Dimanche 16 août 2009 7 16 /08 /2009 23:31

Sandra ne m’avait pas beaucoup parlé de ses amours de vacances. Et de mon côté, je n’y avais pas prêté grande attention. Jusqu’alors, ce n’avait pas été la séquence la plus captivante de sa vie. Quelques prénoms : Julien, François, Alexandre. Visages impossibles à nommer. Identités dissipées, vaincues par l’oubli. Sandra, je m’en rends compte à présent, n’aimait pas beaucoup le passé. Elle ne voyait pas l’intérêt de s’en préoccuper plus que nécessaire.
C’était l’une de nos rares divergences : tous ces gens qui proclament, dans les journaux et dans les dîners en ville, qu’ils ne regardent jamais en arrière, je n’y ai jamais cru ; peut-être parce que je passe l’essentiel de mon temps à cela : regarder en arrière ? Sandra, elle, y croyait. Elle adhérait pleinement au concept.


Aucun de ces personnages flous que Sandra méconnaissait avec constance ne s’appelait Alain, j’en ai acquis la certitude – une certitude un peu trouble, forgée sur les ruines de la persuasion, et sur les lettres qu’il a écrites cet été-là. Je me demande comment il s’y prenait pour les lui faire parvenir. Les glissait-il sous la porte de la maison de location, furtivement, à la nuit tombée ? Ou bien, au contraire, les déposait-il très tôt, le matin ? Quand on aime comme il l’a aimée, le sommeil perd beaucoup de son importance.


A une telle fréquence, les lettres d’Alain Dauliac n’ont pas pu passer inaperçues. Inévitablement, d’autres que Sandra ont dû les voir, les trouver avant elle, sur le sol de l’entrée : « Tiens, Sandra, encore une lettre de ton amoureux », ou une autre phrase stupide de la même eau. Il est si facile de souiller les sentiments des autres, d’en contester la densité, d’en nier la violence, d’en ridiculiser les symboles. Il se trouvera toujours quelqu’un pour ça, et sans doute les lettres d’Alain Dauliac ont-elles subi leur lot de moqueries et d’incompréhension.


Ce que j’aurais voulu savoir, c’est ce que Sandra ressentait en les lisant alors, et les raisons pour lesquelles elle les avait conservées, tant d’années durant, avant de me les abandonner. Comment renoncer à ce qui a manifestement eu d’importance dans une vie ? Le papier de cette première lettre, une feuille Clairefontaine à grands carreaux, grand format, portait les traces de lectures successives, de manipulations fréquentes. Sandra a dû être surprise de la recevoir. Elle ne s’attendait pas à un tel message.


C’étaient les phrases d’un homme résigné déjà, hanté par la fatalité, conscient de ce qui l’attendait. Des phrases étonnamment lucides pour un garçon de son âge. Alain Dauliac avait dix-huit ans en 1989. Il était à peine plus âgé que Sandra. Je l’ai découvert en fouillant dans son passé, en reconstituant son histoire, en rassemblant des bribes d’existence. C’est très facile de faire ça. Je n’ai presque pas eu besoin de mentir.


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La rentrée scolaire était fixée au 5 septembre. Sandra allait entrer en Terminale B, à Grenoble, au lycée Notre-Dame. La maison sous les pins avait certainement été louée jusqu’à l’extrême fin du mois d’août. J’ai là des photos que Sandra a, comme les lettres, abandonnées derrière elle. Le bronzage lui va merveilleusement bien. Le duvet de ses avant-bras a blondi sous le soleil d’août. Sur la plupart des clichés, elle regarde l’objectif avec un demi-sourire, ce même demi-sourire qui m’avait décidé à lui adresser la parole pour la première fois, dans le taxi que les grèves de l’hiver 1995 nous avaient contraint à partager.


Elle aimait qu’on la photographie. Elle attirait la lumière, la prenait au piège, ne la lâchait plus. Ses longues mains brunes posées sur les hanches qu’Alain Dauliac a si longuement observées, un peu à l’écart, dans le silence et la fascination, ces mains qu’elle savait poser sur votre épaule pour capturer votre attention.


Ainsi qu’il le lui avait écrit, il a fait le plein d’images, un peu comme un condamné à mort doit regarder pour la dernière fois les choses autour de lui, si tragiquement conscient de leur brutale précarité. Oui, il s’est rempli de Sandra, à la fois en tant que personne et comme une somme de détails isolés (les boucles rebelles sur sa nuque, les différences de tonalité de sa peau à l’arrière de ses genoux, le léger retroussement de son nez, le taillis des sourcils qu’elle refusait de domestiquer). Il n’a pas essayé de résister, s’est laissé glisser dans l’ensorcèlement comme parfois, par jeu, on se laisse tomber à l’eau, les pieds joints, les bras inactifs, sans rien tenter, sans même essayer de se débattre. Il a aimé Sandra dans sa totalité, et avec l’entièreté de son âme, « sans mais, sans si et sans pourquoi ». Il savait qui elle était, il l’a su tout de suite. Il a su qui il aimait.


Je suis revenu à Hyères, au printemps qui a suivi le départ de Sandra. J’ai retrouvé la maison sous les pins, la plage que je connaissais déjà mais qui, à présent, avait un autre visage, une autre signification. J’ai refait le chemin qu’Alain Dauliac a dû si souvent parcourir, jour après jour, entre la plage, la forêt de pins, la route de la presqu’île. Une lettre dans sa poche à l’aller, l’angoisse au bord des lèvres au retour. La peur d’être remarqué. La peur que quelqu’un l’interpelle.

La peur, surtout, qu’elle le voie.


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Que s’est-il passé sur la plage de la Capte, le lendemain de cette première lettre d’Alain Dauliac à Sandra ? Elle est arrivée comme d’habitude, vers trois heures de l’après-midi, après avoir dormi très tard, dans la petite chambre de la maison sous les pins, celle qui donnait sur le jardin. Elle n’a parlé de rien, n’a rien modifié dans son comportement. Rien n’a changé dans ses rapports avec Alain, pas plus qu’avec les autres – ce petit cercle qui gravitait autour d’elle et de trois ou quatre autres filles qui apparaissent avec régularité sur les images de l’été 1989. Sandra semblait particulièrement proche de l’une d’entre elles, une blonde un peu massive, aux rousseurs affleurantes. J’ignore de qui il s’agissait, et si elles sont restées en contact par la suite. Aucun prénom ne figure au verso de ces photographies, comme cela se fait parfois.


Alain était là depuis le matin, n’ayant pas pu dormir, hanté par ce qu’il avait fait, torturé par le doute et son cortège de questions : l’avait-elle trouvée, l’avait-elle lue, qu’en avait-elle pensé, allait-elle lui en parler, serait-elle en colère, allait-elle se moquer de lui, faire lire la lettre à ses amies, ne plus lui adresser la parole ou, peut-être, le remercier, lui dire qu’elle était très touchée ? Qu’elle avait aimé ce qu’il lui avait écrit ? Ces questions, ce sont celles que je me serais posé à sa place, celles que j’imagine pour lui, à quinze ans de distance. 


Etait-il resté sur la plage, un roman à la main sur lequel il n’était plus capable de se concentrer ? Ou bien était-il entré dans l’eau, observant les allées et venues, les loueurs de jets-skis et les marchands ambulants, les gens qui arrivaient, occupant peu à peu la plage, s’efforçant de discerner Sandra dans l’anonymat des silhouettes ? A la Capte, il faut marcher longtemps dans la mer, très loin, pour ne plus avoir pied. Quand cela arrive, on ne peut plus distinguer les visages de ceux qui sont restés sur le rivage. On ne peut que deviner leur identité, à la couleur de leurs maillots de bain, ou à la forme des parasols.


Alain Dauliac savait que Sandra ne serait pas là avant plusieurs heures. L’attente était longue, difficile à vivre, et cependant je crois qu’il en avait besoin. Il n’aurait probablement pas pu supporter d’arriver après elle. Occuper le terrain le rassurait, d’une certaine manière. Il pouvait se préparer à la voir, se réaccoutumer à ce théâtre, son théâtre, préparer ses phrases et ses attitudes, se composer un visage, envisager des situations, échafauder des hypothèses. Illusion du contrôle.


Ce matin du 24 août 1989, il était là, le cœur déchiré, intrépidité et terreur mêlées, prêt à s’enfuir, prêt à aimer, ou à cesser d’exister. Il était là et il l’attendait.


Il attendait Sandra.


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Des lettres qui ont suivi, celles du 25 et du 26 août en particulier, il est aisé de déduire que rien n’avait changé à la surface des êtres. La vie et les après-midi étaient restées les mêmes sur la plage de la Capte, pour le petit groupe qui s’y retrouvait, jour après jour, et auquel Alain Dauliac n’appartenait que partiellement, à la périphérie des choses, comme en filigrane. Les modifications étaient souterraines. A présent, un lien invisible reliait Sandra et Alain, une connexion secrète, indicible, qui resterait à jamais inconnue de ceux qui les entouraient alors.


Quels ont pu être les signaux de cette connivence ? L’a-t-elle dévisagé un peu plus longtemps que d’ordinaire quand il s’est penché vers elle pour la saluer ? Regards. Sourires. Longueur des silences. Sandra était à l’aise dans les non-dits. Et son soulagement à lui, quand il a compris que les vacances allaient finir ainsi, en roue libre, sans heurts, qu’il y aurait encore des heures passées ensemble, ou non loin d’elle, une mémoire à combler, la sienne, la sienne seule, puisqu’il ne doutait pas de sa capacité d’oubli.


C’est ce que racontent les lettres d’Alain Dauliac, jusqu’à la fin du mois d’août. La ressemblance des jours. Les enveloppes qu’il utilisait alors, blanches, modèle standard de bureau, et qui sont tombées l’une après l’autre sur le carrelage de la maison aux rumeurs de départ. Sandra et ses gravités passagères, que lui seul savait déceler et retenir. Pages nombreuses, de plus en plus denses, resserrées, à mesure que la séparation approchait.


Leur séparation. La première lettre qu’Alain ait envoyée par la poste, à l’adresse des parents de Sandra, à Grenoble, est datée du 3 septembre. J’ignore comment il a obtenu leur adresse. A-t-il regardé dans l’annuaire ? Ou Sandra la lui a-t-elle donnée, l’après-midi du dernier jour, sans être vue des autres ? Les autres qui n’auraient pas compris. Les autres qui, sans le vouloir, peuvent tout empêcher.


Comme chaque année, ils ont rendu les clés de la maison sous les pins, cette maison devant laquelle Alain Dauliac était si souvent passé, avant. Avant Sandra. Avant l’été de 1989.


Où se trouvait-il, tandis que le père de Sandra vérifiait une dernière fois qu’ils n’avaient rien oublié, que le coffre de la Peugeot noire était bien verrouillé, que chacun avait attaché sa ceinture, avant de prendre la route ? Comment a-t-il supporté cela : regarder s’éloigner la voiture, essayer, le plus longtemps possible, d’isoler son profil, sa chevelure dans la lumière du matin, se demander si elle emmenait les lettres avec elle, ou si celles-ci gisaient quelque part, détruites, chiffonnées, dans les poubelles de la maison ?


Non, Sandra n’a rien détruit, rien chiffonné, mais pendant quinze ans Alain Dauliac n’en a rien su, il a dû se contenter de l’espérer, emmuré dans cette solitude si particulière qui n’appartient qu’à ceux qui, comme lui, ont été foudroyés.


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Plus personne ne veut vieillir. Jusqu’à cet été de 1997 où j’ai emmené Sandra sur les traces de sa jeunesse, de son adolescence, de tout ce qu’elle n’avait pu se résoudre à laisser derrière elle, des pans de son histoire m’étaient restés flous, étrangers, économes en détails. Je ne m’en suis rendu compte qu’ensuite. Cet été-là, tandis que les lettres d’Alain Dauliac continuaient de s’amasser dans notre boîte aux lettres, que tant de secrets palpitaient en elle, Sandra m’a pris par la main, gentiment, elle a soulevé quelques centimètres-carrés de l’épais rideau qui recouvrait sa vie, et dont je n’avais pas identifié l’ampleur.


Se rappeler ces kilomètres-là, cette distance ensemble. Ça fait une drôle d’impression de rouler vers son propre passé, disait-elle sans me regarder. Parfois, il est plus simple de se parler côte à côte, en parallèle. Combien de fois avions-nous parlé ainsi, sur combien de routes, heures, minutes, qu’importe ? Ces instants-là me manquent, qui ne reviendront pas. Oui, Sandra me manque, aujourd’hui encore, et je voudrais pouvoir le lui dire. Tu me manques. Tout ce que recouvrent ces mots : le manque, l’absence, leurs significations successives, plus ou moins obscures.


Le manque ne vient pas de n’importe où. « Et maintenant je te regarde, toi qui es absente… » Ô ce creux, ce vide en moi. L’absence me blottit dans le souvenir, qui appelle soit la fidélité, soit l’oubli. Que me reste-t-il à oublier ? La mémoire est-elle un refuge ou une prison ? Peut-être les nostalgies les plus douces, les plus prégnantes, les plus significatives concernent-elles ce qui n’est pas réellement advenu.


(A suivre)



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Samedi 1 août 2009 6 01 /08 /2009 23:29

Peut-être Christine Orban a-t-elle raison, peut-être n’aime-t-on jamais que des personnes inventées, des êtres qui n’existent pas dans la réalité parce qu’ils sont avant tout le résultat de nos propres rêves, plaqués sur les visages de ceux que nous voulons éperdument aimer.


Les premiers jours sans elle, je m’en souviens très nettement, si tant est que l’on puisse ne rien trahir en se souvenant. La surprise ne compte pas, car rien n’aurait pu me préparer à son absence. On ne peut jamais se préparer à cela, car il est impossible d’envisager ce qui est inacceptable.


Ce que je me rappelle le mieux ou, à défaut, le plus facilement, c’est le silence ; un silence épais, sépulcral, que seuls venaient troubler des voix étrangères, les bruits assourdis du dehors, de la rue, des appartements contigus au nôtre. Au nôtre : même aujourd’hui, si longtemps après, je ne parviens pas à y songer autrement, à envisager cet endroit d’une autre façon, à poser sur lui un regard différent. Cet appartement n’a jamais été le mien. Il a été le nôtre, puis Sandra a disparu, et ensuite je l’ai quitté moi aussi, pour un ailleurs incertain et trouble, des chambres d’hôtel anonymes, des deux-pièces qui auraient pu servir d’appartements-témoins. Je me rends compte à présent, en rédigeant ces lignes, que ce départ, mon départ, et mon parcours depuis lors, se résument à une longue et vaine fuite.


Le soir, je poussais la porte après avoir écouté le bruit sec et familier des serrures de sécurité qui se désenclenchaient, et pendant des mois, sans vraiment me l’avouer, un peu plus douloureusement à chaque fois, une part de moi-même plus ou moins véhémente a continué d’espérer que Sandra serait là, ayant allumé les lumières, ou bien assise seule dans la pénombre de huit heures ; Sandra en train de m’attendre, de préparer ses phrases, de réfléchir, depuis des heures peut-être ; s’expliquer, parler, répondre, regretter.


Regretter, non. Ce n’était pas son genre. Quand je pensais à tout cela, debout dans le métro aérien, entre Pasteur et Trocadéro, je ne songeais pas à ses regrets. J’étais persuadé qu’elle trouverait son départ absolument légitime, nécessaire, dépourvu de toute suspicion. Je formulais ses phrases, locutions fantomatiques qui allaient mourir avant même d’avoir pu venir au monde, d’avoir pu être prononcées et entendues,  et ce n’est que longtemps après que j’ai compris à quel point ces mots que j’imaginais pour elle, que je plaçais dans son cœur, ne lui ressemblaient pas. C’étaient les mots de quelqu’un d’autre, quelqu’un qui n’était ni elle, ni moi, quelqu’un qui n’existait que dans mon imagination, tel un pauvre secret.


Néanmoins, d’une certaine manière, ces phrases, ces explications qui n’ont jamais eu lieu m’ont aidé à vivre, soir après soir, à supporter ces minutes passées dans le métro aérien, à l’approche de Passy, dans les derniers mètres du trajet, car tout valait mieux, alors, que d’accepter la perspective de pièces vides, orphelines de toute résonance familière, veuves de conversations anciennes déjà, et dans lesquelles ne m’attendait qu’un silence rugueux et accusateur. C’est le genre d’espoir qui n’apparaît dérisoire que de loin quand le temps, l’âge, l’expérience et les autres se sont chargés de le remettre en perspective. Sur le moment, on s’y raccroche comme à un refuge, c’est la réserve d’oxygène du désespoir.


C’étaient des jours sans douceur et sans but, dans lesquels chaque attitude était une survivance, chaque décision devenait un acte creux et dépourvu de signification, où le réel perdait de sa densité pour n’être plus qu’une caricature d’existence. Des jours sans elle, donc sans personne, car le vide ainsi creusé n’était pas de ceux que l’on peut combler facilement, avec n’importe qui, ces prothèses sentimentales qui ne font qu’accentuer le manque, le vrai manque, celui qui nous taraude et qui continue de nous déchirer, des jours qui s’ajoutent aux jours en une interminable théorie de minutes inutiles, abandonnées.


J’avais le cœur serré. Quand on y réfléchit, c’est une expression singulière : le cœur serré, qui suggère un étau, une tension, une souffrance venue de l’extérieur et qui s’apprête à vous broyer.


J’avais le cœur serré le matin, quand je me réveillais sans elle, sans Sandra, et que mon premier regard se portait sur ce qui avait été sa place, sa lampe de chevet, sa table, l’endroit où, presque chaque soir, je posais le roman qu’elle lisait après qu’elle se fût endormie, la chaise sur et sous laquelle elle jetait ses vêtements, l’armoire entrouverte qui me laissait apercevoir quelques-uns des chemisiers et des tailleurs qu’elle portait ordinairement. Je regardais tout cela, parfois au sortir de rêves plus ou moins amers et dans lesquels elle n’apparaissait pas forcément. Le cœur serré ; la journée commençait, avec sa litanie de gestes un million de fois accomplis, qui laissaient une large place à la tristesse, à la colère, à la frustration, à l’apitoiement sur moi-même.


Le pire, c’étaient les week-ends. Je voyais le vendredi soir approcher avec des sentiments qui oscillaient entre appréhension et terreur. J’avais peur de ces quarante-huit heures qu’il allait falloir occuper. Qu’il allait falloir tuer. Je crois que c’est dans ces moments-là, les moments d’inaction et, en définitive, de liberté, que je lui en voulais le plus. Dans ces moments-là, je n’avais pas envie de comprendre. Je n’écoutais, avec violence, que ma douleur. Mais seul le silence était là pour répondre à cette violence. Le silence de Sandra.


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J’ai décidé de déménager. Ou plutôt, les événements ont pris cette décision à ma place. Le départ de Sandra avait déclenché une suite de mécanismes implacables. Est venu le moment où je ne pouvais plus me permettre de vivre dans cet appartement, ni psychologiquement, ni matériellement. Les choses étaient nettes. Il ne me fallut pas longtemps pour retrouver une adresse. Je ne m’y installai pas tout de suite, me contentant d’y entreposer les meubles que j’avais décidé de conserver. C’est à ce moment que j’ai commencé de vivre à l’hôtel. Je crois que je ne parvenais pas à me résoudre à officialiser le fait d’avoir un nouvel appartement, c’est-à-dire un endroit où vivre, inconnu, où je n’avais jamais vécu auparavant, et où Sandra non plus n’avait jamais vécu. Un endroit neutre, sans histoire.


J’avais besoin de temps pour accepter cela, je veux dire de vivre là où le nom de Sandra ne signifiait rien, où son visage était inconnu de tous, où personne n’avait jamais pu lire son nom sur une boîte aux lettres. C’était un pas décisif, lourd, surchargé de sous-entendus et de non-dits, une décision qui tenait davantage du renoncement que d’une quelconque résolution. Et la liste était longue des conseils éclairés que l’on me prodiguait alors : tourner la page. Repartir du bon pied. Oublier. (Oublier !). Passer à autre chose. Ecrire un nouveau chapitre. Faire mon deuil. Ne plus songer au passé. Ne pas rester seul.


Rester seul.


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Déménager, ça voulait dire m’occuper des affaires de Sandra et c’est ainsi que j’ai trouvé les lettres, tout au fond du placard où elle rangeait les boîtes des souliers auxquels elle tenait le plus. C’étaient, ou ç’auraient dû être, des boîtes vides, qu’elle ne conservait que pour des raisons mystérieuses, ses chaussures elles-mêmes étant rangées ailleurs, dans une armoire de l’entrée. Cependant quatre de ces boîtes n’étaient pas vides. Ferragamo. Chanel. Church’s. Bally.
Les souliers de Sandra. J’avais tant aimé les lui ôter. Je me demandais qui s’en chargeait, à présent. Peut-être elle-même.


Dans les boîtes, il y avait des lettres.  Des centaines de lettres. Trois cent soixante-huit exactement. C’est un chiffre que je n’oublierai pas. Je les ai toutes lues, certaines plusieurs fois. Une seule destinataire : Sandra. Un seul expéditeur : Alain Dauliac, 12, rue du Suquet, Cannes.


Alain Dauliac. Tout était clair. Du moins est-ce ce que j’ai pensé sur le moment.  Ce nom, c’était la clé. Devant lui, le mystère s’évanouissait, le scénario redevenait lisible, enfin je comprenais, il y avait ce type, à mille kilomètres d’ici, dont l’existence expliquait tout, qui lui avait écrit, encore et encore, des lettres dont l’épaisseur des enveloppes dénonçait la densité, inlassable et patient, comme animé d’une certitude si sereine qu’elle confinait au mysticisme.  


Je ne savais pas encore ce que contenaient ces lettres, leur tragédie, leur sincérité, ni le fait qu’aucune d’entre elles, jamais, n’avait obtenu la moindre réponse.


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Elles étaient toutes soigneusement rangées. Sandra les avait lues, puis repliées en trois, et remises dans leurs enveloppes respectives. Sauf pour les huit premières d’entre elles, les dates des lettres coïncidaient toutes avec celles des cachets de la poste.


J’écris que Sandra les avait lues, mais au vrai, je n’en sais rien. Il est impossible d’en être sûr. Elle avait très bien pu les ouvrir, les parcourir rapidement, en diagonale, puis les remettre en place, peut-être en se promettant d’y revenir plus tard ; ou alors, les avait-elle ouvertes sans raison particulière, par habitude, une habitude mêlée d’un peu de mauvaise conscience ? Aurait-elle pu se résoudre à les laisser moisir, seules, oubliées, emprisonnées dans leurs enveloppes, sans même avoir eu une chance d’en sortir ? Toutes ces enveloppes ouvertes ; tous ces mots écrits ; toutes ces questions sans réponse.


En quittant l’appartement j’ai emmené moi-même les quatre boîtes, empilées sur la banquette arrière de ma voiture. Elles y ont séjourné longtemps par la suite, entre la banquette et le coffre, à l’abri des regards, mais à la merci d’un voleur que ce modèle de voiture aurait pu intéresser. Frissons rétrospectifs.


J’avais décidé de les lire dans l’ordre chronologique. Je voulais prendre le temps, tout le temps nécessaire pour suivre ce que j’imaginais encore être une progression, pour lire, écouter les bruits cachés derrière les mots, pour comprendre. Te comprendre, Sandra, mieux que je ne l’avais fait au cours des neuf années précédentes.


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La première lettre était datée du 23 août 1989. L’enveloppe ne comportait aucune adresse ; juste le prénom de Sandra.

 

Mercredi 23 août 1989


Sandra,


Sans doute cette lettre te surprendra-t-elle, et peut-être pas. Je ne saurais le dire, bien que je donnerais cher pour le savoir.


Il est encore tôt. A cette heure-ci, tu dors, d’un sommeil que je voudrais paisible. Il l’est probablement, mais tout à l’heure, quand je te verrai, je guetterai sur ton visage les traces d’improbables cauchemars.


J’allais écrire « je me prépare à te voir », mais je me rends compte qu’en réalité, quand on aime on ne connaît que le fait d’attendre et le fait de vivre les choses, parce qu’on se trouve toujours entre deux rencontres avec l’être aimé.


Donc, sans cesse je me prépare à te voir, ou te revoir, ou à ton prochain départ. Nos minutes ensemble sont brèves, elles sont comme des machines à souvenirs que tu actionnes d’un regard, d’un sourire, ou de moins que rien, ces signaux qu’inlassablement je guette, enregistre et conserve pour les jours froids, les jours sans toi qui s’annoncent.


Ce sont des jours qu’à la fois je redoute et espère : ils me font peur et pourtant je les attends comme une forme de délivrance. Je me suis enfermé tout seul dans une prison de mots, d’où je ne sors que pour te regarder, t’écouter, te comprendre, t’aimer en secret et me taire.


Sandra.


Cela va finir. Cela finit toujours. Le temps et la distance se mettront à l’œuvre et je te perdrai, inévitablement, puis je tuerai mon amour, ou ce qu’il en restera alors. C’est peut-être cela, vieillir : accepter qu’un jour, même les émotions les plus intenses, ce que l’on a pu vivre de plus beau finit par mourir. Le comprendre, puis l’accepter, aussi parce que c’est un moyen de ne pas devenir fou.


J’aime seul. Je t’aime seul ; et d’une façon que personne ne pourra jamais comprendre. Peut-être même pas toi. Et cependant je t’écris, je ne cesse de t’écrire parce que tu ne me quittes jamais et que les mots écrits sont une forme de promesse.


Ecrire à quelqu’un qu’on aime, c’est aussi poursuivre un rêve, accueillir en soi cette fièvre que la moitié de l’être voudrait fuir et dont l’autre moitié se nourrit.


Sandra, je sais déjà que les jours de ton absence, les jours sans toi, seront mornes, silencieux, dépourvus de couleurs. Ce seront des jours neutres et mécaniques, où les choses se feront parce qu’elles doivent se faire, mais sans joie, sans envie, avec ce grand vide froid dans mon cœur.


Alain.
 

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Cet été-là, Sandra venait d’avoir dix-sept ans. Elle avait passé le mois d’août à Hyères, avec ses parents et son frère. J’ai vu beaucoup de photos de cette époque, de ces vacances-là. Les photos de Sandra. Son une-pièce noir. La plage de la Capte. Son père louait toujours la même maison basse, noyée au milieu des pins. La première fois, c’était en 1985. Après plusieurs années d’hésitation, ils s’étaient décidés à fuir le climat incertain de Noirmoutier, lassés de la pluie, des longues après-midi vides, des parties de Scrabble quand la mer était trop froide et le temps trop gris. Ils étaient peu à peu devenus insensibles à la magie bruineuse des grèves abandonnées, des bateaux de plaisance échoués à marée basse, des promenades sans but au bout des jetées. Plus tard, j’ai emmené Sandra à Noirmoutier, puis à Hyères, autoroute, île, autoroute, presqu’île, sans que jamais elle ne me parle d’Alain Dauliac.


Peut-être apparaît-il sur les photos de cette saison-là, l’été de 1989, parmi les amis de Sandra, ceux dont elle me disait ne pas de rappeler les prénoms. Ces visages qui semblaient n’avoir été dessinés que pour apparaître en arrière-plan sur les photos de vacances. J’ai été l’un d’entre eux. Ou peut-être était-il bien plus proche d’elle, proche à la toucher ? Ce n’est pas le genre de photos que l’on trouve dans les albums de famille, que l’on ressort les dimanches après-midi, pour contempler les péripéties, les sourires et les flirts évanouis.


Pourtant, après avoir lu ses lettres, j’ai du mal à imaginer Sandra, la Sandra de cette époque, duveteuse et inaccessible, dans les bras d’Alain Dauliac. Ce ne sont pas les lettres d’un amour perdu, éloigné par les contingences et les obligations ; ce sont celles d’un cœur qui souffre, d’une âme solitaire, ensevelie dans l’attente, luttant pour ne pas sombrer dans le désespoir, avec pour seules armes ces phrases si bouleversantes et si banales à la fois, tant de fois tracées dans tant de journaux intimes et qui, mieux que n’importe quel souvenir, révèlent l’histoire et la géographie d’une passion inextinguible.


Cette première lettre d’Alain Dauliac, je peux l’imaginer en train de l’écrire. Le mois d’août et les années quatre-vingt en train de mourir. Les soirées sur la plage longue et étroite, à l’heure où les familles et les estivants se replient et laissent la place aux airs de guitare et aux feux de camp. Combien de fois a-t-il arpenté cette plage, seul, dans le crépuscule, la mémoire incendiée, le cœur empli de souvenirs tout neufs ? Il élaborait ses phrases, organisait sa pensée, se laissait envahir puis consumer par des désirs informulés, la mutinerie intime de ses rêves. Quand il rentrait, il faisait nuit. On avait dîné sans lui. Il n’avait plus qu’à s’asseoir, à écrire, lui écrire, des heures durant, reformulant sans relâche, jusqu’à ce que cela lui paraisse digne d’être lu. « Quand on aime, on n’aime plus rien. »

Non, plus rien ni personne.

(A suivre)

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Lundi 20 avril 2009 1 20 /04 /2009 21:54

J'ai toujours pensé que Sophie en savait plus sur Sandra que moi-même. En un sens, c'est normal, mais d'un autre côté elle nous a quittés tous les deux, entre beaucoup d'autres. Rien de ce que Sophie savait ne lui a  permis de pressentir ce qui est arrivé. Elle n'a rien vu venir, elle non plus. Quand je la revois, une ou deux fois par mois, elle dit toujours j'ai rien compris. Tôt ou tard, elle finit toujours par le dire, plus que probablement pour meubler les creux de nos conversations car, bien entendu, hormis le fait d'avoir connu Sandra, de l'avoir aimée et de souffrir de son départ, nous n'avons pas grand-chose en commun.
J'avais son numéro dans la mémoire de mon téléphone. Ses numéros. Sandra me les avait donnés un jour, Sophie était la personne à appeler en cas de problème. C'était une remarque essentiellement professionnelle mais j'ai été soulagé d'entendre enfin une sonnerie retentir, à la place de la voix que j'aimais, voix métallisée par la distance, les ondes et les machines, vous êtes bien sur le répondeur de Sandra Malevaux, merci de laisser un message après le bip, j'étais avec elle quand elle a enregistré ce message mais à neuf heures je n'en pouvais plus de l'entendre, inlassable, capable de rester actif et de prononcer les mêmes mots pendant cent ans tant que quelqu'un paierait les factures, laisser un message, j'en ai déposé trois de suite, après j'ai arrêté.
Sophie a décroché très vite. C'était silencieux derrière elle, comme si elle avait essayé d'étouffer les bruits. La première chose que je lui ai demandée, je m'en souviens très bien, ç'a été si elle était seule. Ce n'était pas la vraie question, bien entendu, ce qu'il aurait fallu dire c'était est-ce que Sandra est avec toi, mais je n'ai pas su le demander comme ça.
Elle n'a pas eu l'air surpris.
"Oui, pourquoi ?"
- Je cherche Sandra, elle n'est pas rentrée, je suis inquiet, tu ne sais pas ou elle est ?
Il y a eu un silence d'environ quatre secondes et elle a dit qu'elle n'avait pas vu Sandra de la journée, qu'elle n'était pas venue travailler, que son portable était sur messagerie et qu'elle n'avait pas répondu à ses SMS. Plus tard, la police a lancé une réquisition judiciaire auprès de l'opérateur et ils ont établi qu'à l'heure des premiers appels de Sophie, vers dix heures du matin, elle se trouvait déjà à plus de trois cents kilomètres d'ici. Téléphone allumé, l'écran s'éclairant de temps à autre, au rythme de l'angoisse de ceux qu'elle fuyait. Téléphone enfoui dans une poche ou un sac, comme un lien neutralisable sur demande.
Sophie m'a demandé ce qui s'était passé, eh bien justement, il ne s'était rien passé. Elle était partie avant moi, ç'avait été un matin tellement identique, tellement normal. Nous ne nous étions pas disputés. Nous ne nous disputions pas beaucoup. Nous n'aimions pas ça. A la place, il y avait de longs silences, des  plages étendues de résonance, c'est étrange de constater à quel point on peut s'éloigner de quelqu'un, prendre du champ, gagner en indifférence, et tout cela sans bouger d'un centimètre, en continuant d'être là, de vivre, de ne trahir aucune habitude, aucune convention. Je connais ça, je sais le faire, je l'ai fait un millier de fois, j'ai souvent posé sur Sandra le regard froid, clinique, de l'usure et de la lassitude. Et elle aussi l'a fait. Il ne faut rien en concevoir, ni fierté, ni honte. Nous n'avons pas à nous en vouloir. Pendant un peu moins de neuf ans nous avons fait ce que nous pouvions, elle et moi, les efforts nécessaires et les compromissions, et sincèrement je pensais que nous avions à peu près bien négocié le virage, que nous n'avions pas à nourrir de regrets véritables et qu'en se retirant l'amour de nos débuts, l'amour qui nous avait éclairés avec violence et résolution, n'avait pas laissé de cendres ni de non-dits empoisonnés, mais tout au contraire, des souvenirs encore vifs qui nous aidaient à vivre, l'inoubliable beauté de la découverte et des commencements.
Est-ce que Sophie m'a cru ? Non, pas au début, elle me l'a avoué par la suite. Elle s'est imaginé des trucs idiots à base d'orgueil masculin, tant il est difficile d'avouer l'indicible. Un jour je lui ai demandé si elle avait pensé, même une seule minute, que je l'avais tuée. Ne dis pas de conneries. Ça, on peut dire que c'est sa phrase à Sophie. Et c'est ce qu'elle m'a répondu, sans me regarder, mais il n'y avait pas de quoi en tirer la moindre conclusion.
Non, pas tuée, et pas battue non plus. Elle ne me voyait pas en train de frapper Sandra, c'était aussi simple que ça, parce que j'étais un garçon civilisé.
Je lui ai répondu qu'il était rare que les assassins et les brutes ressemblent à ce qu'ils sont et qu'après tout elle ne savait pas qui j'étais, ou qui je pouvais être. Oui, mais Sandra lui avait beaucoup parlé de moi. Beaucoup, jusqu'à quel point ? Elle avait pu mentir, tout le monde sait le faire, surtout quand il s'agit de surévaluer sa propre existence. Les conditions de son départ elles-mêmes étaient une forme de mensonge, il m'était permis de penser que ce mensonge-là avait pu être précédé de beaucoup d'autres. La brutalité de l'événement projetait une lumière glauque sur tout ce que Sandra avait pu dire ou faire d'important depuis neuf ans, plus rien ne pouvait être certain ni garanti, il y a ce qu'on sait, puis ce qu'on croit, puis ce dont on doute, et ces étapes qui se succèdent, et contre lesquelles on ne peut pas grand-chose,  ne peuvent aboutir qu'au terme étrangement froid de la désagrégation.
Je n'en étais pas là. J'espérais le bruit de Sophie à l'autre bout de la ligne, ce qu'elle envisageait pour Sandra, pour moi, ce que nous avions pu devenir, les hypothèses qu'elle saisissait puis rejetait à grande vitesse, ne laissant de place qu'à des réponses monosyllabiques qu'elle n'écoutait qu'à peine. J'écoutais Sophie. Elle ne me soutenait pas beaucoup, mais ne m'accablait pas non plus. Elle s'interrompait de temps en temps pour dire tu sais, moi je suis quelqu'un de pragmatique, et absurdement je me disais dans ce cas pourquoi ne dis-tu pas je suis pragmatique, va au plus simple, et pourquoi éprouves-tu le besoin de le répéter, j'ai compris, tu es pragmatique, tu n'écartes aucune option, tu prends en compte tous les paramètres, tu t'exprimes comme la rubrique psychologie d'un hebdomadaire féminin et parfois tu m'emmerdes, mais je t'écoute car tu es le seul lien qui me reste avec elle.

(à suivre)

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Mercredi 11 mars 2009 3 11 /03 /2009 21:37
Vous savez, au bout de trois, quatre jours, après l'attente, la vaine attente, après avoir appelé tous les numéros de son répertoire, et du mien, y compris ceux de gens à qui je n'avais plus reparlé depuis des années, y compris ceux de gens avec qui nous étions en froid, Sandra et moi, ou alors juste moi, ou juste elle, vous voyez, après les services d'admission des hôpitaux et des cliniques, après ses collègues de bureau, les policiers et les gendarmes, après ses amies et son frère, après ses parents, ses parents que j'ai appelés en dernier, après avoir complètement épuisé la longue liste des hypothèses, après toutes ces voix et ces rencontres, tous ces regards familiers ou lointains, comme adoucis, ou réchauffés par l'inquiétude, j'ai compris qu'il n'y avait pas eu d'accident, qu'il n'y avait pas eu d'agression, ni de kidnapping ni d'amnésie ni de meurtre, j'ai compris à quel point c'était simple, j'ai compris qu'elle était partie.

Non, ce n'était pas une intuition, je ne suis pas un garçon intuitif en général, les intuitions c'était plutôt son affaire à elle ; c'était une évidence, une certitude, la seule option que je n'avais pas envisagée, choisissant la tragédie plutot que la banalité, battant la campagne en une recherche bornée de tout ce qui pouvait m'éloigner du pire, établissant des listes de drames improbables, car, bien entendu, au début, on se refuse toujours à envisager la réponse la plus élémentaire, le très simple fait d'être abandonné, et que derrière cet abandon il y ait une volonté, que ce ne soit pas fortuit, qu'il s'agisse au contraire d'un choix conscient, réfléchi, argumenté, défendable.

J'ai pris le temps de rencontrer des types à qui la même chose était arrivée. Je les ai presque tous trouvés sur Internet, dans des forums de discussion, à mon travail aussi, mais moins souvent. Ils sont - nous sommes - plus nombreux que vous ne l'imaginez. Ça remet les choses en place ou, comme on dit, l'église au milieu du village. Récemment j'ai adopté cette expression. Je l'ai lue dans l'interview d'un économiste au sujet de l'épuisement des énergies non renouvelables. Je ne sais pas si vous l'avez remarqué, quand on est malheureux, on se met à lire tout ce qui nous tombe sous la main, comme ces magazines que l'on ne trouve que dans les salles d'attente et qu'on ne lira jamais ailleurs, des trucs auxquels on ne s'intéresse pas d'ordinaire et qui, à cause de ce que l'on traverse, acquièrent soudain un relief particulier, des journaux comme "La vie du rail" alors que je me fiche des trains, ou des romans obscurs que l'on prend par hasard dans l'espace culturel d'un hypermarché, juste pour avoir quelque chose à lire, avec des titres comme "Obsession mortelle" ou "Le voyage fatal", à peine lus déjà oubliés, alors que précisément on ne les lit que pour oublier, pour se remplir d'autre chose que de la lancinance du manque et de l'absence, l'absence illégitime puisque inexpliquée, veuve de tout motif.

Oui, nous sommes nombreux à avoir été quittés comme ça, d'un coup d'un seul, sans un mot, parfois même, comme dans mon cas, sans le moindre signe avant-coureur. Quand je l'ai découvert, cela n'a pas été un réconfort, au contraire, cela ne m'a pas fait plaisir ; et ce déplaisir, je ne l'ai pas vu tout de suite. Ce n'était pas mal, en un sens, de se croire la victime d'une souffrance d'exception. C'était même consolateur, d'un certain point de vue. Et après, toutes les histoires se ressemblent. Bien entendu il y a des variantes : il y a ceux qui, par exemple en rentrant d'un déplacement professionnel, ont trouvé leur maison ou leur appartement vide, vide de l'autre, jusqu'au moindre collant, moindre vêtement, moindre souvenir ; ceux au contraire qui, comme moi, ont retrouvé toutes ses affaires intactes, immobiles, stoïques, réunies dans l'attente, comme si elle allait revenir d'une minute à l'autre ; ceux qui ont constaté des vides précis, très localisés, permettant de dresser l'exacte cartographie de ce à quoi l'autre tenait et de ce qu'elle pouvait accepter de laisser derrière elle.

Il y a ceux qui pensent que la décision était prise depuis longtemps, et ceux qui préfèrent considérer que tout s'est précipité en quelques heures ; il y a ceux qui disent ne pas avoir été surpris, que plus ou moins ils s'y attendaient, et ceux qui avouent leur désarroi. Il y a le hasard, il y a la résolution. En définitive on ne peut qu'imaginer, et depuis que Sandra est partie, c'est ce que je fais : imaginer. L'imaginer en train de laisser cette idée sourdre puis mûrir en elle, et un jour finir par s'imposer comme une nécessité. Ou alors, elle ne se doute pas de ce qu'elle va faire, elle n'a rien préparé, et un jour ça lui tombe dessus sans prévenir. Et elle s'en va. Je ne sais pas laquelle des deux possibilités je préfère, ou laquelle je déteste le moins. Il ne s'agit pas de lui trouver des excuses, ni de l'accabler. Elle avait forcément ses raisons. Je la connais. Elle n'aurait pas fait ça sans y être poussée par quelque chose de sérieux.

Vous avez raison, je dis quelque chose, peut-être pour ne pas avoir à dire quelqu'un. Au fond, cela se ressemble... Mais non, en fait c'est très différent. Je crois qu'on ne peut partir que pour deux raisons : pour fuir ou pour rejoindre. A-t-elle fui ce qu'elle ne pouvait plus supporter ou bien a-t-elle accouru vers ce qu'elle désirait suffisamment fort pour ne laisser que des cendres derrière elle ? Tout n'est que saccage. Notre vie, notre vie ensevelie comme dans ce poème de Max Jacob que j'avais appris par coeur en septième. On ne dit plus septième, je sais. On dit CM2, mais en huit ans Sandra et moi n'avons pas eu l'occasion de nous en préoccuper.

Je ne sais pas si un enfant aurait changé quelque chose, si elle serait partie avec lui ou malgré lui. Ou si elle serait restée à cause de lui - certainement l'un des prétextes les plus exécrables. Nous n'avons pas eu d'enfant. Ce n'était pas un choix délibéré. Aucun de nous n'a dit jamais, je n'en ai pas envie, je n'en veux pas, cependant il n'existait pas non plus de projet précis ; nous en parlions de temps à autre, comme d'une possibilité mouvante, étrangère à tout calendrier. Les gens nous disaient vous avez le temps. A trente-deux ans, c'est vrai, rien ne presse.

Enfin, rien ne pressait. L'usage de l'imparfait c'est une habitude à prendre, une aide sémantique pour réussir à garder intacte la seule certitude qui vaille, celle qui me répète qu'elle ne reviendra pas. L'espoir doit demeurer enseveli. Il ne faut pas le laisser revivre, ne serait-ce qu'un bref instant. Je me suis peu à peu habitué aux particularités de cette lumière grise qui nimbe ceux qui vivent seuls, entièrement tournés vers l'intérieur d'eux-mêmes, si fanatiquement éloignés de ces remugles d'humanité que sont peu à peu devenus les autres. Les autres : cette population tout à la fois introuvable et envahissante, et dont, étrangère à tout ce que je suis, à tout ce que nous avons pu être l'un pour l'autre, elle fait partie désormais. Cette existence, ces mots choisis, ce sont les miens. Après tout, j'aurais pu en changer. J'aurais pu me trouver en mesure d'utiliser devant vous cette formule singulière : refaire sa vie. Néanmoins je n'ai rien refait du tout ; je suis seul.

Oui, il y a de quoi se plaindre. La solitude n'est rien, ce qui est insupportable, et que cependant je supporte, c'est qu'elle lui ait succédé.

Il m'a fallu du temps pour comprendre, du temps pour me résoudre, du temps encore pour découvrir ce qui s'était passé. Non pas ce qui lui était arrivé, mais ce qu'elle avait fait. J'ai trouvé ces lettres... Non, je vais trop vite, il faut d'abord vous expliquer. Je vous ai dit que c'était long à entendre, et curieusement, je commence à le ressentir, c'est plutôt doux à raconter.

Elle ne rentrait jamais après huit heures. Je ne sais plus combien de fois j'ai appelé son portable, d'ailleurs je n'ai pas compté, évidemment, qui songerait à compter dans ces moments-là ? A neuf heures, j'ai dérangé Sophie. Sophie travaille, travaillait, excusez-moi, dans la même boîte que Sandra. Dans le même bureau. C'est elle qui lui avait trouvé ce job. Elles se connaissaient depuis longtemps, enfin, depuis avant moi.

(à suivre)
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Mercredi 25 février 2009 3 25 /02 /2009 17:33

J’ai écrit Poésie de l’indifférence pour me libérer d’un visage, qui m’a hanté pendant quinze ans avant de devenir celui d’Aude ; Le nombril de Marine au-dessus des fougères avec l’inquiétante sensation de ne pouvoir faire mieux ; et Marie ou le printemps intérieur avec une espèce de mélancolie souriante que, je crois, on retrouve en la lisant.

 

Marie…, c’est une histoire qui a fait irruption en moi, un matin d’il y a huit ans. Je m’en souviens très bien ; je m’étais couché avec l’idée vague d’une histoire d’amour qui aurait mal tourné, vers 1950. C’était ma période Stéphane Denis, Sisters, Vous trouvez que je suis trop grande ?, Le cœur net, etc. J’aimais ― j’aime toujours ― cette écriture rapide, élégante, ironique, terriblement française. De plus j’avais revu Vertigo peu de temps auparavant, et Kim Novak, ses tailleurs gris, ses jupes étroites, ses hanches italiennes, avait allumé de petits incendies dans les banlieues de mon imaginaire, feux obstinés dont les jours suivants n’étaient pas venus à bout. J’y étais donc allé voir de plus près pour en revenir avec Marie sous le bras.

 

Il y a quelque chose de très spécial dans le fait de sentir une histoire palpiter en soi ― je veux dire une histoire complète, entière, de son début à sa fin, de la première à la dernière phrase. Je me suis réveillé vers quatre heures du matin, avec en moi cette première et cette dernière phrase, comme brûlant d’une impérieuse urgence, devant laquelle tout devait céder ; terreur de tout oublier. J’ai écrit le synopsis en quelques minutes, et je l’ai tapé un peu plus tard dans la matinée du même jour, en deux heures, sans m’arrêter une seule fois, ce qui est extrêmement rare chez moi.

 

C’est ce texte, jamais retouché depuis, que j’ai confié il y a quelques jours à quelqu’un dont l’opinion compte beaucoup pour moi ; dans la conversation, je ne sais plus comment ni pourquoi, nous en étions venus à évoquer cette histoire, un peu ancienne déjà, ce qui m’a donné l’occasion de la relire pour la première fois depuis plusieurs années. Se relire soi-même, c’est un exercice à la fois narcissique et délicat. Il faut le faire comme on le ferait pour quelqu’un d’autre, en s’efforçant de prendre la distance qui convient, ni trop près, ni trop loin. Surtout, se méfier de sa propre complaisance, comme d’ailleurs de sa lucidité qui n’est souvent que le symptôme d’un regard vieillissant posé sur des péripéties encore fraîches.

 

Donner un texte à lire à une personne en particulier, c’est une démarche singulière, en quelque sorte l’exact inverse d’une publication. On ne jette pas une histoire au hasard du monde, à des légions d’anonymes (j’écris légions car je suis un incorrigible optimiste) ; bien au contraire, on la donne, on la livre, on l’offre à un regard, une sensibilité, et même une âme, et ce faisant c’est un peu de soi-même que l’on apporte entre les lignes ; puisque, bien sûr, on met toujours une part de soi-même dans une histoire. Cela apparaît de façon plus ou moins éclatante, plus ou moins codée, selon ce que l’auteur a voulu ― ou pu ― laisser filer de ses propres peurs, désirs, illusions, rêveries, souvenirs, désenchantements, joies et peines.

 

Est-ce que Paul me ressemble ? En partie, oui, je suppose ― j’ai relu toute l’histoire, à plusieurs reprises, à l’aune de cette question (au préalable gentiment réglée par une future lectrice). Je le suppose parce que je l’aime beaucoup. Paul appartient à la catégorie des Egoïstes Attachants. Attachants, parce que leur égoïsme ne s’exerce pas à leur seul bénéfice, mais aussi pour tous ceux qu’ils aiment. Dans la course effrénée qu’il livre contre le destin et que, bien entendu, il va perdre, Paul peut apparaître soit comme un romantique qui avance masqué, en quête d’un absolu qui se dérobe ; soit ― plus vulgairement ― comme un amant compulsif, moins obsédé par Marie elle-même que par la résolution de l’énigme que sa fuite lui impose. Et sans doute est-il à la fois l’un et l’autre, comprenant avec brutalité que l’amour, le vrai, peut justifier une vie ― et que l’on puisse s’y consumer.

 

Si la valeur d’un amour se mesure à ce que l’on sacrifierait pour lui, on ne peut cependant pas dire qu’au départ Paul soit habité par l’esprit de sacrifice. C’est un jouisseur, un viveur, qui a su prendre de la vie ce qu’elle avait de meilleur à offrir, tout le contraire d’un homme prêt à tout risquer, et donc à tout abandonner, pour une femme aimée jusqu’au désespoir, jusqu’au-delà de lui-même, et dont le narrateur finira par convenir que, oui, elle en valait la peine.

 

Cette histoire ne vient pas de n’importe où. J’ai longtemps été fasciné par les écrivains capables de parler avec légèreté et désinvolture des plus noirs tourments qu’une âme sensible peut traverser. L’ironie fondamentale de Paul, le regard dépourvu d’apitoiement sur lui-même qu’il porte sur sa propre vie, son refus de considérer ce qui lui arrive comme une tragédie, tout cela participe de la même ambition.

 

Paul est ravagé quand Marie le quitte ; il est alors bien plus atteint que lorsqu’il devient infirme. D’un côté, l’inextinguible souffrance issue d’une rupture qui le révulse ; de l’autre, cette simple phrase devant la perspective d’une existence que la plupart des gens, à sa place, auraient considérée comme perdue : j’ai eu de la chance.

 

De la chance, puisqu’il a réussi à survivre ; de la chance, parce qu’à la sortie de l’hôpital, Marie l’attendait ; de la chance parce qu’il sait que, peut-être plus par devoir que par réelle envie, elle ne le quittera plus durant les années assourdies qu’il lui reste à accomplir (j’emprunte cette formule à Paul Guimard, qui lui-même la tenait du Baudelaire d’Antoine Blondin, et qui figure en épigraphe des Choses de la vie). Marie est devenue la bissectrice de sa vie, son point d’équilibre, sa raison d’exister, d’ouvrir les yeux chaque matin, de respirer, de voir se succéder les semaines et les années ; qu’elle apparaisse et le reste s’efface, souvenirs, angoisses, meurtrissures du corps et de l’âme, nostalgies souterraines… C’est Marie, sa paix intime, son printemps intérieur (évidemment, c’est à Paul que revient la paternité du titre).

 

En la relisant, je me suis rappelé le plaisir que j’ai pris en écrivant cette histoire ; c’est un texte que je n’ai jamais proposé à un quelconque éditeur, mais qu’en revanche j’ai aimé partager avec mes amis, et dont j’ai la faiblesse de considérer qu’il a plutôt bien vieilli.

 

 

25 février 2009

Badenweiler, Allemagne

 

 

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Mardi 8 avril 2008 2 08 /04 /2008 12:51

29 janvier 1974

 

Hier soir, Valéry Giscard d’Estaing s’est couché tard. Le ministre des Finances est revenu d’un déplacement en province avec le président. Un quart de siècle plus tard, il l’évoquera dans ses mémoires. Dans l’avion du retour, il s’est assis en face du chef de l’Etat. Ce dernier n’a pas tardé à s’assoupir et VGE l’a longuement regardé, avec en lui la singulière association qui le caractérise, lui qui navigue sans cesse entre la compassion et l’ambition. Il a vu le spectacle de la vie en train de se retirer. La formule est belle ; on conçoit sans peine la métaphore : la mort envisagée comme une marée descendante, une marée d’équinoxe, qui laisse à nu des pans entiers de l’être, des aspects jusqu’alors invisibles et dont les défenses cessent peu à peu d’exister.

On l’a un peu oublié à l’heure où ces lignes sont écrites mais Giscard était alors tout à la fois un homme politique de premier plan et une mécanique intellectuelle fascinante, quelque chose entre Napoléon au pont d’Arcole et Aristide Briand à la Société des Nations. La défaite de 1981, puis toutes les années qui ont suivi, et qui l’ont vu continuer d’espérer en vain un impossible retour, la longue cohorte de trahisons qui ont, en définitive, laissé si peu de traces sur un visage dont l’âge n’est pas parvenu à résoudre les énigmes, et tant de cicatrices dans une âme sans doute plus vulnérable qu’il ne l’aurait souhaité, tout cela n’est pas encore survenu alors qu’il contemple, dans le souffle expirant des réacteurs dont Félicien Marceau parlait si bien au début de Creezy, le premier prix Goncourt de la présidence Pompidou, les traits décomposés de son futur prédécesseur, comment le nommer autrement ? Et est-ce ainsi qu’il le voit alors, dans la médiocre intimité d’une carlingue étroite, quelque part entre le ciel et l’eau, glissant au-dessus de villages assoupis qui, dans quelques semaines, feront basculer son destin ?

La longue agonie du chef de l’Etat a peu à peu installé VGE devant la somme de ses contradictions. Le positionnement qu’il a adopté depuis ce jour funeste de 1966 où le Général l’a, sans ménagements excessifs, mis à la porte du gouvernement, un pied dans la majorité et l’autre dans cette forme d’opposition latente, sibylline et madrée que François Bayrou, trente ans plus tard, s’efforcera d’incarner à son tour, l’a entraîné sur un chemin dont le terme se profile : c’est bientôt l’heure du jugement, l’aboutissement d’une stratégie, la sanction du suffrage. Longtemps, à la tête des Républicains Indépendants, il a rempli avec de multiples satisfactions son rôle d’arbitre, confortablement installé dans le « oui, mais », inventeur d’une troisième voie, celle qui, après 1974, allait mener à la société libérale avancée dont les avatars devaient réjouir les caricaturistes.

Mais ceux qui résument Giscard à une simple force d’appoint commettent une erreur d’analyse majeure. Subtil, fascinant et impénétrable, le ministre des Finances connaît les termes de l’équation, mais il les comprend probablement mieux que ses rivaux directs :

 

1° La récession qui s’annonce va frapper durement le pays, aggraver un chômage jusqu’alors maintenu aux frontières de la marginalité, provoquer une crise de confiance, remettre en cause un modèle économique qu’il faudra renouveler.

 

2° Le pouvoir gaulliste, malmené par la gauche lors des dernières législatives, est à bout de forces. Il n’est plus en état de renouveler son logiciel ; sa conception de la société française s’est progressivement déconnectée de la réalité ; à l’ambition visionnaire de 1958 ont succédé compromissions, guerres de clans, scandales immobiliers et délabrement intellectuel. L’Etat-UDR s’est avéré incapable de surmonter les blocages, d’engager les réformes sociales nécessaires, de s’adapter à l’évolution des mœurs. Debout sur les freins, les hiérarques gaullistes se sont contentés de gérer l’héritage en regardant passer les trains de la modernité.  Résultat : après quinze ans de gaullisme, la France est mûre pour l’alternance.

 

3° La gauche est en forme : le Programme Commun émerge peu à peu des brumes de l’abstraction pour commencer d’influer sur la réalité. Au cœur d’un système de pensée archaïque, mais aux façades adroitement renouvelées, le Parti Socialiste incarne le changement et le renouveau ; il se tient habilement à l’écoute de la jeunesse, des ouvriers, des féministes, des intellectuels, des nostalgiques de 68, des enseignants, des fonctionnaires, bref, de ce qu’il est convenu d’appeler le peuple de gauche. Et cela commence à faire du monde.

 

L’intuition giscardienne est donc que, d’une part, les conditions sont réunies pour que le pays bascule à l’occasion de la prochaine présidentielle ; et que, d’autre part, un seul homme apparaît capable de faire la synthèse des désirs et des peurs, des rêves et des angoisses, de rassurer d’un côté tout en séduisant de l’autre, de refuser la révolution tout en acceptant la réforme, de transformer sans brutaliser. Ne doutant guère de lui-même (du moins en apparence, car l’avenir mettra en lumière certaines de ses fêlures), Giscard se prépare à incarner un changement si ardemment désiré par une moitié de la France et si farouchement rejeté par l’autre. Ce qui implique de tourner la page tout à la fois glorieuse et usée du gaullisme.

Evidemment, c’est un pari risqué, mais le député du Puy-de-Dôme croit fermement en ses chances. Il détient, il est vrai, quelques atouts dans son jeu : jeune quarante-huit ans , compétent, excellent communicant, son image est plutôt positive dans l’opinion. De surcroît, il n’a pas eu à subir l’usure mortifère de Matignon, et la liste est longue des Premiers ministres (en exercice ou non) qui se sont cassé les dents sur l’élection présidentielle.

Autre avantage : VGE connaît de longue date l’identité de ses adversaires ; contrairement à beaucoup d’observateurs, il ne fait guère de cas de Jacques Chaban-Delmas, dont il est persuadé la suite lui donnera raison qu’il s’effondrera en cours de route. Certes populaire et expérimenté, le prédécesseur de Pierre Messmer pèche par trop de dilettantisme. Combien de fois ses ministres ont-ils entendu Georges Pompidou soupirer : « Ah ! Si seulement Chaban travaillait ses dossiers… » .

En revanche, et Giscard l’a compris avant beaucoup d’autres, son seul concurrent crédible, et réellement capable de l’emporter, ne sera autre que François Mitterrand. Beaucoup alors le regardent comme un homme vieilli, traînant derrière lui une longue cohorte d’échecs, un revenant de la IVème République, personnage sulfureux aux convictions douteuses, combinard pathologique, socialiste de rencontre, Rastignac de la Nièvre, que n’a-t-on pas écrit sur le premier secrétaire du PS ! Il n’empêche : Valéry Giscard d’Estaing a parfaitement identifié le danger que celui-ci représente. L’intelligence tactique dont l’ancien vichyste a fait preuve au congrès d’Epinay, et qui lui a permis de s’emparer du Parti Socialiste au nez et à la barbe de ses leaders historiques, est restée dans toutes les mémoires, et particulièrement dans celle du maire de Chamalières, qui ne néglige pas non plus la popularité grandissante de Mitterrand. Pendant que d’autres en sont encore à se demander si le président de la République ira au bout de son mandat, que d’autres encore intriguent en vue du remaniement ministériel qui se prépare, dans la trompeuse douceur du secret, Giscard prépare déjà le second tour.

(A suivre)

- Publié dans : Les derniers jours de Georges Pompidou
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Dimanche 12 août 2007 7 12 /08 /2007 14:41

"La mythologie de l'adolescence conduit au gâtisme" (Paul Guimard - Les choses de la vie).

C'est le genre de filles dont nos anciens camarades de collège et de lycée peuvent se dire, en inventoriant leurs souvenirs, que tous leurs copains étaient un peu amoureux d'elles. Un peu amoureux, qu'est-ce que ça peut vouloir dire ? A seize ans, quand je lisais cette expression dans des romans tombés en disgrâce, je la trouvais absurde ; aujourd'hui, je comprends très bien ce qu'elle signifie.

Pour la comprendre il faut l'avoir ressenti par soi-même, avoir rencontré quelqu'un d'irrésistible. Irrésistible : ce terme a été beaucoup galvaudé. On l'utilise à tort et à travers - surtout à tort, en fait. Revenons à ses sources. "Irrésistible : à qui ou à quoi l'on ne peut résister." (C'est la définition du petit Larousse ; elle me convient parfaitement dans sa simplicité.) Voilà, nous y sommes, et les gens auxquels il est réellement impossible de résister ne sont pas légion.

D'abord, pour qu'il y ait une velléité de résistance, il faut bien une forme d'attaque. Une attaque de bord de cils, de fleur de peau, une attaque un peu chattemite, une attaque qui ne dit pas son nom. Vous ne vous méfiez pas. Vous examinez votre coeur qui s'emballe. Il ne vous a pas demandé la permission. Vous allez y voir de plus près : on ne sait jamais, ça pourrait être grave. Et le piège se referme.

Une partie de vous-même demeurera à jamais prisonnière de ce piège, prisonnière de l'inaccessible espoir, de l'inavouable rêve. Une partie de vous-même, sans doute la meilleure, est restée là, pétrifiée dans l'attente de ce qui ne pouvait se produire. Une partie de vous-même l'attendra éternellement. Elle porte beaucoup de prénoms, Sarah, Gaëlle, Anne-Cécile, Marie-Laure. Il y a si longtemps qu'elle a disparu. Mais vous, invariablement posté au seuil de votre adolescence, vous n'avez pas cessé d'y croire parce que, si vous tuiez votre songe, vous assassineriez par ricochet ce qui reste de jeunesse en vous, et aussi un peu de votre capacité d'aimer, d'apprendre, de vous émerveiller. Grâce à elles, votre coeur n'aura pas connu d'hivernage. Grâce à elles, vous êtes encore le jeune homme neuf, égocentrique et rêveur qui observait la rousseur des nuques et les tiraillements de son être.

Surtout, ne rien oublier. L'oubli c'est la mort, c'est même la seule mort véritable et aujourd'hui, alors que vingt ans ont passé sur vous, vous ont labouré l'âme, ce sont des effleurements qui vous hantent. Des sourires pâles. Des genoux dorés. Des avant-bras duveteux. Des étreintes inachevées dans des couloirs obscurs. Les incertitudes de l'âge. La géographie des fossettes. Des prénoms dépourvus de toute réalité, de tout sens, à force d'avoir été sanglotés. Le lumineux hasard des grains de beauté. La grâce et ses mystères. La vie, l'amour, l'éblouissement, le bonheur sont dans les détails.

Surtout, ne rien trahir. Avec toute la complaisance de la mélancolie, vous vous penchez fréquemment sur ces quelques années, si rapides et si courtes, combien ? quatre, cinq ans en tout ? mais dont l'ombre continue de vous accompagner. D'un certain point de vue, elle vous encombre et vous empêche de grandir ; mais d'un certain point de vue seulement, et il y en a bien d'autres. Par exemple, vous pouvez rédiger des paragraphes très convaincants sur la fidélité que l'on doit à sa jeunesse, mais en évitant soigneusement de vous étendre sur le sens du mot fidélité. Pour ne pas prendre le risque d'endommager, vous enjolivez et c'est ainsi que Delphine Lenoir, cette authentique pimbêche aux yeux troubles et aux hanches italiennes qui occupait le pupitre voisin du vôtre en seconde violette, s'est peu à peu transformée en un phénomène de douceur dont la gestuelle, les baisers et les sourires, depuis l'année scolaire 1986-1987, ont largement eu le temps de subir toutes les interprétations d'un imaginaire aussi généreux qu'approximatif quand il s'agit de respecter la réalité des faits. Mais les faits ne comptent pas. Vous êtes probablement le seul à consacrer autant de temps à l'évocation de ces spectres, à retoucher leurs portraits jusqu'à ce qu'ils puissent meubler vos insomnies sans les assombrir. Il s'agit d'embellir le regret ; c'est une entreprise plus émouvante que blâmable ; le tout est d'en percevoir les limites.

Les souvenirs sont des fictions. Il leur est impossible de survivre. Si vous les abandonnez à leur sort, ils mourront ; mais si vous vous préoccupez d'eux, ils ne pourront sortir indemnes des modifications que, fatalement, vous leur imposerez, tandis que votre regard sur eux se chargera d'une tendresse de plus en plus suspecte. Ces passions solitaires dont vous célébrez les mânes ne font pas exception à la règle. Elles vous ont fait souffrir, mais cette souffrance elle-même a changé de visage. Vous en avez idéalisé les contours, si bien qu'elle appartient désormais à la face lumineuse de votre aventure.

Quelle importance, au fond ? Avec vos souvenirs, vous êtes seul. Il n'y a personne pour vous accompagner quand vous leur rendez visite au parloir de votre prison intime. Avec eux, votre liberté est infinie et dangereuse. Le partage n'existe pas. Il ne s'agit pas d'un déguisement. Il n'y a pas d'issue de secours. Vous pouvez faire ce que vous voulez de vos espoirs vains. Le réalisme et l'exactitude importent peu, pour rester poli. L'amour n'est pas une science exacte, la mémoire pas davantage. Cette fièvre qui se meurt, c'est la vôtre. Il vous appartient d'en prolonger l'agonie au-delà du raisonnable, ou bien de mettre un terme à ce lent empoisonnement que l'on appelle nostalgie. Pour paraphraser le capitaine Haddock, les poisons lents vous conviennent parfaitement : vous n'êtes pas du tout pressé de mourir et on sait tous très bien comment cela va finir : dans bien des années, c'est avec elles que vous vous éteindrez, avec ces filles que vous n'avez jamais cessé d'aimer et qui ont seize ans pour l'éternité.

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Par Nicolas Fourny - Publié dans : Une chronique sentimentale
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Dimanche 5 août 2007 7 05 /08 /2007 17:28

"Il est des rencontres fertiles qui valent bien des aurores" (lettre de René Char à Albert Camus - octobre 1947).

Quand vous la rencontrerez, si vous la rencontrez, vous verrez avant tout des yeux-foudre sous des arcades sourcilières à la Ashley Judd, des taches de son, des hanches larges, des poignets fins.

Sur une photo d'elle, son regard perdu. C'est une image que je n'ai vue que très passagèrement, il y a quelques années de cela. On la voit seule, assise dans son lit. C'est le matin, elle est réveillée depuis peu. Elle porte un vêtement, quelque chose de blanc, je ne sais pas au juste comment ça s'appelle, qui laisse les épaules nues. Elle ne regarde pas l'objectif. Elle est encore ensommeillée, comme ailleurs et, avant tout, c'est le sentiment très vif de sa fragilité que cette photo convoquera en vous. Celui qui a pris cette photo n'a pu qu'être bouleversé, il a dû se précipiter pour prendre son appareil, il lui a été impossible de ne pas emprisonner cette image pour toujours, de la laisser se perdre.

Spectacle inusité car, ordinairement, sa vulnérabilité est souterraine et vous ne la rencontrerez pas. Quand elle a mal, elle le cache derrière son sourire, ce sourire lumineux, très large, parfois un peu fatigué, mais dont l'éclat suffira à vous faire croire à l'existence du bonheur. (Jerry Lewis a dit : "Le bonheur n'existe pas. En conséquence, il ne nous reste qu'à essayer d'être heureux sans.")

A sa bouche, jamais vous ne verrez ce pli amer qui a hanté tant de romanciers, ni la torsion de la colère, ni la trace fantomatique du regret. Sur son visage ne passent que les rêves, les sourires et les stigmates d'une réflexion jamais interrompue, toujours en éveil, semblablement marquée par la tendresse et la rapidité. Son élégance, c'est de laisser toute sa lumière aux autres, à ceux qui l'entourent et qui l'aiment, et de garder pour elle les ombres qui traversent sa vie. Sa force, c'est de croire en elle, en elle avant tout, de ne compter véritablement sur personne, d'imaginer son propre chemin, c'est comme cela qu'elle s'est construite, je crois, de l'intérieur vers l'extérieur, en partant de l'architecture secrète de son être.

A part elle-même, personne ne la connaît vraiment, absolument personne. J'en ai acquis la conviction avec les années. Vous savez, il y a si longtemps que je l'aime. Quand, par une inévitable péripétie, vous en tomberez amoureux, ce sera une passion socratique : "La seule chose que je sais, c'est que je ne sais rien." Tout ce qu'elle cache en elle, plus par goût du secret que par pudeur, la rumeur vraie de ses blessures, la longue théorie de ses bonheurs, ses années de jeune fille, ses espoirs et ses douleurs, tout cela en définitive demeure une énigme, on ne peut en discerner que la lisière, et si vous voulez essayer de la comprendre, il faudra vous en contenter.

Sa beauté est un soleil trompeur, à même de dissimuler les complications extrêmes de son âme. Ce visage, inoubliable dans sa splendeur, n'est peut-être qu'un camouflage. Sa peau couleur de plage dissimule des zones toujours plus pâles, des régions de son être inaccessibles à tout autre qu'elle-même.

Son inquiétude est un jardin ; il est facile de s'y tromper. Tant de gens s'y promènent, s'y arrêtent, y gesticulent, y séjournent quelques heures ou quelques années sans en percevoir la vibration essentielle et l'intensité. Elle a tissé ses masques à l'intention de ceux qu'elle aime (pour qu'ils n'aillent pas y voir de trop près) et de l'univers extérieur (pour qu'on lui fiche la paix).

Les reproches, ceux qu'on ne peut se résoudre à lui faire, glisseront sur elle comme l'eau sur la pierre. Dans l'hypothèse où vous vous y risqueriez, quand vous apercevrez votre propre reflet dans les grands yeux d'or bruni, ses yeux de faon entraîné à défier le plus acharné des chasseurs, vous aurez l'impression, nette, irréfutable, de l'entendre vous dire : "Au fond de toi, tu ne penses pas du tout cela. Tu le dis par devoir, sans réelle conviction. Tu le dis parce que tu penses te trouver dans l'obligation de le faire. Mais si tu écoutes ta voix, ta propre voix, tu verras à quel point tu t'en veux d'avoir pris le risque de me faire mal, fût-ce avec des mots."

Très vite, donc, vous ne lui reprocherez plus rien. Que pourriez-vous lui reprocher, d'ailleurs ? De ne pas vous aimer comme vous l'aimez ? D'être absente ? De ne pas répondre au téléphone ? De vivre avec un autre que vous ? Vos sentiments vous regardent. Ne venez pas vous plaindre. Elle ne vous aura rien promis. Alors vous vous demanderez comment vous y prendre pour que cesse l'envoûtement, et vous vous apercevrez que, malheureusement ou heureusement, il ne cessera pas. Vous n'y pourrez rien. Vous découvrirez la souffrance, la vraie, celle qui atomisera vos rêves, vous laissera pantelant, à terre, prêt à tout pour un seul mot de sa bouche ou de sa main. Vous réapprendrez le goût des larmes et des cendres. Vous aurez des nuits blanches, nourries d'espoir et de terreur. Elle ne vous quittera plus. Vous vous endormirez avec elle. Vous vous réveillerez avec elle - enfin, je veux dire avec son souvenir. Vous en serez amoureux comme ça, pour rien, sans même vous en apercevoir et quand vous vous interrogerez à ce sujet il sera trop tard. Ce sera dur, douloureux, sacrificiel, mais vous n'échangerez votre place pour rien au monde. Pour paraphraser Julien Clerc, "souffrir par elle n'est pas souffrir". C'est une chance, un privilège, et même, disons-le, un grand bonheur, parce que, contrairement à beaucoup d'autres, vous l'aurez aimée, vraiment aimée, elle, pas seulement son apparence, pas seulement son image, pas seulement son visage. Ce visage ! On assassinerait pour lui mais, pour elle, on pourrait se tuer.

Elle ressemble à la Diane Lanster de Jean-Didier Wolfromm, la morgue et la froideur en moins. Elle vous donne, en permanence, rien qu'en existant près de vous, pour dix minutes ou pour la vie, quelque chose d'infiniment rare : l'impression d'exister.

Un jour, je me suis aperçu de tout cela, et j'ai commencé d'écrire. Je crois que je l'amusais. C'était vers le début de 1975. Nos années de crise. Elle est moi avons eu la chance de les traverser sans encombres. Elle avait vingt-cinq ans, et elle était vivante. Grâce à elle, j'ai été vivant, moi aussi, je n'ai pas ressenti la grisaille de l'époque, de la Grande Dépression qui commençait et qui allait se transformer en tragédie pour beaucoup d'entre nous.

On se voyait comme on s'aimait, très irrégulièrement, au rythme désuni d'une sorte d'amitié amoureuse, c'est elle qui l'appelait ainsi, moi je n'aurais pas osé, pas plus que je n'ai osé la serrer contre moi, pas avant qu'elle en prenne l'initiative, un soir d'avril sur les Champs-Elysées, en sortant du drugstore. J'ai gardé un souvenir très vif de la scène. Nous descendions l'avenue, je la raccompagnais à sa voiture. A ce moment-là il y avait encore les contre-allées qui ont disparu dans la frénésie immobilière des années quatre-vingt dix. La soirée avait été joyeuse, insouciante, nous avions beaucoup parlé comme nous savions le faire alors, avec cette légèreté exquise qui était sa caractéristique première, et dans laquelle je me laissais volontiers entraîner. Mais au moment de nous quitter, je sentis poindre en elle les premiers signes de la mélancolie, ce qui lui était très inhabituel. Elle avait ralenti le pas, les mains enfoncées dans les poches de son manteau. Quelques années plus tard, dans un cinéma de la rive gauche qui projetait Clair de femme, je retrouvai, dans la séquence où Romy Schneider et Yves Montand marchent dans Paris, la même atmosphère de tristesse informulée, d'angoisse au bord des lèvres, d'incommunicabilité.

Elle a fini par se tourner vers moi. Je me suis penché pour lui dire au revoir, fraternellement, comme d'habitude, et alors elle a posé les mains sur mes épaules, a levé son visage vers moi et j'ai senti, très brièvement, ses lèvres sur les miennes, ensuite elle s'est blottie contre moi, plusieurs secondes durant, immobile et silencieuse.

J'ai vaguement senti que des gens nous regardaient, arborant sans doute des sourires qui se voulaient complices. Je n'ai pas fait attention. Je la sentais qui palpitait, comme si elle avait été prête à disparaître dans n'importe quel refuge, comme si quelque chose avait tout bouleversé en elle, aboli les murailles de sa volonté.

Nous sommes restés ainsi un assez long moment, je ne saurais le quantifier précisément mais je n'en ai rien perdu, même aujourd'hui ; je n'ai rien oublié de ses épaules étroites entre mes mains, de l'odeur de ses cheveux, de la fragilité de l'instant. Du reste, et peut-être à tort, je suis persuadé qu'il a beaucoup plus compté pour moi que pour elle, d'ailleurs, se le rappelle-t-elle encore dans ses oeuvres vives ? Par la suite, il nous est fréquemment arrivé d'être aussi proches, physiquement parlant, et sur le plan moral j'ai compris que quelque chose avait changé entre nous ce soir-là, de façon définitive. Elle devait me confier, quelques mois plus tard, que ç'avait été le cas pour elle aussi.

Je n'ai pas beaucoup dormi dans la nuit qui a suivi cette étreinte mi-amicale, mi-amoureuse, et s'il faut vraiment lui trouver un qualificatif, je suggère que l'on choisisse humaine.

Voilà ce dont elle était capable, voilà ce qu'elle pouvait vous donner quand elle vous aimait. Elle pouvait faire basculer votre existence, comme ça, d'un coup, avec ce sourire qu'elle semblait n'avoir inventé que pour vous, sa carnation si particulière, ou un baiser sur votre joue, ou une phrase, en apparence banale, en conclusion d'une lettre : je t'aime très fort. J'écris "en apparence banale" et j'ai tort de le faire, ces mots-là n'ont rien de banal, bien sûr, en tout cas ils ne l'étaient pas sous sa plume.

Je ne me souviens pas qu'elle me l'ait jamais dit, mais elle me l'a beaucoup écrit et je conserve ces lettres comme autant de balises qui m'accompagneront jusqu'à mon dernier souffle. Je ne la quitterai pas ; elle ne sera plus jamais loin. Quand on écrit cela à quelqu'un, ce genre de trucs, je t'aime très fort, on se fabrique une forme de proximité spécifique avec ce quelqu'un, ce quelqu'un qui était moi, et cette identité entre nous ne disparaîtra pas.

Je n'ai pas besoin de m'en souvenir car, à plus de trente ans de distance, ces événements sont encore vivaces dans ma mémoire. Ils sont demeurés intacts en moi, tout comme sa silhouette, ses phrases, son parfum, le grain de sa peau, son regard, ses rires, ses silences. Le simple fait de la connaître, ou de l'avoir connue, ce qui revient au même, peut justifier une existence. Sans doute, parce que vous ne la connaissez pas, et que ces lignes ne rendent que très médiocrement hommage à ce qu'elle est, estimerez-vous que cette formulation est excessive. Je puis le comprendre. Voyez-vous, c'est un amour fondamentalement pur, unique dans son format, impossible à salir. J'ai encore sur mes lèvres le goût salé de ses larmes, et dans mon coeur les empreintes de ses pas. Elle a regardé en moi plus profondément, plus intensément que n'importe qui. Je ne lui ai rien caché. Elle sait tout de mes zones d'ombre, de mes erreurs et de mes fautes, je me suis donné à elle comme je ne l'ai plus jamais fait. Je ne sais pas si la réciproque est vraie, mais notre force c'était justement de ne pas nous juger l'un l'autre. Je n'ai pas trahi ce principe. C'est ainsi que nous nous aimions ; c'est ainsi que nous avons vécu ensemble, différemment, me semble-t-il, de tous les autres.

Depuis quelques jours, je pense davantage à elle, probablement parce que la gravité du manque et de l'absence varie selon les saisons. Et puis, bien entendu, je vieillis, ce qui m'incite, plus que de raison, à me démener pour trouver dans les ombrages du passé des palliatifs à ma solitude. Elle est l'un des amers de ma jeunesse morte.

Parfois, souvent, tout le temps, je voudrais que retentisse la sonnette de l'entrée, que je vienne ouvrir la porte et que ce ne soit ni le facteur, ni un vendeur d'encyclopédies, ni les représentants d'une secte, mais elle qui apparaisse sur le seuil. Je voudrais de nouveau son sourire, son énergie, sa volonté, sa beauté décisive, sa vitesse. Je voudrais, à mon tour, comme elle l'a fait pour moi, il y a si longtemps, m'étendre contre elle et écouter son coeur. Je voudrais sur moi ses longues mains brunes, et je voudrais aussi sa voix, ce rire un peu rentré qu'elle avait, ce rire de gorge. Je voudrais qu'elle lise ces lignes et qu'elle se reconnaisse. Je ne vous dirai pas comment elle s'appelle. Cela, je le garde pour moi, parce que c'est le mot que je prononce le plus souvent, les soirs d'angoisse et de neurasthénie : son prénom, telle une bouée de sauvetage.

Elle était énigmatique, paradoxale et sincère. Elle a été la bissectrice de ma vie. Elle savait se protéger, être économe de ses mots, elle pouvait faire passer des messages rien qu'en jouant sur le timbre de sa voix, sans en rajouter, mais quand ses phrases devenaient traînantes, que son vieux fond d'accent parisien reprenait le dessus, il ne fallait pas insister.

Je m'aperçois que j'écris principalement à l'imparfait, cependant elle est toujours en vie. Elle est juste loin, à l'écart du monde, là où elle a choisi de se retirer. Elle disait souvent : "J'adore vivre cachée !" Maintenant, je ne peux plus la regarder, je veux dire : la regarder en vrai, évidemment il y a les photos et les lettres, mais comme vous le savez tous, ce n'est pas pareil. De temps en temps, sa voix résonne sur mon répondeur. Elle appelle toujours quand elle sait que je suis absent. C'est un accord entre nous. En rentrant chez moi je trouve des messages, des messages longs, sa voix un peu déformée par l'espace et le temps : "Tu me manques... Ce serait bien qu'on se voie... Un jour, tu viendras ici. Tu viendras me voir. Je suis que cela te plaira, là où je vis. Il n'y a que des arbres, ma maison et le soleil. Et moi. Je pense fort à toi. Je t'embrasse."

Je t'embrasse... Elle m'a demandé de ne pas la rappeler. Elle ne s'y sent pas prête. "Tu comprends, ce serait difficile pour moi, ça ferait remonter trop de choses..." Oui, mon coeur, je comprends. Je comprends tout. Je suis là pour ça. Je t'aime. Je ne t'oublie pas. J'attends.

C'est peut-être ainsi que la mort me trouvera : en train de l'attendre. Ce n'est pas grave. Ma vie est faite. Elle sait pourquoi et, dans le soir qui s'avance et s'apprête à me recouvrir, plus rien d'autre ne compte.

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Par Nicolas Fourny - Publié dans : Une chronique sentimentale
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Samedi 28 juillet 2007 6 28 /07 /2007 10:39

C'est dans le silence que je te retrouve à présent. Dans le silence des lignes, des phrases et des mots qui se périment lentement, qui s'usent au contact du monde réel, de sa dureté, de sa vitesse. Ils ne sont déjà plus valables, ces mots-là. Les miens. Les nôtres ? Les nôtres. Il faut bien que quelqu'un décide et comme je suis tout seul, je vais choisir pour tous les deux.

Ce silence, entendons-nous bien, c'est toi qui l'as fait. Tu m'as enseveli sous lui. Tu me l'as expliqué, très gentiment, et cette gentillesse a dû te coûter. Bien entendu, cela n'a rien à voir avec nous. J'écris "nous" en parlant de toi et de moi, et ce pronom a une résonance particulière, qui vient du passé, de notre mémoire commune, de notre dialogue interrompu, de nos années mutiques.

Entre nous, comment dire, c'est spécial ; ça l'a toujours été. C'est une histoire qui ne vient pas de n'importe où. Elle a ses propres blessures, et des choses à raconter. Longtemps, je l'ai crue morte, réduite en poussière, couverte de cendres, tout juste bonne à être rangée au magasin des nostalgies faciles, de celles qu'on aime évoquer, tu vois ce que je veux dire, certains soirs, quand la solitude est involontaire, les sièges froids, les maisons vides. Bon, elle a survécu, mais il a fallu que la tragédie s'en mêle pour que je m'en aperçoive. Finalement, on n'oublie jamais rien quand on aime. Ou quand on a aimé ? C'est pareil. C'est une leçon rédigée par le hasard, avec sa brutalité soigneuse. Il ne faut pas avoir beaucoup d'intelligence pour la comprendre, ni beaucoup de mémoire pour la retenir.

Tu m'as manqué. J'aime cette expression. J'aime cette formule, sa musique un peu amère, sa douceur accusatrice : tu m'as manqué. Je ne me lasse pas de l'écrire. Je l'offre comme on peut offrir un roman qu'on a aimé. Tu m'as manqué... Au fond, c'est étrange d'écrire ça. Comme un morceau de soi qui aurait disparu, et dont on constaterait l'absence. Une absence qu'on ne pourrait combler (Paul Guimard parle, dans "Les Choses de la Vie", de prothèses amicales qui font illusion à s'y méprendre), qui n'appartiendrait qu'à un prénom, le tien, qu'il a fallu désapprendre, qui était devenu impossible à prononcer. Un prénom-regret, un prénom-tristesse, un prénom-caresse. La caresse que l'on destine à sa propre peine, quand les mots se refusent, que les intervalles entre eux s'étendent et se transforment en océans, que le téléphone ne sonne plus, que les visages deviennent des souvenirs et se figent dans la pâleur. Longtemps, j'ai appuyé sur mon chagrin, régulièrement, avec complaisance. C'était surtout par curiosité, je voulais voir ce qui allait en sortir. Résultat : rien, enfin, rien d'inattendu. Des choses banales, de la mélancolie, une culpabilité floue, et puis ces serments médiocres que l'on se fait à soi-même dans ces cas-là. Les phrases définitives que l'on prépare avec un soin pathétique et dont on sait bien qu'on ne les prononcera jamais dans la réalité, qu'elles resteront des songes laids, le reflet d'une vaine colère à jamais cachée dans les abris honteux que l'on aura creusés pour elle, pour ces demi-revanches, ces locutions improbables qui se faneront dans l'oubli. Elles meurent à l'instant même où tout recommence. Un sourire suffit à les effacer.

Il ne reste rien de cette souffrance qui m'appartint, qui fut mienne, qui n'aura vécu qu'un moment. Elle a basculé dans la zone la plus brumeuse d'une mémoire dont les structures ont déjà commencé de devenir incertaines ; cependant je m'en souviens, parce que je n'ai pas le choix. Je sais que j'ai eu mal, que je n'ai pas compris ce qui se passait, que j'aurais donné beaucoup pour le comprendre, et qu'aujourd'hui, en ce soir d'été où je t'écris, cela n'a plus aucune importance.

C'est une question simple, qui se rapporte à la profondeur du champ. Qu'est-ce qui mérite l'avant-scène, le premier plan ? De nouveau il se passe quelque chose, et rien n'est plus important que cette renaissance, que sa fragilité. Parce que, maintenant, j'ai une conscience aigüe de sa précarité. Avant, je veux dire avant l'abîme et le doute et la nuit, je ne pensais pas à ce genre de trucs. L'insouciance dominait le paysage, il y avait des rires et de la chaleur, des secrets et des mots écrits, le fait d'être bien ensemble et de le savoir. Une respiration. Demain était un rêve qui n'existait qu'à peine. On avait bien le temps ; on croyait l'avoir. Je le croyais, donc je n'y songeais pas. Je ne m'en suis pas occupé, mais lui s'est occupé de moi. De nous. Et tu as disparu.

Maintenant, tu as besoin d'air mais, cette fois, tu m'as prévenu. Ce n'est pas une éclipse, c'est une distance. Ta lumière est là, juste derrière l'horizon. Si l'on prend la peine de regarder au large, on en devine les schèmes et la complexité. De nouveau, elle éclaire nos rêves, et il ne faudrait pas grand-chose pour qu'elle les illumine. Elle veille sur moi de loin. Et moi sur elle. Je surveille son éclat, son reflet sur la petite mer qui nous sépare. Je me tiens prêt, juste au cas où elle flancherait. Je m'inquiète de ses hésitations, de ses tremblements. Mais c'est une inquiétude muette. Des mots qui ne sont pas pour toi. Ils t'encombreraient. Pour l'heure, tu as besoin de gaieté et d'espoir. La compassion, ce n'est pas une fin en soi, elle mène à tout à condition d'en sortir.

Au début, on s'est beaucoup revus. Nous avions tant à nous dire. Toutes ces années perdues, et qui n'ont rien changé. L'amitié, ce n'est rien d'autre qu'une très longue conversation, avec ses parenthèses et ses emballements. A un moment, la conversation s'est interrompue. A un moment, elle a repris. Voilà, c'est aussi simple que ça.

Paul Guimard (désolé, on n'en sort pas) a écrit : les riens ensoleillés seront des fêtes. Qu'est-ce d'autre ? La fête qu'il nous fallait. Un signal au loin, une vibration dans l'air, qui disent je suis là, je ne fais pas de bruit, je ne dis mot, je suis presque invisible, mais il suffirait d'un rien pour que je me rapproche, que je te tende la main.

J'écris dans l'un des endroits que je préfère à Paris, à la terrasse du Bourbon, il est dix heures du soir et, il y a un instant, l'Anglais qui venait de dîner à la table voisine s'est penché vers moi. "Excuse me, are you writing a book ? Yes ? A novel ? It's a fine place to write. Good luck with it." Non, je n'écris pas de roman. J'écris une lettre, je n'aurais pas su en expliquer les raisons dans la langue de cet homme, mais merci quand même. Good luck with it. C'est exactement cela : bonne chance. Ce virage que tu es contrainte de prendre, tes larmes, ton beau visage meurtri. Je ne les oublierai pas. Mais ils ne sont pas l'essentiel. Il y a ta force, ta capacité de survie. Tu n'es pas un barreur de petit temps. Tu es calibrée pour la sauvagerie des tempêtes. Au milieu de celles-ci, des épaules surgissent, sur lesquelles tu sais de nouveau pouvoir t'appuyer. C'est tout ce à quoi je puis servir à présent. C'est tout ce que je puis faire. En un sens, c'est déjà bien, c'est à la fois beaucoup et pas grand-chose. Cela dépend de quelle fenêtre on se penche, sous quel angle on considère le tableau d'ensemble.

J'ai retrouvé une amie, une amie singulière dont, sans le savoir, j'attendais le retour, dont je n'ai pas su voir à quel point elle me manquait. Rétrospectivement, cela me fait froid dans le dos. Il me reste du temps, toute une vie en fait, pour explorer et parfaire cette découverte. C'est une autre clé pour le souvenir, une solitude amendée par le bonheur du retour, une autre façon d'aimer, discrète et complice. Le soleil est prouvé par l'ombre, la joie par les sanglots, le rêve par sa survivance et, quand j'entends ta voix, l'éternité frappe au carreau. Bon vent, mon amie, mon amie retrouvée et qu'à présent, quels que soient les soubresauts, les secousses et les heurts, plus jamais je ne quitterai.

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Par Nicolas Fourny - Publié dans : Une chronique sentimentale
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Mardi 12 décembre 2006 2 12 /12 /2006 16:22

Il y avait si longtemps que Sandra avait disparu. Les choses n’étaient plus les mêmes. Je la photographiais des yeux. L’été se résumait en elle. Dans son absence, il y avait de l’angoisse et de l’envie. Angoisse et envie mêlées. Angoisse de son retour, envie de la revoir. Oui, le plus souvent c’était comme ça, quand il s’agissait de Sandra je ne parvenais pas à choisir. Le désir et la peur n’étaient contradictoires qu’en apparence. Le désir contenait de la peur. La peur se rassasiait du désir. Chacun était le miroir de l’autre.

Je ne cesse de revenir de cette époque, du moment où Sandra était encore là. Ma vie se cantonne à cela. Pour l’éternité je suis de retour. Pour l’éternité je me souviens. Pour l’éternité je me souviens de moi en train de me souvenir de l’avoir aimée.

C’était une affaire compliquée.

C’était une histoire simple.

C’était Sandra, c’était un été, une saison morte il y a des années de cela ; et l’illusion que j’avais choisie, avec le soin particulier du hasard, car incontestablement Sandra avait été un hasard, un hasard qui était destiné à survivre. Longtemps j’avais pensé à elle, en certains moments qui semblaient faits pour ça, des moments de solitude, et son souvenir changeait cette solitude en quelque chose de lumineux et d’indéfinissable, entre tristesse et beauté.

C’était souvent le soir. Le bonheur n’était alors plus qu’un fantôme silencieux et insaisissable. Sandra avait disparu du réel puis elle commença de disparaître de mon imaginaire, elle entreprit de déserter une mémoire qui, dans le même temps, avait trouvé d’autres personnages avec lesquels poursuivre sur son erre ; je n’ai jamais réussi à déterminer si le souvenir de Sandra avait dû fuir devant une réalité qui le chassait ou si, au contraire, d’autres prénoms, d’autres visages n’avaient surgi que pour combler le vide d’une absence dont le constat me crucifiait l’âme.

Pour tout dire, il est bien possible que j’aie redouté de vivre avec cette absence, et que j’aie choisi de la fuir au moyen de prothèses sentimentales, comme des tableaux qu’un collectionneur fraîchement cambriolé accrocherait en toute hâte au mur, afin de masquer les traces de leurs prédécesseurs irremplaçables et disparus. La solitude est faite pour être désarmée et, s’agissant de Sandra, de sa voix, de sa grâce, je n’avais pas le choix, il me fallait désamorcer coûte que coûte le piège ensorcelant de son départ, de cette main qui s’agitait en vain à la fenêtre d’une voiture avant d’être dévorée par les ténèbres de la souffrance, puis de l’angoisse, puis de l’oubli.

L’oubli n’est jamais très loin. Avais-je oublié Sandra ? Non, c’était pire : je l’avais rangée loin, très loin de la surface des choses, dans ces zones de la mémoire où l’usure mène le jeu. Obscurité de la tendresse. Je l’ai rangée là et ensuite je n’y ai plus beaucoup songé. Enfin, plus assez. Je l’ai noyée quelque part, dans un endroit dont il était facile de dire : « je n’ai pas le courage d’y aller, c’est compliqué, c’est difficile, tout y est en désordre, etc. ». En fait c’était très simple d’y aller, c’était très simple de me rappeler ; mais le désordre, quant à lui, était bien réel. Sandra gisait là, au milieu de tant d’autres visages à la trace incertaine, d’intrigues sentimentales à la charpente vermoulue ; au vrai, je n’avais guère envie d’aller l’y rechercher. Mes cicatrices n’étaient pas d’accord. A quoi cela aurait-il servi ? Maintenant Sandra est devenue une altitude. Je ne veux pas la ramener au niveau de la mer, à mon niveau qui est celui des vivants. Elle est morte il y a longtemps. La Sandra de cette époque, la Sandra d’origine, la Sandra de 1989. Elle est morte au bord de l’eau. Plusieurs fois je me suis retourné. Je m’en allais. Elle pensait déjà à autre chose. Elle regardait ailleurs. Je devenais le passé, sa mémoire commençait de m’ensevelir. Pour Sandra, je n’ai pas eu la possibilité de vieillir. Fumeuse consolation.

Après cela, il y a eu un automne. J’attendais des lettres qui se refusaient. Je ne voulais pas renoncer. Je savais que le jour où je ne courrais pas, dans la fièvre et le désespoir, ouvrir la boîte aux lettres pour ne rien y trouver, je savais que ce matin-là je l’aurais tuée, aussi nettement que si je lui avais planté un poignard dans le cœur, d’un coup sec, sûr de lui et silencieux.

L’oubli, c’est la mort. Je l’ai compris quand je me suis aperçu, vers la fin d’octobre, que j’étais en train de négliger son souvenir. Enfin, pas tout à fait puisque j’y pensais. Mais c’est distraitement que j’y songeais, de loin en loin, par habitude. Son prénom - Sandra, Sandra, Sandra -  était devenu une psalmodie dépourvue de sens, une sémantique routinière. J’y pensais de temps à autre, comme ça, sans gravité excessive, sans incidence sur la réalité.

Ensuite vint le moment où il m’arriva de rencontrer dans le métro des jeunes filles qui lui ressemblaient, et alors mon cœur résonnait davantage de nostalgie que d’espoir.

Ensuite vint le moment où je ne souhaitai plus la revoir, de peur d’être déçu par ce qu’elle serait devenue.

Ensuite vint le moment où je n’y pensai plus du tout. L’oubli, c’est la mort et je sais qu’elle m’a oublié depuis des années. Il m’a fallu deux ans pour arriver, en ce qui la concernait, à quelque chose qui ressemblait peu ou prou à de l’indifférence.

Dans son cas, ça a dû être plus rapide. Je ne dis pas cela pour m’apitoyer sur mon sort, tout cela est horriblement banal, et de surcroît elle ne m’a jamais aimé ; je crois que je l’amusais. Elle était duveteuse et rapide. Elle bondissait, ne tenait pas en place ; entre ses mains les souvenirs encore à naître n’étaient que lambeaux, et même fantômes de lambeaux, débris inconsistants que septembre allait se charger de balayer vers une éternité froide et caverneuse.

L’été, et puis l’oubli.

Sandra m’a oublié. C’est comme ça. Au vrai, j’ai tout d’abord songé à mon propre oubli, à ma façon de ne plus m’en préoccuper, à la pâleur de ses mots, à l’effacement de son visage ― j’ai détruit les photos, perdu les négatifs, il ne m’en reste que quelques images diffuses et qui finiront par s’effondrer à leur tour. Il s’est passé des mois avant que je ne réalise que l’impensable s’était produit, que l’inconcevable était arrivé : elle m’avait oublié. Je suppose que c’est dans l’ordre des choses. Je suppose que cela arrive tout le temps. Mais j’ai eu du mal à appréhender cette évidence, sans même parler de l’accepter : Sandra m’a oublié.

Pour elle, en elle, j’ai cessé d’exister. Je suis mort, et même plus que cela, ou moins que cela puisque les morts, on y repense de temps à autre. On se souvient, avec plaisir, avec dégoût, pitié, mépris, compassion, les larmes aux yeux ou le poing serré mais enfin il est indéniable qu’on s’en souvient, on finit toujours par se les rappeler. Moi je me suis évanoui dans le tumulte de l’impavidité. Mon agonie fut rapide, j’ai disparu d’un coup, comme une page inutile. Me voici dissous dans un imaginaire déjà bien encombré et où je n’ai pas eu le temps d’exister. C’est mieux comme ça. Je suis mort proprement. Sandra savait tuer, comme souvent à cet âge. Elle visait juste. Elle ne perdait pas de temps. Elle faisait ça sans y penser, avec naturel, sans pathos ni affectation superflus. C’était la nécessité, c’était le hasard. Je n’ai pas disparu dans la brutalité. Le comprendre trop tard, c’était un moyen finalement assez habile, quoique involontaire, de ne pas trop souffrir.

De fait, la douleur ne m’est parvenue qu’assourdie, avec prévenance, sans en rajouter. Sandra m’avait oublié ; j’ai fait en sorte de ne m’en rendre compte que par vagues.

De petites vagues, en réalité. De celles qui s’écrasent sans faire trop de bruit, dans un clapotis négocié. Je savais ce qui allait arriver, je le savais avant même de le comprendre. C’était inévitable. Sandra a été plus courageuse que moi. Elle a fait ce qu’il fallait. Courage ou inconscience ? Jusqu’à quel point ces deux notions se recouvrent-elles ? Je crois qu’elle était insoucieuse avant tout. C’est pour cela qu’elle en est sortie intacte. Plus intacte que moi, en tout cas.

Intacte de quoi, d’ailleurs ? Pour Sandra, il ne s’était rien passé. Pour moi c’était le contraire, un contraire diamétral. Nous portions sur cette saison aux aimables fatalités des regards disjoints. Vraiment nous ne pouvions en partager l’analyse. Nous regardions ce qui nous était arrivé de deux rivages opposés. Nos âges respectifs d’alors ont joué un grand rôle dans notre façon de vivre après. Quiétude et détachement d’un côté, mélancolie et mythologie de l’autre. En nous regardant marcher côte à côte vers la plage - plus aucune photo n’est là pour renforcer le souvenir vacillant de ces errances - nous n’aurions pas vu la même chose.

Nous étions très gais. J’allais la perdre et j’anticipais. Elle ne me reverrait jamais et s’en fichait. Nous avions l’âge d’en sourire, nous avions le temps de n’y pas penser ; et pourtant, de moins en moins fugitivement, j’y songeais.

J’y songeais le matin quand elle arrivait, et aussi le soir quand elle repartait. L’après-midi, elle était ailleurs. Les après-midi étaient des parenthèses entre lesquelles je me consumais. En écrivant je me rends compte que tout cela remue beaucoup de poussière. Ce n’est pas nécessaire. Je pourrais, je devrais, il faudrait passer à autre chose. En moi ces quinze jours occupent une place d’autant plus démesurée que tout, ou presque, fut intérieur, celé, occulte. Personne n’aurait compris. Elle était aussi indispensable que le hasard. Elle a trouvé d’instinct sa place dans ma nostalgie. Avant même de la quitter, je savais où exactement je la retrouverais, dix ou vingt ans plus tard, dans quelle chaleur, dans quel creux, et avec quel bonheur inquiet. Elle était très brune et je l’attendais, je l’attendais l’après-midi, je l’attendais la nuit, j’attendais sa peau hâlée et les deux fossettes dans son dos et le duvet anormalement blond de ses jambes et ses hanches déjà larges pour son âge et ses grands yeux gris-vert et ses épaules rondes et ses cheveux odorants, longs, noirs. Je l’attendais. Je sais qu’elle est vivante.

Cependant son visage s’est replié tout doucement, sans la moindre promesse de retour. Ne jamais compter là-dessus. Elle a sombré et je ne me préoccupais pas des opérations de renflouement. C’était comme l’après-midi : à mon tour, j’étais ailleurs mais, tôt ou tard, le soir arriverait. Elle reviendrait. Elle allait revenir. Longtemps, je ne l’ai pas su. Je ne souffrais pas de ne pas le savoir. Nous avions cessé d’exister. Nous étions passés à autre chose, des étreintes licites, des fidélités plus chaudes. Nous étions morts. Il n’y avait pas de quoi être triste. Elle ne l’était pas. Moi non plus. C’était une mort écrite ; elle a beaucoup duré.

Et puis après, des années plus tard, au moment où je m’y attendais le moins, je l’ai retrouvée. Que s’est-il passé ? Presque rien, une chiquenaude de la mémoire, un accident. Topographie d’une passion. L’ordinateur a remplacé la machine mais les soirs d’été ont la même odeur, les soirs d’été passés à écrire, comme il y a dix-sept ans, sur une terrasse en surplomb. Le parfum de Sandra, ses cheveux dans la brume. Un vieil oubli. Je suis rappelé. Ce n’était pas difficile. Soudain tout était là, à portée de main. Même son visage est revenu ; pourtant, pendant des années il avait été dangereusement indécis. Longtemps, j’avais lutté en vain pour ne pas en perdre les contours, la grâce, la pubescence, puis il est revenu d’un bloc, balayant les doutes et les approximations.

Elle est revenue et n’en sait rien. Elle ne peut en avoir aucun soupçon. Elle ne sait plus qui je suis. C’est une affaire de distance, dans toutes les acceptions du terme. Elle n’est revenue que pour moi. Pour le plaisir. Pour le secret. Tant d’images ensevelies ! Elle n’en saura jamais rien. Je la retrouve de la seule façon possible, dans les contreforts de l’imaginaire. Si je la revoyais dans la vie réelle, je ne la reconnaîtrais pas. Elle aura inévitablement et beaucoup changé. J’ai vieilli sans elle. Le temps est fait pour massacrer les images. Il ne reste plus que moi pour m’en souvenir, pour me rappeler la Sandra de cette époque, la mienne, ma Sandra, la seule qui ait compté. J’aurais aimé connaître les autres, Sandra à vingt ans, Sandra se transformant, Sandra en train de changer. C’est un spectre qui me sourit. Sandra, adolescente crépusculaire. Eaux mortes. Piège des cycles. Elle est montée dans la Mercedes gris anthracite de son père. Elle s’est retournée plusieurs fois. Je l’ai suivie des yeux. La route longeait la côte. J’ai su que je ne reviendrais jamais. La Mercedes a pris le virage à droite, au-delà duquel un lotissement en construction allait la masquer. Je suis remonté lui écrire. Il n’y avait rien d’autre à faire. J’avais installé mon Adler sur la terrasse. Je tournais le dos à la piscine. La lumière était celle qu’il fallait. Il était quelque chose comme dix heures du matin. Je ne ressentais rien de descriptible. Au même instant, des milliers de gens devaient vivre le même genre de scène, d’une banalité déchirante. C’est peut-être ça qui m’a empêché de m’y attarder sur le moment.

Son absence, que j’avais si souvent guettée… Je n’avais pas besoin de la prévoir. On s’en était chargé pour moi. La force des choses. Je savais ce qui allait se produire. Sur la fin, je ne la regardais plus que pour y penser. C’était un tort. On ne profite jamais assez des gens. C’était si court. Sandra, Sandra, Sandra. Un chapitre ramassé, si dense, prégnant jusqu’à l’obsession. Tandis qu’elle s’éloignait je découvrais qu’on ne peut pas se préparer à cela. Admettre qu’elle ne reviendrait pas, comme la première d’une longue suite de déconvenues qu’il allait falloir apprendre à taire, à masquer, pour pouvoir continuer à vivre, faire face, ne pas perdre de temps. Sandra était le prénom de ma survie. Sandra qui était partie. Il allait y avoir de longues semaines à meubler. Reprendre l’équilibre. Résister à la réfutation d’un visage qui avait tant compté. L’oubli est un échec auquel on ne peut résister, une eau neuve, trop neuve, un sourire gris. J’ai pris tout cela en pleine figure. Elle n’était plus là. La plage était déserte. Je n’y déchiffrerais plus ses pas. Je suis parti très vite après elle. Deux ou trois jours. Je n’avais pas beaucoup de bagages. J’ai rangé l’Adler dans son étui de métal usé. J’ai pris l’avion de Paris. C’était le dernier. La Mercedes grise avait quitté l’autoroute depuis longtemps, Sandra était rentrée chez elle, dans ce village qu’elle m’avait si souvent décrit et que je n’ai jamais visité. La télévision donnait Marnie. J’étais seul, libre et fatigué. Je me suis assis. Je lui ai écrit. Rien ne changeait. Beaucoup d’autres soirées se sont achevées ainsi : je m’asseyais et je lui écrivais. J’avais besoin d’être inutile. Quand on vous quitte, ce n’est pas difficile. Il suffit de se laisser glisser dans l’anonymat sentimental. Ces lettres ne servaient à rien. Elle n’en recevrait aucune. Elles étaient la signature du malheur, elles étaient la pâleur de la vie.

Le premier mois, je lui ai beaucoup écrit. C’était un catalogue de regrets et sur le plan du style ça ne valait pas beaucoup mieux. Chère Sandra. Elles commençaient toutes comme ça, ce qui ne présageait rien de bon. Il fallait bien commencer par quelque chose. C’était convenu, impersonnel, dénué de cette spontanéité qui nous distinguait des autres. Cela ne menait nulle part. En octobre, et pour des années, j’ai arrêté. Je ne savais pas qu’il me faudrait dix-sept ans pour recommencer. Ce n’est pas une question de courage. C’est une question d’abandon de soi. J’écris sous un soleil de remords. Ces lettres qui ne partaient pas. Ces mots que j’ai brûlés. Tout ce qu’elle ne saurait pas. Les rêves qui n’étaient pas pour elle.

Elle respire loin de moi. Rien de ce que je sais n’aurait pu la rendre heureuse. Elle était faite pour cet objectif derrière lequel tant de naïfs se précipitent en vain : une autre vie. Pas la mienne, bien entendu. Elle ne sait rien de tout cela.

Il était facile de prévoir comment les choses allaient tourner. Cela devait mal finir, puisque ça devait finir. Seulement ça n’a pas fait de bruit. Personne n’en a rien su. Jamais rien n’a filtré. Nous en sommes restés aux altitudes du secret. Je ne sais pas si ce sont les plus basses ou les plus élevées. Je n’ai pas pris le temps de me poser la question. Les sentiments sont ce qu’ils sont. Scintillants secrets. La lâcheté est un vertige. La vérité a appris à se dérober. J’ai tout dissimulé. Cet amour sans talent, qui n’existait que pour moi. Il est mort étouffé. Il ne s’est pas rendu compte. Tout allait si vite. Il s’est évanoui avant même de s’apercevoir qu’il avait existé. Il avait tout à perdre : nous étions des frères. Je l’ai laissé tomber. Nous faisions fausse route. Il m’entraînait vers l’abîme. Il m’enseignait le désespoir. Une vie noire. Une mémoire dévastée. Sous cet angle il était facile de renoncer. C’est ce que j’ai fait ; j’ai fait preuve de méthode.

La méthode, c’est l’arme absolue. On ne peut rien contre elle. J’en ai souvent manqué, à dessein, plus ou moins. Puis je m’en suis servi pour tuer Sandra et tout ce qu’elle représentait, pour arrêter la longue glissade qu’était devenue ma vie. Je dérapais vers Sandra, cette image fixe, donc fausse, j’étais dans le danger, j’évoluais dans un rêve qui ne correspondait plus à rien, qui n’était plus qu’une pauvre survivance ; je me dissipais dans le complaisant tunnel de la modification ; je retouchais sans répit un visage, des mots, des idées, pour les rendre acceptables dans un contexte qu’ils ne connaîtraient jamais. J’étais contraint d’inventer. Son absence ne me laissait pas le choix. J’ai distrait le vide avec ce que je savais d’elle et ça n’a pas duré longtemps. Il fallait inventer ou s’arrêter. Je ne me suis pas arrêté.

J’ai vécu près d’elle.

Une autre Sandra vivait en moi, réconfortante et douloureuse. J’aimais ça. Elle n’avait rien à me dire, en dehors du fait que tout cela était une erreur, que nous devions en rester là. Les gens et leurs conseils. Elle avait raison. Du fond de sa prison de papier, elle avait vu juste. Il fallait s’arrêter. Je l’ai laissée partir. Je l’ai laissée mourir. C’était mieux comme ça. Sandra est morte ; j’ai revécu. Enfin, elle n’était pas tout à fait morte. Il lui arrivait de revenir, à l’improviste. Entrez sans frapper. Elle regardait par-dessus mon épaule. Elle ne vieillissait pas. Elle repartait très vite, furtive et insaisissable. Elle avait une façon bien à elle de disparaître, une façon très étudiée. J’ai longtemps rêvé d’elle ainsi, dans des étreintes silencieuses et fugitives dont j’étais le seul à connaître l’importance.

Elle avait pris de très longues vacances. Je ne la reverrais pas. Ses signaux étaient de plus en plus faibles. Elle cessait d’émettre. Je ne captais plus rien.

Les souvenirs se corrompent à la lumière du jour. Sandra, cette poussière. La réalité est étroite, impitoyable. Je suis en morceaux. Elle n’existe pas. Triste bilan, pluvieuses échéances. Sandra en automne, Sandra en manteau, Sandra en larmes, Sandra malade, Sandra sur des skis. Tout ce que je suis forcé d’imaginer, sans être sûr d’avoir raison de le faire, je ne la retrouverai pas, elle a disparu, je veux dire l’enfant qu’elle était encore, ensuite elle a changé très vite, forcément, c’est toujours comme ça, d’une année sur l’autre, l’enfance en train de mourir, la sienne, la mienne, je ne connaîtrai jamais rien de cela, peut-être cela vaut-il mieux, qu’aurais-je pu lui apporter, je ne suis même pas capable de définir ma façon de l’aimer, même aujourd’hui je ne peux pas, je ne voulais pas coucher avec elle, ni qu’elle soit nue devant moi, non je ne voulais rien de tout ça, je la voulais telle qu’elle était, pure, ignorante de la douleur, de la saleté du désir quand il saccage la pureté ambiguë des jeunes filles, c’était si simple, je voulais du temps avec elle, je voulais qu’elle reste comme elle était, qu’elle se fige, qu’elle demeure pour l’éternité ce qu’elle était alors, une enfant dont je suis amoureux depuis un grand nombre d’années, une enfant assassinée mais qui frissonne encore en moi, et c’est tout ce qui me reste, c’est tout ce que je possède, la mémoire, la distance, l’espoir.

Je m’en aperçois, je ne cesse de m’en apercevoir. Je n’ai pensé qu’à elle. Je n’ai pensé qu’à elle qui changeait. Je la convoquais sans cesse. Longtemps, je l’ai regardée en photo. C’était plus facile. Il y en avait deux, une où elle était de face, accroupie dans le sable, elle fixait l’objectif en plissant les yeux, j’avais le soleil derrière moi, et une autre où elle était de dos, de l’eau jusqu’aux genoux, le bout des doigts traînant dans la mer. Elle portait un maillot de bain fuchsia. Je regardais la photo et vainement j’essayais d’imaginer l’expression de son visage à ce moment-là, rêveuse ou ennuyée, j’essayais d’imaginer qui elle était. Cette photo a disparu mais aujourd’hui si je pense à ce prénom, Sandra, c’est elle que je vois, ses omoplates saillant dans le soleil de quatre heures, les arrondis de son corps, tout ce bleu autour d’elle. Cette peau qu’elle avait, impeccablement brune, fraîche et douce, cette peau je l’ai rencontrée, touchée, sentie, caressée, cette peau - oui - je l’ai aimée. Mon cœur se déchirait pour elle. Esthétiquement c’était très séduisant, il y avait des choses à écrire là-dessus, mais on ne sort pas indemne d’une histoire pareille, la preuve, dix-sept ans ont passé et elle est toujours là, intacte et brève, ayant décidé de ma vie, dominant mes pensées, mes rêves, mes idées, mes enchantements. Et l’amour. Et la peur. Depuis longtemps Sandra a cessé d’être une adolescente, dans la réalité et aussi dans ma tête où elle s’est muée en allégorie. En elle l’été, en elle ma jeunesse, en elle les livres, en elle l’amour, en elle le désir, ce désir abstrait qui me taraude. Je l’aimais, je l’ai tout de suite aimée, inutilement et sans espoir, c’était Sandra, je ne veux pas que cela s’arrête. Insensiblement j’ai mis le meilleur de moi-même dans cette histoire, et ce faisant j’en ai privé ceux qui appartenaient à la réalité et qui m’aimaient.

Remuer le passé, ce qui a cessé d’être, c’est toujours dangereux. On ne sait jamais vraiment ce qui va en sortir. Ma lecture de ces événements, si on peut les appeler ainsi, je ne puis la partager avec personne. Surtout pas avec elle, avec Sandra, statufiée dans les remugles empoisonnés d’un songe infructueux, inconsciente, et tant mieux, d’avoir été si singulièrement aimée.   

 

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Par Nicolas Fourny - Publié dans : Une chronique sentimentale
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Lundi 4 décembre 2006 1 04 /12 /2006 09:37

Cet après-midi là Axelle se reposait chez vous, après trois jours passés près de sa fille. Le taxi vous a déposé à trente mètres de la maison. Il était quelque chose comme six heures du soir. Vous aviez attendu qu'Aude se rendorme et alors seulement vous vous étiez résolu à partir. Vous cherchiez vos mots en ouvrant la porte. Comment annoncer le meilleur après avoir provoqué le pire ? Axelle somnolait dans un fauteuil. En elle vous ne retrouviez que peu des expressions de sa fille ; il vous était facile de la regarder dormir. Elle a remué, a ouvert les yeux. Vous vous êtes assis près d’elle et vous avez dit elle vit. Elle s’est réveillée. Elle a repris conscience. Elle m’a parlé.

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Axelle s’était installée chez vous. Elle occupait la chambre d’amis, au second étage. Une pièce mansardée, avec des poutres blondes, des meubles suédois en kit, et un petit bureau à cylindre dans lequel Aude avait rangé ses affaires — photos, lettres, cartes postales, livres scolaires.

Vous dormiez mal. Axelle avait changé les draps, un jour où vous étiez parti pour l’hôpital. Le linge d’Aude avait été nettoyé, plié, rangé dans la grande armoire en chêne qui portait encore les stigmates du déménagement. Son désordre vous manquait.

Soir après soir elle vous avait parlé de Jacques, de sa fille, de leur vie. Aude à l’école. Aude se cassant un bras en cours de gymnastique. Aude faisant du cheval, de la danse, de la voile. Aude lisant Steinbeck, Faulkner, Sagan, tout ce qu’elle trouvait dans la bibliothèque de ses parents. Leur fierté aussi, les jours de fin d’année, à la distribution des prix. Leurs soucis. Jacques qui n’avait pas voulu d’autre enfant. Elle n’avait pas insisté, n’était pas capable de dire si elle le regrettait.

Après la mort de Jacques, disait-elle souvent, et dans ces moments-là vous regardiez ailleurs, elle s’arrêtait une seconde puis reprenait : depuis qu’il n’est plus avec nous. Leurs amis, la famille avaient été très bien.

Une hésitation, puis : vous aussi, à votre manière, vous avez été très bien.

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 Le ciel était lavé quand vous êtes allés la chercher pour la dernière fois. Il avait plu tout le matin. Elle a souri quand vous l’avez soutenue jusqu’au taxi qui attendait ; elle vous a souri à tous les deux. Vous l’avez installée à l’arrière droit. Vous l’avez déposée avec précaution sur le siège. Axelle s’était glissée à côté d’elle. Aude ne pouvait pas tourner la tête à cause de sa minerve, alors vous vous êtes penché pour l’embrasser, dans une posture insolite qui l’a fait sourire encore, plus largement cette fois, et l’éclat dans ses yeux pondérait son aphasie.

Le taxi a démarré. Vous l’avez regardé longtemps, jusqu’au bout de la rue, tandis qu’il emportait Aude, Aude qui ne pouvait plus vous regarder, vers l’aéroport, les réacteurs, le nord, la plage, son père.

C’était une idée d’Axelle. Revenir, repartir. Là-haut. Loin. Vous étiez seul. Tout de suite, Aude avait accepté. Vous compreniez. L’accident l’avait rajeunie ; une part d’elle-même désirait l’enfance. L’accident et ses conséquences, tous ces détails affreux et compliqués, tout cela appartenait à un univers où elle était entrée comme par effraction. La douleur l’effrayait ; elle lui tournait le dos. Hardelot en était si éloignée, Hardelot c’était l’insouciance, les rires figés pour toujours dans la chaleur illusoire de la réminiscence.

C’était aussi un cimetière. Son père et sa jeunesse enterrés côte à côte. C’est vers cette nécropole qu’elle accourait à présent.

Il fallait rentrer. Il était encore tôt. Vous êtes allé marcher sur le quai du Commandant-Malbert. La pluie allait bientôt revenir. La brise d’ouest poussait les nuages qui traversaient la rade. Ils venaient vers vous dans le ciel obscur. Vous vous êtes réfugié dans la voiture, ce vieux coupé Mercedes 280 que vous aviez trouvé à Lorient chez un négociant. Un modèle 74, 74 qui avait été une bonne année. Les premières gouttes s’écrasaient sur le pare-brise. Vous avez démarré, allumé les phares, repris la route vers la maison vide que vous alliez devoir affronter.

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 Elle a téléphoné le troisième jour. Vous étiez sur la grève. Vous avez couru en entendant la sonnerie par la fenêtre du salon. Elle vous a dit tu me manques, viens, reviens, je t’aime, elle disait reviens, j’ai besoin de toi, fais vite ; cette brume en vous ; il fallait revenir ; elle vous attendait ; vous imaginiez son front bombé, sa pâleur, les auspices de ses larmes ; vous imaginiez Axelle aussi. Où était-elle ? Etait-elle sortie ? Derrière Aude, il n’y avait pas de bruit. Derrière Aude, il y avait l’appartement, les photos de Jacques, sa chambre de jeune fille, l’odeur de lavande dans toutes les pièces. Elle vous disait de revenir, de revenir là-bas, et vous fermiez les yeux, vous examiniez ce qu’allait être la vie, la vie à Hardelot, la place qui vous attendait et qui n’existait pas ; Axelle, la désolation nécessaire, la plage et le vent ; le sourire de Jacques sur les murs, ce sourire qui vous écrasait, vif et crépusculaire ; ce sourire et ses nuances qui n’existaient plus que dans la mémoire de quelques-uns, que pouviez-vous en faire ? Un visage en cendres vous poursuivait.

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Cette exigence dans sa voix. Ce besoin qu’elle avait. Cette urgence — il fallait partir, fermer la maison, bondir vers elle et ne jamais plus revenir, enfin, plus jamais comme c’était avant.

Aude disait maman est d’accord, n’aie pas peur, reviens ; reviens.

Vous saviez ce que vous alliez faire. Ce qu’il fallait. Elle parlait de votre peur ; en était-ce vraiment une ? Au moment de l’accident, de l’hôpital, du coma, un désespoir vous avait saisi qui maintenant s’éloignait. Mais votre peur ? Votre frayeur ? D’un certain point de vue l’accident avait été une solution ; mais en même temps il ouvrait des portes dont vous redoutiez le mouvement, ce qu’en s’effaçant elles pouvaient révéler. Maman est d’accord. Qu’avait-elle compris ? Etait-ce de l’indulgence, de la compassion ? Reviens. Reviens là où tu n’es jamais allé. Reviens dans cette maison avec une identité neuve, inconnue, fragile, illicite. Reviens comme un amant dans la sauvagerie des silences. Reviens pour être observé. Reviens pour le jugement. Reviens pour perdre toutes tes raisons de t’enfuir.

Vous vous interrogiez sur vous-même : étiez-vous digne d’être aimé ? D’être aimé ainsi ? D’être attendu ? En vous se tramait comme une gêne. Ce qui allait se passer ne serait pas confortable, ni facile, ni prévisible. Cette obscurité, voilà ce qui vous angoissait. Vous aviez eu peur de la perdre ; à présent vous aviez peur de la retrouver.

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Hardelot.

Vous aviez peur de l’avoir.

Vous descendiez sur la plage. Il n’y avait pas de galets. Le jour était sale. C’était le matin. Vous aviez passé la nuit sur la route. Votre nuit, vos questions.

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 Pendant ce temps elle dormait ; puis elle avait cessé de dormir ; puis elle avait claudiqué jusqu’à la fenêtre de sa chambre ; puis elle vous avait vu. Elle avait vu sa vie —  sa propre vie —  en train d’hésiter, de vaciller, d’envisager, de décider, de choisir. Elle était restée silencieuse, attentive, férocement immobile. Derrière elle, derrière vous, le jour finissait d’apparaître. Vous portiez cette veste bleu marine qu’elle aimait et un pantalon qu’elle ne connaissait pas. Tous ces mois de silence ; ces semaines aveugles. Ce temps perdu pour toujours. Et vous qui attendiez, vous sur cette plage.

Vous qui attendiez quoi ? Comment identifier ce qui se passait là, à quelques dizaines de mètres de sa vulnérabilité hâve, de son visage passagèrement contracté par des douleurs fantomatiques — remugles du mal inoubliable, mémoire de la fêlure à la fois une et multiple et qui refusait de se dissoudre ? Vous marchiez, inconscient d’elle. Vous marchiez si rêveusement, inaccessible soudain. Les derniers mètres d’une vie. Peut-on écrire que vous la regrettiez ? Que vous tergiversiez devant ce qui commençait ?

Ensuite, vous l’avez vue. A un moment vous vous êtes retourné vers la digue, le parking, la Mercedes , la route, l’immeuble, la fenêtre derrière laquelle elle guettait. Tant d’hypothèses réunies en une souterraine tentation. Vous avez regardé la tache blanche qui était son visage, l’anémie de son sourire. Vous avez regardé la main qu’elle agitait, mais imperceptiblement, qui était presque figée contre la vitre.

Vous avez contourné la Mercedes dont le moteur claquait encore — indices du refroidissement à peine commencé, d’une mécanique prête à repartir ; vous pouviez reprendre la route, la route sédative et lisse, la route qui vous emporterait ; mais vous avez verrouillé la porte du coupé puis vous avez marché vers le hall blanc, l’interphone et le sas, le nom d’Aude et de Jacques sur la boîte aux lettres, l’escalier, l’avenir.

(fin)

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Poésie de l'indifférence
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Lundi 27 novembre 2006 1 27 /11 /2006 07:11

La nuit était une soute. Doucement elle vous enveloppait ; elle ressemblait à un linceul prévu pour quelqu’un d’autre ; quelqu’un que vous aimiez. Au bout d’un couloir, dans cet autre pavillon de l’hôpital où on l’avait transférée, à l’écart de vous, avec la dérisoire protection de la distance, au creux d’une pièce encombrée d’appareils et de souffrance, vous ne saviez pas où exactement, vous ne pouviez que l’imaginer, il y avait Aude, possiblement détruite, survivante aléatoire, crépusculaire nudité, lividité du hasard.

Axelle était là. Elle non plus n’avait pu entrer. Elle voulait vous voir ; il le fallait ; elle ne savait rien. En elle la surprise et la tragédie marchaient d’un même pas. Elle a posé sur vous un regard neuf, douloureux, interrogatif. Vous deviez décider ; les mots vous appartenaient. Vous êtes parti de la fin. Le secret en vous se délabrait. Depuis l’accident vous remontiez les fortunes et les contingences. Cette conversation avait un parfum de terme, tout était stoppé, vous étiez en train de le découvrir alors même que s’échafaudait votre récit, que vous convoquiez vos souvenirs et vos ambiguïtés, votre fraîcheur enfuie ; soudain votre passion sentait le désinfectant.

Aude. Sa mère était silencieuse. Elle vous fixait de temps en temps. Il était évident qu’elle ne vous en voulait pas. C’était inutile, bien entendu. Vous regardiez ses mains. Il était question de bonheur, de circonstances ; vous aviez du talent en matière de périphrases.

Vous n’avez pas parlé de la rue Bobillot. Quelque chose vous retenait de le faire. Ç’avait à voir avec l’attitude de cette femme, avec la source de sa peur ; l’inventaire de tout ce qui venait de changer pour elle. Les brisures de ce qui avait été son espoir, son ambition, son avenir, sa vie même, étaient de nouveau en train de tomber. Une fois de plus l’avenir changeait de format.

_______________

 

Vous la regardiez mourir. Mourir. « J’observe la nuit et la mort. » C’était ce qu’elle allait faire. Elle s’apprêtait à disparaître, on allait l’ensevelir loin de vous. C’était votre sanction, ce qui vous attendait pour l’avoir assassinée. Vos pensées chancelaient. Aude immobile, sourde, indifférente, les yeux clos ; vous pensiez à tout ce que vous aviez vu passer sur ce visage, à tout ce qui était perdu, à tout ce que vous aviez perdu. Les mots ; le temps ; Aude au milieu d’eux.

Le médecin s’était approché. Il avait des choses à vous dire. Vous vous êtes éloignés d’elle, comme deux complices involontaires. Il n’était pas hostile. C’était un accident. C’était un professionnel. La fatalité ; ces choses-là arrivent. Ce n’était la faute de personne. Les mots du praticien entraient en vous, puis en sortaient sans rien modifier. Vous saviez très exactement ce qu’il fallait penser de la situation. Vous aviez eu le temps d’y réfléchir. La délicatesse du type en blanc vous laissait figé dans un détachement poisseux et involontaire — pourquoi ne vous parlait-il pas d’elle, au lieu de vaticiner sans fin autour d’excuses dérisoires ?

A la fin, tout ce que vous aviez compris, c’est qu’il fallait attendre. Il y a des erreurs de trajectoire qui se paient cher.

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A la fin, vous aviez oublié comment elle s’appelait. Il avait fallu la mort de Jacques pour vous en souvenir. Son prénom. Axelle. Axelle et Jacques. Le jour de leur mariage vous n’aviez pu vous libérer. Vous aviez inventé un prétexte. C’était une année dure, difficile à accepter. L’immersion dans ce groupe de gens chaleureux, souriants, endimanchés vous soulevait le cœur à l’avance ; plaquer un sourire mécanique sur votre masque de post-adolescent, serrer des mains, avoir l’air heureux : non. Vous aviez rédigé un mot d’excuse médiocrement tourné, qui manquait de conviction et dont le style était proportionnel à la déception que vous pensiez provoquer. Jacques ne vous en avait pas tenu rigueur. Plus tard, à l’automne de 1978, Aude avait deux ans, vous aviez été invités à la même réception. L’image que vous aviez conservée d’Axelle, l’Axelle d’alors, était délavée, diffuse, hors de contrôle. La femme meurtrie par l’angoisse superposée au deuil se tenait devant vous. Naturellement elle ne s’était doutée de rien. La vie de sa fille, loin de la lumière qu’elle aurait désirée. La vie de sa fille avait passé. Vous étiez un épisode ; peut-être les choses allaient-elles se résoudre sur ce substrat. Derrière la sérénité de façade résidait une forme de panique. Le visage de cette femme racontait une histoire que vous n’étiez pas sûr de connaître.

Axelle attendait la suite. Cela se voyait. Une pluie amère et froide tombait sur votre âme enkystée de tristesse et de fuite. Cette envie de fuir, ce désir de refuge. Cette terreur de l’instant. Tout ce vide à étreindre en vous, ces signaux défunts, ces sourires perdus, émis pour rien, sans doute, noyés dans un irrépressible brouillard.

Derrière vous les portes de l’hôpital ; devant vous le soir qui arrivait.

Le soir et ses questions.

_______________

 

Ailleurs. Il avait cessé de pleuvoir. Elle découvrit la maison basse et obscure où sa fille avait existé. A l’intérieur tout était gris. La journée avait été dure, incertaine. Elle hésitait à s’asseoir. Vous allumiez les lampes. Ces éclairages indirects qu’Aude avait choisis, organisés. Ils convenaient bien à la situation. Elle s’attardait sous les volutes de pierre au-dessus de la porte du salon. Elle regardait les doubles rideaux que vous n’aviez jamais vraiment aimés mais qui à présent scandaient un prénom, suggéraient une ombre, vous jetaient une absence au visage.

Maintenant, elle était dans la chambre. Les draps étaient les mêmes. Le lit était défait. Cette petite pièce sombre, aux fenêtres étroites, il n’était pas difficile d’imaginer ce dont elle avait pu être le théâtre.

Elle l’imaginait. Elle reconnaissait un cardigan abandonné sur une chaise, un livre de poche sur le bureau, des bottes de motard sous l’escalier. A bien des détails elle reconnaissait son côté du lit. C’était une idée étrange pour elle, qu’Aude puisse avoir un côté dans un lit, comme un partage auquel elle n’aurait pas pensé.

Elle s’est assise en face de vous, dans un fauteuil que vous n’utilisiez jamais. Elle vous dévisageait avec une espèce de curiosité anxieuse. Elle ne savait pas qui vous étiez. Elle ne savait pas comment vous parler, ce qu’il fallait faire. De temps en temps, elle regardait le téléphone.

Vous étiez resté debout. Vous vous affairiez. L’immobilité était insoutenable. Vous mettiez la table. Il était plus de huit heures ; d’une main qui ne tremblait pas, vous accomplissiez les gestes d’un quotidien enfui.

Vous ne deviez pas vous laisser paralyser par ce silence qui commençait d’entrer en vous. Avant tout, c’était la qualité de ce silence qui vous gênait. L’obscurité des mots. Vous étiez concentré sur ce qui n’avait pas d’importance.

Elle s’est approchée de la table, elle vous a souri, d’un sourire fané, étroit, fugitif. Que contenait ce sourire ? Qu’est-ce qu’il lui coûtait ? Etait-il un encouragement, une désillusion, un fatalisme ? Il vous semblait usé.

Elle vous parlait. Il était question de 1976. Comment c’était arrivé. Jacques, la faculté de droit. Jacques qui ne voulait pas d’une fille, non, surtout pas. Et ensuite ? A la fin des années soixante-dix il y avait eu Hardelot. Aude était si petite. Une autre vie. La mer, les dériveurs de location. Cet endroit un peu mort, il fallait y vivre pour le comprendre. Elle hésitait à prononcer le mot qu’il fallait. Il lui brûlait les lèvres. Encore ce sourire distrait, qui s’excusait de ne plus pouvoir le dire.

Vous ne l’interrogiez pas. Vous n’imaginiez pas quelles questions il fallait poser. La circonstance était trop neuve. Vous n’aviez pas de repères. Cette femme, devant vous, avec les deux tiers de sa vie en lambeaux. Qu’est-ce qui lui restait ? Un enfant vivant, mais dont les traces à présent se perdaient loin d’elle, dans des chambres d’hôtel et des maisons inconnues, des appartements dont elle ne savait rien ; des lieux ruisselants d’une menace abstraite en train de sourdre de mille blessures — celles que seuls pouvaient creuser la solitude, le deuil et leur brutalité.

_______________

 

Vous vous souvenez très exactement du moment où Aude a ouvert les yeux pour la première fois, comme du moment où le médecin vous a annoncé qu’elle vivrait. Il avait un sourire affable et franc, du moins était-ce l’impression qu’il vous laissait. Il n’avait pas demandé qui vous étiez. Il vous prenait sans doute pour un obscur beau-père, ou peut-être un ami de la famille, le genre de type improbable que l’on appelle en cas de coup dur — sauf que le coup dur c’était vous. Votre présence ne suscitait pas de questions, c’était quelque chose de naturel.

Il parlait surtout à Axelle et ça aussi c’était normal. Vous étiez hors champ. Votre angoisse n’était pas la même. Elle restait invisible pour le spécialiste qui répondait aux multiples questions d’Axelle, phrases courtes, questions ouvertes, articulées d’une voix neutre, blanche, qui paraissait ne celer aucune oppression.

Les nouvelles étaient relativement bonnes. Aude pourrait remarcher. Naturellement ç’allait être dur. Elle aurait mal, encore, longtemps. Mais à terme elle vivrait normalement. A terme — c’était une curieuse locution, une formule froide et impassible, comme les murs de l’hôpital où sa vie avait été sauvée.

Ensuite vous êtes passés la voir. Enfin, plutôt vous êtes allés la regarder respirer. Elle dormait. Le beau visage tuméfié émergeait à peine dans le blanc aveuglant des draps et des bandages.

_______________

Cet amour réveillé, c’était le vôtre.

C’était un début d’après-midi, un peu moins de deux mois après l’accident. En achevant sa toilette l’infirmière avait vu les paupières battre et revivre, sèches encore, et le regard si longtemps obturé l’avait suivie, avec en filigrane tant de mots enfouis, bousculade sémantique réduite à un murmure indistinct.

L’infirmière avait l’habitude. Elle avait vu cela cent fois. Elle lui dit vous avez eu un accident, vous êtes sauvée, tout ira bien maintenant, je vais appeler le médecin. Le visage que vous aviez vu s’émacier au fil des semaines, le visage immobile, seulement éclairé par un jour artificiel, le visage que ne nourrissaient plus ni l’espoir, ni la joie, ni la vie ; le visage aux rêves éteints, le visage qui était seul, inhumé dans le silence, aveugle et qui n’entendait rien de ce que vous chuchotiez, Axelle et vous, en un relais tacite, matinées, après-midi ; ce visage qui n’avait pas vu les fractures se réduire,  les pansements perdre du terrain, ce visage qui revenait au monde, qui rentrait d’un voyage cinglant et imprévu, ce visage que vous aviez cru perdre, ce visage, le sien, le sien aimé, avec désormais cette cicatrice au coin du sourcil gauche, ce visage sincère et droit, beau jusque dans la maladie, ce visage que vous attendiez, Aude revenait à sa surface, elle s’y réinstallait, c’était — oui —  de nouveau elle en ces traits, de nouveau la couleur qui affleurait, et quand sur lui vous avez posé une main rugueuse et tremblante vous avez entendu un souffle inégal et lent, vous avez entendu des mots tranquilles — les mots de l’éternité.

Vous avez vu ses doigts qui bougeaient.

Vous avez vu un sourire convalescent illuminer le jour, la chambre ; vous avez regardé sa poitrine soulever le coton de la blouse réglementaire.

Elle a dit je suis vivante ; sa main a cherché la vôtre. Je suis vivante. Tu es beau. Reste là. Quel jour on est ?

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(à suivre)

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Poésie de l'indifférence
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Lundi 20 novembre 2006 1 20 /11 /2006 13:12

Le désespoir appelle le désespoir. C’est à cela que vous pensez en négociant les derniers virages, le chemin est étroit et vous frôlez presque les chèvrefeuilles qui se répandent devant les maisons que vous êtes en train de dépasser ; et puis voilà, ça y est, le break s’immobilise, le camion est déjà reparti et seules les traces fraîches qu’il a laissées dans le gravier témoignent de son passage.

Aude ne les remarque pas, elle est descendue, a couru vers le cimetière de bateaux qui précède l’océan, elle a couru entre les épaves, couru vers l’eau que le soir rendait orange, et vous avez aperçu sa silhouette, de loin en loin, entre les poupes et les étraves en train de mourir ; puis elle a disparu.

Vous avez eu la tentation de la rejoindre mais vous êtes resté là, le cœur traversé par des bruits oubliés — le clapotis de l’eau contre les coques à demi submergées, vos propres pas dans le sable, l’écho d’un hors-bord qui traversait la baie. Vous vous êtes dit nous y sommes, c’est le premier soir et vous êtes entré seul dans la maison.

Les déménageurs avaient bien travaillé. A quelques exceptions près vos instructions avaient été respectées à la lettre. Vous aviez patiemment étudié, sur plans, pendant des semaines, la disposition des meubles ; vous aviez longuement réfléchi à cet univers qui n’existait pas, ce contexte de papier, vous vous étiez évertué à tout prévoir, vous aviez mesuré le décor, calculé tous les arrière-plans d’une renaissance. Tout était si neuf et en même temps si familier. Tout était vrai. A présent la pierre grise et rassurante de la maison abritait une prodigieuse somme d’espoirs et de craintes pareillement informulés.

Vous vous souvenez qu’un soir vous aviez repoussé le carnet noir sur lequel vous preniez des notes, donniez forme à votre projet, et vous vous étiez accordé une pause. Vous aviez songé à la formule « ne rien laisser au hasard », c’était la question centrale, l’énigme du pas décisif que vous vous apprêtiez à franchir.

Il y avait comme une solitude en vous. Une sorte de vertige. Vous étiez tellement seul au milieu de ce moment-là, à écouter les minutes s’écouler, vous les entendiez fuir aussi nettement que des pas qui se seraient éloignés ; ces minutes qui vous séparaient du moment où Aude se mettrait à comprendre.

Elle se rapprochait de la maison ; Vous choisissiez vos mots. La maison qui était sombre. Vous vous êtes penché vers une lampe. Ils avaient oublié de la brancher. Derrière vous la porte s’est ouverte. Aude s’est avancée. Elle vous appelait ; elle ne pouvait pas vous voir, vous étiez accroupi, en train de brancher la lampe. Vous vous êtes redressé. Vous n’avez pas actionné l’interrupteur. Elle était près de vous.

Si près.

Elle s’est installée tout contre vous. Elle ne se rendait compte de rien. A présent, il faisait tout à fait noir. Il y avait votre main sous sa veste. Votre main immobile. Il était inutile de bouger. Vous l’entraîniez ailleurs, loin des fauteuils et des romans, dans une autre pièce, sur un lit où son corps blanc et affaibli avait déjà si souvent clignoté.

_______________

 

 

 

Vous vous êtes réveillé le premier. La chambre était saturée de reflets. Les volets étaient restés ouverts. En tournant la tête vous pouviez voir la baie. Il était huit heures. Aude dormait comme elle aimait le faire, allongée sur le ventre, la tête tournée vers vous. Vous êtes sorti. Un soleil crayeux éclairait le salon. Il n’était plus question d’attendre. Les explications arrivaient. Elles n’allaient pas être faciles. Il n’était pas question de s’y soustraire. Quelque chose s’achevait, quelque chose commençait ; le reste pouvait disparaître.

Le reste ? Mais il n’y avait plus de reste. Le reste était une fiction. Tout ce qui comptait était ici. Ici, dans l’ouest de votre vie. En progressant vers la fenêtre, derrière vous vous sentiez le passé qui s’effondrait, avec des craquements sinistres et encourageants.

Il y avait du brouillard autour des épaves. On ne voyait pas le fond de la baie. Vous auriez voulu pouvoir ne regarder que dehors, mais bien entendu c’était impossible ; il allait falloir affronter le réel, vous colleter avec lui ; soudain vous aviez tout à perdre.

Sa voix qui vous appelait.

Vous êtes revenu dans la chambre. Elle s’était assise, se frottait les yeux. Elle frissonnait. Elle balbutiait qu’elle avait froid. La dureté de ses seins en attestait. Vous lui avez donné le pull que vous portiez la veille. Vous avez remonté la couverture jusqu’à ses épaules. Vous vous êtes assis près d’elle. Vous lui avez tout expliqué.

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Aucun détail ne vous échappait. Ce n’était pas le moment. Aude était devant la maison. Elle regardait la mer. Le brouillard avait disparu. Vous étiez à vingt pas derrière elle. Elle vous avait écouté, très bien, et maintenant elle était là, les mains dans les poches, elle levait la tête, vous souriait de temps en temps.

Vous ne bougiez pas.

Elle disait je rêve, je suis en train de rêver, je vais me réveiller, nous ne sommes pas là. Vous alliez passer le reste de votre vie avec elle, c’était aussi simple que ça, une idée évanescente mais tenace qui vous foudroyait.

A cet instant précis vous ne songez pas à ce qu’il y a derrière la maison. Tout ce à quoi vous avez renoncé. Tout ce qu’il a fallu vendre, désorganiser, les projets stoppés net, accepter de ne pas aboutir. Mais vous ne pensez pas à tout cela, à ces rêves déjà anciens que vous portiez en vous depuis si longtemps et qui auraient voulu survivre, qui vous disent j’ai été jeté à terre, j’ai été fracassé. Vous ne pensez qu’à ce que vous voyez, à Aude en train de renaître, dans la clarté bleue d’octobre, près d’un cimetière de bateaux.

Aude et sa résilience. Elle était la vie ; enfin, ce que vous appeliez la vie. Elle était en train de devenir ce qu’elle avait toujours été.

Elle est allée marcher près des grands arbres, sur la grève étroite qui séparait la forêt du rivage. Vous avez eu un peu de mal à la quitter des yeux mais finalement vous êtes rentré. Vous aviez du travail.

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Parfois, on est si près des choses. Autour de vous, l’irréalité s’organisait. S’annonçaient des voyages, des départs, des retours. Les photos de cette époque montrent des sourires hésitants, Aude dans le jardin, Aude à Brest sur le quai, des postures de débutants, des regards, un hiver lumineux, des traces de pas dans le sable. Une simplicité. Elle ne s’ennuyait pas. Ce n’était pas arrivé ; rien de ce que vous redoutiez n’était arrivé. Elle avait décidé de préférer les idées que vous aviez eues pour elle. Les choix que vous aviez faits. Vos arbitrages. Elle respirait.

Souvent, vous pensiez à Jacques. Ce malheur falsifié, déguisé en solution. Grâce à lui, vous sortiez du gris. Vous travailliez tard. Aude lisait dans le salon. De votre bureau vous pouviez la voir ; il vous suffisait de lever les yeux, et en un synchronisme silencieux elle les levait en même temps, vos sourires se croisaient ; une connivence de grands brûlés.

Mais dans le bruit de vos rêves il y avait Jacques. Il vous attendait, nimbé peut-être d’une lueur dont la bienveillance atténuerait l’ironie, et que lisiez-vous en lui ? Le reproche, l’affection ? Jacques ne disait rien. Il faisait preuve d’une inopportune pénurie de jugement. C’était une chiquenaude de la mémoire, un accident, un vieil oubli, un visage détruit. Il était là. Il fixait les limites, sans avoir l’air d’y toucher ; il se postait à toutes les frontières de votre insouciance. Il y avait beaucoup de choses à empoisonner. Vos vingt ans étaient dans le coup mais maintenant, comme tant d’autres cantons de votre mémoire, ils étaient devenus nocturnes. Ils avaient atteint l’île des fascinations vaincues, des idées mortes, une île froide d’où ils ne reviendraient pas. Il n’y avait que Jacques pour y avoir résisté. Au petit jour, dans le sanglot blême du matin, il ne vous attendait pas. Il ne hantait que votre culpabilité ; parfois elle était l’essentiel de vous-même.

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Il y eut de nouveau décembre, et un jour, en arpentant une plage nue des environs, Aude décida qu’elle allait parler à sa mère. Elle ne voulait plus mentir, ni se cacher, ni inventer des prétextes pour justifier votre présence. Vous n’avez pas essayé de la dissuader. La vérité vous semblait préférable. De plus elle ne vous faisait pas peur ; ce n’était qu’une formalité. L’opinion de Jacques mort vous importait plus que celle de sa femme vivante. Le regard des inconnus sur Aude, sur vous, enfin, sur vous deux ensemble, c’était une autre formalité. Les formalités, il était toujours possible de s’en affranchir ; ça faisait partie de ce que vous aviez appris, puis essayé de comprendre, puis renoncé à lui expliquer. En face d’elle votre quarantaine ne pesait pas lourd. Cependant ç’allait être une étape difficile à franchir ; Aude avait beaucoup réfléchi. Elle considérait cela comme une signature ultime, une sorte de preuve ; tu n’as rien à me prouver — c’était votre réponse et c’était son projet — notre vie n’a pas besoin d’être ratifiée — je suis fière de t’aimer, j’ai hâte que tout le monde le sache, j’en ai fini avec la corrosion des blocages, je suis libre, nous sommes libres, je t’en prie, laisse-moi faire, accompagne-moi, emmène-moi, emmène-moi là-bas, sois près de moi. Sois avec moi.

Tout ce qui criait en vous : les questions, cette forme particulière de remords, un paysage de blessures, et le désir atrophié de l’expérience. Vous saviez — on vous l’avait dit — qu’à partir d’un certain stade l’expérience cesse d’être une conquête pour se transformer en menace ; que c’est toujours une question d’âge. La sérénité de l’acquis cède la place aux remises en cause, aux doutes, à l’invalidité des certitudes. C’est à ce moment-là que — sois avec moi — Aude était arrivée et il ne fallait pas chercher ailleurs les raisons pour lesquelles l'inquiétude avait pris le pouvoir.

En même temps cela avait son utilité, parce que cela vous maintenait en alerte, en éveil, à l’écart des récifs de la médiocrité, ils étaient à fleur d’eau, à fleur de peau, et vous aviez déjà vécu tant d’échouages. Vous aviez si souvent talonné, par lassitude, fragilité, démotivation. Vous n’aviez rien oublié.

Il y avait en vous le demi univers d’une passion inclusive, et rien de tout cela ne tolérait ni n’avait à voir avec l’hésitation, la facilité, l’habitude, l’envie de faire autrement. Le bonheur vu comme une occupation, en face de quoi il fallait choisir, et vous penchiez plutôt vers la résistance.

C’est à cela que vous pensiez en la regardant s’éloigner vers la mer, en l’écoutant vous dire ce qu’elle allait faire. Sa silhouette avait changé, elle était moins peuplée de rondeurs elles-mêmes moins accessibles. La vie s’enfuyait ; en elle, des regrets, comme une interminable pluie. Des pleurs dissymétriques ravinaient la peau de ses joues. La vie en plan américain : son visage, ses épaules, ses seins, son sourire incertain ; c’était chez elle, cette atmosphère, ce regard obscur et téméraire, cet éclat en train de pâlir.

Et maintenant, ceci. Alors qu’elle se remettait à vivre.

Elle avait insisté pour préparer elle-même les bagages. C’était un soir froid et sec. Aude avait téléphoné, elle avait annoncé son arrivée, sans parler de vous. Vous étiez resté assis à votre bureau, introspectif et taciturne, essayant d’anticiper : cet appartement que maintenant vous ne connaissiez que trop, la chambre d’amis, le vestibule et le couloir, les photos de Jacques sur les murs, et d’autres aussi ; Aude enfant, Aude adolescente, juste avant sa capture ; des spectres. Expliquer, parler. Donner des raisons et des détails. Des dates, des lieux. Vous alliez avoir l’air de vous excuser. Aude avait dit ne t’inquiète pas, c’est moi qui parlerai. Tu n’auras rien à dire. D’ailleurs qu’auriez-vous pu dire qui n’eût pas contribué à compliquer le jeu ? Les questions allaient venir, peut-être plus tard. Mais elles viendraient, inévitablement. Des questions. Vous n’étiez pas sûr d’aimer cela.

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Vous alliez mourir. Aude aussi, mais plus tard, après. L’ordre des choses. Etait-ce ainsi qu’elles devaient se passer, qu’elles pouvaient être tolérables ? Ce matin-là sur la route de Châteaulin le bitume était humide et gras et quand vous avez senti l’arrière de la Volvo commencer de se dérober, tranchant net la carotide de vos illusions, vous avez tenté un contre-braquage, machinalement, alors même que vous aviez déjà compris qu’il était trop tard. L’essieu arrière rigide ne pardonnait guère les fautes de conduite. Ce qui vous reste de cet instant-là c’est le regard que vous avez jeté vers Aude, c’était juste avant le choc, elle criait quelque chose, un regard irréfléchi, désespéré, éblouissant, une beauté qui était peut-être en train de se consumer à toute vitesse, et vos yeux et vos gestes impuissants ; vous avez heurté tangentiellement un platane. Sa tête a heurté le montant de la portière avec un bruit net et écoeurant.

Il y avait du verre partout. Les vitres du côté droit avaient explosé. L’arrière du break avait escaladé le talus, c’était la collision avec l’arbre qui avait stoppé sa course et à présent il y avait du sang sur le visage d’Aude, sur son pull, son front lacéré par les éclats ; vous regardiez cela, vous le compreniez comme au ralenti ; votre mémoire stockait les détails avec cette précieuse incohérence qui, plus tard, vous empêcherait de vous souvenir de tout ce que cette scène pouvait avoir de laid.

_______________

 

 

 

Où était-elle ? En réanimation. On vous avait transportés à Brest. Vous ne vous souveniez de rien. Ça n’allait pas durer. Les choses reviendraient d’elles-mêmes, par vagues, inutile de s’inquiéter pour ça.

Aude était en réanimation. Il y avait six heures que vous étiez là. Vos blessures étaient superficielles. Une légère commotion. Ils allaient vous garder un ou deux jours, et puis vous pourriez sortir.

Elle n’avait pas repris conscience. Personne ne pouvait la voir. Vous étiez là comme un gisant, dans le camouflage de l’attente. A un moment, quelqu’un entrerait dans la chambre et vous instruirait. Il y aurait une issue.

C’était une négligence aride, bruyante et dépouillée, longtemps elle allait vous empêcher de dormir, déjà sa clameur vous transperçait, vous étiez en ruines ; vous dressiez la liste de tout ce que vous n’aviez pas fait, ou plutôt non, cette liste se dressait toute seule, autonome et inhumaine ; elle était là devant vous, vibrante de menaces, riche de joies mortes — cruauté des promesses, ivresse brute des conséquences.

Ces pneus qu’il aurait fallu changer. Ces amortisseurs un peu lâches, on les eût crus sortis d’un fond de stock nord-américain et même là, dans ce lit, ne ressentant aucune douleur véritable, juste un engourdissement succinct, vous continuiez d’aimer ce balancement chaloupé que vous éprouviez à chaque virage. Cette auto si fluctuante dans ses attitudes, c’était à elle seule une mémoire. La route était dangereuse, la voiture approximative dans son comportement, vos compétences discutables ; et la conjonction de tout cela avait poussé Aude dans le coma, cela l’avait peut-être tuée, et en définitive tout cela se résumait à un problème de légèreté. Vue d’un lit d’hôpital, avec ces voix étouffées, ces portes trop larges, cette odeur d’antiseptique, la légèreté paraît toujours coupable. Vous étiez coupable. Vous pensiez aux Choses de la vie, où Paul Guimard écrivait que le centre de gravité des hommes légers est imprévisible. Aude était devenue votre centre de gravité ; vous n’aviez pas besoin de cet accident pour le savoir. Pour ce qui est de la légèreté, c’était autre chose. Etiez-vous léger, vraiment ? Il vous semblait qu’au contraire la terre lourde de vos souvenirs, de votre mémoire, de tout ce que vous n’aviez pas accompli vous entraînaient vers la gravité, le sérieux, la conscience irrémédiable des choses. Vos idées s’étaient tenues tranquilles. C’étaient les détails qui vous avaient échappé, avant de vous piéger. Cette voiture et ce virage, cet arbre et ce talus, ces traces de pneus et de sang, tout cela était si effroyablement banal, et absurdement cette banalité vous faisait aussi peur que le reste — le reste c’était Aude. Que lui était-il arrivé ? Qu’allait-elle devenir ? Qu’alliez-vous devenir ?

Le ciel était bas sur l’aventure. Sa mère arrivait. Elle avait pris le train. Il y avait un changement à Paris. Elle allait prendre un taxi jusqu’à Montparnasse ; six heures plus tard elle serait là. Il allait falloir trouver les mots, expliquer, parler ; l’accident, la vie ; votre vie. Expliquer Aude à côté de vous. Aude, oui, comme en neuvage. Il avait suffi d’une seconde pour que tout devienne si incertain, si dur, si hypothétique.

Axelle découvrit tout cela d’un coup, en même temps, avec l’accident, le corps inerte, les blessures, l’absence de pronostic, une silhouette brisée sur un lit anonyme, loin de chez elle, ou de ce qui avait été chez elle ; un lit qui avait déjà servi, sur lequel peut-être — sans doute — quelqu’un, des gens étaient déjà morts ; la mort, comme une éternelle péripétie.

Vous n’aimiez pas les chocs, pourtant il y en aurait d’autres. Il y aurait la légitimité des sanglots. Leur sauvagerie. La tristesse pouvait-elle avoir une couleur ? Quel serait son visage ? Où étiez-vous en train d’aller ? Vous ne pouviez pas vous effondrer. Vous ne pouviez pas vous le permettre.

La vie, soudain, comme une ornière.

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Vous la regardiez. Il y avait en elle comme une contagion d’ombres, des chemins abouliques, des lumières en train de se retirer. Tout ce qui avait lentement cessé d’exister. Lentement, si lentement ; une promenade sous les arbres. S’accrocher aux mots. Surtout, surtout, ne rien oublier. Rien.

Aude dormait ; c’était un résumé supportable de la situation. Ses cheveux disparaissaient sous les bandages. Il y avait des traces de contusions sur le côté droit de son visage — le seul que vous pouviez voir. Une perfusion émergeait de son bras droit, lui aussi c’était le seul que vous pouviez voir et plus tard vous vous êtes reproché la puérilité avec la quelle vous avez admiré, une fois de plus et pour rien, le duvet brun de cet avant-bras inanimé, dont vous alliez conserver le goût jusqu’à ce que votre propre mort vienne vous en priver. A cet endroit vous aviez souvent posé vos lèvres et la mémoire que vous aviez de ce geste ne cesserait plus de vous poursuivre.

Si souvent aviez-vous vu cet avant-bras tressaillir ; si souvent l’aviez-vous senti serré autour de votre cou — peau fraîche, obscurité, gémissements ; vous aviez vu ces poils se dresser sous l’effet de la peur, ou du souvenir de la peur, ou, moins fréquemment, de la tension si particulière du bonheur ; et maintenant ils gisaient là, immobiles, et ils étaient la vie, et ils ne bougeaient plus ; vous les fixiez avec intensité, comme de leur vivant, quand il s’agissait d’un sommeil acceptable, quand vous la regardiez dormir, que l’inquiétude était en fuite. L’inaltérable inquiétude, la terreur, même ; à présent il y avait eu un accident et vous regardiez le bras gauche d’Aude parce que c’était la seule partie de son corps qui était à la fois intacte et visible. L’essentiel de ce qui était abîmé avait été caché. Vous aviez la liste des blessures. On ne savait pas encore si elle allait pouvoir remarcher. On ne savait pas encore si elle allait pouvoir survivre. Les heures qui viennent seront décisives, avait dit le chirurgien. La détresse, cette menace grise — ces gestes lents — ces pas que vous faisiez dans le hall de l’hôpital, ces pas anesthésiés, lents et sans but. Cette crainte. Ces monte-charge. Les civières et le silence, un silence qui vous prenait à la gorge, que vous aviez au bord des lèvres.

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(à suivre)

Par Nicolas Fourny - Publié dans : Poésie de l'indifférence
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Jeudi 16 novembre 2006 4 16 /11 /2006 13:08

La salle de bains du boulevard Pereire. Vous êtes à côté d’elle, devant le grand miroir dans lequel vous vous êtes si souvent regardé, seul, à l’époque où vous aimiez cela. Elle termine de s’habiller. Elle ne se maquille que très peu. Il y a un peu de poudre sur ses joues pâles. Elle a son twin-set beige, celui que vous préférez, et vous nouez votre cravate de tricot bleue ; interminablement vous regardez votre visage, puis le sien, puis le vôtre, le sien encore ; vous notez sans complaisance — enfin, vous essayez — les débuts de l’affaissement, la discrétion des tavelures, vous êtes en train de devenir le syndic de faillite de votre propre jeunesse ; vous vous répandez en une lamentation muette ; Aude vous regarde à son tour vous figer dans la vaine contemplation de l’inéluctable ; elle rit ; et ce rire vous sauve.

C’est cela, Aude vous sauve, elle n’a plus arrêté de vous sauver depuis Cabourg, elle vous sauve de vous-même et des autres, elle change sans cesse la valeur des choses, plus rien n’est pareil, votre regard, vos idées, vos intrigues, votre imaginaire.

Aude n’est pas de celles dont on sort intact. Elle n’est pas intacte elle-même. Dans vos bras, auprès de vous, elle défigure ses brèches, repousse votre lassitude. Dans cette salle de bains, vous voici comme le couple que vous êtes en train de devenir. Vous sortez en même temps de l’immeuble. Elle vous embrasse, s’en va, se retourne, revient, vous embrasse encore, repart. Vous restez immobile, jusqu’à ce qu’elle ait tourné le coin de la rue. Jusqu’à ce qu’elle ait disparu. Elle vous manque aussitôt.

Que faites-vous là, sans elle ? Elle part pour Hardelot, son train est à dix heures ; on est vendredi matin, vous devez la retrouver là-bas le soir même. Le manque. Aude ailleurs. Elle vous avait demandé si vous pouviez vous libérer mais non, vous ne pouviez pas, il y avait ce rendez-vous avec un client important, impossible de le remettre, il venait de Lyon spécialement pour vous voir ; et pourtant soudain vous courez jusqu’à la station de métro, vous descendez sur le quai, elle n’est plus là. Vous remontez chez vous. Vous ne réfléchissez pas. Surtout, ne pas réfléchir. Ne rien évaluer. Il faut agir, annuler le rendez-vous. Vous appelez Lyon, votre client, mais il est trop tard, il est déjà dans le TGV ; vous laissez un message à son bureau. Vous inventez n’importe quoi, ce qui vous passe par la tête à ce moment-là, une histoire de deuil, ça marche à tous les coups, dans ces cas-là les gens n’osent rien vous reprocher ; vous dites à la secrétaire qu’un ami est mort, que vous devez vous absenter, que vous êtes désolé. En démarrant la Volvo vous vous dites que ce n’était qu’à moitié faux. Indirectement, c’est bien parce que quelqu’un est mort que vous êtes en train de vous enfuir.

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Quand elle a aperçu le break gris métallisé en train de se garer sur la digue promenade, il n’était pas encore midi. Vous n’êtes pas descendu tout de suite. Il faisait assez beau. Vous aviez roulé trop vite, abusé de l’overdrive pour doubler les camions sur la Nationale. Vous vous étonniez vous-même. Il y avait si longtemps que vous n’aviez pas fait cela, peut-être d’ailleurs ne l’aviez-vous jamais fait ; il y avait de l’abandon en vous, vous vous étiez rué sans réflexion excessive vers ce qui était au centre de votre vie — au centre de votre souci.

Vous avez pris le temps de songer à tout cela avant d’ouvrir la portière, de vous extirper de la voiture, de la chercher des yeux. Vous aviez fait comme un demi pas en arrière et une partie de vous-même vous observait, tout à la fois attendrie et ironique, vous dépouiller du cynisme et de la désillusion tandis que vous l’aperceviez enfin, que vous avanciez vers elle, il y avait un petit escalier de pierre qui descendait vers la plage, et ensuite il y avait Aude qui courait entre les flaques et les rochers, qui riait, qui se jetait sur vous, qui vous dévorait, qui disait pourquoi tu es là, comment as-tu fait, je suis heureuse, je t’aime.

Je suis heureuse. Sur l’instant vous ne vous y étiez pas arrêté mais le soir, en l’écoutant respirer dans la chambre d’amis, vous êtes revenu à ce postulat qui résonnait en vous comme un aveu. Je suis heureuse. Il y avait des questions à se poser à ce sujet, des questions qui vous maintenaient éveillé. Etait-elle heureuse parce que vous étiez venu ? Ou bien était-elle heureuse parce que vous étiez là ? Etait-ce une impulsion ou un acquis ? Etait-ce fugitif ou pérenne ? Mystérieux mécanismes ; vous auriez donné cher pour en posséder la clé, pour savoir ce qui se dissimulait derrière ce front soyeux et aimé, tourné vers vous dans le sommeil, ce visage contre lequel vous vous blottissiez, immobile, captant sa chaleur, jaugeant ses rêves.

Vous auriez donné cher — qu’est-ce que cela voulait dire ? Qu’est-ce qui était cher au juste ? Votre vie. Votre vie pour Aude. De fait, il vous semblait n’avoir vécu que pour cela, pouvoir dormir auprès d’elle, et puis vous réveiller, ne pas faire de bruit, la regarder dormir, vous rappeler ses phrases ; les phrases qu’elle avait eu pour vous, qui ne venaient pas de n’importe où.

Vous non plus, vous ne veniez pas de n’importe où. Vous aviez fait du chemin. Arriver jusqu’à Aude, cela n’avait pas été facile tous les jours et brusquement il vous apparaissait que votre vie devait se résoudre ici, là, contre ce corps paisible, ce visage adouci d’où le chagrin s’éloignait chaque jour un peu plus, dans le creux le plus chaud de cette âme torturée et nécessaire.

La nécessité. Vous auriez préféré ne pas avoir à l’aborder. De ce que vous viviez, elle retranchait un peu d’enchantement. Vous n’aviez pas envie d’être utile, ce que vous vouliez c’était le désir, le désir nu et insurpassable, l’utilité cela avait quelque chose de laid, de trivial, comme un calcul. Je suis heureuse, et maintenant elle était là, et en elle il y avait comme une fenêtre entrouverte sur la tragédie en train de se décomposer, de s’esquiver, de gagner en douceur, un drame qui se refermait, méthodiquement étouffé par ses propres cicatrices. La réalité progressait ; la réalité c’était vous ; l’arsenal des habitudes se désemplissait et vous étiez là pour les remplacer. En vous c’était pareil, Aude subjuguait tout.

Elle avait repoussé les couvertures. Elle gisait là, confiante, moins seule que jamais. Son dos nu était comme une tache de lumière au milieu des ténèbres qui avaient envahi la chambre d’amis. Elle était venue vous rejoindre. Sa mère dormait. Il avait fallu attendre. Vous vous souveniez de la dernière nuit que vous aviez passée là, dans ce lit de chêne qui grinçait légèrement à chaque fois que vous esquissiez un mouvement. Vous y aviez dormi seul. Vous y aviez rêvé de voir la porte s’ouvrir pour laisser entrer le fantôme silencieux que vous nommiez espoir, et finalement c’était arrivé ; vers une heure Aude s’était glissée près de vous, clandestine et souriante.

Derrière ce sourire, ces précautions, songiez-vous en l’observant tandis qu’elle ôtait son pyjama, il y avait le secret, les apparences, quelqu’un qu’il fallait protéger de la réalité ; quelqu’un qui risquait de ne pas la comprendre. Vous saviez tout cela. Sa mère dormait à vingt mètres de là. Sa fragilité justifiait tous les mensonges. Vous connaissiez votre rôle public. Le corps d’Aude entre vos mains, sa brosse à dents dans la salle de bains, ses culottes sur le parquet du salon, sa main dans la vôtre, brutalement tout cela revêtait un caractère honteux, malsain, anormal ; vous n’y aviez pas pensé vraiment jusque-là ; à Paris les choses étaient plus simples, il y avait cette équanimité générale, cette absence d’opinion et vous pouviez l’aimer sans répit et sans masque, il en fallait plus pour intéresser les gens.

Mais au bord de cette plage c’était différent. Vous détestiez vous cacher. Il vous fallait consentir à un effort, et à cet effort vous deviez en ajouter un autre pour ne pas le lui reprocher. Il fallait comprendre. Vivre avec Aude, c’était tout à la fois ambitieux et complexe. Vous deviez faire attention à ce qu’elle pensait. Quelle pouvait bien être la sensibilité d’une fille de dix-huit ans ? Vous n’en aviez qu’une idée vague, obscure, dénuée de reliefs. C’était compliqué. Ç’aurait pu être si simple. Vous étiez comme une île déserte. Les conventions vous donnaient le frisson.

Vous vous êtes penché sur elle. Vous avez déposé un baiser entre ses omoplates, un baiser long et significatif, vous respiriez le parfum ample et doux de sa peau, vous étiez heureux qu’elle n’eût pas pris de douche avant de se coucher. Son odeur. Vous l’avez flairée avec une sombre voracité, comme si vous étiez en train de voler quelque chose.

_______________

 

Le surlendemain, vous êtes repartis. Aude n’a pas voulu aller au cimetière. Vous n’avez pas insisté. C’était décembre. L’année se disloquait. Votre année. C’est comme ça qu’elle l’appelait, l’année qui avait modifié les perspectives, changé vos paysages, enrichi le territoire du secret. La vie que vous aviez connue faisait semblant de continuer mais en fait elle avait disparu, périmée par l’espoir neuf que vous ne vouliez pas vous dissimuler à vous-même, noyée dans le fracas des certitudes et les fêlures de l’âge qui paraissaient se refermer.

La vie ne se contentait plus de passer, à présent elle vous entraînait avec elle. Elle avait changé de visage, elle n’avait plus la même voix, elle avait gagné en densité. Aude incarnait cette densité. C’était le génocide des souvenirs, d’une part de votre mémoire sentimentale qui se dissolvait dans l’urgence, l’urgence de vivre. Jusqu’à Aude vous aviez été un type du passé. Vous disiez souvent je suis un homme du XXème siècle. Celui qui allait suivre, tel qu’on vous l’annonçait, ne vous intéressait pas. Vous n’étiez même pas sûr d’avoir envie de l’aborder. A ce sujet vous entreteniez des théories froides, un peu vulgaires, sur le suicide intellectuel de l’époque. C’était chez vous comme un sentiment caverneux et gai. Vous étiez à l’aise dans ce rôle d’apprenti misanthrope, confortablement installé dans la notion de déclin mais au fond vous étiez pessimiste comme tout le monde. Vous vous souveniez d’une scène, dans César et Rosalie, où quelqu’un demandait à Yves Montand s’il avait des ennuis ; et Montand répondait : « Normalement. »

Voilà, c’était l’époque, le film datait de 72 mais vingt ans plus tard vous pouviez indéfiniment faire la même réponse à la sincérité des uns comme à la fausse sollicitude des autres. Vous étiez un enfant du XXème siècle, incontestablement, ce n’était pas seulement une question d’état civil, tout en vous s’y rattachait, vous écriviez « je suis né au XXème siècle » et pour vous c’était comme si vous parliez d’un lieu, plus encore que d’une époque. Y siégeaient vos héros personnels, vos références. Avant Aude vous étiez un homme qui regardait en arrière, cette vie qui avançait sous les bombes et le malheur. Votre nostalgie était une forme d’exil intérieur. Elle vous avait beaucoup servi. Vous auriez pu lui trouver d’autres noms. Vous détestiez l’idée du XXIème siècle parce que c’était celui qui vous verrait mourir. L’avenir, c’était la mort. Le passé, c’était la douceur de ce qui s’était figé dans le souvenir, selon des postures que vous aviez vous-même déterminées. Mais maintenant en vous le passé se repliait, il capitulait, Aude le mettait en pièces.

Et brusquement les choses n’avaient plus été les mêmes. Vous la photographiiez des yeux. Dans son absence il y avait de l’angoisse, de l’envie. Angoisse et envie mêlées. Angoisse de son retour, envie de la revoir. Aude, ce sortilège brun. Oui, le plus souvent c’était comme ça. Quand il s’agissait d’elle le désir et la peur n’étaient contradictoires qu’en apparence. Votre désir contenait de la peur ; votre peur consolidait le désir ; chacun était le miroir de l’autre. Aude était un hasard voué à survivre.

Elle vous regardait conduire. Vous vous engagiez sur la nationale. On était dimanche soir. Elle vous fixait avec véhémence. Elle a dit tu es ma vie, c’est ma vie qui conduit.

C’est ma vie.

C’étaient ses mots, ses expressions. Elle trouvait toujours ce qui pouvait vous bouleverser. Elle vous contemplait avec délicatesse et avidité. Elle vous a demandé d’accélérer. Elle était pressée de rentrer, de fuir Hardelot, sa vie antérieure ; cependant ses questions n’étaient pas les vôtres ; être obligée de se cacher, cela l’amusait. Ainsi parfois l’enfant en elle revenait, par bribes, cette enfance qu’avec la complicité de la mort vous aviez congédiée. C’était trop tôt, naturellement, mais vous n’aviez pas eu le choix. C’est la mort qui avait commencé, ou peut-être le destin, ou alors la providence, ou plutôt l’absence de providence ? Du désarroi, de la souffrance, du douteux prestige des larmes, vous aviez fait jaillir un bonheur paradoxal. Vous aviez supervisé la résurrection d’une certaine forme d’insouciance. Vous aidiez Aude à vieillir trop vite ; c’est la règle pour les adolescentes orphelines. Mais en même temps cette accélération vous arrangeait.

Cette accélération… Justement, vous roulez un peu trop vite. Vous venez de traverser Abbeville. La nuit achève de tomber. Aude allume la radio. C’est ce CD des Rolling Stones qu’elle écoute en boucle depuis quelques jours. I come to your emotional rescue. Elle ferme les yeux, inconsciente de la justesse de l’expression.

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Elle voulait partir. Paris ne lui disait plus rien. Vous étiez inquiet. Depuis quelques semaines elle avait commencé de s’étioler, voûtée sous la charge d’une blessure invisible et qu’elle ne parvenait pas à localiser. La vie boulevard Pereire s’était organisée et c’était peut-être ce qui provoquait ce début d’atonie, ces mots étranglés, les fissures de son enthousiasme, cette béance déroutante au milieu d’elle. Ses angoisses avaient repris. L’inattendu s’enfuyait. La vie vous rattrapait — enfin, des aspects de la vie que vous auriez voulu nier mais contre lesquels on ne pouvait lutter très longtemps. Il fallait s’en aller, vivre ailleurs. Aude n’allait pas bien. La vérité de son étouffement désolait vos nuits et dépeuplait vos jours, identiquement ruinés par le doute, comme un crime secret au cœur des songes. Tout cela était violent, inopportun, dangereux. Cette peine entre vous. Cette peine sans issue, les mots qui allaient avec, vos rêves pourris par la peur. Le visage informe et grimaçant de l’obsession. Et si elle vous quittait ? Le grand déséquilibre vous guettait, c’était peut-être la fin d’une longue traque, de cette chasse qui avait commencé à votre adolescence et dans laquelle, jusqu’ici, sans discontinuer vous aviez mené le jeu. Il y avait toujours un moment où les choses se retournaient, où elles cessaient d’être ce qu’on voulait qu’elles soient, où l’imaginaire ne suffisait plus, où cédaient les digues de la fiction intérieure que, faute de mieux, vous appeliez bonheur.

A présent la lumière entrait à flots gris, elle donnait à la scène un éclairage sale et brumeux. Seules ressortaient les scories les moins denses de votre parcours. Il régnait un silence épais, seulement troublé par des phrases ordinaires. Vous lisiez le journal. C’était vers la fin du deuxième hiver. Aude, le visage flou, dans son survêtement gris, regardait la télévision. Elle était relativement loin de vous, mais non pas en raison d’une hostilité plus ou moins affectée ; cela s’était fait naturellement, aucune question n’avait été posée. Vous vous aperceviez que sa chaleur, sa proximité vous manquaient, mais elles vous manquaient différemment. Elles vous échappaient. L’usure est une forme de stupeur. Vous n’étiez à l’abri de rien. Votre bonheur devenait allusif. Il y avait une prise de risque et l’idée que vous vous en faisiez corrodait vos sens.

Aude regardait l’écran. Un voile imperceptible recouvrait ses yeux bruns, en compromettait l’éclat, avec la vigueur maussade de l’irréparable. Un désintérêt franc et massif émanait d’elle. A présent vous l’observiez. Elle l’avait senti, vous avait jeté un sourire triste et las, telle une porte brièvement entrouverte sur la nuit qui, en elle, s’apprêtait à tout submerger.

La nuit s’échappait d’elle comme une contagion. Vous ne compreniez pas ce qui se passait, ou plutôt vous ne le compreniez que trop. Ce genre de truc s’installe sans prévenir. Vous n’aviez pas su l’éviter.

Elle s’était mise à aller mal, comme ça, sans raison apparente, du moins si l’on oubliait tout ce qui lui était arrivé depuis un an et demi. En elle la tristesse avait perdu de son urgence pour laisser place à une nécessité de l’oppression, ou à quelque chose qui s’en approchait. Tout ce que sa vie pouvait avoir d’inédit provenait de la mort de son père, ça ne lui avait pas davantage échappé qu’à vous-même. Maintenant, à la place de l’amère douceur à laquelle elle pouvait s’attendre, c’était la culpabilité qui s’installait.

Il n’y avait pas de raison.

Ce n’était la faute de personne.

Elle avait si froid tout à coup. Rien ne parvenait plus à la réchauffer. Elle appelait ça son grand gel intérieur. Elle vous regardait, amoureuse et désolée, son rire n’était plus qu’une misérable contrefaçon de ce qu’il avait été, elle était terrorisée à l’idée d’avoir honte de ce qu’elle faisait, de ce qu’elle était. Honte d’elle-même. Elle disait tu comprends, la honte je ne l’ai jamais connue, je ne sais pas ce que c’est. La situation était absurde et à chaque fois qu’elle mentait à sa mère, au téléphone, lors de conversations de plus en plus courtes, elle sanglotait longuement contre vous, en disant je n’en peux plus, aide-moi, c’est dur.

C’était dur. C’était votre vie.

Vous étiez un homme tout entier fait de questions. Les solutions n’existaient pas. Par où commencer ? Normalement, il y avait une source à sa douleur. Y remonter, voilà, c’était la clé ; cependant il était clair que le temps vous allait vous manquer, qu’elle serait de moins en moins accessible, que l’agrégat volatil et mystérieux qui vous liait avait commencé de s’effriter et que vous n’aviez aucune idée de ce qu’il fallait entreprendre pour inverser le processus.

C’était le mot qui convenait. Tout était devenu inverse. La nuit, elle ne dormait que quelques heures, vous l’entendiez marcher, errer d’une pièce à l’autre, furtive et glacée, souvent elle n’était bien nulle part ; elle finissait par se recoucher, réfugiée contre vous, et alors vous sentiez ce froid, cette gerçure de l’âme qui la poignardait ; vous étiez là, aux aguets, sous le pauvre feu de son souffle. Toutes ces phrases qui se refusaient ; insensiblement le besoin qu’elle avait de vous avait changé de langage, maintenant il vous dépassait, vous n’en compreniez plus les schèmes.

Vers le milieu de l’après-midi, la fatigue finissait par se faire sentir et vous la retrouviez échouée sur le lit, livide, mutique, polluée par le chagrin, verrouillée dans le silence. Il ne lui était plus possible de dormir, les peaux mortes de son inconscient la torturaient sans relâche. Vous étiez assis près d’elle. Son sourire était vide. Le brouillard faisait irruption entre vous. Elle ne se redressait pas. Elle ne voulait pas de lumière. Vous étiez fatigué, c’est le terme qui vous venait le plus spontanément à l’esprit. Vous étiez las de souffrir et de réfléchir à cette souffrance et d’en souffrir davantage encore. Une nuit, vous l’aviez retrouvée dans le salon, debout, horriblement pensive, appuyée contre la fenêtre ; tout en elle dénonçait sa fragilité ; vous vous étiez approché et elle s’était retournée, ses grands yeux ouverts sur un muet pourquoi, elle avait posé sa main sur la vôtre et avait dit pardon. Elle avait dit cela dans un souffle, tout bas, vous auriez aussi bien pu l’avoir rêvé. Posément vous l’aviez ramenée dans la chambre, elle n’avait pas résisté, elle était restée là, allongée sur le dos, inerte, égarée dans une rêverie monochrome, aux contours empoisonnés.

Il fallait partir, fuir même, fuir plutôt, puisque ce départ allait être une fuite. Il ne s’agirait pas d’autre chose, il n’y avait pas de doute, ou plutôt il y en avait trop, c’étaient eux qu’il fallait laisser derrière vous. Les doutes, ce supplice essentiel. Vous alliez vous pencher sur eux, les neutraliser. Ensuite Aude irait mieux, fatalement mieux. Vous ne pouviez plus rester là, alors vous vous êtes mis à chercher, ailleurs, loin, une autre ville, d’autres rues, des images inconnues, un endroit où elle serait bien.

Vous donniez des coups de téléphone, vous consultiez les annonces, Aude n’était pas au courant. Son potentiel de désenchantement vous terrifiait à l’avance. L’échec n’était pas envisageable. L’échec était un luxe. Entre deux appels vous songiez fugitivement à la simplicité des choses d’avant, vous vous demandiez si elles pourraient jamais redevenir ce qu’elles avaient été ; considéré du morne rivage de votre accablement tout le passé semblait facile, ces mois et ces semaines, la moindre de ces péripéties scintillait dans le lointain, empruntait les couleurs de l’inaccessible. Votre regard empestait le regret, vos sanglots n’inondaient plus que des cendres.

_______________

 

Vous êtes partis un soir de septembre. Aude avait cru à votre histoire de voyage. Elle avait souri quand vous lui aviez parlé de la Bretagne , un vrai sourire, lumineux comme avant. Cette gaieté qu’elle pouvait avoir. Vous l’emmeniez en week-end. Les déménageurs attendaient rue Laugier. Ils avaient des instructions précises. Vous saviez ce qu’il fallait faire pour qu’ils arrivent avant vous.

Aude quittait Paris, elle regardait les panneaux, porte de Saint-Cloud, pont de Sèvres, Meudon, Vélizy ; il venait de pleuvoir. Vous la regardiez, partagé entre l’espoir et la lucidité. Vous alliez de l’un à l’autre, irrégulièrement, et vous vous demandiez ce qu’ils étaient l’un pour l’autre en cette circonstance : adversaires ? ennemis ? associés ? complices ? Il était impossible de décider. Il était impossible d’y voir clair.

Lorsque s’élevait la voix assourdie, la voix chaude que vous aimiez, c’étaient vos mots, la voix d’Aude, vous étiez attentif à tout ce qu’elle exsudait, au bruit de cette voix, à ses nuances, ses vibrations, ce que tout cela éclairait. Cette voix et ses images, parfois réduite à un souffle précaire, un souffle de noyée, le plus souvent avait fait place au silence, un silence visqueux, compact, d’où l’on ne pouvait sortir indemne. Ce silence vous brûlait. Il occupait le terrain. Il symbolisait la dilution des choses.

Il était question d’une quinzaine de jours, peut-être trois semaines. Vous n’aviez pas voulu être plus précis. Le risque était avéré, la réussite aléatoire ; l’objectif semblait sur le point de se dérober ; l’avenir était défiguré. Il fallait le reconstruire, avoir des idées. Les idées, ce n’était pas ce qui manquait mais votre droit à l’erreur n’était pas évaluable. Vous étiez un bâtisseur aveuglé par une tristesse abyssale, le chagrin sans nom de celle que vous aimiez.

Vous veniez de dépasser Rennes. Aude scrutait la route. Elle ne disait rien. Votre anxiété s’installait pour de bon. Qu’allait-il se passer ? Encore deux cent cinquante kilomètres, ensuite les événements se précipiteraient ; il y aurait la maison, les arbres, la mer, vous alliez savoir. Aude vous dirait tout de suite que vous aviez eu raison ; ou tort. Il vous suffirait de la regarder pour le savoir. Vous aviez appris à décrypter ses attitudes, à traduire la fréquence et l’amplitude de ses gestes. Aude vivait ; vous vous chargiez des sous-titres. Ce qui était en jeu c’était son inaptitude à accepter la vie, son incapacité à continuer de vivre ; ce qu’à tout prix il vous fallait anéantir. C’était à cela que la maison allait servir.

La maison était une arme. Elle était sortie tout équipée de vos rêves. Sa provenance était vérifiée. L’imaginaire était là pour s’emparer des choses, pour les tordre, les changer. Assez vite vous aviez renoncé aux questions. Le diagnostic de leur inutilité était tombé sèchement, glacé, définitif. Les réponses se trouvaient quelque part en vous. Aude n’était plus en état de les détenir. Le hasard la martyrisait alors même qu’elle en niait l’existence (« il n’y a pas de hasard ; ou alors il n’y a que cela. Soit il y a un plan quelque part, et tout ce qui arrive, ce qui va arriver, et les conséquences, et la transformation de ces conséquences en causes, puis des causes en conséquences, tout cela est déjà prévu ; soit il n’y a rien, aucun plan, et nous sommes livrés à nous-mêmes, sans autre ressource que notre propre volonté. Notre volonté d’en sortir — mais sortir de quoi ? »).

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(à suivre)

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