Dimanche 10 octobre 2010 7 10 /10 /Oct /2010 13:48

- Comment décide-t-on de clore tout un chapitre de sa propre vie ?

Au vrai, c’est plus simple que ça en a l’air. C’est une question de temps, de maturité. Il y a des souvenirs qui vous enrichissent, dont la seule évocation suffit à éclairer votre chemin ; et il y en a d’autres, au contraire, qui sont destructeurs, empoisonnés, trop lourds à porter. Ceux-là jettent une ombre permanente sur votre existence, limitent la portée de vos espoirs, verrouillent vos ambitions.

- Mais on ne peut les oublier…

C’est exact. Comme j’ai beaucoup d’imagination, je suis attaché aux symboles et aux métaphores. Depuis longtemps déjà, je me figure l’être, sa mémoire, ses désirs, comme une demeure dont la taille, le style, l’architecture, dépendent étroitement du parcours et des préférences esthétiques de l’individu. Dans mon cas personnel, j’imagine cette maison avec une certaine constance : elle est toujours très grande, patricienne, isolée dans un grand parc, au milieu des arbres, cernée par des murailles qui la dissimulent aux regards. Elle comporte, naturellement, un grand nombre de pièces, de salons, de chambres, de caves, de greniers… Comme dans la vie réelle, il y a les lieux qu’on nomme « de vie », ces « pièces à vivre » que l’on appelait « living rooms » il y a vingt ans encore, ce qui est une timide victoire de la francophonie ; et puis des endroits plus reculés, plus sombres, dont les portes ne s’ouvrent que rarement, qui sont plongés dans un silence, une solitude rarement perturbés par une irruption humaine. Ce ne sont pas, cependant, des pièces inhabitées. C’est là que, pour ma part, je range ce que Paul Guimard appelait « les cantons les plus secrets de la mémoire ». Enfin, ranger, c’est beaucoup dire. Disons que j’y entrepose tout le fatras que l’on traîne inévitablement derrière soi. A l’approche de la quarantaine, ça commence à prendre de la place.

- Vous arrive-t-il de visiter ces lieux ?

Oui, à une fréquence très variable, qui dépend de mes nostalgies du moment. Il m’arrive même, comme à tout le monde, j’imagine, d’en exhumer certains visages. Ce sont des chambres faciles d’accès, leurs portes ne sont pas fermées à clé. Au hasard des couloirs, je pousse une porte. Parfois, je sais exactement ce que je vais trouver derrière, parce que je viens fréquemment m’y réfugier ; parfois au contraire, mes souvenirs sont plus brumeux, moins précis, et alors il y a comme un petit suspens quand je me glisse dans la pièce : quels aspects de moi-même m’y attendent-ils ? Les plus obscurs ou les plus lumineux ? Une théorie de regrets, des espoirs informulés, remisés dans la pénombre avant même que d’avoir pu voir le jour ?

- Dans les pièces que vous visitez moins souvent que les autres, il est facile de supposer que ce ne sont pas les souvenirs les plus heureux qui s’y trouvent…

Vous avez raison. Il faut que je sois honnête avec moi-même. Il est, c’est vrai, toujours plus facile, plus sécurisant aussi, de toujours se remémorer ce qu’il a pu y avoir de doux et d’agréable dans une vie. Il y a donc des pièces plus poussiéreuses que d’autres. Il y en a même qui sont résolument obscures, emplies d’erreurs de jugement, de mauvais choix, de médiocres arrangements avec l’existence, bref de tout ce dont je ne suis pas très fier. Vous me direz, pourquoi alors ne pas vider ces pièces-là, vous débarrasser de leur contenu, une bonne fois pour toutes ? A cela, deux raisons. D’abord, les vider, ça veut dire aussi les inventorier, jusque dans les détails, et je ne suis pas sûr d’en avoir envie. Et ensuite, je crois profondément que ce qu’elles recèlent fait partie de moi, tout autant que le reste. Franchement, je ne me vois pas jeter tout cela à la poubelle. C’est mon histoire, mon itinéraire, mes chemins de traverse, mes impasses. Le souvenir, aussi, de ceux que j’ai fait souffrir. Tôt ou tard, inévitablement, on fait souffrir. C’est un terrifiant constat. Il est impossible, malheureusement, d’annuler cette souffrance. En conserver le souvenir, c’est aussi, me semble-t-il, un hommage, certes tardif, ou en tout cas une forme de reconnaissance muette, adressée à ceux à qui on a fait du mal. En quelque sorte, c’est la garantie de la conscience, une sorte de barrage contre le relativisme, en ce sens qu’elle nous interdit d’atténuer la portée de nos actes. C’est aussi, bien sûr, le moyen de s’efforcer de ne pas renouveler nos erreurs, de nous améliorer, de moins nous tromper, de moins nous trahir nous-mêmes. Il n’y a donc pas de complaisance, encore moins de cautionnement des fautes, dans le fait de conserver obstinément tout cela. Nos fautes, comme nos réussites, nous racontent qui nous sommes. Bien entendu, se vautrer là-dedans pour le plaisir, sans but, uniquement pour pouvoir s’apitoyer sur son sort, n’aurait aucun sens, aucune valeur. En retirer quelque enseignement, au contraire, a du sens. C’est pourquoi je considère que la mémoire de nos méfaits est aussi importante – ni plus, ni moins – que celle de nos moments de grâce…

- Et cependant, vous avez décidé de vider l’une de ces pièces…

Oui. C’est une pièce singulière, j’allais dire « une pièce pas comme les autres », mais c’est une formulation idiote puisque, par définition, aucun de ces endroits ne ressemble aux autres...

- Qu’a-t-elle de particulier ?

C’est très simple à résumer : elle contient l’entièreté d’une aventure qui a failli me briser. C’est une histoire qui m’a emmené très loin, trop loin même, bien au-delà de ce que j’aurais voulu, de ce qu’il aurait fallu. Les conséquences en ont été terribles, pour moi et pour beaucoup de ceux que j’aime. Elle a commencé comme une histoire d’amour et s’est achevée dans une désolation sordide, dans la souffrance, le malheur, mais aussi, pour ce qui me concerne, un soulagement, une libération. A l’heure de détruire tout cela, c’est d’ailleurs aussi ce que je ressens ; je suis soulagé et libéré.

- Vous parlez de destruction…

Oui, c’est le terme qui me semble convenir le mieux. Tout cela mérite d’être détruit. Il n’y a plus rien de bon à en tirer. J’ai passé les quinze dernières années à y réfléchir, à revivre régulièrement les poisons, les difficultés, les douleurs de cette époque ; huit ans de ma vie, ce n’est pas rien ! J’ai longuement essayé de comprendre, de me comprendre surtout… Longtemps, les choses, dans cette pièce condamnée, sont restées telles qu’elles étaient. Non pas dans l’oubli, car j’y pensais, j’y pensais même fréquemment, et parfois même je venais ici, dans cette chambre où nous sommes aujourd’hui, pour observer, sans compassion excessive, ce que j’étais alors, ce que j’ai fait, ce que j’ai accepté, par faiblesse, par manque de caractère, par orgueil. C’est sans doute une forme de masochisme, car en réalité je ne voulais plus les revoir ni les réentendre, ces souvenirs, ces photographies, ces meubles, ces voyages, ces heurts, ces cris et cette fureur, mais d’un autre côté je ne pouvais me résoudre à m’en débarrasser. C’était, ç’avait été, après tout, une part importante de ma vie. Disons le mot : ma première grande histoire d’amour, une histoire difficile, compliquée, difficile à vivre, âpre, douloureuse, qui a causé bien des blessures mais qui a eu, aussi, rarement, c’est vrai, quelques moments de bonheur. Bref, j’avais confusément l’impression que, si je me décidais à brûler tout ça, ç’aurait été comme renoncer à une part non négligeable de ce que je suis devenu aujourd’hui, tant il est vrai que nous pouvons nous résumer, pour beaucoup, à la somme de nos expériences.

- Que s’est-il passé ?

Ah ! C’est la question essentielle : que s’est-il passé ? Qu’avez-vous fait ? Je vais vous le dire : je l’ai aimée. J’ai aimé V., démesurément, déraisonnablement, sans prendre la moindre précaution pour moi-même, ni pour ceux qui m’aimaient et que j’aimais. Evidemment, j’ai des circonstances atténuantes : comment savoir, alors, de quelle façon les choses allaient tourner ? J’ai pris un risque. J’ai joué ma vie. En soi, ce n’est pas très grave, mais le drame, c’est que, dans ces cas-là, on joue aussi l’existence des autres. On ne vit pas dans une cellule isolée, autonome, indépendante du monde extérieur. Les corrélations sont étroites, quand on a la chance, comme je l’ai eue, d’être entouré de beaucoup d’amour, de compréhension, de patience, d’intelligence. Donc, quand on se trompe (et, dans cette affaire, je me suis indiscutablement trompé), les conséquences de ce choix ne se cantonnent pas à votre petite personne. Elles atteignent tous ceux qui sont dans votre vie à ce moment-là, famille, amis, collègues de travail. Dans le cas de mon histoire avec V., elles ont été essentiellement destructrices.

- Vous aimait-elle ?

Oui, je crois que oui. A sa façon, orageuse, instable, changeante, parfois même absconse, oui, je crois qu’elle m’a aimé. Ou peut-être a-t-elle aimé celui qu’elle aurait voulu que je fus ? Je n’entrerai pas dans les détails, mais j’ai toujours eu l’impression qu’elle regardait, en quelque sorte, derrière mon épaule, comme si elle souhaitait que surgisse un autre moi-même, dépouillé de ce qu’elle me reprochait (et la liste était longue !). Quand j’y repense aujourd’hui, près de vingt ans plus tard, je ne puis me défendre contre ce réflexe idiot qui consiste à dire « j’aurais dû dire cela… » ou « je n’aurais pas dû agir ainsi… ». Cela n’a pas de sens. Le passé est le passé. On ne le changera pas. Bien sûr, à présent que j’ai acquis suffisamment de sérénité pour poser sur cette histoire un regard distancié, il est aisé d’identifier les moments-clés, ceux où les choses ont basculé  vers le pire, où il aurait fallu rompre. Tant de temps perdu alors ! Tant de souffrances inutiles…

- Cependant, vous avez rompu…

Oui, mais pas de façon tranchée. Ç’a été une rupture lente, mouvante, indécise, avec beaucoup de claquements de portes qui se voulaient définitifs, de réconciliations illusoires, de phrases laides. Moyennant quoi, nous sommes restés plus ou moins ensemble pendant des années, raccrochés aux bribes d’un espoir mourant, que seules nourrissaient encore de basses nécessités matérielles. Ce n’est pas glorieux. Nous étions comme d’anciens combattants, un peu las de nos guerres, se connaissant à fond, trop bien sans doute, dépourvus de toute illusion, bercés par l’habitude. A la fin, nous étions presque apaisés. Ce qui n’a pas empêché la rupture, la vraie, de se passer extrêmement mal, dans le désespoir et la brutalité. Cela s’est terminé dans un couloir d’hôpital. Sans doute la page était-elle trop lourde, trop dense, pour pouvoir être tournée facilement.

- C’était quand ?

Il y a bientôt quinze ans. J’ai été, je crois, suffisamment puni. On ne se remet pas aisément d’une affaire comme celle-là. Donc, je vais procéder aux funérailles de cette histoire. D’un certain point de vue, j’ai fait le parcours à l’envers : d’abord le deuil, ensuite les obsèques ! Tout à l’heure, cette pièce sera vide. J’ai pris la résolution de ne rien conserver. Evidemment, il ne s’agit pas d’oublier, c’est impossible et, si ça l’était, ce ne serait pas honnête. Il s’agit, plus simplement, de s’alléger. A un moment, les souvenirs de ce qui vous a fait souffrir finissent par prendre trop de place. Ils vous entravent, encombrent vos perspectives. Cette partie de ma vie, je crois, n’a plus rien à m’apprendre. Tout ce qu’il m’en reste, c’est un rabâchage improductif. A partir du moment où l’on a cicatrisé, à quoi bon ? Je crois que le moment où l’on franchit la frontière qui sépare le ressentiment de l’indifférence est une grande victoire sur soi-même. Il y a déjà un bon moment que j’ai franchi cette frontière. Alors, bien sûr, comme je suis très conservateur, il m’a fallu du temps pour accepter de me défaire de ces objets, de ce passé. Je n’ai pu le faire que quand j’ai compris qu’il n’y aurait aucun déchirement, aucune amputation psychologique et, surtout, aucun regret. Voilà, nous y sommes. Cette époque est morte en moi. Je vais pouvoir ouvrir les fenêtres, dépoussiérer l’endroit, installer ici d’autres visages, d’autres rêves, d’autres espoirs, des choses vivantes. Il n’y a pas, je crois, de meilleure façon de refermer, de façon définitive, le vantail obscur et superflu de ce qui a cessé d’exister.

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Mercredi 6 octobre 2010 3 06 /10 /Oct /2010 12:15

Les nuits de pluie, comme celle-ci, bercent amplement la mélancolie. Qu’est-ce que la mort, au fond, si ce n’est l’oubli ? Et cependant, la mémoire, ce n’est pas la vie. Enfin, pas tout à fait la vie…

Tout ressentir avec une telle intensité, est-ce confortable ? Probablement pas. Mais la vie peut-elle être belle et confortable à la fois ? Ou, dit autrement : peut-elle être belle sans se montrer exigeante avec elle-même ?

Que faire, que croire, lorsque l’on cesse de se comprendre soi-même ?

J’ai, assez brutalement,  cessé de croire à ma propre invincibilité. Quand on arrête de croire, pour une raison ou pour une autre, qu’on s’en sortira toujours, quoi qu’il arrive, l’existence revêt d’autres couleurs ; celles qui seront le révélateur exclusif de nos faiblesses, de nos erreurs de jugement, de nos tentatives avortées de faire mieux, de devenir quelqu’un d’autre, de changer d’altitude.

Longtemps, ma vie a été facile. Dans toutes les provinces de l’effort, j’étais un étranger.

Quand le premier doute surgit, il est déjà trop tard : lui et ses semblables ne vous quitteront plus. Ils m’ont déchiré à petit feu, insidieusement, sans que je puisse me mesurer véritablement à eux, sans que je puisse les combattre. Au contraire, je les ai contemplés avec une complaisance suspecte, parce que je les considérais comme l’indice essentiel d’une maturité qui se refusait. Je n’avais pas compris qu’à force de remettre en cause tout ce que j’étais, ils finiraient par me contraindre à me réinventer.

Eh bien, nous y sommes ; nous sommes dans le tourment, le danger, l’intuition de culpabilités anciennes. Il est impossible, et tant mieux, d’en sortir intact. Et peut-être même est-il impossible d’en sortir tout court.

L’automne arrive toujours trop tôt. A quelques jours de sa mort, et le sachant, Georges Pompidou confia : « Dans la vie, j’ai visé trop bas. » Ces paroles, prononcées par un homme si proche de ses fins dernières, ne cessent de me hanter. Idéalement il faudrait pouvoir se rassurer en décelant, par avance, ce qu’on laissera derrière soi, ou plutôt les traces vers lesquelles se retourner, à l’instant de mourir, en se disant qu’avant de s’effacer à leur tour elles pourront dire ce que nous avons été, ce que nous avons fait, de quelle façon nous avons vécu, aimé, douté, espéré, créé, détruit.

La nostalgie n’est qu’un mode d’emploi pour le crépuscule. Je l’ai longuement entretenue ; à présent il est temps de la mettre en sommeil, de lui laisser quelques années de répit, s’empoussiérer dans le grenier sentimental où elle attendra son heure. Car elle finit toujours par l’emporter. Les rétroviseurs me fascinent comme seule peut fasciner la langueur des pièges. Il est si difficile d’en détourner le regard, de ne plus y guetter les ombres, les visages évanouis, les désirs inapaisés, les lettres qu’il aurait fallu brûler, les routes inaccessibles, les mots que l’on regrette d’avoir prononcés et ceux que l’on regrette de n’avoir pas prononcés, de ne plus s’y rassurer en y scrutant, contre toute évidence, les miroirs brisés de notre jeunesse. Il est – oui – si difficile de continuer d’avancer sans la réconfortante illusion de ce secours-là.

C’est pourtant, à n’en pas douter, « à mon âge et à l’heure qu’il est », mon plus utile espoir.

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Lundi 4 octobre 2010 1 04 /10 /Oct /2010 19:07

Octobre. Et voici que s’enrichit sans trêve le catalogue de mes regrets. Il faudrait tout faire pour leur échapper. C’est peu dire qu’il n’est pas facile d’y parvenir.

Octobre, et je reste là. Je dresse la liste des deuils à faire, des prénoms dont il faut apprendre à se détourner. Tous ces silences, lourds, épais, significatifs. Ces visages qui vieillissent ailleurs, que je perdrai, qui ont déjà disparu. C’est quand je pense à eux que je me sens vraiment seul. Solitude enkystée de doutes, de regrets, de désirs obscurcis.

Solitude inutile aussi, tant il est vrai qu’il me suffit de lever les yeux pour sourire de nouveau à l’existence – non pas un sourire réanimé, un sourire sous perfusion, mais, au contraire, un sourire neuf, débarrassé des peurs et des craintes auxquelles seule conduit la sécession des rêves.

Solitude vaine et qui, cependant, me guette à chaque coin de rue, et dont il est si difficile de me délivrer lorsqu’elle m’atteint, lorsqu’elle altère jusqu’aux couleurs du jour, lorsqu’elle se charge de me rappeler que chaque matin, chaque naissance, ne sont en définitive que des promesses de nuit et de mort.

Octobre. Que faire de ce mois quand on a, comme moi, la haine des révolutions – crimes de sang, violence légitimée, libérations illusoires, qui ne consistent qu’à passer d’un arbitraire à l’autre… Et puis, aussi, que faire de soi ? La quarantaine rôde. J’écris de plus en plus souvent des phrases qui commencent par « il y a vingt-cinq ans… ». Il y a vingt-cinq ans, j’écrivais déjà. J’aimais déjà. Et peut-être n’ai-je qu’insuffisamment changé depuis lors.

Que faire de soi… J’écris sous un ciel bas. La pluie a clairsemé les terrasses. Des feuilles mortes squattent mes essuie-glace. Sous peu les arbres seront nus. Nus comme cette mémoire qui ressemble aux cinémas d’art et d’essai de la rive gauche, projetant inlassablement des œuvres oubliées et confidentielles devant des salles aux trois quarts désertes.

Se souvenir, à quoi ça sert ? Parfois, avoir trop bonne mémoire, c’est fatigant, plus en tout cas que d’avoir bonne conscience. Quand ils se frottent trop souvent aux rudesses du réel, les plus beaux songes eux-mêmes finissent par s’user. Ils empruntent alors les nuances de cet autre deuil que l’on nomme désenchantement. Voilà : j’ai trouvé. Octobre a été dessiné pour le deuil. Après, on n’en parlera plus. On se promènera distraitement au milieu des schèmes de la saison. On regardera l’hiver se profiler dans le confort et la sécurité des lainages, dans la pâleur usuelle des jours, dans les lumières orangées des soirs qui, sur nos vies, tombent de plus en plus tôt et nous tiennent lieu d’horizon sentimental. 

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Mardi 6 juillet 2010 2 06 /07 /Juil /2010 09:43

Et puis, peu à peu, la vie se met à redescendre. La solitude apparaît, et avec elle tant de promesses absurdes, qui sont celles de la survie. La mémoire renonce à sa solidité. Nous devenons ce que nous sommes : des mortels. L’âge devient notre seule identité. Avant d’être nommés, on est d’une époque morte, d’un temps enfui. Les nécessités du reflux. Nous étions si tendrement nous-mêmes. Nous n’avons rien vu venir. La vitesse des choses qui, lentement, nous dévêt de tous nos possibles. Le passé est une accumulation, quelque chose d’inutile et d’indispensable à la fois. Le passé et ses lumières qui, souvent, aveuglent plutôt que d’éclairer. De tout cela, nous ne contrôlons rien. Allons, nous aurons fait de notre mieux. C’était forcément insuffisant ; cela nous convenait. Nous avons dessiné nos vies en étant avant tout satisfaits de ce que nous en percevions, or la satisfaction est le piège sommital. Je l’ai longuement pratiquée. C’est un masque confortable, qui peut même devenir élégant avec un peu de pratique. Il s’agit  de se contenter d’être soi, de ne rien désirer de plus. Quand on y réfléchit, c’est déjà bien. Tant de gens passent leur temps à ne pas s’accepter, à se complaire dans leur propre détestation. Que de vies perdues ! J’ai aimé qui j’étais avant même de le savoir, de comprendre de quoi il retournait ; il n’est pas interdit de le voir comme une sorte de fatalité inaugurale, qui a déterminé tout ce qui a suivi. Il a été bon de vivre ainsi, en s’aimant à ce point. J’ai – hélas, tant mieux – déjà l’âge des premiers bilans ; exercice nécessaire et dangereux : m’aimerai-je encore autant à l’issue de cette introspection ? Au vrai, je n’ai cessé de me regarder. J’étais indulgent, plus encore pour moi-même que pour les autres. Est-ce contradictoire avec l’ambition ? De toute façon, pour les regrets, il est trop tard. Il fallait y penser avant. Avant quoi, d’ailleurs ? Avant de péricliter ? Avant les renoncements, les rêves pâles, les rires prisonniers des bandes magnétiques ? Les enregistrements vieillissent mal. Quelles que soient les précautions prises pour leur stockage, ils finissent par perdre en intensité. C’est désespérant et inévitable. S’ils doivent nous survivre, ce ne sera pas pour longtemps. Les voix aimées se désunissent, tordues, défigurées par le temps. Les phrases changent, perdent de leur sens. Elles se précipitent vers l’oubli – notre plus grand point commun. La mémoire en prend à son aise, telle le fer de lance d’une idée morte. Toutes les composantes du passé se trouvent associées en une souterraine complicité : nous faire perdre le fil, accepter ce qui nous arrive. Et, très progressivement, comme un soir d’été qui tombe, avec la sobriété de l’irréfutable, sans douleur, ou presque, admettre de mourir.

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Lundi 14 juin 2010 1 14 /06 /Juin /2010 18:58

Ce qu’il m’en reste.

Ses gestes. Sa nervosité. Son inquiétude. Son absence. Sa pâleur. Ses colères rentrées. Son impatience. Sa douceur. Ses crépuscules. Son pessimisme. Sa radicalité. Son absence de nostalgie. Sa pubescence. Ses vingt-quatre ans. Ses automnes. Ses prénoms. Ses virages. Son odeur. Sa fébrilité. Ses découragements. Ses limites. Sa pusillanimité. Sa résolution. Ses peurs cachées. Ses doutes. Son inquiétude. Sa lumière. Son exigence. Sa douceur. Sa rareté. Sa peau couleur de plage. Ses blondeurs souterraines. Ses secrets. Sa vulnérabilité. Son soupir. Ses envies de fuite. Ses parts d’ombre. Ses masques. Ses départs. Ses silences inexpliqués. Sa mémoire. La somme de ses possibles. Sa liberté. Ses pistes. L’obscurité de son désir. Sa solitude. Sa brutalité. Ses mains sur moi. Son impassibilité. Les couleurs de son âme. Sa façon de différer. Le bruit de son rêve. Ses voltes-faces. Son hostilité. Ses silences. Sa dureté. Son corps en train de clignoter dans le noir. Son histoire. Ses certitudes. Ses identités. Son hésitation. Sa vigilance. Sa disparition. Son tourment. Les photos d’elle. Ses habitudes. Ses perplexités. Ses noyades. Sa réminiscence. Ce qu’elle m’a laissé. Ce qu’elle m’a pris. Son tumulte. Sa frayeur. Ses assauts. Sa pénombre. Ses éventualités. Ses mois de septembre. Ses chancellements. Sa survie. Ce que le temps a retiré d’elle. Ce qu’elle a vérifié. Son ouest. Ses sourcils. Ses épaules. Ce qu’elle n’aimait pas d’elle-même. Son velours. Son côté neuf. Ses inerties. Ses choix. Ses énigmes. Son signalement. Ses diffractions. Sa désertion.

Et puis,

le fracas.

Le désenchantement.

La distance.

Le manque.

L’abandon.

Le théâtre du vide.

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Samedi 5 juin 2010 6 05 /06 /Juin /2010 23:54

Revenir sur ses pas.

La ligne de Sceaux, qui ne s’appelle plus ainsi depuis longtemps.

Une vieille rame de RER, modèle MI79, fanée par l’usage, et dans laquelle j’ai possiblement voyagé, il y a mille ans ou davantage. Sur les sièges rouges et bleus, les petits dessins sont presque effacés. Je les ai vus intacts, ces motifs dépourvus de signification mais qui étaient là pour tenter de rompre l’invincible monotonie de ces trains que l’on prend, jour après jour, comme un réflexe, pour répéter, d’une vacance à l’autre, des voyages strictement identiques. Il est dix heures du matin et je suis de nouveau assis là, comme avant, comme hier. Il y a une minute le taxi m’a déposé place Denfert-Rochereau. C’était un bon début. Tant de choses ont, pour moi, commencé ici.

Je vais faire pour rien, pour le plaisir, un plaisir incertain, ce qu’autrefois je n’ai accompli que par nécessité. C’est un geste étrange dont la perspective m’a poursuivi, auquel j’ai longuement rêvé.

En quelques secondes, les bruits d’autrefois – quel terme écrasant –, les bruits oubliés redeviennent familiers : le grincement des soufflets qui séparent les voitures, les variations d’intensité du bourdonnement des moteurs, les soupirs mécaniques qui signalent le verrouillage des portières. Et ces remugles ! « Quand les odeurs ne sont pas seulement des parfums, elles atteignent les cantons les plus secrets de la mémoire », écrivait Paul Guimard. Tout me revient, brusquement les années ne sont plus qui m’ont séparé de ces milliers de minutes écoulées ici, dans ces trains, dans la solitude, les rires, l’amitié, la mélancolie, l’espoir. J’y ai si longuement catalogué mes secrets. J’y ai si fréquemment aimé.

Tant de mes premiers voyages ont commencé et se sont achevés là, dans ce décor si daté déjà. De part et d’autre des voies, le paysage n’a guère changé en vingt ans. Quelques constructions récentes sont les seuls témoins du temps enfui. A l’inverse, je n’ai pas retrouvé certaines demeures qu’un détail suffisait à identifier, puis à enrichir de mystères improbables. Par exemple, cette fenêtre circulaire, à Bourg-la-Reine, dont je me suis souvent demandé quels bonheurs elle pouvait dissimuler, ou les drames qu’elle avait abrités.

Il me semble que je nage à contre-courant, armé de réminiscences ferroviaires, évidemment un peu faciles. Ni rêves, ni photographies. Pour cet exercice, ma mémoire suffit.

Je connais encore par cœur l’enchaînement des gares – jadis litanie impatiente, aujourd’hui partie intégrante de cette mythologie de l’adolescence à laquelle il serait si difficile de renoncer. Antony, Fontaine-Michalon, Lozère, Orsay. Nous étions si pressés d’arriver, d’exister, à cette époque où, nous le sentions confusément, tout était encore possible ; ici, j’ai eu quinze ans. Ici, j’ai été heureux, anxieux, hésitant, déchiré.

Après Massy-Palaiseau, la tonalité diffère, le décor se provincialise. Les routes avoisinantes sont plus étroites, on ne survole plus d’échangeurs, les gares ne desservent plus qu’une seule ligne, la nôtre, la mienne. On s’approprie vite et facilement ce genre de choses : ma ligne, mon train. Les quais sont des parenthèses de béton à jamais ancrées dans le vert. Les bâtiments eux-mêmes sont des demeures plus que centenaires. Le tracé n’a presque pas changé depuis le début de l’exploitation, en 1846. A bord, les gens descendent par grappes, le désert s’installe au fur et à mesure que l’on avance vers l’ouest, Chevreuse, Rambouillet, les arbres. Les ombres de Jean Racine, de la Mère Angélique, de Robert Boulin et de Jean-François Duval se bousculent à la fenêtre. Leurs visages n’ont pas disparu. Je sais pouvoir les retrouver à peu près n’importe quand mais il s’agit, ce matin, de marcher sur leurs traces. Sur les miennes, aussi.

Ces villes que l’on a tant de fois traversées et dont on ne sait rien à part, peut-être, si l’on a de la mémoire, les noms qui cernent leurs gares – Pierre Semard, boulevard Georges Seneuze, place Auguste Mounié. A Saint-Rémy non plus, les choses n’ont pas beaucoup changé, ni les ombres sur la place, ni le bistrot en face de la gare, ni la douceur non feinte de vivre. Je ne suis pas resté longtemps. Le train allait repartir. C’était le même. J’ai retrouvé la place que j’ai toujours préférée, celle près de la grande fenêtre, à gauche. C’est une rame fatiguée. Il lui faudrait un bon coup de peinture, des vitrages neufs, de nouveaux sièges. La dépouiller de ce que nous avons été, les pieds posés sur les banquettes, les cigarettes illicites, les chahuts, les courses-poursuites d’un wagon à l’autre. Il y a dans ce train qui repart vers Paris des gens qui n’étaient pas nés alors, vers 1985, à cette époque qu’il n’est pas vain de se rappeler.

En quarante minutes, j’ai longé le lycée de mes vieux songes, les jardins d’amis perdus de vue, l’hôpital où quelqu’un que j’aime a failli mourir. Et puis ensuite, à Denfert, le dédale des correspondances, le métro aérien, Bir-Hakeim, la tour Eiffel, la gare de Passy.

C’est, je crois, un voyage à n’entreprendre qu’une seule fois. Je ne les ai pas oubliés, ces kilomètres routiniers, immuables, à peine supportés parfois, et qui ont revêtu, pour moi seul, le déguisement intime d’une nostalgie provoquée. Décidément, j’aurai épuisé ce printemps en pèlerinages et en attendrissements ! Des visages, des villes, des forêts, des routes m’attendaient, me voient revenir et m’interrogent : qu’es-tu devenu ? C’est aussi, sans doute, pour répondre à cette question que l’on se lance sur les sentiers anciens, mais non périmés par l’âge ou l’expérience. Ils n’ont pas cessé d’avoir des choses à dire. A présent je les contemple, heureux de cela, de ce parcours, de leur immobilité. Tout s’est passé si vite, cet aller, ce retour, l’existence sur laquelle il est impossible de revenir. Années enfuies, et un peu de ma jeunesse est restée là, environnée de fantômes qui m’ont laissé vieillir, changer, apprendre seul ; ils savaient ce qui allait se passer. Peut-être nos souvenirs savent-ils mieux que nous-mêmes qui nous sommes, mieux que nous n’y parviendrons jamais. Peut-être nous est-il indispensable de leur courir après, en certaines séquences de nos vies où le passé prend des allures de refuge, parce que l’incertitude a pris le dessus.

Peut-être, oui, avons-nous alors besoin de ce qui ne changera plus jamais.

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Mardi 25 mai 2010 2 25 /05 /Mai /2010 21:47

La vie s’écoule et me redessine

Je n’ai pas cessé d’attendre

J’ai longuement regardé en moi, ce qui a à peine eu lieu

J’ai réfléchi les drames, l’incandescence du souvenir

J’ai, peu à peu, tenté d’être

Il faudrait pouvoir oublier de mourir, oublier l’usure des vivants, l’inutile et lancinante brûlure de ce qui n’est plus

Il faudrait apprendre à vivre dans ce que Saint-Exupéry appelait : la résurrection de la seconde

J’aime déraisonnablement ces moments où la vie fait semblant d’être simple

J’aime ce luxe mensonger qui consiste à croire que tout pourra se résoudre

J’aime tout de mes vieux rêves, jusqu’à leurs poisons

J’aime mes propres écrits, jusqu’aux doutes qui les cisaillent

J’aime ma versatilité, ma nonchalance, leurs dangers

J’aime la couleur des jours libres, ceux que j’ai eu la folie et le bon sens de m’offrir

J’aime demeurer là, comme absent au monde, insoucieux de tout, faire de l’angoisse une distance, survivre dans l’ouest des rêves

J’ai aimé, cet hiver, la houle grise de la Manche, le littoral aux maisons aveugles, les larges avenues bordées de pins qui, pour moi seul, menaient à la mer

J’ai aimé la lenteur brune des portraits et des songes

J’ai aimé savoir qu’avec bonheur, plus tard, je pourrais revenir à tout cela

J’ai aimé voir lentement changer la lumière de dix-sept heures, la voir caresser l’issue des jours qui m’ont emmené vers une autre saison de ma vie

J’ai aimé ce que mon cœur a pris le temps de photographier

J’ai aimé ce qui changeait en moi

J’ai aimé revivre

J’ai aimé être ce spectateur ébloui devant la simplicité des choses, ce que j’étais sur le point de désapprendre et que j’ai retrouvé

J’ai aimé le silence, j’ai aimé le bruit

J’ai aimé ce rivage où j’ai merveilleusement su perdre du temps

J’ai aimé redevenir attentif, réécouter ma vie en train de fuir, de nouveau entendre et voir, regarder, apprendre

J’ai fui les palabres, la parenthèse obscure qui m’avait jeté à terre et, à force de ne songer qu’à l’aurore, même les crépuscules ont appris la beauté

Je n’ai rien oublié

J’ai neutralisé, l’un après l’autre, tous les protocoles du désarroi

J’ai réappris à continuer, à poursuivre, à ne pas renoncer

J’ai réappris à croire en cet inconnu qui porte mon nom et qui m’interpelle sans trêve : que faire ?

J’ai réappris à aimer le jour qui s’annonce, les rougeurs de l’aube, le vertigineux inconnu du lendemain

J’ai réappris à désirer l’inconnu, à ne pas prévoir, à respecter l’insaisissable, à aimer attendre

J’ai retrouvé les heures creuses, les musées vides, la disponibilité, la multiplicité des visages, la douceur abstraite du hasard

J’ai, seul, revécu des pluies, des autoroutes de jeunesse, des salles d’art et d’essai, des forêts similaires, le quai de Béthune, des romans d’occasion

J’ai retrouvé les matinées imprécises, les horaires de trains, les soirs au bord de l’eau

J’ai aimé cette solitude déguisée en liberté

J’ai, oui, enfin, repris le temps.

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Vendredi 14 mai 2010 5 14 /05 /Mai /2010 12:39

Il faudrait parler d’elle, maintenant que je ne peux plus la regarder. Il faudrait, non, ce n’est sans doute pas la formule qui convient. J’ai envie de parler de Sandra, je n’ai envie que de ça.

Avec le temps, certaines images deviennent confuses, changeantes, perdant en netteté, piégées puis trahies par une mémoire trop éprise pour être honnête. D’autres cependant parviennent à survivre, intactes, plus écrites que dessinées, me semble-t-il, peut-être parce que je ne cesse d’en formaliser les si précieux contours, de me les remémorer. Remémorer : quel terme singulier, comme si l’on pouvait évacuer cela. Comme si l’on pouvait oublier.

Je crains l’oubli comme on le craint quand on a été oublié.

 

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Etre seul et penser à elle.

Sandra à vingt-cinq ans. Elle est assise, si proche que je pourrais toucher son visage avec une grande économie de gestes et de rêves. C’est septembre et nous rentrons de vacances. Elle a le visage brun de ces moments-là, ses grands yeux rieurs de faon distant encore emplis de l’essentiel de l’été. L’été qui se meurt en elle et dont je m’efforce de capter les derniers reflets.

Quand elle tourne la tête je peux apercevoir et noter pour toujours ces détails qui continuent, si longtemps après, de me bouleverser :

-       les salières si visibles, si éclatantes, dont la saillance dorée n’est entravée par aucun bijou

 

-       le duvet blond qu’elle n’aime pas mais oublie parfois de dissimuler, blotti sur la face obscure de ses joues, sous l’abri fugitif d’une chevelure qu’elle repousse irrégulièrement, que la lumière et la mer ont célébré de concert

 

-       la pâleur extrême de ses mains, porcelaine veinée de bleu, comme immunisée contre le soleil, ses longues mains aériennes de pianiste inconsciente qu’elle a posées sur moi pour toujours, qui ne me quitteront pas, dont la douceur m’effleure encore ; mains faites pour étreindre et aussi pour abandonner ; mains de caresses, de remords et de fuite ; mains de colère, rapides, aimantes et dangereuses, aux ongles courts et blancs, mains instinctives et perplexes, dont je ne cesserai pas de désirer le feu

 

-       ce front un peu bombé, dont elle redoute la hauteur, un front comme une chute vers la nuit ambrée de son regard, et puis aussi ample et doux, sinueuses lueurs sous une frange indisciplinée

 

-       cette blondeur celée sous un châtain scintillant mais trahie par l’aurore d’une nuque ensoleillée et rebelle

 

-       ces scaphoïdes dont la proéminence appelle le baiser

 

-       cette peau inassouvie, dont le velours n’a pas encore eu le temps d’être contrarié par l’âge, dont le bronzage, à son goût, s’amorce toujours trop tard, dont les changements de nuances précèdent les saisons

 

-       la solitude qu’elle veut parfois, comme on espère un sauvetage, comme on rêve au silence, et sa façon de se replier alors, de verrouiller les fenêtres, de ne plus regarder au dehors

 

Je ne sais pas si elle aimait tout cela, ce qu’elle était, ce qu’Alain Dauliac et moi avions su regarder. Aimer être Sandra. Son départ, et la forme qu’il avait pris, paraissait proclamer le contraire. Celui qui reste, le quitté, préfèrera toujours se dire que c’est elle-même que l’autre fuit. Le quitté, c’est moi. C’est mon statut, c’est mon état. Presque mon identité. En s’en allant Sandra m’a jeté dans un crépuscule sans issue puisque son départ demeure dénué de toute explication. Les lettres d’Alain Dauliac sont une hypothèse, pas une démonstration.

 

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Lui a-t-elle écrit ? Dans aucune de ses lettres Alain Dauliac ne fait allusion à une éventuelle réponse de Sandra ; cependant il subsiste une possibilité étroite, irréaliste, mais à laquelle j’ai envie de croire, ou de m’accrocher, sans savoir réellement pourquoi, peut-être à cause de la silencieuse morsure de sa fuite, parce que les lettres, les mots, les phrases de Sandra, ne pourraient que contenir les prémices d’une élucidation. Expliquer qui elle était, mieux qu’elle ne l’avait jamais fait pendant toutes ces années, toute cette obscurité sans nom, cette part d’ombre que, seule, je voudrais me rappeler, gommer ce bonheur faux qui était le mien, dont je mesure chaque jour davantage la dérision, la duplicité des connivences, la meurtrière inexistence des doutes.

Elle n’a rien laissé. J’ai fait ce que font, je peux l’imaginer, ceux qui sont frappés par la même solitude, violente et inexpliquée. J’ai regardé dans les livres, d’abord dans ceux qu’elle aimait. Il n’était pas impossible qu’elle y ait laissé un message, un mot, une lettre qui aurait commencé par « quand tu liras ceci… », ou bien « je sais que tu vas m’en vouloir… », ou « surtout, n’essaie pas de me retrouver… ». Missives embusquées, dont leur auteur sait qu’on finira par les découvrir, mais pas tout de suite ; le temps additionne les distances, et la distance, c’est la sécurité, l’assurance tous risques de l’évasion, du départ, de l’abandon. Cependant il ne faut rien en attendre, je l’ai compris après n’avoir trouvé aucun signe d’elle dans les romans que nous avions aimés ensemble. Aucun signe de l’étrangère qu’elle avait choisi de devenir.

« Je ne te demande pas de comprendre. Je ne te demande rien. » Non, Sandra n’avait plus rien à me demander, plus rien à attendre. C’est cela, uniquement cela que contenaient, en creux, ces milliers de pages rageusement tournées, nuit après nuit, dans une fièvre inopérante, à la recherche de ce qui avait cessé d’exister.

 

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Mardi 11 mai 2010 2 11 /05 /Mai /2010 21:35

J’aime attendre. L’attente est un luxe puisqu’elle suppose une disponibilité de plus en plus rare. Cependant il ne faut pas attendre n’importe quoi ; l’introuvable idéal, naturellement, est de n’avoir à attendre que ce qu’on aime.

Commencer d’aimer, c’est commencer d’attendre. Les deux sont indéfectiblement liés. Chaque instant passé  à aimer comporte en creux l’attente de l’instant d’après. J’écris « attente » là où je devrais préférer « espoir ». Synonyme ? Faux-ami, plutôt.

Une attente heureuse, c’est celle qui permet de se préparer à donner le meilleur de soi-même. Préparer les phrases que, tout à l’heure, dans un mois, dans un an, on sera si heureux de libérer en les prononçant. Elles s’envoleront, timides et résolues, vers leur destinataire, qu’il serait si bon d’éblouir, d’enchanter, ou à défaut de convaincre.

Ces mots ciselés avec soin, dans la fièvre méconnue de l’attente, celle qui, si on sait en déchiffrer les symptômes, nous murmure sans trêve qu’en définitive, l’impatience est une forme de bonheur.

On attend. Et lorsque le visage convoité apparaît enfin, les tourments de l’attente se dissipent. Leur souvenir même cesse d’exister. Cesser d’attendre est un bonheur polymorphe : y entrent le soulagement, la récompense, un désir que l’on vient de combler.

Parfois aussi, cesser d’attendre est une lassitude, un désespoir, un renoncement, quand on cesse d’espérer la vie. Je me suis détourné de cela. C’en est fini, dès lors, de la colère, des vaines humeurs, des blessures sémantiques, des rumeurs d’abandon.

Pas tout à fait, cependant, de l’angoisse ; mais j’y travaille.

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Jeudi 6 mai 2010 4 06 /05 /Mai /2010 18:56

Je nage en une solitude exquise, loin des soucis ordinaires. Des heures se passent à observer, regarder, comprendre, me rappeler. Des heures se passent à écouter le temps, le temps qui tout à la fois me brise et me construit. Des heures se passent dans les images d’une autre vie, d’un ailleurs miraculeusement parvenu jusqu’ici, jusqu’à moi, jusqu’à cette terrasse ensoleillée et venteuse où l’après-midi se traîne en un long et voluptueux sourire.

Printemps inoubliable dans sa somme d’incertitudes, son extrême liberté, sa beauté sauvage, son incandescence. Heures de lumières et de survie. Je me souviens d’une ancienne rubrique de Match qui s’intitulait « Les gens ». Les gens, je les regarde plus attentivement aujourd’hui. Je vis au milieu d’eux… Il y a des gares, des aéroports, des îles, des paysages neufs. Je profite de cette parenthèse dont j’ignore la véritable durée mais dont j’éprouve, à chaque minute, la densité, l’importance, la fascination qu’elle continuera d’exercer sur moi, bien plus tard, bien après sa propre fin, quand ces semaines rayonnantes, douces, abritées de tout, ne seront plus qu’un souvenir qui brillera d’un or lointain, chaleureux, indépassable.

C’est une grande affaire que de vivre, c’est un grand défi que d’être vivant, c’est un grand doute que de parvenir à déterminer si ce que nous vivons, regardons, écrivons, relève de l’aurore ou du crépuscule, de la voie royale ou de la fausse piste, de l’illusion ou de la solidité.

Faire ce que je fais en ce moment – écrire, contempler ce que Christian Bobin appelle la lumière du monde, flâner, agir, imaginer l’issue de cela, de ce rêve qui se poursuit, décider des jours, des débuts et des fins, des songes abandonnés et qui revivent, l’introuvable tranquillité qui a brusquement décidé d’exister…

Se souvenir. Ne rien oublier. Apprendre à se servir du passé, des bras morts de la mémoire, de ce que je n’ai pas su éviter. Apprendre la gravité. Apprendre à ne plus renoncer.

Devenir, même hypothétiquement, ce qu’on est.

 

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Selon les heures, le théâtre change. Des phrases diffèrent, interrompent la rêverie, nous autorisent à vieillir. L’indifférence est un soulagement. L’inquiétude n’a pas cessé d’exister mais elle a changé de tonalité, s’est emmurée dans un irremplaçable silence.

Elle ne fait plus mal.

D’autres images surviennent, longues promenades au bord du fleuve, itinéraires d’autrefois, façades immuables, survivance des libraires. Je marche dans les pas d’un fantôme que je réapprends à connaître.

 

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On ne revit jamais rien ; on ne peut qu’inlassablement parcourir les mêmes rues, mêmes maisons, paysages d’adolescence, existences clairsemées par le deuil, églises désertées, des romans d’occasion sous le bras ; ces cafés où nous avons lentement appris à aimer, à attendre, à souffrir et à rompre, le noir et blanc de nos vies, de ma vie, des visages enfuis dont, peu à peu, les prénoms s’effacent…

L’automne, décidément, est la seule saison de la mémoire.

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Mardi 4 mai 2010 2 04 /05 /Mai /2010 20:35

J’écris sur une image, cette image qui est un portrait, sans pouvoir la montrer, cette image invisible, cette photo qui est ici. Ici, dans la rumeur d’un cœur silencieux.

Le noir et blanc lui va bien, il fait mieux que cela, elle serait inconcevable sans lui. Le noir et blanc dévoile autant qu’il dissimule. Il nous conduit à imaginer toutes les nuances, le véritable visage des lieux et des êtres. Il déverrouille toutes les geôles du rêve. Il flatte les ombres, exalte les niveaux de gris.

Comme souvent, le visage sur la photo n’occupe que partiellement l’espace mais on ne voit que lui. Il faut, pour s’en détacher, une volonté de fer. Il y a ce regard résolu, rêveur et précis, palpitant de secrets et de mille tempêtes intérieures, surmonté d’une virgule noire et rebelle. Il y a ce nez volontaire, dessiné pour les bagarres de l’esprit ; il y a cette bouche, exigeante, sensuelle, terriblement expressive ; il y a, surtout, la semi-nudité de ce visage, protégé par sa propre singularité, par les multiples mystères qui en émanent, et même qui ne cessent d’en sourdre.

Il y a des ébauches, coude, épaules, genou, et aussi l’amorce d’une pièce dont nous ne pouvons que supposer l’issue. Celle-ci nous appartient, tout comme nous appartient la rêverie que suscitent les ombres et lumières mêlées qui n’ont existé que le temps de prendre cette photo mais qui ne mourront pas tant qu’il y aura quelqu’un pour les regarder, pour les aimer, pour s’en souvenir.

Il y a sur ce visage des expressions fugitives, à jamais prisonnières de l’image : le doute, l’espoir, l’urgence de vivre, la nécessité des songes, la mémoire des cicatrices, le plus lumineux des pessimismes.

Est-il vulnérable, ce visage immobile et vivant ?

A-t-il souffert ?

A-t-il conscience de sa propre beauté, de ce miracle qui le traverse et ne durera jamais assez longtemps ?

Je contemple la densité aphasique de cette photographie. Derrière le visage que nous admirons, des rideaux tirés, une lumière diffuse, sans doute est-ce le soir, l’heure intime de la douceur et de la conversation. Le soir ou la nuit ? Etait-elle seule ? Il pourrait s’agir d’un autoportrait, mais rien n’est sûr. C’est une photo qui ne peut que hanter, rendre heureux, faire aimer la vie.

L’ombre passe juste au ras de ses yeux ; la lumière, sans doute artificielle, éclaire le reste d’elle, elle, si intensément brune, dans cette solitude informulée.

Je la regarde. Surtout, n’en rien perdre, n’en rien négliger. Cette photo n’est pas blanche, elle n’est pas noire, elle n’est pas grise, elle transporte avec elle tous les coloris de l’âme, comme un demi-sourire intérieur, libre, flamboyant, énigmatique... Demi-sourire dont il est impossible de ne pas désirer la suite.

Elle nous sourit en secret.

Elle tourne le dos au malheur.

Elle pourrait porter beaucoup de titres, illustrer bien des états : mélancolie, attente, passions souterraines.

Il y a de l’horizon dans ce regard. De la tenue. De la force. Des turbulences ineffaçables, dont nous ne saurons rien.

C’est un visage anonyme, inconnu et pourtant si familier dans ce qu’il révèle d’émotions anciennes, de chemins déjà empruntés, d’amour, de violence et de danger.

Je regarde ce visage. Ce visage qui est une pluie, un incendie, la mémoire et le reflet de notre propre fragilité.

Ce visage qui ne nous regarde pas mais semble attiré par ce qui est derrière nous. Ce visage qui semble rêver d’ailleurs, d’autres villes où se perdre, de trains, d’avions, de départs.

Ce visage que la peur a fui, mais qui demeure lié à la tristesse par une forme d’étroite connivence – en filigrane, à fleur d’âme…

Ce visage que je regarde encore, encore, qui est comme une brûlure inaccessible et cachée. Il faudra, désormais, vivre dans cette déchirure inaccoutumée, entre le bonheur de le voir ainsi, à ce point magnifié, et la douleur de ne le voir qu’ainsi, borné à l’étroit territoire d’une photographie.

 

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Dimanche 25 avril 2010 7 25 /04 /Avr /2010 20:26

Parfois, la nuit est un phare en ce qu’elle éclaire des parts insoupçonnées de l’âme, des souvenirs en friche, des rêves empoussiérés d’oubli, des provinces obscures de notre mémoire.

Parfois, la nuit est un murmure obstiné, comme ces phrases indistinctes dont on devine la résonance avant d’en désirer puis d’en comprendre le sens.

Parfois, la nuit est un refuge familier, un lieu de silence et de fuite, une course vaine vers l’introuvable paix d’un cœur en gésine.

Parfois, la nuit est un souvenir fertile en visages aimés, en remugles d’enfance, en désirs comblés et ineffaçables, en chaleureuses certitudes.

Parfois, la nuit est une divergence qui nous éloigne de notre personnage usuel, du bruit rassurant de nos coutumes, de notre cinéma intime, pour nous jeter, hagards et pantelants, dans des cauchemars où nous ne nous reconnaissons qu’à peine.

Parfois, la nuit est une vigilance, de celles qui nous contraignent à nous contempler nous-mêmes avec l’angoisse au creux des reins, à rêver sans trêve, les yeux aveuglément ouverts, à cette inquiétude fondamentale que l’on appelle lendemain.

Parfois, la nuit est un paradoxe qui nous dépasse et nous emporte, quand il devient confortable de s’absenter du monde, quand il est indispensable de faire semblant de mourir, quand le crépuscule sonne comme un espoir et l’aurore comme un regret.

Parfois, oui, la nuit sait être noire.

 

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Samedi 24 avril 2010 6 24 /04 /Avr /2010 22:29

Peut-être, ça finit dans le désordre et la folie.

Peut-être, ça finit comme un début de printemps, un printemps à Paris, une saison propagée pour effacer les blessures qui se referment dans le soleil et le vent ; une saison conçue pour inhiber les remugles d’une année qui s’efface, d’une année morte de n’avoir pas su naître –  jours de malheurs, d’angoisse et d’asthénie.

Peut-être, ça finit dans ces après-midi lentes, fraîches, d’une introuvable douceur, au cours desquelles les rêves épousent leur propre délivrance et ainsi, posément, me réparent.

Peut-être, ça finit comme un crépuscule à l’envers.

Peut-être aussi, la brutalité et ses suites, les blessures qui me parsèment encore, la somme de toutes mes poursuites secrètes, l’indécision, les sourires souterrains qui se dessinent, la violence des phrases, l’espoir meurtri, l’espoir debout, le nord extrême de ma mémoire, le sommeil qui se refuse, le poison secret au cœur des songes, la fuite des jours, la meurtrière nostalgie, la nostalgie nécessaire, les illusions en train de mourir, la gaieté vécue comme une politesse, puis comme un refuge, l’âme nue, les défenses évanouies, les restaurants d’autrefois dont le décor a changé, les souvenirs abîmés, le bruit des autres, parfois désespérément souhaité, parfois absurdement fui.

Peut-être, en bout de course, la solitude.

Peut-être, plusieurs morts successives, aux visages progressivement éteints.

Peut-être, parfois, la fatigue d’être, et ensuite, immédiatement, le désir d’exister.

Peut-être, ça finit en apprenant qui on est, puis en le devenant.

Peut-être, ça finit dans les rires et l’oubli. Ou dans les traces qu’on abandonne derrière soi – témoins précaires que les années se chargeront de réduire au silence.

Peut-être, c’est la chose à la fois la plus importante et la plus insignifiante du monde : « un destin sur le point de se résoudre ». Partir change tout, puisque nous sommes uniques, donc irremplaçables. Et cependant cela ne change rien, puisque nous sommes si multiples, interchangeables, mémorisés par un si petit nombre d’âmes.

Peut-être, ça finit quand on n’a plus rien à espérer, à aimer ou à vaincre.

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Dimanche 16 août 2009 7 16 /08 /Août /2009 23:31

Sandra ne m’avait pas beaucoup parlé de ses amours de vacances. Et de mon côté, je n’y avais pas prêté grande attention. Jusqu’alors, ce n’avait pas été la séquence la plus captivante de sa vie. Quelques prénoms : Julien, François, Alexandre. Visages impossibles à nommer. Identités dissipées, vaincues par l’oubli. Sandra, je m’en rends compte à présent, n’aimait pas beaucoup le passé. Elle ne voyait pas l’intérêt de s’en préoccuper plus que nécessaire.
C’était l’une de nos rares divergences : tous ces gens qui proclament, dans les journaux et dans les dîners en ville, qu’ils ne regardent jamais en arrière, je n’y ai jamais cru ; peut-être parce que je passe l’essentiel de mon temps à cela : regarder en arrière ? Sandra, elle, y croyait. Elle adhérait pleinement au concept.


Aucun de ces personnages flous que Sandra méconnaissait avec constance ne s’appelait Alain, j’en ai acquis la certitude – une certitude un peu trouble, forgée sur les ruines de la persuasion, et sur les lettres qu’il a écrites cet été-là. Je me demande comment il s’y prenait pour les lui faire parvenir. Les glissait-il sous la porte de la maison de location, furtivement, à la nuit tombée ? Ou bien, au contraire, les déposait-il très tôt, le matin ? Quand on aime comme il l’a aimée, le sommeil perd beaucoup de son importance.


A une telle fréquence, les lettres d’Alain Dauliac n’ont pas pu passer inaperçues. Inévitablement, d’autres que Sandra ont dû les voir, les trouver avant elle, sur le sol de l’entrée : « Tiens, Sandra, encore une lettre de ton amoureux », ou une autre phrase stupide de la même eau. Il est si facile de souiller les sentiments des autres, d’en contester la densité, d’en nier la violence, d’en ridiculiser les symboles. Il se trouvera toujours quelqu’un pour ça, et sans doute les lettres d’Alain Dauliac ont-elles subi leur lot de moqueries et d’incompréhension.


Ce que j’aurais voulu savoir, c’est ce que Sandra ressentait en les lisant alors, et les raisons pour lesquelles elle les avait conservées, tant d’années durant, avant de me les abandonner. Comment renoncer à ce qui a manifestement eu d’importance dans une vie ? Le papier de cette première lettre, une feuille Clairefontaine à grands carreaux, grand format, portait les traces de lectures successives, de manipulations fréquentes. Sandra a dû être surprise de la recevoir. Elle ne s’attendait pas à un tel message.


C’étaient les phrases d’un homme résigné déjà, hanté par la fatalité, conscient de ce qui l’attendait. Des phrases étonnamment lucides pour un garçon de son âge. Alain Dauliac avait dix-huit ans en 1989. Il était à peine plus âgé que Sandra. Je l’ai découvert en fouillant dans son passé, en reconstituant son histoire, en rassemblant des bribes d’existence. C’est très facile de faire ça. Je n’ai presque pas eu besoin de mentir.


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La rentrée scolaire était fixée au 5 septembre. Sandra allait entrer en Terminale B, à Grenoble, au lycée Notre-Dame. La maison sous les pins avait certainement été louée jusqu’à l’extrême fin du mois d’août. J’ai là des photos que Sandra a, comme les lettres, abandonnées derrière elle. Le bronzage lui va merveilleusement bien. Le duvet de ses avant-bras a blondi sous le soleil d’août. Sur la plupart des clichés, elle regarde l’objectif avec un demi-sourire, ce même demi-sourire qui m’avait décidé à lui adresser la parole pour la première fois, dans le taxi que les grèves de l’hiver 1995 nous avaient contraint à partager.


Elle aimait qu’on la photographie. Elle attirait la lumière, la prenait au piège, ne la lâchait plus. Ses longues mains brunes posées sur les hanches qu’Alain Dauliac a si longuement observées, un peu à l’écart, dans le silence et la fascination, ces mains qu’elle savait poser sur votre épaule pour capturer votre attention.


Ainsi qu’il le lui avait écrit, il a fait le plein d’images, un peu comme un condamné à mort doit regarder pour la dernière fois les choses autour de lui, si tragiquement conscient de leur brutale précarité. Oui, il s’est rempli de Sandra, à la fois en tant que personne et comme une somme de détails isolés (les boucles rebelles sur sa nuque, les différences de tonalité de sa peau à l’arrière de ses genoux, le léger retroussement de son nez, le taillis des sourcils qu’elle refusait de domestiquer). Il n’a pas essayé de résister, s’est laissé glisser dans l’ensorcèlement comme parfois, par jeu, on se laisse tomber à l’eau, les pieds joints, les bras inactifs, sans rien tenter, sans même essayer de se débattre. Il a aimé Sandra dans sa totalité, et avec l’entièreté de son âme, « sans mais, sans si et sans pourquoi ». Il savait qui elle était, il l’a su tout de suite. Il a su qui il aimait.


Je suis revenu à Hyères, au printemps qui a suivi le départ de Sandra. J’ai retrouvé la maison sous les pins, la plage que je connaissais déjà mais qui, à présent, avait un autre visage, une autre signification. J’ai refait le chemin qu’Alain Dauliac a dû si souvent parcourir, jour après jour, entre la plage, la forêt de pins, la route de la presqu’île. Une lettre dans sa poche à l’aller, l’angoisse au bord des lèvres au retour. La peur d’être remarqué. La peur que quelqu’un l’interpelle.

La peur, surtout, qu’elle le voie.


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Que s’est-il passé sur la plage de la Capte, le lendemain de cette première lettre d’Alain Dauliac à Sandra ? Elle est arrivée comme d’habitude, vers trois heures de l’après-midi, après avoir dormi très tard, dans la petite chambre de la maison sous les pins, celle qui donnait sur le jardin. Elle n’a parlé de rien, n’a rien modifié dans son comportement. Rien n’a changé dans ses rapports avec Alain, pas plus qu’avec les autres – ce petit cercle qui gravitait autour d’elle et de trois ou quatre autres filles qui apparaissent avec régularité sur les images de l’été 1989. Sandra semblait particulièrement proche de l’une d’entre elles, une blonde un peu massive, aux rousseurs affleurantes. J’ignore de qui il s’agissait, et si elles sont restées en contact par la suite. Aucun prénom ne figure au verso de ces photographies, comme cela se fait parfois.


Alain était là depuis le matin, n’ayant pas pu dormir, hanté par ce qu’il avait fait, torturé par le doute et son cortège de questions : l’avait-elle trouvée, l’avait-elle lue, qu’en avait-elle pensé, allait-elle lui en parler, serait-elle en colère, allait-elle se moquer de lui, faire lire la lettre à ses amies, ne plus lui adresser la parole ou, peut-être, le remercier, lui dire qu’elle était très touchée ? Qu’elle avait aimé ce qu’il lui avait écrit ? Ces questions, ce sont celles que je me serais posé à sa place, celles que j’imagine pour lui, à quinze ans de distance. 


Etait-il resté sur la plage, un roman à la main sur lequel il n’était plus capable de se concentrer ? Ou bien était-il entré dans l’eau, observant les allées et venues, les loueurs de jets-skis et les marchands ambulants, les gens qui arrivaient, occupant peu à peu la plage, s’efforçant de discerner Sandra dans l’anonymat des silhouettes ? A la Capte, il faut marcher longtemps dans la mer, très loin, pour ne plus avoir pied. Quand cela arrive, on ne peut plus distinguer les visages de ceux qui sont restés sur le rivage. On ne peut que deviner leur identité, à la couleur de leurs maillots de bain, ou à la forme des parasols.


Alain Dauliac savait que Sandra ne serait pas là avant plusieurs heures. L’attente était longue, difficile à vivre, et cependant je crois qu’il en avait besoin. Il n’aurait probablement pas pu supporter d’arriver après elle. Occuper le terrain le rassurait, d’une certaine manière. Il pouvait se préparer à la voir, se réaccoutumer à ce théâtre, son théâtre, préparer ses phrases et ses attitudes, se composer un visage, envisager des situations, échafauder des hypothèses. Illusion du contrôle.


Ce matin du 24 août 1989, il était là, le cœur déchiré, intrépidité et terreur mêlées, prêt à s’enfuir, prêt à aimer, ou à cesser d’exister. Il était là et il l’attendait.


Il attendait Sandra.


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Des lettres qui ont suivi, celles du 25 et du 26 août en particulier, il est aisé de déduire que rien n’avait changé à la surface des êtres. La vie et les après-midi étaient restées les mêmes sur la plage de la Capte, pour le petit groupe qui s’y retrouvait, jour après jour, et auquel Alain Dauliac n’appartenait que partiellement, à la périphérie des choses, comme en filigrane. Les modifications étaient souterraines. A présent, un lien invisible reliait Sandra et Alain, une connexion secrète, indicible, qui resterait à jamais inconnue de ceux qui les entouraient alors.


Quels ont pu être les signaux de cette connivence ? L’a-t-elle dévisagé un peu plus longtemps que d’ordinaire quand il s’est penché vers elle pour la saluer ? Regards. Sourires. Longueur des silences. Sandra était à l’aise dans les non-dits. Et son soulagement à lui, quand il a compris que les vacances allaient finir ainsi, en roue libre, sans heurts, qu’il y aurait encore des heures passées ensemble, ou non loin d’elle, une mémoire à combler, la sienne, la sienne seule, puisqu’il ne doutait pas de sa capacité d’oubli.


C’est ce que racontent les lettres d’Alain Dauliac, jusqu’à la fin du mois d’août. La ressemblance des jours. Les enveloppes qu’il utilisait alors, blanches, modèle standard de bureau, et qui sont tombées l’une après l’autre sur le carrelage de la maison aux rumeurs de départ. Sandra et ses gravités passagères, que lui seul savait déceler et retenir. Pages nombreuses, de plus en plus denses, resserrées, à mesure que la séparation approchait.


Leur séparation. La première lettre qu’Alain ait envoyée par la poste, à l’adresse des parents de Sandra, à Grenoble, est datée du 3 septembre. J’ignore comment il a obtenu leur adresse. A-t-il regardé dans l’annuaire ? Ou Sandra la lui a-t-elle donnée, l’après-midi du dernier jour, sans être vue des autres ? Les autres qui n’auraient pas compris. Les autres qui, sans le vouloir, peuvent tout empêcher.


Comme chaque année, ils ont rendu les clés de la maison sous les pins, cette maison devant laquelle Alain Dauliac était si souvent passé, avant. Avant Sandra. Avant l’été de 1989.


Où se trouvait-il, tandis que le père de Sandra vérifiait une dernière fois qu’ils n’avaient rien oublié, que le coffre de la Peugeot noire était bien verrouillé, que chacun avait attaché sa ceinture, avant de prendre la route ? Comment a-t-il supporté cela : regarder s’éloigner la voiture, essayer, le plus longtemps possible, d’isoler son profil, sa chevelure dans la lumière du matin, se demander si elle emmenait les lettres avec elle, ou si celles-ci gisaient quelque part, détruites, chiffonnées, dans les poubelles de la maison ?


Non, Sandra n’a rien détruit, rien chiffonné, mais pendant quinze ans Alain Dauliac n’en a rien su, il a dû se contenter de l’espérer, emmuré dans cette solitude si particulière qui n’appartient qu’à ceux qui, comme lui, ont été foudroyés.


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Plus personne ne veut vieillir. Jusqu’à cet été de 1997 où j’ai emmené Sandra sur les traces de sa jeunesse, de son adolescence, de tout ce qu’elle n’avait pu se résoudre à laisser derrière elle, des pans de son histoire m’étaient restés flous, étrangers, économes en détails. Je ne m’en suis rendu compte qu’ensuite. Cet été-là, tandis que les lettres d’Alain Dauliac continuaient de s’amasser dans notre boîte aux lettres, que tant de secrets palpitaient en elle, Sandra m’a pris par la main, gentiment, elle a soulevé quelques centimètres-carrés de l’épais rideau qui recouvrait sa vie, et dont je n’avais pas identifié l’ampleur.


Se rappeler ces kilomètres-là, cette distance ensemble. Ça fait une drôle d’impression de rouler vers son propre passé, disait-elle sans me regarder. Parfois, il est plus simple de se parler côte à côte, en parallèle. Combien de fois avions-nous parlé ainsi, sur combien de routes, heures, minutes, qu’importe ? Ces instants-là me manquent, qui ne reviendront pas. Oui, Sandra me manque, aujourd’hui encore, et je voudrais pouvoir le lui dire. Tu me manques. Tout ce que recouvrent ces mots : le manque, l’absence, leurs significations successives, plus ou moins obscures.


Le manque ne vient pas de n’importe où. « Et maintenant je te regarde, toi qui es absente… » Ô ce creux, ce vide en moi. L’absence me blottit dans le souvenir, qui appelle soit la fidélité, soit l’oubli. Que me reste-t-il à oublier ? La mémoire est-elle un refuge ou une prison ? Peut-être les nostalgies les plus douces, les plus prégnantes, les plus significatives concernent-elles ce qui n’est pas réellement advenu.


(A suivre)



Publié dans : Partir quand même
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