette démarche précipitée qu’elle avait appris à reconnaître, puis à attendre, puis à espérer, puis à désirer.

Comment elle vous aimait pour ce que vous étiez, et non pas pour ce que vous auriez pu devenir. Elle n’avait peur de rien. En elle vous lisiez l’apaisement, la résolution, la loyauté. Vous craigniez de ne pas être de taille, d’affronter tout ce qu’aimer Aude pouvait signifier, intellectuellement, moralement, sexuellement, socialement — pas forcément dans cet ordre. Alors qu’un espoir brûlant et dépourvu de nuances et de limites apparaissait en elle, vous étiez en train de vous recroqueviller sur des contingences indignes, basses, sans relief. Il y avait cette porte en vous-même qu’Aude voulait franchir, elle se saisissait de vous ; vous hésitiez ; vous n’étiez pas certain de pouvoir l’aimer comme elle le méritait.

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 De retour à Paris, vous lui avez écrit une lettre. Vous n’aviez pas trouvé d’autre moyen pour lui dire votre peur, votre incertitude, pour lui raconter que vous êtes hanté par la déception. Vous ne pouviez pas lui dire que vous aviez peur de votre âge et du sien, peur de Jacques aussi. Vous ne saviez pas comment faire.

Cette lettre vous avait demandé du temps. Vous l’aviez recommencée plusieurs fois. C’était un texte maladroit et confus. Vous le lui avez donné un soir, dans un restaurant de l’avenue d’Alésia, et elle a voulu le lire devant vous. C’était très inconfortable. Elle ne dissimulait rien. A la fin, elle a reposé le papier, vous a longuement regardé. Elle avait cessé de sourire. Inconsciemment vous avez agrippé les bords de la table. Vous avez pensé je suis en train de la perdre, il aurait mieux valu brûler cette lettre, il aurait mieux valu ne pas l’avoir écrite, et elle l’a tranquillement rangée dans son sac.

Elle vous a dit de ne pas vous inquiéter. Que tout irait bien. Que votre angoisse était normale, légitime, qu’elle passerait. Tout passe toujours de toute façon, les idées, les gens, les sentiments. Il ne fallait pas trop y réfléchir. Prendre la vie comme elle était. Comme elle venait.

Aude aimait le hasard parce que grâce à lui vous étiez là, elle le détestait aussi parce qu’à cause de lui son père n’était plus là. Vues de cette altitude les choses gagnaient en netteté, en simplicité. Aude ne se rangeait pas parmi les partisans de la gravité. Elle citait souvent Marilyn Monroe : « La gravité finit toujours par vous rattraper. » Aude avait décidé que non. Elle ne se laisserait ni rattraper ni piéger ni circonvenir par la gravité, le sérieux, la componction ou par quelque chose qui leur aurait ressemblé. Tout cela, c’était bon pour le désespoir, et tant qu’on n’était pas dans le désespoir, tant qu’on évoluait encore dans les strates les plus ensoleillées de l’expérience humaine, il fallait — oui — s’efforcer d’être heureux.

Vous l’écoutiez, ébloui, en une sorte de veille nerveuse, et vous laissiez Aude vous envahir, comme un grand sourire interne qui prenait possession de vous, ne laissait rien dans l’ombre que la mélancolie, des cimetières et des bibliothèques, les décombres d’un passé qui refusait de mourir mais que vous alliez abandonner pour elle, étincelante et prismatique, si soucieuse de vous convaincre, prompte, amoureuse, décidée.

Ce que c’était, de la regarder. Le cataclysme des sens. Ce désir qui abolissait tout, qui prenait le pouvoir en vous. Soudain le monde, et avec lui toutes les ambitions qu’il pouvait contenir, se résumait à cela : être avec elle, à n’importe quel prix. Aude avait raison. Rien ne vous retenait. Il fallait continuer d’avancer, et le faire avec elle parce qu’au vrai vous n’aviez pas le choix, à présent cela avait vraiment commencé, ce n’était plus le moment d’hésiter. C’était trop tard. Aude ne participait plus du rêve, elle s’était mise à appartenir à la réalité, elle était le ravisseur de vos fourvoiements. C’était elle qui avait raison. Vos vingt-cinq ans d’écart étaient un poids qu’elle seule savait neutraliser. En vous, il y avait la menace de l’inertie, de l’aquoibonisme, c’était votre part d’ombre. L’affreuse tentation de traîner les pieds, alors que le sourire d’Aude, l’incandescence de ses étreintes vous attendaient, patience et résolution ; et elle avait bien vu que tout cela vous faisait peur.

Cela lui suffisait de vous comprendre. Le reste ne comptait pas. Elle s’était penchée vers vous, avait pris vos mains dans les siennes, organisait le reflux de votre panique. Elle vous regardait si intensément, vous ne vous rappeliez pas avoir jamais été scruté ainsi, avec cette force toute neuve, si impatiente de servir. Vous l’écoutiez et en vous se bousculaient les images prodigieuses et cruelles de ce que vous saviez de l’amour, elles défilaient pour la dernière fois sur les planches vermoulues de votre théâtre intérieur, séquences vieillies, atteintes par la péremption, en attente de réforme. Quelque chose cependant surnageait au milieu des débris, quelque chose d’ancien, deux êtres en train de se parler, une scène, un film que vous n’aviez pas revu depuis sa sortie, douze ans auparavant. C’était La femme d’à côté, l’un des derniers Truffaut, à un moment Henri Garcin raconte qu’un jour, en regardant Fanny Ardant il s’était dit c’est ma dernière chance d’être heureux.

Cette phrase de François Truffaut clignotait en vous comme un signal tandis qu’Aude se rapprochait, flamboyante et inspirée, posait son front contre le vôtre, insoucieuse des regards et des commentaires dont il était facile d’imaginer la teneur. Ensuite ç’allait être souvent comme ça, il faudrait assumer ce qui vous séparait mais ce que vous sentiez monter et grandir en vous ce n’était pas le sentiment d’une difficulté, ce n’était pas l’appréhension, non, ou un vain catalogue d’obstacles ; ce qui était en train d’entrer en vous c’était ce dont vous n’aviez conservé que des souvenirs amphigouriques et illisibles, cette si lointaine lueur à laquelle vous aviez tacitement renoncé et que, vous vous en souveniez, maintenant c’était très clair, vous appeliez bonheur.

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C’est à Saint-Germain. Elle vient de se réveiller. Dommage que vous ratiez ça. Il est sept heures. Elle sort de son lit. Elle porte une chemise de nuit de coton blanc, un peu trop grande pour elle. Elle se dépêche. Elle ne veut pas être en retard. Elle se prépare à vous voir.

C’est elle qui a eu l’idée de l’appartement. Elle appelle ça : le terrain neutre. La première fois qu’elle vous en a parlé, c’était en voiture, un dimanche de pluie, en traversant Orvilliers. Vous la rameniez chez elle. Elle avait réfléchi. Elle avait envie de vous voir, de vous voir tout le temps, souvent, mais en même temps elle pronostiquait l’obstacle, cette gêne muette et inconnaissable qu’elle ne parvenait pas à mesurer. Votre peur aussi. Elle préconisait des étapes. Un lien neuf, inédit, qui n’appartiendrait à personne, sans passé, où tout serait à faire.

Vous l’écoutez sans rien dire. Son initiative vous bouleverse. Vous fixez la route. Votre silence l’inquiète, c’est visible, alors vous dites c’est une bonne idée, je vais y réfléchir, tout en imaginant ce qui va suivre.

Au vrai, la solution existe déjà. Il y a ce deux pièces inoccupé, dans le XIIIème arrondissement. Vous n’avez jamais pris le temps de vous occuper de résilier le bail. Vous n’y allez jamais, il est à peu près vide, vous y stockez des souvenirs que vous n’avez plus envie de voir mais que vous ne pouvez vous résoudre à jeter.

Vous pensez à Aude, vous essayez de vous la représenter dans cette chambre aux murs clairs où, naguère, vous avez passé du temps. Vous pensez aux fins d’après-midi, c’est toujours ainsi que cela se passe, n’est-ce pas, ou alors le soir, le ciel rouge, le premier arrivé attend l’autre, chacun sa clé, et derrière les balcons anonymes de misérables tas de secrets s’ébattent dans un silence relatif.

Cette face noire des choses, vous essayez de la repousser. Vous avez pris l’habitude de penser à cet appartement comme à un lieu déplaisant, qu’il aurait mieux valu oublier, et une part de vous-même reproche à Aude de vous contraindre à vous le rappeler. Cet appartement, il fallait en effacer les derniers miasmes. Après Orvilliers, vous avez attendu quelques jours avant de lui en parler.

Tout de suite, elle a voulu le visiter. Il vous a fallu du temps pour retrouver le trousseau de clés. Vous vous étiez débrouillé pour le perdre. Mais Aude a tenu bon. Elle a insisté, n’a pas lâché prise, jusqu’à ce que vous l’emmeniez rue Bobillot.

Aujourd’hui il ne vous est pas difficile de la revoir dans la grande pièce déserte qui avait endossé des rôles divers et successifs, bureau, salon, débarras, et maintenant Aude était là, au centre de la pièce, bousculant le passé, désinvolte, emplie de vous-même, prenant calmement le pouvoir.

C’était un endroit où vous ne la verriez que pour ça, tout de suite elle en a eu l’intuition, tout de suite elle l’a décidé. Elle réfléchissait à voix haute, vous interrogeait du regard, vous disait tu es d’accord, et vous répondiez oui, vous n’aviez pas envie de lui dire autre chose cet après-midi là, vous pressentiez l’importance du lieu et de l’instant, ce qui allait y arriver, la fréquence de vos rencontres ici, la vitesse de ce qui s’était mis à respirer entre vous, ce que votre existence était en train de devenir. Ce vieux cœur qui se débattait, c’était le vôtre.

Il vous fallait un lit. Vous êtes ressortis. C’est elle qui l’a choisi. On allait vous le livrer la semaine d’après. Il était très large, comme elle aimait ; elle choisit aussi la couette, un gros truc épais, scandinave, d’un rouge violent. Ensuite elle vous a demandé un double des clés. Elle a dit qu’elle s’occuperait de tout. Vous deviez partir quelques jours en province. Elle a dit ne t’inquiète pas. Et maintenant, cinq ou six jours après, elle revient rue Bobillot. La veille, le lit est arrivé. Elle l’a fait installer exactement comme elle voulait. Voilà, c’est le terrain neutre : un lit dans lequel rien encore ne s’est passé, une chambre qui n’a jamais existé avant, des choses qui vont n’arriver que pour vous.

Aude a ce qu’elle voulait.

Elle regarde le résultat. Ce qu’elle voit lui plaît. Ce n’est pas chez elle. Ce n’est pas chez vous. C’est ailleurs. Il lui reste plus d’une heure. Pour la première fois elle s’enferme dans la cabine de douche, en face du lit. Elle se caresse rêveusement sous les trombes d’eau. Tout son corps vous attend. En se posant sur elle vos mains traduiront très exactement son rêve.

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 Quand vous êtes arrivé rue Bobillot il était plus tard que prévu. Vous aviez perdu du temps en cherchant un fleuriste encore ouvert. Vous avez monté les étages à pied, déchiré entre l’envie de la voir et l’appréhension de revenir.

Elle a ouvert la porte, a vu les fleurs, des lys, vous a pris la main, vous a guidé vers la chambre, excitée, soucieuse, vacillante. Le décor était blême, la lumière diffuse. Vous ne reconnaissiez pas la pièce. Soudain, vous n’étiez jamais venu ici. Un soulagement incoercible vous montait aux lèvres. Cet endroit commençait d’exister entre les mains d’Aude, ces mains carrées qui étouffaient systématiquement tout ce qui aurait pu gâcher le moment, en entraver les tonalités.

Une allure de tanière. Dans la demi-pénombre Aude et son sourire ambigu étaient chez eux. Les fleurs allaient mourir, rien n’était prévu pour elles dans cet appartement où l’on ne pouvait faire que deux choses : aimer ou attendre. La plupart du temps, cela revient au même. Vous sentiez comme les choses cessaient lentement d’être précaires, accidentelles, comme elles devenaient régulières, comme tout cela était inévitable.

C’est à cela que vous pensiez ce soir-là, en la déshabillant, en accomplissant ces gestes auxquels vous ne vouliez pas vous habituer, jamais, ils devaient conserver leur profondeur et leur singularité, ils ne devaient pas être ordinaires ou usuels. Aude n’était pas forgée pour l’habitude. Elle ne cessait de sourire pendant qu’elle levait les bras pour vous laisser lui ôter son chandail, et dans ses gestes à elle il y avait de la grâce, de l’envie, des promesses, une supplique. La façon qu’elle avait de s’allonger en vous regardant, avec cette brume provisoire au fond de l’œil, épanouie et possessive, les avant-bras reposant de part et d’autre, les mains près des hanches, les sourcils imperceptiblement chahutés par ce que vous lisiez en elle, ce désir que rien n’allait venir contrarier.

Elle a levé vers vous des yeux confiants quand vous vous êtes approché. Sa jambe droite était à demi repliée, ses genoux commençaient de se disjoindre, ses seins étaient durs, ils palpitaient sous vos doigts, vos mains étaient précises, et ensuite il y eut des cris dans le noir, la soie de ses reins, une autre nuit, un autre matin.

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 Morgat. Aude dans vos bras, dans la position qu’elle préférait : blottie contre vous, le visage dans l’échancrure de votre chemise, son souffle sur votre peau. Votre main sur sa nuque. Vous sentiez ses seins s’écraser doucement contre vous. Vos doigts escortaient le duvet qui courait le long de son dos. Elle fermait les yeux. Vous sentiez le parfum de ses cheveux, l’odeur de son corps ; vous deviniez le goût de sa bouche à ce moment précis ; elle remontait vers vous, les yeux toujours clos, elle rampait vers votre visage, elle vous embrassait, langue ardente qui vous dévorait, elle respirait plus fort et vous saviez ce que cela voulait dire.

Vous descendiez le long de son ventre. Vous guettiez son soupir. Vos doigts entraient en elle. Elle gémissait. Elle était nue sur vous. La fille de votre ami mort criait son plaisir, vous caressait à travers le pantalon de toile que vous aviez gardé.

 Plus tard, dans la nuit, vous recommenciez.

  

 

 

 

 

_______________

 

 

 

Elle vous tenait par la main. La plage du Portzic à dix heures du soir. La mer remontait. Aude avait froid. Elle avait refusé d’enfiler un pull. Elle se serrait contre vous. Vous ne disiez rien. La perfection de cet instant. Ces silences entre vous. Elle était pieds nus. Elle s’enfonçait dans le sable. Vous l’embrassiez. C’était presque fini. Il allait falloir rentrer. Elle vous suppliait de rester. Juste un jour ou deux. Vous ne pouviez pas. On vous attendait ailleurs.

Vous lui avez proposé de rester là, seule. Elle a refusé.

  

 

 

_______________

 

 C’est rue Bobillot.

Elle est assise sur vous.

Elle vous fixe avec une douloureuse intensité. Elle vous regarde comme si c’était pour la dernière fois.

Vous vous dites qu’elle a peut-être raison. La chemise que vous avez mise ce matin, vous mourrez peut-être dedans ; la voiture que vous venez d’acheter, c’est peut-être à son volant que vous irez aux funérailles de votre père.

Vous, vous ne savez pas la regarder comme ça, pas encore, et vous vous le reprochez. Les yeux d’Aude sont bruns, mouillés et volontaires. Ils ont cet éclat sombre que vous avez appris à reconnaître. Ils sont un peu trop écartés. Sa bouche est un peu trop grande. Sous certains angles, l’asymétrie de son visage est perceptible. Vous l’aimez pour tout cela, ces détails, le bonheur qu’ils promettent.

Elle bouge légèrement. Elle dit quelque chose. Vous savez de quoi il s’agit. Vous regardez ses avant-bras, ses mains posées sur vous. Il est difficile de dire ce qui l’emporte en vous à ce moment, de l’émotion ou du désir. Rien n’était prévu. La mort a bien fait les choses.

Vous regardez ses épaules de nageuse.

Vous regardez ses hanches.

Vous essayez vainement de n’avoir pas, sur tout cela, le regard d’un propriétaire.

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 Aude marche dans Paris. Elle sort du métro place d’Italie. Elle ne se soucie pas des gens qui la regardent passer. Elle a beaucoup pleuré. Elle vient d’avoir sa mère au téléphone, longtemps et péniblement. Elle se hâte vers la rue Bobillot. Vous serez en retard. Vous êtes coincé porte d’Auteuil. Un camion s’est couché sur le périphérique. Vous êtes bloqué. Vous ne pouvez pas la prévenir.

Elle vous attend. Il est trois heures de l’après-midi. Elle s’est assise sur le lit. C’est un mercredi. Des enfants font du bruit dans l’appartement d’à côté. Elle a ramené ses genoux sous le menton. Elle regarde droit devant elle.

A quatre heures, elle s’est endormie.

A cinq heures dix, vous entrez. Vous tremblez à l’idée qu’elle soit partie sans vous attendre, à l’idée de sa déception, à l’idée de sa colère. Mais non. Elle dort toujours. Vous vous approchez. Ses paupières sont encore rougies par les larmes. Vous savez déjà qu’il lui faut des heures pour en effacer les traces.

Elle est allongée sur le côté gauche. Elle tourne le dos à la fenêtre. Elle n’a pas ouvert les volets. Elle respire régulièrement. Son beau visage apaisé.

Vous l’embrassez.

Elle sourit dans son sommeil.

Vous sentez vos propres sanglots monter de loin. Vous chavirez dans la gratitude, l’envie que vous avez d’elle, tout ce qu’elle vous donne sans le savoir. Vous lui enlevez son twin-set beige. Ses bras sont lourds entre vos mains. Vous prenez votre temps et des précautions. Vous dégrafez son soutien-gorge. Ses seins laiteux apparaissent dans la lueur que dispense avec parcimonie l’ampoule de quarante watts fixée au plafond.

Ses seins. Vous restez immobile, à les regarder. Leur douceur. Ils sont étonnamment frais. Vous les caressez lentement, presque imperceptiblement, du bout des doigts. Ils sont là, dans vos paumes, comme souvent.

Aude vous regarde maintenant. Elle fait glisser son pantalon le long de ses jambes. Vous léchez son sein droit. Elle gémit. Vous faites descendre son slip noir. Sa toison est épaisse, goûteuse, bouclée. Vous y enfouissez votre visage. Aude gémit plus fort. Vous êtes nu près d’elle. Vous êtes sur elle. Elle n’a plus besoin de vous guider. Elle crie quand vous la pénétrez, elle crie encore à chacun de vos mouvements.

Ensuite, apaisée, étendue sur le ventre, elle vous regarde. Elle vous dit son inquiétude. Elle vous dit qu’elle a eu peur de vous perdre. Elle dit qu’elle ne veut jamais que vous partiez. Vous êtes d’accord. Vous lui demandez pourquoi elle a pleuré. Elle élude la question. Vous n’insistez pas.

Elle se rendort. Vous allez chercher une couverture. Vous la mettez sur elle. Nouveau sourire. Nouveau silence. Vous l’observez un long moment, debout près du lit.

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(A suivre)

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Poésie de l'indifférence
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Jeudi 9 novembre 2006 4 09 /11 /Nov /2006 18:28

Quai de Béthune. Elle descend d’un taxi. Elle se jette dans vos bras. C’est devenu une habitude dont vous n’avez pas envie de vous défendre. Les gens s’arrêtent pour vous regarder. Vous n’y songez pas. Vous marchez ensemble vers la Bastille. Elle est soucieuse, veut aller passer le week-end à Hardelot. A ce moment-là, sa mère ne s’est pas encore remise. Vous lui proposez de l’emmener. Elle accepte tout de suite, sans hésiter, et au passage vous notez que ces scènes-là ont gagné en fréquence, tu veux que je t’emmène, ce qui en réalité signifie tu veux que je t’accompagne, tu veux que je reste, tu veux que je sois là, tu ne veux pas y aller sans moi. Il n’y a pas d’inadvertance. Vous la regardez encore. Vous êtes avec elle, boulevard Henri IV, un jour de juin. Vous vous dites ce qu’elle soupçonne déjà ; vous vous dites que vous l’aimez.

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Le dimanche soir suivant. Vous revenez d’Hardelot. Aude est silencieuse. Cela ne s’est pas très bien passé. A mots couverts, le médecin de sa mère parle de la faire interner. Vous conduisez prudemment. Il y a du brouillard sur la nationale. Vous vous êtes senti plus inutile que jamais. Aude s’est occupée de tout. Vous étiez embarrassé. Vous ne saviez pas quel costume mettre. Vous ne saviez pas quel rôle jouer. Vous auriez voulu être ailleurs. Vous pénétriez de nouveau dans cette part d’univers qui vous restait désespérément étrangère. Vous n’y aviez pas votre place. Aude a été chaleureuse, juste ce qu’il faut. Chaleureuse avec discrétion. Vous dormez dans la chambre d’amis. Vous lisez tard. Un roman de James Hadley Chase que vous avez trouvé dans la bibliothèque du salon ; un livre usé, que Jacques a dû lire cent fois, à une époque il ne lisait pratiquement que cela, Chase, Carter Brown, il les achetait par deux ou trois, et parfois il vous les empruntait : à la page deux, il y a votre nom et la date ; août 1971. Vous le lui aviez prêté. Ces bouquins qu’on prête et qu’on ne revoit plus jamais. Ce détail infime vous prend par surprise et vous lacère. Ce petit livre noir est comme un ultime salut du mort. De toute façon vous ne prêtez aucune attention à ce que vous lisez. Vous ne pensez qu’à elle, avec fébrilité.

Un peu avant onze heures, elle se glisse dans votre chambre. Sa mère vient de s’endormir. Aude est épuisée. Sa peau marque facilement. Sous les yeux d’or, des cernes bleuis dénoncent sa fatigue. Elle s’assoit au bord du lit. Vous la regardez avec une tendresse muette que vous n’essayez pas de camoufler. Vous parlez longtemps. Elle vous raconte l’histoire de cette chambre. C’était la sienne jusqu’à son adolescence. Vous pensez à ce qu’elle a dû y vivre. Cette idée vous vient spontanément. Aude sort de vieux albums de photos. Vous regardez son visage. Les années qui se dessinent, comme autant de fenêtres ouvertes sur ce qui n’est plus.

A un moment, vous êtes inévitablement tombés sur des photos de Jacques. Sur la première, il pose près de sa vieille Norton. On est fin 70, si l’on en croit ce qui est écrit au dos du cliché.

Aude a regardé la photo. Elle ne l’a pas remise dans l’album. Elle s’est mise à pleurer, sans bruit, frissonnante et crispée sur son malheur, sous le sourire de son père en train de se consumer. Vous l’avez prise dans vos bras. Elle s’est laissée aller contre vous. Vos étiez bouleversé. Vous l’avez gardée ainsi, à moitié allongée, jusqu’à ce que ses sanglots s’apaisent.

Jusqu’à ce qu’elle s’endorme.

Alors vous vous êtes levé.

Vous l’avez transportée jusqu’à sa chambre.

Vous lui avez enlevé ses mocassins.

Vous l’avez étendue sur son lit.

Vous lui avez caressé les cheveux.

Peut-être davantage pour vous-même que pour elle, vous avez murmuré que vous l’aimiez.

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Elle se penche vers vous, prend votre main dans la sienne, la serre trop fort. Elle vous regarde. Vous venez d’arriver en bas de son immeuble. Elle vous demande de ne pas partir tout de suite.

Vous la suivez chez elle. Elle dit qu’elle est fatiguée. Elle est très pâle. Il fait déjà nuit. Vous lui conseillez de dormir. Vous ne restez pas longtemps. Vous savez pourquoi. Vous avez de bonnes raisons de fuir.

Aude regarde longtemps les feux arrière de la Volvo s’éloigner dans l’obscurité qui commence de l’envelopper. Elle pense à Hardelot. Elle a tout entendu. Elle pense à ce que vous lui avez dit. Quand elle songe à votre visage, maintenant, ce n’est plus vous qu’elle voit. C’est ce que vous pourriez devenir.

Elle pense aussi à votre âge, comme à un concept abstrait, évanescent. A Hardelot, vous étiez penché sur elle, comme une promesse, ou bien peut-être une menace en train de sourdre. La menace, c’est ce bouleversement intime, qui la saisit quand elle vous voit.

Elle voit la bienveillance dans vos yeux ; elle est douée pour ça mais à présent il lui semble que s’y mêle quelque chose d’indistinct et d’écrasant, quelque chose qu’elle n’est pas sûre de pouvoir contrôler.

Aude a peur de ce qu’elle ne contrôle pas. Les yeux grands ouverts sur sa solitude elle regarde vos mains, ces mains carrées qu’elle avait remarquées pour la première fois à l’église, pendant les obsèques de son père, tandis que vous vous agrippiez au pupitre en disant votre peine.

Elle regarde vos mains ou plutôt elle s’en souvient et se demande ce qui arriverait si elle s’en emparait. Les gouffres et les cimes sont des hypothèses qu’elle a l’habitude de fréquenter.

La ferez-vous trébucher ?

Ou bien la ferez-vous s’envoler ?

Elle s’aperçoit que le fait même de se poser la question entraîne d’évidence un début de réalité à laquelle elle ne pourra se dérober.

Elle éteint la lumière.

Elle s’en va rêver de son père.

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La plage de Courseulles. Aude et le printemps sont là. Le premier mois d’avril sans son père. Elle aimait ce mois-là, avant. Maintenant avril lui semble funèbre. Dans quelques jours, elle aura dix-huit ans. Sa mère va mieux et n’est pas d’accord avec elle, qui ne veut rien fêter du tout.

Je ne suis pas encore prête. Vous comprenez. Elle dit qu’elle s’en voudrait, qu’elle ne cesserait de penser à lui, que cela gâcherait tout, le souvenir tout neuf, la mort encore fraîche, en elle tout est fragile encore. Vous aimez cela. Vous avez envie de la comprendre. Il vous semble n’avoir jamais rien désiré autant que cela : la comprendre et l’aimer.

Sur la route du retour, vous apercevez deux deltaplanes qui s’apprêtent à se poser dans un champ. Aude ne les voit pas tout de suite, puis elle suit la direction de votre regard et le sien se durcit.

Elle fixe le bout de ses bottes Aigle qui ont semé du sable sur la moquette de la Volvo. Vous restez silencieux, vous ne trouvez rien de valable à dire, et cette fois c’est vous qui cherchez sa main. Vos doigts se nouent aux siens. Elle vous serre avec toute la force qu’il lui reste. Vous demeurez longtemps ainsi.

C’est à ce moment-là qu’elle a commencé de vous tutoyer.

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Pour la centième fois, vous vérifiez le paquet. Votre cœur, c’est une certitude,  n’a jamais battu aussi vite. Vous êtes assis sur un banc en face de l’église Saint-Sulpice. Vous l’attendez depuis une heure. Ce matin, vous avez poussé la porte de quatre bijouteries avant de trouver ce que vous cherchiez.

Vous vous posez des questions. Vous n’êtes pas sûr d’avoir raison de faire ça. Mais bon. Dix-huit ans. Vous ne vouliez pas avoir l’air d’oublier. Vous n’avez rien trouvé de mieux. Vous évaluez les hypothèses.

A midi, vous décidez que vous vous êtes trompé. Vous rangez le paquet dans la poche de votre caban noir.

A midi cinq, vous vous reprochez d’avoir peur. Vous ne vous comprenez plus. Vous ressortez le paquet.

Et puis, votre nom. Prononcé de loin, par la voix essoufflée que vous avez appris à aimer.

Aude vous sourit. Elle est si proche. Si proche. Elle vous sourit. Dans un instant, vous allez la décevoir au-delà de l’imaginable.

Voilà. Elle ouvre le paquet. Elle regarde la bague. Elle vous regarde. Vous lui expliquez ce qu’elle sait déjà. Ce qu’elle a déjà compris. Vous avez la gorge serrée car ce que vous lisez dans ses yeux c’est la tristesse et la déception.

Elle range la bague dans son sac.

Elle vous dit merci.

Son sourire est abîmé.

Puis, le silence.

Un silence tendu et insupportable, contre lequel ni vous ni elle ne pouvez rien.

Elle dit qu’elle ne se sent pas bien.

Elle dit qu’elle vous appellera.

Elle monte dans un taxi ; vous restez là.

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Le téléphone sonne sans arrêt. Vous avez beaucoup de travail. On est en mai. Il fait chaud dans le bureau que vous louez à Garches. Vous n’avez pas mis de cravate. Vous êtes seul. Votre assistante est en vacances. A chaque sonnerie, vous espérez Aude. Evidemment c’est toujours quelqu’un d’autre.

Les gens ne vous intéressent plus. Depuis Saint-Sulpice, vous lui avez parlé deux fois. Au téléphone. Des conversations brèves, sans chaleur particulière, avec cette reconnaissance polie et impersonnelle. Des gens bien élevés qui prennent des nouvelles. Elle cherche un nouveau travail, c’est une autre façon de se détacher de vous. Sa mère veut l’emmener avec elle cet été. Sans doute en Grèce. Vous avez approuvé, machinalement.

En raccrochant, elle a dit je vous embrasse. Ce vouvoiement — calcul ou instinct ? Aude et son animalité. Vous auriez dû savoir que ce n’était pas prémédité. Vous redevenez un étranger. Devant l’intrus un instant toléré les portes sont en train de se refermer. Vous fumez de nouveau, ce n’est pas très intelligent mais ça vaut mieux que de se mettre à boire, ou de se lamenter sur son sort. Vous l’avez bien cherché. Maintenant les choses sont claires. C’est mieux comme ça non ? Non, ce n’est pas mieux. Vous vous surprenez en train de souffrir. Vous vous énervez tout seul dans la petite pièce surchauffée. Vous multipliez les fautes de frappe. Vous n’auriez pas cru en arriver là. Vous n’avez rien vu venir. C’est Aude que vous n’avez pas vue. Vous vous promettez, à l’avenir, de mieux la regarder. Il faudra, oui ; il faudrait ; il aurait fallu ; mais avez-vous encore un avenir ? Elle ne vous a pas rappelé. Vous ne l’avez pas vue depuis… Depuis quand ? Ça fera trois semaines vendredi. Elle vous manque affreusement mais vous avez à peine le courage de vous l’avouer. Vous pensez à Jacques. Jacques, sans qui rien de tout cela ne se serait produit ; Jacques, dont l’absence avait tout déclenché.

Comment est-ce arrivé ? Il s’en est fallu de peu. Si un mousqueton n’avait pas lâché, Jacques serait toujours vivant. Vous ne seriez pas retourné à Hardelot. Aude n’existerait pas. Ou plutôt elle existerait pour d’autres, ailleurs, ce ne serait qu’un prénom promis à l’abstraction, bientôt perdu dans les boues d’une mémoire en partance.

Cette délectation morose ne vous mène nulle part, vous en convenez, mais pour parler vulgairement ça soulage. Voilà ce qui est en train de vous arriver : le désespoir et le malheur vous rendent vulgaire. La vulgarité, le lot du commun, la banalité des perspectives, Aude allait vous en sauver, et voici qu’elle a disparu, qu’elle commence déjà de s’évanouir ; vous êtes de nouveau cerné par les ténèbres sentimentales ; vous avez peur — si peur.

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Juin. Vous êtes rentré un dimanche. Vous reveniez de Vézelay. Elle était assise dans l’escalier. Une jupe plissée. Des cils un peu trop longs ; des yeux riches de questions.

Vous vous êtes arrêté. Vous étiez en train de chercher vos clés. Elle s’est levée, vous a pris par la main. Vous vous êtes retrouvé dehors, en train de la suivre. C’était un bon aperçu de ce qui allait se passer : vous alliez la suivre. Elle vous a expliqué qu’elle ne voulait pas entrer chez vous. Il était trop tôt. Ou peut-être trop tard. On ne pouvait pas savoir. Elle rentrait de vacances. Elle avait perdu la pâleur que vous lui aviez toujours connue.

Cette pâleur que vous aimiez.

Aude et son hâle. Vous étiez fatigué. Elle s’en est aperçue. Elle vous a repris la main ; elle riait. C’était un rêve. Elle vous emmenait à l’intérieur. Tout était vrai. Elle avait envie de rouler. Vous avez repris la Volvo. Aude conduisait. Elle a emprunté l’autoroute de l’Ouest. Elle roulait vite. Vous vous êtes arrêtés deux heures plus tard. C’était Cabourg. La plage était déserte. Il n’y avait pas de lune. On n’entendait que la mer et le cliquetis du moteur en train de refroidir.

Aude était tout près de votre visage. Tout près de votre image. Peut-être trop.

Elle a dit tu m’as manqué.

Elle vous a embrassé.

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Elle vous a embrassé mais vous pensiez à autre chose car vous étiez ailleurs, dans une forme de désarroi. Votre distraction ne lui a pas échappé. Aude et son inquiétude. Ça revenait. En très peu de temps ça revenait. Votre silence était sa souffrance. Il suffisait de peu. Elle ne voulait pas sombrer dans la grande fêlure des habitudes qui font vieillir. Elle n’avait pas peur de vieillir — à condition que ce soit avec vous.

Voyons Aude, tu as dix-huit ans, toute la vie devant toi, et toutes sortes d’autres banalités vous étaient venues à l’esprit, la vie devant soi, son père était mort, sa jeunesse fracassée, réduite à une série d’hypothèses. Tu n’en sais rien, répondait-elle en se sortant de la voiture. Vous n’en saviez rien, non. Un vendredi de novembre Jacques était rentré chez lui. Il était huit heures. Il avait posé sa serviette sur la petite chaise rouge de l’entrée. Tout était si normal, disait-elle en décrivant la scène, une scène que personne n’aurait jamais songé à raconter autrement. Un plan-séquence de plus : son père à table. Son père allant se coucher. Aude, non, Aude regardait Bouillon de culture avec sa mère. Le lendemain, Jacques est parti tôt, comme toujours quand il devait voler. Ses amis du club l’attendaient. Sa fille ne l’a plus jamais revu. Elle ne l’a pas vu mort. Vous lui avez expliqué que ça valait mieux pour elle, pour l’image qu’elle garderait de son père. Aude comprenait vos arguments mais elle ne pouvait rien contre ce regret qui la broyait de l’intérieur. Ne l’avoir pas vu. Ne pas avoir regardé. Ne pas avoir insisté. Le couvercle du cercueil, un cercueil plombé, fixé pour toujours entre elle et ce visage mort dont elle ne savait rien, personne n’avait rien voulu lui dire, aucun des témoins de l’accident, elle ne pouvait qu’imaginer les dégâts et c’était pire, bien pire, elle supposait les fractures, la distorsion des traits, le broiement des chairs, l’écrasement des os.

Vous non plus, vous n’aviez pas vu Jacques après et c’était très bien comme ça. Vous n’aviez jamais aimé les morts. Vous aviez toujours refusé de les voir.

En une douzaine d’heures Aude avait basculé dans le malheur. C’était toujours difficile d’en parler mais elle avait commencé ce qu’on appelle aujourd’hui son travail de deuil. Elle avait détesté cette expression. Le deuil, un travail ? Un travail sur soi-même ? Aude préférait le terme de descente. C’était cela : une descente en soi-même qu’il fallait tâcher de rendre aussi honorable que possible. A dix-huit ans ce n’est pas courant d’être honorable — de vouloir l’être.

Oui, ce vendredi-là tout était absolument normal et le lendemain son père était mort. Elle n’avait pas eu le temps de s’y préparer, d’ailleurs elle n’avait eu le temps de rien, et puis peut-on se préparer à cela ?

Aude détestait le silence, le vôtre en particulier. Ceux qui se taisent ont quelque chose à cacher, ou alors c’est qu’ils ne sont plus là. Depuis l’automne précédent son père se taisait et elle assimilait tous les silences à un rapprochement avec la mort.

Elle ne voulait jamais oublier que vous vous en rapprochiez sans cesse, mécaniquement, c’était une évidence sobre et irréfutable.

Elle ne voulait jamais oublier qu’un jour, proche ou non, vous seriez comme Jacques. Vous seriez aussi froid que lui, aussi muet, aussi lointain, aussi indifférent soudain. La noire beauté des choses.

Elle ne voulait jamais oublier que d’une manière ou d’une autre tout cela allait cesser, par hasard, après le verdict d’un cancérologue, un infarctus ou bien un accident de voiture.

Aude vous expliquait qu’elle n’avait pas vie devant elle, non ; lorsqu’elle fermait les yeux ce qu’elle imaginait, ce que l’avenir lui suggérait c’était la vie sans vous. Elle ne voulait pas être écrasée une autre fois. Les semaines et les mois avaient passé et pourtant certains mots, certaines tournures de phrases suffisaient encore à l’entraîner vers la pâleur. Sépultures, lésions, traumatismes crâniens, soudain, il y en avait plein les films, les romans, les magazines et les journaux. Les larmes montaient très vite. Aude et son malheur. La description cartésienne, clinique de la mort, à laquelle l’époque s’était si bien habituée, lui était intolérable.

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Vous avez pris deux chambres. Le veilleur de nuit vous avait regardés, l’œil luisant de sous-entendus, de concupiscence poisseuse. Il avait eu l’air vaguement déçu en vous remettant les deux clés.

Les chambres se faisaient exactement face. Le couloir était étroit. Dans l’escalier, Aude vous précédait. Vous ne deviez plus jamais oublier ce jean’s qui dansait en relief à quelques centimètres de vous, toute cette beauté inaccessible.

C’était au deuxième étage. Chambres 28 et 29. Elle vous a souri en refermant sa porte. Evidemment vous ne pouviez pas dormir. Vous étiez en train de découvrir ce qui allait se passer. Vous le saviez déjà ; vous aimiez le savoir. Aude, ses dix-huit ans, sa vulnérabilité, sa mémoire, son deuil.

Avec une fulgurance dont vous ne vous croyiez plus capable vous convoquiez vos souvenirs, tout ce qui pouvait éventuellement contredire cette ambition toute neuve que vous veniez d’identifier en vous, en sentant le souffle d’Aude sur votre visage, sa langue s’enrouler autour de la vôtre, en la suivant dans l’escalier de l’hôtel.

En avril 1975 vous aviez reçu un faire-part. Il y avait une photo. Un nourrisson — quel mot affreux — dans un petit lit en palissandre que Jacques avait dû récupérer dans le grenier de ses parents. Le bébé dormait, ses petits poings serrés, paisible, inconscient de ce qui l’attendait.

Cette photo, il y avait beau temps que vous l’aviez égarée. Les déménagements, le vide nécessaire dans des placards surchargés. Pendant très longtemps elle n’avait rien signifié de particulier. Cette photo, c’était une poussière. Ce n’était pas votre vie. Elle n’avait rien à vous dire. Ç’aurait pu être n’importe quel enfant. L’enfant de n’importe qui.

Justement, dans ses dernières années Jacques avait eu tendance à devenir n’importe qui. Son importance avait faibli. Il s’éloignait, et vous aussi par ricochet, comme s’éloignent les lumières d’un port. Jacques était un chapitre, une séquence, sur lui votre regard avait changé et à quelques années, peut-être quelques mois près, vous ne vous seriez pas déplacé pour le voir enseveli sous un chagrin qui aurait cessé de vous correspondre, de vous appartenir, une tristesse ne vous concernant pas. Vous vous seriez contenté d’une lettre. Vous étiez doué pour ça.

D’un certain point de vue, en mourant Jacques vous avait rattrapé. En se saccageant il vous avait jeté sa fille à la figure. La page que vous étiez en train de tourner, subrepticement, sans en avoir l’air, s’était arrêtée, indécise, comme un passeur entre deux rives. Et Aude avait tout emporté.

Cette photo, la seule que vous aviez d’elle, vous l’aviez perdue, peut-être ne l’aviez-vous plus ; ou alors elle gisait, désapprise et occultée, entre d’autres visages assombris par le temps, ces visages sur lesquels vous n’auriez plus su mettre de noms, ces visages détruits, qui n’existaient plus parce que leurs propriétaires avaient vieilli.

En un sens, le bébé sur la photo avait lui aussi cessé d’exister. Le bébé était mort.

Il était mort.

Le téléphone de la chambre se mit à sonner ; c’était lui.

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(à suivre)

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Poésie de l'indifférence
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Samedi 4 novembre 2006 6 04 /11 /Nov /2006 19:03

Bien sûr, par hasard le plus souvent, il vous arrive encore de repasser par la rue Bobillot. Cet immeuble beige, daté déjà, avec des stores aux couleurs passées et des portes vitrées en bas. Juste après il fallait tourner à droite, vous pouviez vous garer dans une impasse ; vous faisiez cela mécaniquement, sans y réfléchir vraiment, comme un réflexe. Cette rue, cet endroit, cette place de stationnement n’existaient que pour Aude. Avant, vous ne veniez jamais dans le XIIIème arrondissement. Avant, Aude n’existait pas non plus. Avant, Aude était une photo empilée dans un tiroir sous d’autres photos également dépourvues de sens ; des photos que vous conserviez non pas pour les regarder mais parce que vous ne pouviez vous résoudre à vous en débarrasser. Leur destruction aurait signifié pour vous une culpabilité vague mais tenace, collante, comme un regret informulé. Votre mémoire prenait la poussière dans deux des tiroirs du bureau austère que vous aimiez ; des tiroirs que peut-être il aurait fallu rouvrir ; qu’en se serait-il échappé ? C’étaient les tiroirs du bas, toujours obstrués par quelque chose, piles de livres, classeurs, dossiers de presse ; vous n’y accédiez pas ; vous ne pensiez que rarement à ce qu’ils contenaient parce qu’il ne s’y trouvait rien d’important ou de difficile, et surtout aucun secret. Ils étaient un peu des forteresses, un peu des tombeaux et, au vrai, vous n’en aviez pas besoin. En vous sommeillait la rumeur vaine du passé, cette rapsodie qu’il faut écouter seul, comme il faut savoir écouter seul ces moments qui viennent et qui, mieux que d’autres, savent vous raconter ce que vous avez fait de votre propre vie. Et vous devez en convenir. Vous n’avez pas le choix. Soudain, tout est vrai. Il est inutile de se cacher puisque personne n’est là pour regarder. Vous êtes seul. Plus besoin de fuir. Les masques retombent d’eux-mêmes. Vous n’avez pas le temps de les regretter. Vous regardez, sans complaisance, avec une terrifiante exactitude, ce que vous avez été.

  

Remarquez, il n’est pas obligatoire d’avoir peur. N’être plus qu’une ombre, se résumer à une ombre, ce n’est pas accablant. C’est difficile, oui.

  

Au début, vous l’avez si mal aimée. Vous n’aviez pas appris. Vous ne saviez pas. Vous étiez tellement sincère. Vous la regardiez de loin. En un sens vous avez toujours été loin, même lorsqu’elle vous étreignait, les fins d’après-midi d’hiver, et qu’une joie secrète vous caressait les reins, dans le grand deux pièces de la rue Bobillot que personne n’habitait. Un lieu de passage, voilà ce dont il s’agissait ; un endroit pour passer l’après-midi, pour la fin du jour. Un endroit fermé la nuit.

Vous savez ce que ça veut dire, tout le monde le sait et maintenant que cet appartement vous est redevenu étranger, maintenant qu’il a été reloué à quelqu’un d’autre, quelqu’un qui sans doute s’en sert différemment, à quoi pensez-vous quand le hasard vous ramène rue Bobillot, quand vous passez à trente à l’heure sous ces deux fenêtres qui ont été les vôtres et auxquelles aujourd’hui quelqu’un d’autre se penche ? Aude ; son prénom, encore. Des cheveux courts, bruns, à l’androgynie tenace. Ses cheveux, vous auriez écrit une thèse dessus, si vous en aviez eu le temps. Mais ce n’est pas arrivé ; vous n’avez pas su. Vous auriez commencé d’écrire, et puis vous seriez passé à autre chose.

Aude vous attendait.

Et vous aussi.

Vous aussi, vous l’attendiez. Ça dépendait des jours. Le corridor était obscur, l’interrupteur mal placé. Vous tâtonniez dans le noir. Aucun risque de vous heurter à un meuble. Ensuite à gauche, la chambre. Un très grand lit, sans encadrement, qui occupait tout l’espace, comme pour démontrer de façon irréfutable à quoi servait l’appartement. En face du lit, une cabine de douche. Aude ne fermait jamais la porte coulissante en verre opaque, elle éclaboussait la moquette et s’en fichait. Vous la regardiez après, vous la regardiez si longuement et vous vous disiez « je l’aime » en vous efforçant de profiter de l’instant.

Cette sueur dans les draps. Aude vous souriait, elle rejetait sa mèche en arrière. Ce que vous avez pu aimer ce geste ! Elle se tournait vers vous. Elle aimait que vous la contempliez. Les gouttes d’eau glissaient rapidement sur ses seins. Son sexe ruisselait. Vous observiez tout cela. Vous vous souvenez de tout. Les fossettes anormalement profondes qu’elle avait au-dessus des fesses. Elle se rhabillait, vous embrassait, repartait. Vous écoutiez ses pas dans l’escalier. Puis vous n’entendiez plus rien.

Il vous est arrivé de rester là des après-midi entières après son départ, enseveli dans son parfum, son odeur qui s’évaporait de la chambre mais qui, en même temps, s’inscrivait pour toujours au creux le plus intime de vous-même. L’odeur de son corps, piégée pour une heure entre des draps rêches qui n’avaient pas coûté cher. Tout était bon marché dans cet appartement. Du fonctionnel, rien d’inutile. Vous pouviez y rester sans vous sentir chez vous. Il n’y avait rien de personnel — à part les relents écumeux d’Aude, bien sûr, sa transpiration qui avait imprégné l’oreiller, et vous y enfouissiez votre visage, lancé à sa poursuite, grisé d’elle-même, de tout ce qu’elle était.

Un jour, elle avait oublié quelque chose, son parapluie, ou une écharpe, elle était revenue sur ses pas, elle vous avait trouvé, immobile et pantelant, éperdu de gratitude et de souvenirs, guettant les parfums, les vibrations de l’air, essayant d’empêcher la chambre de redevenir ce qu’elle était — un lieu banal et vulgaire, un endroit où l’on ne faisait que passer et où l’on ne pouvait se trouver par hasard.

Le hasard, c’est ce qui vous a manqué le plus.

Elle n’avait rien dit. Elle vous avait souri, un peu distraitement, de cette distraction qui vous faisait si mal.

Elle savait qui vous étiez. Elle l’avait compris assez vite, à vrai dire dès votre second week-end ensemble. En août 1993 il faisait beau à Morgat et c’est là que vous l’aviez emmenée.

Aude à Morgat. Elle vous avait posé des questions, par petites touches, comme un effleurement. Elle vous examinait. Elle avait du talent pour examiner les gens. Elle marchait sur la plage comme font les filles de son âge dans ces cas-là. Elle portait un maillot noir, une pièce. Exactement ce qu’il fallait. Comme vous la regardiez !

A votre retour à l’hôtel vous l’avez suivie dans sa chambre et vous avez continué de la regarder, intrépide et silencieux, tandis qu’elle enlevait son maillot. Aude nue. Pour la première fois elle s’est vraiment approchée de vous. Elle ne regardait pas vos yeux. Elle fixait un point quelque part vers votre épaule. Vous vous souvenez ? Absurdement vous vous êtes dit qu’elle avait des sourcils parfaits.

_______________

 

Dans une sorte de réflexe, ensuite vous êtes allé dormir dans votre chambre. Vous l’avez laissée seule et vous l’avez immédiatement regretté. Vous seriez bien revenu en arrière mais quelque chose vous a empêché de le faire. Le poison de la vanité. Cette nuit-là, vous avez eu froid. Les choses étaient nettes. Un été au bord de la mer, avec une jeune fille qu’en définitive vous ne connaissiez qu’à peine. Vous étiez un peu trop bien habillé pour cet hôtel. Elle vous l’avait fait remarquer tandis que vous vous débarrassiez de vos vêtements avec cette frénésie humide et pathétique des types qui couchent avec des filles qui ont la moitié de leur âge.

Encore, vous la regardiez. Elle prenait le frais. Elle parcourait le soir, les lumières, la baie, les voiliers qui rentraient. Elle était nue dans l’encoignure de la fenêtre. Personne ne pouvait la voir.

_______________

 

Aude était la fille de Jacques. Jacques qui était mort. En novembre de l’année d’avant il s’était tué en faisant du deltaplane. C’était votre ami, enfin, quelqu’un que vous considériez comme un ami mais que vous ne voyiez plus beaucoup. Ça se passait en province, à Hardelot où Jacques habitait. C’était très moche. Vous étiez arrivé tôt le lendemain. C’est Aude qui vous avait appelé. Vous ne la connaissiez pas. La première phrase véritable qu’elle vous ait dite, ç’a été je suis la fille de Jacques ; mon père est mort. C’était la première fois que vous entendiez le son de sa voix, cette voix qui vous traque encore aujourd’hui.

Aude avait téléphoné parce que sa mère n’était pas en état de le faire. Elle avait pris les choses en main. Votre nom était le premier qu’elle avait trouvé dans l’agenda de son père. Sa mère avait vu Jacques tomber. Elle l’avait vu à terre, désarticulé, avec cet effroi gravé pour toujours dans le visage qui n’avait plus rien à raconter, rien sinon une peur affreuse et la certitude de mourir dans la seconde qui vient. Il avait fait une longue chute. Ils avaient eu tous les deux le temps de comprendre. Elle avait couru vers lui, inutile et désespérée.

Aude était au lycée. C’était un samedi. Le proviseur était venu la chercher. Il lui avait parlé d’un grave accident. Il avait essayé de la préparer. Plus tard, dans la presse locale, on parlerait d’une mort stupide. Ce sophisme vous écœurait. Vous disiez ne pas savoir comment on peut mourir intelligemment. Jacques avait disparu, cela suffisait.

Franchement votre présence n’était pas indispensable. Il y avait beaucoup de monde à l’enterrement, Aude et sa mère étaient très entourées. Mais enfin vous étiez là, comme en arrière-plan. A l’église, vous avez dit quelques mots à propos de Jacques. C’était une initiative personnelle. Vous étiez amis depuis longtemps. Il y avait eu vos études de droit à Lille, on était sous Pompidou, ensuite tout avait changé, vous étiez parti à Paris. Jacques était resté. Vous vous téléphoniez. Vous n’aviez pas pu venir à son mariage en 74 et au moment du baptême d’Aude, deux ans plus tard, vous étiez à l’hôpital. Une plaque de verglas dans la forêt de Fontainebleau. Votre 504 en miettes. Vous aviez eu de la chance. Vous aviez longtemps boité.

De temps en temps Jacques venait à Paris. Rituellement vous déjeuniez ensemble près de la gare du Nord. Il vous montrait des photos de sa fille. Il repartait assez vite. Vous n’aviez plus le temps de venir à Hardelot. Ou plutôt, vous ne le preniez plus.

Quand vous êtes arrivé chez Jacques, c’est Aude qui a ouvert. Elle vous a dévisagé. Vous êtes entré. Vous arboriez l’expression qui convenait. Sourire compassionnel, épaule disponible, mains tendues. Vous étiez un étranger au milieu de la dizaine de personnes qui vous entouraient soudain. Vous ne connaissiez que Jacques. C’est pour lui que vous étiez là.

Aude s’occupait de sa mère assommée par les sédatifs. Vous parliez du mort avec son beau-père. Un chagrin de circonstance. Vous piétiniez avec eux. Personne ne savait quoi faire. L’enterrement aurait lieu le mardi suivant. Il fallait tuer le temps jusque-là.

Elle vous a demandé où vous alliez dormir. Vous avez parlé d’un hôtel au Touquet. Vous aviez confusément besoin de quitter cet appartement où il était si facile d’étouffer. Vous êtes sorti prendre l’air. Personne ne vous a accompagné. Vous avez longuement regardé la mer pendant qu’Aude vous observait par la fenêtre du salon. Vous ne vous en êtes pas aperçu à ce moment-là ; c’est elle qui vous l’a dit plus tard.

Vous étiez tout à la fois bouleversé et pressé d’en finir, de reprendre la route, de rentrer à Paris. Ces gens n’étaient pas en deuil, pas encore. Pour l’instant, c’étaient les préparatifs. Aude passait des coups de fil. Son grand-père emmenait la veuve vers sa chambre. Elle était en larmes malgré les calmants, l’agitation, la sympathie. Le soir venu, vous avez pris congé. L’hôtel, enfin. Le silence. Les joies sombres de la solitude.

_______________

 

Trois semaines après l’enterrement, elle vous avait appelé. Elle cherchait du travail, elle arrêtait ses études, elle venait à Paris. Elle avait besoin d’aide. C’était facile. Vous lui aviez trouvé un poste de secrétaire dans une agence immobilière de Saint-Germain-en-Laye ; vous lui aviez avancé la caution du studio que vous aviez découvert pour elle à Achères ; vous l’aviez aidée à emménager — bref, vous aviez été là. C’était ce qu’elle attendait. Elle était seule. Elle vous téléphonait deux ou trois fois par semaine. Un jour, on était en mars, vous avez découvert que vous espériez son appel.

_______________

 

Ce soir-là, vous l’attendiez dans une pizzeria de Versailles. Elle était à l’heure. Elle portait un chandail à grosses cotes, un Levi’s bleu clair, des chaussures de marche. Elle était habillée comme dans les publicités de l’époque mais son sourire était pâle. C’était l’anniversaire de son père. Vous l’aviez oublié.

En sortant du restaurant, vous avez longtemps marché au hasard. Paradoxalement vous cherchiez son regard comme un noyé regarde la rive. Vous avez beaucoup parlé.

Vous l’avez raccompagnée jusque chez elle. Elle vous a serré contre elle, fort.

Ce n’était jamais arrivé.

Ce soir-là, vous avez mis du temps pour rentrer chez vous.

Ce soir-là, vous avez mis du temps pour vous endormir.

_______________

 

Quelques jours après Versailles, vous avez dû partir dans le sud, une quinzaine de jours. Auparavant vous aviez l’habitude de ces déplacements solitaires, des hôtels impersonnels, des zones industrielles, de la monotonie des autoroutes. Soudain cependant, quelque chose avait changé.

Vous vous sentiez seul et cela ne vous réjouissait plus.

Vous pensiez à Aude. 

Vous flottiez entre imaginaire et supposition.

Un soir, vous l’avez appelée. Elle dormait. Vous avez été bêtement ému par cette voix rauque et ensommeillée. Vous avez rêvé de l’entendre plus souvent, et pas seulement au téléphone.

En revenant à Paris vous avez fait un détour et vous l’avez retrouvée chez elle. C’était très sobre, nu, dépouillé. Il y avait une lumière grise. Le lit était défait. Vous êtes resté debout, c’était le seul meuble ; vous n’osiez pas vous y asseoir. Elle a éteint la télévision. Vous avez bu quelque chose. Elle était contente de vous voir. Elle vous souriait fraternellement. C’est exactement ça. Elle vous regardait avec une sorte de douceur confuse. Les choses étaient en train de changer et elle l’avait compris avant vous. Cela se voyait dans ses gestes, sa façon de bouger.

Vous regardiez ses pieds nus, les draps en désordre, tous les symptômes de l’intimité.

Vous avez fini par vous asseoir sur le bord du lit. Elle refaisait du thé. Elle portait un survêtement gris, le genre de truc informe et confortable qu’on ne met que chez soi. Vous vous êtes fixé sur ses fesses à la dérobée. Leur implantation si singulière. Cette hauteur dansante. A un moment, elle s’est retournée. Elle vous a regardé quelques secondes sans sourire, interrogative et bienveillante.

 

______________________________

 

 

(à suivre)

 

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Poésie de l'indifférence
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Vendredi 3 novembre 2006 5 03 /11 /Nov /2006 12:33

15 janvier 1974

 

Claude Pompidou n’a jamais voulu s’installer pour de bon à l’Elysée, pas plus qu’à Matignon, des années plus tôt. Férue de modernité et peu attirée, c’est peu de le dire, par la fréquentation du milieu politique, elle n’aime pas la majesté froide des palais nationaux, bien qu’elle se soit efforcée d’actualiser le décor de la vieille maison du faubourg Saint-Honoré, à grands renforts de peintures et de sculptures contemporaines en complet décalage avec les goûts austères d’Yvonne de Gaulle. Elle ne se sent réellement heureuse que dans son appartement du quai de Béthune, tout au bout de l’île Saint-Louis. Tous les matins, c’est de cette rue étroite, au bord du fleuve, que la DS présidentielle s’élance pour emmener le dix-neuvième président de la République française jusqu’à son bureau, jusqu’à ce Salon Doré où le Général s’était installé quinze ans auparavant.  

 

En 1959, Georges Pompidou était directeur général de la banque Rothschild et la vie était infiniment plus simple. Claude et lui voyaient leurs amis, couraient les fêtes et les expositions, évoluaient dans l’univers qu’ils avaient su se construire, brillant, érudit, cosmopolite. Au début des années soixante, le couple Pompidou incarnait une réussite d’autant plus éclatante qu’ils venaient tous deux de provinces reculées, de la Mayenne pour elle, du Cantal pour lui. Ils ne devaient rien à personne, sinon à eux-mêmes. 

 

La légende raconte qu’à l’été 1944, Charles de Gaulle, installé rue Saint-Dominique dans des locaux réquisitionnés par le gouvernement provisoire, avait demandé au directeur adjoint de son cabinet, René Brouillet, de lui trouver « un agrégé sachant écrire ». La vérité, comme toujours, est un peu moins glorieuse : d’après la biographie que lui a consacré Eric Roussel, c’est Georges Pompidou qui avait sollicité Brouillet, l’un de ses camarades de promotion à l’Ecole Normale, afin que ce dernier le recommandât.  

La suite du parcours du futur président est suffisamment atypique pour qu’on s’y arrête. Les débuts sont fulgurants : nommé chef de cabinet du Général dès 1948, il devient son homme de confiance et participe de près à l’aventure du RPF. La mise en sommeil de ce dernier, en 1953, met cependant un terme provisoire à son ascension. Il se réfugie alors à la banque Rothschild, devient un ami proche du baron Guy, en même temps que son plus proche collaborateur. Il fera cependant des infidélités à ce dernier, en 1958 pour assister le Général dans la phase de transformation constitutionnelle, puis en 1961, pour participer aux négociations secrètes qui allaient mener aux accords d’Evian. L’année suivante, à la surprise générale, de Gaulle le nomme Premier ministre.

Jusqu’alors inconnu du public, dès son arrivée à Matignon Pompidou tranche nettement avec les hiérarques de la Vème République. Contrairement à la plupart des barons du régime, il ne peut faire état d’aucun fait d’armes dans la Résistance, ce qui lui sera beaucoup reproché. C’est un homme de l’ombre qui surgit brusquement dans la lumière, alors que la guerre d’Algérie vient de s’achever.  

Ses débuts sont difficiles. Pour la plupart des observateurs, son premier discours de politique générale est un fiasco. En octobre 1962, à peine sept mois après son arrivée au pouvoir, une motion de censure provoque la chute de son premier gouvernement ; il remporte cependant les élections législatives qui suivent la dissolution de l’Assemblée. Au début de 1963, avec la grève des mineurs, le plus long conflit social de l’après-guerre commence. Il s’achèvera, après quatre mois d’affrontement, par une capitulation en rase campagne du gouvernement.  

Mais Pompidou n’a pas, loin s’en faut, que des handicaps. Il est doté de ce qui, la plupart du temps, fait défaut aux hommes politiques : une colonne vertébrale et une vision. En un peu plus de six ans à Matignon (personne n’a fait mieux depuis), l’ancien banquier va profondément transformer la France. Sous son impulsion, le « cher et vieux pays » va changer de visage et définitivement tourner le dos à son passé rural pour entrer de plain-pied dans l’ère industrielle. Dans tous les domaines, les réformes, chantiers et projets se multiplient sous son égide, dont certains n’aboutiront qu’après sa mort : la mensualisation des salaires, l’intéressement et la participation, la création des comités d’entreprise, le Concorde, la fusée Ariane, le TGV, les villes nouvelles, l’indépendance énergétique assurée par les centrales nucléaires, le quartier d’affaires de la Défense ou le programme autoroutier sont autant de réalisations qui auront marqué son passage au pouvoir.

 

Pour autant, ces douze années, à peine interrompues par la courte éclipse de 1968-1969, si elles ont dessiné pour l’histoire les contours de l’œuvre de Georges Pompidou, n’auront que médiocrement contribué au bonheur de son épouse. Indépendante, vulnérable, passionnée, Claude déteste les mœurs du monde politique, sa dureté, l’âpreté et l’immoralité des combats qui s’y déroulent. Par-dessus tout, elle craint que sa vie personnelle ne souffre des activités de Georges et des tensions inhérentes à l’exercice du pouvoir ; depuis 1962, elle a vu son mari progressivement happé, comme dévoré par les exigences de ses fonctions successives. Parfois, et notamment durant les événements de mai 1968, l’hédonisme qui le caractérise n’y aura pas résisté. 

 

Deux drames, surtout, auront marqué Claude Pompidou. Il y a, bien sûr, la maladie de Kahler, cette forme de leucémie aussi rare que foudroyante qui est en train de tuer celui qui partage sa vie depuis près de quarante ans. Et puis, dans un tout autre registre, cinq années auparavant, il y a eu l’affaire Markovic. 

 

L’affaire Markovic aura été le traumatisme majeur de Claude, elle en sera profondément atteinte parce qu’elle aura servi de vecteur à une machination typique des officines qui grouillent alors dans les recoins les plus sordides de la Vème République. En octobre 1968, le cadavre d’un ressortissant yougoslave, Stefan Markovic, ancien garde du corps d’Alain Delon, est retrouvé dans une décharge publique des Yvelines. L’enquête fait très vite apparaître les liens de la victime avec la pègre. Peu de temps après le début de l’instruction, le juge chargé de l’affaire reçoit le témoignage « spontané » d’un petit malfrat, qui évoque des parties fines ayant eu lieu dans une villa de Bougival, et impliquant l’épouse d’un homme politique de tout premier plan. Parallèlement, au début de 1969, des photos commencent à circuler dans Paris, à l’appui d’une rumeur nauséabonde : la femme de l’ancien Premier ministre du général de Gaulle aurait participé à des orgies. Il apparaît très vite que les documents en question ne sont que des photomontages approximatifs, mais cela n'empêche pas le bruit de se répandre, complaisamment relayé par les adversaires de Pompidou au sein même du gouvernement, alors dirigé par Maurice Couve de Murville. 

 

Georges Pompidou a quitté Matignon en juillet 1968. Pour la plupart des observateurs, il est l’incontournable successeur du général de Gaulle, quand le moment sera venu. Pour un certain nombre de ses amis politiques, dont beaucoup sont ses rivaux naturels, il est donc aussi, fort logiquement, l’homme à abattre. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’ancien Premier ministre n’a pas que des amis au gouvernement. En particulier, René Capitant, garde des Sceaux et gaulliste de gauche, a juré sa perte. Pour lui, comme pour d’autres, l’essentiel est de barrer la route à Pompidou. 

 

Aucun élément concret, aujourd’hui encore, ne permet d’affirmer avec certitude que des hommes tels que Capitant ou Couve de Murville aient participé activement à la conspiration visant à compromettre la candidature de Georges Pompidou à l’élection présidentielle. En revanche, il est incontestable que les mêmes personnages n’ont rien fait, ou si peu, pour éteindre l’incendie. Les témoignages sont unanimes pour dire à quel point Claude en fut affectée, au point, selon certains d’entre eux, de songer au suicide. Ce ne sont pas des choses que l’on peut oublier. Le député du Cantal, lorsqu’il accèdera à l’Elysée, ne les oubliera pas, et quelques carrières se verront alors brutalement stoppées. 

 

C’est sans doute à tout cela que pense Claude Pompidou, ce matin de janvier, en observant le soleil pâle qui commence d’apparaître. Cette vue sur la Seine, Georges l’aura tant aimée. Et bientôt, il va la perdre. Elle n’a plus aucun doute à ce sujet. Longtemps, par amour pour elle, il aura tout tenté pour la protéger de la réalité qui le déchire. Mais il y a des faits qui ne peuvent être démentis. La transformation physique du président, l’invincible expansion de sa souffrance ne sont plus à même d’être dissimulés à ses intimes. 

 

Au contraire de beaucoup de couples devenus fictifs, car détériorés par la vie publique, les Pompidou ont su demeurer solides et unis, malgré les épreuves qu’ils ont dû affronter depuis douze ans ; et c’est ainsi qu’ils se présentent au seuil de l’inéluctable qui s’apprête à trancher net le fil de leur parcours commun : un homme et une femme qui s’aiment, qui ont été très heureux ensemble et qui, pour reprendre l’injonction qu’une vieille Autrichienne adressa un jour à Jacques Laurent devant l’insolent spectacle de son bonheur, vont le payer très cher.

 

(à suivre)

 

 

 

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Les derniers jours de Georges Pompidou
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Jeudi 2 novembre 2006 4 02 /11 /Nov /2006 19:42

 

 9 janvier 1974

 

Le Premier ministre est un homme de devoir. C'est même essentiellement pour ce motif qu'il est, depuis cinq cent quarante-deux jours, installé rue de Varenne, dans cet hôtel de Matignon qu'avant lui les deux premiers présidents  de la Vème République  ont occupé. Ce détail n’a pour lui qu’une importance secondaire. Pierre Messmer ne songe pas à un destin national. Il sait très exactement les contours de sa mission : recoller les morceaux d’une majorité déstabilisée par les errances de Chaban et son projet fumeux de « Nouvelle Société », les scandales immobiliers et la récession qui s’annonce.

Mais le cœur de sa charge n’est pas là. Plus que jamais, le chef du gouvernement est devenu un fusible, dont la responsabilité principale est de protéger un président affaibli, de lui épargner les trop nombreux soucis liés au pilotage d’une majorité rétive. Il n’est plus question pour Georges Pompidou de monter en première ligne. Gagné avec une médiocre participation (autant dire politiquement perdu), le référendum de 1972 sur l’entrée du Royaume-Uni dans le marché commun a servi de leçon au président, qui a trouvé en Messmer l’homme de la situation. Loyal, d’une exemplaire droiture, le maire de Sarrebourg manque cependant du charisme nécessaire pour parvenir à imposer son autorité aux caciques de l’UDR. Ces temps-ci, le parti gaulliste est presque entièrement tourné vers lui-même, tout absorbé qu’il est par les secousses et les querelles internes. Le système tout entier est à l’image du président de la République  : à bout de souffle, structurellement et fatalement atteint.

Le Premier ministre aimerait bien, lui, que le septennat s’achève, comme prévu, dans un peu plus de deux ans. Il voudrait que le chef de l’Etat ait le temps de préparer sa succession et qu’il puisse ensuite se retirer paisiblement, son devoir accompli. Il sait que Georges Pompidou est le seul qui puisse encore sauver les gaullistes, leur permettre de conserver le pouvoir. La maladie du président a bouleversé la donne. L’avenir de l’UDR dépend d’un agonisant. Messmer est bien trop lucide pour ne pas mesurer les catastrophes qui se préparent. Les prétendants sont déjà rassemblés au chevet du souverain pour en recueillir le dernier souffle. Qui, le premier, osera sortir de la chambre mortuaire pour se proclamer roi ? Ils sont tellement occupés à se disputer l’héritage qu’ils ont cessé de prêter attention à ce qui se trame sur un autre rivage où, depuis 1965, un homme attend son heure. Un homme qui était seul, que l’on avait cru à jamais détruit et qui, en moins de deux ans, a réussi l’impossible : arracher le Parti Socialiste à ses barons épuisés, trouver un accord avec les communistes, construire la machine de guerre sans laquelle il serait inutile de se lancer à la conquête du pouvoir.  

 

L’inquiétude de Pierre Messmer dépasse largement les contingences politiciennes. Il est de ceux qui sont intimement persuadés que l’arrivée de la gauche au pouvoir serait un désastre, non seulement pour l’actuelle majorité, mais aussi pour la France. Comme beaucoup de monde, il a lu le Programme Commun et, comme beaucoup de monde, il en connaît les risques et les dangers. L’économie française, déjà commotionnée par la récession qui s’annonce, ne s’en relèverait pas.  

 

Ce mercredi, le chef du gouvernement se prépare à quitter Matignon pour se rendre, de l’autre côté de la Seine, au Conseil des ministres. Comme tous les ans, c’est la période des vœux qui commence, aux corps constitués, à la presse, aux élus de la majorité, etc. En 1973, cela n’avait déjà pas été facile pour le président de rester debout, plusieurs heures durant, pour prononcer des discours et écouter les réponses de ses hôtes. Messmer redoute que, cette fois, l’épreuve se révèle trop dure pour un organisme aussi délabré. Il redoute aussi, chaque semaine davantage, le calvaire du Conseil.  

 

Il y a longtemps que le Conseil des ministres n’est plus qu’une chambre d’enregistrement. Toutes les interventions prévues sont préparées à l’avance, entre le secrétaire général de l’Elysée, Edouard Balladur, le secrétaire général du gouvernement et les chefs de cabinet des différents ministères. Chaque mercredi à dix heures du matin, une quarantaine d’hommes se réunissent autour de celui qui est encore, théoriquement, leur chef. Ils savent déjà tous ce qui va être annoncé, les décisions qui seront prises, la teneur des communications qu’ils auront à entendre. La seule véritable inconnue réside dans une question, qui est celle de la survie. Comment sera-t-il ? Dans quel état ? Tiendra-t-il le coup ? Sera-t-il encore là la prochaine fois ? Depuis quelques semaines, les huissiers ont installé des coussins supplémentaires sur le fauteuil présidentiel. Georges Pompidou semble avoir du mal à supporter d’être longtemps assis. D’ailleurs, il ne s’assied plus, il s’affaisse littéralement. Il suit les débats attentivement, et intervient quand c’est nécessaire, mais chacun a pu constater que, parfois, il souffre trop pour pouvoir diriger la séance. Le problème de sa capacité à remplir ses fonctions est désormais posé. La quatrième puissance mondiale peut-elle se permettre de n’avoir qu’un homme diminué aux commandes ? Jusqu’à quel point la maladie est-elle en mesure de troubler le jugement de celui qui, entre autres, commande aux armées et détient la clé du feu nucléaire ? Ces questions hantent chacun des ministres présents ; cependant, elles n’interviennent pas dans le débat public. Aux Etats-Unis, le Congrès aurait déjà été saisi de la question. En France, rien ne se passe. La tempête est dans tous les crânes, mais elle y est circonscrite. Il faut dire que l’exécutif dispose d’une solution de rechange permanente : le Premier ministre est là, solide et inexpugnable. Il gère l’intendance dont, depuis de Gaulle, on sait qu’elle doit suivre. Tout remonte vers lui. Les institutions de la Vème ont ceci de particulier qu’elles sont d’une remarquable souplesse : elles peuvent admettre des interprétations et des styles aux antipodes les uns des autres. 

 

En ce début de 1974, les circonstances font que l’article 20 de la Constitution est plus que respecté : il est suivi, appliqué, exploité jusqu’à la corde. « Le gouvernement détermine et conduit la politique de la nation. » Le président se contente de donner les grandes lignes de l’action. Dans les faits, il n’est plus en état de déterminer grand-chose. Le gouvernement avance sur son erre, tel un navire juste avant l’échouage. Le Premier ministre contrôle la manœuvre. L’heure n’est plus aux grands projets d’infrastructure ou aux réformes constitutionnelles. Il n’y aura pas de quinquennat, ni de réforme du Sénat, ni de proportionnelle aux élections législatives. Ce qu’il y a, c’est la crise. Crise de régime, crise économique et, à l’Elysée, crise sanitaire. Mais Georges Pompidou ne démissionnera pas.  

 

Pour qu’un mandat présidentiel soit écourté, il ne peut y avoir que trois raisons : le décès, la démission ou la haute trahison. L’impeachment n’existe pas. C’est au président de décider si sa maladie lui permet ou non d’exercer correctement son mandat. Le personnel politique dans son ensemble est condamné à attendre. Le président, lui, est condamné à mort.

(à suivre)

 

 

 

 

 

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Les derniers jours de Georges Pompidou
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Mercredi 1 novembre 2006 3 01 /11 /Nov /2006 22:39

31 décembre 1973

Le président de la République est mort. Enfin, non, pas tout à fait. Pas complètement. Il y a encore un peu de vie en lui, suffisamment en tout cas pour lui permettre d’apparaître à la télévision, de respecter le rituel des vœux. A vingt heures précises, le voici donc qui prend la parole, dans le décor qu’utilisait avant lui le général de Gaulle, cette bibliothèque factice, en noir et blanc. C’est un spectre en costume gris qui parle sur fond de désuétude. Il s’agit de la crise, du pouvoir d’achat, du chômage et du fait que, sans aucun doute, 1974 sera une année difficile. Dans quatre mois, la France sera en pleine campagne électorale, mais personne ne le sait encore, personne ou presque. Les médecins du président sont au courant. Sa femme aussi sans doute. Et lui-même ? Sur ce point, les versions diffèrent selon les biographies et les témoignages. On a tout lu ― et le contraire de tout.

Ce soir d’hiver, dernier soir de son dernier hiver, celui qui s’exprime est un homme malade à la tête d’un pays inquiet. Un pays qui a désappris la crise, la vraie, et qui va devoir s’y colleter de nouveau. Les années grises vont commencer. Il vaut mieux pour Georges Pompidou qu’il ne les ait pas connues. Elles ne l’auraient pas mérité. Il s’y serait senti à l’étroit. Il était trop flamboyant ― oui, flamboyant ― pour cette époque étroite, faite de limites, de mélancolie et de désespoir.

Il a dû faire des efforts considérables pour pouvoir respecter ses obligations, enregistrer son message. Plus tard, au mois d’avril, François Mitterrand aura des mots très justes et très beaux pour décrire un courage « qui ne venait pas de n’importe où ».

Il faut se rappeler. Depuis 1972, le visage du président a peu à peu changé sous l’effet des doses massives de cortisone qu’il reçoit. Il aura été, selon les périodes, plus ou moins déformé. Les yeux, à l’éclat naguère si perçant, se sont ternis, repliés dans des orbites dont la lisière s’est épaissie. La peau arbore un bronzage insolite en toutes saisons. Les gestes sont parfois difficiles, la démarche hésitante, la transpiration excessive, la lassitude visible. Oui, Georges Pompidou est las de souffrir. Il s’en ouvre parfois à ses plus proches collaborateurs : « C’est dur, ce que je fais, c’est dur » confiera-t-il ainsi à Denis Baudouin, le chef de son service de presse.

Il faudrait que les téléspectateurs qui assistent aux vœux présidentiels soient aveugles pour ne pas s’apercevoir que la situation est grave, que les choses ne pourront rester encore longtemps en l’état, que les rhumes, refroidissements et grippes officiels ne correspondent plus à aucune réalité. Mais il est vrai que la presse n’évoque l’état de santé de Pompidou qu’avec d’infinies précautions. On est loin de la façon dont, vingt ans plus tard, le cancer du président Mitterrand sera abordé dans les médias. Incontestablement, la population se pose des questions mais, hormis le corps médical et le microcosme parisien, personne n’imagine que l’issue sera aussi rapide. Beaucoup de gens ne se posent même pas la question de savoir si le chef de l’Etat pourra achever son mandat, dont l’échéance est prévue en mai 1976. Pour la majorité des Français, c’est même une évidence. Pour une minorité d’entre eux, c’est exactement l’inverse.

Parmi ceux-ci on compte, bien entendu, tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, peuvent sérieusement envisager de succéder à Georges Pompidou.

Il y a tout d’abord son ancien Premier ministre, Jacques Chaban-Delmas. Congédié en juillet 1972, il attend son heure, replié sur sa mairie de Bordeaux et son siège de député. Il se tient prêt (on verra plus tard à quel point) car, même dans l’hypothèse, de plus en plus improbable, où le président serait en mesure d’aller jusqu’au terme de son septennat, il serait inimaginable qu’il se représente.

Valéry Giscard d’Estaing aussi se tient prêt. Ce surdoué de la politique occupe un poste stratégique : il est ministre des Finances. En 1959, à l’âge de trente-trois ans, il avait été le plus jeune titulaire de ce portefeuille. Sept ans plus tard, le général de Gaulle l’avait écarté du gouvernement. Au référendum de 1969, Giscard a voté non. Le Général a regagné Colombey, laissant l’Elysée à Pompidou. Et ce dernier a rappelé le leader des Républicains Indépendants ― petite formation, certes, mais à laquelle la majorité a dû sa survie aux dernières élections. La rue de Rivoli, où se trouve alors, dans une aile du Louvre, l’administration centrale du ministère, est à la fois un lieu de pouvoir fort convoité et un observatoire de choix pour préparer la bataille qui s’annonce, et dont personne ne peut deviner la date exacte. En attendant, VGE se prépare. Sa position lui permet de rencontrer très régulièrement le président ; c’est peut-être à lui que pense Pompidou quand il évoque ceux qui prennent son pouls à chaque fois qu’ils lui serrent la main.

A quatre kilomètres au sud-est de l’Elysée, tout près des quais de la Seine où il aime tant déambuler, au dernier étage d’un immeuble étroit de la rue de Bièvre, le premier secrétaire du Parti Socialiste réfléchit à son avenir. L’année qui va commencer dans quelques heures le verra fêter son cinquante-huitième anniversaire. A un an près, il a le même âge que Chaban, dont il a su demeurer l’ami malgré leurs divergences politiques. François Mitterrand sait qu’il n’a jamais été aussi proche de la victoire, la première de la gauche depuis 1958, si les événements devaient se précipiter. 1973 a été une bonne année pour le tout jeune PS, qu’il a conquis à la hussarde deux ans auparavant lors du congrès d’Epinay. Les élections législatives, si elles se sont soldées par une nouvelle défaite de la gauche, ont cependant marqué un net rééquilibrage des rapports de force en sa faveur. Au-delà même du problème que pose la santé du président à la majorité, le gaullisme s’avère usé par quinze ans de pouvoir ininterrompu, cela n’a pas échappé à la sagacité du député de la Nièvre.

Dans le grand froid de la nuit qui commence, ces trois hommes, qui se livreront dans quelques mois une bataille acharnée, impitoyable, ont regardé Georges Pompidou présenter ses vœux aux Français. Qu’en ont-ils pensé ? C’est leur secret. Bien sûr, ils auront sur ce thème échangé des réflexions avec leurs proches, leurs amis, leurs conseillers ; mais la vérité profonde de leurs sentiments, nul doute qu’ils l’auront gardée pour eux. Car la situation personnelle du président, à l’aube d’une année si fertile en incertitudes, les renvoie à leur propre vulnérabilité qui est celle des hommes de pouvoir, des grands fauves de la politique, taillés dans un ciment illusoire qui est celui des ambitions. Ils n’auront pu faire l’économie de cette comparaison ; ils n’auront pu faire autrement que d’imaginer la solitude extrême de celui qui se meurt en son palais, et de s’approprier cette solitude, parce qu’elle est consubstantielle au pouvoir qu’ils convoitent, après lequel ils courent sans trêve, depuis tant d’années, pour lequel ils ont tant sacrifié, tant souffert aussi, et tant donné.

 

  

(à suivre)

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Les derniers jours de Georges Pompidou
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Vendredi 15 septembre 2006 5 15 /09 /Sep /2006 14:41

Le 11 février 1955, la Renault Frégate de Pierre Lefaucheux dérapa sur une plaque de verglas dans la dérivation de Vitry-le-François. Il fut tué sur le coup. Le 13, à 7 heures du matin, Paul m’appela du Bourget. « Viens me chercher. » Encore mal réveillé, je démarrai la Jaguar et pris la route de l’aérodrome. Il pleuvait. Il était là, son manteau dégoulinant, seul, sans le moindre bagage. Il souriait comme quelqu’un qui aurait joué une bonne plaisanterie au hasard. Il s’installa à ma gauche et contempla le jour gris et pâle qui se levait. « Tu sais pourquoi je suis là ? » Je le savais. C’était folie. Je le lui dis. Il balaya mon objection d’un geste : « Ça fait quatre ans que je suis en sursis. Ça suffit. J’ai besoin d’elle. Le commandant Gildas est mort. Il n’y a plus d’obstacle. » 

 

Je me retins de lui dire ce que je pensais. A quoi bon ? Il le savait déjà. Il n’avait aucune idée de ce qu’elle avait pu faire depuis quatre ans. Elle pouvait être morte, ou mariée, voire (horreur ultime) mère de famille. Peut-être avait-elle quitté la France. Peut-être ne la retrouverait-il jamais. Et puis même s’il la retrouvait, voudrait-elle revoir celui qu’elle avait si paisiblement congédié ? En quatorze heures d’avion Paul avait eu le temps de se poser toutes ces questions. A présent il voulait des réponses. C’était la grande énigme de sa vie. Il avait assez attendu. Plus que tout, à présent il voulait la résoudre. 

 

Je déposai Paul chez Delecroix, sur les Champs-Elysées. Il loua une Mercedes 300S et nous convînmes de nous retrouver chez moi, le soir même à huit heures. 

 

Il arriva à minuit. Il pleuvait toujours. Il était épuisé ;  il n’avait pas dormi depuis deux jours. Il ôta son manteau, s’assit et but trois tasses de café avant d’articuler le moindre mot. « Alors voilà. Madame Löwenstein est morte l’année dernière. L’appartement du square Mignot a été vendu. Personne n’y habitait plus depuis fin 51. L’agence qui s’en occupait a reçu deux jeux de clés par la poste à ce moment-là, sans un mot d’explication. 

 

» J’ai la liste de toutes les personnes présentes ce matin à l’enterrement de Lefaucheux. C’est une source sûre. Marie n’y était pas. Je suis allé à Meudon. La maison a été vendue. Mais j’ai trouvé un vieux type, un jardinier qui s’occupait du domaine à l’époque. Il se souvient très bien de Marie : elle a habité là jusqu’à l’été 53. (Il se servit de nouveau du café.) Elle avait une voiture. Le jardinier avait conservé un jeu de photos. Je les lui ai achetées pour cinq mille francs. J’ai du pot : il y a une épreuve où l’on voit sa voiture. J’ai fait faire un agrandissement. On voit très nettement l’immatriculation. (Il me tendit une grande enveloppe en kraft. Incrédule, je parcourus les tirages. Une maison bourgeoise, une Frégate et une Aronde garées côte à côte. Bien entendu les volets de la maison étaient clos.) La Simca était immatriculée à Orléans. J’ai donné les informations que j’avais à Thibert, au Deuxième Bureau. A quatre heures, j’avais l’adresse. Je suis parti pour Orléans. J’ai trouvé l’appartement de Marie. Elle n’était pas là. J’ai interrogé la concierge. De prime abord elle ne voulait rien dire. Ça m’a encore coûté trois mille francs, mais j’ai eu mon renseignement. Marie est partie pour Trébizonde il y a trois jours. (Il sourit.) J’ai appris d’autres choses. Elle vit seule. Il est vraisemblable qu’elle ne travaille pas. Pas d’amis non plus, pour ce qu’en sait la concierge. Mais elle voyage beaucoup. (Il se renversa dans son fauteuil.) Je pars pour la Turquie demain matin. Je t’appellerai. » 

 

Il alla se coucher. J’étais émerveillé et soucieux. Je retrouvais le Paul ardent et décidé d’avant Marie. Mais il me semblait qu’il se consumait dans la poursuite d’un objectif qui allait peut-être se dérober de nouveau. Et alors, qu’en resterait-il ? Je m’imaginais déjà en partance pour la mer Noire, afin d’en ramener un homme brisé par le chagrin. Je ne savais pas encore que je   le voyais en bonne santé pour la dernière fois. 

 

Deux jours plus tard, le téléphone sonna. C’était lui. « Elle n’est pas là. » Mais sa voix, bien que déformée par la distance, ne laissait apparaître aucune déception. « J’ai des amis ici. » (Où n’en avait-il pas ?) « Ils se sont renseignés. Elle n’est pas restée longtemps. Je ne sais pas ce qu’elle a fait. Mais elle est repartie hier ! Seulement, maintenant, je ne lâcherai plus la piste. » Où était-elle ? « Elle a pris l’avion pour Londres. C’est parfait. Je n’y suis pas allé depuis des années. Je m’envole dans vingt minutes. » Il était fiévreux, rieur, sûr de lui. Je n’attendis pas longtemps. Il m’appela le lendemain à six heures du soir. « Je suis à Portsmouth. Elle a pris la malle-poste ce matin pour Roscoff ! Elle ne m’échappera pas. J’ai loué une voiture ici. Peux-tu télégraphier à Dumas ? Tu t’en souviens ? C’est un vieux copain. Il habite à Carantec, en face de la capitainerie. Demande-lui de la suivre et de m’y retrouver demain. Il sait à quoi elle ressemble. » 

 

______________________

C’est à l’hôpital de Brest que je rencontrai Marie pour la première fois. Elle regardait la pluie de février dégouliner sur les vitres crasseuses d’une salle d’attente. Manifestement, elle savait qui j’étais. Elle se tenait très droit, ainsi que je l’ai toujours connue par la suite. En quelques mots, elle me raconta l’accident. Un refus de priorité sur la Nationale. Paul roulait très vite. Son Alvis avait mordu sur le bas-côté et s’était écrasée sur un talus. On ne savait pas s’il survivrait. Je regardais le profil obstiné et ravissant de Marie. D’une certaine manière la tragédie nous rapprochait. Mais comment avait-elle appris l’accident ? Savait-elle que Paul était lancé à sa poursuite ? Qu’il avait traversé la moitié du monde pour la retrouver ? Je ne la questionnai pas. Il me paraissait incongru de troubler le mystère qui émanait de cette femme endeuillée pour un autre que l’homme disloqué qui gisait, tout proche, dans une chambre humide, et autour duquel gravitaient des silhouettes silencieuses et affairées, qui égrenaient à mi-voix des pronostics possiblement définitifs. Pourtant c’était pour elle, pour ces yeux sombres, pour cette voix de velours que mon ami s’était gravement blessé. Je comprenais. Nous nous tenions à quelques centimètres l’un de l’autre. Elle ne me regardait pas. On voyait qu’elle avait pleuré un peu, mais aucun maquillage n’était là pour barbouiller ces traits irréguliers et somptueux dont la douleur ne parvenait pas à ternir l’éclat.  

 

Somme toute, Paul avait raison : Marie était fondamentalement différente. A l’époque l’expression n’avait pas encore vu le jour, mais dans les années 70 on eût dit qu’elle était dérangeante. Marie était fière, très consciente d’elle-même et — sans doute — extrêmement intelligente. Elle portait un tailleur gris perle admirablement coupé et des souliers de cuir noir, des boucles d’oreille en or blanc, très simples, et un grand sac en maroquin noir. Il était visible qu’elle souffrait, mais je n’aurais su dire au bénéfice de qui. 

 

Paul survécut. En mai, il sortit de l’hôpital. Il avait perdu vingt kilos et vieilli de dix ans. L’ambulance nous emmena tous les trois au Cap d’Ail. Tous les trois parce que, vous vous en doutiez, Marie était du voyage. Elle était venue jour après jour au chevet de Paul, sans rien expliquer de plus. Elle ne disait pas grand-chose, mais elle était là. Elle suivait ses humbles progrès et savait sourire quand il le fallait pour l’encourager malgré la cruauté d’une rééducation superflue. Il la dévorait des yeux. Il ne tenait debout, si l’on ose dire, que grâce à elle. Elle avait pris une chambre à Brest, ne semblait pas malheureuse. Pendant cinq mois, j’allai et vins entre Versailles et le Finistère. Paul me parlait de ses nouveaux projets, qui sonnaient comme des obligations : partir dans le sud, liquider ses affaires en Amérique, se retirer du monde, ne plus conduire. Evidemment il souffrait de tout cela, mais une sérénité nouvelle s’était emparée de lui : il en parlait comme s’il avait le choix. 

 

C’est Marie qui annonça à Paul qu’il ne marcherait plus jamais. Il le savait avant de quitter la Bretagne pour toujours. La Bretagne , c’est-à-dire l’endroit où sa vie avait basculé : il y avait retrouvé Marie mais perdu ses jambes. Elle m’affirma qu’elle ne le quitterait plus. Avec un certain ressentiment devant ce gâchis je lui demandai combien de temps il faudrait pour qu’elle se lasse de pousser son fauteuil. Elle comprit mon scepticisme. Mais comme d’habitude, elle ne m’expliqua rien. Elle se contenta de m’assurer de son dévouement en me fixant avec conviction et peut-être un peu d’ennui. Je les laissai donc dans la villa du Cap. Paul passait des heures à regarder la mer et le ciel se confondre. Il jouissait de ce qu’il appelait, en plissant les yeux, son printemps intérieur. Avant que je ne parte, il voulut me voir en particulier. Il arborait le sourire lumineux mais fourbu qui venait de très loin et qui était tout ce qui restait de son ancienne insouciance. « Tu dois te poser des questions. C’est normal. Il n’y a pas grand-chose à dire. Ne te tracasse pas pour moi. Malgré ce que tu peux penser, je suis en de bonnes mains. Elle ne s’en ira pas. Enfin, si elle s’en va, elle te préviendra suffisamment à l’avance pour te laisser le temps de me trouver une autre infirmière ! » (Il rit.) « Mais je ne pense pas qu’elle partira. En quelque sorte nous allons vieillir ensemble. Je ne suis plus capable de faire grand-chose. C’est peut-être ce qui la retient, d’ailleurs. Ça doit la rassurer. Je suis en son pouvoir. Sans elle, je ne pourrais pas supporter cette vie et elle le sait. Elle a besoin que j’aie besoin d’elle. Autrefois, elle me soupçonnait d’avoir envie d’elle et c’est tout. Maintenant, chaque matin, elle a sous les yeux la preuve de ma dépendance. Je n’ai que ça pour la retenir. J’espère que ça suffira. » 

 

Au début de 1963, Paul tomba malade. Une pneumonie, avec de multiples complications. Il demeura alité longtemps. Son corps meurtri et diminué résistait mal aux virus. Il ne s’en remit jamais tout à fait. Mais Marie le soignait. Elle-même semblait décliner doucement à l’ombre de Paul, qui se transformait progressivement en un délicieux vieillard prématuré mais grabataire.

En octobre 1969, Paul fit avec nous sa dernière promenade sur la plage. Il était très faible. Marie ne m’avait pas laissé manœuvrer son fauteuil. Elle avait ajusté la couverture sur les genoux du malade avec une espèce de tendresse pensive. A la demande de son propriétaire, j’avais ramené la Bugatti par la route (en vérité, les cent derniers kilomètres avaient été accomplis sur une dépanneuse, mais Paul ne le sut jamais). Marie et Paul contemplèrent longtemps la carrosserie luisante qui avait abrité leurs premiers tête-à-tête, une éternité auparavant. Ils demeurèrent silencieux, ne versèrent pas une larme. Elle étreignit un peu plus fort l’épaule décharnée de son compagnon ; il cilla légèrement et s’autorisa un demi-sourire. Même avec un pied dans la tombe, Paul savait encore s’amuser des farces du destin vicieux et sarcastique qui avait été le sien.

Un peu plus tard, Marie s’éclipsa pour une heure ou deux. Paul m’attendait sous la véranda. « J’aurai soixante ans l’année prochaine. Au fond, je n’ai pas à me plaindre. Même maintenant, je ne m’ennuie pas. J’ai Marie, et assez de souvenirs pour passer le temps. Et toi ? » Mes livres se vendaient toujours correctement. J’avais quitté Paris au profit d’une ancienne abbaye en Bourgogne. Ainsi la route était-elle un peu plus courte jusqu’au Cap.

Paul n’avait pas de secret à me confier. Son testament intellectuel se résumait à peu de choses et ça lui convenait parfaitement. Il ne laissait rien derrière lui. Pour ce qu’il en savait, pas d’enfant. Sa succession matérielle, quant à elle, était réglée depuis longtemps. Et Marie ? « Elle fera ce qu’elle voudra. J’aimerais qu’elle reste ici. Elle pourra y cultiver ma mémoire. » (Je  voulus protester.) « Ne dis rien. Je ne suis pas encore gâteux. Je sais ce qu’il en est. J’en ai au maximum pour deux ans, trois tout au plus. Je m’affaiblis sans cesse. Tu n’auras bientôt plus besoin de venir traîner tes guêtres sur la Côte. » Paul larguait les amarres et en parlait en affectant l’impassibilité. Je savais pourtant à quels tumultes intérieurs il avait été soumis, et à quel point il avait souffert.  

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Paul mourut le 12 juillet 1972. Le 14, dans la lueur des feux d’artifice, Marie et moi dispersâmes ses cendres au bord de l’eau. Je regardai s’envoler la poussière dans le vent du soir, cette trace imperceptible qui avait eu le bonheur d’exister. Et Marie. Quelques jours avant de sombrer dans le coma, Paul m’avait écrit une lettre. « Je vais bientôt m’absenter. Je te confie la Bugatti. En revanche, je ne te confie pas Marie. Tu comprends pourquoi : elle saura très bien veiller sur elle-même. Elle hérite du reste. Elle mérite de ne pas avoir à travailler. Elle pourra courir le monde si ça lui chante. Toutefois je lui ai écrit qu’elle pourrait t’appeler si un jour elle en avait besoin. C’est curieux comme la vie tient à peu de choses. Pendant très longtemps, un seul regard de sa part me permettait de tenir un jour de plus. Apparemment, ça ne suffit plus… Je suis las et je déraisonne, le dénouement n’est plus très loin, mais j’aurai bien vécu, n’est-ce pas ? J’ai fait tout ce que je voulais faire, j’ai eu tout ce que je voulais avoir. Et Marie est venue, comme pour couronner le tout. Le tableau d’ensemble n’est pas mal.

» C’est drôle : les deux hommes de sa vie ont fracassé leur trajectoire la même année dans un accident de voiture : j’ai juste été plus adroit que l’autre et j’ai tenu le choc. Regarde-la. Regarde ses mains : des mains faites pour jouer du piano et caresser la vie. Quarante-trois ans. Toujours belle, un peu fragile aussi avec ce souffle court à cause de son poumon abîmé. Elle était avec lui quand c’est arrivé. Je te l’ai raconté, je crois. Quand elle poussait mon fauteuil sur la plage, elle peinait parfois. Sa respiration changeait. Alors je savais qu’elle pensait à Lefaucheux, son corps puissant broyé sous la voiture, son sang mélangé à la neige boueuse… Marie a coloré pour moi la plus belle étape de ma vie. Elle a tout supporté pendant dix-sept ans. Ça n’a pas été facile pour elle. Elle a bousillé ses dernières belles années pour un infirme qu’elle avait confusément aimé pendant quelques mois. Pourquoi a-t-elle fait ça ? Je n’en ai pas la moindre idée. Fais comme moi : respecte ses secrets. Ne lui demande rien. Elle cachera ses blessures. Elle a quelques amis sûrs et des tanières clandestines où elle pourra toujours se réfugier si besoin est.

» Ne m’oublie pas trop vite. Tu te souviens d’Abbeville ? Ce qu’on a appelé ensuite la bataille de la Somme. Une de plus. Tous les copains écrabouillés par les bombes. Nous étions parmi les quelques survivants. Et un peu avant, quand nous prenions mon Amilcar pour aller courir la gueuse porte de Champerret… J’emmènerai un peu de toi dans mes bagages. Et maintenant tu seras tout seul à porter cela en toi, nos espoirs, nos morts, nos aventures et nos rêves. Tâche de durer encore un peu. Ecris quelques bons livres. Envoie-les à Marie. Elle aime les livres : elle a passé presque autant de temps dans ma bibliothèque que dans mon lit. Je ne sais pas si je dois en rire. De toute façon, ça n’a plus d’importance. Je t’embrasse. » 

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Marie vit toujours au Cap d’Ail. Je crois qu’elle en a bougé trois ou quatre fois en vingt-neuf ans. Je la vois de temps en temps. Elle fréquente discrètement un diamantaire américain et septuagénaire qui a une maison à Antibes et qui, paraît-il, la comprend. Heureux veinard.

Quant à moi, quelquefois je sors la Bugatti. Au fait, je ne vous en ai pas dit grand-chose. C’est un coupé 57 Ventoux. Paul l’avait achetée en 1936 à son premier propriétaire. Je pense qu’un jour ou l’autre elle retournera dans le garage du Cap d’Ail. Après tout, ce n’est qu’un emprunt. Mais je crois que je conserverai la photo que j’ai trouvée dans le vide-poches. On y voit Paul et Marie à Lausanne, il y a cinquante ans, assis sur le capot. Ils sourient au photographe. Ils se tiennent la main. Pour une seconde, l’éclat de leur jeunesse éclipsait tout, leurs propres doutes, le passé et l’avenir. Finalement ils se sont beaucoup aimés à leur manière. Paul s’était souvent demandé ce qui se serait passé s’il n’avait eu cet accident. « Serait-elle revenue ? Est-ce que ça aurait duré ? » D’une certaine façon, il était heureux d’avoir fini en morceaux, même s’il a disparu avant d’avoir pu résoudre l’énigme que lui posait son oxygène personnel, je veux dire Marie, son sourire sibyllin, ses genoux ronds et son amour du silence, Marie regardant la mer qui contient désormais les restes d’un très vieil espoir, Marie assise toute seule dans les pièces inondées de soleil, Marie et ses albums de photos, Marie et sa vieillesse tranquille, Marie et son tombereau de secrets.  

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Par Nicolas Fourny - Publié dans : Marie ou le printemps intérieur
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Vendredi 15 septembre 2006 5 15 /09 /Sep /2006 14:03

 

Je me souviens fort bien du jour où j’entendis parler de Marie pour la première fois. C’était en novembre 1950. J’attendais Paul dans un bistrot en face de la gare de Tours. J’étais en avance mais l’automne, lui, avait du retard. Un soleil oblique chauffait l’endroit et me faisait cligner de l’œil chaque fois que je regardais dans l’avenue pour repérer la Bugatti.
Le spectacle cent fois recommencé des passants surpris par le sifflement du compresseur m’avertit de l’arrivée de mon ami. Il abandonna sa voiture au bord du trottoir, entra, me serra la main, avec la vivacité affectueuse qui le caractérisait. Comme d’habitude, il débordait de bonheur. Il commanda un verre de porto.
Je ne l’avais pas vu depuis deux ou trois mois. Il me parla vaguement de ses affaires. « Ça ne marche pas trop mal », me confia-t-il d’un air gourmand, confirmant ainsi son culte de la litote. Paul était de ceux que l’après-guerre avait considérablement enrichis. Entre beaucoup d’autres choses, les diamants, les fourrures et les voitures américaines qui transitaient depuis cinq ans dans un entrepôt délabré d’Anvers lui avaient permis d’accéder à une certaine aisance, alors même que beaucoup d’entre nous devaient encore se débrouiller avec des tickets de rationnement. Paul était incontestablement matois mais sans vulgarité. Il était élégant jusque dans les moindres détails. Il avait du soleil plein les poches. Il souriait à la vie. Jusqu’alors, il n’avait pas eu tort.
Mais ce matin-là, ses yeux pétillaient d’un éclat différent, un éclat que n’aurait pas su lui donner l’argent. « Mon vieux, je suis amoureux », me glissa-t-il avec une mine de conspirateur. Je ne pus retenir un sourire. Paul tombait amoureux quatre ou cinq fois par an. Quand il m’en parlait, il avait toujours cet air mystérieux et ravi que précisément il arborait en me parlant de Marie. Pour me convaincre de l’absoluité de sa nouvelle passion, il n’allait pas tarder à m’affirmer qu’elle était différente des autres. « Je t’assure, cette fois, c’est différent », jubila-t-il. (Nous y étions.) « Elle est miraculeuse. » (Bien sûr.) « Et magnifique en plus. » (Air connu.) « Des yeux comme des braises. » (Ça, c’était nouveau.) « Surtout, elle sait me résister. » Elle n’était sans doute pas la seule. Mais d’ordinaire, Paul répugnait à le reconnaître.
Malgré la quarantaine qui approchait, c’est avec l’enthousiasme d’un jeune sigisbée qu’il me relata leur rencontre. C’était arrivé à Strasbourg, trois semaines auparavant. Il y possédait un hôtel particulier en cours de rénovation dans le quartier de la Petite France, racheté à la fin de 1944, pour une poignée de dollars, à un vieil ami de sa mère en partance précipitée pour le Brésil. Quand il avait poussé la porte de la seule pièce habitable, le hasard y avait placé Marie. Elle avait été fiancée quelques mois au fils de l’ancien propriétaire des lieux et voulait en retrouver l’atmosphère. C’est du moins l’histoire qu’elle lui raconta, et à laquelle il choisit de croire. Il devait se rendre à Milan. La mélancolie distraite de son regard, ses jambes fuselées et la grâce spontanée qu’elle mettait dans tous ses gestes (Paul s’arrêtait fréquemment à ce genre de détail) l’encouragèrent à l’y emmener avec lui. Elle accepta avec un empressement compréhensible pour qui a connu l’atmosphère encore endeuillée et meurtrie de l’Alsace dans ces années-là. Ce n’était pas l’endroit idéal pour entretenir les rêves et le charme d’une jeune femme. En bon égoïste, Paul craignait qu’elle ne s’y étiolât avant qu’il n’ait pu profiter d’un peu de sa fraîcheur.
La Bugatti prit donc la route de la Suisse, puis de l’Italie. Paul adorait ces grandes randonnées, le plus souvent nocturnes, qui pouvaient le conduire à Hanovre, Edimbourg ou Trieste, selon ses obligations et le temps qu’il y faisait. Il tenta de l’impressionner en dévalant la route du Simplon de nuit à plus de quatre-vingt de moyenne, lançant le grand coupé dans des dérives savamment contrôlées, un œil sur la route éclairée par les gros Marchal, l’autre sur le visage de Marie, qu’il s’attendait à trouver palpitant d’angoisse, la bouche entrouverte et le regard aux abois : il n’obtint qu’un début de sourire narquois. De surcroît, à ce rythme il vint très vite à bout des freins de la Bugatti et dut leur accorder un répit d’une demi-heure avant de s’engager sur l’autostrade de Milan.
Il passa cette demi-heure à faire les cent pas sur la route, pendant qu’elle somnolait dans l’auto, et à explorer en une interrogation vaine et silencieuse les ténèbres qui l’entouraient. Il décelait en lui comme un début d’agacement : il avait perdu l’habitude de l’indifférence.
Paul regardait de temps à autre le visage de Marie, furtivement éclairé par le plafonnier de la Bugatti. Il contemplait le tracé délicat mais résolu d’un profil qui évoquait moins le rire que la colère, tentait de comprendre qui pouvait se cacher derrière ces paupières entrebâillées sur les confidences d’une âme qu’il brûlait de découvrir, dût-elle ravager sa propre vie.
Le lendemain, il tenta de la faire parler d’elle-même. Elle se livra volontiers. Elle avait vingt-quatre ans. Elle vivait à Paris depuis 1935. Ses parents avaient survécu à l’Occupation. Elle avait brièvement participé aux combats qui avaient précédé la Libération. Une balle lui avait valu de perdre la moitié d’un poumon, mais elle avait trouvé le moyen de tomber amoureuse dans le vacarme des escarmouches. Il s’appelait Pierre ; tout le monde le connaissait sous le nom du commandant Gildas. Ça n’avait pas duré : il était marié et avait disparu très vite de sa vie dans les désordres qui précédèrent l’arrivée de De Gaulle au pouvoir.
Alors elle avait quitté Paris pour Strasbourg et y avait vaguement travaillé pendant cinq ans, sans jamais se lier durablement à personne. Elle ne pouvait oublier Pierre, leurs étreintes écourtées par les alertes, les hurlements des agonisants, l’odeur de la cordite et les mains de l’homme qu’elle aimait rougies de son propre sang tandis qu’il l’emmenait à l’abri. Et à présent elle était là, sous le ciel de l’Italie, à parler de ce qui lui avait été le plus cher avec un parfait étranger. Paul l’écoutait attentivement. Le premier jour, il ne lui dit que peu de lui-même et elle ne lui posa aucune question. Mais elle lui souriait, et les histoires de Paul semblaient atténuer la mélancolie de ce sourire, qui lui illuminait le cœur.
Ils passèrent dix jours à Milan. Il partait le matin pour ses affaires, lui laissait un peu d’argent ; elle visitait la ville, achetait des livres ; ils se retrouvaient au crépuscule, il l’emmenait dîner, elle lui racontait sa journée. Ils ne devinrent amants que le quatrième soir.
Mais Paul était attendu à Lille pour une affaire de ferraille. Elle lui demanda de la déposer à Paris et lui laissa un numéro de téléphone. Il l’appela tous les jours. « Tout cela est extrêmement banal, n’est-ce pas ?  » me dit-il, les yeux égarés dans des souvenirs qui ne dataient que de quelques jours. Oui, Paul, c’était banal. Banal comme la vie.
« Voilà. C’est très simple. Quand je suis à Paris, j’appelle Marie. C’est toujours elle qui répond, mais j’ai fait vérifier le numéro par un ami du Deuxième Bureau : il correspond à une certaine Madame Löwenstein. J’ai fait enquêter sur elle. Cette Madame Löwenstein a 82 ans. Elle vit à Montréal depuis 1938. En attendant un retour en France de plus en plus hypothétique, elle prête son appartement à la petite-fille de vieux amis qu’elle a connus à Antibes vers 1914. Elle avait une maison au-dessus de la Garoupe. Cette petite-fille, c’est Marie. Mais on ne se voit jamais dans cet appartement. Elle vient chez moi. Et j’ai besoin d’elle comme de l’air que je respire. Il y a très longtemps que je n’ai pas connu ça. C’est incroyable. Je l’aime. J’ai vingt ans. Je respire. »
J’hésitais à périmer son enthousiasme tout neuf. Je retrouvais le Paul d’avant 1940, plein de vie, inconscient et généreux, encore dévêtu du cynisme dont il avait si vite appris les rudiments dans les innombrables trafics de la guerre. Mais dans sa propre relation de l’histoire il me semblait déceler un décalage dangereux entre Marie et lui. Je me décidai à lui poser la question. Il haussa les épaules. « Evidemment, je sais qu’elle a moins besoin de moi que le contraire. Je crois qu’elle n’a besoin de personne, d’ailleurs. De quoi vit-elle ? Je ne sais pas. Depuis Milan, elle ne m’a plus jamais demandé d’argent. Ce n’est pas une femme intéressée. Je ne sais même pas ce que je lui apporte au juste. Mais je brûle pour elle. C’est tout ce que je demande à la providence. Tu comprends, ce sont mes dernières belles années. Je grisonne déjà. J’ai des commencements de tavelures sur les mains. Elle a quinze ans de moins que moi ; je ne suis pas idiot ; mais je veux que ça dure. »
Paul monta dans la Bugatti et démarra en me saluant d’un signe de la main. Je le vis sourire de satisfaction alors qu’il faisait ronfler le huit cylindres en prenant son virage. Chez lui, à cette époque, la gravité ne durait jamais bien longtemps.
 
 
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A Versailles, le mois de juin de cette année-là fut exceptionnellement torride. La qualité de la lumière, la douceur de la brise et la limpidité de l’azur rendaient plus supportable la moiteur étouffante des après-midi. Mais je n’avais pas toujours le courage de fuir en bord de mer, alors je me contentais de fermer les volets de la bibliothèque. Une fraîcheur relative s’installait. La place Hoche était déserte. Le moindre bruit y résonnait avec ampleur.
Un jour, peu après quatre heures, le ronflement irrégulier d’un moteur mal réglé déchira le silence quasi religieux et écrasant dont c’était le royaume. C’était la Bugatti. Elle faisait peine à voir. Ses pare-chocs étaient boueux, son pare-brise étoilé et ses suspensions émettaient des grincements suspects. Un instant je crus que Paul, toujours si soigneux de son auto, avait revendu son pur-sang à un amateur désargenté. Mais non. C’était bien lui. Il apparut en polo jaune paille et pantalon de toile bleue, sa tenue de week-end habituelle, a priori aussi impeccable que d’ordinaire. Mais un examen approfondi me révéla l’existence inexplicable de quelques faux plis et de mocassins mal cirés. Par-dessus le marché, les yeux de Paul, fatigués et rougis, proclamaient sa grande lassitude au moins autant que la manière dont il se laissa choir dans l’un des imposants fauteuils club qu’affectionnait mon grand-père.
Je lui servis un verre. Sa main droite tremblait légèrement. Son hâle, qui était normalement florissant à cette époque de l’année, avait sensiblement pâli. Il avait l’air lessivé et terriblement malheureux. Je le laissai venir à l’essentiel ; j’étais légèrement inquiet, bien que me doutant de ce qui allait suivre. « Elle est partie », soupira-t-il. Ainsi, cela avait quand même duré huit mois : d’ordinaire, chez Paul, l’essoufflement sentimental venait plus vite, une telle longévité ne pouvait que laisser des traces. Mais cet homme était solide. Il en avait vu d’autres. Pourtant sa détresse était sérieuse. Mon appréhension se mêla de curiosité. Ça tombait bien : il avait besoin de parler. « Elle a retrouvé Lefaucheux. » Pierre Lefaucheux. Héros incontestable et breveté de la Résistance. Le commandant Gildas était de retour. Et ce n’était pas n’importe qui. Il était à présent directeur général de la Régie Renault. Un homme important et respecté. Dans sa situation, pouvait-il s’encombrer d’une liaison ? « Je n’en sais rien. Mais elle ne veut plus me voir. Je n’ai jamais autant souffert. Elle me manque si horriblement. » Chez un homme aussi léger, de tels propos étaient de nature à m’alerter. Au vrai, c’est tout ce que je pouvais faire : m’alerter. C’était tout à la fois dérisoire et nécessaire face à cet homme vacillant qui était mon meilleur ami.
Que s’était-il passé ? « Un jeudi, je l’ai appelée. Je revenais d’Anvers. Je ne l’avais pas vue depuis cinq jours, c’est-à-dire depuis une éternité. Elle a refusé de me voir. Ce n’était jamais arrivé. Elle n’a rien voulu m’expliquer. Ça a duré une semaine comme ça. Je l’appelais, elle n’était pas là, en tout cas elle ne répondait pas ; ou bien elle invoquait un prétexte invraisemblable. Je n’y tenais plus : j’ai appelé Lépidon. Tu te souviens de Lépidon ? Le détective. Il l’a fait suivre. C’est comme ça que j’ai su qui elle voyait, et quand, et combien de temps. J’ai tout un dossier là-dessus. Un gros dossier inutile, avec des notes, des rapports, des photos. (Il s’empara de la bouteille de bourbon et se resservit.) C’est bien lui. Une Frégate grise. Environ un soir sur trois. Ils se retrouvent au Trocadéro ou avenue de Suffren, et ensuite ils filent à Meudon. Il a une maison là-bas. Dans la forêt. En général, ils y passent la nuit. Le matin à sept heures, il la dépose devant chez elle. Quand elle ne le voit pas, elle ne sort pas. Elle ne fréquente personne d’autre. (Il se frotta les yeux.) Quand j’ai eu les preuves, je suis allé l’attendre, un matin à sept heures. »
Elle n’avait même pas eu l’air surpris. Pour la première fois — maintenant il s’apercevait que c’était la première fois —, il l’avait suivie dans son appartement. Un appartement démesuré, avec une vue idéale mais lugubre sur le cimetière de Passy. Elle n’en occupait qu’une seule pièce. Les autres étaient pleines de meubles recouverts de draps qui prenaient la poussière depuis treize ans. Elle lui avait dit qu’elle était désolée, que c’était fini, que c’était la vie, qu’il souffrirait, mais que ça passerait, parce que tout finit toujours par passer. Il était anéanti. Elle ne répondit qu’à une seule de ses questions, pour lui concéder qu’en effet, non, elle ne l’aimait pas. A la fin, elle ouvrit la porte et le mit gentiment dehors. « Je me suis retrouvé sur le trottoir, tout seul, comme un imbécile. Tout à coup j’avais très froid. Je suis rentré chez moi et il n’y avait qu’une seule chose à faire : j’ai donc pris une bonne cuite. »
Il s’était réveillé à dix heures du soir. Son domestique était rentré chez lui, mais il connaissait bien son patron et lui avait préparé un pot de café très fort. Le café supprima sa migraine, mais ne l’empêcha pas de pleurer comme un gamin, debout dans sa cuisine bien rangée, en se demandant si elle dormirait à Meudon ce soir-là.
Puis il tourna en rond jusqu’à deux heures du matin. Il fallait qu’il fasse quelque chose. Il allait devenir fou s’il restait là, dans cet univers soudain borné qui était pourtant le sien. Il descendit prendre la Bugatti. Il emmenait le dossier de Lépidon avec lui. Il trouva le petit chemin dans les bois, la maison aux volets clos, la Frégate grise rangée sous un saule. Il envisagea jusqu’aux représailles les plus puériles. Puis il se souvint qu’il devait aller à Milan le lendemain, c’est-à-dire le jour même. Cette perspective le terrifia. Milan ! Marie à Milan. Le Dôme, les jardins, les parfums ; mais sans Marie, ses yeux prodigieux, sa bouche incandescente, ses bras véhéments ! Il ne pouvait pas aller à Milan sans elle. Il ne pouvait plus y aller avec elle. Pour la première fois de sa vie, il était coincé.
« J’ai appelé Torrchi. C’est mon associé là-bas. Je lui ai raconté que j’étais malade, que je devais être opéré d’urgence, que je ne pouvais pas venir. Il n’a pas fait d’histoires. Mais je ne pourrai pas être opéré tous les mois ! Il va me falloir trouver une solution. Deux jours après, je suis reparti pour Anvers. J’y suis resté plus que nécessaire. Je voulais être loin, ça n’a servi à rien. Je souffrais encore plus d’être ailleurs. Alors voilà, je me suis dit que je viendrais te voir, que tu saurais me conseiller… » Que pouvais-je lui dire ? Marie avait raison. Le temps en viendrait à bout. Il fallait se montrer patient, éviter de la voir. « Tu en as de bonnes ! J’ai des bureaux à Paris. Je ne vais quand même pas m’exiler pour être sûr de ne pas la croiser ! » Justement l’exil, au moins provisoirement, ce pouvait être une solution. Pourquoi ne pas voyager ? Quitter l’Europe pour quelques mois. Voir d’autres paysages, que savais-je ? faire un safari, visiter la Colombie, le Texas, partir pour le Cap Nord. De plus, à cette époque j’avais une maison dans le Maine, à Portland. Je pouvais la lui prêter. « Et qui s’occupera de mes affaires ? Mes associés ? N’y pense même pas. Ces abrutis me mettraient sur la paille. » Même du fond de son chagrin Paul aimait toujours se sentir indispensable. Il finit par s’en aller, guère convaincu par mon idée, à peine plus calme qu’en arrivant.
 
 
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Décembre 1952. Mon premier roman était paru à l’automne. Ç’avait été un succès honnête, sans plus, mais qui suffit à mon bonheur. J’avais à présent acquis une petite notoriété. Parfois les gens me saluaient dans la rue. J’avais presque complètement quitté Versailles et la maison de la place Hoche au profit d’un duplex rue des Ecoles. J’étais un — relativement — jeune écrivain ; il me fallait donc habiter rive gauche et snober la banlieue qui, considérée depuis Saint-Germain-des-Prés, s’apparente déjà trop à la province. Or les provinciaux venaient d’une autre planète, où il était inconcevable d’hésiter deux heures sur le choix d’une cravate avant d’aller au théâtre ou d’investir le fruit d'un an de travail dans une automobile, un yacht ou une toile de maître. J’étais donc l’heureux propriétaire d’un coupé Jaguar XK120 au volant duquel je ralliais très souvent le Cap d’Ail, où Paul possédait une villa dont il m’avait laissé les clés et la jouissance, en échange de mon pied-à-terre de Portland. Car il était finalement parti. Environ un an auparavant, je l’avais accompagné jusqu’au Havre, où il embarqua sur l’Île-de-France pour New York.
Après notre entrevue de juin, il s’était terré, chez lui ou ailleurs, pendant trois mois, sans donner signe de vie. Puis il était réapparu place Hoche. La Bugatti n’allait guère mieux. Le moteur exhalait des râles désapprobateurs dès qu’on tentait de dépasser soixante-dix kilomètres à l’heure et, faute d’amortisseurs en bon état, le long capot noir aux filets d’or manifestait une fâcheuse tendance à louvoyer plus que de raison dans les virages. Paul, en revanche, remontait visiblement la pente. De nouveau assis dans mon salon, ragaillardi par les décisions qu’il avait prises, il avait un peu grossi. L’inactivité… « Je ne suis pas heureux, mais au moins j’agis », affirma-t-il. « J’ai des choses importantes à te dire. J’ai tout liquidé. Torrchi à Milan, les frères Jaubert à Anvers, Emmerich à Londres, Sauckel à Zürich : ils ont tous racheté mes parts. Je n’ai plus rien, fors l’argent. Je m’en vais. » Il s’en allait. Où ça ? Aux Etats-Unis. Nous tombâmes vite d’accord et je lui remis les clés de Portland. En échange il me donna celles du Cap d’Ail. Je faisais une bonne affaire. C’est mon grand-père qui avait acheté Portland en 1910 ; de lointains cousins étaient censés entretenir la maison et le jardin. Mais au vrai personne ne s’en inquiétait et par-dessus le marché je ne m’y étais pas rendu depuis des lustres. Paul, en revanche, séjournait dans sa villa au moins quatre fois par an. La vue qu’il m’offrait sur la Méditerranée valait bien les brumes de la Nouvelle-Angleterre. Un palais ensoleillé contre une cabane humide.
Au Havre, il me confia la Bugatti. « Prends-en soin. Fais-la réparer si tu en as le temps, et envoie-moi les factures. En tout cas, tâche de la faire rouler… » Un sourire bref et mécanique. Et il s’en alla.
Je ramenai donc la Bugatti à Versailles. Ce n’était plus qu’un grand vaisseau sale, fiancé avec la rouille et dont les rugissements du moteur s’apparentaient désormais à la plainte d’un Hofner désaccordé. Les plaintes de la mécanique devenaient assourdissantes. Je mis cinq heures pour parcourir deux cents kilomètres. La Bugatti fut remisée dans le garage de la place Hoche, aux côtés de la Citroën C6 de mon grand-père qui n’avait pas roulé depuis vingt ans. Elle y était toujours dix mois plus tard quand je reçus des nouvelles de Paul. Une longue lettre manuscrite. « Ta maison a pris de la valeur. J’ai cru devoir procéder à quelques aménagements, mais en fait j’y vis peu. Je suis à New York le plus souvent. J’ai quelques affaires en cours. » (Sans doute s’apprêtait-il à racheter la General Motors.) « Je me suis lancé dans l’importation de pièces détachées pour voitures anglaises. C’est un vrai marché ici. J’ai aussi des participations dans l’immobilier. Pourquoi ne viendrais-tu pas à New York ? Je suis sûr que tu as besoin de vacances. » Cette dernière phrase, c’était tout à fait lui : je n’avais jamais travaillé de ma vie. Il avait retrouvé un peu de son sens de l’humour.
Cependant c’était la lettre amicale mais brève d’un homme pressé. Sans doute l’avait-il dictée à une quelconque secrétaire, dans un bureau confortable et anonyme de la 5ème avenue. C’était aussi une lettre désincarnée, aride, laconique, qui parlait de tout sauf de ce qui l’intéressait vraiment. En définitive je n’allai pas à New York. Je travaillais à un nouveau livre.
Paul revint en France à peu près au moment de la chute de Diên-Biên-Phu. Il vieillissait plutôt bien et n’avait que peu changé. Il n’était là que pour quelques jours : des contrats à signer, de vieux amis à voir, et puis moi bien sûr. Mes deux derniers romans avaient très bien marché, ce qui m’avait permis de faire réparer (à prix d’or) la Bugatti. Paul voulut la voir, mais ne s’assit pas à son volant, peut-être par superstition. Je lui dis que j’envisageais de vendre Versailles. « Je te le déconseille. C’est une maison de famille. Tu as de la chance d’en avoir une. Si tu la vendais, tu le regretterais toute ta vie. » Cette fois, il était venu en avion. Je l’emmenai au Bourget et regardai s’envoler le Super-Constellation qui l’emmenait, une fois de plus, loin de celle dont il n’avait pas prononcé une seule fois le nom en trois ans.
Durant les quinze jours qu’il passa en France ce printemps-là, Paul ne tenta pas de voir Marie, ni de découvrir ce qu’elle était devenue. Il ne vint pas à Passy. Il ne m’en parla pas non plus. Un jour que nous nous promenions aux Invalides, je risquai une question sur sa vie sentimentale. « Rien de sérieux », dit-il en se forçant à sourire. J’en restai là. Je savais à qui il pensait. 

(à suivre)

 

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Marie ou le printemps intérieur
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Jeudi 14 septembre 2006 4 14 /09 /Sep /2006 14:00

« Ecrire, c’est inventer avec des souvenirs. » Jean d’Ormesson

 Ecrire c’est un bonheur, un loisir, un métier, une contradiction. En écrivant, on extrait de soi des choses intimes et dangereuses, et le danger vient justement de la pérennité que leur confère l’écriture. Si les mots écrits sont une signature plus ou moins fidèle de la pensée, ils braquent sur les sous-sols de l’âme d’impitoyables projecteurs, ils nous laissent nus, trahis par nous-mêmes, rarement compris. L’écriture, et plus encore la publication, c’est la réflexion jetée aux chiens, c’est l’entrée dans un système où la rareté des bienveillances n’a d’égale que la cruauté des jugements. Publier, sur Internet ou sur  le papier, c’est avant tout accepter de s’exposer. Le recours à la fiction n’y change rien : dans chaque situation, dans chaque personnage, dans chaque scène, dans chaque séquence, l’imaginaire de l’auteur se découvre avec complaisance ; le plus souvent, ce qu’il y a en lui n’est pas difficile à déchiffrer.

 Ecrire c’est aussi un partage, et de mon travail je déposerai ici ce que j’estimerai digne d’être lu, les fictions qui sont comme une rumeur de l’expérience humaine et qui me divulgueront mieux qu’aucune biographie, parce que je l’aurai décidé. Peut-être n’écrit-on jamais qu’à soi-même, peut-être l’écriture n’est-elle qu’un reflet ? Ou un moyen d’abandonner les masques successifs que l’existence nous a tendus et que nous avons acceptés ? Stephen King parle quelque part du fond de l’âme comme de l’endroit « où les choses sont vraies ». C’est un lieu que je visite sans cesse ; je n’ai cessé de vivre en regardant en arrière. Avec la complaisance évoquée naguère par Paul Guimard je me penche sur mon passé, sur les visages qui ont été les miens, qui insensiblement ont changé, de cet ensemble de modifications que l’on résume sous le fait de vieillir. « Je me souviens de moi en train de me souvenir. » 

 Dans le fracas des minutes, l’écriture est aussi une libération. « J’écris pour moi, pour mes amis et pour adoucir le cours du temps », écrivait Borges. Et moi, pourquoi est-ce que j’écris ? Et pour qui ? Pour cet été qui va bientôt mourir, pour les énigmes de la saison, pour des pièces rouges et des rideaux ocre derrière lesquels s’élaborent tant de refuges imaginaires aussitôt brisés sur les récifs d’une délectation morose que rien ne peut vraiment entraver ? Quand on commence d’écrire, on ne s’arrête jamais. On ne peut pas poser son stylo et dire « voilà, c’est terminé », parce que ce n’est jamais terminé. On ne peut en finir ; on écrit toujours plus ou moins le même livre, la même histoire, le même essai ; la réflexion n’est interrompue que par la mort, ou par la lassitude, ou par la faillite cérébrale, ce qui revient au même. Il faut bien le reconnaître, on aime et on écrit toujours de la même façon, et un jour le style finit d’apparaître, il commence de se dégager des brumes de l’adolescence. Le style ? un style : le mien, perdu au milieu des autres, tout à la fois insignifiant et décisif. Il peut ravir ou mettre mal à l’aise ; il peut assoupir ou déranger ; il donne la couleur, la densité et sans lui les phrases ne sont rien.  

 

Comment se rappeler ? J’observe la vie en train de fuir, ma mémoire et ses vengeances, le fait que tout a été soigneusement noté, que rien ne manque, renoncements, plaisir, échecs, espoirs. Dans tout cela il faut choisir, car le temps manque. Il y a bien entendu une pente naturelle, la plus facile, qui consiste à revenir sans cesse vers la lumière, à négliger sa part d’ombre ; j’y ai souvent cédé ; faut-il le regretter ? La tristesse est-elle une caution pour l’altitude ? Je ne le crois pas. Je crois à la beauté du monde et à l’urgence d’être heureux, je crois aussi à l’angoisse, au malheur et à la souffrance, je crois à la fête et je crois aux larmes, je crois au désir et je crois à la mort. Que trouve-t-on d’autre dans les romans ? Des histoires. Une bonne histoire, c’est toujours ce qui peut arriver de mieux, et peu importe au fond qu’elle soit triste ou non, qu’il s’agisse d’une tragédie ou qu’elle nous fasse rire aux éclats. Les histoires, c’est la vie elle-même, la mienne, la vôtre, des personnages échappés du réel mais qui en arborent les stigmates. Nous essayons toujours de leur donner le meilleur de nous-mêmes, sans forcément y parvenir. Bah ! Nous continuons quand même. Il faut continuer. Il faut essayer. Il faut écrire, parce qu’écrire est une nécessité, plus encore qu’un hasard. Au fond, nous n’avons pas le choix, et quand nous le découvrons il est déjà trop tard. Les mots viennent et repartent, et fébrilement nous prenons des notes, même les plus décousues finiront bien par servir un jour, nous ne laissons rien échapper. C’est ce que nous pouvons faire de mieux, nous efforcer de ne rien perdre. Si ces textes ont un sens, c’est probablement celui-là.  

 

 

 

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Pourquoi écrire ?
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