Mardi 19 juillet 2011 2 19 /07 /Juil /2011 20:19

Maintenant, elle voulait partir. Paris ne lui disait plus rien. J’étais inquiet. Depuis quelques semaines elle avait commencé de s’étioler, voûtée sous la charge d’une blessure invisible et qu’elle ne parvenait pas à localiser. La vie boulevard Pereire s’était organisée et c’était peut-être ce qui provoquait ce début d’atonie, ces mots étranglés, les fissures de son enthousiasme, cette béance déroutante au milieu d’elle. Ses angoisses avaient repris. L’inattendu s’enfuyait. La vie nous rattrapait — enfin, des aspects de la vie que j’aurais voulu nier mais contre lesquels on ne pouvait lutter très longtemps. Il fallait s’en aller, vivre ailleurs. Aude n’allait pas bien. La vérité de son étouffement désolait nos nuits et dépeuplait nos jours, identiquement ruinés par le doute, comme un crime secret au cœur des songes. Tout cela était violent, inopportun, dangereux. Cette peine entre nous. Cette peine sans issue, les mots qui allaient avec, nos rêves pourris par la peur. Le visage informe et grimaçant de l’obsession. Et si elle me quittait ? Le grand déséquilibre me guettait, c’était peut-être la fin d’une longue traque, de cette chasse qui avait commencé à l’adolescence et dans laquelle, jusqu’ici, sans discontinuer j’avais mené le jeu. Il y avait toujours un moment où les choses se retournaient, où elles cessaient d’être ce qu’on voulait qu’elles soient, où l’imaginaire ne suffisait plus, où cédaient les digues de la fiction intérieure que, faute de mieux, j’appelais bonheur.

 

A présent la lumière entrait à flots gris, elle donnait à la scène un éclairage sale et brumeux. Seules ressortaient les scories les moins denses de notre parcours. Il régnait un silence épais, seulement troublé par des phrases ordinaires. Je lisais le journal. C’était vers la fin du deuxième hiver. Aude, le visage flou, dans son survêtement gris, regardait la télévision. Elle était relativement loin de moi, mais non pas en raison d’une hostilité plus ou moins affectée ; cela s’était fait naturellement, aucune question n’avait été posée. Je m’apercevais que sa chaleur, sa proximité me manquaient, mais elles me manquaient différemment. Elles m’échappaient. L’usure est une forme de stupeur. Je n’étais à l’abri de rien. Notre bonheur devenait allusif. Il y avait une prise de risque et l’idée que je m’en faisais corrodait nos sens.

 

Aude regardait l’écran. Un voile imperceptible recouvrait ses yeux bruns, en compromettait l’éclat, avec la vigueur maussade de l’irréparable. Un désintérêt franc et massif émanait d’elle. A présent je l’observais. Elle l’avait senti, m’avait jeté un sourire triste et las, telle une porte brièvement entrouverte sur la nuit qui, en elle, s’apprêtait à tout submerger.

 

La nuit s’échappait d’elle comme une contagion. Je ne comprenais pas ce qui se passait, ou plutôt je ne le comprenais que trop. Ce genre de truc s’installe sans prévenir. Je n’avais pas su l’éviter.

 

Elle s’était mise à aller mal, comme ça, sans raison apparente, du moins si l’on oubliait tout ce qui lui était arrivé depuis un an et demi. En elle la tristesse avait perdu de son urgence pour laisser place à une nécessité de l’oppression, ou à quelque chose qui s’en approchait. Tout ce que sa vie pouvait avoir d’inédit provenait de la mort de son père, ça ne lui avait pas davantage échappé qu’à moi-même. Maintenant, à la place de l’amère douceur à laquelle elle pouvait s’attendre, c’était la culpabilité qui s’installait.

 

Il n’y avait pas de raison.

 

Ce n’était la faute de personne.

 

Elle avait si froid tout à coup. Rien ne parvenait plus à la réchauffer. Elle appelait ça son grand gel intérieur. Elle me regardait, amoureuse et désolée, son rire n’était plus qu’une misérable contrefaçon de ce qu’il avait été, elle était terrorisée à l’idée d’avoir honte de ce qu’elle faisait, de ce qu’elle était. Honte d’elle-même. Elle disait tu comprends, la honte je ne l’ai jamais connue, je ne sais pas ce que c’est. La situation était absurde et à chaque fois qu’elle mentait à sa mère, au téléphone, lors de conversations de plus en plus courtes, elle sanglotait longuement contre moi, en disant je n’en peux plus, aide-moi, c’est dur.

 

C’était dur. C’était notre vie.

 

J’étais un homme tout entier fait de questions. Les solutions n’existaient pas. Par où commencer ? Normalement, il y avait une source à sa douleur. Y remonter, voilà, c’était la clé ; cependant il était clair que le temps allait nous manquer, qu’elle serait de moins en moins accessible, que l’agrégat volatil et mystérieux qui nous liait avait commencé de s’effriter et que je n’avais aucune idée de ce qu’il fallait entreprendre pour inverser le processus.

 

C’était le mot qui convenait. Tout était devenu inverse. La nuit, elle ne dormait que quelques heures, je l’entendais marcher, errer d’une pièce à l’autre, furtive et glacée, souvent elle n’était bien nulle part ; elle finissait par se recoucher, réfugiée contre moi, et alors je sentais ce froid, cette gerçure de l’âme qui la poignardait ; j’étais là, aux aguets, sous le pauvre feu de son souffle. Toutes ces phrases qui se refusaient ; insensiblement le besoin qu’elle avait de moi avait changé de langage, maintenant il me dépassait, je n’en comprenais plus les schèmes.

 

Vers le milieu de l’après-midi, la fatigue finissait par se faire sentir et je la retrouvais échouée sur le lit, livide, mutique, polluée par le chagrin, verrouillée dans le silence. Il ne lui était plus possible de dormir, les peaux mortes de son inconscient la torturaient sans relâche. J’étais assis près d’elle. Son sourire était vide. Le brouillard faisait irruption entre nous. Elle ne se redressait pas. Elle ne voulait pas de lumière. J’étais fatigué, c’est le terme qui me venait le plus spontanément à l’esprit. J’étais las de souffrir et de réfléchir à cette souffrance et d’en souffrir davantage encore. Une nuit, je l’avais retrouvée dans le salon, debout, horriblement pensive, appuyée contre la fenêtre ; tout en elle dénonçait sa fragilité ; je m’étais approché et elle s’était retournée, ses grands yeux ouverts sur un muet pourquoi, elle avait posé sa main sur la mienne et avait dit pardon. Elle avait dit cela dans un souffle, tout bas, j’aurais aussi bien pu l’avoir rêvé. Posément je l’avais ramenée dans la chambre, elle n’avait pas résisté, elle était restée là, allongée sur le dos, inerte, égarée dans une rêverie monochrome, aux contours empoisonnés.

 

Il fallait partir, fuir même, fuir plutôt, puisque ce départ allait être une fuite. Il ne s’agirait pas d’autre chose, il n’y avait pas de doute, ou plutôt il y en avait trop, c’étaient eux qu’il fallait laisser derrière nous. Les doutes, ce supplice essentiel. J’allais me pencher sur eux, les neutraliser. Ensuite Aude irait mieux, fatalement mieux. Nous ne pouvions plus rester là, alors je me suis mis à chercher, ailleurs, loin, une autre ville, d’autres rues, des images inconnues, un endroit où elle serait bien.

 

Je donnais des coups de téléphone, je consultais les annonces, Aude n’était pas au courant. Son potentiel de désenchantement me terrifiait à l’avance. L’échec n’était pas envisageable. L’échec était un luxe. Entre deux appels je songeais fugitivement à la simplicité des choses d’avant, je me demandais si elles pourraient jamais redevenir ce qu’elles avaient été ; considéré du morne rivage de mon accablement tout le passé semblait facile, ces mois et ces semaines, la moindre de ces péripéties scintillait dans le lointain, empruntait les couleurs de l’inaccessible. Mon regard empestait le regret, mes sanglots n’inondaient plus que des cendres.

 

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Nous sommes partis un soir de septembre. Aude avait cru à mon histoire de voyage. Elle avait souri quand je lui avais parlé de la Bretagne, un vrai sourire, lumineux comme avant. Cette gaieté qu’elle pouvait encore avoir. Je l’emmenais en week-end. Les déménageurs attendaient rue Laugier. Ils avaient des instructions précises. Je savais ce qu’il fallait faire pour qu’ils arrivent avant nous.

 

Aude quittait Paris, elle regardait les panneaux, porte de Saint-Cloud, pont de Sèvres, Chaville, Meudon, Vélizy ; il venait de pleuvoir. Je la regardais, partagé entre l’espoir et la lucidité. J’allais de l’un à l’autre, irrégulièrement, et je me demandais ce qu’ils étaient l’un pour l’autre en cette circonstance : adversaires ? ennemis ? associés ? complices ? Il était impossible de décider. Il était impossible d’y voir clair.

Lorsque s’élevait la voix assourdie, la voix chaude que j’aimais, c’étaient nos mots, la voix d’Aude, j’étais attentif à tout ce qu’elle exsudait, au bruit de cette voix, à ses nuances, ses vibrations, ce que tout cela éclairait. Cette voix et ses images, parfois réduite à un souffle précaire, un souffle de noyée, le plus souvent avait fait place au silence, un silence visqueux, compact, d’où l’on ne pouvait sortir indemne. Ce silence me brûlait. Il occupait le terrain. Il symbolisait la dilution des choses.

 

Il était question d’une quinzaine de jours, peut-être trois semaines. Je n’avais pas voulu être plus précis. Le risque était avéré, la réussite aléatoire ; l’objectif semblait sur le point de se dérober ; l’avenir était défiguré. Il fallait le reconstruire, avoir des idées. Les idées, ce n’était pas ce qui manquait mais mon droit à l’erreur n’était pas évaluable. J’étais un bâtisseur aveuglé par une tristesse abyssale, le chagrin sans nom de celle que j’aimais.

 

Nous venions de dépasser Rennes. Aude scrutait la route. Elle ne disait rien. Mon anxiété s’installait pour de bon. Qu’allait-il se passer ? Encore deux cent cinquante kilomètres, ensuite les événements se précipiteraient ; il y aurait la maison, les arbres, la mer, j’allais savoir. Aude me dirait tout de suite que j’avais eu raison ; ou tort. Il me suffirait de la regarder pour le savoir. J’avais appris à décrypter ses attitudes, à traduire la fréquence et l’amplitude de ses gestes. Aude vivait ; je me chargeais des sous-titres. Ce qui était en jeu c’était son inaptitude à accepter la vie, son incapacité à continuer de vivre ; ce qu’à tout prix il me fallait anéantir. C’était à cela que la maison allait servir.

 

La maison était une arme. Elle était sortie tout équipée de mes rêves. Sa provenance était vérifiée. L’imaginaire était là pour s’emparer des choses, pour les tordre, les changer. Assez vite j’avais renoncé aux questions. Le diagnostic de leur inutilité était tombé sèchement, glacé, définitif. Les réponses se trouvaient quelque part en moi. Aude n’était plus en état de les détenir. Le hasard la martyrisait alors même qu’elle en niait l’existence.

 

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Le désespoir appelle le désespoir. C’est à cela que je pense en négociant les derniers virages, le chemin est étroit et je frôle presque les chèvrefeuilles qui se répandent devant les maisons que nous sommes en train de dépasser ; et puis voilà, ça y est, le break s’immobilise, le camion est déjà reparti et seules les traces fraîches qu’il a laissées dans le gravier témoignent de son passage.

 

Aude ne les remarque pas, elle est descendue, a couru vers le cimetière de bateaux qui précède l’océan, elle a couru entre les épaves, couru vers l’eau que le soir rendait orange, et j’ai aperçu sa silhouette, de loin en loin, entre les poupes et les étraves en train de mourir ; puis elle a disparu.

 

J’ai eu la tentation de la rejoindre mais je suis resté là, le cœur traversé par des bruits oubliés — le clapotis de l’eau contre les coques à demi submergées, mes propres pas dans le sable, l’écho d’un hors-bord qui traversait la baie. Je me suis dit nous y sommes, c’est le premier soir et je suis entré seul dans la maison.

 

Les déménageurs avaient bien travaillé. A quelques exceptions près mes instructions avaient été respectées à la lettre. J’avais étudié, sur plans, pendant des semaines, la disposition des meubles ; j’avais réfléchi à cet univers qui n’existait pas, ce contexte de papier, je m’étais évertué à tout prévoir, j’avais mesuré le décor, calculé tous les arrière-plans d’une renaissance. Tout était si neuf et en même temps si familier. Tout était vrai. A présent la pierre grise et rassurante de la maison abritait une prodigieuse somme d’espoirs et de craintes pareillement informulés.

 

Je me souviens qu’un soir j’avais repoussé le carnet noir sur lequel je prenais des notes, donnais forme à mon projet, et je m’étais accordé une pause. J’avais songé à la formule « ne rien laisser au hasard », c’était la question centrale, l’énigme du pas décisif que je m’apprêtais à franchir.

Il y avait comme une solitude en moi. Une sorte de vertige. J’étais tellement seul au milieu de ce moment-là, à écouter les minutes s’écouler, je les entendais fuir aussi nettement que des pas qui se seraient éloignés ; ces minutes qui me séparaient du moment où Aude se mettrait à comprendre.

 

Elle se rapprochait de la maison ; je choisissais les mots. Mots choisis pour la maison qui était sombre. Je me suis penché vers une lampe. Ils avaient oublié de la brancher. Derrière moi la porte s’est ouverte. Aude s’est avancée. Elle m’appelait ; elle ne pouvait pas me voir, j’étais accroupi, en train de brancher la lampe. Je me suis redressé. Je n’ai pas actionné l’interrupteur. Elle était près de moi.

 

Si près.

 

Elle s’est installée tout contre moi. Elle ne se rendait compte de rien. A présent, il faisait tout à fait noir. Il y avait ma main sous sa veste. Ma main immobile. Il était inutile de bouger. Je l’entraînais ailleurs, loin des fauteuils et des romans, dans une autre pièce, sur un lit où son corps blanc et affaibli avait déjà si souvent clignoté.

 

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Je me suis réveillé le premier. La chambre était saturée de reflets. Les volets étaient restés ouverts. En tournant la tête je pouvais voir la baie. Il était huit heures. Aude dormait comme elle aimait le faire, allongée sur le ventre, la tête tournée vers moi. Je suis sorti. Un soleil crayeux éclairait le salon. Il n’était plus question d’attendre. Les explications arrivaient. Elles n’allaient pas être faciles. Il n’était pas question de m’y soustraire. Quelque chose s’achevait, quelque chose commençait ; le reste pouvait disparaître.

 

Le reste ? Mais il n’y avait plus de reste. Le reste était une fiction. Tout ce qui comptait était ici. Ici, dans l’ouest de nos vies. En progressant vers la fenêtre, derrière moi je sentais le passé qui s’effondrait, avec des craquements sinistres et encourageants.

 

Il y avait du brouillard autour des épaves. On ne voyait pas le fond de la baie. J’aurais voulu pouvoir ne regarder que dehors, mais bien entendu c’était impossible ; il allait falloir affronter le réel, me colleter avec lui ; soudain j’avais tout à perdre.

 

Sa voix qui m’appelait.

 

Je suis revenu dans la chambre. Elle s’était assise, se frottait les yeux. Elle frissonnait. Elle balbutiait qu’elle avait froid. La dureté de ses seins en attestait. Je lui ai donné le pull que je portais la veille. J’ai remonté la couverture jusqu’à ses épaules. Je me suis assis près d’elle. Je lui ai tout expliqué.

 

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Aucun détail ne m’échappait. Ce n’était pas le moment. Aude était devant la maison. Elle regardait la mer. Le brouillard avait disparu. J’étais à vingt pas derrière elle. Elle m’avait écouté, très bien, et maintenant elle était là, les mains dans les poches, elle levait la tête, me souriait de temps en temps.

 

Je ne bougeais pas.

 

Elle disait je rêve, je suis en train de rêver, je vais me réveiller, nous ne sommes pas là. J’allais passer le reste de ma vie avec elle, c’était aussi simple que ça, une idée évanescente mais tenace qui me foudroyait.

A cet instant précis je ne songeais pas à ce qu’il y avait derrière la maison. Tout ce à quoi j’avais renoncé. Tout ce qu’il avait fallu vendre, désorganiser, les projets stoppés net, accepter de ne pas aboutir. Mais je ne pensais pas à tout cela, à ces rêves déjà anciens que je portais en moi depuis si longtemps et qui auraient voulu survivre, qui me disaient j’ai été jeté à terre, j’ai été fracassé. Je ne pensais qu’à ce que je voyais, à Aude en train de renaître, dans la clarté bleue d’octobre, près d’un cimetière de bateaux.

 

Aude et sa résilience. Elle était la vie ; enfin, ce que j’appelais la vie. Elle était en train de devenir ce qu’elle avait toujours été.

 

Elle est allée marcher près des grands arbres, sur la grève étroite qui séparait la forêt du rivage. J’ai eu un peu de mal à la quitter des yeux mais finalement je suis rentré. J’avais du travail.

 

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Parfois, on est si près des choses. Autour de nous, l’irréalité s’organisait. S’annonçaient des voyages, des départs, des retours. Les photos de cette époque montrent des sourires hésitants, Aude dans le jardin, Aude à Brest sur le quai, des postures de débutants, des regards, un hiver lumineux, des traces de pas dans le sable. Une simplicité. Elle ne s’ennuyait pas. Ce n’était pas arrivé ; rien de ce que je redoutais n’était arrivé. Elle avait décidé de préférer les idées que j’avais eues pour elle. Les choix que j’avais faits. Mes arbitrages. Elle respirait.

 

Souvent, je pensais à Jacques. Ce malheur falsifié, déguisé en solution. Grâce à lui, je sortais du gris. Je travaillais tard. Aude lisait dans le salon. De mon bureau je pouvais la voir ; il me suffisait de lever les yeux, et en un synchronisme silencieux elle les levait en même temps, nos sourires se croisaient ; une connivence de grands brûlés.

 

Mais dans le bruit de mes rêves il y avait Jacques. Il m’attendait, nimbé peut-être d’une lueur dont la bienveillance atténuerait l’ironie, et que lisais-je en lui ? Le reproche, l’affection ? Jacques ne disait rien. Il faisait preuve d’une inopportune pénurie de jugement. C’était une chiquenaude de la mémoire, un accident, un vieil oubli, un visage détruit. Il était là. Il fixait les limites, sans avoir l’air d’y toucher ; il se postait à toutes les frontières de mon insouciance. Il y avait beaucoup de choses à empoisonner. Mes vingt ans étaient dans le coup mais maintenant, comme tant d’autres cantons de ma mémoire, ils étaient devenus nocturnes. Ils avaient atteint l’île des fascinations vaincues, des idées mortes, une île froide d’où ils ne reviendraient pas. Il n’y avait que Jacques pour y avoir résisté. Au petit jour, dans le sanglot blême du matin, il ne m’attendait pas. Il ne hantait que ma culpabilité ; parfois elle était l’essentiel de moi-même.

 

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Il y eut de nouveau décembre, et un jour, en arpentant une plage nue des environs, Aude décida qu’elle allait parler à sa mère. Elle ne voulait plus mentir, ni se cacher, ni inventer des prétextes pour justifier ma présence. Je n’ai pas essayé de la dissuader. La vérité me semblait préférable. De plus elle ne me faisait pas peur ; ce n’était qu’une formalité. L’opinion de Jacques mort m’importait plus que celle de sa femme vivante. Le regard des inconnus sur Aude, sur nous, enfin, sur nous deux ensemble, c’était une autre formalité. Les formalités, il était toujours possible de s’en affranchir ; ça faisait partie de ce que j’avais appris, puis essayé de comprendre, puis renoncé à lui expliquer. En face d’elle ma quarantaine ne pesait pas lourd. Cependant ç’allait être une étape difficile à franchir ; Aude avait beaucoup réfléchi. Elle considérait cela comme une signature ultime, une sorte de preuve ; tu n’as rien à me prouver — c’était ma réponse et c’était son projet — notre vie n’a pas besoin d’être ratifiée — je suis fière de t’aimer, j’ai hâte que tout le monde le sache, j’en ai fini avec la corrosion des blocages, je suis libre, nous sommes libres, je t’en prie, laisse-moi faire, accompagne-moi, emmène-moi, emmène-moi là-bas, sois près de moi. Sois avec moi.

 

Tout ce qui criait en moi : les questions, cette forme particulière de remords, un paysage de blessures, et le désir atrophié de l’expérience. Je savais — on me l’avait expliqué — qu’à partir d’un certain stade l’expérience cesse d’être une conquête pour se transformer en menace ; que c’est toujours une question d’âge. La sérénité de l’acquis cède la place aux remises en cause, aux doutes, à l’invalidité des certitudes. C’est à ce moment-là que — sois avec moi — Aude était arrivée et il ne fallait pas chercher ailleurs les raisons pour lesquelles l'inquiétude avait pris le pouvoir.

 

En même temps cela avait son utilité, parce que cela me maintenait en alerte, en éveil, à l’écart des récifs de la médiocrité, ils étaient à fleur d’eau, à fleur de peau, et j’avais déjà vécu tant d’échouages. J’avais si souvent talonné, par lassitude, fragilité, démotivation. Je n’avais rien oublié.

 

Il y avait en moi le demi univers d’une passion inclusive, et rien de tout cela ne tolérait ni n’avait à voir avec l’hésitation, la facilité, l’habitude, l’envie de faire autrement. Le bonheur vu comme une occupation, en face de quoi il fallait choisir, et je penchais plutôt vers la résistance.

 

C’est à cela que je pensais en la regardant s’éloigner vers la mer, en l’écoutant me dire ce qu’elle allait faire. Sa silhouette avait changé, elle était moins peuplée de rondeurs elles-mêmes moins accessibles. La vie s’enfuyait ; en elle, des regrets, comme une interminable pluie. Des pleurs dissymétriques ravinaient la peau de ses joues. La vie en plan américain : son visage, ses épaules, ses seins, son sourire incertain ; c’était chez elle, cette atmosphère, ce regard obscur et téméraire, cet éclat en train de pâlir.

 

Et maintenant, ceci. Alors qu’elle se remettait à vivre.

 

Elle avait insisté pour préparer elle-même les bagages. C’était un soir froid et sec. Aude avait téléphoné, elle avait annoncé son arrivée, sans parler de moi. J’étais resté assis à mon bureau, introspectif et taciturne, essayant d’anticiper : cet appartement que maintenant je ne connaissais que trop, la chambre d’amis, le vestibule et le couloir, les photos de Jacques sur les murs, et d’autres aussi ; Aude enfant, Aude adolescente, juste avant sa capture ; des spectres. Expliquer, parler. Donner des raisons et des détails. Des dates, des lieux. J’allais avoir l’air de m’excuser. Aude avait dit ne t’inquiète pas, c’est moi qui parlerai. Tu n’auras rien à dire. D’ailleurs qu’aurais-je pu dire qui n’eût pas contribué à compliquer le jeu ? Les questions allaient venir, peut-être plus tard. Mais elles viendraient, inévitablement. Des questions. Je n’étais pas sûr d’aimer cela.

 

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J’allais mourir. Aude aussi, mais plus tard, après. L’ordre des choses. Etait-ce ainsi qu’elles devaient se passer, qu’elles pouvaient être tolérables ? Ce matin-là sur la route de Châteaulin le bitume était humide et gras et quand j’ai senti l’arrière de la Volvo commencer de se dérober, tranchant net la carotide de mes illusions, j’ai tenté un contre-braquage, machinalement, alors même que j’avais déjà compris qu’il était trop tard. L’essieu arrière rigide ne pardonnait guère les fautes de conduite. Ce qu’il me reste de cet instant-là c’est le regard que j’ai jeté vers Aude, c’était juste avant le choc, elle criait quelque chose, un regard irréfléchi, désespéré, éblouissant, une beauté qui était peut-être en train de se consumer à toute vitesse, et mes yeux et mes gestes impuissants ; nous avons heurté tangentiellement un platane. La tête d’Aude a touché le montant de la portière avec un bruit net et écœurant.

Il y avait du verre partout. Les vitres du côté droit avaient explosé. L’arrière du break avait escaladé le talus, c’était la collision avec l’arbre qui avait stoppé sa course et à présent il y avait du sang sur le visage d’Aude, sur son pull, son front lacéré par les éclats ; je regardais cela, je le comprenais comme au ralenti ; ma mémoire stockait les détails avec cette précieuse incohérence qui, plus tard, m’empêcherait de me souvenir de tout ce que cette scène pouvait avoir de laid.

 

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Où était-elle ? En réanimation. On nous avait transportés à Brest. Je ne me souvenais de rien. Ça n’allait pas durer. Les choses reviendraient d’elles-mêmes, par vagues, inutile de s’inquiéter pour ça.

 

Aude était en réanimation. Il y avait six heures que nous étions là. Mes blessures étaient superficielles. Une légère commotion. Ils allaient me garder un ou deux jours, et puis je pourrais sortir.

 

Elle n’avait pas repris conscience. Personne ne pouvait la voir. J’étais là comme un gisant, dans le camouflage de l’attente. A un moment, quelqu’un entrerait dans la chambre et m’instruirait. Il y aurait une issue.

 

C’était une négligence aride, bruyante et dépouillée, longtemps elle allait m’empêcher de dormir, déjà sa clameur me transperçait, j’étais en ruines ; je dressais la liste de tout ce que je n’avais pas fait, ou plutôt non, cette liste se dressait toute seule, autonome et inhumaine ; elle était là devant moi, vibrante de menaces, riche de joies mortes — cruauté des promesses, ivresse brute des conséquences.

 

Ces pneus qu’il aurait fallu changer. Ces amortisseurs un peu lâches, on les eût crus sortis d’un fond de stock nord-américain et même là, dans ce lit, ne ressentant aucune douleur véritable, juste un engourdissement succinct, je continuais d’aimer ce balancement chaloupé que j’éprouvais à chaque virage. Cette auto si fluctuante dans ses attitudes, c’était à elle seule une mémoire. La route était dangereuse, la voiture approximative dans son comportement, mes compétences discutables ; et la conjonction de tout cela avait poussé Aude dans le coma, cela l’avait peut-être tuée, et en définitive tout cela se résumait à un problème de légèreté. Vue d’un lit d’hôpital, avec ces voix étouffées, ces portes trop larges, cette odeur d’antiseptique, la légèreté paraît toujours coupable. J’étais coupable. Je pensais aux Choses de la vie, où Paul Guimard écrivait que le centre de gravité des hommes légers est imprévisible. Aude était devenue mon centre de gravité ; je n’avais pas besoin de cet accident pour le savoir. Pour ce qui est de la légèreté, c’était autre chose. Etais-je léger, vraiment ? Il me semblait qu’au contraire la terre lourde de mes souvenirs, de ma mémoire, de tout ce que je n’avais pas accompli m’entraînaient vers la gravité, le sérieux, la conscience irrémédiable des choses.

 

Mes idées s’étaient tenues tranquilles. C’étaient les détails qui m’avaient échappé, avant de me piéger. Cette voiture et ce virage, cet arbre et ce talus, ces traces de pneus et de sang, tout cela était si effroyablement banal, et absurdement cette banalité me faisait aussi peur que le reste — le reste c’était Aude. Que lui était-il arrivé ? Qu’allait-elle devenir ? Qu’allions-nous devenir ?

 

Le ciel était bas sur l’aventure. Sa mère arrivait. Elle avait pris le train. Il y avait un changement à Paris. Elle allait prendre un taxi jusqu’à Montparnasse ; six heures plus tard elle serait là. Il allait falloir trouver les mots, expliquer, parler ; l’accident, la vie ; notre vie. Expliquer Aude à côté de moi. Aude, oui, comme en neuvage. Il avait suffi d’une seconde pour que tout devienne si incertain, si dur, si hypothétique.

 

Axelle découvrit tout cela d’un coup, en même temps, avec l’accident, le corps inerte, les blessures, l’absence de pronostic solide, une silhouette brisée sur un lit anonyme, loin de chez elle, ou de ce qui avait été chez elle ; un lit qui avait déjà servi, sur lequel peut-être — sans doute — quelqu’un, des gens, étaient déjà morts ; la mort, comme une éternelle péripétie.

Je n’aimais pas les chocs, pourtant il y en aurait d’autres. Il y aurait la légitimité des sanglots. Leur sauvagerie. La tristesse pouvait-elle avoir une couleur ? Quel serait son visage ? Où étions-nous en train d’aller ? Je ne pouvais pas m’effondrer. Je ne pouvais pas me le permettre.

 

La vie, soudain, comme une ornière.

 

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Je la regardais. Il y avait en elle comme une contagion d’ombres, des chemins abouliques, des lumières en train de se retirer. Tout ce qui avait lentement cessé d’exister. Lentement, si lentement ; une promenade sous les arbres. S’accrocher aux mots. Surtout, surtout, ne rien oublier. Rien.

 

Aude dormait ; c’était un résumé supportable de la situation. Ses cheveux disparaissaient sous les bandages. Il y avait des traces de contusions sur le côté droit de son visage — le seul que je pouvais voir. Une perfusion émergeait de son bras droit, lui aussi c’était le seul que je pouvais voir et plus tard je me suis reproché la puérilité avec laquelle j’ai admiré, une fois de plus et pour rien, le duvet brun de cet avant-bras inanimé, dont j’allais conserver le goût jusqu’à ce que ma propre mort vienne m’en priver. A cet endroit j’avais souvent posé mes lèvres et la mémoire que j’avais de ce geste ne cesserait plus de me poursuivre.

 

Si souvent avais-je vu cet avant-bras tressaillir ; si souvent l’avais-je senti serré autour de mon cou — peau fraîche, obscurité, gémissements ; j’avais vu ces poils se dresser sous l’effet de la peur, ou du souvenir de la peur, ou, moins fréquemment, de la tension si particulière du bonheur ; et maintenant ils gisaient là, immobiles, et ils étaient la vie, et ils ne bougeaient plus ; je les fixais avec intensité, comme de leur vivant, quand il s’agissait d’un sommeil acceptable, quand je la regardais dormir, que l’inquiétude était en fuite. L’inaltérable inquiétude, la terreur, même ; à présent il y avait eu un accident et je regardais le bras gauche d’Aude parce que c’était la seule partie de son corps qui était à la fois intacte et visible. L’essentiel de ce qui était abîmé avait été caché. J’avais la liste des blessures. On ne savait pas encore si elle allait pouvoir remarcher. On ne savait pas encore si elle allait pouvoir survivre. Les heures qui viennent seront décisives, avait dit le chirurgien. La détresse, cette menace grise — ces gestes lents — ces pas que je faisais dans le hall de l’hôpital, ces pas anesthésiés, lents et sans but. Cette crainte. Ces monte-charge. Les civières et le silence, un silence qui me prenait à la gorge, que j’avais au bord des lèvres.

 

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La nuit était une soute. Doucement elle m’enveloppait ; elle ressemblait à un linceul prévu pour quelqu’un d’autre ; quelqu’un que j’aimais. Au bout d’un couloir, dans cet autre pavillon de l’hôpital où on l’avait transférée, à l’écart de moi, avec la dérisoire protection de la distance, au creux d’une pièce encombrée d’appareils et de souffrance, je ne savais pas où exactement, je ne pouvais que l’imaginer, il y avait Aude, possiblement détruite, survivante aléatoire, crépusculaire nudité, lividité du hasard.

 

Axelle était là. Elle non plus n’avait pu entrer. Elle voulait me voir ; il le fallait ; elle ne savait rien. En elle la surprise et la tragédie marchaient d’un même pas. Elle a posé sur moi un regard neuf, douloureux, interrogatif. Je devais décider ; les mots, redoutablement, m’appartenaient. Je suis parti de la fin. Le secret en moi se délabrait. Depuis l’accident je remontais les fortunes et les contingences. Cette conversation avait un parfum de terme, tout était stoppé, j’étais en train de le découvrir alors même que s’échafaudait mon récit, que je convoquais mes souvenirs et mes ambiguïtés, notre fraîcheur enfuie ; soudain la passion sentait le désinfectant.

Aude. Sa mère était silencieuse. Elle me fixait de temps en temps. Il était évident qu’elle ne m’en voulait pas. C’était inutile, bien entendu. Je regardais ses mains. Il était question de bonheur, de circonstances ; j’avais du talent en matière de périphrases.

 

Je n’ai pas parlé de la rue Bobillot. Quelque chose me retenait de le faire. Ç’avait à voir avec l’attitude de cette femme, avec la source de sa peur ; l’inventaire de tout ce qui venait de changer pour elle. Les brisures de ce qui avait été son espoir, son ambition, son avenir, sa vie même, étaient de nouveau en train de tomber. Une fois de plus l’avenir changeait de format.

 

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Je la regardais mourir. Mourir. « J’observe la nuit et la mort. » C’était ce qu’elle allait faire. Elle s’apprêtait à disparaître, on allait l’ensevelir loin de moi. C’était ma sanction, ce qui m’attendait pour l’avoir assassinée. Mes pensées chancelaient. Aude immobile, sourde, indifférente, les yeux clos ; je pensais à tout ce que j’avais vu passer sur ce visage, à tout ce qui était perdu, à tout ce que nous avions perdu. Les mots ; le temps ; Aude au milieu d’eux.

 

Le médecin s’était approché. Il avait des choses à nous dire. Nous nous sommes éloignés d’elle, comme deux complices involontaires. Il n’était pas hostile. C’était un accident. C’était un professionnel. La fatalité ; ces choses-là arrivent. Ce n’était la faute de personne. Les mots du praticien entraient en moi, puis en sortaient sans rien modifier. Je savais très exactement ce qu’il fallait penser de la situation. J’avais eu le temps d’y réfléchir. La délicatesse du type en blanc me laissait figé dans un détachement poisseux et involontaire — pourquoi ne me parlait-il pas d’elle, au lieu de vaticiner sans fin autour d’excuses dérisoires ?

 

A la fin, tout ce que j’ai compris, c’est qu’il fallait attendre. Il y a des erreurs de trajectoire qui se paient cher.

 

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A la fin, j’avais oublié comment elle s’appelait. Il avait fallu la mort de Jacques pour m’en souvenir. Son prénom. Axelle. Axelle et Jacques. Le jour de leur mariage je n’avais pu me libérer. J’avais inventé un prétexte. Pour moi c’était une année dure, difficile à accepter. L’immersion dans ce groupe de gens chaleureux, souriants, endimanchés me soulevait le cœur à l’avance ; plaquer un sourire mécanique sur mon masque de post-adolescent, serrer des mains, avoir l’air heureux : non. J’avais rédigé un mot d’excuse médiocrement tourné, qui manquait de conviction et dont le style était proportionnel à la déception que je pensais provoquer. Jacques ne m’en avait pas tenu rigueur. Plus tard, à l’automne de 1978, Aude avait deux ans, nous avions été invités à la même réception. L’image que j’avais conservée d’Axelle, l’Axelle d’alors, était délavée, diffuse, hors de contrôle ; et la femme meurtrie par l’angoisse superposée au deuil se tenait devant moi. Naturellement elle ne s’était doutée de rien. La vie de sa fille, loin de la lumière qu’elle aurait désirée. La vie de sa fille avait passé. J’étais un épisode ; peut-être les choses allaient-elles se résoudre sur ce substrat. Derrière la sérénité de façade résidait une forme de panique. Le visage de cette femme racontait une histoire que je n’étais pas sûr de connaître.

 

Axelle attendait la suite. Cela se voyait. Une pluie amère et froide tombait sur mon âme enkystée de tristesse et de fuite. Cette envie de fuir, ce désir de refuge. Cette terreur de l’instant. Tout ce vide à étreindre en moi, ces signaux défunts, ces sourires perdus, émis pour rien, sans doute, noyés dans un irrépressible brouillard.

 

Derrière nous, les portes de l’hôpital ; devant nous, le soir qui arrivait.

Le soir et ses questions.

 

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Ailleurs. Il avait cessé de pleuvoir. Elle découvrit la maison basse et obscure où sa fille avait existé. A l’intérieur tout était gris. La journée avait été dure, incertaine. Elle hésitait à s’asseoir. J’allumais les lampes. Ces éclairages indirects qu’Aude avait choisis, organisés. Ils convenaient bien à la situation. Elle s’attardait sous les volutes de pierre au-dessus de la porte du salon. Elle regardait les doubles rideaux que je n’avais jamais vraiment aimés mais qui à présent scandaient un prénom, suggéraient une ombre, nous jetaient une absence au visage.

 

Maintenant, elle était dans la chambre. Les draps étaient les mêmes. Le lit était défait. Cette petite pièce sombre, aux fenêtres étroites, il n’était pas difficile d’imaginer ce dont elle avait pu être le théâtre.

 

Elle l’imaginait. Elle reconnaissait un cardigan abandonné sur une chaise, un livre de poche sur le bureau, des bottes de motard sous l’escalier. A bien des détails elle reconnaissait son côté du lit. C’était une idée étrange pour elle, qu’Aude puisse avoir un côté dans un lit, comme un partage auquel elle n’aurait pas pensé.

 

Elle s’est assise en face de moi, dans un fauteuil que nous n’utilisions jamais. Elle me dévisageait avec une espèce de curiosité anxieuse. Elle ne savait pas qui j’étais. Elle ne savait pas comment me parler, ce qu’il fallait faire. De temps en temps, elle regardait le téléphone.

 

J’étais resté debout. Je m’affairais. L’immobilité était insoutenable. Je mettais la table. Il était plus de huit heures ; d’une main qui ne tremblait pas, j’accomplissais les gestes d’un quotidien enfui.

 

Je ne devais pas me laisser paralyser par ce silence qui commençait d’entrer en moi. Avant tout, c’était la qualité de ce silence qui me gênait. L’obscurité des mots. J’étais concentré sur ce qui n’avait pas d’importance.

 

Elle s’est approchée de la table, elle m’a souri, d’un sourire fané, étroit, fugitif. Que contenait ce sourire ? Qu’est-ce qu’il lui coûtait ? Etait-il un encouragement, une désillusion, un fatalisme ? Il me semblait usé.

 

Elle me parlait. Il était question de 1976. Comment c’était arrivé. Jacques, la faculté de droit. Jacques qui ne voulait pas d’une fille, non, surtout pas. Et ensuite ? A la fin des années soixante-dix il y avait eu Hardelot. Aude était si petite. Une autre vie, la mer, les dériveurs de location. Cet endroit un peu mort, il fallait y vivre pour le comprendre. Elle hésitait à prononcer le mot qu’il fallait. Il lui brûlait les lèvres. Encore ce sourire distrait, qui s’excusait de ne plus pouvoir le dire.

 

Je ne l’interrogeais pas. Je n’imaginais pas quelles questions il fallait poser. La circonstance était trop neuve. Je n’avais pas de repères. Cette femme, devant moi, avec les deux tiers de sa vie en lambeaux. Qu’est-ce qui lui restait ? Un enfant encore vivant, mais dont les traces à présent se perdaient loin d’elle, dans des chambres d’hôtel et des maisons inconnues, des appartements dont elle ne savait rien ; des lieux ruisselants d’une menace abstraite en train de sourdre de mille blessures — celles que seules pouvaient creuser la solitude, le deuil et leur brutalité.

 

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Je me souviens très exactement du moment où Aude a ouvert les yeux pour la première fois, comme du moment où le médecin nous a annoncé qu’elle vivrait. Il avait un sourire affable et franc,  du moins était-ce l’impression qu’il me laissait. Il n’avait pas demandé qui j’étais. Il me prenait sans doute pour un obscur beau-père, ou peut-être un ami de la famille, le genre de type improbable que l’on appelle en cas de coup dur — sauf que le coup dur, en l'occurrence, c’était moi. Ma présence ne suscitait pas de questions, c’était quelque chose de naturel.

 

Il parlait surtout à Axelle et ça aussi c’était normal. J’étais hors champ. Mon angoisse n’était pas la même. Elle restait invisible pour le spécialiste qui répondait aux multiples questions d’Axelle, phrases courtes, questions ouvertes, articulées d’une voix neutre, blanche, qui paraissait ne celer aucune oppression.

 

Les nouvelles étaient relativement bonnes. Aude pourrait remarcher. Naturellement ç’allait être dur. Elle aurait mal, encore, longtemps. Mais à terme elle vivrait normalement. A terme — c’était une curieuse locution, une formule froide et impassible, comme les murs de l’hôpital où sa vie avait été sauvée.

 

Ensuite nous sommes passés la voir. Enfin, plutôt nous sommes allés la regarder respirer. Elle dormait. Le beau visage tuméfié émergeait à peine dans le blanc aveuglant des draps et des bandages.

 

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Cet amour réveillé, c’était le mien.

 

C’était un début d’après-midi, un peu moins de deux mois après l’accident. En achevant sa toilette l’infirmière avait vu les paupières battre et revivre, sèches encore, et le regard si longtemps obturé l’avait suivie, avec en filigrane tant de mots enfouis, bousculade sémantique réduite à un murmure indistinct.

 

L’infirmière avait l’habitude. Elle avait vu cela cent fois. Elle lui dit vous avez eu un accident, vous êtes sauvée, tout ira bien maintenant, je vais appeler le médecin. Le visage que nous avions vu s’émacier au fil des semaines, le visage immobile, seulement éclairé par un jour artificiel, le visage que ne nourrissaient plus ni l’espoir, ni la joie, ni la vie ; le visage aux rêves éteints, le visage qui était seul, inhumé dans le silence, aveugle et qui n’entendait rien de ce que nous chuchotions, Axelle et moi, en un relais tacite, matinées, après-midi ; ce visage qui n’avait pas vu les fractures se réduire,  les pansements perdre du terrain, ce visage qui revenait au monde, qui rentrait d’un voyage cinglant et imprévu, ce visage que j’avais cru perdre, ce visage, le sien, le sien aimé, avec désormais cette cicatrice au coin du sourcil gauche, ce visage sincère et droit, beau jusque dans la maladie, ce visage que j’attendais, Aude revenait à sa surface, elle s’y réinstallait, c’était — oui —  de nouveau elle en ces traits, de nouveau la couleur qui affleurait, et quand sur lui j’ai posé une main rugueuse et tremblante j’ai entendu un souffle inégal et lent, j’ai entendu des mots tranquilles — les mots de l’éternité.

 

J’ai vu ses doigts qui bougeaient.

 

J’ai vu un sourire convalescent illuminer le jour, la chambre ; j’ai regardé sa poitrine soulever le coton de la blouse réglementaire.

 

Elle a dit je suis vivante ; sa main a cherché la vôtre. Je suis vivante. Tu es beau. Reste là. Quel jour on est ?

 

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Cet après-midi là Axelle se reposait chez moi, après trois jours passés près de sa fille. Le taxi m’a déposé à trente mètres de la maison. Il était quelque chose comme six heures du soir. J’avais attendu qu'Aude se rendorme et alors seulement je m’étais résolu à partir. Je cherchais mes mots en ouvrant la porte. Comment annoncer le meilleur après avoir provoqué le pire ? Axelle somnolait dans un fauteuil. En elle je ne retrouvais que peu des expressions de sa fille ; il m’était facile de la regarder dormir. Elle a remué, a ouvert les yeux. Je me suis assis près d’elle et j’ai dit elle vit. Elle s’est réveillée. Elle a repris conscience. Elle m’a parlé.

 

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Axelle s’était installée chez moi. Elle occupait la chambre d’amis, au second étage. Une pièce mansardée, avec des poutres blondes, des meubles suédois en kit, et un petit bureau à cylindre dans lequel Aude avait rangé ses affaires — photos, lettres, cartes postales, livres scolaires.

 

Je dormais mal. Axelle avait changé les draps, un jour où j’étais parti pour l’hôpital. Le linge d’Aude avait été nettoyé, plié, rangé dans la grande armoire en chêne qui portait encore les stigmates du déménagement. Son désordre me manquait.

 

Soir après soir elle m’avait parlé de Jacques, de sa fille, de leur vie. Aude à l’école. Aude se cassant un bras en cours de gymnastique. Aude faisant du cheval, de la danse, de la voile. Aude lisant Steinbeck, Faulkner, Sagan, tout ce qu’elle trouvait dans la bibliothèque de ses parents. Leur fierté aussi, les jours de fin d’année, à la distribution des prix. Leurs soucis. Jacques qui n’avait pas voulu d’autre enfant. Elle n’avait pas insisté, n’était pas capable de dire si elle le regrettait.

 

Après la mort de Jacques, disait-elle souvent, et dans ces moments-là je regardais ailleurs, elle s’arrêtait une seconde puis reprenait : depuis qu’il n’est plus avec nous. Leurs amis, la famille avaient été très bien.

 

Une hésitation, puis : vous aussi, à votre manière, vous avez été très bien.

 

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Le ciel était lavé quand nous sommes allés la chercher pour la dernière fois. Il avait plu tout le matin. Elle a souri quand je l’ai soutenue jusqu’au taxi qui attendait ; elle nous a souri à tous les deux. Je l’ai installée à l’arrière droit. Je l’ai déposée avec précaution sur le siège. Axelle s’était glissée à côté d’elle. Aude ne pouvait pas tourner la tête à cause de sa minerve, alors je me suis penché pour l’embrasser, dans une posture insolite qui l’a fait sourire encore, plus largement cette fois.

 

Le taxi a démarré. Je l’ai regardé longtemps, jusqu’au bout de la rue, tandis qu’il emportait Aude, Aude qui ne pouvait plus me regarder, vers l’aéroport, les réacteurs, le nord, la plage, son père.

 

C’était une idée d’Axelle. Revenir, repartir. Là-haut. Loin. J’étais seul. Tout de suite, Aude avait accepté. Je comprenais. L’accident l’avait rajeunie ; une part d’elle-même désirait l’enfance. L’accident et ses conséquences, tous ces détails affreux et compliqués, tout cela appartenait à un univers où elle était entrée comme par effraction. La douleur l’effrayait ; elle lui tournait le dos. Hardelot en était si éloignée, Hardelot c’était l’insouciance, les rires figés pour toujours dans la chaleur illusoire de la réminiscence.

C’était aussi un cimetière. Son père et sa jeunesse enterrés côte à côte. C’est vers cette nécropole qu’elle accourait à présent.

 

Il fallait rentrer. Il était encore tôt. Je suis allé marcher sur le quai du Commandant-Malbert. La pluie allait bientôt revenir. La brise d’ouest poussait les nuages qui traversaient la rade. Ils venaient vers moi dans le ciel obscur. Je me suis réfugié dans la voiture, ce vieux coupé Mercedes 280 que j’avais trouvé à Lorient chez un négociant. Un modèle 74, 74 qui avait été une bonne année. Les premières gouttes s’écrasaient sur le pare-brise. J’ai démarré, allumé les phares, repris la route vers la maison vide que j’allais devoir affronter.

 

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Elle a téléphoné le troisième jour. J’étais sur la grève, j’ai couru en entendant la sonnerie par la fenêtre du salon. Elle m’a dit tu me manques, viens, reviens, je t’aime, elle disait reviens, j’ai besoin de toi, fais vite ; cette brume en moi ; il fallait revenir ; elle m’attendait ; j’imaginais son front bombé, sa pâleur, les auspices de ses larmes ; j’imaginais Axelle aussi. Où était-elle ? Etait-elle sortie ? Derrière Aude, il n’y avait pas de bruit. Derrière Aude, il y avait l’appartement, les photos de Jacques, sa chambre de jeune fille, l’odeur de lavande dans toutes les pièces. Elle me disait de revenir, de revenir là-bas, et je fermais les yeux, j’examinais ce qu’allait être la vie, la vie à Hardelot, la place qui m’attendait et qui n’existait pas ; Axelle, la désolation nécessaire, la plage et le vent ; le sourire de Jacques sur les murs, ce sourire qui m’écrasait, vif et crépusculaire ; ce sourire et ses nuances qui n’existaient plus que dans la mémoire de quelques-uns, que pouvais-je en faire ? Un visage en cendres me poursuivait.

 

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Cette exigence dans sa voix. Ce besoin qu’elle avait. Cette urgence — il fallait partir, fermer la maison, bondir vers elle et ne jamais plus revenir, enfin, plus jamais comme c’était avant.

 

Aude disait maman est d’accord, n’aie pas peur, reviens ; reviens.

 

Je savais ce que j’allais faire. Ce qu’il fallait. Elle parlait de ma peur ; en était-ce vraiment une ? Au moment de l’accident, de l’hôpital, du coma, un désespoir m’avait saisi qui maintenant s’éloignait. Mais ma peur ? Ma frayeur ? D’un certain point de vue l’accident avait été une solution ; mais en même temps il ouvrait des portes dont je redoutais le mouvement, ce qu’en s’effaçant elles pouvaient révéler. Maman est d’accord. Qu’avait-elle compris ? Etait-ce de l’indulgence, de la compassion ?

 

Reviens. Reviens là où tu n’es jamais allé. Reviens dans cette maison avec une identité neuve, inconnue, fragile, illicite. Reviens comme un amant dans la sauvagerie des silences. Reviens pour être observé. Reviens pour le jugement. Reviens pour perdre toutes tes raisons de t’enfuir.

 

Sans relâche, je m’interrogeais sur moi-même : étais-je digne d’être aimé ? D’être aimé ainsi ? D’être attendu ? En moi se tramait comme une gêne. Ce qui allait se passer ne serait pas confortable, ni facile, ni prévisible. Cette obscurité, voilà ce qui m’angoissait. J’avais eu peur de la perdre ; à présent j’avais peur de la retrouver.

 

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Hardelot.

 

J’avais peur de l’avoir.

Je descendais sur la plage. Il n’y avait pas de galets. Le jour était sale. C’était le matin. J’avais passé la nuit sur la route. Ma nuit, mes questions.

 

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Pendant ce temps elle dormait ; puis elle avait cessé de dormir ; puis elle avait claudiqué jusqu’à la fenêtre de sa chambre ; puis elle m’avait vu. Elle avait vu sa vie —  sa propre vie —  en train d’hésiter, de vaciller, d’envisager, de décider, de choisir. Elle était restée silencieuse, attentive, férocement immobile. Derrière elle, derrière moi, le jour finissait d’apparaître. Je portais cette veste bleu marine qu’elle aimait et un pantalon qu’elle ne connaissait pas. Tous ces mois de silence ; ces semaines aveugles. Ce temps perdu pour toujours. Et moi qui attendais, moi sur cette plage.

 

Moi qui attendais quoi ? Comment identifier ce qui se passait là, à quelques dizaines de mètres de sa vulnérabilité hâve, de son visage passagèrement contracté par des douleurs fantomatiques — remugles du mal inoubliable, mémoire de la fêlure à la fois une et multiple et qui refusait de se dissoudre ? Je marchais, inconscient d’elle. Je marchais si rêveusement, inaccessible soudain. Les derniers mètres d’une vie. Peut-on écrire que je la regrettais ? Que je tergiversais devant ce qui commençait ?

 

Ensuite, je l’ai vue. A un moment je me suis retourné vers la digue, le parking, la Mercedes, la route, l’immeuble, la fenêtre derrière laquelle elle guettait. Tant d’hypothèses réunies en une souterraine tentation. J’ai regardé la tache blanche qui était son visage, l’anémie de son sourire. J’ai regardé la main qu’elle agitait, mais imperceptiblement, qui était presque figée contre la vitre.

 

J’ai contourné la Mercedes dont le moteur claquait encore — indices du refroidissement à peine commencé, d’une mécanique prête à repartir ; je pouvais reprendre la route, la route sédative et lisse, la route qui m’emporterait ; mais j’ai verrouillé la porte du coupé puis j’ai marché vers le hall blanc, l’interphone et le sas, le nom d’Aude et de Jacques sur la boîte aux lettres, l’escalier, l’avenir.

Publié dans : Poésie de l'indifférence
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Mardi 19 juillet 2011 2 19 /07 /Juil /2011 20:16

 

Elle m’a embrassé mais je pensais à autre chose car j’étais ailleurs, dans une forme de désarroi. Ma distraction ne lui a pas échappé. Aude et son inquiétude. Ça revenait. En très peu de temps ça revenait. Mon silence était sa souffrance. Il suffisait de peu. Elle ne voulait pas sombrer dans la grande fêlure des habitudes qui font vieillir. Non, elle n’avait pas peur de vieillir — à condition que ce soit avec moi.

 

Voyons Aude, tu as dix-huit ans, toute la vie devant toi, et toutes sortes d’autres banalités m’étaient venues à l’esprit, la vie devant soi, son père était mort, sa jeunesse fracassée, réduite à une série d’hypothèses. Tu n’en sais rien, répondait-elle en se sortant de la voiture. Je n’en savais rien, non.

 

Un vendredi de novembre Jacques était rentré chez lui. Il était huit heures. Il avait posé sa serviette sur la petite chaise rouge de l’entrée. Tout était si normal, disait-elle en décrivant la scène, une scène que personne n’aurait jamais songé à raconter autrement. Un plan-séquence de plus : son père à table. Son père allant se coucher. Aude, non, Aude regardait Bouillon de culture avec sa mère. Le lendemain, Jacques est parti tôt, comme toujours quand il devait voler. Ses amis du club l’attendaient. Sa fille ne l’a plus jamais revu. Elle ne l’a pas vu mort. Je lui expliqué que ça valait mieux pour elle, pour l’image qu’elle garderait de son père. Aude comprenait mes arguments mais elle ne pouvait rien contre ce regret qui la broyait de l’intérieur. Ne l’avoir pas vu. Ne pas avoir regardé. Ne pas avoir insisté. Le couvercle du cercueil, un cercueil plombé, fixé pour toujours entre elle et ce visage mort dont elle ne savait rien, personne n’avait rien voulu lui dire, aucun des témoins de l’accident, elle ne pouvait qu’imaginer les dégâts et c’était pire, bien pire, elle supposait les fractures, la distorsion des traits, le broiement des chairs, l’écrasement des os.

 

Moi non plus, je n’avais pas vu Jacques après et c’était très bien comme ça. Je n’avais jamais aimé les morts. J’avais toujours refusé de les voir.

 

En une douzaine d’heures Aude avait basculé dans le malheur. C’était toujours difficile d’en parler mais elle avait commencé ce qu’on appelle aujourd’hui son travail de deuil. Elle avait détesté cette expression. Le deuil, un travail ? Un travail sur soi-même ? Aude préférait le terme de descente. C’était cela : une descente en soi-même qu’il fallait tâcher de rendre aussi honorable que possible. A dix-huit ans ce n’est pas courant d’être honorable — de vouloir l’être.

 

Oui, ce vendredi-là tout était absolument normal et le lendemain son père était mort. Elle n’avait pas eu le temps de s’y préparer, d’ailleurs elle n’avait eu le temps de rien, et puis peut-on se préparer à cela ?

 

Aude détestait le silence, le mien en particulier. Ceux qui se taisent ont quelque chose à cacher, ou alors c’est qu’ils ne sont plus là. Depuis l’automne précédent son père se taisait et elle assimilait tous les silences à un rapprochement avec la mort.

 

Elle ne voulait jamais oublier que je m’en rapprochais sans cesse, mécaniquement, c’était une évidence sobre et irréfutable.

 

Elle ne voulait jamais oublier qu’un jour, proche ou non, je serais comme Jacques. Je serais aussi froid que lui, aussi muet, aussi lointain, aussi indifférent soudain. La noire beauté des choses.

Elle ne voulait jamais oublier que d’une manière ou d’une autre tout cela allait cesser, par hasard, après le verdict d’un cancérologue, un infarctus ou bien un accident de voiture.

 

Aude m’expliquait qu’elle n’avait pas la vie devant elle, non ; lorsqu’elle fermait les yeux ce qu’elle imaginait, ce que l’avenir lui suggérait c’était la vie sans moi. Elle ne voulait pas être écrasée une autre fois. Les semaines et les mois avaient passé et pourtant certains mots, certaines tournures de phrases suffisaient encore à l’entraîner vers la pâleur. Sépultures, lésions, traumatismes crâniens, soudain, il y en avait plein les films, les romans, les magazines et les journaux. Les larmes montaient très vite. Aude et son malheur. La description cartésienne, clinique de la mort, à laquelle l’époque s’était si bien habituée, lui était intolérable.

 

_______________

 

 

Nous avions pris deux chambres. Le veilleur de nuit nous avait regardés, l’œil luisant de sous-entendus, de concupiscence poisseuse. Il avait eu l’air vaguement déçu en nous remettant les deux clés.

 

Les chambres se faisaient exactement face. Le couloir était étroit. Dans l’escalier, Aude me précédait. Je ne devais plus jamais oublier ce jean’s qui dansait en relief, à quelques centimètres, toute cette beauté inaccessible.

 

C’était au deuxième étage. Chambres 28 et 29. Elle m’a souri en refermant sa porte. Evidemment je ne pouvais pas dormir. J’étais en train de découvrir ce qui allait se passer. Je le savais déjà ; j’aimais le savoir. Aude, ses dix-huit ans, sa vulnérabilité, sa mémoire, son deuil.

 

Avec une fulgurance dont je ne me croyais plus capable je convoquais mes souvenirs, tout ce qui pouvait éventuellement contredire cette ambition toute neuve que je venais d’identifier en moi, en sentant le souffle d’Aude sur mon visage, sa langue s’enrouler autour de la mienne, en la suivant dans l’escalier de l’hôtel.

 

En avril 1976 j’avais reçu un faire-part. Il y avait une photo. Un nourrisson — quel mot affreux — dans un petit lit en palissandre que Jacques avait dû récupérer dans le grenier de ses parents. Le bébé dormait, ses petits poings serrés, paisible, inconscient de ce qui l’attendait.

 

Cette photo, il y avait beau temps que je l’avais égarée. Les déménagements, le vide nécessaire dans des placards surchargés. Pendant très longtemps elle n’avait rien signifié de particulier. Cette photo, c’était une poussière. Ce n’était rien de ma vie. Elle n’avait rien à me dire. Ç’aurait pu être n’importe quel enfant. L’enfant de n’importe qui.

 

Justement, dans ses dernières années Jacques avait eu tendance à devenir n’importe qui. Son importance avait faibli. Il s’éloignait, et moi aussi par ricochet, comme s’éloignent les lumières d’un port. Jacques était un chapitre, une séquence, sur lui mon regard avait changé et à quelques années, peut-être quelques mois près, je ne me serais peut-être pas déplacé pour le voir enseveli sous un chagrin qui aurait cessé de me correspondre, de m’appartenir, une tristesse ne me concernant pas. Je me serais contenté d’une lettre. J’étais doué pour ça.

 

D’un certain point de vue, en mourant Jacques m’avait rattrapé. En se saccageant il m’avait jeté sa fille à la figure. La page que j’étais en train de tourner, subrepticement, sans en avoir l’air, s’était arrêtée, indécise, comme un passeur entre deux rives. Et Aude avait tout emporté.

 

Cette photo, la seule que j’avais d’elle, je l’avais perdue, peut-être ne l’avais-je plus ; ou alors elle gisait, désapprise et occultée, entre d’autres visages assombris par le temps, ces visages sur lesquels je n’aurais plus su mettre de noms, ces visages détruits, qui n’existaient plus parce que leurs propriétaires avaient vieilli.

 

En un sens, le bébé sur la photo avait lui aussi cessé d’exister. Le bébé était mort.

 

Il était mort.

 

Le téléphone de la chambre se mit à sonner ; c’était lui.

 

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C’était de nouveau novembre. Bientôt un an. Un an avec Aude ou un an sans son père ? Un an avec Aude. C’est à elle que je pensais. Elle dormait encore, c’était le matin du premier anniversaire, et je nouais ma cravate à trois mètres d’elle, songeur, mélancolique, angoissé.

 

A mesure que s’approchait cette date, le détestable matin, les nuits se faisaient plus sinistres, plus âpres, plus longues. Les nuits d’Aude devenaient un voyage qui ne s’arrêtait plus ; il ne s’agissait que d’une suspension, d’un épisode qui ne prenait fin que pour mieux laisser la place à un autre. Ses tourments étaient sans fin puisque la mort de Jacques, le fait même de sa mort, de son absence, faisait entrer la tragédie dans la permanence, l’éternité. Il ne serait plus jamais là et, chaque année, certain jour d’automne viendrait rappeler ce théorème de la souffrance avec une intolérable régularité, dans l'affreuse insensibilité des agendas.

 

Les larmes d’Aude, ses plaintes, sa blancheur fiévreuse, son asthénie, c’était une façon de refuser que tout cela devienne habituel. C’était une façon de ne pas se résigner. C’était une façon de se révolter, de refuser. Elle n’en était encore qu’à l’estuaire de son deuil et ces nuits l’épuisaient, la rejetaient sans forces vers la morne rigueur de la saison froide, arbres désolés, paysages à l’agonie, silences sépulcraux, et c’est là que je la retrouvais, au matin, si faible, comme absente d’elle-même, et alors il me semblait que toute la vie que je pourrais lui insuffler ne suffirait pas à la sauver.

 

Ses gestes étaient ceux d’une mécanique engourdie, lasse ; elle restait parfois assise plusieurs minutes au bord du lit, les yeux baissés, ne parlant pas, réapprenant lentement à vivre avec ça. Le vide si brutalement creusé en elle était un gouffre, un abîme empoisonné au-dessus duquel elle ne cessait de se pencher. Sa mémoire la traquait, alors elle se laissait faire, assoupie, muette, résignée au seuil d’une infinie douleur — un mal qui ne s’éteindrait pas ; elle prendrait l’habitude de souffrir pour s’interdire d’apprivoiser l’oubli. Elle préfèrerait appuyer sur la plaie pour l’empêcher de cicatriser.

 

Le réveil était un mythe.

 

Les jours flottaient, illusoires, comme suspendus dans l’air, comme une trêve fictive, impossible à meubler. J’attendais que cela arrive, que novembre s’en aille, que les jours reviennent, que la lumière de nouveau s’empare de ce corps noueux, vidé de ses sanglots, que la vie si longtemps refusée en force de nouveau les portes, qu’elle regarde le soleil, le ciel, les rivières, la ville, les images, la vie  — et qu’elle en soit heureuse.

 

Elle faisait des cauchemars, nombreux et laids. Je la réveillais, et à chaque fois elle me regardait brusquement, en sursautant, comme elle aurait regardé l’irruption d’un étranger dans la chambre, raidie, inondée de sueur. Elle appelait son père. Il n’y avait rien à faire. Elle se souvenait de tout, jusqu’aux plus horribles des détails. Un journal local avait publié un article relatant le drame. Il y avait une photo. On ne pouvait rien voir. Une bâche noire recouvrait ce qui restait de son père et les débris de la machine qui l’avait tué. Personne n’avait pris la précaution d’éloigner les exemplaires de ce journal. Elle était tombée dessus par hasard, en rangeant quelque chose, l’article faisait la une, Aude n’a plus jamais oublié cette bâche noire, menaçante, obscure, malsaine ; cette bâche et ce qu’elle suggérait.

 

Oui, c’était cela : la suggestion. Ce qu’il y avait sous la bâche, ce qu’elle était condamnée à imaginer jusqu’à la fin de ses propres jours. Son père sous cette bâche noire, les types des pompes funèbres, leur efficacité, leurs sourires professionnels.

 

Tout cela était abstrait. Elle aurait aussi bien pu poser la main sur un cercueil vide. Quand elle pensait à ce samedi de novembre, ce n’est pas le cercueil de son père qu’elle évoquait tout de suite, ou que son subconscient évoquait pour elle ; c’était la bâche, avec les morceaux de ce qui avait été son père en-dessous.

 

Elle s’en voulait de n’avoir rien vu. Elle s’en voulait d’en éprouver comme une forme insidieuse de soulagement, une terreur rétrospective mêlée à son regret. Les circonstances avaient choisi pour elle et quand je me suis penché sur le lit, que je l’ai embrassée, elle a ouvert doucement les yeux, et entre ses paupières encore alourdies de sommeil j’ai vu, avec une vilaine netteté, la souffrance affluer ; j’ai vu la seconde précise où elle s’est rappelé le jour qu’on était. J’ai vu, aussi clairement qu’il était possible, le chagrin recouvrir et dévaster l’éclat que j’aimais tant et cela m’a fait mal.

 

Elle a eu une plainte, s’est serrée contre moi. Longuement nous sommes restés ainsi, sans rien dire, blottis et malheureux, brûlés par le souvenir. Je berçais la souffrance qui frissonnait en elle. Elle m’étreignait avec violence. En elle tout était en train de refluer, sa peine était à vif, elle vibrait de douleur et d’angoisse.

 

Au vrai, elle ne pouvait y échapper. La douleur buvait en elle, le malheur se vautrait dans ces larmes intérieures qui ne s’épuisent jamais vraiment. Aude se tenait contre moi, se faisait toute petite en face de ce qui la broyait, lui coupait le souffle, ne lui laissait que des rémissions illusoires — le cancer de l’absence, un visage, un nom qui avaient basculé dans l’abstraction et la mythologie.

 

Il fallait apprendre à dire des choses dures, à commencer des phrases par « quand il était encore vivant », par exemple, et à accepter ce que ces mots pouvaient recouvrir, à quoi ils se rapportaient.

 

Elle aurait voulu oublier d’avoir mal.

 

Elle aurait voulu ne plus bouger, se dissoudre en moi, là où elle n’aurait pas souffert puisque je n’avais pas mal, ou alors inégalement.

 

J’avais mal par procuration. Je souffrais parce qu’Aude souffrait. Mais en dehors de cela la disparition de Jacques ne m’avait pas fait vaciller ; je me tenais droit dans le chagrin. Jacques était un ami que j’avais perdu depuis déjà longtemps, des années avant sa mort. Coups de fil et cartes de vœux. Il ne restait pas grand-chose de ce que nous avions été l’un pour l’autre. Jacques mort avait cessé d’être un ami perdu. A présent il était le père d’Aude, enfin il l’avait été et maintenant son enfant sanglotait sur mes genoux, silhouette brisée dans le matin gris, elle appelait son père et cette supplique me ravageait au-delà du dicible ; peut-être ne l’avais-je jamais aimée autant que ce matin-là, pendant que je m’efforçais, vainement, désespérément, d’atténuer sa détresse. Et peut-être aussi ne l’ai-je plus jamais aimée comme cela. Elle me déconcertait. Sa façon de souffrir, de ne pas lutter, de se tasser dans la peine, d’y acquiescer, de s’y résumer même, tout cela me dépassait ; je ne comprenais pas. Aude savait que c’était inutile. Elle se laissait glisser. J’étais là. Tant bien que mal, je la retenais. Je n’étais pas le complice des gouffres dans lesquels elle se précipitait. Sa solitude n’existait pas puisqu’elle n’était plus que cela : un isolement glacé, des souvenirs au goût de cendres, un bonheur détruit qu’elle avait au bord des lèvres.

Ce qui me faisait peur, c’est que je ne l’aimais jamais autant que lorsqu’elle était vulnérable et elle n’aurait pas pu l’être davantage que ce jour-là, ce jour hanté par le spectre d’une adolescence que la tragédie avait fauchée en plein vol et dont il ne restait que des décombres. Aude était une survivance.

 

Comme à regret, elle s’est écartée de moi. Elle a eu ce sourire triste dont je ne supportais pas la tonalité, ce qu’il impliquait — résignation, gratitude, fatigue. Elle s’est levée. Elle était nue mais mes yeux embués n’y ont pas prêté attention. Elle a enfilé une de mes chemises. Elle voulait sortir. Elle voulait être seule. J’ai fait semblant de comprendre, d’être d’accord, et je suis resté là, assis sur le lit, pendant qu’elle prenait une douche rapide, pendant qu’elle s’enfuyait.

 

La porte s’est refermée sur elle, avec un bruit sinistre, définitif.

 

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Cabourg, encore. Je me suis réveillé un peu avant sept heures ; elle était là, les yeux clos ; tout paraissait si simple. Tout était si compliqué. Je ne pouvais m’empêcher d’entrevoir ce qui allait suivre. Je commençais déjà de pressentir la fin de ce qui venait à peine de débuter, de ce qui existait si peu alors, déjà mon inquiétude me rattrapait.

 

Je la regardais dormir et ce sourire intérieur que la situation me dictait, je ne parvenais pas à le laisser faire surface, je ne l’autorisais pas à surgir, à faire irruption dans mon désir empoisonné. La nuit avait été belle et je n’y songeais pas ; pourtant je savais ce qui allait se passer à l’instant où j’avais décroché le téléphone, à l’instant où elle était entrée dans la chambre, à l’instant où j’avais choisi l’hôtel, à l’instant où j’avais réalisé que la nuit était en train de tomber et que d’une manière ou d’une autre j’allais la passer avec elle.

 

Je savais tout. C’était déjà arrivé. Les gestes, les mots, les phrases étaient toujours les mêmes, inachevés ou non ; ce qui changeait c’était le regard, celui que je posais sur Aude, sur moi-même, sur ce que ma vie allait être à partir du moment où c’était arrivé. J’explorais le virage. Je n’en distinguais pas encore la fin. D’ordinaire j’aimais ces longues courbes au terme desquelles l’existence basculait, ces paraboles commandées par des choix, et indéniablement j’avais choisi, j’avais choisi Aude ; mais plus encore c’est elle qui m’avait choisi.

 

Je spéculais sur tout cela. Il allait faire beau. La lumière tombait obliquement sur ses reins. Les rideaux étaient légèrement disjoints. La lumière remontait vers l’ouest, vers le visage d’Aude, elle n’en était plus qu’à quelques centimètres. Quelle heure pouvait-il être ? Aude était mon cadran solaire.

 

Elle allait se réveiller et je la contemplais, indécis et bouleversé par la paix qui émanait de ce visage sur lequel je m’étais penché, quelques heures auparavant pour y lire autre chose, pour y déchiffrer le désir et le bonheur.

 

Ce visage. Qu’allait-il lui arriver ? Les questions se dégageaient du brouillard  sentimental qui était désormais ma seule véritable demeure, c’est là que j’allais vivre, dans le désordre, ou dans l’idée que je m’en faisais.

 

Aude allait tout bouleverser. Ce visage replongé dans l’ombre, j’avais fini par refermer le rideau récalcitrant pour gagner du temps, que serait-il pour moi ? Qu’allais-je en faire ? Je craignais sa souffrance, cette souffrance que j’avais se dessiner sur ce visage aimé, l’acidité du malheur qui en déformait les traits, les choses et leur absence de compassion, la fureur du souvenir et du désespoir mêlés. J’avais peur de tout cela, qui me faisait vaciller à la lumière trouble et viciée de l’expérience.

 

J’avais l’âge d’en savoir trop et Aude ne méritait pas ce qui risquait de se produire.

 

Elle a un peu bougé et de nouveau je l’ai regardée, implorant son sommeil de durer cinq minutes de plus. Quand elle ouvrirait les yeux ma vie allait changer, irrémédiablement changer, j’allais être modifié, je n’allais plus être le même ; je n’étais pas sûr de le vouloir.

 

C’était l’heure des questions, du tremblement soudain des habitudes et j’osais à peine me retourner sur ce passé, cette histoire fanée qui était la mienne et dans laquelle Aude faisait irruption, troublante, un sourire douloureux aux lèvres, la mémoire écorchée par la dureté des images, ces images dont elle ne parvenait pas à se débarrasser, ces images dont elle ne voulait pas et qu’il ne fallait surtout pas oublier.

 

Ces images de son père, qui seraient pour toujours les dernières. Cette fille en deuil, déchirée par le chagrin, nue à côté de moi.

 

Brutalité des contrastes.

 

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Ce jour-là, je l’ai longtemps cherchée. J’ai échoué. J’ai regardé partout où elle aimait aller. Je traquais son ombre. Sa solitude, je n’en voulais pas. Tout mon être se convulsait dans le refus à cette idée. Aude seule, ce danger. Il ne fallait pas.

 

Ce qu’il fallait, c’était la retrouver, lui parler, l’aimer, le lui montrer.

 

J’ai fini par rentrer boulevard Pereire. Elle n’était pas là. J’ai récupéré la chemise qu’elle portait la nuit précédente. Je me suis enfoui dedans. J’ai reconnu son odeur, moi qui étais l’intime de ce que son corps pouvait avoir de plus secret. Je me suis lentement replié sur moi-même, dans le fauteuil près de la fenêtre, comme prostré, réfugié dans l’attente, l’âme transpercée par le manque, respirant jusqu’à la folie les effluves que je lui avais dérobés.

 

C’est elle qui m’a réveillé en essayant de m’enlever la chemise des mains. J’ai eu un sursaut. Elle n’avait pas donné de lumière. Cette silhouette brisée, tendue et sombre, penchée vers moi, qui me demandait pardon, pardon pour le souci, pardon pour l’ennui, qui m’embrassait, m’entraînait vers la chambre, s’apprêtait à m’aimer, brûlante, rapide, avec cette odeur de pluie dans ses cheveux, ce pull qu’elle ôtait, elle ne portait rien en dessous, j’allais m’engloutir en elle, mes gestes étaient si lents, elle était plus prompte, elle soupirait dans la semi-pénombre, il était près de six heures, je devinais ses gestes, précis et abandonnés, l'anxiété prenait la fuite, seule comptait l’envie que j’avais d’elle, de ses avant-bras pubescents, de ses cuisses indolentes, de tout son être, elle se rapprochait de moi, elle était ma prison et la clé de cette prison, elle m’aimait, pardonne-moi, pardonne-moi encore, elle a crié, je l’ai rejointe et elle m’a dit jamais, je n’entendais plus que ce mot, jamais, elle a rouvert les yeux, elle a dit jamais, ne pars jamais, tu entends, jamais.

 

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Ça y était. Elle se réveillait. Elle s’étirait. La couverture avait glissé. Je l’ai regardée et elle a souri. Ce sourire qu’elle avait le matin. Fugitivement je me suis demandé si cela allait pouvoir se reproduire, cette lueur, ce regard sur moi, comme une caresse invisible et silencieuse.

 

Et les heures d’avant. Les mots qu’elle avait prononcés, ces mots auxquels j’étais habitué mais qui, d'elle, me surprenaient, me choquaient presque. Ces mots qui n’étaient pas à elle, qui me semblaient venir d’ailleurs, ne pas être à leur place, hors contexte, prévus pour un autre climat.

Ces mots que j’avais tant désirés, et je croyais ce désir dissimulé parce que j’avais essayé de le repousser, ces mots dont j’avais besoin mais que, peut-être, il aurait mieux valu refuser.

 

Mais Aude ne se refusait pas et, quand je l’ai pénétrée pour la première fois ce n’est ni le regret, ni la culpabilité ni le doute qui m’entraînaient. J’aimais ce que je lui faisais, ce qu’elle me faisait, j’aimais ce qui était en train de se passer, je n’étais pas sûr d’avoir raison.

 

Au vrai, je n’étais sûr de rien. Comme je l’avais soupçonné Aude avait démantelé l’ennuyeux jardin de mes certitudes. Cette architecture intime, calibrée par les années, les chocs, les rencontres, les ruptures, les codes sociaux, ma propre volonté, les colères et les rires, tout cela venait de voler en éclats ; et une part de moi-même regrettait cet ordre, cet ennui, ces perspectives paisibles que guettait la vieillesse.

 

Avec la vitalité de son âge Aude avait braqué sur mon paysage intérieur les projecteurs de sa conviction, de son désir, de sa force, elle se jetait dans mon histoire comme on quitte un navire en train de sombrer, c’était l’issue, la tentation de la survie, le souvenir de Jacques était une forme de dépression, or Aude voulait vivre et lorsqu’elle me regardait, amant indécis, ce qu’elle voyait c’était un moyen de survivre à ce qu’elle était en train de traverser, le manque, l’absence mortifère, elle avait envie de préférer ce qu’elle venait de choisir ; et coucher avec moi c’était un choix, ne pas se laisser détruire c’était un choix, résister à la nuit qui montait, à l’obscurité des sens, c’était un choix.

 

M’aimer, moi, non, ce n’en était pas un. Allongée sur le côté, tournée vers moi, elle me racontait. Comment j’avais lentement changé de couleur, comment mon reflet en elle s’était progressivement éclairci, comment s’estompait la pâleur de sa vie quand elle pensait à moi. Comment elle s’était aperçue qu’elle m’aimait ; qu’elle n’y pouvait rien et ne voulait surtout n’y pouvoir rien faire. Comment elle ne se sentait pas coupable, absolument pas, et à quel point elle avait réfléchi ; puis cessé de réfléchir. Comment elle avait décidé de rien décider, de se laisser emporter, avant même de savoir quel serait le sens de la pente.

 

Comment elle m’aimait maintenant, là, tout de suite, dans l’immédiat, sans que des questions superflues viennent salir ce moment, cette multitude de moments qui venaient de s’écouler et dont elle avait osé rêver, un jour, en me regardant, un dimanche matin, très tôt, m’avancer vers elle, c’était aux Tuileries, cette démarche précipitée qu’elle avait appris à reconnaître, puis à attendre, puis à espérer, puis à désirer.

 

Comment elle m’aimait pour ce que j’étais, et non pas pour ce que j’aurais pu devenir. Elle n’avait peur de rien. En elle je lisais l’apaisement, la résolution, la loyauté. Je craignais de ne pas être de taille, d’affronter tout ce qu’aimer Aude pouvait signifier, intellectuellement, moralement, sexuellement, socialement — pas forcément dans cet ordre. Alors qu’un espoir brûlant et dépourvu de nuances et de limites apparaissait en elle, j’étais en train de me recroqueviller sur des contingences indignes, basses, sans relief. Il y avait en moi cette porte qu’Aude voulait franchir, elle se saisissait de moi ; et j’hésitais ; je n’étais pas même certain de pouvoir l’aimer comme elle le méritait.

 

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La salle de bains du boulevard Pereire. Je suis à côté d’elle, devant le grand miroir dans lequel je me suis si souvent regardé, seul, à l’époque où j’aimais ça. Elle termine de s’habiller. Elle ne se maquille que très peu. Il y a un peu de poudre sur ses joues pâles. Elle a son twin-set beige, celui que je préfère, et je noue ma cravate de tricot bleue ; interminablement je regarde mon visage, puis le sien, puis le mien, le sien encore ; je note sans complaisance — enfin, j’essaie — les débuts de l’affaissement, la discrétion des tavelures, je suis en train de devenir le syndic de faillite de ma propre jeunesse ; je me répands en une lamentation muette ; Aude me regarde à son tour me figer dans la vaine contemplation de l’inéluctable ; elle rit ; et ce rire me sauve.

 

C’est cela, Aude me sauve, elle n’a plus arrêté de me sauver depuis Cabourg, elle me sauve de moi-même et des autres, elle change sans cesse la valeur des choses, plus rien n’est pareil, mon regard, mes idées, mes intrigues, mon imaginaire.

 

Aude n’est pas de celles dont on sort intact. Elle n’est pas intacte elle-même. Dans mes bras, auprès de moi, elle défigure ses brèches, repousse ma lassitude. Dans cette salle de bains, nous voici comme le couple que nous sommes en train de devenir. Nous sortons en même temps de l’immeuble. Elle m’embrasse, s’en va, se retourne, revient, m’embrasse encore, repart. Je reste immobile, jusqu’à ce qu’elle ait tourné le coin de la rue. Jusqu’à ce qu’elle ait disparu. Elle me manque aussitôt.

 

Qu’est-ce que je fais là, sans elle ? Elle part pour Hardelot, son train est à dix heures ; on est vendredi matin, je dois la retrouver là-bas le soir même. Le manque. Aude ailleurs. Elle m’avait demandé si je pouvais me libérer mais non, je ne pouvais pas, il y avait ce rendez-vous avec un client important, impossible de le remettre, il venait de Lyon, spécialement pour me voir ; et pourtant soudain je cours jusqu’à la station de métro, je descends sur le quai, elle n’est plus là. Je remonte chez moi. Je ne réfléchis pas. Surtout, ne pas réfléchir. Ne rien évaluer. Il faut agir, annuler le rendez-vous. J’appelle Lyon, mon client, mais il est trop tard, il est déjà dans le TGV ; je laisse un message à son bureau. J’invente n’importe quoi, ce qui me passe par la tête à ce moment-là, une histoire de deuil, ça marche à tous les coups, dans ces cas-là les gens n’osent rien vous reprocher ; je dis à la secrétaire qu’un ami est mort, que je dois m’absenter, que je suis désolé. En démarrant la Volvo je me dis que ce n’était qu’un demi-mensonge. Indirectement, c’est bien parce que quelqu’un est mort que je suis en train de m’enfuir.

 

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De retour à Paris, je lui ai écrit une lettre. Je n’avais pas trouvé d’autre moyen pour lui dire ma peur, mon incertitude, pour lui raconter que je suis hanté par la déception. Je ne pouvais pas lui dire que j’avais peur de mon âge et du sien, peur de Jacques aussi. Je ne savais pas comment faire.

 

Cette lettre m’avait demandé du temps. Je l’avais recommencée plusieurs fois. C’était un texte maladroit et confus. Je le lui ai donné un soir, dans un restaurant de l’avenue d’Alésia, et elle a voulu le lire devant moi. C’était très inconfortable. Elle ne dissimulait rien. A la fin, elle a reposé le papier, m’a longuement regardé. Elle avait cessé de sourire. Inconsciemment je me suis cramponné aux bords de la table. J’ai pensé je suis en train de la perdre, il aurait mieux valu brûler cette lettre, il aurait mieux valu ne pas l’avoir écrite, et elle l’a tranquillement rangée dans son sac.

 

Elle m’a dit de ne pas m’inquiéter. Que tout irait bien. Que mon angoisse était normale, légitime, qu’elle passerait. Tout passe toujours de toute façon, les idées, les gens, les sentiments. Il ne fallait pas trop y réfléchir. Prendre la vie comme elle était. Comme elle venait.

 

Aude aimait le hasard parce que grâce à lui j’étais là, elle le détestait aussi parce qu’à cause de lui son père n’était plus là. Vues de cette altitude les choses gagnaient en netteté, en simplicité. Aude ne se rangeait pas parmi les partisans de la gravité. Elle citait souvent Marilyn Monroe : « La gravité finit toujours par vous rattraper. » Aude avait décidé que non. Elle ne se laisserait ni rattraper ni piéger ni circonvenir par la gravité, le sérieux, la componction ou par quelque chose qui leur aurait ressemblé. Tout cela, c’était bon pour le désespoir, et tant qu’on n’était pas dans le désespoir, tant qu’on évoluait encore dans les strates les plus ensoleillées de l’expérience humaine, il fallait — oui — s’efforcer d’être heureux.

Je l’écoutais, ébloui, en une sorte de veille nerveuse, et je laissais Aude m’envahir, comme un grand sourire interne qui prenait possession de moi, ne laissait rien dans l’ombre que la mélancolie, des cimetières et des bibliothèques, les décombres d’un passé qui refusait de mourir mais que pourtant j’allais abandonner pour elle, étincelante et prismatique, si soucieuse de me convaincre, prompte, amoureuse, décidée.

 

Ce que c’était, de la regarder. Le cataclysme des sens. Ce désir qui abolissait tout, qui prenait le pouvoir en moi. Soudain le monde, et avec lui toutes les ambitions qu’il pouvait contenir, se résumait à cela : être avec elle, à n’importe quel prix. Aude avait raison. Rien ne me retenait. Il fallait continuer d’avancer, et le faire avec elle parce qu’au vrai je n’avais pas le choix, à présent cela avait vraiment commencé, ce n’était plus le moment d’hésiter. C’était trop tard. Aude ne participait plus du rêve, elle s’était mise à appartenir à la réalité, elle était le ravisseur de mes fourvoiements. C’était elle qui avait raison. Nos vingt-cinq ans d’écart étaient un poids qu’elle seule savait neutraliser. En moi, il y avait la menace de l’inertie, de l’aquoibonisme, c’était ma part d’ombre. L’affreuse tentation de traîner les pieds, alors que le sourire d’Aude, l’incandescence de ses étreintes m’attendaient, patience et résolution ; et elle avait bien vu que tout cela me faisait peur.

 

Cela lui suffisait de me comprendre. Le reste ne comptait pas. Elle s’était penchée vers moi, avait pris mes mains dans les siennes, organisait le reflux de ma panique. Elle me regardait si intensément, je ne me rappelais pas avoir jamais été scruté ainsi, avec cette force toute neuve, si impatiente de servir. Je l’écoutais et en moi se bousculaient les images prodigieuses et cruelles de ce que je savais de l’amour, elles défilaient pour la dernière fois sur les planches vermoulues de mon théâtre intérieur, séquences vieillies, atteintes par la péremption, en attente de réforme. Quelque chose cependant surnageait au milieu des débris, quelque chose d’ancien, deux êtres en train de se parler, une scène, un film que je n’avais pas revu depuis sa sortie, douze ans auparavant. C’était La femme d’à côté, l’un des derniers Truffaut, à un moment Henri Garcin raconte qu’un jour, en regardant Fanny Ardant il s’était dit c’est ma dernière chance d’être heureux.

 

Cette phrase de François Truffaut clignotait en moi comme un signal tandis qu’Aude se rapprochait, flamboyante et inspirée, posait son front contre le mien, insoucieuse des regards et des commentaires dont il était facile d’imaginer la teneur. Ensuite ç’allait être souvent comme ça, il faudrait assumer ce qui nous séparait mais ce que je sentais monter et grandir en moi ce n’était pas le sentiment d’une difficulté, ce n’était pas l’appréhension, non, ou un vain catalogue d’obstacles ; ce qui était en train d’entrer en moi c’était ce dont je n’avais conservé que des souvenirs amphigouriques et illisibles, cette si lointaine lueur à laquelle j’avais tacitement renoncé et que, je m’en souvenais, maintenant c’était très clair, on appelait bonheur.

 

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Quand elle a aperçu le break gris métallisé en train de se garer sur la digue promenade, il n’était pas encore midi. Je ne suis pas descendu tout de suite. Il faisait assez beau. J’avais roulé trop vite, abusé de l’overdrive pour doubler les camions sur la Nationale. Je m’étonnais moi-même. Il y avait si longtemps que je n’avais pas fait cela, peut-être d’ailleurs ne l’avais-je jamais fait ; il y avait de l’abandon en moi, je m’étais rué sans réflexion excessive vers ce qui était au centre de ma vie — au centre de mon souci.

 

J’ai pris le temps de songer à tout cela avant d’ouvrir la portière, de m’extirper de la voiture, de la chercher des yeux. J’avais fait comme un demi pas en arrière et une partie de moi-même m’observait, tout à la fois attendrie et ironique, me dépouiller du cynisme et de la désillusion tandis que je l’apercevais enfin, que j’avançais vers elle, il y avait un petit escalier de pierre qui descendait vers la plage, et ensuite il y avait Aude qui courait entre les flaques et les rochers, qui riait, qui se jetait sur moi, qui me dévorait, qui disait pourquoi tu es là, comment as-tu fait, je suis heureuse, je t’aime.

Je suis heureuse. Sur l’instant je ne m’y étais pas arrêté mais le soir, en l’écoutant respirer dans la chambre d’amis, je suis revenu à ce postulat qui résonnait comme un aveu. Je suis heureuse. Il y avait des questions à se poser à ce sujet, des questions qui me maintenaient éveillé. Etait-elle heureuse parce que j’étais venu ? Ou bien était-elle heureuse parce que j’étais là ? Etait-ce une impulsion ou un acquis ? Etait-ce fugitif ou pérenne ? Mystérieux mécanismes ; j’aurais donné cher pour en posséder la clé, pour savoir ce qui se dissimulait derrière ce front soyeux et aimé, tourné vers moi dans le sommeil, ce visage contre lequel je me blottissais, immobile, captant sa chaleur, jaugeant ses rêves.

 

J’aurais donné cher — qu’est-ce que cela voulait dire ? Qu’est-ce qui était cher au juste ? Ma vie. Ma vie pour Aude. De fait, il me semblait n’avoir vécu que pour cela, pouvoir dormir auprès d’elle, et puis me réveiller, ne pas faire de bruit, la regarder dormir, me rappeler ses phrases ; les phrases qu’elle avait eues pour moi, qui ne venaient pas de n’importe où.

 

Moi non plus, je ne venais pas de n’importe où. J’avais fait du chemin. Arriver jusqu’à Aude, cela n’avait pas été facile tous les jours et brusquement il m’apparaissait que ma vie devait se résoudre ici, là, contre ce corps paisible, ce visage adouci d’où le chagrin s’éloignait chaque jour un peu plus, dans le creux le plus chaud de cette âme torturée et nécessaire.

 

La nécessité. J’aurais préféré ne pas avoir à l’aborder. De ce que je vivais, elle retranchait un peu d’enchantement. Je n’avais pas envie d’être utile, ce que je voulais c’était le désir, le désir nu et insurpassable, l’utilité cela avait quelque chose de laid, de trivial, comme un calcul. Je suis heureuse, et maintenant elle était là, et en elle il y avait comme une fenêtre entrouverte sur la tragédie en train de se décomposer, de s’esquiver, de gagner en douceur, un drame qui se refermait, méthodiquement étouffé par ses propres cicatrices. La réalité progressait ; la réalité c’était moi ; l’arsenal des habitudes se désemplissait et j’étais là pour les remplacer. En moi c’était pareil, Aude subjuguait tout.

 

Elle avait repoussé les couvertures. Elle gisait là, confiante, moins seule que jamais. Son dos nu était comme une tache de lumière au milieu des ténèbres qui avaient envahi la chambre d’amis. Elle était venue me rejoindre. Sa mère dormait. Il avait fallu attendre. Je me souvenais de la dernière nuit que j’avais passée là, dans ce lit de chêne qui grinçait légèrement à chaque fois que j’esquissais un mouvement. J’y avais dormi seul. J’y avais rêvé de voir la porte s’ouvrir pour laisser entrer le fantôme silencieux que je nommais espoir, et finalement c’était arrivé ; vers une heure Aude s’était glissée près de moi, clandestine et souriante.

 

Je l’observais tandis qu’elle ôtait son pyjama. Derrière ce sourire, ces précautions, il y avait le secret, les apparences, quelqu’un qu’il fallait protéger de la réalité ; quelqu’un qui risquait de ne pas la comprendre. Je savais tout cela. Sa mère dormait à vingt mètres de là. Sa fragilité justifiait tous les mensonges. Je connaissais mon rôle public. Le corps d’Aude entre mes mains, sa brosse à dents dans la salle de bains, ses culottes sur le parquet du salon, sa main dans la mienne, brutalement tout cela revêtait un caractère honteux, malsain, anormal ; je n’y avais pas pensé vraiment jusque-là ; à Paris les choses étaient plus simples, il y avait cette équanimité générale, cette absence d’opinion et je pouvais l’aimer sans répit et sans masque, il en fallait plus pour intéresser les gens.

 

Mais au bord de cette plage c’était différent. Je détestais me cacher. Il me fallait consentir à un effort, et à cet effort je devais en ajouter un autre pour ne pas le lui reprocher. Il me fallait comprendre. Vivre avec Aude, c’était tout à la fois ambitieux et complexe. Je devais faire attention à ce qu’elle pensait. Quelle pouvait bien être la sensibilité d’une fille de dix-huit ans ? Je n’en avais qu’une idée vague, obscure, dénuée de reliefs. Ah ! C’était compliqué. Ç’aurait pu être si simple. J’étais comme une île déserte. Les conventions me donnaient le frisson.

 

Je me suis penché sur elle. J’ai déposé un baiser entre ses omoplates, un baiser long et significatif, je respirais le parfum ample et doux de sa peau, j’étais heureux qu’elle n’eût pas pris de douche avant de se coucher. Son odeur. Je l’ai flairée avec une sombre voracité, comme si j’étais en train de voler quelque chose.

 

_______________

 

 

C’est elle qui a eu l’idée de l’appartement. Elle appelle ça : le terrain neutre. La première fois qu’elle m’en a parlé, c’était en voiture, un dimanche de pluie, en traversant Orvilliers. Je la ramenais chez elle. Elle avait réfléchi. Elle avait envie de me voir, de me voir tout le temps, souvent, mais en même temps elle pronostiquait l’obstacle, cette gêne muette et inconnaissable qu’elle ne parvenait pas à mesurer. Ma peur aussi. Elle préconisait des étapes. Un lien neuf, inédit, qui n’appartiendrait à personne, sans passé, où tout serait à faire.

 

Je l’écoutais sans rien dire. Son initiative me bouleversait. Je fixais la route. Mon silence l’inquiétait, c’était visible, alors j’ai dit c’est une bonne idée, je vais y réfléchir, tout en imaginant ce qui allait suivre.

 

Au vrai, la solution existait déjà. Il y avait ce deux-pièces inoccupé, dans le XIIIème arrondissement. Je n’avais jamais pris le temps de m’occuper de résilier le bail. Je n’y allais jamais, il était à peu près vide, j’y stockais des souvenirs que je n’avais plus envie de voir mais que je ne pouvais me résoudre à jeter.

 

Je pensais à Aude, j’essayais de me la représenter dans cette chambre aux murs clairs où, naguère, j’avais passé du temps. Je pensais aux fins d’après-midi, c’est toujours ainsi que cela se passe, n’est-ce pas, ou alors le soir, le ciel rouge, le premier arrivé attend l’autre, chacun sa clé, et derrière les balcons anonymes de misérables tas de secrets s’ébattent dans un silence relatif.

 

Cette face noire des choses, j’essayais de la repousser. J’avais pris l’habitude de penser à cet appartement comme à un lieu déplaisant, qu’il aurait mieux valu oublier, et une part de moi-même reprochait à Aude de me contraindre à me le rappeler. Cet appartement, il fallait en effacer les derniers miasmes. Après Orvilliers, j’ai attendu quelques jours avant de lui en parler.

 

Tout de suite, elle avait voulu le visiter. Il m’avait fallu du temps pour retrouver le trousseau de clés. Je m’étais débrouillé pour le perdre. Mais Aude avait tenu bon. Elle avait insisté, n’avait pas lâché prise, jusqu’à ce que je l’emmène rue Bobillot.

 

Il ne m’est pas difficile de la revoir dans la grande pièce déserte qui avait endossé des rôles divers et successifs, bureau, salon, débarras, et maintenant Aude était là, au centre de la pièce, bousculant le passé, désinvolte, emplie de nous deux, prenant calmement le pouvoir.

 

C’était un endroit où je ne la verrais que pour ça, tout de suite elle en a eu l’intuition, tout de suite elle l’a décidé. Elle réfléchissait à voix haute, m’interrogeait du regard, me disait tu es d’accord, et je répondais oui, je n’avais pas envie de lui dire autre chose cet après-midi là, je pressentais l’importance du lieu et de l’instant, ce qui allait y arriver, la fréquence de nos rencontres ici, la vitesse de ce qui s’était mis à respirer entre nous, ce que mon existence était en train de devenir. Ce vieux cœur qui se débattait, c’était le mien.

 

Il nous fallait un lit. Nous sommes ressortis. C’est elle qui l’a choisi. On allait nous le livrer la semaine d’après. Il était très large, comme elle aimait ; elle choisit aussi la couette, un gros truc épais, scandinave, d’un rouge violent. Ensuite elle m’a demandé un double des clés. Elle a dit qu’elle s’occuperait de tout. Je devais partir quelques jours en province. Elle a dit ne t’inquiète pas. Et quand le lit est arrivé, elle l’a fait installer exactement comme elle voulait. Terrain neutre : un lit dans lequel rien encore ne s’était passé, une chambre qui n’avait jamais existé avant, des choses qui n’allaient arriver que pour nous.

Ce n’était pas chez elle. Ce n’était pas chez moi. C’était ailleurs.

 

Pour la première fois Aude s’est enfermée dans la cabine de douche, en face du lit. Elle s’est caressée rêveusement sous les trombes d’eau. Tout son corps m’attendait et, quelques heures après, en se posant sur elle, mes mains ont traduit très exactement son rêve.

 

_______________

 

 

Le surlendemain, nous sommes repartis. Aude n’a pas voulu aller au cimetière. Je n’ai pas insisté. C’était décembre. L’année se disloquait. Notre année. C’est comme ça qu’elle l’appelait, l’année qui avait modifié les perspectives, changé nos paysages, enrichi le territoire du secret. La vie que j’avais connue faisait semblant de continuer mais en fait elle avait disparu, périmée par l’espoir neuf que je ne voulais pas me dissimuler à moi-même, noyée dans le fracas des certitudes et les fêlures de l’âge qui paraissaient se refermer.

 

La vie ne se contentait plus de passer, à présent elle m’entraînait avec elle. Elle avait changé de visage, elle n’avait plus la même voix, elle avait gagné en densité. Aude incarnait cette densité. C’était le génocide des souvenirs, d’une part de ma mémoire sentimentale qui se dissolvait dans l’urgence ; l’urgence de vivre. Jusqu’à Aude j’avais été un type du passé. Je disais souvent je suis un homme du XXème siècle. Celui qui allait suivre, tel qu’on me l’annonçait, ne m’intéressait pas beaucoup. Je n’étais même pas sûr d’avoir envie de l’aborder. A ce sujet j’entretenais des théories froides, un peu vulgaires, sur le suicide intellectuel de l’époque. C’était chez moi comme un sentiment caverneux et gai. Je me trouvais à l’aise dans ce rôle d’apprenti misanthrope, confortablement installé dans la notion de déclin mais au fond j’étais pessimiste comme tout le monde. Je me souvenais d’une scène, dans César et Rosalie, où quelqu’un demandait à Yves Montand s’il avait des ennuis ; et Montand répondait : « Normalement. »

 

Voilà, c’était l’époque, le film datait de 72 mais vingt ans plus tard je pouvais indéfiniment faire la même réponse à la sincérité des uns comme à la fausse sollicitude des autres. J’étais un enfant du XXème siècle, incontestablement, ce n’était pas seulement une question d’état civil, tout en moi s’y rattachait, j’écrivais « je suis né au XXème siècle » et pour moi c’était comme si je parlais d’un lieu, plus encore que d’une époque. Y siégeaient mes héros personnels, mes références. Avant Aude j’avais été un homme qui regardait en arrière, cette vie qui avançait sous les bombes et le malheur. Ma nostalgie était une forme d’exil intérieur. Elle m’avait beaucoup servi. J’aurais pu lui trouver d’autres noms. Je détestais l’idée du XXIème siècle parce que c’était celui qui me verrait mourir. L’avenir, c’était la mort. Le passé, c’était la douceur de ce qui s’était figé dans le souvenir, selon des postures que j’avais moi-même déterminées. Mais maintenant en moi le passé se repliait, il capitulait, Aude le mettait en pièces.

 

Et brusquement les choses n’avaient plus été les mêmes. Je la photographiais des yeux. Dans son absence il y avait de l’angoisse, de l’envie. Angoisse et envie mêlées. Angoisse de son retour, envie de la revoir. Aude, ce sortilège brun. Oui, le plus souvent c’était comme ça. Quand il s’agissait d’elle le désir et la peur n’étaient contradictoires qu’en apparence. Mon désir contenait de la peur ; ma peur consolidait le désir ; chacun était le miroir de l’autre. Aude était un hasard voué à survivre.

 

Elle me regardait conduire. Je m’engageais sur la nationale. On était dimanche soir. Elle me fixait avec véhémence. Elle a dit tu es ma vie, c’est ma vie qui conduit.

 

C’est ma vie.

 

C’étaient ses mots, ses expressions. Elle trouvait toujours ce qui pouvait me bouleverser. Elle me contemplait avec délicatesse et avidité. Elle m’a demandé d’accélérer. Elle était pressée de rentrer, de fuir Hardelot, sa vie antérieure ; cependant ses questions n’étaient pas les miennes ; être obligée de se cacher, cela l’amusait. Ainsi parfois l’enfant en elle revenait, par bribes, cette enfance qu’avec la complicité de la mort j’avais congédiée. C’était trop tôt, naturellement, mais je n’avais pas eu le choix. C’est la mort qui avait commencé, ou peut-être le destin, ou alors la providence, ou plutôt l’absence de providence ? Du désarroi, de la souffrance, du douteux prestige des larmes, j’avais fait jaillir un bonheur paradoxal. J’avais supervisé la résurrection d’une certaine forme d’insouciance. J’aidais Aude à vieillir trop vite ; c’est la règle pour les adolescentes orphelines. Mais en même temps cette accélération m’arrangeait.

 

Cette accélération… Justement, je roulais un peu trop vite. On venait de traverser Abbeville. La nuit achevait de tomber. Aude a allumé la radio. C’était ce CD des Rolling Stones qu’elle écoutait en boucle depuis quelques jours. I come to your emotional rescue. Elle a fermé  les yeux, inconsciente de la justesse de l’expression.

 

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Quand je suis arrivé rue Bobillot il était plus tard que prévu. J’avais perdu du temps en cherchant un fleuriste encore ouvert. J’ai monté les étages à pied, déchiré entre l’envie de la voir et l’appréhension de revenir.

 

Elle a ouvert la porte, a vu les fleurs, des lys, m’a pris la main, m’a guidé vers la chambre, excitée, soucieuse, vacillante. Le décor était blême, la lumière diffuse. Je ne reconnaissais pas la pièce. Soudain, je n’étais jamais venu ici. Un soulagement incoercible me montait aux lèvres. Cet endroit commençait d’exister entre les mains d’Aude, ces mains carrées qui étouffaient systématiquement tout ce qui aurait pu gâcher le moment, en entraver les tonalités.

 

Une allure de tanière. Dans la demi-pénombre Aude et son sourire ambigu étaient chez eux. Les fleurs allaient mourir, rien n’était prévu pour elles dans cet appartement où l’on ne pouvait faire que deux choses : aimer ou attendre. La plupart du temps, cela revient au même. Je sentais comme les choses cessaient lentement d’être précaires, accidentelles, comme elles devenaient régulières,  comme tout cela était inévitable.

 

C’est à cela que je pensais ce soir-là, en la déshabillant, en accomplissant ces gestes auxquels je ne voulais pas m’habituer, jamais, ils devaient conserver leur profondeur et leur singularité, ils ne devaient pas être ordinaires ou usuels. Aude n’était pas forgée pour l’habitude. Elle ne cessait de sourire pendant qu’elle levait les bras pour me laisser lui ôter son chandail, et dans ses gestes à elle il y avait de la grâce, de l’envie, des promesses, une supplique. La façon qu’elle avait de s’allonger en me regardant, avec cette brume provisoire au fond de l’œil, épanouie et possessive, les avant-bras reposant de part et d’autre, les mains près des hanches, les sourcils imperceptiblement chahutés par ce que je lisais en elle, ce désir que rien n’allait venir contrarier.

 

Elle a levé vers moi des yeux confiants quand je me suis approché. Sa jambe droite était à demi repliée, ses genoux commençaient de se disjoindre, ses seins étaient durs, ils palpitaient sous mes doigts, mes mains, mes mains précises, et ensuite il y eut des cris dans le noir, la soie de ses reins, une autre nuit, un autre matin.

 

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Publié dans : Poésie de l'indifférence
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Mardi 19 juillet 2011 2 19 /07 /Juil /2011 20:08

Bien sûr, par hasard, il m’arrive encore de repasser par la rue Bobillot. Cet immeuble beige, daté déjà, avec des stores aux couleurs passées et des portes vitrées en bas. Juste après il fallait tourner à droite, on pouvait se garer dans une impasse ; je faisais cela mécaniquement, sans y réfléchir vraiment, comme un réflexe. Cette rue, cet endroit, cette place de stationnement n’existaient que pour Aude. Avant, je ne venais jamais dans le XIIIème arrondissement. Avant, Aude n’existait pas non plus. Avant, Aude était une photo empilée dans un tiroir sous d’autres photos également dépourvues de sens ; des photos que je conservais non pas pour les regarder mais parce que je ne pouvais me résoudre à m’en débarrasser. Leur destruction aurait signifié pour moi une culpabilité vague mais tenace, collante, comme un regret informulé. Ma mémoire prenait la poussière dans deux des tiroirs de ce bureau austère que j’aimais ; des tiroirs que peut-être il aurait fallu rouvrir ; qu’en se serait-il échappé ? C’étaient les tiroirs du bas, toujours obstrués par quelque chose, piles de livres, classeurs, dossiers de presse ; je n’y accédais pas ; je ne pensais que rarement à ce qu’ils contenaient parce qu’il ne s’y trouvait rien d’important ou de difficile, et surtout aucun secret. Ils étaient un peu des forteresses, un peu des tombeaux et, au vrai, je n’en avais pas besoin. En moi sommeillait la rumeur vaine du passé, cette rapsodie qu’il faut écouter seul, comme il faut savoir écouter seul ces moments qui viennent et qui, mieux que d’autres, savent nous raconter ce que nous avons fait de notre propre vie. Et je dois en convenir. Je n’ai pas le choix. Soudain, tout est vrai. Il est inutile de me cacher puisque personne n’est là pour me regarder. Je suis seul. Plus besoin de fuir. Les masques retombent d’eux-mêmes. Je n’ai pas le temps de les regretter. Je regarde, sans complaisance, avec une terrifiante exactitude, celui que j’ai été.

 

Remarquez, il n’est pas obligatoire d’avoir peur. N’être plus qu’une ombre, se résumer à une ombre, ce n’est pas accablant. C’est difficile, oui.

 

Au début, je l’ai si mal aimée. Je n’avais pas appris. Je ne savais pas. J’étais, oui, tellement sincère. Je la regardais de loin. En un sens j’ai toujours été loin, même lorsqu’elle m’étreignait, les fins d’après-midi d’hiver, et qu’une joie secrète me caressait les reins, dans le grand deux-pièces de la rue Bobillot que personne n’habitait. Un lieu de passage, voilà ce dont il s’agissait ; un endroit pour passer l’après-midi, pour la fin du jour. Un endroit fermé la nuit.

 

Je sais ce que ça veut dire, tout le monde le sait et maintenant que cet appartement m’est redevenu étranger, maintenant qu’il a été reloué à quelqu’un d’autre, quelqu’un qui sans doute s’en sert différemment, à quoi pourrais-je bien penser quand le hasard me ramène rue Bobillot, quand je passe à trente kilomètres/heure sous ces deux fenêtres qui ont été les miennes et auxquelles aujourd’hui quelqu’un d’autre se penche ? Aude ; son prénom, encore. Des cheveux courts, bruns, à l’androgynie tenace. Ses cheveux, j’aurais écrit une thèse dessus, si j’en avais eu le temps. Mais ce n’est pas arrivé ; je n’ai pas su. J’aurais commencé d’écrire, et puis je serais passé à autre chose.

 

Aude m’attendait. Et moi aussi, je l’attendais.

 

Ça dépendait des jours. Le corridor était obscur, l’interrupteur mal placé. Je tâtonnais dans le noir. Aucun risque de me heurter à un meuble. Ensuite à gauche, la chambre. Un très grand lit, sans encadrement, qui occupait tout l’espace, comme pour démontrer de façon irréfutable à quoi servait l’appartement. En face du lit, une cabine de douche. Aude ne fermait jamais la porte, elle éclaboussait la moquette et s’en fichait. Je la regardais après, je la regardais si longuement et je me disais « je l’aime » en m’efforçant de profiter de l’instant.

 

Cette sueur dans les draps. Aude me souriait, elle rejetait sa mèche en arrière. Ce que j’ai pu aimer ce geste ! Elle se tournait vers moi. Elle aimait comme je la contemplais. Les gouttes d’eau glissaient rapidement sur ses seins. Son sexe ruisselait. J’observais tout cela. Je me souviens de tout. Les fossettes anormalement profondes qu’elle avait au-dessus des fesses. Elle se rhabillait, m’embrassait, repartait. J’écoutais ses pas dans l’escalier. Puis je n’entendais plus rien.

 

 

Il m’est arrivé de rester là des après-midi entières après son départ, enseveli dans son parfum, son odeur qui s’évaporait de la chambre mais qui, en même temps, s’inscrivait pour toujours en moi-même, dans la part la plus intime de mon être. L’odeur de son corps, piégée pour une heure entre des draps un peu rêches qui n’avaient pas coûté cher. Il n’y avait plus rien que les relents écumeux d’Aude, sa sueur qui avait imprégné l’oreiller, et j’y enfouissais mon visage, lancé à sa poursuite, grisé d’elle-même, de tout ce qu’elle était.

 

Un jour, elle avait oublié quelque chose, son parapluie, ou une écharpe, elle était revenue sur ses pas, elle m’avait trouvé, immobile et pantelant, éperdu de gratitude et de souvenirs, guettant les parfums, les vibrations de l’air, essayant d’empêcher la chambre de redevenir ce qu’elle était — un endroit où on ne faisait que passer et où on ne pouvait se trouver par hasard.

 

Le hasard, c’est en même temps ce qui a tout déclenché et ce qui nous a manqué le plus.

 

Elle n’avait rien dit. Elle m’avait souri, un peu distraitement, de cette distraction qui me faisait si mal.

 

Elle savait qui j’étais. Elle l’avait compris assez vite, à vrai dire dès notre premier week-end ensemble. En août 1993 il faisait beau à Morgat et c’est là que je l’avais emmenée. Aude à Morgat. Elle m’avait posé des questions, par petites touches, comme un effleurement. Elle m’examinait. Elle avait du talent pour examiner les gens. Elle marchait sur la plage comme font les filles de son âge dans ces cas-là. Elle portait un maillot noir, une pièce. Exactement ce qu’il fallait. Comme je la regardais !

 

A notre retour à l’hôtel je l’ai suivie dans sa chambre et j’ai continué de la regarder, intrépide et silencieux, tandis qu’elle enlevait son maillot. Aude nue. Elle s’est approchée de moi. Elle ne regardait pas mes yeux. Elle fixait un point quelque part vers mon épaule. Absurdement je me suis dit qu’elle avait des sourcils parfaits.

 

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Dans une sorte de réflexe, ensuite je suis allé dormir dans ma chambre. Je l’ai laissée seule, je l’ai immédiatement regretté. Je serais bien revenu en arrière mais quelque chose m’a empêché de le faire. Le poison de la vanité. Cette nuit-là, j’ai eu froid. Les choses étaient nettes. Un été au bord de la mer, avec une jeune fille que je ne connaissais qu’à peine. J’étais un peu trop bien habillé pour cet hôtel. Elle me l’avait fait remarquer tandis que je me débarrassais de mes vêtements avec cette frénésie humide et pathétique des types qui couchent avec des filles qui ont la moitié de leur âge.

Encore, je la regardais. Elle prenait le frais. Elle parcourait le soir, les lumières, la baie, les voiliers qui rentraient. Puis elle était nue dans l’encoignure de la fenêtre. Personne ne pouvait la voir.

 

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Aude était la fille de Jacques. Et Jacques était mort. En novembre de l’année d’avant il s’était tué en faisant du deltaplane. C’était mon ami, enfin, quelqu’un que je considérais comme un ami mais que je ne voyais plus beaucoup. Ça se passait en province, à Hardelot où Jacques habitait. C’était très moche. J’étais arrivé tôt le lendemain. C’est Aude qui m’avait appelé. Lors je ne la connaissais pas. La première phrase véritable qu’elle m’ait dite, ç’a été je suis la fille de Jacques ; mon père est mort. C’était la première fois que j’entendais le son de sa voix, cette voix qui me traque encore aujourd’hui.

 

Aude avait téléphoné parce que sa mère n’était pas en état de le faire. Mon nom était le premier qu’elle avait trouvé dans l’agenda de son père. Sa mère avait vu Jacques tomber. Elle l’avait vu à terre, désarticulé, avec cet effroi gravé pour toujours dans le visage qui n’avait plus rien à raconter, rien sinon une peur affreuse et la certitude de mourir dans la seconde qui vient. Il avait fait une longue chute. Ils avaient eu tous les deux le temps de comprendre. Elle avait couru vers lui, inutile et désespérée.

Aude était au lycée. C’était un samedi. Le proviseur était venu la chercher. Il lui avait parlé d’un grave accident. Il avait essayé de la préparer. Plus tard, dans la presse locale, on parlerait d’une mort stupide. Ce sophisme m’avait écœuré. Je ne sais pas comment on peut mourir intelligemment. Jacques avait disparu, cela suffisait.

 

Franchement ma présence n’était pas indispensable. Il y avait beaucoup de monde à l’enterrement. Aude et sa mère étaient très entourées. J’étais là, comme en arrière-plan. A l’église, j’ai dit quelques mots à propos de Jacques. Nous étions amis depuis longtemps. Nos études de droit à Lille. On était sous Pompidou. Après, j’étais parti pour Paris. (On disait monter à Paris, même quand on venait du Nord.) Jacques était resté. On se téléphonait. Pour un motif obscur je n’étais pas venu à son mariage en 74 et au moment du baptême d’Aude, deux ans plus tard, j’étais à l’hôpital. Une plaque de verglas dans la forêt de Fontainebleau. Ma 504 en miettes. J’avais eu de la chance. Ensuite, j’ai longtemps boité.

 

De temps en temps Jacques venait à Paris. Nous déjeunions ensemble près de la gare du Nord. Il me montrait des photos de sa  fille. Il repartait assez vite. Je n’avais plus le temps de venir à Hardelot. Ou plutôt, je ne le prenais plus.

 

Quand je suis arrivé chez Jacques, c’est Aude qui a ouvert. Elle m’a dévisagé. Je suis entré. J’arborais l’expression qui convenait. Sourire compassionnel, épaule disponible, mains tendues. J’étais un étranger au milieu de la dizaine de personnes qui m’entouraient soudain. Je ne connaissais que Jacques. C’est pour lui que j’étais là.

 

Aude s’occupait de sa mère assommée par les sédatifs et je parlais du mort avec son beau-père. Un chagrin de circonstance. Je piétinais avec eux. Personne ne savait quoi faire. L’enterrement aurait lieu le mardi suivant. Il fallait tuer le temps jusque-là.

 

Elle m’a demandé où j’allais dormir. J’ai parlé d’un hôtel au Touquet. J’avais confusément besoin de quitter cet appartement où il était si facile d’étouffer. Je suis sorti prendre l’air. Personne ne m’a accompagné. J’ai longuement regardé la mer pendant qu’Aude m’observait par la fenêtre du salon. Je ne m’en suis pas aperçu à ce moment-là ; c’est elle qui me l’a dit plus tard.

 

J’étais tout à la fois bouleversé et pressé d’en finir, de reprendre la route, de rentrer à Paris. Ces gens n’étaient pas en deuil, pas encore. Pour l’instant, c’étaient les préparatifs. Aude passait des coups de fil. Son grand-père emmenait la veuve vers sa chambre. Elle était en larmes malgré les calmants, l’agitation, la sympathie. Le soir venu, j’ai pris congé. L’hôtel, enfin. Le silence. Les joies sombres de la solitude.

 

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Morgat. Aude dans mes bras, dans la position qu’elle préférait : blottie contre moi, le visage dans l’échancrure de ma chemise, son souffle sur ma peau. Ma main sur sa nuque. Je sentais ses seins qui s’écrasaient doucement. Nos heurts. Mes doigts escortaient le duvet qui courait le long de son dos. Elle fermait les yeux. Je sentais le parfum de ses cheveux, l’odeur de son corps ; je devinais le goût de sa bouche à ce moment précis ; elle remontait vers moi, les yeux toujours clos, elle rampait vers mon visage, elle m’embrassait, langue ardente qui me dévorait, elle respirait plus fort et je savais ce que cela voulait dire.

Je descendais le long de son ventre. Je guettais son soupir. Mes doigts entraient en elle. Elle gémissait. Elle était nue sur moi. La fille de mon ami mort criait son plaisir, me caressait à travers le pantalon de toile que j’avais gardé.

 

Plus tard, dans la nuit, nous recommencions.

 

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Trois semaines après l’enterrement, elle m’avait appelé. Elle cherchait du travail. Elle arrêtait ses études. Elle venait à Paris. Elle avait besoin d’aide. C’était facile. Je lui avais trouvé un poste de secrétaire dans une agence immobilière de Saint-Germain-en-Laye ; je lui avais avancé la caution du studio que j’avais découvert pour elle à Achères ; je l’avais aidée à emménager —  bref, j’avais été là. C’était ce qu’elle attendait. Elle était seule. Elle me téléphonait deux ou trois fois par semaine. Un jour, on était en mars, j’ai découvert que j’espérais son appel.

 

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Elle me tenait par la main. La plage du Portzic à dix heures du soir. La mer remontait. Aude avait froid. Elle avait refusé d’enfiler un pull. Elle se serrait contre moi. Je ne disais rien. La perfection de cet instant. Ces silences entre nous. Elle était pieds nus. Elle s’enfonçait dans le sable. Je l’embrassais. C’était presque fini. Il allait falloir rentrer. Elle me suppliait de rester. Juste un jour ou deux. Je ne pouvais pas. On m’attendait ailleurs.

 

Je lui ai proposé de rester là, seule. Elle a refusé.

 

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Ce soir-là, je l’attendais dans une pizzeria de Versailles. Elle était à l’heure. Elle portait un chandail à grosses cotes, un Levi’s bleu, des chaussures de marche. Son sourire était pâle. C’était l’anniversaire de son père. Je l’avais oublié.

 

Nous avons longtemps marché au hasard. Paradoxalement je cherchais son regard comme un noyé regarde la rive. Nous avons beaucoup parlé.

 

Je l’ai raccompagnée jusqu’en bas de son immeuble. Elle m’a serré contre elle, fort.

 

Ce qui n’était jamais arrivé.

 

Ce soir-là, j’ai mis du temps pour rentrer chez moi.

 

Ce soir-là, j’ai mis du temps pour m'endormir.

 

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C’est rue Bobillot.

 

Elle est assise sur moi.

 

Elle me fixe avec une douloureuse intensité. Elle me regarde comme si c’était pour la dernière fois.

Je me dis qu’elle a peut-être raison ; la chemise que vous avez mise ce matin, vous mourrez peut-être dedans ; la voiture que vous venez d’acheter, c’est peut-être à son volant que vous irez aux funérailles de votre père.

 

Moi, je ne sais pas la regarder comme ça, pas encore, et je me le reproche. Les yeux d’Aude sont bruns, mouillés et volontaires. Ils ont cet éclat sombre que j’ai appris à reconnaître. Ils sont un peu trop écartés. Sa bouche est un peu trop grande. Sous certains angles, l’asymétrie de son visage est perceptible. Je l’aime pour tout cela, ces détails, le bonheur qu’ils promettent.

 

Elle bouge légèrement. Elle dit quelque chose. Je sais de quoi il s’agit. Je regarde ses avant-bras, ses mains posées sur moi. Il est difficile de dire ce qui l’emporte en moi à ce moment, de l’émotion ou du désir. Rien n’était prévu. La mort a bien fait les choses.

 

Je regarde ses épaules de nageuse.

 

Je regarde ses hanches.

 

Je m’efforce vainement de n’avoir pas, sur tout cela, le regard d’un propriétaire.

 

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Après Versailles, j’ai dû partir dans le sud, une quinzaine de jours. Auparavant j’avais l’habitude de ces déplacements solitaires, des hôtels impersonnels, des zones industrielles, de la monotonie des autoroutes. Soudain cependant, quelque chose avait changé.

 

Je me sentais seul et cela ne me réjouissait plus.

 

Je pensais à Aude. 

 

Je flottais entre imaginaire et supposition.

 

Un soir, je l’ai appelée. Elle dormait. J’ai été bêtement ému par cette voix rauque et ensommeillée. J’ai rêvé de l’entendre plus souvent, et pas seulement au téléphone.

 

En revenant à Paris j’ai fait un détour et je l’ai retrouvée chez elle. C’était très sobre, nu, dépouillé. Il y avait une lumière grise. Le lit était défait. Je suis resté debout. C’était le seul meuble. Je n’osais pas m’y asseoir. Elle a éteint la télévision. Nous avons bu quelque chose. Elle était contente de me voir. Elle me souriait fraternellement, oui, c’est exactement ça. Elle me regardait avec une sorte de douceur confuse. Les choses étaient en train de changer et elle l’avait compris avant moi. Cela se voyait dans ses gestes, sa façon de bouger.

 

Je regardais ses pieds nus. Je regardais les draps en désordre. Tous les symptômes de l’intimité.

 

J’ai fini par m’asseoir sur le bord du lit pendant qu’elle refaisait du thé. Elle portait un survêtement gris, le genre de truc informe et confortable qu’on ne met que chez soi. J’ai observé ses fesses à la dérobée. Leur implantation si singulière. Cette hauteur dansante. A un moment, elle s’est retournée. Elle m’a fixé quelques secondes, sans sourire, interrogative et bienveillante.

 

_______________

 

 

Un jour, je dois venir la retrouver, je réalise que je serai en retard. Je suis coincé porte d’Auteuil. Un camion s’est couché sur le périphérique. Je suis bloqué. Impossible de la prévenir.

 

Elle m’attend. Il est trois heures de l’après-midi. Elle s’est assise sur le lit. C’est un mercredi. Des enfants font du bruit dans l’appartement d’à côté. Elle a ramené ses genoux sous le menton. Elle regarde droit devant elle.

 

A quatre heures, elle s’est endormie.

 

A cinq heures dix, j’entre en tremblant à l’idée qu’elle soit partie sans m’attendre, à l’idée de sa déception, à l’idée de sa colère. Mais non. Elle dort toujours. Je m’approche. Ses paupières sont encore rougies par les larmes. Je sais déjà qu’il lui faut des heures pour en effacer les traces.

 

Elle est allongée sur le côté gauche. Elle tourne le dos à la fenêtre. Elle n’a pas ouvert les volets. Elle respire régulièrement. Son beau visage apaisé.

 

Je l’embrasse.

 

Elle sourit dans son sommeil.

 

Je sens mes propres sanglots monter de loin. Je chavire dans la gratitude, l’envie que j’ai d’elle, tout ce qu’elle me donne sans le savoir, sans même le vouloir. Je lui enlève son twin-set beige. Ses bras sont lourds entre mes mains. Je prends mon temps et des précautions. Je dégrafe son soutien-gorge. Ses seins laiteux apparaissent dans la lueur que dispense avec parcimonie l’ampoule de quarante watts fixée au plafond.

 

Ses seins. Je reste immobile, à les regarder. Leur douceur. Ils sont étonnamment frais. Je les caresse lentement, presque imperceptiblement, du bout des doigts. Ils sont là, dans mes paumes, comme souvent.

 

Aude me regarde maintenant. Elle fait glisser son pantalon le long de ses jambes. Je lèche son sein droit. Elle gémit. Je fais descendre son slip noir. Sa toison est épaisse, goûteuse, bouclée. J’y enfouis mon visage. Aude gémit plus fort et je suis nu près d’elle, sur elle. Elle n’a plus besoin de me guider. Elle crie quand je la pénètre, elle crie encore à chacun de mes mouvements.

 

Ensuite, apaisée, étendue sur le ventre, elle me regarde. Elle me dit son inquiétude. Elle me dit qu’elle a eu peur de me perdre. Elle dit qu’elle ne veut jamais que je parte. Je lui demande pourquoi elle a pleuré. Elle élude la question. Ne pas insister.

 

Elle se rendort. Je vais chercher une couverture. Je la mets sur elle. Nouveau sourire. Nouveau silence. Je l’observe un long moment, debout près du lit.

 

_______________

 

 

C’était le matin ; je la regardais. Je la regardais encore. Encore. Encore. Je savais ce qui allait se passer et cependant nous étions si loin de la routine imbécile et comptable des autres — les autres, à jamais coincésdans leur enfer.

  

Ces quelques matins passés rue Bobillot, les bruits de la rue, son bras devant la vitre qui se tendait pour attraper quelque chose — ses collants, un journal, du café, et je regardais ce bras, ce duvet brun qui blondissait fugitivement dans le soleil de huit heures, cette grâce sur laquelle je veillais avec ferveur, dans l’urgence et l’anxiété, peur et bonheur mêlés.


Elle marchait vers moi, elle me tournait le dos, prenait place sur mes genoux. Je l’aidais à s’habiller. Mes mains froissaient une lingerie de jeune fille, émouvante et parfumée. Dans nos têtes se disloquaient les bruits tout proches de la nuit qui venait de mourir, la journée qui commençait, ce lieu aride qui était notre sanctuaire et que d’une minute à l’autre nous allions abandonner.

 

Ces deux pièces dont nous comblions le vide, à quoi pouvaient-elles ressembler quand nous n’y étions pas ? Maintenant il y a du linge aux fenêtres, du papier peint que l’on aperçoit quand on emprunte le trottoir d’en face, d’autres idées, d’autres moments, d’autres mots, d’autres heures.

 

Ses collants. Ils pendaient où ils pouvaient. Quand j’arrivais le premier, je trouvais toujours des traces d’elle sur les chaises, sous le lit, derrière les oreillers. J’arrangeais un peu le décor. Je n’étais pas très doué pour ce genre de chose.

 

Si elle tardait, je humais les odeurs incarcérées dans les draps chiffonnés qui étaient comme une mémoire que j’hésitais à remplacer. La literie fraîche, propre, avec ses relents inoffensifs, bienveillants, avec sa neutralité, j’ai toujours du mal à m’y glisser.

 

Aude, elle, s’en foutait. Elle se jetait au lit, insoucieuse, libre, duveteuse et tendre. Des draps propres ou usagés, voire pas de draps du tout — c’était arrivé une fois — rien ne la retenait, elle existait là, entre ces murs, dans cette chambre qui sentait la sueur et le sexe, offerte, exigeante, rieuse ; et puis sur elle, après, l’inféconde douceur de mes gestes.

 

D’elle, j’aimais tout, jusqu’à l’odeur de sa transpiration. Tout avait du sens. Cette humidité secrète que je possédais en elle. Le creux beige de son cou. Cette tache de naissance d’un roux terreux, sur son omoplate gauche. Ce duvet miraculeux, qui au soleil devenait blond et qu’elle détenait plus bas, au creux de ses reins, qui était comme la promesse d’un million d’incendies ; cet or indocile, pur encore, cette flamboyance isolée, passagère, étrange presque au milieu de tout ce brun, ce feu qui scintillait avec une fausse négligence, il me semble qu’il fallait être moi pour l’admirer, en avoir envie, désirer y poser la joue, les lèvres, y passer sa vie. J’ai été cet homme-là, j’étais capable de comprendre, de regarder, de résoudre en moi-même le problème que me posait ce petit buisson jaune, et la sueur qui le nimbait, et l’été de l’âme qu’il dénonçait.

 

Plus tard, à l’ombre d’elle, sur ce chemin mille fois emprunté déjà, dans le sombre velours de son ventre, dans la moiteur secrète qui était notre seul foyer, je laissais le sommeil venir ; et je voyais encore, dans le brouillard de mes paupières mi-closes, la splendeur indistincte de son profil veuf de sourires.

 

_______________

 

 

C’est quai de Béthune. Elle descend d’un taxi. Elle se jette dans mes bras. Je pense que je l’aime. Les gens s’arrêtent pour nous regarder. J’y songe à peine. Nous marchons vers la Bastille. Elle est soucieuse. Sa mère ne s’est pas remise. Aude veut aller à Hardelot pour le week-end. Je lui propose de l’emmener. Elle accepte. Je la regarde encore. Je pense que je l’aime.

 

Je suis avec elle, je suis avec Aude, boulevard Henri IV, un jour de juin.

 

Je pense à ce qu’elle soupçonne déjà.

 

Je pense que je l’aime.

_______________

 

Nous marchons le long de la mer. Aude a voulu y revenir encore. Elle ne se lasse pas du paysage. Elle me parle de New York, de Berlin. Elle voudrait y aller. C’est la fin de l’été. Il vient de pleuvoir. Elle ramasse des coquillages. A présent Aude est mon paysage. Mon univers.

 

C’est à cela que je songe en la regardant courir vers les rochers ; elle se retourne de temps en temps. Cette distance entre nous. Je voudrais qu’elle revienne. Je voudrais qu’elle se rapproche. J’accélère le pas. Elle se laisse rattraper.

 

Elle me dit qu’elle m’aime.

 

C’est la première fois. Elle n’a pas l’habitude. Cette expression rêveuse qu’elle a, avant de se donner.

C’était Aude. Sa main dans la mienne. La brume de notre fuite. Personne n’était au courant. Il y avait la Bretagne, la rue Bobillot, le goût de son sexe, ses yeux pensifs, la vulnérabilité que j’aimais déchiffrer en elle. J’avais besoin de cette fragilité. Sa force me faisait peur. J’avais besoin qu’elle ait besoin de moi. Elle me regardait avec anxiété quand je la déposais, en bas de chez elle, dans Paris, quelque part, n’importe où, et j’aimais cette anxiété. Elle avait des choses à me dire. Le besoin qu’elle avait de moi. Mon absence. Ces heures d’attente. Elle craignait le jour où je ne viendrais pas, où elle resterait seule à attendre un coup de fil qui n’arriverait jamais. Il lui arrivait de passer rue Bobillot n’importe quand, même quand elle savait que je n’allais pas venir, même quand ce n’était pas prévu, juste pour retrouver la mémoire de notre présence, la mémoire qu’elle avait de moi, de nous, des morceaux troubles de nous-mêmes.

 

Cela non plus, je ne savais pas le faire. Cela aussi, elle me l’a appris.

 

_______________

 

 

Nous revenons d’Hardelot. Aude est silencieuse. Cela ne s’est pas très bien passé. Le médecin de sa mère parle de la faire interner. Je conduis prudemment, il y a du brouillard sur la nationale. Je me suis senti plus inutile que jamais. Aude s’est occupée de tout. J’étais embarrassé, je ne savais pas quel costume mettre. Je ne savais pas quel rôle jouer. J’aurais voulu être ailleurs. Je pénétrais de nouveau dans cette part d’univers qui me restait désespérément étrangère. Je n’y avais pas ma place. Aude chaleureuse, juste ce qu’il faut. Chaleureuse avec discrétion.

 

Je dors dans la chambre d’amis. J’ai trouvé une série noire dans la bibliothèque du salon ; un livre que Jacques a dû lire. Je ne prête aucune attention à ce que je lis. Je pense à elle, à elle, à elle, avec fébrilité.

 

Un peu avant onze heures, elle se glisse dans ma chambre. Sa mère vient de s’endormir. Aude est épuisée. Sa peau marque facilement. Sous les yeux d’or, des cernes bleuis dénoncent sa fatigue. Elle s’assoit au bord du lit. Je la regarde avec une tendresse muette que je n’essaie pas de camoufler. Nous parlons, longtemps. Entre autres choses, elle me raconte l’histoire de cette chambre. C’était la sienne jusqu’à son adolescence. Je pense à ce qu’elle a dû y vivre. Cette idée me vient spontanément. Aude sort de vieux albums de photos. Je regarde son visage. Les années qui se dessinent, comme autant de fenêtres ouvertes sur ce qui n’est plus.

 

A un moment, nous sommes inévitablement tombés sur une photo de Jacques. Il pose près de sa vieille Norton. On est fin 71, si l’on en croit ce qui est écrit au dos du cliché.

 

Aude a regardé la photo. Elle ne l’a pas remise dans l’album. Elle s’est mise à pleurer, sans bruit, frissonnante et crispée sur son malheur, sous le sourire de son père en train de se consumer. Je l’ai prise dans mes bras. Elle s’est laissé aller. J’étais bouleversé, je l’ai gardée ainsi, tout contre moi, à moitié allongée, jusqu’à ce que ses sanglots s’apaisent.

Jusqu’à ce qu’elle s’endorme.

Alors je me suis levé.

Je l’ai transportée jusqu’à sa chambre.

Je lui ai enlevé ses mocassins.

Je l’ai étendue sur son lit.

Je lui ai caressé les cheveux.

 

Peut-être davantage pour moi-même que pour elle, avant de sortir de la pièce, dans le noir j’ai murmuré que je l’aimais.

 

_______________

 

 

Vers une heure, elle me réveille en me caressant. Nous sommes chez moi. Elle n’était jamais venue. La nuit a été courte.

 

Ce soir-là, nous sommes allés au cinéma. La séance de dix heures et demie. Brusquement la rue Bobillot ne me disait plus rien. J’avais envie d’un décor. Je n’ai rien dit mais à la Concorde j’ai continué sur la rive droite. Elle redoutait ce moment-là. Le moment d’entrer chez moi. D’un certain point de vue elle avait besoin du deux pièces, de sa neutralité.

 

D’abord nous nous sommes endormis très vite, puis elle s’est réveillée et en ouvrant les yeux elle a sans doute scruté mon visage, l’usure qui commençait de s’y refléter, le pli amer de ma bouche dans le sommeil. Méticuleusement elle s’est promenée, longue et nue dans l’appartement noir. Elle a tout visité. La salle à manger, avec les photos d’Audrey Hepburn dans Breakfast at Tiffany’s au-dessus de la porte. La bibliothèque, avec ces noms qu’elle ne connaissait pas tous. Elle a pris au passage un livre de Conrad après l’avoir commencé, perchée sur le dos d’un fauteuil. La salle de bains, un peu trop grande, avec ses piles de vieux Match entassés près de l’armoire. Le dressing — elle s’est frottée à son costume préféré, veste droite, noir, en laine, avec des rayures — puis elle s’est regardée dans les miroirs qui la contenaient tout entière, les miroirs que le précédent propriétaire avait installés, qui se faisaient face et qui la multipliaient à l’infini, un infini non perceptible, lointain, vertical, et Aude se cherchait dans ces projections d’elle-même, ces milliers d’épaules, de cuisses, de pieds, de nombrils, elle traquait son propre regard, son visage perdu, le spectre des rondeurs de l’enfance rôdait là, il formait avec cette nudité surexposée, inopportune, impossible à récuser, un couple paradoxal et inquiétant.

 

Elle s’est assise sur l’une des chaises chromées de la cuisine.

Elle a regardé mes disques et mes cassettes vidéo.

Elle a reniflé mon eau de toilette.

 

Puis, enfin, elle est revenue. Elle a pris mon sexe entre ses mains, jusqu’à ce que je me réveille. Puis elle s’est retournée. J’ai regardé son derrière rond dans la demi pénombre du sommeil en train de s’enfuir.

 

Je l’ai prise très doucement. Ses gémissements me parvenaient comme assourdis, comme à regret. Plus tard elle devait m’expliquer que jouir là l’impressionnait encore, qu’elle ne s’en sentait pas encore le droit.

 

_______________

 

 

Elle se penche vers moi, prend ma main dans la sienne, la serre trop fort. Elle me regarde. Je viens d’arriver en bas de son immeuble. Elle me demande de ne pas partir tout de suite.

Je la suis chez elle. Elle dit qu’elle est fatiguée. Elle est très pâle. Il fait déjà nuit. Je lui conseille de dormir. Je ne reste pas longtemps et je sais pourquoi. J’ai de bonnes raisons de fuir.

 

Aude regarde longtemps les feux arrière de la Volvo s’éloigner dans l’obscurité qui commence de l’envelopper. Elle pense à Hardelot. Elle a tout entendu. Elle pense à ce que je lui ai dit. Quand elle songe à mon visage, maintenant, ce n’est plus moi qu’elle voit. C’est ce que je pourrais devenir.

 

Elle pense aussi à mon âge, comme à un concept abstrait, évanescent. A Hardelot, j’étais penché sur elle, comme une promesse, ou bien peut-être comme une menace en train de sourdre. La menace, c’est ce bouleversement intime, qui la saisit quand elle me voit.

 

Elle voit la bienveillance dans mes yeux ; elle est douée pour ça mais à présent il lui semble que s’y mêle quelque chose d’indistinct et d’écrasant, quelque chose qu’elle n’est pas sûre de pouvoir contrôler.

 

Et Aude a peur de ce qu’elle ne contrôle pas. Les yeux grands ouverts sur sa solitude elle regarde mes mains, ces mains carrées qu’elle avait remarquées pour la première fois à l’église, pendant les obsèques de son père, tandis que je m’agrippais au pupitre en disant ma peine.

 

Elle regarde mes mains ou plutôt elle s’en souvient et se demande ce qui arriverait si elle s’en emparait. Les gouffres et les cimes sont des hypothèses qu’elle a l’habitude de fréquenter.

 

Vais-je la faire trébucher ? Ou bien s’envoler ?

 

Elle s’aperçoit que le fait même de se poser la question entraîne d’évidence un début de réalité à laquelle elle ne pourra se dérober.

 

Elle éteint la lumière.

 

Elle s’en va rêver de son père.

 

_______________

 

 

Une nuit, son absence me réveille. En vain, je l’appelle à voix basse. Je sors dans le couloir. Aude est dans le salon. Il est trois heures dix. Elle porte une chemise d’homme, bleue, à col italien, une chemise qu’elle aime, elle me regarde approcher. Elle avait besoin d’apprivoiser le climat. C’est pour cela qu’elle s’est levée.

 

Elle se réfugie contre moi. Elle a replié ses bras contre sa poitrine. Je me noie dans ses cheveux. Imperceptiblement je me dis qu’il serait merveilleux que rien de tout cela ne s’arrête ; ou que cela puisse recommencer.

 

Aude dit qu’elle a froid. Nous revenons dans la chambre, à pas comptés. J’aime le geste qu’elle a pour se frotter les yeux.

 

Avant de se rendormir, elle dit qu’elle commence d’aimer vivre là. Elle est couchée sur le ventre. Elle a gardé ma chemise. Nos odeurs mêlées. La tache brune de ses cheveux sur l’oreiller. L’esprit en feu, je remonte la couverture jusqu’à ses omoplates dont on devine, sous la laine, le profil et les nuances.

 

Elle a posé sa main sur moi quand je me suis étendu près d’elle. Son cher visage de fauve apaisé est tourné vers moi et je ne cesse de le regarder. Je me dis que ce serait un crime de détourner les yeux, de regarder ailleurs pendant qu’elle m’observe sans le savoir — masque d’aveugle heureuse et momentanée.

 

_______________

 

 

La plage de Courseulles. Aude et le printemps sont là. Premier mois d’avril sans son père. Elle aimait ce mois-là, avant. Maintenant avril lui semble funèbre. Dans quelques jours, elle aura dix-huit ans. Sa mère va mieux et n’est pas d’accord avec elle, qui ne veut rien fêter du tout.

 

« Je ne suis pas encore prête. » Elle dit qu’elle s’en voudrait, qu’elle ne cesserait de penser à lui, que cela gâcherait tout, le souvenir tout neuf, la mort encore fraîche, en elle tout est fragile encore. J’ai tellement envie de la comprendre. Il me semble n’avoir jamais rien désiré autant que cela : la comprendre et l’aimer.

 

Sur la route du retour, j’aperçois deux deltaplanes qui s’apprêtent à se poser dans un champ. Aude ne les voit pas tout de suite, puis elle suit la direction de mon regard et le sien se durcit.

 

Elle fixe le bout de ses bottes Aigle qui ont semé du sable sur la moquette de la Volvo. Je reste silencieux, ne trouve rien de valable à dire,  et cette fois c’est moi qui cherche sa main. Mes doigts se nouent aux siens. Elle me serre avec toute la force qu’il lui reste. Nous demeurons longtemps ainsi.

C’est à ce moment-là qu’elle a commencé de me tutoyer.

 

_______________

 

 

Elle retombe sur moi. Je sens sa sueur qui prend délicatement possession de mon visage. Elle vient de jouir profusément. Je l’ai regardée monter et descendre au-dessus de moi, me fixant comme elle aimait le faire, tandis que mes mains meurtrissaient ses seins à force de les pétrir.

 

Ella a longuement gémi et j’ai observé les détails qui me bouleversent le plus en elle. Sa nudité n’était pas académique, elle avait des épaules carrées, de grands pieds. Longtemps, elle n’avait pas aimé certains parages de son corps ; par exemple, elle portait un œil sévère sur l’étroite rivière brune, presque invisible pour qui ne l’eût pas aimée, qui ondulait sous son nombril, comme une prometteuse passerelle ; elle n’estimait pas davantage les contours excessifs de ses hanches, ses avant-bras fuligineux, la merveilleuse saillie de ses clavicules.

 

Souvent, quand elle évoluait devant moi, elle s’arrêtait, pointait du doigt l’un de ces détails fâcheux et adorables, m’interrogeait ; je faisais mon possible pour la rassurer ; je lui énonçais mon bonheur devant ces imperfections qui étaient autant de signaux de ce qui me bouleversait ; et elle alors, ravie, soulagée, lumineuse, souriait sans plus penser à cette bouche qu’elle jugeait trop large, oubliait tout, tandis que, dans le contre-jour d’une fenêtre complice, le relief tamisé de son derrière me naufrageait sur le littoral changeant des rêves.

 

Et cette peau, diaphane ici, presque transparente aux poignets, aux chevilles, plus épaisse ailleurs — cette peau qui conservait longtemps les traces obstinées des morsures, cette peau qui avait la couleur des plages occidentales à l’automne, ce corps aux multiples solstices où je ne voulais que m’enfouir, et qui jamais ne prendrait pour moi le hideux visage de la lassitude ; ce corps souple et farouche, c’était le sien, oui, Aude en équilibre au centre de moi-même, entre l’envie et la faute.

 

Elle m’a imposé son rythme. Dans un souffle elle a dit qu’elle m’aimait. Comme souvent après, elle s’est allongée de tout son long sur moi ; m’a regardé, embuée et pantelante ; m’a meurtri l’épaule droite ; j’ai descendu mes mains jusqu’à ses fesses ; je les ai écartées ; elle s’est figée sur moi ; et je l’ai caressée, plongeant mes doigts en elle, attentif à ses mots, à ce qu’elle me balbutiait à l’oreille, inondée et fiévreuse, aux mouvements convulsifs de son bassin, à la tonalité de sa plainte.

 

_______________

 

 

Non, cela ne devait pas s’arrêter. Ma vie en dépendait. La façon qu’elle avait de me posséder. C’était son expression, c’était ce qu’elle aimait : me posséder. Parfois, je lui disais : bonjour bonheur. Elle me trouvait excessif. Je l’aimais comme jamais. J'aimais jusqu’à la mélancolie qui se saisissait d’elle à intervalles irréguliers.

 

C’est le mot qui convient. Aude était irrégulière. La façon qu’elle avait de me regarder. De penser à moi. De me téléphoner. De m’écrire. D’avoir besoin de moi. De m’attendre sans un mot. De guetter, anxieuse, le cœur en nage, la silhouette géométrique de la Volvo. Aude m’aimait au-delà d’elle-même. Elle n’était pas faite pour les limites. Elle ne voulait pas entendre parler des miennes. Elle faisait comme si elles n’existaient pas. Elle ne pensait pas aux difficultés, aux différences qui persistaient, à la rumeur, à l’avenir. Elle n’en parlait jamais et je respectais cela.

 

A mille indices, je déchiffrais mon importance. Aude s’installait chez moi. Elle avait beaucoup hésité. Elle avait posé des questions. Je n’avais rien éludé. Un samedi, très tôt le matin, j’étais venu à Achères avec la Volvo et nous avions tout emmené. Aude m’avait regardé changer sa vie en me répétant, en se répétant, qu’elle m’aimait.

 

_______________

 

 

Pour la première fois elle a dormi toute la nuit, sans s’interrompre pour errer dans l’appartement. Je suis comme heureux. Mon inquiétude se désagrège dans l’éclat de son sourire.

 

Elle me sourit pour me rassurer. Elle vient de se réveiller. Je lui donne l’orange pressée qu’elle n’a plus besoin d’attendre. Elle me remercie d’une pression des doigts, les yeux un peu plissés par la lumière et le rire. Elle sait très bien faire ça.

 

Aude boulevard Pereire, en slip sur le canapé. Elle zappe paresseusement. Elle est là chez elle ; elle serre contre elle un coussin jaune qu’elle aime.

 

Soudain, j’envie le coussin. Il vient du bureau. Elle l’a pris sur le fauteuil dans lequel je me replie pour travailler le week-end.

 

Aude est chez elle, c’est ce que je me répète en l’abandonnant là-haut, au troisième étage où, il y a peu encore, j’étais seul.

 

Elle me regarde partir, traverser le boulevard, monter dans la Volvo, démarrer vers la porte Maillot.

 

Aude à ma fenêtre sourit à la pluie.

 

_______________

 

 

Je me réveillais auprès d’elle.

 

Il y avait son bras gauche en L, son visage tourné vers le mur ; la suggestion des courbes et des virages de son corps, ses cheveux en désordre ; ses poings fermés sur des rêves dont je ne savais rien.

 

Il y avait Aude dans le sommeil, Aude en train de vivre là, tout près, et en cette minute précise ne le sachant pas ; il y avait la lumière qui entrait, hésitante, dans la pièce, et les rumeurs de la vie ; bientôt elle remuerait un peu, réclamerait du café. Bientôt elle se retournerait vers moi, et là son sourire brun, là ses yeux mouillés encore, là ses cils entremêlés, là son murmure, là sa voix sourde, comme absente, comme un chahut oublié.

 

Elle se retournait vers moi. Le drap révélait le début de ses seins tandis qu’elle s’asseyait dans le lit. Elle voulait toujours que j’ouvre les rideaux rapidement, sans modération, avec la vitesse qu’elle aimait, pour que subitement le jour, le jour qu’elle aimait, le jour dans la chambre, sur les murs, le lit, les fauteuils, les livres, et sur elle aussi, bien sûr, et alors ses yeux froncés, frottés par des mains vives, ouvertes, ses jambes émergeant du lit, la chemise abandonnée à terre et qu’elle enfilait tout en courant vers la cuisine.

 

Je la suivais avec une nonchalance fausse, étudiée, alors même qu’en moi c’était le tourment qui se réveillait.

 

Elle s’agitait dans la pièce, ouvrait les placards, versait le café dans les bols ; quand elle levait les bras ma chemise de la veille se soulevait légèrement, et alors la lisière d’un frisottis noir, secret, engourdi, odorant, me souriait avec effronterie.

 

Je la regardais. Elle se réveillait lentement, heureuse de ce regard, de mes yeux sur elle, de la mémoire de mes mains posées ici, effleurées là, de cette palpitation en nous ; elle sortait de la douche — fragrances nocturnes retournées à leur mort provisoire — fraîche, pimpante, s’habillait, m’embrassait plus ou moins longuement et puis la porte claquait, puis l’attente, puis son retour à espérer, des heures ou des jours à meubler.

 

_______________

 

 

Rue Bobillot. Nous avons toujours les clés. Elle y tient. Il nous arrive encore de nous y retrouver, par jeu. Elle m’appelle dans l’après-midi. Devine où je suis ? J’arrive, je laisse la Volvo n’importe où, où je peux ; elle m’attend assise au bord du lit ; elle tourne la tête vers moi ; je n’ai vécu que pour cet instant-là.

 

C’est celui que j’attendais.

 

Je plonge dans ses bras comme si ma vie en dépendait. Ça tombe bien, c’est le cas.

 

Elle pose un regard attendri sur cet appartement vide. Elle se souvient de tout et m’y observe, lorsque nous y sommes, avec une tendresse spécifique. Elle ne m’y aime pas comme ailleurs. Même sa façon de baisser son slip n’est pas la même. Elle fait cela, puis elle me regarde, une mèche dans l’œil. Elle attend. Cet appartement, c’est son pays. Ses intuitions y sont nombreuses. Elle flaire un trouble que je n’essaie pas de cacher. Aude est le prénom de mon abandon. Elle a cessé de travailler. Elle vit dans l’attente. En un sens, cela m’inquiète.

 

Dans l’appartement du boulevard Pereire elle m’attend. Dans sa façon de vivre elle m’attend. Je suis devenu son point d’équilibre ; avec moi son inquiétude est en miettes ; je ne suis pas rassuré par cette dépendance, qui masque à peine la mienne.

Elle s’est recroquevillée dans mon univers. Elle s’efforce d’en gagner le centre. Le souvenir de Jacques pourra-t-il s’y épanouir ? Y cessera-t-elle de fuir ? Y acceptera-t-elle ce que sa mémoire est devenue ?

 

_______________

 

 

Elle m’a embrassé mais je pensais à autre chose car j’étais ailleurs, dans une forme de désarroi. Ma distraction ne lui a pas échappé. Aude et son inquiétude. Ça revenait. En très peu de temps ça revenait. Mon silence était sa souffrance. Il suffisait de peu. Elle ne voulait pas sombrer dans la grande fêlure des habitudes qui font vieillir. Non, elle n’avait pas peur de vieillir — à condition que ce soit avec moi.

 

Voyons Aude, tu as dix-huit ans, toute la vie devant toi, et toutes sortes d’autres banalités m’étaient venues à l’esprit, la vie devant soi, son père était mort, sa jeunesse fracassée, réduite à une série d’hypothèses. Tu n’en

Publié dans : Poésie de l'indifférence
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Samedi 26 février 2011 6 26 /02 /Fév /2011 23:15

Je vais avoir quarante ans.

Cette phrase, au fond, ne signifie pas grand-chose. Et cependant j’ai des choses à dire. J’écris ces lignes place de l’Odéon et je songe, par exemple, qu’après ma propre disparition, cet endroit demeurera tel qu’il est aujourd’hui, inchangé, à jamais ancien, et que d’autres, après moi, à la place que j’occupe en ce moment, à leur tour l’admireront, prendront conscience de la fragile beauté des instants vécus ici, sur cette place, sur cette Terre, à écrire, à rêver, à attendre, à espérer, à lire.

Quand les décennies commencent de s’additionner, des constats s’invitent, qu’il est inutile de fuir : ils sont tellement plus rapides que nous. J’ai quarante ans et encore davantage d’espoirs que de souvenirs. Quand la proportion s’inversera, je commencerai à m’inquiéter.

Au fil du temps, comme tout le monde, je crois, j’ai beaucoup inhumé de moi-même. Mais simultanément j’ai fini par me rencontrer ; en définitive, je suis devenu ce que j’étais. Ce que je n’avais jamais cessé d’être, mais que je n’avais pas été capable d’apercevoir. Il est si facile de passer à côté de soi ! Naturellement, je l’ai compris trop tard.

Très tôt, j’ai accepté de vieillir. S’accrocher aux âges que l’on a cessé d’avoir n’a guère de sens. Il ne s’agit pas d’une résignation : je ne suis pas resté prisonnier de mes songes. J’ai décidé de vieillir, avec une espèce de gaieté sourde, sous-jacente, qui s’est approprié mon regard, ma mémoire, mes hantises. Je me suis laissé envahir puis me suis regardé en train de changer. C’est paisiblement que je me contemple.

Je pense à ces gens qui réalisent un autoportrait par jour, des années durant. Je sais qu’un jour je les imiterai ; j’aurais dû commencer il y a déjà longtemps. Ce visage qui me renvoie ma propre inquiétude, ma propre ironie, mon propre appétit de vivre, j’en connais très précisément l’histoire, le parcours, les accidents. Je sais que c’est à moi que je dois les cicatrices qu’il arbore.

Et cependant il y a de la tragédie dans ce regard, car mes visages d’il y a cinq ans, dix ans, trente ans, sont morts, irrémédiablement morts, ils ne reviendront plus, il ne reste que des photographies pour attester de ce qu’ils ont été, pour certifier leur existence. Le type que l’on voit sur ces photos a cessé d’exister et en disparaissant il a emmené avec lui des êtres, des paysages, des perspectives, ou plutôt le goût que j’avais pour eux, et dont il ne reste plus que des ombres.

J'observe mon visage et mon corps, ils ont quarante ans, cela se voit, je ne m’en plains pas ; je n’ai jamais compris ceux qui se lamentent des défaites successives de leur physionomie. Ils se condamnent ainsi à une éternité de regrets. Au fond, il y a trois façons de vieillir : en le regrettant ; en l’acceptant ; en le voulant. Désirer vieillir, c’est avant tout vouloir continuer de vivre ; aimer vieillir, c’est aimer la vie.

Il m’arrive aussi, bien sûr, de traquer sur ce visage qui se déforme les indices d’une jeunesse morte. On peut toujours tourner les chiffres en ridicule, mais cela ne change rien à la réalité des étapes qui se succèdent et nous amenuisent. Ce moment où l’on découvre qu’insidieusement on a cessé, d’un point de vue administratif, d’être jeune. Ces jours-ci, j’ai l’impression qu’avoir quarante ans, c’est surtout réfléchir sans cesse à ce que l’on a fait des quinze dernières années.

J’ai quarante ans et la vie est passée sur moi, brûlante et joyeuse. L’âge que j’atteins, c’est aussi celui à partir duquel on peut raisonnablement se dire que la moitié du chemin est, peut-être, déjà dépassée. Ce n’est pas une considération anodine. Elle contient, en creux, l’apparition, encore diffuse, d’une certaine urgence de vivre, que les multiples relâchements de la mémoire ne font que renforcer. Paradoxe absolu : plus les années qui passent emplissent la mémoire, plus elle s’étiole.

J’ai quarante ans et ma nostalgie s’arrête aux frontières d’un autre constat : j’aime davantage celui que je suis que celui que j’ai été. 

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Mercredi 26 janvier 2011 3 26 /01 /Jan /2011 00:34

Peut-on dire que Clotilde vous hante ?

Oui, c’est cela, elle me hante. C’est, je crois, le mot qui convient le mieux à ce que je ressens. Je ne parviens pas à m’en débarrasser. Enfin, parvenir, c’est vite dit ; il faudrait déjà pouvoir essayer. Or je n’essaie même pas. Je n’en ai pas envie. Je n’ai pas envie de me défaire de ce qui me fait souffrir, peut-être parce que souffrir, c’est déjà exister. Au vrai, j’ai l’impression que, si je cessais de penser à elle, je m’effondrerais. Il me semble que je ne tiens debout que par son souvenir. Le matin, je n’ouvre les yeux que pour traquer ses remugles, ici, là, livres annotés, vêtements pliés sans soin, objets sans valeur, témoins inutiles d’une passion à demi morte mais qui tremble encore.

Tout le jour durant, je murmure son prénom, Clotilde, c’est comme un réflexe, une impulsion nerveuse, une saccade mémorielle, une scarification de l’âme. Ça ne sert à rien. Je la poursuis en chuchotant ; je poursuis des traces que je refuse de voir s’effacer. La simple perspective de l’oubli suffit à me terroriser. Je pense à elle et je sais que c’est inutile ; et, étrangement, cette inutilité même m’encourage à poursuivre ce rêve absurde, à en redessiner sans trêve les contours. C’est un espoir dénué de toute signification que, pourtant, je ne veux pas laisser mourir. Il me semble que, si je m’y abandonnais, si je cédais au confort banal de l’oubli, c’est une part de moi-même que semblablement je tuerais.

La mémoire que j’ai d’elle continue de m’appartenir. C’est tout ce qu’il me reste. C’est tout ce que je puis attendre des années qui me séparent de la mort et que je vais devoir parcourir sans elle.

 

Ce que vous décrivez là, ce n’est pas même une survie…

J’en suis conscient, en ce sens que je ne le sais pas une fois pour toutes ; je ne cesse de le savoir et de l’éprouver. Son départ a creusé en moi le lit de ma propre précarité. Dans la littérature sentimentale, on parle beaucoup d’amputation lorsque, d’une manière ou d’une autre, l’être aimé s’efface ; ma douleur pourrait porter ce nom. Nous étions si étroitement enchevêtrés, et depuis si longtemps, que la séparation a provoqué comme un arrachement, une déchirure intime et secrète, comme si on ôtait une part essentielle de mon être, sans espoir de retour. Pour me détourner de cette béance, dans l’exact solstice d’un cœur estropié, je me noie dans les images que j’ai réussi à stocker, avec une avidité dangereuse. Il n’y en a pas beaucoup, j’en connais donc tous les détails. Ses yeux d’automne rêveur. La pâleur de sa nuque. L’ample géographie de son corps. Sa façon d’être si invinciblement châtaine. Ses cheveux, longs et fins, qu’elle laissait dormir entre ses seins, cette poitrine striée de porcelaine, veines dont l’affleurement dénonçait la fragilité. Ses mains un peu carrées, presque masculines. Ses hanches latines. La chaleur incertaine de ses demi-sourires. Sa rugosité, qui n’était que de surface, et que j’ai mis si longtemps à déchiffrer.

 

Vous lui devez votre solitude actuelle.

Pas exactement, car je n’ai pas souhaité rompre cette solitude. Aujourd’hui encore, je ne suis pas en mesure de concevoir l’idée même qu’un autre visage, d’autres mains, un autre ventre, d’autres jambes puissent venir prendre la place que son visage, ses mains, son ventre, ses jambes occupaient en moi, parce qu’en définitive, cette place, ils l’occupent encore. Cette place qui n’existait que pour eux, que pour elle, personne ne saurait y inscrire la gésine d’une autre histoire. En quelque sorte, c’est un crépuscule veuf de toute aurore, mais le prolonger indéfiniment me protège de la nuit qui menace et pourrait bien tout ensevelir.

Alors, au fond, je dois à Clotilde bien plus que la solitude qu’a engendrée sa fuite. Les lumières, les signaux qu’elle a déposés en moi n’ont pas interrompu leur scintillement. Il ne s’agit peut-être que d’une série de reflets inertes, un peu comme ces étoiles mortes depuis des millions d’années lorsqu’enfin leur lueur nous parvient, mais c’est déjà une consolation. Tout vaut mieux que l’obscurité, ne croyez-vous pas ?

 

 

Comment définiriez-vous vos sentiments pour elle ?

Je crois avoir longuement oscillé entre amour et fascination. J’ai refusé de choisir entre les deux, et j’ai fini par les agréger, avec plus ou moins de bonheur. De toute façon, ils se nourrissaient l’un l’autre… Je pourrais écrire « elle me manque », mais en réalité ce n’est pas Clotilde qui me manque, c’est son double, ce fantôme que j’ai inconsciemment façonné, pour qu’il puisse me piéger, m’enfermer dans mon propre regret, celui que je porte et que j’endure, jour après jour, dans cette déréliction glacée. Passion aux diffractions indistinctes, dont la persistance doit peut-être autant à l’habitude qu’aux sentiments véritables. De toutes les façons d’être avec quelqu’un, j’ai vécu la plus prometteuse, la plus aride, la plus mutique, la plus mystérieuse aussi. Elle est partie sans vraiment le dire, avec son sourire automatique, sa densité, ses non-dits, les multiples frontières qu’elle ne m’a pas laissé franchir.

Je pourrais écrire aussi « je l’aime », mais alors il me faudrait, sans doute, préciser de qui il s’agit. En elle, qui au juste ai-je aimé ? L’absolue vérité de son être, ou bien ce qu’elle m’en a laissé entrevoir ? Sa réalité, ou seulement ce que j’avais décidé d’en retenir et d’admirer ? Ces questions aussi m’obsèdent. C’est à cause d’elles qu’assez aveuglément je me suis efforcé de verrouiller les chemins qui auraient pu me conduire à la nostalgie. Dans mon cas, la nostalgie, c’est un terme élégant pour nommer la résignation.

 

Au fond, vous n’avez pas réellement envie de vous en libérer…

C’est même une certitude. Comment le pourrais-je ? En prenant la fuite, Clotilde a transformé en geôle l’essentiel de ma mémoire ; cependant, si je m’évadais, je perdrais par contrecoup tout ce qui subsiste de notre itinéraire. Je laisserais à jamais derrière moi nos quatre vingt cinq saisons ensemble, les secrets de sa blondeur, à moi révélés, sa façon de plisser les yeux juste avant d’arrêter de sourire, l’impétueuse rébellion de cette mèche qui lui retombait en virgule devant les yeux et que, parfois, elle me laissait moi-même repousser, la bouleversante proéminence de ses scaphoïdes, sa voix aux intonations adolescentes, cette voix que j’entends encore parfois, quand l’aube s’apprête à sonner le glas de mes rêves, prononcer mon nom… Tourner le dos à tout cela, ce serait comme la perdre une seconde fois. Tout mon être s’y refuse.

 

Même si cela pourrait signifier revivre ?

Pourrai-je un jour vivre quelque chose de mieux ? De plus émouvant ? Serai-je un jour davantage sous tension que je l’ai été avec elle ? Découvrirai-je des cimes plus élevées, plus exigeantes, plus passionnantes encore ? Je ne le crois pas. Ou, peut-être, suis-je devenu trop vieux pour avoir envie d’y croire. Car, insensiblement, j’ai vieilli dans les nappes de réminiscences que Clotilde a abandonnées derrière elle. Je me suis emmuré au milieu des photos d’elle en train de jaunir, des enregistrements de sa voix que ma mémoire s’est empressée de déformer, de la liste un million de fois relue de ses habitudes.

J’ai vieilli. Quelle phrase terrible, n’est-ce pas ? Et surtout, quel sombre apitoiement sur soi-même… C’est une phrase lourde de regrets comme la terre peut être lourde de pluie. Elle comporte, en creux, l’inévitable constat d’avoir eu l’occasion de faire mieux, de mieux aimer, de mieux vivre, et de l’avoir manquée. Je crois que j’ai commencé de mourir le jour où j’ai pour la première fois songé que, si je l’avais mieux aimée, peut-être Clotilde ne serait-elle pas partie. Alors, revivre… Il me semble qu’il est déjà bien tard et que la petite voix intérieure dont le murmure m’a si souvent protégé contre mes propres lâchetés ne résonne plus que par intermittence, trop faiblement pour que j’y prête attention. Non, je vais emporter Clotilde avec moi. Clotilde que j’ai convaincue de m’accompagner quelques années durant, mais dont je n’ai pas su décoder les silences, appréhender les songes, que je n’ai pas su arrimer à mes œuvres vives, laissant ce qui nous liait à la merci du premier orage venu. Ça n’a pas loupé et elle a disparu. Je me suis fané à l’attendre, puis à ne plus l’espérer. J’ai essayé de comprendre ce que pouvait signifier le fait qu’elle ne soit plus là, j’ai essayé de l’accepter, en vain.

 

Que sont devenues votre tristesse et votre colère ?

C’était une colère mort-née. Elle n’avait pas de sens. Je savais ce qui allait se passer et je n’ai rien su faire pour l’éviter. Il n’a pas été difficile d’y renoncer. Quant à ma tristesse… Vous vous souvenez de ces phrases merveilleuses et amères de Sagan : "Sur ce sentiment inconnu dont l'ennui, la douceur m'obsèdent, j'hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. C'est un sentiment si complet, si égoïste que j'en ai presque honte alors que la tristesse m'a toujours paru honorable. Je ne la connaissais pas, elle, mais l'ennui, le regret, plus rarement le remords. Aujourd'hui, quelque chose se replie sur moi comme une soie, énervante et douce, et me sépare des autres…"

C’est assez précisément ce qui est survenu en moi, après le départ de Clotilde. Le chagrin d’être quitté fabrique une sorte de ligne de démarcation, invisible aux autres, mais qui retranche du monde des parts entières de vous-même. J’ai été dévasté et n’ai rien corrigé de cette dévastation parce que cela aurait impliqué d’effacer le nom même de Clotilde, d’en dissoudre la substance. Je n’ai pu m’y résoudre ; au fil du temps j’ai choisi de vivre dans une mélancolie un peu bricolée mais qui, à tout prendre, vaut toujours mieux que l’amertume et le désespoir. La beauté de Clotilde – beauté intérieure et extérieure – recelait un tel éclat, un tel bonheur, qu’elle a continué de m’éclairer jusqu’ici. Je sais à présent qu’elle n’arrêtera pas de le faire et cela suffit à suggérer une reconnaissance infinie et sereine. C’est ce que je dois à Clotilde, plus généralement c’est ce que l’on doit aux filles lumineuses qui, pour une heure ou pendant dix ans, ont su vous aimer, d’un amour tel qu’il illumine vos pas, bien après la dernière étreinte, les dernières tendresses, les dernières phrases échangées, dans une rue anonyme, un soir d’avril, sous un ciel sec déjà annexé par la nuit qui vous recouvre avant même que vous l’ayez compris. 

 


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Mardi 18 janvier 2011 2 18 /01 /Jan /2011 14:29

J’aurais dû lui interdire de mourir. Je n’ai pas été capable de l’en empêcher.

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Qui était-elle, au fond ? Cette lumière que je lui prêtais, en avais-je surévalué l’éclat et la densité ? En moi, ses souvenirs ne sont plus que des ombres, mais ils suffisent à obscurcir tout ce qui lui était étranger.

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Cette couverture polaire, bleu pâle, je me souviens très précisément du moment où je l’ai achetée. C’était dans une petite ville du Finistère sud, il y a quatre hivers de cela. Nous étions descendus dans un hôtel qui donnait sur la plage, une vieille maison humide dans laquelle, très vite, Brune s’était plainte d’avoir froid la nuit. Le soir suivant, elle s’est pelotonnée dans la couverture, rien de luxueux, une couverture de supermarché qui sentait le neuf mais qui lui a interdit de frissonner.

A présent, la voici pliée sur une chaise, dans un coin de la chambre où je veille le cadavre de Brune. J’écris « cadavre » et c’est sciemment que je n’emploie pas un terme plus élégant. « Dépouille », par exemple. Dépouille mortelle. C’est une expression que sa solennité éloigne des décès ordinaires. Brune n’en aura pas bénéficié. C’est son corps que j’accompagne. Son corps abîmé par la maladie et que je n’ai pas cessé d’aimer.

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Il est un peu plus de neuf heures du matin ; dans moins de soixante minutes on va frapper à la porte et rompre notre solitude. C’est la dernière fois que nous sommes seuls. Les funérailles sont comme les mariages, ce sont des moments où l’on ne s’appartient plus vraiment. On est happé par les obligations, les gens qu’il faut saluer, les détours obligatoires, les phrases vides, tout ce qui nous sépare du seul être qui devrait alors importer. Les types des pompes funèbres vont faire irruption et s’emparer de Brune. Ils seront courtois et même compréhensifs. Ils sauront me donner l’impression que j’ai tout mon temps, que rien ne presse, alors qu’en réalité tout ira affreusement vite. A l’heure qu’il est, ils doivent déjà s’être mis en route. Ils se sont entassés dans leur fourgon noir et roulent vers nous, avec le cercueil vide où mon amour ira finir de se consumer. Des professionnels méticuleux vont incendier celle que j’aimais. (Non. Il ne faut pas que je change. Il ne faut pas que ça change. Celle que j’aime. Voilà, c’est ça.)

La crémation, c’était son idée. Je ne m’y suis pas opposé. Je n’avais pas d’opinion. C’est Brune qui a abordé le sujet, à Brest, dans sa chambre du service des soins palliatifs, vers la fin de juin. Je ne veux pas pourrir. Dis-moi que tu ne me laisseras pas pourrir. Elle avait déjà vu sa beauté partir en lambeaux, ses muscles fondre, ses seins s’atrophier. Elle en avait assez d’être impuissante. Alors, disparaître d’un coup, d’un seul, avec brutalité. Nous ne serons que cendres. Laisse-moi accélérer. Laisse-moi choisir. Pas de tombe à fleurir et à nettoyer à la Toussaint. Pas de formules à choisir pour orner le marbre. Pas de promenades solitaires sous les grands arbres nus. Chacun de ceux qui l’ont connue et aimée restera seul avec sa mémoire, ses regrets, son chagrin. Tu iras me disperser. Tu iras me répandre. Elle ne voulait pas se décharner. Elle m’avait souvent parlé de la mort de son père, abattu par le même cancer, et de ce qu’elle avait ressenti, des années durant, en se rendant au cimetière. Je me demandais ce qu’il pouvait en rester… Je me demandais à quoi il pouvait ressembler. Je ne veux pas que ce soit pareil pour moi. Brune a voulu m’épargner.

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J’ai refusé le salon mortuaire. J’ai refusé l’exposition du corps, le défilé des plus ou moins proches. Je n’ai jamais bien compris le sens de ces rituels. Ces gens assis sur des chaises de lycée, qui chuchotent entre eux au sujet du mort. Et le mort lui-même, trop bien habillé, plus ou moins défiguré par l’embaumement, le teint cireux, ayant déjà cessé de se ressembler, qui attend que l’on vienne apposer le couvercle, le recouvrir pour toujours, au grand soulagement de la plupart de ceux qui sont, cependant, venus regarder.

C’est pour éviter ça que nous sommes là, Brune et moi, en train d’attendre. Il y a si longtemps que nous attendons. A partir du moment où on nous a fait comprendre que c’était terminé, que nos espoirs n’avaient plus de sens, la mort de Brune a été une longue attente, fixant dans notre mémoire commune toutes les étapes de l’affaiblissement, de la lassitude, de la ruine de l’être, des signaux de la vie s’éteignant l’un après l’autre. Nous n’avons pas cessé de nous contempler. Je scrutais son visage, veuf désormais des rondeurs dont elle avait toujours eu du mal à tolérer le charme, son beau visage tavelé par le mal et dont toute ambiguïté avait fui, le visage de Brune qui n’était plus qu’une survivance et où, dans les derniers jours, alors que la parole désormais se refusait, les yeux seuls exprimaient encore la vie. Ses grands yeux bruns de faon meurtri, qui lui avaient valu son prénom. Elle m’avait souvent raconté cette histoire. C’est son père qui l’avait choisi. Il lui avait fallu du temps pour l’aimer.

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Je suis assis en face de la porte, au pied du lit réfrigéré qu’on a installé dans la pièce. Je suis immobile et je me souviens. Je ne sers plus qu’à cela : me souvenir. La dernière fois que Brune a franchi cette porte, je la portais, comme on porte un petit enfant, léger, confiant, infiniment vulnérable. Je sentais dans mon cou son souffle chaud et irrégulier. Au vrai, ce n’est pas une chambre. C’est une pièce un peu oubliée, qui nous servait vaguement de bureau, de bibliothèque, où nous stockions les livres que nous ne lisions plus mais dont nous ne pouvions nous résoudre à nous débarrasser. Les remugles de deux enfances mortes. Ce n’était pas une chambre et maintenant c’en est une puisque Brune est venue s’y endormir. C’est ici qu’elle est morte, il y a deux jours, dans son lit médicalisé, un lit de location qui ne pouvait tenir ailleurs. Ramène-moi chez nous, s’il te plaît. A l’hôpital, personne ne s’y est opposé. On m’a montré ce qu’il fallait faire pour qu’elle ne souffre pas. Gestes mécaniques et essentiels que je n’aurai pas pratiqués longtemps. Sister Morphine. Ce dernier trajet en ambulance. Je l’ai embrassée avant qu’ils ne l’installent à l’arrière. On se retrouve à la maison, comme s’il s’agissait d’une convalescence après une opération banale. J’ai suivi l’ambulance, ils connaissaient le chemin, puis j’ai donné un coup de main aux infirmiers pour installer le lit dans la pièce aux trois quarts vide. Un lit tout blanc, incongru dans ce lieu sombre, aux fenêtres étroites.

Dans ce lit anonyme, qui n’a été que brièvement le sien, sur lequel beaucoup d’autres ont souffert et vont souffrir, Brune est morte au matin du cinquième jour, à peu près à cette heure-ci, après une nuit de râles, aussi blanche que son visage. J’ai senti sa main se crisper sur la mienne, puis se glacer. J’ai vu ses yeux se voiler, devenir vitreux. J’ai senti son souffle en train de fuir. Il n’était pas difficile de comprendre ce qui avait lieu. Elle est morte sans bruit et je suis longuement resté là, près d’elle, engourdi par la fatigue et la tristesse, essayant d’accepter ce à quoi il est impossible de se préparer, même quand on a eu pour cela des semaines entières. Je ne me suis pas révolté. J’ai regardé ce qui avait été Brune et qui n’était plus, désormais, que son corps. Un corps que d’autres allaient prendre en charge. J’ai étendu sur elle la couverture bleu pâle qu’elle aimait puis, un peu comme aujourd’hui, je me suis accordé ce temps, ces minutes auprès d’elle, avant de commencer à agir. Passer les coups de fil nécessaires, mettre en branle la machine administrative, organiser les choses. Ne pas prendre le temps de souffrir. On s’isole du mieux qu’on peut. On serre les dents, on règle des détails. Un médecin est venu constater le décès, a rédigé le permis d’inhumer. Je ne le connaissais pas. Il a été plutôt économe de ses mots. Je l’ai raccompagné jusqu’à sa voiture et en revenant vers la maison je n’ai pu m’empêcher de regarder la fenêtre derrière laquelle Brune gisait. C’était tout à fait inutile, comme beaucoup de choses qui me sont indispensables.

Des employés des pompes funèbres sont venus procéder à ce qu’on appelle la toilette mortuaire, pendant que leur responsable me donnait les détails pratiques, les horaires, l’adresse du crématorium. Ils ont revêtu Brune des vêtements qu’elle avait choisis : une robe noire très simple et les Tod’s rouges qu’elle avait achetés à Paris, rue du Dragon, juste après avoir appris qu’elle était malade. Ils l’ont installée sur le lit réfrigéré, un truc en ferraille beige, très laid, et ils nous ont laissés seuls.

M’ont laissé seul avec elle.

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Le silence de la maison a gagné une densité particulière. J’ai dans ma poche de quoi rompre ce silence, un enregistrement de la voix de Brune, qu’elle m’a demandé de diffuser pendant la cérémonie. Personne ne s’y attend. En général, on passe un morceau de musique ou une chanson que le défunt appréciait. Elle s’est enregistrée à l’hôpital, sur le vieux magnétophone qu’elle a longuement utilisé quand elle était professeur d’anglais. J’étais avec elle. C’est la dernière fois que je vous parle… Je vous aime… Je me souviens de chacune de ses phrases. Je me demande, avec une certaine appréhension dont je ne suis pas très fier, comment vont réagir ses parents, ses frères, sa sœur, quand ils vont entendre Brune, sa voix intacte, si fraîche, presque angoissante de vitalité, résonner devant le cercueil clos. Peut-être me demanderont-ils des copies de l’enregistrement. Sa mère m’a téléphoné hier soir pour me dire qu’elle n’était pas d’accord avec la crémation. Je ne voulais pas me disputer avec elle. Je n’en avais pas la force. Je lui ai calmement expliqué qu’en l’espèce la volonté de Brune comptait davantage que la sienne. Puis son mari a repris la communication, m’a demandé de l’excuser, qu’il n’y aurait pas de problème. Je sais déjà que je ne les reverrai probablement pas après la cérémonie. Ils ne savent pas ce que je ferai des cendres de Brune. Ils ne savent pas où je vais me rendre pour les disperser, où j'irai, ensuite, chaque fois que j’aurai envie de la retrouver, de passer du temps avec elle. Nous nous sommes tant aimés.

_________________________

 

Je regarde le visage de Brune, la neutralité de son expression, ses épaules autrefois si hâlées et qui, à présent, se détachent à peine sur le drap blanc. Dans la lumière d’août, je distingue encore le duvet blondissant de ses avant-bras postés le long de son corps, comme si l’été voulait la retenir quelques heures de plus. Mais c’est trop tard. J’entends des bruits de moteur, des portières qu’on claque. A présent, mon amour, notre éternité se compte en secondes. Ô Brune qui ne m’entend pas, qui ne me répond plus. Ô Brune que j’aime, à présent le silence est notre jardin. Il y a des pas dans le couloir. On parle à mi-voix. Ils vont entrer, ils vont la prendre et il n’y a rien à y faire, c’est moi qui le leur ai demandé. Je suis le seul coupable de tout cela, de cette cérémonie absurde qui ne consolera personne. J’aurais dû me taire, n’avertir personne, rester ici avec elle. Je suis une vaine sentinelle écrasée par les larmes. Les pas s’immobilisent. Ils sont juste derrière la porte à présent. Je vais ouvrir cette porte et, d’un seul coup, basculer dans mon autre vie, celle qui m’attend, la vie sans elle. Je ne sais pas si j’en aurai la force. Ma récréation funèbre est terminée. C’est ce que signifient ces bruits de l’autre côté, à l’extérieur de la chambre. S’y sont mêlés autant de souvenirs que de rêves. Notre chaleur enfuie. Des gens qui sont morts, d’une certaine façon, et dont je fais partie, parce qu’en disparaissant Brune a emporté des pans entiers de nous-mêmes.

J’ouvre la porte. Tous les acteurs sont en place. Maintenant, notre crépuscule peut commencer.

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Jeudi 6 janvier 2011 4 06 /01 /Jan /2011 23:03

« Si je le revoyais aujourd’hui, je ne crois pas que cela me rendrait heureux. J’en ai même la certitude. Peut-être est-ce que je redoute cette confrontation. Car cela ne pourrait donner lieu qu’à cela : une confrontation, peut-être même un affrontement, en tout cas quelque chose qui serait étranger à tout apaisement. 

Au vrai, ce visage, j’ai craint de le voir dès que je l’ai aimé. Me trouver en sa présence me faisait parfois davantage souffrir que son absence elle-même. L’espoir m’a desséché. Je me suis repeuplé de rêves. Des jours durant j’ai contemplé ce visage avec une avidité songeuse qui a fini par déboucher sur un invraisemblable stock de photographies mentales – donc inexactes. De sorte qu’aujourd’hui encore, si longtemps après, je continue de le regarder, mais en fait c’est ma propre mémoire que je regarde. Ou alors, au mieux, une suite de reflets, parmi ceux qui ont colonisé mon âme. Elle ne demandait que ça. »

 

« Lumières mortes de ma terreur. Comment mieux décrire ce piège – ce piège que l’on a soi-même préparé – qu’en se revoyant tel qu’on était, coincé entre le désir et la peur ? Désir de la voir, peur qu’elle soit là. Avoir simultanément envie de l’autre et espérer, sourdement, son absence. Inexplicable cumul de deux déchirements contradictoires. J’ai eu, dès l’abord, une conscience ardente de ce paradoxe sentimental, qui ne pouvait se résumer à l’impossibilité de choisir, puisque ce choix, je n’en disposais pas. Il y avait le manque, bien sûr, l’inévitable manque, tous les symptômes de l’amputation, l’incontrôlable mélancolie.

Mais ce manque ne pouvait connaître aucun soulagement, car seule l’angoisse pouvait lui succéder. Angoisse fondamentale, non négociable, et qui me déchiquetait. J’en connaissais fort bien le langage et le vocabulaire : c’étaient les miens. Je rêvais si longuement de la voir. Et cependant, quand elle repartait, un lâche et vertigineux soulagement s’emparait de moi. Entre ces deux extrémités, je n’étais que vaine frayeur, une frayeur glacée, ennemie de tout réconfort, qui hantait mes rivages, m’interdisait tout répit.

Une frayeur que je désirais, parce qu’elle était le substrat de mon rêve. »

 

« J’aimais ce visage. Je l’aimais comme on peut songer à une impossible consolation. Je l’aimais comme on peut désirer la probabilité d’une douleur. Je l’aimais comme une transgression, comme le plus invisible des poisons. Je l’aimais. Ce n’est pas lui qui me faisait mal. C’était moi, ou plutôt le regard que je portais sur lui. Je ne pouvais lui reprocher ce que j’inventais seul.

Elle ignorait tout. Elle a toujours tout ignoré. Aucun contrôle n’était envisageable. »

 

« Ce visage, je l’aimais pour ce qu’il était, non pour ce qu’il accomplissait. Cela ne menait nulle part. J’avais hâte que cela prenne fin, et pourtant, quand cela a disparu, je veux dire cette intimité précaire, inexplicable, j’ai eu mal. J’étais au-delà de toute raison, de tout remords, de toute hypothèse. Je rêvais sans but. Je rêvais de ce visage, dont chacun des détails me carbonisait. Il était comme un crépuscule. Pour lui, j’aurais pu tout oublier. Pour lui, j’ai tout oublié. Je me suis, avec lucidité, laissé abîmer par un songe.

Quand on y réfléchit, le pouvoir dont on dispose, quand on est aimé ainsi, est terrifiant. »

 

« Je crois n’avoir jamais été plus seul que sous la pâleur brune de son regard. Et j’ai aimé cette solitude, peut-être parce que personne d’autre n’aurait pu la comprendre. Elle me ressemblait. Ce sont des moments où le fait d’avoir mal, le fait même de se consumer, cessent de relever du drame.

Ou alors, c’est un drame conscient. »

 

« Ce visage qui n’en saura jamais rien. Qui n’y entendait rien. Qui n’en a pas besoin. Ce visage silencieux, inamovible, incendiaire, attisé par une éternité de sourires.

Ce visage qui me déchire, que je pourrais passer ma vie à espérer, à attendre, à décrire.

Ce visage devenu imaginaire à force d’avoir été désiré. L’aurais-je autant aimé, s’il m’avait été plus accessible ? »

 

«  Ce visage qu’elle n’aimait pas, qu’elle ne cessait de détester, qu’elle ne tolérait que sous certains angles bien précis, qu’elle ne cessait de redéfinir.

Ce visage dans les orées duquel je me suis perdu.

Ce visage que je ne serais pas capable de décrire, parce que sa réalité m’a toujours échappé quand il se trouvait en face de moi, et à présent il est trop tard, rien ne peut plus être rattrapé de ce qui s’est enfui avec lui. »

 

« Ce visage qu’il me semblait impossible de ne pas aimer.

Ce visage qui était plus qu’un portrait, plus qu’un rêve, plus qu’un souvenir, plus qu’un scintillement.

Ce visage dont je n’ai pas su résumer la grâce.

Ce visage duveteux et fier, qui n’avait pas complètement tourné le dos à sa propre enfance.

Ce visage dont le silence tout à la fois me meurtrit, m’accable, m’appauvrit et me soulage. »

 

« Ce visage que je ne voulais pas partager.

Ce visage que j’ai appris à regarder à l’extrême fin d’un hiver, je l’ai vu alors attirer la lumière et la capturer, comme si elle n’avait été inventée que pour lui, ce visage solitaire, presque absent à lui-même et à un monde qu’il était à peine conscient d’éblouir, parce que ce monde, c’était le mien, et que c’était un monde secret dont je faisais semblant de ne pas détenir la clé. »

 

« Ce visage comme une île qui ne cessait de s’éloigner, me contraignant à en recomposer infidèlement le souvenir.

Ce visage au rire incassable – les yeux plissés comme l’Atlantique au printemps, dents blanches comme une île grecque, petites et adorables rides d’expression, bouche sensuelle de Cupidonne introvertie ; le rire qui n'est que l'une des identités de l'abandon.

Ce visage qui n’est plus qu’une image morte mais que je porte bien haut au milieu de moi-même, pour continuer à croire qu’il est toujours vivant. »

 

« Ce visage qui n’a pas existé et qui m’a permis d’exister.

Ce visage dont la raison commandait d’effacer les signaux.

Ce visage qui ne m’a pas quitté.

Ce visage dont je ne puis me libérer qu’en l’assassinant à coups de phrases ciselées par le doute, le manque, le fracas d’une nostalgie interdite de séjour. Des regrets inexpressifs, appuyés sur du vent. 

Ce visage aux blondeurs souterraines mais dont je suis parvenu à identifier les fragrances et les indices.

Ce visage si tendrement autopsié de son vivant et qui ne possédait, en fin de compte, que si peu de masques. »

 

« Ce visage si attentif à dissimuler l’émouvante pâleur sans laquelle, pourtant, il courait le risque de se désincarner.

Ce visage que je ne voudrais pas oublier mais que ma mémoire a déjà trahi.

Ce visage dont le feu, la colère, les soubresauts, l’impatience, le tumulte, continuent de me maintenir en vie et de m’éclairer. »

 

« Oh, ce visage – malgré elle, malgré moi, malgré tout. »

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Dimanche 19 décembre 2010 7 19 /12 /Déc /2010 00:56

Tout d’abord, j’ai aimé admirer. Mais très vite, cela n’a plus été suffisant.

Au vrai, je n’ai pas appris à aimer, pas plus que je n’ai appris à vivre ; je ne pourrai donc désapprendre ni l’un, ni l’autre.

Combien de fois ai-je aimé pour rien, ou même pour la moitié de rien ? (Je ne crois pas aux regrets. J’ai suffisamment éprouvé leur inutilité. Quand ils surviennent, je m’efforce de les considérer comme des compagnons de route inévitables et temporaires, qu’il faut bien supporter.) Quand on a la chance d’aimer ainsi, je veux dire si facilement, par la seule grâce, ou presque, de l’instinct, alors beaucoup de choses deviennent fabuleuses, et parmi elles tout ce qui, auparavant, paraissait si élémentaire.

Aimer quoi ? Les êtres, les lieux, les paysages, les souvenirs. Les villes où on a été heureux et celles où on s’est consolé. Les visages que l’on a caressés et ceux qui se sont refusés. Les défauts du monde, parce qu’ils ne sont que notre propre reflet. Les jours gris, parce qu’ils recèlent toujours un peu de bleu. Le fait de refuser que s’abolisse cette chance déguisée en hasard et qu’on appelle la vie, l’existence, le destin.

Aimer sa propre lucidité : s’il lui arrive de nous faire mal, en définitive elle vaut toujours mieux que l’aveuglement.

Aimer notre propre mémoire, qui nous sauve en nous empêchant de nous enfuir tout à fait de nous-mêmes. Elle nous contraint à ce face-à-face tout à la fois terrible, réconfortant, nécessaire. Ainsi la mémoire des êtres que j’ai aimés continue-t-elle, à quelques exceptions près, d’ensoleiller mon chemin.

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Je n’ai jamais activement regretté d’aimer. J’ai une mémoire très nette de mes émotions successives. Leur beauté originelle n’a pas été souillée ni même atténuée par les contradictions que l’on ne peut manquer d’identifier à la relecture de sa propre existence ; ces contradictions qui, d’un certain point de vue, sont la vie elle-même ; cependant, oui, j’ai aimé et je sais encore pourquoi. C’est que je me souviens de tout. Je sais aussi pourquoi il m’est arrivé d’avoir froid. Comment ne pas se souvenir ?

Se souvenir, par exemple, d’un geste, d’une caractéristique physique, de tout ce qui peut trahir la présence d’un feu intérieur, ou ce qu’il est éventuellement facile de nommer ainsi : certains incendies sont communicatifs. Il y avait, en moi, tant d’espoirs à consumer ! Ils ne sont pas tous morts, en dépit de mon goût pour le drame, la solitude, les tourments sentimentaux, qui les a mis à rude épreuve.

J’écris « en dépit de », mais c’est peut-être « grâce à » qui serait plus approprié. L’envie d’aimer invalide toutes les garanties que l’on pourrait imaginer contre la souffrance. Peut-on davantage se ressembler que lorsqu’on cède à son propre désir ?

Et puis : s’agit-il d’une décision ou d’une (im)pulsion ?

_____________________

 

J’ai récemment retrouvé plusieurs photos d’un visage précédemment aimé. En les observant, au-delà de la nostalgie, de l’admiration rescapée, et des cendres froides du manque, j’ai compris, plus formellement que jamais, ce que j’avais aimé dans ces lèvres volontiers boudeuses, dans ces sourcils denses, excessivement dessinés, dans cette blondeur qui ne dépassait pas le stade de la suggestion, dans ce front large et soyeux, dans ce regard pubescent de jeune fille démasquée, ce que j’aimais, en vérité, c’était de le contempler, ce visage, de le regarder vivre, d’y voir surgir la colère, l’angoisse, la joie, l’introspection, l’espoir, le doute, toutes les traductions de l’âme à laquelle il était rattaché par des liens à la fois trop courts et trop brûlants pour lui autoriser une part, même infime, de comédie.

Ce visage qui a été à la fois mon alerte, ma survie, ma frontière et mon centre de gravité, qui m’a différemment éclairé, d’une lumière qu’alors je ne connaissais pas, puis qui a choisi de nourrir mes impossibles, j’en retrouve régulièrement le souvenir, la dissemblance, la précarité. Contre tout cela, contre cette magie déchue, cette passion assombrie, la raison ne pèse pas lourd.

J’ai vécu dans cette fascination. Ou peut-être est-ce cette fascination qui m’a, alors, permis de vivre ? Je ne saurais le dire. En l’espèce, il faut se méfier de ses propres certitudes. J’ai, semblablement, vécu dans l’attente de ce visage. J’ai souffert de son absence, de ses jours neutres, de ses silences. Et cependant je n’ai pas perdu de vue le fait que cette souffrance elle-même était un privilège. Avoir mal par amour relève d’un luxe inouï. Dans ce monde si souvent sale, insensible, brutal, tant de gens ne peuvent s’autoriser ce luxe, ils ne peuvent même y songer, parce qu’ils sont trop occupés à extraire de la laideur qui les entoure les conditions de leur survie.

_____________________

 

Aimer, c’est avant tout prendre le temps d’écouter le chant de son âme, ses résonances les plus secrètes et les plus inexplicables. Aimer, c’est s’éloigner des nécessités cardinales, c’est-à-dire être libre, d’une absolue liberté intérieure, celle qui autorise tous les risques, tous les emportements et tous les déchirements. Aimer, en un sens, c’est aussi irréversible que mourir. Cela ne s’efface pas, ne se répare pas, ne s’oublie pas, ne se pardonne pas, ne se reproche pas. Et puis, comme toute révolution, c’est un bloc : il faut le prendre ou le laisser, dans son entièreté, avec le bonheur et la peine, et le danger que l’on court à chaque instant, et qui est celui de voir se creuser en nous le tombeau glacé de l’abandon, de la solitude, du refus, du départ, de la séparation. Rien n’est négociable en ce jardin où les silences en disent tellement plus long que les phrases, les lettres, les discours, les explications. Ce qui nous emporte alors n’est – heureusement – pas contrôlable. Il est impossible de prévoir le moment où le cœur lâchera prise – lassitude, assèchement, défaite intime, fausses routes, faux départs ? Ce cœur qui a, si substantiellement, le droit à l’erreur.

Aimer, c’est la meilleure protection contre le désenchantement. C’est même ce qui nous en affranchit ou, à tout le moins, ce qui pourrait nous en éloigner ; nous permettre de ne pas nous dessécher à l’épreuve des choses, de rester, comment dire, lumineusement naïf. Cependant, s’agit-il encore de naïveté lorsqu’elle est à ce point démasquée ? Ou bien devient-on alors spectateur de ses propres choix ? Se contente-t-on de définir et de situer les frontières de cette naïveté ? Peut-on les contrôler ? De temps à autre, ces questions me préoccupent, sans toutefois parvenir à me hanter.

Aimer, c’est avoir de la mémoire ; c’est peut-être aussi le sentiment le plus égoïste qui soit, car lorsqu’on aime il me semble que c’est avant tout son propre cœur que l’on explore le plus complètement, que l’on connaît le mieux.

Lorsqu’on est habité par l’autre, et qu’on le poursuit en soi, c’est à la rencontre de son propre visage que l’on se précipite. Notre visage des profondeurs, c’est-à-dire le plus loyal de tous ; en aimant sans limites, je me suis beaucoup rencontré. Cette dé-mesure me convient. Je continue d’en désirer les schèmes parce qu’ils n’ont pas cessé de gouverner ma vie. L’empathie, la gentillesse, la compréhension dont je m’efforce de faire preuve ne sont que les reflets d’une longue théorie de sourires intérieurs.

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Le fait d’aimer est une barrière contre les hantises ; oublier ou s’interdire d’aimer, un crime, forcément imparfait, contre soi et le monde. 

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Mardi 23 novembre 2010 2 23 /11 /Nov /2010 21:54

Etre seul. Aimer cela. Ne pas le redouter. Apprendre à l’espérer. Ne pas le regretter. Ne pas en rêver. Ne pas en avoir peur. Survoler cette peur. En juguler les schèmes. Cela s’apprend. Se travaille. Ce n’est pas inaccessible. Comme aimer le silence. La qualité de ce silence. Sa valeur. Son prix. Et parfois même sa nécessité. Les jours ne sont longs que si on les laisse paraître longs. Le silence n’est pesant que si on l’alourdit de sa propre tristesse. On peut neutraliser tout cela. A l’orée de toute mélancolie, il y a une porte de sortie. Elle n’est pas verrouillée.

La solitude semble taillée pour novembre. Il lui arrive de générer du froid. Les substantifs qui l’accompagnent ne sont guère réjouissants : abandon, départ, isolement, distance, oubli. Comme dans « 1984 », la solitude nous vide ; mais c’est pour mieux nous emplir de nous-mêmes. C’est un moment qu’il faut savoir choisir. Quelques minutes, quelques jours, quelques années pour écouter les multiples résonances de cette voix si ancienne, la nôtre, tout à la fois méconnue et familière, ce murmure dépouillé, résolu, déchirant, qui est le chant de nos mémoires et de nos songes, la somme de ce qui est arrivé et de ce dont nous avons seulement rêvé ; cette voix qui lentement s’élève dans le linceul de nos dissemblances et qu’il est strictement impossible de fuir, cette voix qui prend le pouvoir et ne le cèdera plus ; cette voix qui nous entraîne au centre de nous-mêmes, dans la géographie de nos fuites, de nos départs comme de notre immobilité ; cette vibration intime qui a tout remplacé, et dont l’ampleur, la sincérité, l’âpre velours nous encerclent avant de nous révéler qui nous sommes, qui nous sommes vraiment – et de nous dévorer.

Elle dévoile la vanité du moindre de nos secrets, qu’elle dépèce au passage d’une chiquenaude qui semble nous dire « à quoi bon ? ».

Elle provoque l’abrasion de tout ce qui pourrait nous distraire de l’essentiel.

L’essentiel, c’est-à-dire soi-même.

Quand elle correspond à une volonté consciente, la solitude est, avant tout, le plus éclatant des égocentrismes. La phrase « j’ai besoin d’être seul » revêt facilement des allures de sentence puisqu’il s’agit d’une condamnation infligée aux autres, à tous les autres sans exception, même pour un temps très court, parce qu’en ce repli ultime personne n’est en mesure de nous accompagner. La solitude, c’est surtout l’exact inverse du partage – mais qui nous permettra peut-être, ensuite, de mieux partager.

De cet enfermement tour à tour désiré ou haïssable que peut-on retenir ? Que peut-on déduire ? Peut-être l’a-t-on inconsciemment recherché, peut-être l’a-t-on désespérément fui ? Il y a, comme toujours, ce que l’on refuse et puis, sur un autre rivage, ce qui se refuse. Il y a, dans le poids des années qui suivent, des énigmes qui se dénouent, des regrets que l’on abandonne, des soulagements rétrospectifs, des doutes qui s’effacent et d’autres qui viennent. Il y a, quand ce luxe incertain s’interrompt, la singulière association d’un soulagement un peu hésitant, un peu doux, un peu lâche, et l’espoir informulé d’une réplique.

Il me semble, quand on revient de ce pays, que l’on aime mieux, comme si on y avait abandonné l’essentiel de nos entraves, les sucs d’un passé possiblement violent et amer, le recensement de rancunes à moitié mortes déjà, et le brouillard sentimental qu’il est presque impossible de parvenir à dissiper dans le bruit des mots des autres.

Les autres : cet enfer qu’en définitive, on est secrètement heureux de se réapproprier.

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Jeudi 18 novembre 2010 4 18 /11 /Nov /2010 15:52

Maintenant, je pose sur ma propre vie, sur mon passé, sur ce que j’ai fait, sur ce que j’aurais pu faire, sur ce à quoi j’ai renoncé, un regard comme soudoyé par l’âge. Je suppose que cela relève de l’inévitable, qu’il est impossible de faire autrement. Je voudrais ne pas être paralysé par la vitesse des choses qui, déjà, me fascine au-delà du raisonnable. Continuer d’entreprendre, d’imaginer, de vénérer le hasard, de ne pas négliger le luxe introuvable de la fuite. Poursuivre et, ce faisant, se poursuivre soi-même.

Ces derniers temps, ma propre précarité, si je ne l’ai pas perdue de vue, m’importe moins. Je me suis confortablement installé dans ce paradoxe : apprendre à vieillir en négligeant ma propre finitude. Découvrir, comme l’écrivait Bernard Giraudeau, que la mort nous tient la main depuis le premier jour, et s’apercevoir qu’au vrai il ne s’agit pas d’une découverte mais d’une évidence ensevelie par les oripeaux successifs d’une vie excessivement tournée vers les fourgons d’une mémoire chancelante, vers l’étroite totalité de mes rumeurs intimes ; et que, comme il s’agit d’une évidence, ce qu’elle nous enjoint c’est de ne pas nous évertuer à en déceler les indices – il n’y en a plus aucun à découvrir – mais, moins facilement sans doute, de vivre.

C’est-à-dire, s’efforcer de quitter les refuges qui, selon les jours, se nomment remords, nostalgie, rêves immobiles, visages idéalisés, péremption des hypothèses, reliquaires du doute.

C’est-à-dire, débarrasser sa propre réalité de tout ce qui a pu l’embellir, avant de l’affronter, jusque dans ses incandescences.

C’est-à-dire, trouver en soi le courage le plus brûlant et le plus redoutable, qui consiste à ne pas déguiser en tragédie ce qui relève du logique dépouillement de l’existence, et d’utiliser le précieux temps ainsi gagné au troublant devoir d’être heureux.

Le temps qui reste : ne pas ralentir ; accélérer. Ne pas se perdre ; se trouver. Moins se souvenir ; mais ne rien oublier. 

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Dimanche 31 octobre 2010 7 31 /10 /Oct /2010 21:17

J’ai disparu. Comment peut-on disparaître d’une mémoire, évacuer, ne plus être là ? Est-ce une façon de mourir ? Il s’agit de ne plus compter, de ne plus hanter, de ne plus importer, de ne plus exister. Oui, il s’agit de mourir. Quand notre reflet dans le regard, dans la mémoire, dans l’existence, les automnes et les soirs de ceux que nous aimons pâlit, perd de sa signification, devient insensiblement flou, puis relève de l’imperceptible, avant de n’être plus qu’un clignotement aléatoire que le temps se charge d’affaiblir, alors, oui, ce qui demeure c’est le sentiment d’avoir disparu, ce sentiment insupportable, impossible à combler parce qu’il était empli d’un être et de seulement cet être ; dans le puzzle de l’âme les pièces ne sont pas interchangeables.

L’oubli est une forme d’assassinat, dans l’exact contraire de la brutalité puisqu’il s’agit d’une mort lente, progressive – amarres larguées l’une après l’autre, presque involontairement, presque par négligence, par paresse, par dissipation de l’intérêt. Sur le coup, ça ne fait pas mal. Le doute, le questionnement intime, les hypothèses prennent le pas sur la douleur elle-même. Celle-ci avance masquée. Elle ne se révèle que plus tard, quand il est trop tard. (Au vrai, c’est quand la glissade commence qu’il est trop tard.)

C’est une descente impossible à nommer, désarmée de toute certitude, amplement dissimulée par la naïveté, la confiance, la répugnance à envisager le pire. De jour en jour, une forme d’amertume résiduelle commence d’apparaître, assez laide, accompagnée d’une honte au format singulier, parce qu’on ne peut que se sentir misérable à l’idée d’éprouver cela, cette rancœur bileuse que le désespoir se chargera de vitrifier.

J’ai disparu. Quelque chose m’a tué, qui existait depuis le début, en cet état de trompeuse latence qui lui a permis de se fondre dans la clameur des jours, des rires, des doutes et des affrontements – de tout ce qui m’a donné l’impression d’exister. Je veux dire, exister pour elle ; avais-je envie d’exister différemment, d’exister ailleurs ?

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Notre frêle passé – si facile à juguler pour elle, si indépassable pour moi.

La violence et l’inutilité de ce que je ne suis plus capable de dire, d’écrire, de ressentir.

Elle a été mon seul rivage, il n’y a rien que je souhaite plus ardemment que de me retrouver seul, seul avec elle, ou plus exactement avec mon souvenir, sa dissemblance, sa précarité, comme pour me repaître du louvoiement de ma propre mémoire. C’est ainsi, seulement, que je puis la revoir, que son silence interrompt ses meurtrissures, que le bruit de ses phrases parvient encore à éclairer mon chemin.

Des mots tout seuls. Seulement des mots.

Seulement les miens.

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Je me regarde comme jamais auparavant je ne suis parvenu à me regarder, et ce faisant j’aperçois, exposés en pleine lumière, des pans entiers de mon être, jusqu’alors dissimulés. L’absence, la solitude facilitent cette démarche. Elles agissent sur moi comme le plus minutieux des révélateurs. Au fil des jours, elles libèrent ce qui, jusqu’ici, m’apparaissait comme indicible. Ces doutes, ces angoisses, ces terreurs que je me suis astreint à enfouir sous des masques multiples et qui, à présent, s’effondrent les uns après les autres.

Le départ de Sandra a tout déchiré. En s’enfuyant, ceux que nous aimons nous arrachent d’irrattrapables territoires, qu’il nous faut désapprendre, parce que nous n’avons pas le choix, pas d’alternative. De cette identité soudain réduite à une vaine succession de crépuscules il faut impérativement sortir, se résoudre à ce que sombre et s’engloutisse ce qui, déjà, a cessé d’avoir du sens, alourdit inutilement une mémoire exagérément sensible à la douceur empoisonnée d’une souffrance qui vous dévisage longuement avant, si nous la laissons faire, de nous dévorer.

 

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Elle. Me. Manque.

Le bruit de cette phrase ; son introuvable scansion. On prévoit de souffrir. On sait à quoi s’attendre. Ce sont des mots lucides, à l’exacte densité, si éloignés, en dépit des apparences, de toute résignation. On sait ce qui va se passer, ce qu’on va ressentir. Les indices, déjà, se précipitent, ils veulent tous apparaître sur la photo. Les indices du manque : de quoi s’agit-il ? De quoi parle-t-on ? Il est question de remords, de fuite, de vanité. Il y a la frustration, le vide, le froid, la jalousie peut-être. Le manque, ce n’est pas forcément beau à voir. Ce peut même être assez moche. La souffrance n’est pas une excuse. Elle ne justifie pas la laideur de certains réflexes. Phrases, mots, personnages. Flux et reflux. Les regrets brûlent encore plus que le soleil qui, hier encore, nous éclairait. Il est inutile d’essayer de croire que l’on pourrait penser à autre chose.

Les souvenirs se débattent, ils luttent pour ne pas se transformer en ressentiment. Des idées éparses nous déchirent : il y a le devoir, les vieux réflexes, le désir insatisfait, la douleur qui fausse, aveugle, redessine et salit. Nier la beauté de ce qui, désormais, sera beau pour d’autres regards. Sombrer dans la contemplation de sa propre tristesse. L’incapacité à agir, à réagir, à vivre, à revivre, à se relever, à recommencer, à réexister, apparaît comme une vaine certification de la douleur.

Il est difficile d’utiliser cette expression si convenue, tourner la page, sans avoir le sentiment de se trahir soi-même ; et puis, surtout, de trahir le visage aimé, parce qu’il s’agit d’accepter qu’il s’éloigne, qu’il commence de disparaître, qu’il devienne une icône morte. Les scories du manque, l’irréfutable vide dans lequel on ne cesse de trébucher. Le visage que l’on admirait, l’épaule sur laquelle on s’appuyait, le regard qui nous protégeait ; il n’en reste rien. Au fond, c’est très simple : les choses ont cessé d’être. Elles ont cessé de devenir. Elles ne sont plus vivantes. Et avec elles, une part de nous-mêmes a disparu. C’est ce constat qui résonne irrépressiblement en nous, dans l’isolement auquel on se contraint, alors même qu’il n’y a plus rien à trahir, hormis l’illusion de l’exactitude.  

 

________________________

 

L’oubli est un cancer, et je m’efforce en vain de coucher sur le papier l’extrême pâleur de notre crépuscule, peut-être parce que, sans m’y résoudre vraiment, j’ai peur, à la longue, d’oublier à mon tour mon propre chagrin.

Publié dans : Partir quand même
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Lundi 25 octobre 2010 1 25 /10 /Oct /2010 10:16

Ordinairement, j’aime les ventes aux enchères. C’est un théâtre où l’on disperse avec une allégresse formatée des vies, des passions, des rêves, des drames oubliés. J’en suis volontiers et couramment le spectateur muet, désengagé, assistant à cela très exactement comme à un spectacle, car c’en est un.

Un jour cependant, un jour seulement, j’ai cessé d’en être le témoin et j’ai vécu cette séquence de l’autre côté du miroir qui, jusque-là, m’avait protégé de la souffrance matérielle, terre-à-terre, peu glorieuse, mais cependant bien réelle, que l’on éprouve lorsque, sans l’avoir voulu, l’on se sépare de ce que, faute de mieux, on appelle des biens. Qu’on se défait de ce que l’on a irrésistiblement et inutilement aimé.

Ces gens qui n’ont pas choisi de vendre, qui ont vu s’abattre sur eux les mots qui résonnent avec dureté, comme la signature de leur déchéance, ces mots terribles – saisie, créances, vente judiciaire – qui peuvent fracasser des existences entières, ces gens-là, oui, pendant quelques heures, je me suis mis à leur place, j’ai fait miens leur histoire, leur désarroi, leur défaite. J’ai vu, exposés dans un hangar sordide, livrés à la convoitise obscène de tous, des meubles, des objets, pour la plupart sans réelle valeur autre que sentimentale, que l’on avait arrachés à un décor, à l’intimité d’un récit familial, hors desquels ils ne voulaient plus rien dire, se trouvaient dépouillés de toute signification.

Je les ai vus, ces objets, ces meubles tant aimés, humbles signaux de destins entremêlés, isolés soudain, pour que l’on puisse à loisir les flairer, les soupeser, estimer, avec une vénalité sourde, quel prix ils pourraient atteindre.

Et puis, dans le feu, la sauvagerie moite des enchères, je les ai tous vus partir, en lot le plus souvent, des lots incohérents, décidés sur le tas par un commissaire-priseur pressé d’en finir, las sans doute de voir se succéder la misère de reliques autrefois lourdes de souvenirs et brutalement réduites à la vulgarité de l’argent, du peu d’argent qu’elles pouvaient rapporter.

Oui, je les ai vus s’éloigner pour toujours, ces remugles d’enfance, ces minuscules et palpitantes preuves d’amour que la vie, les erreurs, les risques, les aléas, l’imprévoyance et pour finir la loi se sont chargés de déchiqueter. Il m’en reste, si patiemment apprise, si fréquemment répétée, l’âpre leçon des ombres, les grandes pièces vides, les maisons réduites au silence, les déchirures de l’âme, les plaies ouvertes, la béance soudaine des mémoires, la culpabilité, la fuite des regards, la déconsidération, et puis, surtout, la peine, cette peine toute simple, grossière, abrasive, qui vous broie de l’intérieur.

On songe alors au regard des autres, à leur jugement, alors que c’est avant tout son propre regard, son propre jugement qu’il faudrait redouter.

On songe alors à tout ce qu’on a fait, comme à tout ce qu’on n’a pas su faire.

On songe alors, avec une ardeur machinale, à ce qui aurait pu être.

On se repasse sans fin le film, pour tenter, en vain bien sûr, d’identifier le moment où tout a basculé, la dernière chance que nous avions d’éviter le désastre et dont nous n’avons pas su nous emparer.

Notre identité, alors, et pour longtemps, se résume à un long et insupportable regret. Je sais à présent comme il peut être long et difficile de s’en dessaisir. 

Publié dans : Le fil
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Samedi 16 octobre 2010 6 16 /10 /Oct /2010 20:45

Ce jour-là, j’avais décidé d’aller revoir, une fois de plus, le beau documentaire que Pierre Thorreton a consacré à Yves Saint Laurent et Pierre Bergé. J’avais prévu de me rendre à l’Arlequin, rue de Rennes, à la séance de 14 heures. Malheureusement, le boulevard Saint-Germain était bloqué par des manifestants, à la hauteur de la rue des Saints-Pères. Il a fallu bifurquer, se perdre dans le dédale familier des rues adjacentes et, de fil en aiguille, sans l’avoir réellement projeté, je me suis retrouvé là, rue de Babylone.

Pour des raisons évidentes il est beaucoup question de la rue de Babylone dans le film de Thorreton et, d’une certaine façon, j’ai vu dans ce contretemps l’occasion d’un de ces pèlerinages que j’affectionne et qui, pour la plupart des gens, sont dépourvus de sens. C’est un peu comme visiter un cimetière où aucun être cher n’est enterré. J’en connais quelques-uns : Orvilliers, Montparnasse, et celui de Saint-Brieuc où reposent les restes de Roger Nimier, et celui de Colombey, bien sûr ; j’aime leur silence, leur intimité froide, la sérénité que j’y puise ; et je sais qu’un jour j’irai à Marrakech, au jardin Majorelle, pour me recueillir sur la mémoire d’Yves Saint Laurent.

J’avance dans la rue de Babylone, devant la façade du Conran Shop, où l’on peut rêver devant des meubles inaccessibles. Sur la gauche, un peu plus loin, le jardin Catherine Labouré, qui a pris ce nom depuis peu, et le Pied de Fouet, restaurant singulièrement nommé mais où l’on sert l’un des meilleurs foies gras de Paris.

Le numéro 55 est presque au bout de la rue, juste à côté des bâtiments du Conseil Régional. C’est une grande porte en bois usé, attaqué par de multiples saisons, une porte comme affaissée sur elle-même.

J’ai longuement regardé cette porte.

C’est derrière elle qu’Yves Saint Laurent est mort, le 1er juin 2008, un peu après onze heures du soir, sans avoir rien su du mal qui l’emportait. Cela faisait trente-six ans qu’il habitait ici, au cœur de cette rive gauche si étroitement associée à son nom, alors même qu’il a toujours travaillé rive droite – avenue Montaigne, rue Spontini, avenue Marceau.

Dans le film de Thorreton, Pierre Bergé fait remarquer que, dans le logo de la maison Saint Laurent, le S enserré entre le Y et le L évoque irrésistiblement le symbole du dollar. Ce n’est pas le plus élégant propos du film et quand on contemple cette façade, la maison du 55, rue de Babylone, et malgré l’incontestable prestige du lieu, la première chose qui vient à l’esprit ce n’est pas l’argent ; quand on connaît son histoire, l’histoire prodigieuse de ce lieu, successivement empli puis dépouillé de chefs-d’œuvre, de tableaux, de sculptures, de meubles signés, on est avant tout saisi de nostalgie, une nostalgie rétrospective et sans doute inguérissable, à l’idée de ces murs nus, des empreintes que les cadres disparus, dispersés, dans le feu des enchères, par ceux que Bergé appelle « les croque-morts de l’art » ont laissées derrière eux.

On doit se contenter d’arpenter cette rue, en songeant à la Peugeot 604 noire d’Yves Saint Laurent, dans le début des années quatre vingt, venant le chercher ici pour lui faire traverser la Seine et l’emporter vers les ateliers où il a créé tant de choses. On doit se contenter d’imaginer ce qui peut se trouver au-delà de la lourde porte abîmée, derrière les fenêtres impénétrables du rez-de-chaussée, le duplex mythique à présent seulement encombré de fantômes, l’inspiration et le génie torturés, la tragédie d’un homme ne pouvant plus supporter, à la fin, que la plus extrême solitude, alors même que cette solitude ne parvenait qu’à entretenir son désespoir.

Tout cela, le film de Pierre Thorreton le démontre et le rappelle ; il y est question de fêtes et de dépression, de triomphes et de drogue, de détermination et de fragilité. A son propre sujet, Yves Saint Laurent était d’une émouvante lucidité. Il savait très exactement ce que la mode, les femmes, son pays lui devaient. Il savait, tout aussi bien, la liste et le visage des démons intérieurs qui le rongeaient.

C’est ainsi qu’il a avancé entre les sinuosités et les précipices de son existence, jusqu’à ce que son métier, ce métier tant aimé, perde toute signification à ses propres yeux, et qu’il se retire, quarante-quatre ans après avoir, sous la bannière de Christian Dior, présenté sa première col