Sandra ne m’avait pas beaucoup parlé de ses amours de vacances. Et de mon côté, je n’y avais pas prêté grande attention. Jusqu’alors, ce n’avait pas été la séquence la plus captivante de sa vie.
Quelques prénoms : Julien, François, Alexandre. Visages impossibles à nommer. Identités dissipées, vaincues par l’oubli. Sandra, je m’en rends compte à présent, n’aimait pas beaucoup le
passé. Elle ne voyait pas l’intérêt de s’en préoccuper plus que nécessaire.
C’était l’une de nos rares divergences : tous ces gens qui proclament, dans les journaux et dans les dîners en ville, qu’ils ne regardent jamais en arrière, je n’y ai jamais cru ;
peut-être parce que je passe l’essentiel de mon temps à cela : regarder en arrière ? Sandra, elle, y croyait. Elle adhérait pleinement au concept.
Aucun de ces personnages flous que Sandra méconnaissait avec constance ne s’appelait Alain, j’en ai acquis la certitude – une certitude un peu trouble, forgée sur les ruines de la persuasion, et
sur les lettres qu’il a écrites cet été-là. Je me demande comment il s’y prenait pour les lui faire parvenir. Les glissait-il sous la porte de la maison de location, furtivement, à la nuit
tombée ? Ou bien, au contraire, les déposait-il très tôt, le matin ? Quand on aime comme il l’a aimée, le sommeil perd beaucoup de son importance.
A une telle fréquence, les lettres d’Alain Dauliac n’ont pas pu passer inaperçues. Inévitablement, d’autres que Sandra ont dû les voir, les trouver avant elle, sur le sol de l’entrée :
« Tiens, Sandra, encore une lettre de ton amoureux », ou une autre phrase stupide de la même eau. Il est si facile de souiller les sentiments des autres, d’en
contester la densité, d’en nier la violence, d’en ridiculiser les symboles. Il se trouvera toujours quelqu’un pour ça, et sans doute les lettres d’Alain Dauliac ont-elles subi leur lot de
moqueries et d’incompréhension.
Ce que j’aurais voulu savoir, c’est ce que Sandra ressentait en les lisant alors, et les raisons pour lesquelles elle les avait conservées, tant d’années durant, avant de me les abandonner.
Comment renoncer à ce qui a manifestement eu d’importance dans une vie ? Le papier de cette première lettre, une feuille Clairefontaine à grands carreaux, grand format, portait les traces de
lectures successives, de manipulations fréquentes. Sandra a dû être surprise de la recevoir. Elle ne s’attendait pas à un tel message.
C’étaient les phrases d’un homme résigné déjà, hanté par la fatalité, conscient de ce qui l’attendait. Des phrases étonnamment lucides pour un garçon de son âge. Alain Dauliac avait dix-huit ans
en 1989. Il était à peine plus âgé que Sandra. Je l’ai découvert en fouillant dans son passé, en reconstituant son histoire, en rassemblant des bribes d’existence. C’est très facile de faire ça.
Je n’ai presque pas eu besoin de mentir.
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La rentrée scolaire était fixée au 5 septembre. Sandra allait entrer en Terminale B, à Grenoble, au lycée Notre-Dame. La maison sous les pins avait certainement été louée jusqu’à l’extrême fin du
mois d’août. J’ai là des photos que Sandra a, comme les lettres, abandonnées derrière elle. Le bronzage lui va merveilleusement bien. Le duvet de ses avant-bras a blondi sous le soleil d’août.
Sur la plupart des clichés, elle regarde l’objectif avec un demi-sourire, ce même demi-sourire qui m’avait décidé à lui adresser la parole pour la première fois, dans le taxi que les grèves de
l’hiver 1995 nous avaient contraint à partager.
Elle aimait qu’on la photographie. Elle attirait la lumière, la prenait au piège, ne la lâchait plus. Ses longues mains brunes posées sur les hanches qu’Alain Dauliac a si longuement observées,
un peu à l’écart, dans le silence et la fascination, ces mains qu’elle savait poser sur votre épaule pour capturer votre attention.
Ainsi qu’il le lui avait écrit, il a fait le plein d’images, un peu comme un condamné à mort doit regarder pour la dernière fois les choses autour de lui, si tragiquement conscient de leur
brutale précarité. Oui, il s’est rempli de Sandra, à la fois en tant que personne et comme une somme de détails isolés (les boucles rebelles sur sa nuque, les différences de tonalité de sa peau à
l’arrière de ses genoux, le léger retroussement de son nez, le taillis des sourcils qu’elle refusait de domestiquer). Il n’a pas essayé de résister, s’est laissé glisser dans l’ensorcèlement
comme parfois, par jeu, on se laisse tomber à l’eau, les pieds joints, les bras inactifs, sans rien tenter, sans même essayer de se débattre. Il a aimé Sandra dans sa totalité, et avec
l’entièreté de son âme, « sans mais, sans si et sans pourquoi ». Il savait qui elle était, il l’a su tout de suite. Il a su qui il aimait.
Je suis revenu à Hyères, au printemps qui a suivi le départ de Sandra. J’ai retrouvé la maison sous les pins, la plage que je connaissais déjà mais qui, à présent, avait un autre visage, une
autre signification. J’ai refait le chemin qu’Alain Dauliac a dû si souvent parcourir, jour après jour, entre la plage, la forêt de pins, la route de la presqu’île. Une lettre dans sa poche à
l’aller, l’angoisse au bord des lèvres au retour. La peur d’être remarqué. La peur que quelqu’un l’interpelle.
La peur, surtout, qu’elle le voie.
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Que s’est-il passé sur la plage de la Capte, le lendemain de cette première lettre d’Alain Dauliac à Sandra ? Elle est arrivée comme d’habitude, vers trois heures de l’après-midi, après
avoir dormi très tard, dans la petite chambre de la maison sous les pins, celle qui donnait sur le jardin. Elle n’a parlé de rien, n’a rien modifié dans son comportement. Rien n’a changé dans ses
rapports avec Alain, pas plus qu’avec les autres – ce petit cercle qui gravitait autour d’elle et de trois ou quatre autres filles qui apparaissent avec régularité sur les images de l’été 1989.
Sandra semblait particulièrement proche de l’une d’entre elles, une blonde un peu massive, aux rousseurs affleurantes. J’ignore de qui il s’agissait, et si elles sont restées en contact par la
suite. Aucun prénom ne figure au verso de ces photographies, comme cela se fait parfois.
Alain était là depuis le matin, n’ayant pas pu dormir, hanté par ce qu’il avait fait, torturé par le doute et son cortège de questions : l’avait-elle trouvée, l’avait-elle lue, qu’en
avait-elle pensé, allait-elle lui en parler, serait-elle en colère, allait-elle se moquer de lui, faire lire la lettre à ses amies, ne plus lui adresser la parole ou, peut-être, le remercier, lui
dire qu’elle était très touchée ? Qu’elle avait aimé ce qu’il lui avait écrit ? Ces questions, ce sont celles que je me serais posé à sa place, celles que j’imagine pour lui, à quinze
ans de distance.
Etait-il resté sur la plage, un roman à la main sur lequel il n’était plus capable de se concentrer ? Ou bien était-il entré dans l’eau, observant les allées et venues, les loueurs de
jets-skis et les marchands ambulants, les gens qui arrivaient, occupant peu à peu la plage, s’efforçant de discerner Sandra dans l’anonymat des silhouettes ? A la Capte, il faut marcher
longtemps dans la mer, très loin, pour ne plus avoir pied. Quand cela arrive, on ne peut plus distinguer les visages de ceux qui sont restés sur le rivage. On ne peut que deviner leur identité, à
la couleur de leurs maillots de bain, ou à la forme des parasols.
Alain Dauliac savait que Sandra ne serait pas là avant plusieurs heures. L’attente était longue, difficile à vivre, et cependant je crois qu’il en avait besoin. Il n’aurait probablement pas pu
supporter d’arriver après elle. Occuper le terrain le rassurait, d’une certaine manière. Il pouvait se préparer à la voir, se réaccoutumer à ce théâtre, son théâtre, préparer ses phrases et ses
attitudes, se composer un visage, envisager des situations, échafauder des hypothèses. Illusion du contrôle.
Ce matin du 24 août 1989, il était là, le cœur déchiré, intrépidité et terreur mêlées, prêt à s’enfuir, prêt à aimer, ou à cesser d’exister. Il était là et il l’attendait.
Il attendait Sandra.
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Des lettres qui ont suivi, celles du 25 et du 26 août en particulier, il est aisé de déduire que rien n’avait changé à la surface des êtres. La vie et les après-midi étaient restées les mêmes sur
la plage de la Capte, pour le petit groupe qui s’y retrouvait, jour après jour, et auquel Alain Dauliac n’appartenait que partiellement, à la périphérie des choses, comme en filigrane. Les
modifications étaient souterraines. A présent, un lien invisible reliait Sandra et Alain, une connexion secrète, indicible, qui resterait à jamais inconnue de ceux qui les entouraient alors.
Quels ont pu être les signaux de cette connivence ? L’a-t-elle dévisagé un peu plus longtemps que d’ordinaire quand il s’est penché vers elle pour la saluer ? Regards. Sourires.
Longueur des silences. Sandra était à l’aise dans les non-dits. Et son soulagement à lui, quand il a compris que les vacances allaient finir ainsi, en roue libre, sans heurts, qu’il y aurait
encore des heures passées ensemble, ou non loin d’elle, une mémoire à combler, la sienne, la sienne seule, puisqu’il ne doutait pas de sa capacité d’oubli.
C’est ce que racontent les lettres d’Alain Dauliac, jusqu’à la fin du mois d’août. La ressemblance des jours. Les enveloppes qu’il utilisait alors, blanches, modèle standard de bureau, et
qui sont tombées l’une après l’autre sur le carrelage de la maison aux rumeurs de départ. Sandra et ses gravités passagères, que lui seul savait déceler et retenir. Pages nombreuses, de plus en
plus denses, resserrées, à mesure que la séparation approchait.
Leur séparation. La première lettre qu’Alain ait envoyée par la poste, à l’adresse des parents de Sandra, à Grenoble, est datée du 3 septembre. J’ignore comment il a obtenu leur adresse. A-t-il
regardé dans l’annuaire ? Ou Sandra la lui a-t-elle donnée, l’après-midi du dernier jour, sans être vue des autres ? Les autres qui n’auraient pas compris. Les autres qui, sans le
vouloir, peuvent tout empêcher.
Comme chaque année, ils ont rendu les clés de la maison sous les pins, cette maison devant laquelle Alain Dauliac était si souvent passé, avant. Avant Sandra. Avant l’été de 1989.
Où se trouvait-il, tandis que le père de Sandra vérifiait une dernière fois qu’ils n’avaient rien oublié, que le coffre de la Peugeot noire était bien verrouillé, que chacun avait attaché sa
ceinture, avant de prendre la route ? Comment a-t-il supporté cela : regarder s’éloigner la voiture, essayer, le plus longtemps possible, d’isoler son profil, sa chevelure dans la
lumière du matin, se demander si elle emmenait les lettres avec elle, ou si celles-ci gisaient quelque part, détruites, chiffonnées, dans les poubelles de la maison ?
Non, Sandra n’a rien détruit, rien chiffonné, mais pendant quinze ans Alain Dauliac n’en a rien su, il a dû se contenter de l’espérer, emmuré dans cette solitude si particulière qui n’appartient
qu’à ceux qui, comme lui, ont été foudroyés.
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Plus personne ne veut vieillir. Jusqu’à cet été de 1997 où j’ai emmené Sandra sur les traces de sa jeunesse, de son adolescence, de tout ce qu’elle n’avait pu se résoudre à laisser derrière elle,
des pans de son histoire m’étaient restés flous, étrangers, économes en détails. Je ne m’en suis rendu compte qu’ensuite. Cet été-là, tandis que les lettres d’Alain Dauliac continuaient de
s’amasser dans notre boîte aux lettres, que tant de secrets palpitaient en elle, Sandra m’a pris par la main, gentiment, elle a soulevé quelques centimètres-carrés de l’épais rideau qui
recouvrait sa vie, et dont je n’avais pas identifié l’ampleur.
Se rappeler ces kilomètres-là, cette distance ensemble. Ça fait une drôle d’impression de rouler vers son propre passé, disait-elle sans me regarder. Parfois, il est plus simple de se parler côte
à côte, en parallèle. Combien de fois avions-nous parlé ainsi, sur combien de routes, heures, minutes, qu’importe ? Ces instants-là me manquent, qui ne reviendront pas. Oui, Sandra me
manque, aujourd’hui encore, et je voudrais pouvoir le lui dire. Tu me manques. Tout ce que recouvrent ces mots : le manque, l’absence, leurs significations successives, plus ou moins
obscures.
Le manque ne vient pas de n’importe où. « Et maintenant je te regarde, toi qui es absente… » Ô ce creux, ce vide en moi. L’absence me blottit dans le souvenir, qui appelle soit la
fidélité, soit l’oubli. Que me reste-t-il à oublier ? La mémoire est-elle un refuge ou une prison ? Peut-être les nostalgies les plus douces, les plus prégnantes, les plus
significatives concernent-elles ce qui n’est pas réellement advenu.
(A suivre)